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Les Années Lovanium (Tome 2)

De
253 pages
Cet ouvrage accueille des matériaux importants pour la compréhension de la constitution de la première université à avoir vu le jour, non seulement au Congo mais aussi en Afrique francophone subsaharienne. Une histoire profondément humaine, marquée par les contradictions du système colonial. Une histoire vivace à laquelle mit fin, et de façon musclée, le jeune régime mobutiste. Dans ce deuxième tome est abordée l'histoire de l'Institut supérieur pédagogique de Lubumbashi.
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CONGO-MEUSE

Les Années Lovanium
La première université francophone d’Afrique subsaharienne

VOLUME 11

CONGO-MEUSE
SÉRIE AFRICANISTE DES ARCHIVES & MUSÉE DE LA LITTÉRATURE EN COLLABORATION AVEC LA DÉLÉGATION WALLONIE-BRUXELLES (KINSHASA)

COMITÉ DE RÉDACTION Directeur : Marc Quaghebeur Secrétaire de rédaction : Jean-Claude Kangomba Conseillers scientifiques : Émilienne Akonga, Sabine Cornelis, Myriam DegauqueNayer, Fabien Kabeya, Kimwanga Thio, Gasana Ndoba, Juvénal Ngorwanubusa, Silvia Riva Conseiller éditorial : Yves De Bruyn CONSEIL DE PATRONAGE SCIENTIFIQUE Cristina Robalo Cordeiro, Ana Gonzalez-Salvador, Julien Kilanga Musinde, Mukala Kadima-Nzuji, Laura Lopez-Morales, André Yoka Lye Mudaba, Valentin-Yves Mudimbe, Anne Neuschäfer, Ngal Mbwil a Mpaang, Isidore Ndaywel è Nziem, Pius Ngandu Nkashama, Fidèle Petelo Nginamau, Clémentine Nzuji-Faïk, Josette Shaje Tshiluila, Celina Scheinovicz, Anna Soncini, Agnieszka Pantkowska MODALITÉS PRATIQUES La correspondance à la rédaction est à adresser aux Archives & Musée de la Littérature (Marc Quaghebeur) – Bibliothèque royale de Belgique, 4, bd de l’Empereur – 1000 Bruxelles – Belgique www.aml-cfwb.be – courriel : jean-claude.kagomba@aml-cfwb.be DIFFUSION INTERNATIONALE L’Harmattan : 5-7, rue de l’École Polytechnique – 75005 Paris – France diffusion.harmattan@wanadoo.fr – www.editions-harmattan.fr Possibilité de commander les tomes précédemment parus dans la série Congo-Meuse et de passer des ordres permanents © Archives & Musée de la Littérature (Belgique), 2010 ISBN AML : 978-2-87168-060-4 (Volume 11)
Les Archives & Musée de la Littératue tiennent à remercier Myriam Malengreau, Marc Plisnier, Pierre Godenir et Isidore Ndaywel è Nziem pour les documents iconographiques rassemblés dans ces deux volumes et leur aimable autorisation de reproduction. Malgré le soin apporté à ses recherches, l’éditeur n’a pu identifier les éventuels ayants-droit de certaines illustrations, lesquels sont invités à se faire connaître par écrit à l’attention des Archives & Musée de la Littérature, 4, bd de l’Empereur à B-1000 Bruxelles. Publié avec l’aide de la Communauté française de Belgique et de Wallonie-Bruxelles international (WBI)

SÉRIE AFRICANISTE DES AML DIRIGÉE PAR MARC QUAGHEBEUR

CONGO-MEUSE

Les Années Lovanium
La première université francophone d’Afrique subsaharienne

Volume 11

Textes de Zéphyrin Butsana, Pierre Godenir, Albert Muylkens, MarieMadeleine Mwifi Bodibatu, Isidore Ndaywel è Nziem, Bernard Olivier, Raymond Thysman, Jérémie Wombisa, André Yoka Lye Mudaba

rassemblés par Isidore Ndaywel è Nziem
avec la collaboration d’Amélie Schmitz et d’Yves De Bruyn

L’Harmattan Archives & Musée de la Littérature 2010

À la mémoire de la Révérende Sœur Bibiane Tshibola Kalengayi

© L'HARMATTAN, 2010 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-11774-7 EAN : 9782296117747

III. LA VIE

LIVULU, UN VILLAGE UNIVERSITAIRE MIXTE
Bernard Olivier

C’est en rentrant d’un pèlerinage à Lourdes que j’ai appris que mes supérieurs voulaient m’envoyer au Congo 1. Nombre de nos Frères dominicains belges y étaient mais, pour ma part, je ne me suis pas porté volontaire parce que je ne me sentais pas la fibre « missionnaire ». À mon retour à Bruxelles, un de mes Frères dominicains, apparemment dans le secret, me dit tout à trac : « Le provincial veut t’envoyer au Congo ! » Son ton était plutôt désapprobateur. Le lendemain, comme nous disions, m’a annoncé que l’Université Lovanium, tout récemment créée à Léopoldville, me demandait pour la chaire de Théologie morale à la faculté de Théologie. J’enseignais ces matières à notre Studium de la Sarte à Huy depuis 1947. Départ de Melsbroeck le vendredi 24 octobre 1958 à 10 h 30, avec un retard de vingt minutes, par un DC6 de la Sabena. Papa et maman sont venus à l’aéroport ainsi que le Père provincial […]. Soleil de plomb, chaleur étouffante ! Tout de suite, on comprend ce que ces mots veulent dire. Le doyen et deux professeurs de la faculté de Théologie sont venus m’accueillir. Je suppose que je devais être impressionné par cette rencontre de l’Afrique. Eh bien ! Je ne le suis pas. Je me suis trop bien préparé à découvrir du nouveau et ce n’est pas à faire si on veut garder des réserves d’étonnement. Nous partons en auto vers Lovanium. On me montre au passage Limete et l’église des dominicains flamands, Matete et sa cité indigène. Le paysage me semble quelconque. Je sais que j’ai donné mon premier cours à la faculté de Théologie, le 29 octobre. Mes étudiants étaient des séminaristes qui achevaient leur cycle institutionnel et abordaient la préparation du baccalauréat en théologie. Ils venaient du Congo, du Rwanda et Burundi, et il y avait trois ou quatre Européens, missionnaires en Afrique. Quelques-uns étaient déjà prêtres. Le dimanche 2 novembre, je suis allé voir à Limete un match de football Léo-Kasaï. Le plus curieux pour moi fut le lever de rideau : un match nu-pieds. Jouer au football avec les pieds nus, eh bien ! Comme on

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L’auteur est un ancien professeur de l’Université Lovanium (faculté de Théologie). Le texte ci-joint est extrait de son autobiographie (Bernard Olivier, Chroniques congolaises, de Léopoldville à Vatican II, Paris, Karthala, 2000, p. 9-146) et reproduit avec l’aimable autorisation de Robert Ageneau des Éditions Karthala.

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dit, il faut le faire ! Et on avait l’impression que la force des tirs n’en était pas diminuée. J’ai noté simplement, pour les premiers jours, quelques visites. Aux AFI (Auxiliaires féminines internationales), fondées par le Père Lebbe et Yvonne Poncelet, qui avaient sur place une excellente équipe (elles se sont appelées par la suite les ALM, Auxiliaires laïques des missions). Visite à une équipe Notre-Dame dont je serai le conseiller spirituel. Puis, comme il se doit pour un nouveau professeur ecclésiastique, une visite chez le délégué apostolique. Enfin, une invitation moins protocolaire chez Jadot, aumônier de la Force publique. Cet après-midi, j’ai fait une promenade solitaire, la première, dans les bois, vers le « camp des travailleurs », un ensemble de logements pour les familles engagées au service de l’université. Il y avait là, en 1957, 64 familles ne disposant que d’un robinet d’eau non potable et d’aucune fosse septique. La condition de vie de ces travailleurs jurait avec celle des habitants du « plateau », comme on appelait la zone résidentielle du campus. Pour accentuer le contraste, je dirais que je vis à Thélème. Oui ! C’est une référence à la célèbre abbaye rabelaisienne et c’est ainsi qu’on a immédiatement baptisé la résidence des professeurs ecclésiastiques. Mais je précise qu’elle n’a rien de gargantuesque. C’est un ensemble de petits appartements répartis sur deux ailes d’un quadrilatère autour d’une « pelouse ». Chaque appartement comporte un bureau, une minuscule chambre à coucher avec un tout petit cabinet de toilette, mais c’est bien suffisant. Une troisième aile est occupée par une salle à manger, la cuisine, une « salle commune », une petite chapelle. Et la quatrième est simplement l’entrée de Thélème. Cette résidence vient juste d’être terminée et il y a encore des travaux de finition. Nous sommes ici une douzaine de religieux : deux dominicains, deux jésuites, un Père blanc, des Pères de Scheut, des Frères des Écoles chrétiennes, deux chanoines. Tous sont belges. C’est pour la semaine sainte que j’ai dû faire mes débuts de « boycuré ». Le chanoine Van der Perre, curé, vient d’être nommé vice-recteur et a besoin d’un adjoint pour la paroisse universitaire. On souhaitait vivement voir un laïc à ce poste, mais il paraît que le recteur de Louvain, dont Lovanium reste toujours une fondation, tient à ce que les trois postes : recteur, vice-recteur et secrétaire, soient occupés par des ecclésiastiques. Cela étant, le choix qui a été fait, me semble heureux. Le nouveau vice-recteur est un homme aimable, apprécié de tous, qui sait écouter […].

Livulu, un village universitaire mixte ♦ 9

Lovanium et les émeutes de 4 janvier
5 janvier. Dès hier soir, quelques nouvelles alarmantes sont parvenues à Lovanium. Un meeting de l’ABAKO prévu pour ce dimanche 4 a été interdit par le premier bourgmestre de Léo. La police a dispersé les manifestants à la cité. Un commissaire aurait tiré en l’air, ce qui a déclenché la bagarre. Des pierres ont été jetées sur les voitures des Blancs (deux professeurs de Lovanium en ont reçu leur part). Ce matin, on apprend que l’effervescence ne s’est pas calmée. Les routes sont bloquées par la Force publique et on aurait fait appel à la garnison de Thysville. Des voitures ont été démolies et incendiées, des magasins pillés, des maisons de Blancs en bordure de la cité ont été attaquées. Les chanoinesses, près de Saint-Pierre, ont dû être évacuées vers l’hôpital congolais où elles sont plus en sécurité : des forcenés se préparaient à attaquer le couvent. Les TCL (Transports en commun de Léo) ne roulent pas et les ouvriers n’ont pas pu venir sur les chantiers de l’université. Ici les étudiants discutent par petits groupes mais tout est calme. Les ambulances amènent quelques blessés aux Cliniques universitaires. On voit d’ailleurs d’ici une énorme colonne de fumée et deux gros foyers d’incendie vers le centre de la ville. Les deux Pères scheutistes de Ngiri-Ngiri se réfugient à Lovanium : ils ont été emmenés en auto par un groupe de chrétiens qui a franchi les barrages en criant : Indépendance ! D’après eux, ce serait une petite bande conduite par des kimbanguistes notoires qui a attaqué la mission, les chrétiens entourant les Pères pour les protéger […]. Ce mardi 6, la situation est redevenue beaucoup plus calme. Les services d’autobus reprennent partiellement entre la ville européenne et les quartiers qui ont été ratissés par la Force publique. Mais les écoles restent fermées. Les étudiants sont restés calmes, se contentant de commenter les nouvelles en petits groupes. À vrai dire, la plupart avaient surtout la frousse. Kasa-Vubu et Daniel Kanza sont arrêtés […]. Dimanche 11. Hier, samedi, en grand secret, les professeurs ont été invités à prendre connaissance d’une lettre rédigée par quelques juristes (Derinne, Buchmann…) et adressée au Premier ministre. Elle devait être remise avant midi à M. Barbier, chef de Cabinet du ministre du Congo, qui rentrait à Bruxelles le même jour. On invitait ceux qui étaient d’accord avec les termes de la lettre à la signer. Mais on tenait au secret de façon qu’on ne puisse repérer les signataires et les opposants. Un exemplaire devait être remis au gouverneur général et un autre au ministre du Congo. Ce document faisait des suggestions sur le contenu de

10 ♦ Les Années Lovanium

la « déclaration gouvernementale » déjà fameuse avant même son apparition et qui est attendue pour le 13 janvier. En voici l’essentiel :
Affirmer le principe d’une nationalité congolaise (ne pas imposer aux Congolais la nationalité belge). Affirmer nettement le principe de l’indépendance. Mettre en place un dispositif permettant l’accession rapide (avant la fin de 1960) par étapes, à l’autonomie complète. Donner immédiatement des responsabilités politiques effectives aux Congolais : élection d’un Parlement aussitôt que possible, africanisation des cadres, décisions à prendre en commun avec les responsables congolais. Promesse formelle d’une aide technique et financière. Éviter des expressions qui peuvent être blessantes, comme « don généreux de la Belgique »…

Ce texte répondait à mes idées, je l’ai signé. Je crois qu’il a recueilli une bonne cinquantaine de signatures. Le 11 au soir, un Conseil des facultés tourne en une véritable algarade. Trois professeurs ont envoyé au Premier ministre un télégramme le mettant en garde contre la pression d’une partie du corps professoral, qu’ils accusent en somme de malhonnêteté intellectuelle : selon eux les signataires auraient agi par crainte et sans sincérité. Cela provoque la réaction violente qu’on peut deviner. Les opposants à la motion commune ont évidemment droit d’exprimer leur propre position, mais on leur reproche d’avoir, clandestinement, voulu jeter le discrédit sur cette motion. Et… comme il arrive souvent dans de telles situations, on apprend le lendemain que le télégramme n’a pu être expédié pour une cause accidentelle ! En ville, les restitutions continuent, encouragées par les remords et une certaine crainte superstitieuse. Les objets volés dans les églises et les missions semblent brûler les mains des pillards. Beaucoup rapportent le produit de leurs larcins en suppliant qu’on leur pardonne et qu’on chasse les diables qui les tourmentent. Ils colportent des légendes effrayantes sur les vases sacrés qui ont été profanés. De même, le mythe de Kasa-Vubu est en train de prendre corps pour rejoindre celui de Simon Kimbangu. On a su que Kasa-Vubu, en fuite, après avoir erré pendant deux jours et désespérant de traverser les mailles du filet tendu autour de Léo, avait été arrêté au moment où il rentrait chez lui. Voici comment on raconte l’épisode à la cité :

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Kasa-Vubu n’a pas cherché à fuir. Qu’a fait Jésus quand on complotait sa mort ? Il s’est retiré à l’écart pour prier. Ainsi a fait Kasa-Vubu pendant que les Blancs complotaient sa mort. Puis Jésus s’est présenté et a demandé : « Qui cherchez-vous ? – Kasa-Vubu – C’est moi. » Alors on l’a arrêté et mis dans une jeep. Mais il a « disparu » et est devenu un esprit. Et chaque soir il se montre à ses fidèles sur le Pic Mense en compagnie de saint Jean-Baptiste et de Simon Kimbangu » […]

Il n’eût, semble-t-il, de profanation véritable qu’à Ngiri-Ngiri où des émeutiers revêtus d’ornements sacerdotaux se sont exhibés avec des ciboires et des califes. Il en existe des photos.

Les soubresauts de l’Indépendance
Les premiers jours de l’Indépendance se sont passés en fêtes, défilés historiques à Léo, démonstrations de gymnastique, football, danses au stade Baudouin. À Lovanium, nous avons eu droit à une messe pontificale avec Te Deum, une séance académique solennelle, un bal... Et c’est le 6 juillet qu’éclatent les premières mutineries à Thysville et à Léo. Je transcris ici littéralement les notes de mes carnets, prises sur le vif.
Vendredi 8 juillet. À 2 h 30 du matin, le recteur convoque au Club les résidents pour les avertir de la gravité de la situation et envisager les mesures à prendre. On a téléphoné de la ville pour annoncer qu’un groupe de mutins se dirigeait vers l’aérodrome de Ndjili et qu’un raid sur Lovanium était possible. Beaucoup d’informations sont difficilement contrôlables : il semble que ce raid des mutins a été provoqué par l’annonce de la présence d’un avion russe à Ndjili. En fait, il s’agit de l’avion qui a amené la délégation soviétique aux fêtes de l’Indépendance, mais le bruit s’est répandu que M. Lumumba aurait fait venir des troupes russes. D’ailleurs, des mutins ont perquisitionné notamment à la paroisse de Ngiri-Ngiri en disant qu’ils cherchaient des Russes. La situation s’est aggravée en deux jours. La mutinerie de la Force publique a éclaté d’abord, semble-t-il, au camp Hardy de Thysville et dans deux camps de Léo. Elle semble due – toujours avec les mêmes réserves – à l’attitude intransigeante du général Janssens, chef de la Force publique et, selon le ministre Kamanga, à la maladresse des adjudants européens. Le général aurait dit aux soldats, de la part de Lumumba, que pour eux

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l’Indépendance n’apportait aucun changement et qu’ils devaient observer toujours la même discipline. Cette déclaration aurait été traduite par les adjudants en termes brutaux 2. D’autre part, on parle aussi d’un complot contre la vie du Premier ministre ; le ministre Kamanga assure qu’il aurait vu les quatre officiers belges interceptés dans la résidence du Premier ministre. Les communiqués officiels attribuent les troubles aux Européens et on comprend que cela crée une certaine agitation. On apprend, par des réfugiés venant de Thysville et de la région de Kisantu, les graves sévices que les soldats auraient fait subir à des Européens, surtout à des femmes : assistantes sociales, épouse d’un administrateur, jeunes filles de MbanzaBoma. Le recteur Gillon décide donc d’évacuer vers Ndjili ou Brazzaville toutes les femmes et les enfants de Lovanium. Un premier convoi réussit à atteindre le Beach et à passer le fleuve vers Brazza. Le second, toujours conduit par le recteur, est stoppé à Matete et doit faire demi-tour. Femmes et enfants campent au Club de l’université au milieu des valises. Je descends vers 8 h 30 à Livulu où toutes les mamas commentent avec inquiétudes toutes ces nouvelles. C’est la consternation. L’ambassadeur van den Bossche a ordonné le départ des femmes et des enfants. Au village, on fait donc les bagages en vitesse dans les familles européennes. Dechef est toujours à la maternité et son bébé toujours en couveuse. Les AFI ont reçu du recteur l’ordre de partir aussi, au moins jusqu’à Brazzaville. Il a d’ailleurs établi l’ordre des priorités pour les départs : les femmes enceintes avec enfants, puis mères de famille nombreuse, puis femmes enceintes sans enfant, enfin les autres. L’accès du Beach 3 et celui de Ndjili restent fermés toute la journée. À 5 heures du soir – le couvre-feu étant fixé à 18 heures – on invite toutes les femmes à aller passer la nuit avec les enfants à la clinique universitaire. Je fais la tournée du village pour inviter les femmes congolaises qui le désirent à se réfugier elles aussi à la clinique. Dans le
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Peu de Belges de ma génération ont oublié la scène jouée, avec un art consommé, par le général Janssens devant la statue équestre de Léopold II à Bruxelles. Se référant à la crainte exprimée par le vieux souverain lorsqu’il fit don du Congo à la Belgique : « Pourvu qu’ils ne me le cochonnent pas ! », le général, en grande tenue, alla se poster devant le mémorial pour déclarer solennellement : « Sire, ils vous l’ont cochonné ! » Beach : on avait pris l’habitude d’appeler ainsi le port d’embarquement sur le fleuve, comme on disait simplement « le by-pass » pour désigner la route menant de la ville vers le campus de Lovanium.

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quartier de Livulu-nord, je passe de maison en maison avec le moniteur « maître Alphonse », qui traduit en kikongo quand c’est nécessaire. On palabre : – Si nous devons mourir nous voulons mourir ensemble. – Il ne s’agit pas de mourir. Il s’agit de mettre les femmes et les enfants en sécurité. – Nous ne voulons pas nous séparer... Trois femmes congolaises se décident plus ou moins : celles dont le mari est absent. L’une d’elles, Alice, a vu son mari, Firmin, qui est assistant médical, partir à 6 heures du matin à Lemba et on n’a plus de nouvelles. Elles préparent leur baluchon. À 18 heures, Firmin revient : il a passé toute sa journée à la maternité de l’Hôpital des Congolais où il n’y a pas de médecin. Du coup, Alice reste chez elle et les deux autres ne se décident plus à partir. Le soir, je rentre dans ma chambre de Thélème vraiment fourbu après avoir passé la journée à trotter d’une maison à l’autre. Dans l’après-midi, il y a eu une alerte. Un petit groupe de soldats mutinés a surgi à Livulu dans une belle voiture de l’administration et une jeep. Les femmes présentes au village se sont immédiatement barricadées. Les soldats ont fait stopper le Haumont qui se rendait en voiture au Plateau, lui ont volé son bracelet-montre et son argent. Ils s’en sont pris ensuite à deux autres médecins blancs du village. Heureusement le ministre Kamanga était chez lui. Aussitôt prévenu, il est arrivé sur place pour faire entendre raison aux mutins. Tout un attroupement s’était déjà formé, notamment d’étudiants qui voulaient protéger leurs professeurs. Le ministre a annoncé que le gouvernement venait de prendre des mesures pour satisfaire les militaires. Il a ajouté publiquement : « J’ai le regret de devoir dire que des officiers qui en voulaient à la vie du Premier ministre ont été arrêtés. » Puis se tournant vers moi, il ajouté : « Mon Père, dites bien aux Européens qu’ils ont le droit de circuler partout mais qu’on leur demande de ne pas avoir d’armes. » À ce moment, un autre professeur européen du Plateau, alerté, amène en voiture deux soldats réguliers qui ne savent trop que faire... finalement, sur les instances du ministre, les mutins réintègrent leur limousine et leur jeep et repartent. Samedi 9 juillet. L’accès du Beach et de Ndjili est redevenu possible. De nouveaux convois, prioritaires, partent de Lovanium. Les autres partiront demain. Je passe ma journée à circuler dans Livulu pour rassurer les mamas. En pleurs, elles entourent les femmes qui partent. Les enfants congolais

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jouent, inconscients. Certains demandent : « C’est vrai que c’est la guerre ? » D’autres me questionnent : « Pè’ Olivier, tu pa’s aussi en Belgique ? » Firmin K., l’assistant médical qui a assisté hier en ville aux exactions infligées aux Européens, me dit son écœurement. Il demande : « Vous avez vu la guerre, vous ? C’est comme ça la guerre ? Moi je veux retourner en brousse. Je ne veux plus jamais voir ce que j’ai vu. » Dimanche 10 juillet. Je célèbre la messe à Livulu, comme les autres dimanches. Il y a surtout des Congolais et quelques hommes européens (la plupart des femmes sont parties). Au moment du sermon, l’assemblée est tendue, anxieuse. J’explique pourquoi il a fallu renvoyer les femmes et les enfants européens. Je dis que nous souffrons tous ensemble de la même souffrance. J’essaie de faire comprendre que la prière est un soutien efficace. Et j’insiste sur ce que signifie pour nous Livulu : c’est, sur un plan limité, ce qu’on aurait voulu faire du Congo. Si Livulu s’effondre devant ces événements, il n’y a pas de raison d’espérer le salut du Congo. Nous devons tenir, dans un amour fraternel renforcé par l’épreuve. Inutile de préciser que j’ai la gorge serrée et les assistants sont tout aussi émus. Les dernières femmes européennes partent, dont les AFI. Elles sont évacuées sur Luanda par un avion portugais. Le personnel noir de la Sabena est en grève. C’est Lovanium (étudiants, professeurs avec le recteur en tête) qui se charge de tous les travaux d’embarquement : c’est fait en un temps record ! Par la force des choses, je suis devenu pratiquement un habitant de Livulu. Le vendredi matin, une « délégation » du village est venue me trouver à Thélème. Il s’agit de deux anciens et vénérables pères de famille du quartier nord (le quartier des petites maisons), Tata Albert et Tata Alphonse. Ils ont une requête pressante : « Il faut que tu viennes à Livulu et que tu y restes. Les mamas ont peur. » J’ai toujours sur l’estomac l’interdiction d’habiter au village. Mais il y a des situations exceptionnelles et celle-ci en est une. Ma décision est prise. Ce vendredi soir, je loge encore à Thélème mais le samedi matin je descends mes frusques. Le Haumont et le Michaux m’improvisent un logement. En fait nous allons camper ensemble chez Michaux. Comme tous les deux sont membres du Cabinet de la Santé publique et que le ministre Kamanga habite juste en face, le soir on discutera longuement de l’état du service de santé. Mais pendant la journée j’ai circulé de maison en maison ou plutôt, comme on dit ici, de parcelle en parcelle, la parcelle comprenant

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l’habitation et un bout de jardin. Dans chacune d’elles, c’est la même scène. La mama est entourée de tous ses enfants qui se pressent contre elle et me supplie de rester auprès d’eux. « Si tu es là, nous n’aurons plus peur. » Leur confiance est bouleversante et... bien téméraire. En essayant de les réconforter, je pense à part moi : que pourrais-je faire si un groupe d’émeutiers surgit soudain ? Mais je constate que le seul fait d’être là avec eux, au milieu d’eux, est un réel soutien. Je me suis donc installé provisoirement au village et je peux y célébrer la messe chaque jour. Lundi 11 juillet. Il ne reste plus une seule femme européenne à Livulu ni à Lovanium, ni un enfant européen. Je descends à Limete pour prendre de l’essence et fais une rapide visite à la paroisse chez les dominicains flamands. Là on me dit que presque toutes les familles européennes de Limete sont parties (au moins les femmes et les enfants) et qu’on pense que beaucoup ne reviendront pas. Le soir, nous soupons entre « célibataires » chez J. L. Michaux, avec S. Haumont (qui est le « maïeur » du village), F. Meert, J. Bourgoignie et M. Ngwete. On fait des crêpes. Puis évidemment on écoute les informations à la radio. C’est ainsi qu’éclate soudain la nouvelle, annoncée à Bruxelles, de la proclamation par Moïse Tshombe de la sécession du Katanga. De demi-heure en demi-heure, l’information se confirme. S. Haumont et J. L. Michaux vont en parler avec leur ministre. Il leur apprend qu’il y a des événements qu’il considère comme plus graves encore : ceux de Matadi. La Force publique (FP) a voulu empêcher le départ du « Thysville » et les forces belges (une unité de la Force navale, croit-on) se sont opposées à la FP. Il y aurait eu un accrochage sérieux. L’ambassadeur a lu au Conseil des ministres dans l’après-midi un pli qu’il recevait à l’instant de Matadi : « Conformément à vos instructions, avons rompu le contact. » L’affaire serait donc réglée mais le ministre Kamanga croit savoir que la FP du camp de Thysville veut marcher sur Matadi, malgré l’opposition du gouvernement. La radio continue à souligner l’intense activité aérienne pour rapatrier les Européens. L’une des dernières à partir de chez nous a été Dechef avec le bébé en couveuse que j’ai baptisé le 30 juin à 11 heures. Bruxelles annonce à 10 heures du soir l’arrivée de ce vol. Le bébé Dechef et la maman ont été accueillis par la princesse Paola. Mercredi 13 juillet. Je n’essaie même pas de donner une idée de la situation au jour le jour tant elle est fluctuante. Les bruits les plus contradictoires sont lancés, démentis... La radio de Léo ne craint pas de donner des communiqués

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successifs qui se contredisent, sans parler des bobards diffusés dans le seul but apparemment d’exciter la population contre les Européens. C’est aujourd’hui que les troupes belges ont débarqué et les petites gens du village en sont manifestement rassurées. Mais, par exemple, à Lovanium une panique survient chez les ouvriers, les boys et les clercs, vers 11 heures. Le bruit se répand que les paracommandos belges bombardent la cité ou tout au moins le camp militaire. En ville, ce fut, para^ut-il, la même panique. De fait, il y a des rafales de mitrailleuses au camp mais on apprend le soir qu’il s’agissait d’un journaliste (il a le sens de ce qu’il faut faire, ce frère-là !) qui survolait le camp en avion ! Les militaires de la FP ont tiré sur l’avion. C’est là l’origine de la nouvelle qui a semé la la panique. N’importe quel bobard est avalé et amplifié immédiatement. Par exemple, on sait maintenant que le fameux complot contre la vie de Lumumba est une fumisterie. Il s’agissait bien, malgré les affirmations des ministres et les démentis de la radio de Léo, de quatre officiers de la Surêté arrêtés devant la résidence du Premier ministre et qui portaient leurs armes. Mais ils se rendaient sur convocation de leur chef et n’avaient rien à voir avec Lumumba. Ils ont d’ailleurs été vite relâchés mais la radio de Léo n’a jamais rectifié. Au contraire... Une autre source de confusion. Le ministre Bomboko a affirmé lui-même à Ndjili, aux réfugiés en partance, qu’il avait demandé l’intervention des troupes belges. La radio de Léo, dans son journal parlé intermittent, annonce successivement, dans la même émission, cette déclaration de Bomboko puis la protestation de Lumumba contre l’arrivée de troupes belges qu’il qualifie d’agression. On apprend d’ailleurs aujourd’hui que Bomboko aurait été « mis à pied ». Et pendant tout ce b... on ne sait trop où se trouvent MM. Kasa-Vubu et Lumumba. Ils se manifestent simplement par un télégramme adressé à l’ONU attaquant violemment l’intervention des troupes belges. Il est bien difficile de s’y retrouver ! Il semble qu’il y ait des actions non concertées et même contradictoires de divers membres du gouvernement : appel de Bomboko aux troupes belges pour assurer la protection des réfugiés ; appel de Bomboko pour un envoi de troupes américaines, vu l’impossibilité d’obtenir immédiatement des troupes de l’ONU ; appel de Kasa-Vubu et Lumumba à l’ONU contre l’intervention des troupes belges... Et là-dessus se greffe l’appel de Tshombe aux troupes belges pour assurer l’ordre au Katanga. Une histoire de fous, mais du genre tragique !

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Mercredi 13 (suite). Le docteur Michaux, qui se rendait en ville en voiture (il avait pris avec lui trois auto-stoppeurs, employés congolais de Lovanium) est arrêté au by-pass par la FP. Les auto-stoppeurs détalent évidemment. On lui confisque les clés de sa voiture et on l’embarque dans un camion pour le conduire au camp Léopold. Les soldats sont armés jusqu’aux dents et terriblement excités. On l’oblige à se déchausser et on l’enferme dans un cachot où il retrouve 37 Européens. Il fait état de sa qualité de médecin et d’attaché de Cabinet au ministère de la Santé. Après bien de palabres, on le relâche et on le conduit au sana sa Makala. C’est là qu’il entreprend des démarches pour faire libérer les otages. D’innombrables vexations sont infligées aux Européens par la FP en débandade à travers la ville. Tous les officiers européens qui, la veille, avaient été acceptés par les soldats sont aujourd’hui mis au cachot (un cachot voisin de celui du Michaux). Celuici, avec Stany Haumont, contacte Scalais pour lui demander de faire intervenir Malula, son auxiliaire, qui jouit d’un réel prestige auprès de la population. Ils pensent que c’est la dernière chance à saisir. Le prélat vient donc trouver le Haumont au Collège Albert où il s’est réfugié pour se faire expliquer la situation. Il s’agit d’aller au camp Léopold pour obtenir la libération des otages européens. Malula décide d’y aller seul et il se met en route. Entre-temps le ministre Kamanga, averti de l’arrestation de son attaché de Cabinet, se rend au camp avec le Dechef et tous deux arrivent au boulevard Albert juste pour assister à l’intervention de Malula auprès des soldats noirs et blancs. Les paracommandos belges s’étaient avancés le long du boulevard Albert (il ne leur est pas permis de pénétrer dans la cité congolaise) tandis que, du boulevard Joséphine-Charlotte, débouchent, venant du camp, les hommes de la FP. C’est l’affrontement. De part et d’autre on est prêt à tirer. C’est à ce moment que survient Malula. Il s’avance d’abord au-devant des soldats belges et parlemente avec les officiers. Puis il va vers les soldats de la FP. Palabre ! Il ramène quelques gradés de la FP vers les officiers belges et leur demande de ne pas se battre, leur rappelant qu’ils ont construit ce pays ensemble pendant 80 ans... Un Congolais s’agenouille devant lui et, miracle ! Militaires blancs et noirs se serrent la main et fraternisent. Ils annoncent qu’ils vont se montrer ensemble dans toute la ville. Le soir à Livulu, dans notre home de « célibataires », c’est une veillée tragique. Haumont et Michaux relatent les événements, on commente la situation. Manifestement, plus personne n’a d’autorité sur la FP et le gouvernement semble incapable d’assurer l’ordre. Seule la présence des

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paracommandos nous paraît rassurante, pour tous d’ailleurs. Au Katanga, à Luluabourg ils ont réussi à rétablir l’ordre sans effusion de sang, mais ici les soldats de la FP ne voient qu’une chose : les paras belges sont des envahisseurs. La moindre maladresse peut déclencher une tuerie. Et des maladresses, il s’en commet ! Le ministre Kamanga vient chez nous. Il se dépense sans compter pour son service de santé et il est luimême profondément meurtri. Mais on doit lui rappeler avec force qu’il y a des règles élémentaires à respecter, même en cas de troubles. Il s’est fait ramener au village sous la protection d’un groupe de soldats armés... dans une ambulance de la Croix-Rouge. Jeudi 14 juillet. Le Michaux revient de l’aérodrome de Ndjii. Chaque jour un médecin de Lovanium y est de garde, jour et nuit. Il y a vu des réfugiés venant du nord de la province de l’Équateur. Et il raconte ce qu’il vu et entendu. Martin Ngwete entend ce récit avec nous. Toute la population européenne du poste était rassemblée dans l’église : femmes, enfants, religieuses, hommes. Une bande a fait irruption. Ils ont d’abord ligoté tous les hommes. Puis, devant tous, devant les enfants, dans l’église, ils ont violé systématiquement toutes les femmes. Certaines l’ont été vingt ou trente fois. Puis, ils ont fait subir le même sort aux religieuses. Il y a à Ngjili une vieille religieuse de 67 ans qui a été violée dix fois. Et c’est en présence de ce groupe de femmes qu’ont débarqué à l’aérodrome de Ndjili MM. Kasa-Vubu et Lumumba. L’avion s’est immobilisé à un bout de piste où se trouvait un groupe de paras belges qui ont rendu les honneurs. Mais les deux hommes ont répliqué : « Nous ne voulons pas de votre protection, nous ne voulons pas de vos honneurs. » Un dialogue dramatique s’est engagé entre eux et le général Cumont (le reportage en direct est passé sur les ondes à Bruxelles). Malula qui, hier, a évité un massacre a, aujourd’hui, été pris à partie par une foule excitée qui l’accuse d’avoir trahi les siens, de les avoir livrés aux Blancs. Un peu avant 6 heures, il a téléphoné à Lovanium pour dire son inquiétude. Les soldats qui montaient la garde devant sa maison ont regagné le camp Léopold ; les soldats belges, de leur côté, ne peuvent pas pénétrer dans la cité congolaise. Au camp Léopold, on lui a simplement dit que tous les hommes de la FP doivent rester au camp pour la nuit. Et Malula ne veut pas quitter sa maison. Le Conseil de sécurité a décidé d’envoyer des forces de police de l’ONU. Les premiers officiers arriveront demain, mais les troupes ne seront pas ici avant dimanche. Des vivres seront acheminés vers la cité indigène, à la demande de la Belgique.

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Les relations diplomatiques avec la Belgique ont été rompues par le gouvernement congolais. Mais à la radio – qui s’est tue une demi-journée en raison d’un incident technique –, on parle toujours de l’ambassadeur de Belgique. Tshombe confirme la sécession du Katanga. Il proteste contre la démarche du gouvernement central auprès de l’ONU demandant d’y envoyer des troupes et contre le départ des troupes belges. Il annonce son départ pour New York avec une délégation katangaise. On pense que si cette tentative réussit, d’autres régions pourraient suivre l’exemple.

Comment en est-on arrivé là ? On essaie de comprendre. C’est la mutinerie de la FP qui a tout déclenché. Il semble que les militaires bangala et baluba n’ont pas digéré la mise à l’écart de leurs leaders Bolikango et Kalonji et ont provoqué l’agitation. L’intervention du général Janssens, on l’a dit, n’était pas de nature à ramener le calme, et Lumumba l’a limogé pour le remplacer par Lundula. La promotion générale décrétée par Lumumba de tous les militaires de la FP qui montent d’un rang, n’a pas suffi... Là-dessus s’est greffée l’intervention militaire belge, non seulement à Léo, laquelle a provoqué la sécession katangaise. C’est en tout cas cela qui a mené à la rupture des relations diplomatiques. C’est le 18 juillet qu’arrivent les casques bleus sous la direction de Ralph Bunche, et, avant la fin du mois, un détachement tunisien occupe le bâtiment du réacteur. Sur le plateau de Lovanium, Casques bleus et soldats congolais coexistent en bonne entente. Les militaires de la FP avaient voulu occuper le campus pour y assurer la sécurité, avant d’être rejoints par les soldats de l’ONU. Mais le recteur n’était pas totalement rassuré et, par précaution, il avait vidé dans sa baignoire les réserves de whisky du guest-house 4. C’est dans ce climat qu’à l’université la session d’examens se déroule à peu près normalement. Le grand mérite en revient sans doute aux étudiants. Et l’année universitaire peut se clôturer. Le 25 juillet, je peux partir en vacances en Belgique.

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Le recteur Gillon donne plus de détails dans son livre Servir en actes et en vérité, Paris-Gembloux, Duculot, 1988, p. 163.

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Une mission au Katanga en sécession (octobre 1960)
Avant la fin du temps normal des vacances, le recteur me rappelle à Lovanium. Il a mis sur pied un plan d’urgence pour la rentrée. Je m’embarque donc à Bruxelles le 20 septembre. Et je fais mon premier vol en Boeing. Mon ami pilote à la Sabena m’a parlé avec enthousiasme de cet avion où, m’a-t-il assuré, on ne ressent aucune secousse. Ouiche ! Je transcris textuellement ma chronique, transmise en Belgique par des moyens de fortune.
Vendredi 23 septembre. Si quelqu’un a le toupet de vous dire qu’on n’est pas secoué dans un Boeing, je vous conseille de me l’envoyer. Jamais de ma vie, je n’ai été secoué comme cette fois-ci, pas même dans un DC3 qui traverse un orage. Avant Milan, nous avons affronté une tempête. Au moins dans un DC 3, les secousses sont-elles franches et honnêtes ! Ici elles sont traîtresses. J’ai dû faire des efforts inhumains pour garder un peu de dignité. Ce qui me consolait c’était de voir mes voisins pâlir et verdir eux aussi. À mon côté, un vieux missionnaire de type briscard gémit : « On ne voit plus une seule hôtesse ni le stewart. » Bref, on n’en est pas mort mais tout le monde y est passé et à l’escale de Milan il a fallu renouveler tout le stock des petits sachets en papiers... La pause milanaise a été la très bienvenue : après le lourd silence général, on entend la vie refaire lentement surface, les conversations reprenant peu à peu. Mais chacun se dit qu’il va falloir remonter là-haut ! Heureusement la tempête est calmée ou bien elle s’est déplacée. Et dès l’envol, on nous sert un chateaubriand qui réconforte. Nous sommes arrivés à Ndjili à 7 h 30 du matin, avec un retard de plus de deux heures. Il a fallu une heure et demie pour passer les formalités d’entrée. Le préposé à la douane, un fonctionnaire tout neuf, voulait me faire payer une taxe pour un projecteur que je ramène. Quand il a su que j’étais professeur à Lovanium, il a refermé ma valise et s’est mis à me demander des conseils sur les études de son fils de 14 ans : doit-il faire des humanités latines ou modernes ? En attendant la voiture envoyée par le recteur, et pilotée par un de mes paroissiens de Livulu, je vois un boy du restaurant de l’aéroport qui s’approche et me dit combien les gens sont contents de voir revenir les professeurs. Ce qui m’a surtout frappé d’ailleurs, c’est la gentillesse manifestée par tous ; et quand ils savent que vous êtes professeur à Lovanium (car, avec les auto-stoppeurs, on se raconte immédiatement sa vie), cela devient de l’enthousiasme. Ils sont bien conscients des besoins

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énormes de l’enseignement. À Livulu, ce fut un accueil presque délirant. J’avais à peine franchi l’entrée du village que j’entendais les gosses crier mon nom dans toutes les parcelles et les mamas s’interpeller : « Tala ! Tala ! Regardez qui est là ! » Chez maître Alphonse, le moniteur du camp, j’ai dû avaler un grand verre de whisky sec. Hier, j’ai déjeuné à la Devinière 5 (un des restaurants chics) avec mon maïeur le Haumont, révoqué du ministère de la Santé, et Martin Ngwete, qui est le vice-maïeur du village. Si nous avons donc perdu un ministre à Livulu, nous avons gagné deux nouveaux commissaires. Le Collège des commissaires généraux, institué par le colonel Mobutu, est composé en très grande partie d’anciens étudiants ou même d’étudiants actuels de Lovanium. Trois d’entre eux étaient mes étudiants l’an passé. Cela ne va pas sans certains risques... Ces étudiants n’ont accepté que pour sauver le pays du chaos. Le cas le plus typique est sans doute celui de Ferdinand Kazadi (un de mes étudiants de l’an dernier) 6 qui a été nommé commissaire à l’armée alors qu’il était en prison au Kasaï et que sa vie ne tenait qu’à un fil. On l’a libéré et il a été reçu à Léopoldville avec les honneurs militaires. Au fait, je ne vois pas encore très bien pourquoi on m’a fait revenir d’urgence. J’ai passé ces deux premiers jours à déballer mes malles. Mais aussi à faire une démarche intéressante – et intéressée. Je suis allé à Éternit-Congo avec le Haumont et nous avons réussi à obtenir à l’œil le toit de notre chapelle de Livulu. On va donc pouvoir affecter à autre chose les fonds réservés à cet usage. Depuis les derniers rebondissements de la situation politique, il me semble que les gens sont soulagés et respirent... À vrai dire j’ai beaucoup moins de nouvelles ici que je n’en avais en Belgique. Là-bas, on annonce les nouvelles sensationnelles et on a tendance à tout juger d’après certains événements. Ici on voit surtout les détails de la vie quotidienne qui suit son rythme habituel. Avec tout de même encore des soubresauts. Je viens de voir par exemple le Père de Schaetzen, vicaire général de Léo, qui m’a
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À l’époque, l’un des principaux restaurants prestigieux de la ville, localisé à Binza, face à l’actuel Palais de marbre. Il n’était nullement inscrit à la faculté de Théologie mais on m’avait chargé d’un cours de « questions religieuses » en dernière année des diverses facultés, ce qui m’a donné l’avantage de connaître personnellement bien des étudiants. Je connaissais plus directement ceux qui faisaient partie de la JEC nationale que nous avons fondée le 6 décembre 1959.

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parlé d’un attentat hier soir à la résidence de Scalais : une bombe ou une grenade a fait sauter toutes les vitres. Lovanium reste assez vide. Il y a quelques professeurs, des médecins des cliniques, des Casques bleus et surtout des Américains des services de transports aériens. Les soldats de l’ONU qui gardent le campus patrouillent sévèrement le soir et tirent à vue sur quiconque a l’air d’un pillard. Les vols sont devenus rares... Le recteur est optimiste sur l’avenir de l’université, qui a échappé de justesse à la nationalisation. Il est en pleine forme et d’une humeur excellente. Presque tous les professeurs reviendront pour la reprise des cours et, si la situation continue à se normaliser, on pense que les femmes et les enfants pourront suivre assez vite. Continuez à prier pour le Congo et pour les responsables du pays.

Voilà donc quelles étaient mes impressions en cette fin de septembre. Au passage il me faut rappeler que Luc Gillon est un personnage ! Il a mon âge. On sent immédiatement en lui l’ancien chef scout. C’est un homme efficace et qui ne s’embarrasse pas de problèmes secondaires (certains diraient humains). C’est un recteur-bâtisseur qui possède une étonnante capacité de travail. Si on veut l’atteindre il faut lui téléphoner à 7 heures du matin ; après cela, il est sur le terrain, quelque part... C’est un homme de relations, de relations d’affaires s’entend. Il connaît tous les gens importants et n’a pas son pareil pour décrocher des contrats avantageux pour l’université. Il fait partie de nombreuses commissions scientifiques internationales. L’autre jour, lors d’un baptême qu’il célébrait dans l’église universitaire, on l’a entendu, récitant le Credo, dire clairement : « Je crois au Saint-Esprit, à la Sainte Église catholique, à la commission des saints... » Tout le monde s’est esclaffé mais personne n’a été exagérément étonné. Quand il reçoit les professeurs et leurs épouses, par petits groupes, il aime servir lui-même les steacks qu’il a préparés, coiffé d’une belle toque blanche de cuisinier. Je crois que c’est vraiment l’homme qu’il fallait pour créer Lovanium. Et je reprends directement le récit chronologique de mes chroniques, écrites au dos de feuillets reproduisant des documents officiels de Lovanium, comme les formalités d’inscription ou celles qu’il faut accomplir pour obtenir une bourse d’études...
Le 11 octobre, réunion chez le vice-recteur : quelques professeurs – ceux qui ont été rappelés d’urgence – se voient confier une mission précise

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dans les provinces. Pour ma part, je suis désigné pour le Katanga, le fief de Tshombe. Il s’agit de prendre contact avec nos étudiants pour les inviter à rentrer. Les relations étant très tendues entre Léopoldville et le Katanga en sécession, ils ne sont pas sûrs d’être autorisés à revenir ou de pouvoir le faire en toute sécurité. Le 13, je me rends à l’aéroport pour m’embarquer vers Usumbura 7 car il n’y a plus de vol direct entre Léo et É’ville. Mais il n’y a pas d’avion pour Usumbura. « Revenez demain. » Le vendredi 14, départ de Ndjili à l’heure normale (6 h 15) sur un DC4. Le voyage est sans escale et sans histoire jusqu’à Usumbura. On aperçoit Port Franqui avec sa toute petite piste d’atterrissage, puis la Lualaba : ce sont les seuls détails pittoresques au milieu du déroulement monotone des forêts et des savanes. Enfin on aperçoit le lac Tanganyika mais la brume est épaisse. Débarquement après plus de cinq heures de vol. À Usumbura il est 12 h 40. Le car de la Sabena nous dépose à la nouvelle Procure des Pères Blancs (PAR). Déjeuner en vitesse, petite sieste, et nous allons réserver nos places pour les avions du lendemain. Mon compagnon de voyage jusqu’ici, le Père blanc Seynaeve, professeur d’exégèse, ira à Bukavu et moi à Élisabethville. Las ! Plus de place dans le DC3 pour É’ville ; il faut attendre jusqu’à lundi. Brève visite à Michel Ntuyahaga, évêque d’Usumbura, chez qui se trouve justement l’archevêque Grauls. La plupart des Pères et des abbés nous demandent avec un brin d’inquiétude si nous comptons réellement retourner à Léo. Et quand on leur dit qu’on en vient, ils sont légèrement suffoqués. Il est donc encore possible d’y vivre ! Ils ne le disent pas, mais on sent que c’est cela qu’ils pensent. Le Congo a vraiment très mauvaise réputation. Il faut convaincre l’évêque de renvoyer à Lovanium les deux abbés de son diocèse : en fait il comptait les envoyer à Louvain, vu l’impossibilité de vivre en paix à Léo. À la PAR, je retrouve des vieux amis Pères blancs. Samedi 15. Je voudrais aller rendre visite à un ménage ami mais je n’ose pas sortir : l’abbé André V., un des deux étudiants de Lovanium a annoncé sa visite. Il arrive à 11 h 30 et nous examinons la situation. Il est décidé à insister auprès de son évêque pour pouvoir rentrer à Lovanium. Il

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C’est aujourd’hui Bujumbura, capitale du Burundi.

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est alors trop tard pour entreprendre d’autres démarches : c’est le weekend qui commence ! Petite promenade en 2 CV avec Xavier Ryckmans, qui travaille comme missionnaire laïc dans un diocèse du Rwanda. Il achève son engagement de trois ans et compte rentrer en Belgique en novembre. Nous allons voir le port, la plage, la cathédrale (j’ai noté entre parenthèses : moche !), la roche rappelant la rencontre de Stanley et Livingstone, le 21 novembre 1871, puis le collège des jésuites à flanc de colline. Nous traversons le quartier résidentiel très verdoyant et plein de fleurs. Le collège est tout neuf, de style moderne et la chapelle intéressante (architecte Bastin). J’y repère une belle mosaïque qui m’intéresse particulièrement : je pense à « mon église » de Livulu. Mais on me dit ici qu’il a fallu faire venir d’Europe les matériaux. Je repère aussi les murs en pierres du pays serties d’une grosse épaisseur de mortier blanc d’un bel effet... On pourrait s’en inspirer ! Le collège ouvre une faculté de Philosophie et Lettres et une autre de Sciences économiques. En ville, il y a une faculté des Sciences, ouverte par l’enseignement officiel, et les deux branches vont gérer ensemble une École de régents. Tout cela, semble-t-il, soutenu par une propagande antiLovanium. Dimanche 16. Miche et son vicaire général partent en voiture pour Mutamba où doivent avoir lieu la bénédiction des locaux provisoires du petit séminaire et l’intronisation du curé. Je les accompagne. C’est à 25 km d’Usumbura, à flanc de colline au-dessus du lac. La vue doit être splendide en pleine saison des pluies, mais on n’en est qu’au début et la brume cache encore les montagnes du Kivu. Comme l’abbé qui doit faire le sous-diacre à la messe d’intronisation du curé n’est toujours pas arrivé, on me réquisitionne pour le remplacer. C’est la première fois que je participe officiellement à une cérémonie au milieu de la foule africaine (à Lovanium, ce n’est pas un style africain). Je me trouve vraiment au milieu de la foule qui entoure l’autel en plein air et l’environne d’une odeur musquée. Aux moments où on s’assied, je dois caser mes pieds entre les jambes des petits Burundi étalés à terre. Les célébrants se sentent vraiment sinon portés, au moins enserrés par le peuple des croyants. Lundi 17. Arrivée à É’ville à midi. Je me rends à la Procure des Pères bénédictins. À 15 heures, entretien avec l’archevêque Cornelis, qui n’a plus eu de nouvelles directes de Lovanium depuis août. Il explique que sa situation est très délicate. Le Katanga durcit actuellement sa position. Il est question de nommer au conseil de l’université d’É’ville, de hautes

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personnalités religieuses et notamment l’archevêque. Il me conseille de voir M. Dessart qui dirige la commission technique belge auprès de l’université, de voir aussi éventuellement M. Kiwele. Car, depuis cinq jours, le gouvernement a fait connaître ses intentions. Pour les « candidatures » il faut choisir obligatoirement É’ville (mais il y a eu cependant deux exceptions) ; pour les licences, on a la liberté de choix et le gouvernement octroie des bourses. Mais il semble que, dans la pratique, le choix de Lovanium soit exclu. À 16 heures, entretien avec le directeur du Collège Saint-Boniface, le Père Léopold, selon qui il y a peu de chances d’obtenir des bourses du gouvernement katangais pour des études à Lovanium. Il faut tenir compte de trois données : la méfiance envers Léopoldville, très générale ici ; le désir d’organiser l’université d’É’ville ; le fait que la Belgique offre des bourses pour des études en Belgique. Nous passons en revue la liste des étudiants sortis de Saint-Boniface pour savoir ce qu’ils devenus. L’un d’eux est chargé de les alerter et de les convoquer à une réunion demain à 8 heures. À 18 heures, visite de deux étudiants déjà avertis. Ils n’ont reçu aucune nouvelle de Lovanium et tous les télégrammes qu’ils ont essayé d’envoyer ont été refusés. Selon eux, on ne peut rien attendre du gouvernement katangais. Si, en principe, le choix de l’université est libre pour la licence, aucune bourse n’a pu être obtenue pour Lovanium. Pourtant tous les anciens désirent y retourner et ceux qui sont partis à l’étranger l’ont fait à contrecœur. Ils citent le cas d’un étudiant qui devait se présenter à la deuxième session d’examens : il n’a pas été autorisé à se rendre à Lovanium, ils l’ont dit et redit au ministre, sans résultat. Aujourd’hui même, une délégation s’est vu refuser une audience chez le ministre. Le soir, souper chez Cornelis, avec le directeur du BEC (Bureau de l’enseignement catholique). Il n’a plus de rapport avec le BEC congolais. Il cite les effectifs des trois grosses institutions locales. Saint-Boniface a 800 élèves, tous Noirs ; les Salésiens en ont 950, Noirs pour la plupart ; l’Athénée a une École (consulaire) internationale pour les Blancs (un tiers des élèves sont des Noirs) mais son programme ne satisfait pas les familles parce qu’il ne répond pas aux exigences du régime métropolitain. Dès lors quelle valeur peut avoir le diplôme qu’on y délivre ?

Mardi 18 octobre. D’une lettre adressée au vice-recteur de Lovanium.
Je me trouve bloqué à É’ville : pas de place dans l’avion de jeudi. Je ne sais donc pas quand je serai de retour, mais il est urgent que vous puissiez