Les amazones font la guerre

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Pourquoi les philosophes ont-ils si peu parlé des Amazones ? En interrogeant les conditions idéologiques de la recherche scientifique, cet ouvrage entreprend la lecture critique d'un mythe patriarcal, du héros, de l'homme, du mari, du père, dont nous avons une vague idée, mais que nous ne connaissons pas.
Publié le : mardi 1 décembre 2009
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EAN13 : 9782296246270
Nombre de pages : 247
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LES AMAZONES DU PATRIARCAT
« Comme si les Amazones ne pouvaient pas être grecques. »1

Les Amazones du Mythe, cette parole, figurent avant tout l’opposition des hommes aux femmes. Car celles dont on parle tombent aussi sous les feux des uns et des unes, leur mythe se réinscrivant au milieu d’un champ de bataille sans nom ; elles sont prises dans le filet textuel avec ses chaînes langagières, dans le piège d’un récit fondateur qui les dit en Ennemi plus ou moins figurable. Une écoute libre de ce récit fait entendre un différend qu’il a fallu mettre en mots sur les bases d’une histoire disant tantôt les Amazones comme des femmes renommées et tantôt comme des femmes mal famées, infâmes même. Des études grecques perpétuaient leur mauvaise réputation, au vu desquelles l’Histoire – de France – devait reprendre ses droits : « Démêler l’histoire du mythe, faire le tri du vraisemblable, découvrir sous l’affabulation un noyau historique primitif, une origine socio-historique de la légende, c’est, pour ceux que fascinent les récits grecs sur ces femmes sans hommes, tueuses de mâles, une tentation toujours renouvelée. Et nous n’avons nullement l’intention de les écarter. Mais avec beaucoup d’autres, nous pensons que le seul trajet intéressant à travers le pays des Amazones est une reconnaissance de l’imaginaire – assurément d’un imaginaire grec. Et s’il faut donner aux histoires d’Amazones un référent dans le réel, nous le trouverons dans la cité grecque elle-même »2. Cette profession de foi visait entre autres celles qui perturbaient l’écoute silencieuse d’un cours professoral par des invocations bruyantes à un royaume fictif du passé, des dilettantes et militantes se mêlant d’histoire et préférant la contestation facile à l’effort scolaire ; cette lecture partagée par une catégorie d’universitaires français se retrouvait dans les commentaires évoquant périodiquement le cauchemar amazonien, pour dire « le cauchemar de l’imaginaire grec » 3 et redire « le cauchemar mythologique, historique des hommes »4.
R. TRIOMPHE, Le lion, la vierge et le miel, Paris, « Les Belles Lettres », 1989, p. 293. J. CARLIER, « Les Amazones font la guerre et l’amour », L’Ethnographie, 1980-1981, Vol. 74, p. 11. 3 P. SCHMITT-PANTEL, « De la construction de la violence en Grèce ancienne : femmes meurtrières et hommes séducteurs », in De la violence et des femmes (sous la dir. de C. Dauphin et d’A. Farge), Paris, Bibliothèque histoire A. Michel, 1997, p. 31. 4 Ph. CHESLER, Les femmes et la folie, Trad. de l’américain par J.-P. Cottereau, Paris, Payot, 1975, p. 244.
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Adrienne Rich tirait habilement le fil directeur du mythe amazonien : « "L’Amazone" suggère de manière trop étroite la vierge guerrière qui a renoncé à tous liens avec les hommes sauf pour la procréation »5. Ainsi pointaitelle cette définition minimale, réductrice : une femme qui fait la guerre, qui exploite les mâles quand elle ne les extermine pas. Une telle définition excitait la peur qu’elle communiquait, valant à celle qui s’en saissait l’accusation d’être elle-même une Amazone ; mais la poétesse ne cédait pas : « Il est ironique, pour dire le moins, que la première attaque verbale lancée contre la femme qui exprime vis-à-vis d’elle-même et d’une autre femme un sentiment de respect la dise "haïr les hommes". »6 C’est ainsi que court le bruit d’Amazones ennemies des hommes, jamais celui d’hommes ennemis des Amazones. Figure centrée sur celle de l’homme grec, les Amazones disent de lui plutôt que d’elles et lui renvoient en seconde lecture son image narcissisée. Remettant sur le métier le mythe tissé et retissé par les hommes pour s’officialiser en sempiternels vainqueurs, la lecture s’emploie à tirer au clair le motif polémique d’un texte meurtrier dont elle délie la langue qui mène de fil en aiguille à sa trame imaginaire et à un discours au projet philosophique daté ; se dessine alors un autre schéma que celui, géométrique, qui exclurait les Guerrières du centre politique comme si elles n’avaient jamais représenté pour les Grecs le sujet central de leurs préoccupations, comme si elles n’avaient pas donné du fil à retordre aux concepteurs de la Cité. Obsessionnelle selon un texte épris de virilité, la figure amazonienne précipite lecteurs et commentateurs dans une bagarre inouïe, comme si le processus mythique ne parvenait pas à en découdre ; figure d’un imaginaire menaçant, elle traverse l’espace et le temps du récit comme un vecteur qu’un ordre masculin voudrait arrêter sans que les Amazones trouvent place là où l’on désirerait qu’elles en occupent une : ailleurs. L’enquête s’ouvre sur la monumentale Iliade de laquelle se déversent des flots d’images abreuvant la parole intarissable des mythographes historiens et voyageurs, premier chapitre concernant une mythologie qui ne se figure que la guerre. En deux temps trois mouvements, les fils de Zeus du patriarcat conquérant deviennent « les enfants d’Athéna » du patriarcat établi. Quatre
A. RICH, Of Woman Born. Motherhood as Experience and Institution, Virago Book, Virago Press 1977, London, p. 249. 6 A. RICH, On Lies, Secrets, and Silence. Selected Prose 1966-1978, W. W. Norton & Company, New York-London, 1979, p. 264. Sur l’injure d’être une Amazone et ses explications, M.-Ch. LEMARDELEY-CUNCI, Adrienne Rich. Cartographies du silence, Presses Universitaires de Lyon, 1990, p. 191.
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premiers chapitres retracent cette voie jalonnée par quatre grandes figures amazoniennes ‒ celles des reines Myrina, Hippolyté, Penthésilée et Antiope ‒ d’un discours ressassé dont l’imaginaire actif supporte des revendications contradictoires. Ainsi devrait-on seulement rendre compte d’une cité de femmes selon le mythe d’Héraklès figurant une préhistoire amazonienne et projetant un amazonat sous l’espèce d’une antériorité logique c’est-à-dire comme alternatif politique de la cité des hommes ; un deuxième chapitre explore ce possible inquiétant que la raison du plus fort juge impossible. Réfléchissant alors une grécité à laquelle ne sont pas étrangères les mythiques guerrières, un troisième chapitre questionne une filiation problématique que les récits propagent sous le titre de « filles d’Arès ». Prenant acte de leur consécration athénienne, un quatrième chapitre déplie le scénario de leur fatale intégration à la Cité c’est-àdire de leur désintégration finale dans un texte filé d’Homère à Platon : celui d’une Troie dont le mythe laisse place au roman selon un champ optique donné une fois pour toutes et qui dit la lutte de deux cités au nom d’un père. Un cinquième chapitre prend en défaut ce mythe des hommes que le sein amazonien figure douloureusement pour les femmes.

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I) L’Iliade ET LES AMAZONES : L’OPTIQUE HOMÉRIQUE
« Depuis l’époque d’Homère au moins, les Grecs racontaient que […] vivait un peuple de femmes guerrières, les Amazones. »7

Long poème composé de vingt-quatre chants dont chacun compte entre six et sept cents vers, l’Iliade accorde bien peu de place à celles dont Achille combattit une de leurs illustres reines. Elles sont évoquées au vers 814 du chant II, au vers 189 du chant III et au vers 186 du chant VI. Homère en parle tantôt directement tantôt indirectement ; dans ce second cas c’est-à-dire celui des deux dernières occurrences, on entend parler d’elles mais on ne les voit pas. Contrairement aux héros qu’on voit et entend, elles ne font jamais leur apparition sur le champ d’honneur ; les Amazones homériques n’occupent pas l’espace scénique. Dans ce récit tout en images, quasi-filmique, une épaisse brume les recouvre ; on a beau les chercher, rien ne paraît d’elles et il n’est pas sûr qu’essayer de voir plus près permette de voir plus clair en ce qui regarde ce récit fondateur avec lequel il faut par conséquent prendre beaucoup de champ. Les mailles du texte les capture, repoussées qu’elles sont dans des temps obscurs en objet d’un lointain ouï-dire. Alors qu’on attendrait là leur venue, elles s’effacent au regard de cette épopée qui les rejette dans l’ombre pour mieux mettre en lumière les virils guerriers, de ce récit dont l’éclairage laisse sur leur faim qui cherche d’elles une illustration ; on ne les aperçoit pas dans ce tableau où tant de braves se distinguent. Elles entrent dans une histoire les évoquant pour ne plus en parler, tombent sous les coups d’un discours qui les met hors jeu et qui les associe chaque fois à la défaite. Car celui qui ne les représente pas en dit suffisamment pour les exclure définitivement de l’espace héroïque ; on sait seulement ce qu’elles ne sont pas : des hommes, pas des vrais en tous les cas. Les Amazones sont là pour faire voir, pour figurer les guerriers ; dans ce récit invoquant un âge de héros pour modeler le présent sur le passé, elles font partie d’un dispositif représentatif au service d’un idéal masculin. Le beau rôle revient à l’héroïque Achille qui vainc le valeureux Hector, le poème s’ouvrant sur la colère du premier qui prive momentanément les Achéens de son aide précieuse et se refermant sur les funérailles du second qui préfigurent la défaite des Troyens ; il faut attendre un récit posthomérique pour que le Péléide
P. DEVAMBEZ, R. FLACELIÈRE, P.-M. SCHUHL, R. MARTIN, Dictionnaire de la civilisation, Paris, F. Hazan, 1966, p. 29.
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affronte la radieuse Penthésilée. Ici, les Amazones valent comme miroir de l’Homme auquel elles renvoient sa glorieuse image ; alors qu’on aurait pu voir en elles de sérieuses concurrentes sur un terrain monopolisé par un sexe et confisqué à l’autre, il ressort que leur nom exalte l’héroïsme dans le cadre préétabli d’une compétition pour l’excellence qui oppose seulement les hommes aux hommes. L’enquête sur ces Amazones introuvables s’employe à élucider leur épithète homérique – antianeirai8 – qui les prive d’un lieu où on aurait cru pourtant les trouver et à dégager l’enjeu d’une bataille se jouant depuis les remparts de Troie. Elle interroge ce récit qui ne donne pas d’images de ces femmes indiquées alors qu’il le fait pour toutes les autres, en énonce le sujet pour s’arrêter au monument funéraire d’une reine amazonienne.

1) Un cri de guerre
« une femme ne sait pas ce que c’est que la guerre » (Iliade, VII, 236).

C’est sur fond de polémique que des guerrière de renom sont appelées par la scène de guerre ; l’Amazone qui dispute au sexe viril ses prérogatives est le négatif de la femme hellène au foyer, celle que tance malgré tout Hector : « Allons ! Rentre au logis, songe à tes travaux, au métier de la quenouille, et donne ordre à tes servantes de vaquer à leur ouvrage. Au combat veilleront les hommes, tous ceux – et moi, le premier – qui sont nés à Ilion. »9 Ainsi le fils de
Avant d’entrer dans le vif du sujet, on prendra connaissance de la collusion de traductions ouvrant deux lignes interprétatives. Une première conduit à penser que les Amazones sont les adversaires d’un genre inhabituel, en regard duquel le masculin risquerait de ne pas apparaître comme le genre unique de la pratique guerrière. Une seconde, celle d’un grammairien byzantin du XIIe siècle – Eustathe – auteur de Commentaires sur l’Iliade d’Homère (Eustathii archiepiscopi Thessalonicensis Commentarii ad Homeri Iliadem pertinentes ad fidem codicis Laurentiani editi, Leiden, E. J. Brill, tome 1, 1971, p. 635 et tome 2, 1976, p. 286) fait d’elles les égales (isandroi) des hommes et des « tueuses d’hommes » (deianeirai). De manière significative, cette lecture n’envisage pas que les hommes soient des tueurs d’Amazones alors que le conflit meurtrier rend tueurs tous ses participants ; le pas allait vite être franchi, et les Amazones de passer pour d’affreuses criminelles de guerre voire pour des tueuses en général. Cette seconde ligne interprétative, tardive, en dit long sur la couche sémantique de misogynie qui représente ces femmes en dehors de leurs obligations civiles, plus belliqueuses que belligérantes. 9 HOMÈRE, Iliade, VI, 490-493, Trad. de P. Mazon, tome 1, Paris, « Les Belles Lettres », Coll. "Classiques en poche", 1998, Préface de J.-P. Vernant et notes par H. Monsacré, p. 281.
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Priam lance-t-il ce mot d’ordre à Andromaque ; c’est à croire que la guerre se fait aussi contre les femmes. L’articulation de ce cri au nom de l’épouse, un nom liant l’homme (andro) et la guerre (maque), fait mieux entendre ce qui pourrait mais ne saurait en faire une guerrière. Nicole Loraux voyait là l’indice d’un brouillage, soulignant ce nom de la « femme idéale de l’Iliade, mais dotée d’un redoutable nom d’Amazone » 10 . Sarah B. Pomeroy avait déjà relevé l’ambivalence de ce nom : « On peut déduire de l’histoire de Penthésilée et des Amazones que les poètes grecs ne rejetaient pas automatiquement les femmes hors du monde et de la guerre, en se référant à l’infirmitas sexus. Et peut-être y a-t-il quelque signification dans le nom même d’Andromaque, "celle qui combat contre les hommes". »11 Par ce nom, Homère pourrait cependant avoir ironisé et délibérément effacé un espace féminin de la guerre : « Andromaque » 12 produirait un effet de marquage. De fait, sont vus les hommes au combat et les femmes hors combat. En attendant que la femme d’Hector devienne le passage obligé que le chant misogyne reprend comme motif satirique, la parole interdisant aux femmes de faire la guerre s’accomplit merveilleusement bien en celle dont les portraits sont par après élogieux et éloignés de la Guerrière iconographiée. Quintus de Smyrne met en scène la parfaite épouse tançant l’Amazone s’apprêtant pour le combat :
« "Ah ! chétive ! Pourquoi tant de bravades ? Tu n’es pas de taille à combattre l’intrépide fils de Pélée. Il fera bientôt fondre sur toi le désastre et la mort. Infortunée ! quel délire possède ton cœur ? Tout près de toi déjà se dresse la Mort et la Fatalité du Ciel. Hector savait bien mieux que toi tenir la lance ; il a péri pourtant malgré sa force". »13

On voulut donc voir en Andromaque celle qui accomplit l’ordre marital, la femme comme il faut. Si l’auteur de l’Iliade avait voulu louer les Amazones, ne les aurait-il pas fait véritablement apparaître ? Tout montre que les hommes d’Homère ne partagent pas la scène avec elles.
N. LORAUX, Les expériences de Tirésias. Le féminin et l’homme grec, Gallimard, 1989, p. 11. S. B. POMEROY, « Andromaque : un exemple méconnu de matriarcat », REG, tome LXXXVIII, 1975, p. 18. 12 À propos de ce nom iconographié bien que différemment orthographié (« Andromache ») et qu’un glissement syllabique lie à celui d’ « Antimache », D. VON BOTHMER, Amazons in Greek Art to the End of Attic Black-Figure, Oxford Clarendon Press, 1957, p. 23. 13 QUINTUS DE SMYRNE, La suite d’Homère, I, 100-106, Trad. de F. Vian, tome 1, Paris, « Les Belles Lettres », 1963, p. 16.
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Apparitions Les Amazones sont comme les fantômes venus hanter le récit consacrant leur déréalisation. À deux reprises, elles font leur apparition et leur réapparition ; leur évocation aux chants III et VI suit la suggestion de leur disparition au chant II où la tombe de l’une d’elles est on ne peut plus clairement donnée à voir. C’est en peu de mots et sous des traits insaisissables qu’elles reviennent momentanément à l’existence pour les besoins du récit. Aux trois occurrences de la figure amazonienne ne correspondent donc pas trois mais deux apparitions dans le texte, où il est fait semble-t-il état de leur allure équivoque : « les mâles Amazones (Amazones antianeirai) »14. Le dire homérique viserait-il des femmes « viriles »15 (the man-like Amazons) ? Le récit jette manifestement le flou sur ces êtres ; il les floute, les occulte. Les Amazones apparaissent comme les indécidables sexués d’un texte binarisé que rate une explication s’autorisant de l’évidence, comme si ce texte ne divisait pas les commentateurs : « Nous tenons dès lors un point assuré : les Amazones sont des femmes ; et cet aspect essentiel de la légende se retrouve naturellement dans le genre de leur nom. » 16 Ce recours à une catégorie utile à la lecture prend appui sur une sonorité terminale – le ai d’ « antianeirai » – visant un féminin, comme si on déclinait toute invitation à cet amazonien que le texte caractérise apparemment comme masculin et comme s’il suffisait de s’autoriser de la tradition pour les dire telles alors que la question de leur identification se pose là ; ne doit-on pas plutôt relever l’absence d’un sexe dès lors qu’il paraît ne pas être à sa place ? On interrogera le souvenir du roi Priam se déclarant l’ancien adversaire des Amazones, puis le choix homérique de leur opposer Bellérophon c’est-à-dire le héros d’un autre épopée.
HOMÈRE, Iliade, III, 189, P. Mazon, p. 127. HOMÈRE, Iliade, Trad. d’E. Lasserre, Paris, GF, 2000, p. 65 ; G. CADOGAN ROTHERY, The Amazons, London, "Senate", 1995, p. 42. Sur ce point du texte qui dit les Amazones ressemblant à des hommes qu’elles égalent en force, L. HARDWICK, « Ancient AmazonsHeroes : Outsiders or Women ? », Greece and Rome, 1990, vol. 37, p. 15. 16 M. TICHIT, « Le nom des Amazones : Étymologie, éponymie et mythologie », Revue de Philologie de Littérature et d’Histoire Ancienne, tome LXV, 1991, fascicule 1, p. 230. Sur le fait qu’il n’existe pas d’épithète les caractérisant comme étant typiquement des femmes, J. H. BLOK, The Early Amazons. Modern and Ancient Perspectives on a Persistent Myth, E. J. Brill, Leiden – New York – Köln, 1995, pp. 158-159 avec la note 41 de la page 159 et la note 42 de la page 160. Pour l’affirmation sans aucune forme de procès qu’il s’agit là de femmes, G. S. KIRK, The Iliad : A Commentary, I, Cambridge University Press, 1985, p. 291.
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Rappel Le retour à un certain passé permet de mesurer le temps écoulé depuis l’époque où la guerre opposait des femmes aux hommes ; fixé dans la mémoire, ce temps-là rend plus heureux celui que le récit met en scène. Le passé se voit ainsi dédoublé, dont l’un est éclairé tandis que l’autre est éloigné. Long chant d’un passé glorieux, l’Iliade n’est pas un poème teint de nostalgie c’est-à-dire pleurant sur ses suites ; en lui revient le leitmotiv qu’il faut rapprocher l’avenir du passé. C’est à cette fin que le père d’Hector fait appel à sa mémoire ; en temps voulu, la mémoire du vieil homme rappelle aux guerriers ce qu’ils ont à être. La procédure comparative détourne le regard de cet objet capté par le récit et son discours : si la mémoire rappelle que Priam combattit ces Amazones d’un temps d’avant, elle omet que l’une d’elles vint à Troie aider son peuple contre celui d’Agamemnon. L’histoire narrée là change du tout au tout : le récit homérique ne donne pas à imaginer que celles qui combattent peuvent également être leur alliées c’est-à-dire être à leurs côtés. Ce récit en direct d’une guerre obéit aux coupes temporelles d’un scénario ramenant à un passé émerveillé par le présent ; le vieux roi de Troie en rappelle les temps forts au moment où le combat va se jouer sous ses yeux. Au miroir du présent La bataille mémorable qui opposa le jeune Priam aux Amazones trouve à présent écho dans celle qui se joue, renvoyant l’image déformée du passé par le regard qui compare : la guerre de Troie paraît comme la plus grande de toutes les guerres. Un spectacle est offert du haut des remparts, le roi dit la forte impression que lui font ces hommes magnanimes qu’il contemple comme devant un tableau ; à sa demande, Hélène énumère les noms des beaux guerriers qui défilent. Une perspective sur l’immense armée achéenne a déjà été prise au vers 120 du chant II ; cela ne suffit pas : le spectacle se veut grandiose. C’est incroyable, Priam chante l’ennemi de Troie ! La temporalité du récit fait entendre que les Amazones furent les rivales des hommes qu’elles égalèrent peut-être alors. La bataille qui l’opposa autrefois à elles permet à Priam de mieux évaluer ce qu’il aperçoit ; la comparaison du présent avec le passé fait ressortir la grandeur des Achéens, et c’est à Agamemnon qu’il rend hommage (III, 182-190) : 13

« Ô bienheureux Atride, heureux par les dieux et fortuné par les hommes ; oui, en vérité, beaucoup de jeunes guerriers achéens auront maintenant tué pour toi. Déjà venu dans la Phrygie couverte de vignes, je vis là des foules de Phrygiens avec leurs coursiers rapides. Je vis les hommes d’Otrée et du divin Mygdon campant alors près des rives du Sangarios. Je fus effectivement compté pour allié parmi eux au temps où les belliqueuses Amazones (Amazones antianeirai) vinrent nous faire la guerre. Mais ils n’étaient en rien aussi nombreux que les Achéens aux yeux vifs. »

Ainsi les Troyens d’aujourd’hui, comme les Amazones d’hier face aux nombreux Phrygiens, affrontent-ils les innombrables Achéens17. L’association des premiers aux secondes rappelle bon gré mal gré leur alliance future. Eu égard à une tradition où elles avaient leur place, Josine H. Blok émettait l’hypothèse d’une interpolation : l’auditoire devait s’attendre à ce qu’elles fussent du côté des Troyens, alors que Priam doit ici les imaginer comme leurs ennemis. Mais eu égard à cet horizon d’attente – la défaite du clan troyen avec la mort d’Hector –, cette hypothèse se fait au détriment du processus narratif ; la comparaison homérique ne dit rien de bon pour la suite : le rappel de ces femmes venues rivaliser avec des Phrygiens aux coursiers réputés signifie que les Troyens autrefois alliés aux hommes de Phrygie le seront aux Amazones et qu’ils vont perdre pied dans ce qui s’annonce comme une bataille beaucoup plus rude et plus virile que celle du passé. À l’avant-scène L’analogie qui présente les Achéens comme des Phrygiens en plus grand nombre minimise l’ancien raid amazonien ; la logique du désir sévit ici contre les contradictions qu’on repère là, comme le fit Helen Diner rappelant que Penthésilée prit avec elle un corps d’élite pour défendre Troie contre l’armée dirigée par Agamemnon d’Athènes alors que le roi Priam combattit son peuple dans ses jeunes années18. Cette analogie établit en effet que les Amazones de jadis n’égalent point les héros de naguère, ces hommes présentifiés sur la scène
C’est dire la supériorité des Achéens. Il paraît alors erroné de traduire « les Amazones égales aux hommes » (HOMÈRE, Iliade, Trad. de L. Bardollet, Paris, R. Lafont, Coll. "Bouquins", 1975, p. 40) ; le comprendre de cette façon revient à placer ces rivales d’antan sur un pied d’égalité c’est-à-dire sur le même plan que les guerriers dont parle l’aujourd’hui du récit. 18 H. DINER, Mothers and Amazons, Anchor Books, New York, 1973, p. 104.
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narrative auxquels elles ne peuvent effectivement c’est-à-dire directement être comparées ; le récit les rappelant à la mémoire les prive de la couleur de la vie. La traduction farfelue de Guy Cadogan Rothery ravivait ce temps tellement passé qu’on ne peut en voir les Amazones, projetant sa propre lumière sur la scène non détaillée par celui qui se souvient ; rouge au lieu de noire selon le récit iliadique, la couleur du sang versé lors de cette inoubliable bataille paraît surréaliste tant elle contrarie l’effet de réel produit par la délimitation poétique du champ visuel : « On connaissait autrefois en Phrygie, dans les temps anciens, des armées de braves à l’époque où Otrée occupa le trône et où le divin Mygdon conduisit sa cavalerie et lorsque, moi, pour me joindre à eux, je levai les troupes troyennes : nous tînmes tête aux viriles Amazones et le flot du Sangarios coula pourpre de leur sang. »19 Cette vue donne trop à un passé que l’Iliade ne donne jamais à voir, qu’on devrait plutôt imaginer en noir et blanc. Les Amazones n’ont rien à voir dans la guerre qui se joue là, n’occupant ni l’avant-scène ni même l’arrière-scène ; elles n’apparaîssent jamais en chair et en os, vivantes. Le souvenir de Priam ordonne déjà la vision dont la suite donne à percevoir l’ensemble du récit ; ce rapide rappel jette une lumière sur ce qui le mérite davantage : par la description des forces mises en présence, la bataille qui se tient sous le regard du roi troyen surpasse celle à laquelle il participa. Ainsi Homère érige-t-il la guerre de Troie en modèle de guerre, la racontant au présent. Le décor est planté, les personnages sont réunis pour le drame qui se joue là. Le choix de célébrer le combat des hommes pour plus de gloire dit tout du sort homérique fait aux Amazones par trop encombrantes à la mémoire hellène ; à la guerre, il n’y a plus que des hommes. La mémoire guerrière sait transfigurer le passé pour l’inscrire dans un temps où les hommes sont appelés à égaler leurs ancêtres. C’est ce passé paradigmatique qui convoque de nouveau le souvenir apparemment ineffaçable de ces fameux adversaires. L’exploit qualifiant Les Amazones font une seconde apparition dans le chant VI, renforçant la mémoire individuelle du chant III par la mémoire collective. Là s’entend une histoire commune, panhellénique : Troyens et Achéens appartiennent à la même race, cela suffit pour suspendre localement le combat. Le belliqueux Diomède, personnage qui occupe le premier plan depuis le chant V, se laisse apprivoiser par le discours de Glaucos qui lui vante son illustre ascendance : il est le petit19

G. CADOGAN ROTHERY, The Amazons, p. 42.

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fils du célèbre Bellérophon. Au vu de ce nom, se profile l’ennemi commun des hommes et de leurs descendants ; nul doute que la « victoire sur les Amazones est un exploit qualifiant pour un héros comme Bellérophon » 20 . Mais que l’exploit en question vaille exemple ne laisse pas d’intriguer qui sait que le nom de celles-là est associé à un autre héros que celui-ci ; ainsi l’aède (VI, 179186) recoud-il le motif amazonien à l’histoire de cet homme divin exécutant les ordres de Iobatès :
« Tout d’abord, il ordonna de tuer l’invincible Chimère ; or, elle était de race divine, et non de race humaine : lion par devant et serpent par derrière, et chèvre au milieu, une force terrible la faisait cracher un feu dévastateur. Mais confiant dans les signes envoyés par les dieux, il la tua. À la suite de quoi il combattit contre les illustres Solymes : c’était vraiment, reconnut-il, se jeter dans la mêlée la plus violente parmi les mâles. Enfin, il tua les belliqueuses Amazones ».

Que viennent donc faire les Amazones à ce moment du récit, en ce lieu qu’on nomme « no man’s land » 21 pour dire l’arrêt des combats ? Que viennent-elles faire dans ce faux impromptu dont Bellérophon est le héros ?
J. CARLIER, « Les Amazones font la guerre et l’amour », note 6, p. 31. Pour l’idée de milieu ou de centre sur lequel la lecture reviendra au ch. IV, J. SVENBRO, La Parole et le Marbre. Aux origines de la poétique grecque, Lund, 1976, p. 89 : « Les deux guerriers se rencontrent en effet dans la zone entre les deux armées, c’est-à-dire dans un no man’s land. Il ne s’agit pas ici d’un espace circulaire, mais d’un espace délimité par deux lignes parallèles où le méson est un lieu d’affrontement, le champ de bataille, qu’Homère nomme ailleurs les géphurai du combat avec une image suggestive. Ainsi, on est en droit de dire que le méson "stratégique" devient le lieu d’une lutte pacifiée dans la Cité, à savoir le lieu de la politique, conçue comme l’intériorisation de la guerre dans une seule et même formation sociale. Le méson est donc synonyme d’un débat public compris à la fois à travers le modèle circulaire de la communauté guerrière (unité) et à travers le modèle symétrique de la lutte à mort (contradiction antagoniste) : si le premier modèle a été plus important pour l’élaboration des pratiques politiques – et, comme on le verra, de la pensée philosophique –, c’est à travers l’autre que nous pouvons entrevoir le sens des luttes politiques dans la Cité.» Le recours à la notion de méson s’entend mieux d’une note (note 72, p. 89) qui concerne les géruphai, ces levées de terre contenant un cours d’eau « c’est-à-dire une espèce de "pont" qui unit deux côtés opposés et ainsi le "champ" de bataille. » En effet, le mélange d’eau et de terre rend le combat et sa cessation plus parlants dès lors que deux combattants en vis-à-vis ont un contrôle total des opérations : aux levées de terre correspondent les levées d’armées selon un schéma qui pourrait représenter la maîtrise de l’espace que les hommes ne veulent pas débordé, de sorte que cette zone ne saurait être neutre selon l’espace même du texte. À la paix comme à la guerre, les hommes sont avec les hommes ; c’est à croire que la guerre les oppose aux femmes sur un autre plan que celui présentifié par cette
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L’homme de la Chimère La renommée de Bellérophon vient de ce qu’il débarrassa les hommes de la Chimère, cette monstrueuse femelle qui dévastait la Carie et la Lycie. La tradition le figure monté sur le superbe Pégase grâce au mors fourni par Athéna c’est-à-dire la fille de Zeus, terrassant le fameux monstre lycien ; ainsi la Théogonie d’Hésiode (319-325) en parle-t-elle comme son titre de gloire et La Bibliothèque d’Apollodore (I, 9, 3) mentionne-t-elle « celui qui tua la Chimère au souffle de feu. » Or, l’Iliade chante aussi sa victoire sur les Amazones. Sachant que les Amazones iliadiques sont « un corps étranger dans la geste de Bellérophon »22, à quoi sert donc le motif amazonien ? Tout se passe comme si le poème disait que la disparition de la Chimère n’était pas pour Bellérophon son seul titre de gloire et que d’autres gestes le qualifiaient pour plus de gloire. En effet, ce héros s’entend triplement qualifié, à l’occasion de trois épreuves brillamment remportées. Sans démentir la haute estime que la renommée lui confère déjà, le récitant déclame le nombre suffisant de vers pour le redire vainqueur de la Chimère ; cinq vers (VI, 179-183) sont consacrés à cet exploit contre deux au sujet de la bataille gagnée contre le peuple des Solymes (VI, 184-185), ces montagnards féroces de Lycie, et contre un seul pour sa victoire sur les fameuses Amazones (VI, 186). Ce rapide aperçu permet alors de sérier un certain nombre de questions. Par exemple, le seul vers valant pour ces dernières doit-il se prendre comme une façon de rire d’elles voire de les mépriser ? La quantité de vers doit-elle s’entendre selon l’importance des combats menés, auquel cas le récit en ferait de moindres adversaires que la Chimère et les Solymes ? Comment lire l’ordre des victoires gagnées par le célèbre et célébré héros ? La parole homérique s’empare visiblement d’une tradition pour l’infléchir. Par son utilisation d’un vieux motif, l’Iliade s’avère comme un texte tacticien ; le Poète procède à un savant déplacement de sens, reconfigurant la scène de guerre. Que Bellérophon soit l’homme de la Chimère, cela n’empêche pas Homère d’en faire subsidiairement l’homme des Amazones et de justifier du coup leur élimination ; on notera du reste qu’il utilise le même verbe pour
Grande Guerre. On s’aperçoit enfin que la mâle guerre fonde la cité et qu’un parallèle s’établit entre la victoire des hommes sur les Amazones et l’établissement de cette cité que le commentateur ne manque pas d’écrire d’une majuscule. 22 J. H. BLOK, The Early Amazons, p. 344.

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chanter la mise à mort du monstre femelle de Lycie et celle de ces monstres de femmes qui font la guerre. Dans le monde homérique, l’homme de la Chimère devient celui qui désigne un même ennemi à abattre ; il préfigure le héros triomphant du monstrueux. L’ordre du récit L’exploit valant traditionnellement à Bellérophon son blason paraît réévalué par un combat contre des femelles qui suit un combat contre des hommes bien qu’on se demande si, du divin (la Chimère) au féminin (les Amazones) en passant par le masculin (les Solymes), l’ordre narratif ne tend pas à faire du troisième combat le moins difficile. Si le nombre des vers valait de manière inversement proportionnelle à la difficulté rencontrée, cela placerait symboliquement les dernières au-dessus des deux autres catégories d’adversaires. L’ordre des événements, son sens, n’est pas aussi clair qu’on le croit et le dit. Des lectures antiques valent ici remémoration, à commencer par celle de Pindare (Olympiques, XIII, 87-90) célébrant après Homère et d’un même geste les trois exploits de Bellérophon comme si l’ordre des événements n’importait pas : « il massacra et l’armée des Amazones, armée de femmes, et la Chimère qui crache le feu et les Solymes. » Il est remarquable que la description du poète thébain donne à voir les Amazones comme étant des femmes, en comparaison de quoi le questionnement revient sur le dessein homérique de les placer en troisième position ainsi que de leur retirer toute visibilité. Tandis qu’il combine l’héritage homérique et l’héritage hésiodique, Apollodore (II, 3, 2) s’en tient à l’ordre strict de l’exposé homérique quitte à entretenir l’idée d’Amazones à la puissance supérieure à celles des autres vaincus ; ainsi l’ordre crescendo des épreuves participe-t-il de l’ordre d’énonciation faisant d’elles des adversaires de choix : « Donc monté sur Pégase, Bellérophon […] transperça la Chimère de ses traits. Puis après le combat, il lui ordonna de lutter contre les Solymes. Et comme il mena également à bien ce dernier combat, il lui ordonna de combattre contre les Amazones. » Plutarque (Des vertus des femmes, 248a) rapportait lui aussi que Bellérophon « chassa ensuite les Amazones ». Auteur renaissant d’une Mythologie dont se ressent l’influence plutarquéenne, Conti Natale prolongeait cette vision ordonnée des épreuves en un véritable récit de qualification : « Monté sur ce cheval il défit et tua la Chimère. Secondement il l’envoya fort mal accompagné contre les Solymes, peuple d’Asie, avec lesquels il avait guerre, espérant que ce 18

jeune homme convoiteux de gloire et d’honneur serait aisément défait par cette nation valeureuse. Mais il les vainquit, et comme il s’en retournait joyeux de ses victoires, grand nombre de Lyciens l’attendant en embuscade le vinrent charger à l’improviste, lesquels il fit tous passer au fil de son épée. Iobatés l’employa depuis contre les Amazones, et en plusieurs autres entreprises, desquelles il revint toujours la victoire au poing »23. En définitive, le motif de l’exploit qualifiant fait lire l’association du héros et de l’homme : « puisque déjà les Amazones se risquèrent à attaquer cette ville et que Priam et Bellérophon, est-il dit, leur opposèrent une armée. »24 L’union des hommes se pense dès lors en opposition à cet adversaire mal profilé, sur fond de souvenir fédérateur dans une histoire les réunissant par-delà leurs désaccords temporaires ; par cette parenthèse à la mêlée où deux guerriers s’obligent l’un l’autre comme « des hôtes héréditaires » 25 , s’impose l’idée des Amazones ennemies de l’Homme. La reconnaissance d’une même appartenance, sexuelle et filiale, en appelait aux qualités guerrières c’est-à-dire viriles de l’homme ; c’était aussi cela la qualification. Égales ou inférieures aux hommes L’exploit qualifiant est l’exploit qui qualifie celui qui le commet, ce sujet que loue l’Iliade. Ainsi se pose « la question d’identité »26, liée à celle de l’égalité comme enjeu majeur d’un texte représentant l’affrontement des guerriers et non pas le combat des hommes et des Amazones. À en croire le Lycien Glaucos, elles devaient avoir occupé le terrain guerrier durant une époque plus ancienne qu’occulte la mémoire reconstruite jusqu’en ce lieu que ne figure pas la parenthèse du combat puisque, à l’investir de son sens littéral, il n’est celui d’aucun homme ; ailleurs dans le texte, la lecture peut toutefois deviner celles qui purent un temps rivaliser avec les hommes dans un rude corps à corps. Mais beaucoup allèrent vite en besogne, louant les guerrières comme étant au moins égales aux hommes alors que l’analyse textuelle résiste à cette vue rapide et fausse, enchantée ; et que dire de ceux qui imaginèrent ces femmes plus
Pour ce texte édité à Venise en 1551, C. NATALE, Mythologie, ou Explication des fables, Paris, 1627, p. 977. 24 STRABON, Géographie, XII, 8, 6, Trad. de F. Lasserre, Paris, « Les Belles Lettres », 1981, p. 133. C’est nous qui soulignons par l’italique. 25 HOMÈRE, Il., VI, 231, P. Mazon, tome 1, p. 263. 26 M. LACORRE, Le rôle de l’hospitalité dans la poésie grecque d’Homère aux tragiques, Presses Universitaires du Septentrion, 1991, p. 162.
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puissantes que les hommes jusqu’à penser qu’une Amazone vaut non pas un homme mais plusieurs ? Ainsi le dit la traduction que donnait François Lasserre ‒ « Quand survint l’Amazone égale à nos guerriers » 27 ‒ du célèbre vers iliadique repris par un Strabon désireux de faire accroire que les Amazones ne sont jamais venues en aide aux Troyens. Le poème homérique livre manifestement une bataille sur des thèmes croisant la figure amazonienne avec un idéal mâle de l’égalité, une idée de l’égalité entre hommes. Une première lecture fait les comptes pour entendre l’égalité en question ; une seconde lecture prend acte du pluriel sous lequel les Amazones ne peuvent ici se distinguer et être comparées individuellement c’est-à-dire s’égaler aux héros. Quelle égalité ? À peine prononcée, l’égalité des Amazones aux hommes n’est pas aussi audible qu’on le dit ; une chose est sûre cependant : il ne s’agit pas d’une égalité stricte. L’iconographie permet d’en mesurer la relativité, consacrant l’inégalité sous la forme de la différence même la plus petite : « On peut penser que, comme Homère dans l’Iliade où nul trait saillant ne distingue le peuple troyen du peuple grec, les auteurs de ces poèmes s’étaient bornés à décrire les affrontements entre adversaires à peu près semblables les uns aux autres, au sexe près : différence moins considérable que nous ne serions tentés de le croire puisque des deux côtés la valeur était presque égale et puisque, dans les cas fréquents où les peintures à figures noires ont aux Amazones donné l’équivalent des hoplites, on a plus d’une fois peine, si s’est effacé le rehaut blanc qu’on réservait alors aux chairs féminines, à déterminer dans quel camp se rangent certains combattants. »28 La preuve par l’image de cette non-égalité établit ainsi le sexe de l’objet non identifié du chant homérique. L’image s’avère là parlante, quand ne fait pas défaut la convention chromatique susceptible de lire qu’il est alors question de femmes face à des hommes ; on pourrait alors dire de cette formidable fresque qu’est l’Iliade que « l’absence de rehauts blancs rend plus indistincte encore la différence des sexes » 29 . En tout cas, l’égalité des Amazones aux hommes ne peut qu’être niée s’il s’agit là de femmes comme le récit l’implique.
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Pour cette traduction (III, 189), STRABON, Géographie, XII, 3, 24, F. Lasserre, p. 89. P. DEVAMBEZ, « Les Amazones et l’Orient », Revue Archéologique, 1976, fascicule 2, p. 265. C’est nous qui soulignons par l’italique. 29 P. DEVAMBEZ, « Les Amazones et l’Orient », p. 269.

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Le poème homérique ne présume qu’une égalité entre hommes, même si c’est de degré ; une fois lue cette égalité par son unité de mesure, la figure amazonienne peut en éclairer formellement l’idéologie. La présomption d’égalité Même mâles, les Amazones ne sont pas des hommes ; même égales à eux, elles leur sont inférieures. Tel est le point de vue homérique, le point de comparaison pour considérer cette égalité tant prisée de l’homme ; mesurant et mesuré, ce dernier interdit de concevoir une égalité entre guerrières et guerriers et l’égalité comme présomption ne vaut véritablement que pour les hommes. La présomption d’égalité tient du préjugé sexiste : par principe, seul un homme peut s’égaler à un homme. Une femme ne peut se comparer ni être comparée à un homme, sauf à se perdre ; ne doit-on pas comparer ce qui est comparable ? La traduction de Paul Mazon est remarquable : « les Amazones guerrières égales de l’homme. »30 Ainsi rendait-il compte de deux manières différentes de la même formule comme si le motif se recomposait au fil du récit selon l’avancée dramatique qui lui est propre ; en proposant une seconde version qui contraste avec la première, il prenait le parti de l’interpréter comme productrice d’une asymétrie. Et le contexte semble bien induire cette retranscription car la comparaison joue en la défaveur des Amazones, nouvelle démonstration de la supériorité incontestée de l’Homme ; tout se passe comme s’il fallait être plusieurs quand on est une Amazone pour rivaliser avec un seul homme. En regard de cette traduction, il vaut la peine de mettre sous les yeux ce que Marcel Detienne disait de la jeune Atalante concurrençant victorieusement l’homme à la course ; il lui appliquait en effet l’épithète d’antianeira : celle « qui vaut un homme ne peut en être que l’ennemi » 31 . Or, l’idée qu’il y a présomption d’égalité à la guerre c’est-à-dire qu’il n’y a de rivalité qu’entre égaux ‒ qu’« il n’est de rivalité qu’entre semblables » 32 ‒ transparaît d’un texte où les Amazones font figure d’à-propos c’est-à-dire d’un récit d’où elles sortent perdantes. Au sens propre comme au sens figuré, celles qu’on imagine semblables aux hommes reçoivent le coup fatal du guerrier à qui la gloire décerne par là même le titre vénéré d’ "homme". Ce dernier terme se voit donc
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HOMÈRE, Il., VI, 186, P. Mazon, tome 1, p. 259. M. DETIENNE, Dionysos mis à mort, Paris, NRF Gallimard, 1977, p. 86. 32 J.-P. VERNANT, Mythe et société en Grèce ancienne, Paris, François Maspero, 1974, p. 45.

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réévalué dans le poème écartant l’idée que les Amazones ont l’étoffe des héros et qu’elles égalent les hommes ; il est significatif que le grand-père de Glaucos les ait affrontées seul c’est-à-dire en héros : seul contre toutes. De cette comparaison d’infériorité, on déduira qu’elles sont des sous-hommes et on distinguera leur égalité apparente, sous un aspect viril ou d’allure masculine, de leur inégalité réelle : comment ces rivales des hommes pouvaient-elles vraiment être représentées comme étant leurs égales ? Expulsées du champ narratif qui braque le regard sur les hommes, elles ne peuvent pas être vues comme telles ; tout montre qu’elles demeurent leurs inférieures. Le Poète met les Guerrières hors combat, c’est-à-dire hors toute catégorie. L’égalité de plan Les Amazones ne sont pas mises sur le même plan que les hommes ; tandis que ceux-ci accaparent le regard, il n’existe aucun plan pour celles-là qui ne figurent à aucun titre et ne sont même pas des figurantes. Au plan de l’égalité c’est-àdire des hommes, elles n’apparaîtraient occasionnellement qu’à l’image de l’homme. Leur faux rappel sur la scène homérique les annule sous la forme d’une lutte qu’on ne peut dire que d’égal à égal, c’est-à-dire sous la forme tautologique qui ne dit rien d’autre que le même ; selon ce schéma-là, « égal » est synonyme d’ « identique ». La logique du récit rend impossible l’expression d’un différend : un féminin à la guerre, une guerre à deux sexes. L’évaluation du comportement amazonien à partir du même masculin étaye la représentation que seuls les hommes sont semblables aux hommes, et la raison d’être des belligérantes de tourner à la conduite d’échec : vouloir s’égaler aux hommes. L’Amazone – un semblant d’homme, un homme qui n’en est pas un – est bien la figure d’un discours discriminatoire. En ce sens, l’arrière-plan mythique du poème ne constitue pas à lui seul une explication au statut de cette figure emblématique du sexe masculin. Homère ne se contente pas d’insérer dans son récit un motif traditionnel : il construit les conditions narratives de l’irreprésentabilité des Amazones. Les deux irruptions narratives de ces femmes aux contours mal définis répondent au désir de gloire que le Poète satisfait quand il présente sous une lumière crue ces hommes d’un autre temps ; l’utilisation du thème amazonien renforce l’unité de la représentation poétique. Selon cette configuration, les Amazones ne disent pas l’exception qui risquerait d’entacher le prestige des guerriers ; au contraire, elles disent inlassablement aux hommes leur supériorité de mâles. Une discussion éclairante veillera dans ces conditions à revoir une position renonçant à prendre au sérieux la traduction 22

de Mazon : « L’imaginaire grec a cependant créé les femmes guerrières, égales des hommes, voire supérieures, les Amazones. »33 Il ressort en effet que tout le récit homérique bataille pour leur infériorité, que leur défaite soit accessoirement associée à la figure de Bellérophon ou qu’elle soit opportunément rattachée à celle des Troyens et des Phrygiens. Aussi la lecture de cette figure épique gagne-t-elle au rappel de la relation étroite chez les Grecs entre l’idée de l’autre et celle de l’inférieur ; les Amazones paraissent tellement autres qu’elles n’entrent dans le cadre narratif que sous la forme dupliquée du même, ce qu’un discours de l’altérité nomme un "autre guerrier" : elles sont l’Autre de l’Homme, c’est-à-dire rien qui soit vu en dehors de lui. Induite par leur épithète homérique, la virilisation des Amazones accroît leur inégalité vis-à-vis des hommes auxquels on les compare. Si les deux moments du récit impliquent qu’elles sont des femmes, force est alors de constater qu’à aucun de ces moments on les montre comme telles ; c’est pourtant parce qu’elles ne sont pas des hommes qu’elles n’égalent jamais ces derniers. C’est parce que les Amazones font la guerre et qu’elles sont des femmes que jamais le récit ne les envisage ; leur identification narrative pose problème dès lors qu’on les rencontre sur un terrain unisexué. La horde amazonienne Une lecture insistante s’aperçoit que ces Amazones indiscernables sont caractérisées par un pluriel ; formant un groupe de femmes apparemment indistinctes, leur épithète homérique les rend sauvages. Alors qu’il s’agit clairement d’escadrons féminins selon les Olympiques, il s’agit semble-t-il de horde selon l’Iliade qui se réfère à un peuple à cheval. Il est bien avant tout question d’un peuple, ce qu’on entend de la bouche de Priam et qu’on apprend des manuels : « Peuple mythique de femmes, gouverné par une reine » 34 . Comme leur caractère sexuel, leur caractère ethnique les rend malvenues au monde des héros qui est un monde de singularités tandis que la figure amazonienne est une figure du mythe peu individualisée. Ainsi les rivales des guerriers semblent-elles se perdre dans un flou artistique, tel un peuple au-delà d’une ligne d’horizon inconnu ; venus d’ailleurs, ces envahisseurs font bel et bien penser au monstre que le héros grec affronte traditionnellement. Mais se
P. VIDAL-NAQUET, Le monde d’Homère, Paris, Perrin, 2000, p. 93. Sur cette thèse de la supériorité des Amazones que défendit Éphore, J. H. BLOK, The Early Amazons, p. 176. 34 G. HACQUARD, Art. « Amazones », in Guide mythologique de la Grèce et de Rome, Hachette, 1976, p. 27.
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peut-il que la horde amazonienne apparaisse comme une horde sauvage parce qu’elle est une horde de femmes ? Ce serait un bon moyen de discréditer les Amazones, notamment au regard du sexe féminin. Un premier temps de la lecture considère ce peuple étranger, ennemi héréditaire des Grecs ; un second temps interroge l’image imprimée en la mémoire des hommes : celle de centaures femelles, de « Centaurelles »35. Le peuple des Amazones Le mythe antique ne parle de l’Amazone qu’au pluriel : « "Amazones" est un terme collectif qui désigne des hordes de femmes belligérantes »36. Ce nom dit un peuple guerrier fait de tribus que l’imagerie montre combattant les Grecs. Cette définition fait évidemment le jeu d’une civilisation s’opposant à des femmes jugées sauvages parce que guerrières, à un peuple non-grec c’est-à-dire barbare. Dans leur inaccessibilité au champ perceptif se dit ce qu’il y a de confus en leur totalité, de quoi faire basculer leur réputation d’un plan à l’autre et les exclure du catalogue héroïque. L’expression Amazones antianeirai désigne vaguement un groupe, un collectif tranchant d’avec les différentes races venues participer à l’inégalable guerre qui se joue aux portes de Troie. Non individualisable, la figure amazonienne fait ici le jeu du poème qui énonce les unes après les autres les différentes armées des hommes organisés en peuples avec à leur tête de grandes figures masculines ; contrairement à ces troupes renommées dont on connaît les noms et reconnaît les chefs, les Amazones paraissent comme un peuple sauvage que le chant VI associe non sans raison aux Solymes. Ainsi lit-on que Bellérophon fut envoyé « contre les belliqueux Solymes et leurs alliés, les Amazones » 37 ; ces deux peuples réputés pour leur tempérament de feu ne se définissent pas par les individus qui les composent. Le peuple amazonien paraît sauvagement sous l’aspect d’une cavalerie dont on imagine les sabots frappant le sol. Montées sur leurs coursiers, les Guerrières ne paraîtraient probablement à l’écran cinématographique qu’enveloppées d’un épais nuage de poussière ; leur nombre ferait masse sans faire unité. Ainsi peutPHILOSTRATE, Les images ou tableaux de platte-peinture, Trad. et commentaire de Blaise Vigenère (1578), Tome 1, Présentation par F. Graziani, Paris, Honoré Champion, 1995, p. 512. 36 H. DINER, Mothers and Amazons, p. 98. 37 R. GRAVES, Les Mythes grecs, Trad. par M. Hafez, Paris, Fayard, 1967, p. 206.
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