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Les années de sang

De
190 pages
"J'avais la rage pour en finir au plus vite, revenir au pays et revoir ma famille, mes gamines, et parce que Dufour y était passé comme déjà neuf copains avec qui je ne jouerais plus jamais aux cartes, et parce que nous savions que d'autres allaient disparaître et que nous pourrions bien être du nombre...". Dans son 36ème livre l'auteur nous relate, d'après une documentation et des témoignages rares, les épreuves d'un village du Quercy pendant la guerre.
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François Sauteron
Les années de sang Avec les poilus d’un village du Quercy
Les années de sangAvec les poilus d’un village du Quercy
François Sauteron
Les années de sang Avec les poilus d’un village du Quercy
Du même auteur Trois jours comme les autres, Julliard 1961. Comps sur Artuby, Chronique d’un village provençal(collectif), 1984. Histoire d’une aventure, Kodak-Pathé(avec Michel Remond),1987. Cent ans de cinéma, Glénat (BD avec Catherine Zavatta, dessins de Gilbert Bouchard), 1995. Pathé, premier empire du cinéma (ouvrage collectif), éd Centre G. Pompidou, 1995. Au pied de mon arbre ; Le Monument ; Illusions perdues,Diffusion Mairie de Faycelles 46100 (Histoire illustrée en 3 volumes d’un village du Lot, avec Arlette Sauteron), 2004-2006. Aux Editions L’Harmattan : Quelques vies oubliées. Une enfance vendéenne,2007. Une si jolie usine, Kodak-Pathé Vincennes, 2008. La chute de l’empire Kodak,2009. Un gars de Ménilmontant(avec Guy Moisan), 2010. Deux beaux salauds, 2011. Le Quercy Martyrisé, 2012. Le Dénouement,Jean Masbou, un Résistant en Quercy occupé,2013. © L’Harmattan, 2014 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.harmattan.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr ISBN : 978-2-343-03196-5 EAN : 9782343031965
À la mémoire de Médéric Estanié, cultivateur, maire de Faycelles de 1935 à 1944, mutilé de la Grande Guerre.
AVANT-PROPOS  Faut-ilrappeler une fois de plus les chiffres de l’horreur? Huit millions cinq cent mille hommes morts au combat pour l’espace occidental. Trente mille soldats tués ou blessés dans les six premières minutes lors du début de l’offensive britannique sur la Somme, le premier juillet 1916, sans même avoir vu l’ennemi. Ce fut le jour le plus meurtrier de ces quatre années. Jamais jusque-là, la guerre n’avait frappé aussi massivement et aussi vite. Or, la seconde guerre mondiale fit périr dix-sept millions d’hommes. Le double. Alors pourquoi la Grande Guerre évoque-t-elle un souvenir si épouvantable ?  Parceque 14/18 fut avant tout un drame familial. Dans les villages, ce n’était pas un mort par-ci par-là, mais une tuerie collective. Les statistiques comptabilisent, sans précision aucune, entre six cents et sept cents mille veuves, bien incapables de chiffrer en outre ces dizaines de milliers de « veuvesblanches »,qui s’étiolèrent, leur vie durant, dans le culte d’un jeune fiancé disparu, dont bien souvent elles ne gardaient qu’une photographie de plus en plus jaunie et quelques précieuses lettres devenues sacrées. Les plus chanceuses vénéraient comme un trésor la modeste bague d’aluminium fabriquée au front.  Lapaix revenue, l’histoire de cette boucherie se perpétua par la vue constante, dans chaque village, dans chaque ville, de quelques-uns des un million cent mille pensionnés de guerre: unijambistes, manchots, gazés… tous indemnisés suivant un barème précis où chaque blessure trouvait son prix. Dans l’armée française, 50% des soldats avaient été blessés deux fois 7
et cent mille trois ou quatre fois… Les gueules cassées représentaient l’horreur absolue. À Paris, en 1919, le jour de la fête nationale, précédant mille grands mutilés, les aveugles se tenant par la main, les plus défigurés défilèrent en tête du cortège de la victoire, de la porte Maillot à la place de la République. 6 kilomètres 500, plus de 1 000 drapeaux et une immense foule patriotique en délire. Entendaient-ils parmi la vingtaine d’orchestres, celui des Américains jouer avec fureur Over There? Oui, ils, hymne de leur corps expéditionnaire l’entendirent, car au passage de leurs petites voitures recouvertes de fleurs comme des tombeaux, poussées lentement par des infirmières toutes voiles dehors, le peuple, impressionné, se recueillit brusquement dans un silence profond… En 1920, cinq d’entre eux, invités en tant que symboles, assistèrent à la signature du traité de Versailles. Et puis, la République leur interdit l’accès aux théâtres, aux cinémas, pour ne pas effrayer les femmes enceintes. On parqua alors 15000 de ces monstres glorieux loin des regards, par exemple dans un grand domaine du côté de Moussy-le-Vieux, on les parqua comme 14500 autres qui brusquement s’étaient mis à hurler, baver, courir n’importe où, à vouloir bondir hors de la tranchée pour en finir. Pauvres types qu’il avait fallu souvent assommer pour pouvoir les évacuer !
 Oui,chaque famille fut frappée. Si la grosse cloche du village de Faycelles, la Marie, sonnait trois minutes pour chaque mort français, on l’entendrait nuit et jour pendant huit longues années. 900 Français et 1 300 Allemands sont morts chaque jour, si on ne tient pas compte des énormes disparités d’un mois sur l’autre. Parmi nos combattants, un officier sur trois tomba, un soldat sur quatre. Lorsque le gouvernement se décida enfin à autoriser le rapatriement des corps, de nombreuses familles y renoncèrent. Seuls 240 000 revinrent au 8
pays sur les 700 000 identifiés, à peine 5 % des tués. La misère était grande. Crainte des dépenses? des formalités? d’une nouvelle souffrance? Ou peut-être les proches furent-ils sensibles aux exhortations d’un enfant d’Aurillac, de la rue des tanneurs, Paul Doumer, le populaire sénateur de la Corse, le fils e du poseur de rails qui deviendra en 1931 le 13Président de la République ?Quatre de ses huit enfants avaient péri dans la tuerie. Inlassablement, il demandait de laisser ensemble, dans une grande égalité de traitement, ceux qui avaient souffert et avaient été tués côte à côte.« Qu’importele lieu de leur sépulture, leur vraie tombe est dans nos cœurs. » Mais, sans le corps, le deuil était impossible. À ces martyrs, on éleva donc un monument,
 Alorsla France se couvrit de monuments aux morts vides, certes, mais pour leurs parents, l’unique lieu de recueillement. Et depuis, chaque année, le plus petit village célèbre la onzième heure du onzième jour du onzième mois de la cinquième année de cette guerre, le jour de la victoire, pour que, le temps de cette cérémonie, les vivants retrouvent les morts. De nos jours, le maire, le conseil municipal, quelques anciens combattants des guerres ultérieures se recueillent une minute, déposent une gerbe et, rarement, lisent à haute voix les noms des disparus, car souvent la liste trop longue décourage. Les poilus ne sont plus là, ces noms n’évoquent d’ailleurs parfois qu’un vague souvenir, et même plus rien lorsque la famille a quitté le pays ou s’est éteinte : depuis longtemps la photo jaunie du disparu ne trône plus sur la cheminée. Si le monument est bien là, sa sculpture, elle, ne porte nul témoignage de la souffrance indicible. L’attitude est brave. L’uniforme de bronze est bien astiqué, pas de pou, pas de boue, pas de sang. Ils sont bien propres, tous ces poilus, frais comme des soldats de plomb. Bien loin de l’effroyable réalité… 9