Les Années d'extermination

De
Publié par

Fondé sur de nombreuses archives inédites, nourri de voix innombrables (journaux intimes, lettres, mémoires), ce second volume de L’Allemagne nazie et les Juifs déroule l’effroyable scénario qui mène à la "solution finale" et à sa mise en œuvre dans l'Europe occupée. Complicité des autorités locales, soutien actif des forces de police, passivité des populations et notamment des élites, mais aussi promptitude des victimes à se soumettre aux ordres dans l’espoir d’améliorer leur sort ou, à terme, d'échapper à l'étau nazi : c’est cette histoire d’une extrême complexité, au comble de l'horreur, qui est ici relatée avec une maîtrise rare.Saul Friedländer est professeur d’histoire à l’université de Californie (UCLA). Il est l’un des plus grands spécialistes du nazisme et du génocide des Juifs, sujets auxquels il a consacré de nombreux livres. Il a obtenu le Prix des libraires allemands 2007. À cette occasion, le jury a souligné que Saul Friedlânder "a permis aux hommes et aux femmes réduits en cendres de faire entendre une plainte, un cri. Il leur a offert une mémoire et leurs noms."Prix Pulitzer 2008 de la catégorie Documents.
Publié le : jeudi 28 mai 2015
Lecture(s) : 1
Tags :
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782021284423
Nombre de pages : 1039
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
couverture

DU MÊME AUTEUR

AUX MÊMES ÉDITIONS

Pie XII et le IIIe Reich

coll. « L’Histoire immédiate », 1964 et 1971

 

Hitler et les États-Unis

1966 et 1971

 

Réflexions sur l’avenir d’Israël

coll. « L’Histoire immédiate », 1971

 

L’Antisémitisme nazi

Histoire d’une psychose collective

coll. « L’Histoire immédiate », 1971

 

Arabes et Israéliens

Un premier dialogue

avec Mahmoud Hussein et Jean Lacouture

coll. « L’Histoire immédiate », 1974

 

Histoire et psychanalyse

coll. « L’Univers historique », 1975

 

Quand vient le souvenir…

1978, et « Points », no 560, 1998

 

Reflets du nazisme

1982

 

Les Années de persécution

L’Allemagne nazie et les Juifs

1933-1939

coll. « L’Univers historique », 2008 (1re éd. 1997)

CHEZ D’AUTRES ÉDITEURS

Kurt Gerstein ou l’ambiguïté du bien

Casterman, 1967

 

La Politique étrangère du général De Gaulle

avec Élie Barnavi

Presses Universitaires de France, 1985

 

Memory, History and the Extermination of the Jews

Indiana University Press, 1994

 

Les Juifs et le XXe siècle

Dictionnaire critique

avec Élie Barnavi

Calmann-Lévy, 2000

DANS LA COLLECTION
L’UNIVERS HISTORIQUE

Derniers titres parus

Histoire du corps

sous la direction de

Alain Corbin, Jean-Jacques Courtine, Georges Vigarello

 

1. De la Renaissance aux Lumières

Volume dirigé par Georges Vigarello

2005

 

2. De la Révolution à la Grande Guerre

Volume dirigé par Alain Corbin

2005

 

La séparation des Églises et de l’État

Genèse et développement d’une idée (1789-1905)

par Jacqueline Lalouette

2005

 

Histoire de la Bretagne et des Bretons

 

1. Des âges obscurs au règne de Louis XIV

2. Des Lumières au XXIe siècle

par Joël Cornette

2005

 

Histoire de la Prusse

par Michel Kerautret

2005

 

Histoire de l’Afrique du Sud

par François-Xavier Fauvelle-Aymar

2006

 

Histoire du corps

sous la direction de

Alain Corbin, Jean-Jacques Courtine, Georges Vigarello

 

3. Les mutations du regard. Le XXe siècle

Volume dirigé par Jean-Jacques Courtine

2006

 

Histoires grecques

par Maurice Sartre

2006

 

Violence et Révolution

Essai sur la naissance d’un mythe national

par Jean-Clément Martin

2006

 

Autour du Front Populaire

Aspects du mouvement social au XXe siècle

par Antoine Prost

2006

 

La Maison Dieu

Une histoire monumentale de l’Église au Moyen Âge

par Dominique Iogna-Prat

2006

 

Histoire de la décolonisation au XXe siècle

par Bernard Droz

2006

 

Histoire du débarquement en Normandie

Des origines à la libération de Paris

par Olivier Wieviorka

2007

 

L’Islam et la Fin des temps

L’interprétation prophétique des invasions musulmanes

dans la chrétienté médiévale

par Jean Flori

2007

 

Nourritures canailles

par Madeleine Ferrières

2007

 

Batailles

Scènes de guerre de la Table ronde aux tranchées

par Hervé Drévillon

2007

 

Le Saint chez le sultan

La rencontre de François d’Assise et de l’islam

Huit siècles d’interprétation

par John Tolan

2007

 

Enfants en exil

Transfert de pupilles réunionnais

en métropole (1963-1982)

par Ivan Jablonka

2007

 

Histoire de la conquête amoureuse

De l’Antiquité à nos jours

par Jean Claude Bologne

2007

 

Pourquoi la France ?

Des historiens américains racontent

leur passion pour l’Hexagone

sous la direction de Laura L. Downs

et Stéphane Gerson

2007

 

Pouvoir et Poison

Histoire d’un crime politique de l’Antiquité à nos jours

par Franck Collard

2007

 

Nos ancêtres les Gaulois

par Jean-Louis Brunaux

2008

Pour Yonathan

Me sauver est un combat désespéré… Mais c’est sans importance. Parce que je suis capable de conduire mon récit à son terme et j’ai bon espoir qu’il voie la lumière du jour quand le temps viendra… Et les gens sauront ce qui est arrivé… Et ils demanderont, est-ce la vérité ? Je réponds d’avance : non, ce n’est pas la vérité, ce n’est qu’une petite partie, une infime fraction de la vérité… La plume la plus puissante elle-même ne saurait décrire toute la vérité réelle, essentielle.

Stefan Ernest, « Le Ghetto de Varsovie », écrit dans la clandestinité en 1943 dans la partie « aryenne » de Varsovie, cité in Lucjan Dobroszycki, « Introduction », The Chronicle of the Lodz Ghetto 1941-1944, New Haven, 1984, p. XVII [souligné dans l’original].

Remerciements


Cet ouvrage a largement bénéficié des crédits de recherche attribués par le « 1 939 Club » de Los Angeles, et d’une bourse extraordinairement généreuse de la John D. et Catherine T. MacArthur Foundation. Au « 1 939 Club » et à la MacArthur Foundation, je souhaite exprimer ma très profonde gratitude.

Je voudrais, pour commencer, saluer la chère mémoire d’amis, tous disparus aujourd’hui, avec qui j’ai partagé mainte réflexion sur l’histoire abordée ici : Léon Poliakov, Uriel Tal, Amos Funkenstein et George Mosse.

Le professeur Michael Wildt (Institut für Sozialforschung de Hambourg) a eu la bonté de lire une version quasi définitive du manuscrit ; je lui suis très reconnaissant de ses commentaires. Il a attiré mon attention sur des travaux allemands récents et m’a surtout aidé à éviter quelques bévues. De même, le Dr Dieter Pohl (Institut d’Histoire contemporaine, Munich) et le professeur Eberhard Jäckel (université de Stuttgart) ont attiré mon attention sur nombre d’erreurs. Je leur en suis très reconnaissant. Je sais gré aussi aux professeurs Omer Bartov (Brown University), Dan Diner (université hébraïque de Jérusalem et Institut Simon Doubnov de Leipzig) ainsi que Norbert Frei (université d’Iéna) de leurs commentaires sur diverses parties du texte.

Nonobstant mes doutes récurrents, de nombreux collègues, au fil des ans, m’ont encouragé à mener ce projet à bien, notamment les professeurs Yehuda Bauer, Dov Kulka et Steve Aschheim (tous trois de l’université hébraïque de Jérusalem), le professeur Shulamit Volkov (université de Tel-Aviv), le professeur Philippe Burrin (Institut universitaire de Hautes Études internationales, Genève) et la regrettée Dr Sybil Milton, merveilleuse chercheuse doublée de la plus désintéressée des collègues, dont la disparition prématurée a été une lourde perte.

Bien entendu, suivant la formule consacrée, je suis seul responsable des erreurs (certainement nombreuses) subsistant dans ce texte.

Tout au long de ce projet, je me suis appuyé sur des étudiants chercheurs. Que tous soient ici remerciés en la personne de mes tout derniers assistants : Deborah Brown, Amir Kenan et Joshua Sternfeld.

Pour ce qui est de l’édition française, j’ai eu le privilège d’avoir été traduit par Pierre-Emmanuel Dauzat, un maître en ce domaine, et d’avoir bénéficié, tout au long de ce travail, de l’attention scrupuleuse et du généreux appui de mon éditrice aux Éditions du Seuil, Monique Labrune. Qu’ils soient l’un et l’autre vivement remerciés ici. Et à mes agents et amis, Georges, Anne et Valerie Borchardt, j’entends exprimer à nouveau mes sentiments fidèles. Mes relations avec Georges et Anne remontent à la publication de mon premier livre paru aux États-Unis, Pie XII et le Troisième Reich, en 1964.

Cet ouvrage doit plus que je ne puis le dire au soutien affectif et intellectuel d’Orna Kenan, qui partage ma vie. Je dédie ce livre à mon quatrième petit-fils, né il y a dix-huit mois.

Introduction


C’est le 18 septembre 1942 que David Moffie reçut son diplôme de docteur en médecine à l’université d’Amsterdam. Sur une photographie prise à cette occasion, le professeur C.U. Ariens Kappers, son directeur de thèse, et le professeur H.T. Deelman se tiennent à droite du nouveau docteur en médecine, et l’assistant D. Granaat, à gauche. Un autre universitaire, vu de dos, peut-être le doyen de la faculté de médecine, se trouve derrière un grand bureau. À l’arrière-plan, on distingue vaguement les visages de quelques-unes des personnes qui se pressent dans la salle passablement bondée : sans doute de la famille et des amis. Les membres de la faculté ont passé leurs robes d’universitaires tandis que Moffie et Granaat portent smokings et cravates blanches. Du côté gauche de sa veste, Moffie arbore une étoile juive de la taille de la paume où l’on peut lire le mot Jood. Moffie fut le dernier étudiant juif de l’université d’Amsterdam sous l’occupation allemande.

Les louanges et remerciements de rigueur furent certainement prononcés conformément au rituel académique. Nous ne savons pas s’il y eut d’autres commentaires. Moffie fut déporté peu après à Auschwitz-Birkenau. Il a survécu, comme 20 % des Juifs de Hollande ; d’après les mêmes statistiques, donc, tel ne fut pas le sort de la plupart des Juifs présents lors de cette cérémonie.

La photographie soulève quelques questions. Comment, par exemple, la cérémonie a-t-elle pu se dérouler le 18 septembre 1942, alors que les étudiants juifs étaient exclus des universités hollandaises depuis le 18 septembre ? Les rédacteurs en chef du numéro spécial, Photography and the Holocaust, ont trouvé la réponse. Le dernier jour de l’année universitaire 1941-1942 était un vendredi, le 18 septembre 1942 ; le premier semestre 1942-1943 commençait le lundi suivant, le 21. L’intervalle de trois jours permit à Moffie de recevoir son diplôme avant que l’interdit frappant les étudiants juifs n’entrât en vigueur.

En fait, l’interruption se réduisait à un seul week-end (du vendredi 18 septembre au lundi 21), ce qui signifie que les autorités universitaires acceptèrent d’employer le calendrier administratif en allant contre les intentions du décret allemand. Cette décision témoignait d’une attitude largement répandue dans les universités hollandaises depuis l’automne 1940 ; la photographie atteste un geste de défi, en marge des lois et décrets de l’occupant.

Ce n’est pas tout. Les déportations depuis la Hollande débutèrent le 14 juillet 1942. Presque chaque jour, les Allemands et la police locale arrêtaient des Juifs dans les rues des villes hollandaises afin de remplir les quotas hebdomadaires. Moffie n’aurait pu assister à cette cérémonie universitaire publique s’il n’avait reçu un des 17 000 certificats d’exemption spéciale (et temporaire) que les Allemands délivrèrent au Conseil juif. Le cliché évoque donc indirectement la controverse entourant les méthodes employées par les chefs du Conseil afin de protéger, pour un temps tout au moins, certains Juifs d’Amsterdam et d’abandonner la grande majorité à leur destin.

Sur le plan le plus général, nous assistons à une cérémonie assez ordinaire, aisément identifiable. Dans un cadre modérément festif, un homme reçoit ici la confirmation officielle de son aptitude à exercer la médecine, à prendre soin des malades et, aussi humainement que possible, à utiliser son savoir pour leur rendre la santé. Or, nous le savons, le Jood cousu sur l’habit de Moffie est porteur d’un message très différent : comme tous les membres de sa « race », à travers le continent, le nouveau médecin devait être assassiné.

Ce Jood qu’on entrevoit n’est pas écrit en lettres capitales ni en aucune autre écriture d’usage courant. Les caractères ont été spécifiquement dessinés à cette fin (de même que dans les langues des pays de déportation : Jude, Juif, Jood, etc.) : la graphie est crochue, elle se veut repoussante et vaguement menaçante ; elle est faite pour évoquer l’alphabet hébreu tout en restant aisément déchiffrable. Et c’est dans cette inscription et dans sa graphie particulière que la situation représentée sur la photographie resurgit dans sa quintessence : les Allemands étaient résolus à exterminer les Juifs en tant qu’individus et à effacer ce que l’étoile et son inscription représentaient : « le Juif ».

Nous ne percevons ici qu’un très vague écho d’une offensive visant à éliminer toute trace de « judéité », tout signe d’« esprit juif », tout reste de présence juive, réelle ou imaginaire, de la politique, de la société, de la culture et de l’histoire. À cette fin, la campagne nazie déploya, dans le Reich et à travers l’Europe occupée, la propagande, l’enseignement, la recherche, les publications, les films, les proscriptions et les tabous dans tous les domaines sociaux et culturels : en fait, toutes les méthodes existantes d’effacement et de déracinement, de la réécriture des textes religieux ou des livrets d’opéra souillés d’un soupçon de judéité au changement des noms de rues qui portaient les noms de Juifs, de l’interdiction de la musique ou des œuvres littéraires composées par des artistes ou des écrivains juifs à la destruction des monuments, de l’élimination de la « science juive » au « nettoyage » des bibliothèques et, suivant le mot célèbre de Heinrich Heine, des livres brûlés aux hommes que l’on jette au feu.

I

L’histoire de l’extermination des Juifs ne saurait se limiter à rapporter les politiques allemandes, les décisions et les mesures qui ont débouché sur le génocide le plus prolongé et le plus systématique ; elle doit inclure les réactions, et parfois les initiatives, du monde environnant, mais aussi les attitudes des victimes, pour la raison, fondamentale, que les événements que nous appelons la Shoah représentent une totalité définie par cette convergence même d’éléments distincts.

Cette histoire, on le comprend, s’écrit dans bien des cas comme une histoire allemande. Les Allemands, leurs collaborateurs et leurs auxiliaires furent les instigateurs et les principaux agents des politiques de persécution et d’extermination et, surtout, de leur mise en œuvre. De surcroît, les documents allemands traitant de ces politiques et de ces mesures sont devenus largement accessibles après la défaite du Reich. Ces masses de documents, déjà à peine maniables avant l’accès aux archives de l’ancien bloc soviétique, ont, depuis la fin des années 1980, renforcé la focalisation sur la dimension allemande de cette historiographie. Et, aux yeux de la plupart des historiens, une recherche concentrée sur la facette allemande de cette histoire semble plus ouverte à la conceptualisation et aux études comparatives, en d’autres termes moins marquée par l’« esprit de clocher », que tout ce qui peut s’écrire du point de vue des victimes, voire du monde environnant.

Cette approche germano-centrique est naturellement légitime dans ses limites, mais l’histoire de la Shoah nécessite, je l’ai dit, un champ bien plus large. À chaque étape, dans l’Europe occupée, l’exécution des mesures allemandes supposait la docilité des autorités politiques, le concours des forces politiques locales ou d’autres auxiliaires, la passivité ou le soutien des populations et, par-dessus tout, des élites politiques et spirituelles. Elle supposait aussi le consentement des victimes à suivre les ordres dans l’espoir d’en alléger les conséquences ou de gagner du temps et d’échapper tant bien que mal à l’inexorable resserrement de l’écrou allemand. L’histoire de la Shoah se doit donc d’être une histoire intégrative et intégrée.

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi