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Les Âmes tranchées

De
232 pages

La Belle Époque, qu’était-ce donc ? Une certaine couleur du temps, un art de vivre, Maxim’s, le roman-feuilleton ? Qu’il était doux de vivre avant 1914 : la capitale regorgeait de spectacles et de rentiers couchés sur leurs sacs d’or. Mais, en marge de ce monde de paillettes, un autre plus noir brûle d’ambitions inassouvies : l’esprit de revanche sur 1870 est tenace, la blessure prête à se rouvrir.
Proust, lui, dans sa Recherche du temps perdu a déjà tout compris ; il sait, en effet, quel gouffre côtoie cette société de fastes qui va basculer dans l’abîme de la guerre.
Les frères Dorgeval toujours unis, auront à faire face à la violence des tranchées et au souffle destructeur de la guerre.


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Couverture

Copyright

 

 

 

 

Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

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www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-56388-0

 

© Edilivre, 2013

Note de l'auteur

 

Ce roman est une œuvre de pure fiction.

Les références à des personnes réelles, à des endroits existants, à des événements historiques ne sont utilisées que dans le but de donner à l’histoire un cadre approprié.

Tous les noms (y compris ceux des compagnies), les personnages, événements décrits ici sont le produit de l’imagination de l’auteur, et toutes ressemblances avec des personnes réelles ne sont que pure coïncidence.

L’auteur

Dédicace

 

À tous les poilus de la grande guerre

Prologue

La Belle Époque, qu’était-ce donc ? Une certaine couleur du temps, un art de vivre, Maxim’s, le roman-feuilleton, la Belle Otero et ses éventails ? Qu’il était doux de vivre avant 1914 : la capitale regorgeait de spectacles et de rentiers couchés sur leurs sacs d’or. Nulle autre monnaie n’était alors plus sûre que le franc.

Mais en marge de ce monde de paillettes, un autre plus sombre brûle d’ambitions inassouvies : l’esprit de revanche sur 1870 est tenace, la blessure prête à se rouvrir. Dès 1910, on se presse pour voir Chanteclerc de Rostand qui rend sa voix et sa force au coq gaulois.

Proust, lui, dans son livre À la recherche du temps perdu a déjà tout compris ; il sait, en effet, quel gouffre côtoie cette société de fastes prête à basculer dans l’abîme.

I
L’orage gronde

La mort se réservait la plus belle portion de la vie.

J. Delteil, Les Poilus,
Paris, Grasset, 1926

C’était la fin d’un chaud et calme été dans l’Aveyron. Les événements lointains de Sarajevo où l’héritier du trône d’Autriche-Hongrie venait d’être assassiné étaient occultés en France par l’affaire Caillaux. La presse se délectait de cette histoire impliquant une femme à l’honneur bafoué qui s’était rendu justice elle-même. Rares sont ceux qui perçurent alors ce que le geste assassin du jeune nationaliste serbe Prinzip impliquait de fatal. Cet acte s’ajoutait au jeu des alliances dans une période de nationalisme exacerbé et aux sympathies politiques de chaque camp. En effet, la France, le Royaume-Uni, la Russie formaient la Triple Entente, l’Allemagne, l’Autriche-Hongrie et l’Italie, la Triplice. Quant à l’idée de revanche, depuis le traité de Francfort et la perte de l’Alsace Lorraine, elle était tenace dans l’esprit des Français et particulièrement chez le colonel Georges Dorgeval.

Le samedi 1er août 1914, à 4 heures de l’après-midi toutes les cloches se firent entendre à Paris. Elles carillonnèrent à tous les clochers, de Notre-Dame à La Madeleine. Un bouillonnement s’empara de la capitale puis du pays tout entier.

À Rodez, fief des Dorgeval, seul le père, ancien colonel, maire de la commune, et Philippe, l’aîné, s’intéressaient depuis quelques semaines à cette crise internationale qui ne cessait de s’aggraver depuis le 28 juin. Mais dans l’Aveyron peu de gens lisaient le journal local et la finesse des discussions internationales ne touchait guère que les notables. Des trois frères, seul Philippe était mobilisable mais sa formation inachevée à Saint-Cyr allait le maintenir à l’écart durant les quatre prochains mois. Étienne n’avait que 15 ans et Maxime pas encore 19. Ce dimanche 2 août, lorsqu’ils virent arriver à la mairie le gendarme porteur du décret de mobilisation, Maxime se trouva chanceux de ne pas avoir l’âge requis. Le même jour, le curé, assisté de deux enfants de chœur, joua son rôle : les cloches de la cathédrale aux pierres rouges sonnèrent à toute volée. Un rassemblement se fit sur le parvis : les visages étaient tournés vers le ciel dans l’attente d’une réponse divine. Les Ruthénois, l’air sombre, se précipitèrent devant la mairie où l’ordre de mobilisation allait être affiché.

Le sinistre tocsin résonnait depuis des heures dans la campagne aveyronnaise, coupant chacun de ses occupations. Bruit maudit pour les femmes mais non pour les hommes, animés par l’esprit de revanche sur 1870 et pressés d’en découdre avec l’Allemagne. Les ouvriers, bourgeois, patrons troquèrent bientôt leurs habits civils pour l’uniforme. Les paysans accoururent du fond de leur champ pour s’informer, poussés par les injonctions des gendarmes, eux-mêmes soumis à la pression des politiques. Seuls, ceux occupés à utiliser les batteuses pouvaient finir leur ouvrage et encore devaient-ils se presser.

L’Aveyron comme la majorité des départements français était agricole. Les paysans commençaient alors la journée au lever du soleil pour s’arrêter à la nuit tombante. Dur labeur pour cette classe qui paierait un lourd tribut en vies humaines durant le conflit meurtrier.

Puis vint le tambour chargé de rappeler son devoir à chacun. À l’école de la République on inculquait ces principes : ordre, discipline, mais aussi défense de la patrie et culte des provinces perdues. Chacun des 3 580 000 hommes mobilisés le savait. Partout les maires lisaient les ordres de mobilisation, écharpe tricolore autour de la taille. À Rodez, il fut donc lu par Dorgeval père, ancien colonel, soucieux du bien public et de ses administrés. Il serait reparti au combat si son âge le lui avait permis mais il laissait cette tâche à son fils aîné Philippe qui avait toute sa confiance.

Aux frontières, le bruit du tambour annonçait que chaque homme devait venir compléter les effectifs. Le sinistre roulement rappelait à chacun son devoir et la fin d’une période de paix. Il fallait aller se battre, quitter ceux qu’on aimait. Tous étaient résignés, quelques-uns enthousiastes, on comptait très peu d’insoumis.

La France avait depuis peu instauré un service militaire universel qui se voulait juste et égalitaire. Les lois de 1889 et 1905 avaient mis fin au système de tirage au sort. La durée du service avait été rallongée à trois ans en 1913. Chaque Français se rendant à la caserne portait sur lui son livret militaire accompagné d’une feuille de route rose.

L’homme devenait alors un bien de l’État, un pion sur l’échiquier des généraux ; bientôt il ne s’appartiendrait plus.

À travers l’histoire de France, les guerres passées étaient toujours victorieuses dans la mémoire collective : Charlemagne, Saint-Louis, Louis XIV, Napoléon… Des grands hommes, des victoires, mais que de cadavres laissés sur les champs de bataille ! Les humains oublient les morts du passé, ils recommencent encore et encore les mêmes erreurs. Certains partaient résignés, d’autres à l’aventure. À l’écoute de La Marseillaise, une frénésie s’emparait des appelés. On paradait en tunique, hâtivement cousue : cuirassiers, dragons, cavaliers. Les gens applaudissaient à leur passage, fiers de leur armée.

Au petit matin, dans les rues de Rodez et aux alentours, les hommes se mirent en marche avec leur musette et leur besace. Seuls, puis par petits groupes, ce furent bientôt des torrents de soldats qui se rendirent à la gare la plus proche. Les troupes s’engouffraient dans les trains pour le nord et l’est. On observait une hémorragie de tous les hommes jeunes qui allaient se présenter à leur corps. Rodez comme d’autres communes se vidait : l’instituteur, le boulanger, le curé, tous partaient. Les femmes pleuraient, les enfants s’agrippaient à leurs jupes, ne comprenant pas très bien cette soudaine tristesse, les chiens aboyaient au passage de leur maître. Les vieux ayant connu la guerre de 1870, figés dans le chagrin de l’humiliante défaite de Napoléon III, s’asseyaient, voûtés, sans un mot. Où allaient-ils tous et pour combien de temps ? Le colonel, lui, enrageait de ne pouvoir se battre et s’agitait dans tous les sens, continuant à donner des ordres comme s’il était au front ! Les mères étaient prises d’angoisse ne sachant que trop vers quel monde cruel partaient leurs fils bien-aimés. Les gares se remplissaient de façon vertigineuse, de même que les trains en partance : dix mille seraient utilisés pour la mobilisation ! Les plus jeunes prenaient le train dans l’ivresse et l’effervescence.

Sur place, le soldat recevait sa plaque d’identification et un numéro de matricule. L’action des Français devait être offensive et l’infanterie était la reine de la guerre. L’armée était équipée de fusils Lebel, de canons de 75… mais était-elle bien encadrée ? Pas vraiment. Les généraux, eux, étaient sûrs de leur génie et de leurs manœuvres. L’État-Major était dirigé la plupart du temps par des polytechniciens sous la houlette de Joffre. Ce dernier, auréolé de ses victoires au Tonkin et au Soudan, avait l’estime des Français. Joffre, brillante intelligence, ne possédait cependant pas les compétences stratégiques nécessaires à la conduite du conflit.

Les grands chefs étaient souvent des anciens de 1870, pas toujours compétents et peu enclins à la guerre moderne, contrairement à l’ennemi. L’élite de l’armée sortait de Saint-Cyr. L’École comportait majoritairement des élèves issus de familles militaires : c’était le cas de Philippe, le plus brillant des trois frères Dorgeval.

II
La Châtaigneraie : les trois frères

Un frère est un ami donné par la nature.

La mort d’Abel Acte III Scène 3
G. Legouvé

La jolie ville de Rodez était plantée aux confins des plateaux secs des Causses et des collines du Ségala. Perchée sur une butte, elle fut, au Ier siècle avant J.-C., la capitale des Ruthènes, une peuplade gauloise. En 1914, c’était une ville de province française, tranquille et agréable, comme bon nombre par ailleurs.

Passé la rue de Bonald, on s’enfilait dans celle de l’Embergue bordée d’échoppes. Au bout de cette rue, comme à l’écart du reste du monde, se trouvait un havre de paix, la propriété des Dorgeval.

Le colonel Dorgeval, sa femme, les trois frères, Philippe, Étienne et Maxime, habitaient la plus grande maison de Rodez : la Châtaigneraie. Cette bâtisse, typique de la région avec son toit de lauzes, était impressionnante. Le terrain s’étendait sur deux hectares et Georges Dorgeval l’avait héritée de son père. Cette propriété transmise de génération en génération depuis deux siècles était sa fierté. Toutes sortes d’arbres se côtoyaient dans le parc entretenu par deux jardiniers. Les fleurs restaient le domaine réservé de sa femme Lucie. Les roses avaient sa préférence, particulièrement les blanches. Elle les soignait avec amour. Aucune fleur rouge, elle abhorrait cette teinte. L’été, des chèvrefeuilles odorants entrelaçaient leurs tiges et grimpaient le long du mur est. Au sud, des clématites s’accrochaient telles des ventouses entremêlant fleurs blanches et mauves. Lucie Dorgeval plongeait les mains nues dans la terre comme pour se fondre en elle. Des roses fleurissaient partout, à l’infini, bordant les allées, le long des murs, en pots sur la terrasse.

C’était une terrienne proche des chevaux et de la nature : elle avait passé enfance et adolescence auprès de son grand-père éleveur de pur-sang et avait appris à monter dès l’âge de cinq ans. Puis dans un monde d’hommes, elle avait percé à force d’endurance et de courage, remportant très jeune de nombreux prix, cherchant toujours à se dépasser. À vingt et un an, elle avait rencontré le colonel et l’avait impressionné tant par sa beauté que par son caractère fort. Elle était tombée amoureuse de lui et de sa propriété, sachant qu’elle pourrait en faire ce qu’elle voudrait : la magnifier, la fleurir au gré de ses envies et retrouver les bonheurs naturels de son enfance. Près du sous-bois, des framboises retombantes mêlées à des fraises avaient fait le bonheur des enfants qui en mangeaient jusqu’à se rendre malades. Un peu plus loin, le potager aménagé par Étienne qui y apportait tant de soin : des carottes, des salades, des tomates, des pommes de terre… Il tenait de sa mère son amour de la nature et des bêtes.

Les trois frères Dorgeval déjeunaient ce matin de l’été 1914 dans la cuisine de la maison familiale à la Châtaigneraie. Ils y étaient tous très attachés. Le colonel, lui, dès l’appel entendu, s’était comme de coutume montré maître de la situation. En effet, à 65 ans passés, le maire de Rodez avait déjà tout prévu, sentant l’imminence de la guerre. Tous les hommes valides, les femmes, les enfants furent constitués en équipes pour les travaux des champs. Il fallait terminer rapidement les moissons, rentrer le blé, le battre. Il était doué d’un sens remarquable de l’organisation, était assuré d’une forte énergie et soutenu par sa femme Lucie. Ces deux-là, unis par la même passion des chevaux, avaient conçu un mariage d’amour dans lequel le respect mutuel était toujours présent. Georges était en adoration devant cette femme rencontrée 35 ans plus tôt lors d’une course remportée par Lucie. Celle-ci, excellente cavalière et terriblement belle et romanesque, était adulée par bon nombre de jeunes hommes mais le colonel quoique doté d’un caractère autoritaire avait su conquérir son cœur. De quelle façon ? Maxime, le plus fantasque des frères ne parvenait toujours pas à répondre à cette question tant son père lui semblait rigide et dénué de tout sentiment humain. Quant à sa mère, dotée elle aussi d’un esprit fantasque et très indépendante, elle n’en faisait qu’à sa tête et c’était le seul être sur lequel le colonel n’avait aucune emprise. Comment deux personnes aussi étrangères parvenaient-elles à se comprendre ? Cela restait pour les frères un mystère. Sans doute se complétaient-ils l’un l’autre…

D’après leur grand-mère maternelle, Lucie était la seule qu’il écoutait et l’amour qu’il lui portait était allé chaque jour grandissant, virant à l’adoration. Il n’admettait aucune contradiction à son encontre, aucun obstacle entre elle et lui. Quant à elle, elle savait apaiser cet homme colérique et dirigiste. Il fondait devant Lucie tel un adolescent timide. À l’époque, il avait fièrement remporté tous les concours auxquels il s’était soumis avec rigueur mais surtout emporté par un amour démesuré pour cette femme. Il voulait briller à ses yeux et distancer les nombreux concurrents. Voir aujourd’hui cet homme dur et autoritaire l’idolâtrer était un spectacle saisissant. De cette union étaient nés quatre enfants, trois garçons et une fille. Cette dernière était morte quelques jours après sa naissance d’une infection pulmonaire, laissant place à une fratrie de trois fils totalement différents mais très proches physiquement : Étienne et Maxime étaient aussi blonds que Philippe était brun, tous de grande taille et minces. Le cadet était à la limite de la maigreur, Philippe paraissait le mieux proportionné, le plus athlétique des trois avec des muscles longs, un port altier. Quant à Maxime, tout le monde s’accordait à dire qu’il avait une belle gueule, des yeux bleu porcelaine très pâles, un teint mat, un sourire ravageur et insolent. Cela dit, Philippe du haut de son mètre quatre-vingt-dix gardait l’avantage, y compris sur le colonel. Il avait cette classe naturelle, ce charisme qui le distinguait du commun des mortels et lui donnait une aura particulière. Il se tenait droit comme un i et Maxime avait remarqué que ses pieds ouvraient légèrement vers l’extérieur, ce qui lui donnait de l’aplomb et sécurisait du même coup son interlocuteur. Il ne parlait jamais pour ne rien dire, contrairement à Maxime qui dissertait sur tout. Doté d’un sens moral aiguisé et d’une intelligence au-dessus de la moyenne, l’aîné savait se montrer brillant tant sur le plan militaire que dans l’ensemble des matières abordées dans ses études. Sa culture historique et architecturale par exemple surprenait son entourage et ce, particulièrement concernant les églises des XIIe, XIIIe siècles. Il connaissait parfaitement celles de l’Aveyron et pouvait les décrire avec précision. L’art roman n’avait aucun secret pour lui.

Il était chrétien mais toutes les religions l’intéressaient, particulièrement le bouddhisme qu’il avait découvert avec Étienne. Le jeune frère s’était entiché de ce jeune prince qui avait abandonné femme et fils pour une vie tournée vers l’ascétisme pur, le refus des richesses et le non-attachement. Tout cela laissait Maxime de marbre étant, pour sa part, totalement athée et hermétique aux aspects spirituels de leurs discussions.

Ce matin-là, tout en déjeunant, les frères discutaient tous trois de l’entrée en guerre. Sur le mur de pierre près de l’évier, une vieille cruche de terre cuite vernissée était posée ; elle leur rappelait la grand-mère Marguerite qui interdisait d’y toucher. Il faisait bon dans la cuisine aux tommettes orangées et chauffées par le poêle. Chacun d’entre eux se posait des questions sur l’avenir.

– Passe-moi la brioche et le beurre, Étienne, tu veux bien ?

Maxime attendit quelques instants qu’il sorte de ses rêveries habituelles.

– Eh, tu m’entends ? Eh ?

– Voilà Maxime. Excuse-moi.

– Merci ! Laisse un peu le monde animal et tes chevaux, reviens parmi nous !

– Oui, mille excuses. Je ne pensais pas à cela. Chaque Français soumis aux obligations militaires doit se présenter, a dit papa.

– Lui, il est trop vieux dit Max.

– Tant mieux ! ajouta Étienne. Je préfère le voir à la mairie, à son bureau, à régler les affaires courantes.

Étienne qui avait toujours peur de perdre ses parents était le dernier de la fratrie, le plus sensible, un être à part, terriblement préoccupé par la nature et ses secrets. Il affectionnait particulièrement les chiens et les chevaux, qu’il bichonnait.

– Mais toi, Philippe, c’est pour bientôt ?

– Oui, Maxime, dès que j’aurai terminé ma formation à Saint-Cyr.

– Saint-Cyr ! je ne supporte pas cet…

– Heureusement que je n’ai pas l’âge, coupa Étienne brutalement, et toi non plus Maxime.

– Je vois, on soutient son grand frère ! Non, rassure-toi, frérot. Et puis moi, la guerre, tu sais… tout ça à cause de cet imbécile d’Austro-Hongrois, qu’est-ce qu’il est allé faire à Sarajevo, celui-là d’ailleurs ? C’est une occasion rêvée pour Vienne de s’en prendre à la Serbie ! Cette zone des Balkans est une véritable poudrière. Et nous, avec notre union sacrée et nos réflexes patriotiques à la con !

– Ça suffit, Maxime. Mesure tes paroles !

– Ah non, Philippe ! Ça va comme ça ! Et Poincaré, soucieux de ne pas malmener l’alliance franco-russe, qui prône la cohésion nationale : « surtout pas de notes discordantes, messieurs » et tous ces politicards divisés qui s’unissent, convaincus de mener une guerre légitime ! L’union sacrée, et puis quoi encore ! Qu’il ne compte pas sur moi en tout cas pour me faire trouer la peau.

– Tu dis n’importe quoi ! On ne te demandera pas ton avis, tu sais !

– Je crois que Philippe a raison, Maxime, tu ne devrais pas parler comme cela et puis si le colonel t’entendait…

Cette remarque agaça Maxime outre mesure et il haussa encore le ton.

– Eh bien, qu’il m’entende ! je n’en ai rien à faire de toute façon, on ne s’adresse plus la parole depuis…

– Depuis ? Qu’est-ce que tu as encore trafiqué ?

– Je ne peux pas en parler devant Étienne, il est trop jeune… pour les filles en tout cas. Hein, mon titi, toujours dans les jupes de sa maman, le petit dernier ! Le colonel était vert de rage, il aurait fallu que tu le voies, attendez trente secondes, je vais vous le faire…

Il mit sa moustache, un coussin sous son pull, des lunettes, une pipe dans la main droite et prit l’air grave :

« – Écoutez mon garçon, il faut cesser immédiatement de vous rendre au 2 de la rue… bref, enfin, vous m’avez compris…

– Vraiment père, je ne vois pas… de quoi s’agit-il ?

– Cela suffit ! Je ne saurais tolérer dans cette maison ce genre de conduite, c’est inqualifiable ! vous m’entendez, Maxime !

– Je ne vois toujours pas… Ah oui, bien sûr, c’est dans ce lieu de débauche que j’ai rencontré le colonel Ducros, vous savez… mais si, votre ami, Ducros… sa femme est aussi grosse…

– Comment osez-vous ! Victor Ducros dans un endroit pareil, c’est impossible ! Hors de ma vue, sortez immédiatement ! »

– J’ai cru qu’il allait me faire une attaque, le vieux. Vous auriez vu sa mine défaite…

Étienne était rouge pivoine, il dit d’une voix à peine audible :

– Tu exagères, tu sais, tu ne devrais pas et surtout avec père…

– Maxime est profondément irrespectueux, nous le savons tous, c’est un jeu, ça l’amuse, tout l’amuse. Je dois cependant avouer que ton interprétation est criante de vérité.

– N’est-ce pas, mon lieutenant ! Tiens, ressers-moi un café, tu veux bien ? Oh, ne fais pas cette tête, Étienne, je me tais, voilà, tu es content ?

Le cadet avait 15 ans et était au lycée. Il rougissait souvent. Il était timide et réservé, contrairement à ses frères. Son sourire était chaleureux et bienveillant. Un pur altruiste ! Toujours soucieux de son prochain plus que de lui-même. C’était un élève moyen, peu intéressé par les études, un doux rêveur passionné de dessin, un être mélancolique. Il avait toujours un crayon à la main et s’attachait à dessiner le plus fidèlement possible tous les gens rencontrés. Philippe et Maxime faisaient partie de ses modèles préférés. Sa deuxième passion était les chevaux qu’il bichonnait et soignait. Il avait passé son enfance à côté du vétérinaire de Rodez, Paul, un ami de Lucie. Aussi, était-il très proche de ses bêtes, passant de nombreuses heures en leur compagnie à les regarder vivre, à les observer et à les apprivoiser. Un jour, il devait avoir six ans, il était resté plusieurs heures prostré auprès d’un lévrier qui venait de mourir, puis la nuit venue, il était sorti l’enterrer dans le jardin. Il n’avait jamais confessé le lieu de sépulture. Quelques jours plus tard n’ayant pas eu la force de l’enterrer profondément, la famille avait retrouvé la pauvre bête déchiquetée par les chiens de chasse de son père. Il avait pleuré la nuit durant et n’avait rien avalé le jour suivant.

Leur mère avait rencontré Paul dans sa jeunesse, lors de concours équestres durant lesquels elle avait remporté plusieurs prix. Il terminait alors ses études de vétérinaire. Plus tard, Étienne l’avait accompagné dans ses tournées et avait fini par l’assister. Tous deux aimaient le monde des chevaux. Avec lui, il écoutait, regardait, apprenait. Paul avait été un concurrent sérieux pour le colonel autrefois, mais ce dernier s’était montré le meilleur cavalier. Il fallait reconnaître que le colonel avait gagné une solide réputation dans le monde équestre, ce qui lui avait permis d’enlever le cœur de la belle brune.

Philippe terminait donc ses dernières semaines à Saint-Cyr. C’était le digne fils de son père, doté d’un sens aiguisé du devoir envers famille et patrie. À la différence du colonel, il avait pour ses semblables de l’empathie mêlée à une solide affection pour ses proches en particulier. Un humaniste doté par ailleurs d’un indéfectible sens du devoir et de l’honneur ! Étrange personnalité qui fascinait ses frères comme d’ailleurs tous ceux qui l’approchaient. Il dégageait une telle force, une telle assurance et une maîtrise de soi en toutes circonstances.

Quant à Maxime, bien que pourvu d’aptitudes intellectuelles indéniables, il avait surtout envie de s’amuser et de jouir des plaisirs de la vie. Différents, ils étaient cependant très proches, tous trois liés par un même amour des chevaux, ce qui les avait conduits à de longues randonnées dans la campagne. En cette année 1914, Max étudiait le droit, enfin de temps en temps, faisant rire la plupart du temps les étudiants par ses pitreries et son humour potache. Les relations avec le colonel étaient donc plutôt tendues. Il apparaissait clairement que Maxime n’était pas le fils idéal pour son père. Tous savaient vers qui allait sa préférence…

Ils reprirent la conversation et Maxime refréna ses ardeurs, essayant de percer la carapace de son frère aîné :

– Tu as peur, Phil ?

– De quoi parles-tu, Maxime ?

– De la guerre, bien sûr ! Question stupide ! Évidemment, le cyrard n’a peur de rien, c’est bien connu.

Un sourire se dessina sur les lèvres de son frère. Il se tenait droit comme toujours et le regardait du haut de son mètre quatre-vingt-dix. Quelle allure ! Quelle distinction ! Il avait les cheveux bruns, son visage était fin, ses traits réguliers, son nez parfait et ses yeux extraordinairement bleus vous transperçaient. Il possédait une autorité naturelle et était doté d’un patriotisme viscéral. Nul doute qu’il serait un chef émérite.

– Comment peux-tu aimer la guerre, Philippe ? demanda Étienne. C’est inhumain, barbare.

– Il aime la rigueur militaire, dit Maxime.

– Je n’aime pas la guerre en elle-même. Tu aimes ta patrie, tu veux la défendre. C’est ainsi. À Sedan en 1870, Napoléon III a perdu la guerre contre l’aigle noir germanique. Je te rappelle que nous y avons laissé deux enfants : l’Alsace et la Lorraine. Tous les écoliers de France le savent, eux ! Ils ont dans leurs livres d’histoire l’aigle prussien qui s’abat sur notre coq. Je me demande ce que tu apprends en fac de droit !

Maxime ignora sa réflexion, poursuivant plus avant :

– Et tu crois à cette imagerie populaire ?

– La question n’est pas là, Maxime. Au traité de Francfort, Bismarck a triomphé sur toute la ligne : il a fait de l’Alsace et de la Lorraine des régions allemandes, ce que nous ne pouvons accepter ! Et puis, tu sembles avoir oublié le blocus subi par les Parisiens à cette époque, leur misère, leur faim ; les rats dans les rues et dans leur estomac ! C’était dégradant. Je ne veux pas voir cela.

– Tu n’exagères pas un peu ? La débâcle militaire fut totale !

– Très drôle… Crois-moi, de Bouvines à Sedan, la mort vient toujours du Prussien. Il reste l’ennemi à combattre et à abattre.

– Si tu le dis…

– De toute façon cette guerre offensive sera courte, croyez-moi. Quelques mois suffiront, un an tout au plus. Je fais confiance à mes chefs. Ils savent ce qu’ils font.

« Ouais, les vieux de soixante-dix avec 40 ans de retard », pensa Maxime en lui-même.

Il n’en dit rien car il admirait son aîné qui possédait ce sens du devoir patriotique qui lui faisait défaut.

Mais la guerre de mouvement allait être meurtrière : plus de 140 000 morts en cinq jours d’été. Elle lancerait sur les routes un exode massif de civils. L’inaptitude des chefs à manier leurs unités, l’absence de coordination, le manque d’offensive des troupes marqueraient rapidement la défaite française. L’État-Major français avait prévu à travers le plan XVII une attaque allemande à l’est. Mais les troupes françaises seraient rapidement débordées par un contournement allemand. La retraite franco-anglaise amènerait l’armée allemande à 40 kilomètres de la capitale. Heureusement, la bataille de la Marne (10 septembre au 31 décembre 1914) stopperait cette avancée. L’expédition des réservistes par taxis permettrait d’éviter le pire grâce à la contre-offensive du généralissime Joffre. En six jours, l’adversaire serait repoussé et le moral retrouvé. Ainsi à Paris les gens s’enivreraient et Sarah Bernhardt chanterait La Marseillaise sous les applaudissements de spectateurs trop rapidement rassurés. Sur le terrain, le mot d’ordre de Joffre serait entendu : « L’heure n’est plus de regarder en arrière… Il faut désormais se faire tuer sur place plutôt que de reculer. »

Après la Marne et ses taxis, les deux armées s’enterreraient dans les tranchées pour survivre. Alors commencerait le long hiver des poilus qui allait durer trois ans. Les deux camps s’étireraient le long d’une ligne courant de la Suisse à la mer du Nord. Petit à petit, le paysage se transformerait. Les arbres allaient noircir, perdre leurs feuilles et les prés disparaître sous les cratères laissés par les obus. Les oiseaux chanteraient à même le sol, sans branche pour se poser.

Plus de fleurs, plus de printemps. La guerre ignorerait les saisons ; tout deviendrait gris, sale, défiguré.

Un autre type de combat serait alors inventé : une guerre de position, d’usure, de calcul. Saper le moral de l’ennemi deviendrait une priorité pour chacune des armées.

L’homme imaginerait sans cesse de nouvelles inventions : défensive avec les boucliers à l’épreuve des balles, et offensive tels les chariots porteurs de bombes… Que de recherches, que d’innovations destinées à donner la mort !

C’est alors que le monstre scientifique surgirait : au travers du gaz, on asphyxierait encore et encore… Ainsi en avril 1915 au nord d’Ypres, en Artois, de longs tubes seraient avancés par les Allemands. Un gaz lourd, jaune verdâtre, bientôt surnommé « moutarde », allait s’infiltrer dans les moindres recoins de la tranchée adverse. Le soldat serait pris de picotements, suffoquerait, vomirait. Ses poumons seraient touchés. Certains seraient même atteints de cécité. Dans un premier temps un simple mouchoir ferait office de protection. Puis les hommes disparaîtraient bientôt derrière d’horribles masques : les fameux groins de cochon. Ils perdraient alors toute identité.

III
Entrée en guerre de Philippe.
Décembre 1914. L’Argonne

Le soldat se ferait alors terrassier. Creuser, pelleter… encore et encore…

Anonyme

Les tranchées françaises étaient loin d’avoir la perfection de celles des Allemands, efficaces, bien protégées et creusées en profondeur. Ces dernières étaient entourées de réseau de barbelés, les toits étayés par des rails : des lignes ennemies inexpugnables grâce à d’importants travaux de terrassement.

Du côté français, peu profondes, donc vulnérables, elles forçaient l’homme à rester la plupart du temps accroupi pour être à l’abri. La tranchée française restait en effet un élément provisoire aux yeux de Joffre et d’autres généraux persuadés de reprendre rapidement une guerre offensive. Souvent, elle était constituée d’un simple boyau creusé dans la terre. Perfectionnée par la suite, elle serait protégée par des sacs de sable, fils barbelés, pieux, pièges à loup… Les lignes étaient en zigzag pour bloquer les tirs des mitrailleuses. Les tranchées rivales étaient souvent séparées de quelques mètres. Entre les deux, s’étendait le no man’s land, espace séparant deux tranchées adverses où les soldats s’affrontaient.

Fin novembre 1914 ce fut l’impasse : ni les alliés ni les puissances centrales ne surent comment progresser. Les troupes allemandes occupaient tout le Nord de la France passant par Arras, Noyons, Soissons et Reims… Depuis le début, chaque bataille avait été une hécatombe en chevaux. Or rien ne pouvait se faire sans eux. Fin 1914, il manquait 200 000 chevaux sur les 500 000 nécessaires à l’armée française !

Du côté des Allemands, la situation était tout autre : des dispositifs astucieux étaient reliés par des boyaux et déjà pourvus de mitrailleuses protégées par des blindages. Les toits étaient bétonnés et à l’abri des obus. Des renforts de jeunes soldats issus des unités d’ersatz prirent position dans les tranchées où la discipline était rigoureuse. Les Minenwerfer, l’artillerie spéciale des tranchées, tuèrent 10 000 Français dans l’Argonne en décembre 1914. Rapidement les plans de l’État-Major se révélèrent illusoires.

En effet, à Noël, les deux armées épuisées se firent face. Ce fut l’impasse de part et d’autre. Le haut commandement n’avait pas envisagé ce cas de figure. Les soldats comprirent qu’ils ne rentreraient pas dans leurs foyers. De Rome, le pape proposa même une trêve mais ne fut pas entendu par les gouvernements. Certains actes de fraternisation avec l’ennemi eurent lieu : chants, concours de bonhommes de neige, échanges de cigarettes contre du chocolat, messe de Noël… On avait aussi entendu parler d’un match de football qui aurait été joué dans le no man’s land entre Britanniques et Allemands. Ces actions furent rapidement condamnées par les autorités qui ne pouvaient accepter le moindre rapprochement avec l’ennemi.

Pour Philippe, ce fut alors le début de la guerre. Ce dernier, le plus brillant de sa promotion, était sorti lieutenant de Saint-Cyr et avait été affecté au 126e régiment dans l’Argonne. Il y avait 200 hommes dans sa compagnie regroupant 4 sections. Il était sous le commandement du capitaine Loiseul que connaissait bien le colonel car fils de son meilleur ami. Loiseul était un jeune loup, borné, guère plus âgé que Philippe, ne se préoccupant que d’avancement, de gloire et peu soucieux de ses hommes sur le terrain. Il représentait tout ce que détestait Philippe si attentif envers ceux qu’il dirigeait. Les rapports entre les deux hommes étaient donc plutôt tendus et le capitaine savait parfaitement que Philippe avait acquis un respect et une considération qu’il n’obtiendrait jamais. Malheureusement, Dorgeval allait vite déchanter tant sa vision d’une guerre « propre » et rapide allait devenir caduque.

Dans les premiers mois de 1915, l’enlisement général des armées n’épargna pas son régiment. Guerre de position, d’usure… Il y avait alternance de longues périodes d’attente, de ruses, durant lesquelles les soldats devaient regagner quelques mètres de terre volée à l’ennemi. Les poilus avaient de multiples ennemis en dehors de l’adversaire allemand. Inlassable combat que celui livré par l’homme contre la pluie et la boue ! En effet, la moindre averse pouvait faire s’effondrer les parois de la tranchée lorsqu’elle n’était pas étayée avec des lattes de bois. On la surnommait alors « boyau de la mort » car certains se retrouvaient submergés par la boue et étouffaient. D’autres, mieux préparées, étaient couvertes de rondins ou de vieux rails de chemin de fer. Le soldat s’enfonçait dans la gadoue et devait sans cesse lutter pour trouver un endroit relativement sec. Son uniforme était crotté...