Les archives personnelles

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Les archives personnelles font partie de ces témoignages précieux qui parlent des hommes, de leurs destins, de leurs cultures. Elles ne peuvent subsister sans notre intervention résolue pour les sauvegarder et en préserver l'héritage. Mais comment les gérer ? L'ouvrage fait le point sur les guides et les ressources qui accompagnent chacun dans l'organisation de ses propres archives. Il envisage ensuite ce qui ressort de l'action collective et propose son aide aux archivistes.
Publié le : mercredi 1 mai 2013
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EAN13 : 9782296534551
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es archives personnelles font partie de ces témoignages
précieux qui parlent des hommes, de leurs destins individuels L
et de la longue histoire de leurs cultures. Entre livres de raison
familiaux, carnets personnels, correspondances, albums de croquis et Les archives
de photographies, productions audiovisuelles de toutes sortes et la
foule de menus souvenirs privés, elles retracent et balisent l’aventure
exceptionnelle du sujet en Occident. personnelles
Essentiellement différentes des traces géologiques et des ossements
enfouis des espèces les plus lointaines, les archives ne peuvent subsister
sans notre intervention résolue pour les sauvegarder et en partager
l’héritage. Ce qui est vrai de toutes, l’est d’autant plus des archives Enjeux, acquisition, valorisation
personnelles. En ces années de grand tohu bohu des connaissances et
des pratiques, comment pouvons-nous les gérer ? Le présent ouvrage
fait le point sur les guides et les ressources qui accompagnent chacun
dans l’organisation de ses propres archives.
Il envisage ensuite ce qui ressort de l’action collective et propose
son aide aux archivistes. Si les grands principes archivistiques sont
de rigueur, la dissémination de l’information, l’absence de procédures
standardisées de versement ou d’acquisition, l’intervention de
données particulières (au sens propre) dans l’évaluation, le tri et la
description et le poids important du droit de propriété et du droit
d’auteur imposent bien des nuances dans le traitement des archives
personnelles. On trouvera ici les réponses que les institutions publiques
et les associations privées apportent à ces questions.
FrançoiSe Hiraux et FrançoiSe Mirguet sont historiennes et archivistes aux
Archives de l’Université catholique de Louvain.
Françoise Hiraux
et Françoise Mirguet (eds)
La collection a pour objectif de proposer des instruments de travail,
des monographies ou des dossiers thématiques et interdisciplinaires dans deux
domaines : celui de l’histoire de l’Université et celui de l’archivistique, générale
ou spécialisée. Elle est dirigée par Paul ServaiS, professeur à l’Université
catholique de Louvain.
22 € - 24 € hors Belg. et France
ISBN 978-2-8061-0109-9www.editions-academia.be
Françoise Hiraux
Les archives personnelles
et Françoise Mirguet (eds)
Publications des archives de l’’Université catholique de Louvain | 30





Les archives personnelles
Enjeux, acquisition, valorisation





Françoise HIRAUX et Françoise MIRGUET (eds)


Dans la même collection :
29. Finances, mobilités et projets d’éducation universitaires. Le regard des historiens, 2012.
28. Les chantiers du numérique. Dématérialisation des archives et métiers de l’archiviste, 2012.
27. La valorisation des archives. Une mission, des motivations, des modalités, des collaborations.
Enjeux et pratiques actuels, 2012.
26. Dans l’atelier de l’historien contemporanéiste. Parcours d’historiens de l’Université catholique de
Louvain, 2012.
25. Les maltraitances archivistiques. Falsifications, instrumentalisations, censures, divulgations,
2010.
24. L’erreur archivistique. De la compréhension de l’erreur à la perception et à la gestion des
incertitudes, 2009.
23. Les archives audiovisuelles. Politiques et pratiques dans la société de l’information, 2009.
22. L’avènement d’une ville universitaire. La création de Louvain-la-Neuve, 2009.
21. L’Institut supérieur de philosophie de Louvain (1889-1968). Inventaire des archives.
Introduction historique, 2008.
20. L’Université catholique de Louvain et la coopération au développement. Entre microcosme des
relations internationales et laboratoires d’innovations sociales (1908-1981), 2008.
19. L’illusion identitaire des étudiants francophones. Le mouvement des étudiants universitaires
belges d’expression française (MUBEF, 1961-1974), 2008.
18. Les engagements étudiants. Des pratiques et des horizons dans un monde globalisé, 2008.
17. De l’UCL aux États-Unis. Les boursiers de la BAEF de 1964 à 1969, 2007.
16. Les archives d’entreprises. Entre gestion patrimoniale et veille technologique, 2007.
15. La lettre et l’intime. L’émergence d’une expression du for intérieur dans les correspondances
e e privées (17 -19 siècles), 2007.
14. Les relations de Louvain avec l’Amérique latine. Entre évangélisation, théologie de la libération et
mouvements étudiants, 2006.
13. La formation des archivistes. Pour relever les défis de la société de l’information, 2006.

PUBLICATIONS DES ARCHIVES DE L’UNIVERSITÉ CATHOLIQUE DE LOUVAIN
Collection dirigée par Paul SERVAIS
30




Les archives personnelles
Enjeux, acquisition, valorisation




Françoise HIRAUX et Françoise MIRGUET (eds)













Louvain-la-Neuve 2013








Cet ouvrage rassemble les textes des communications présentées lors des Journées
des Archives de l’UCL Les archives personnelles. Enjeux, acquisition, valorisation qui se sont
tenues à Louvain-la-Neuve les 19 et 20 avril 2012. Ces journées d’études ont
bénéficié du soutien du Fonds national belge de la Recherche scientifique (FNRS).












D/2013/4910/26 ISBN 978-2-8061-0109-9
© Academia-L’Harmattan- s.a.
Grand-Place 29
B-1348 Louvain-la-Neuve
Tous droits de reproduction, d’adaptation ou de traduction, par quelque procédé que
ce soit, réservés pour tous pays sans l’autorisation de l’éditeur ou de ses ayants droit.

www.editions-academia.be

Sommaire
Les archives personnelles, miroir des valeurs et des attentes de l’Occident.
Une histoire culturelle et archivistique
Françoise HIRAUX
Vers l’archivage total de soi ?
Jean-Daniel ZELLER
Approcher les archives personnelles
Paul SERVAIS
Mémoires individuelles, mémoires collectives. Pour concilier l’inconciliable ?
Jean-Marie YANTE
Enquêtes sur la collecte. Synthèse des approches archivistiques et ethnographiques
Christian HOTTIN
Les réseaux d’acquisition d’archives privées au Québec
Diane BAILLARGEON
Quelques aspects de la politique et des actions de Bibliothèque et Archives nationales du Québec en
matière d’archives personnelles. Pour un reflet de vie à l’abri de l’oubli
Carol COUTURE
Le recueil et la gestion des papiers de militants ? L’expérience du CARHOP
Florence LORIAUX et Christine MACHIELS
Les archives privées et le droit. Quelques observations
Bernard REMICHE
La Commission de la protection de la vie privée et la recherche historique
Dirk LUYTEN
La qualité des métadonnées relatives aux archives de particuliers. L’exemple de la collection
photographique du CEGES
Florence GILLET Sommaire
L’entreprise scientifique d’édition, d’exploitation, de valorisation et de communication de la
correspondance d’Henri Poincaré
Pierre Edouard BOUR et Caroline JULLIEN
Les archives de la Fondation Paul-Henri Spaak
François DANIS
La mise en valeur des archives d’Auguste Viatte (1901-1993)
François NOIRJEAN
La biographie scientifique : une modalité d’exploitation et la valorisation des archives personnelles
Vincent DUJARDIN


Table des auteurs
Diane BAILLARGEON est la directrice de la Division de la gestion de documents et
des archives à l’Université de Montréal. Elle s’engage activement dans les
associations archivistiques québécoises et internationales.
Pierre Edouard BOUR est chercheur au Laboratoire d’histoire des sciences et de
philosophie - Archives Henri Poincaré à Nancy.
Carol COUTURE est professeur honoraire de l’Université de Montréal. Il a été
conservateur et directeur général des Archives à Bibliothèque et Archives nationales du
Québec (BAnQ) du 31 janvier 2006 au 31 janvier 2012.
François DANIS, juriste de formation, est le secrétaire général de la Fondation
PaulHenri Spaak.
Vincent DUJARDIN est historien, professeur à l’Université catholique de Louvain où
il préside l’Institut d’études européennes. Il est également professeur invité à
l’Université jagelonne de Cracovie et à l’Université Szeged en Hongrie.
Florence GILLET, historienne, est collaboratrice scientifique au CEGES (Centre
d'études et de documentation Guerre et Sociétés contemporaines) et vice-présidente
du Conseil des centres d’archives privées de la Fédération Wallonie-Bruxelles.
Françoise HIRAUX, historienne, fait partie des Archives de l’Université catholique de
Louvain.
Christian HOTTIN, archiviste et paléographe, est conservateur du patrimoine à la
Direction générale des patrimoines, ministère de la Culture et de la Communication
(France).
Caroline JULLIEN est chercheuse au Laboratoire d’histoire des sciences et de
philosophie - Archives Henri Poincaré à Nancy et chercheure postdoctorale à l’Université
de Liège. Table des auteurs
Dirk LUYTEN, historien, est collaborateur scientifique au CEGES (Centre d'études et
de documentation Guerre et Sociétés contemporaines) et professeur invité à
l’Université de Gand.
Florence LORIAUX, historienne, est collaboratrice scientifique au CARHOP (Centre
d’animation et de recherche en histoire ouvrière et populaire).
Christine MACHIELS, historienne, est la directrice du CARHOP (Centre d’animation et
de recherche en histoire ouvrière et populaire).
François NOIRJEAN est archiviste cantonal du Jura (Suisse).
Bernard REMICHE est professeur à la Faculté de droit de l’Université catholique de
Louvain, membre du Conseil supérieur de la propriété intellectuelle de Belgique,
rapporteur dans de nombreux colloques internationaux consacrés à cet objet.
Paul SERVAIS, historien, est professeur à l’Université catholique de Louvain et à
l’Université Saint-Louis-Bruxelles. Il dirige les Archives de l’UCL et est membre du
Conseil des centres d’archives privées de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Il
copréside à l’UCL la maîtrise en sciences et technologies de l'information et de la
communication, finalité archivistique.
Jean-Marie YANTE est professeur à l’Université catholique de Louvain et à
l’Université du Luxembourg. Il copréside à l’UCL la maîtrise en sciences et
technologies de l'information et de la communication, finalité archivistique.
Jean-Daniel ZELLER est Archiviste des Hôpitaux universitaires de Genève et
professeur à la Haute École de gestion de Genève.


Les archives personnelles,
miroir des valeurs et des attentes de l’Occident
Une histoire culturelle et archivistique
Françoise HIRAUX
Quand on dit ‘tout est archive’, l’archive sort du territoire de
l’archonte. Tout le corps social devient producteur d’archives.
(Claude Millet)
Toutes les archives sont importantes dans un monde soumis à la complexité et
1l’interdépendance et dans une société qui veut être démocratique . Mais les archives
des personnes exercent un tropisme fort et très particulier qui exprime, de plus en
plus marqués, le souci de l’individu et la recherche d’une histoire attentive aux
hommes. Les archivistes veulent les rencontrer. Commence alors l’aventure ; car le
monde des archives personnelles déborde tous les cadres.
Introduction : l’acte d’une personne
L’importance attachée à la trace personnelle s’inscrit dans la longue histoire
occidentale de la promotion de l’individu au cours de laquelle le christianisme, puis la
sécularisation, ont posé la prééminence du sujet et de la conscience, la dignité de chaque
individu et défini les droits et les responsabilités qui en résultent. Pour le dire
autrement, l’individu compte aux yeux de la société et de l’intéressé.
L’individualisme contemporain est la généralisation et la figure la plus récente d’une
intériorisation qui prit lentement corps. Georges Duby et Philippe Braunstein en ont
eretracé le long mouvement qui débuta au 12 siècle et s’affermit peu à peu au sein de
la nouvelle société urbaine. Ils pointent et exposent les effets qu’ont exercés
l’humanisme civique – l’homme est un acteur –, les valeurs et les pratiques des mar-

1 Bruno DELMAS, La société sans mémoire. Propos dissidents sur la politique des archives en France, Paris, François
Bourin, 2006, pp. 13-45 ; ID., L’archiviste, le numérique et l’avenir, dans Nicolas DELPIERRE, Françoise
HIRAUX, Françoise MIRGUET (eds), Les chantiers du numérique. Dématérialisation des archives et métiers de
l’archiviste, Louvain-la-Neuve, Academia, 2012, pp. 185-203. 10 Françoise Hiraux
chands – c’est le début des livres de raison –, la culture universitaire – la dispute
valorise l’expression personnelle – et la pastorale des ordres mendiants qui promut la
2 conversion des cœurs, l’oraison privée et les exercices de progrès spirituels . La
Renaissance, la Réforme protestante puis la Réforme catholique accélèrent et
3 4approfondissent le mouvement . De Descartes à Kant , les philosophes le portent
sur le terrain de la conscience et de la connaissance : que peut un sujet ? « Quels sont
eses droits imprescriptibles », demande le 18 siècle. En quelques décennies, le droit
naturel, la philosophie politique, les nouvelles institutions anglaises, la Révolution
américaine et la Révolution française instituent le sujet politique, citoyen né libre et
égal, doté de droits fondamentaux. Peu à peu, « la modernité brisa tous les chaînons
pour faire de l’individu un être libre et souverain aspirant à devenir son propre
5 centre » . L’individu devint aussi une totalité indivisible, corps et esprit confondus, et
l’âme déserta la surnature pour s’incorporer dans l’individualité. La théorie de
l’inconscient, de son côté, construisait une nouvelle réalité du sujet dont le pivot
était la division d’avec soi, faite d’altérité à soi et d’opacité constitutive. Enfin,
l’essence humaine perdit sa prééminence face à un modèle dynamique qui mettait au
premier plan l’existence et le changement. L’humanité se produisait elle-même dans
le temps et elle apprenait à se connaître à travers ce parcours en s’y réfléchissant.
L’histoire sort toute de l’action des hommes et c’est l’humanité et rien d’autre qui se
fait au travers de ce travail collectif. La société se détourna du passé de la tradition
pour se tourner vers le futur de la production. Pour les sujets, la question ne fut plus
« que dois-je faire ? », mais « que vais-je faire de ma vie ? ». L’historicité secréta une
6condition d’affection, de travail, de production et d’économie .

2 Georges DUBY, Philippe BRAUSTEIN, L’émergence de l’individu, dans Philippe ARIES, Georges DUBY
(dir.), Histoire de la vie privée, t. 2 : De l’Europe féodale à la Renaissance, Paris, Le Seuil, 1985, pp. 503-619.
D’autres courants joignirent également leurs effets. Telle, la littérature chevaleresque qui appelait au
dépassement par la traversée d’une suite de tribulations – encore une notion très liée à l’individu. Ou
encore, la distinction, une valeur qui commença par s’adresser aux cadets nobles lorsqu’une nouvelle
mentalité leur ménagea un avenir personnel, puis devint la marque d’une élite politique (le souverain),
intellectuelle (l’humaniste) et sociale (la civilisation des mœurs dont a traité Norbert Elias).
3 À propos de l’intériorisation puis de la sécularisation des valeurs du christianisme : Marcel GAUCHET,
Le désenchantement du monde. Une histoire politique de la religion, Paris, Gallimard, 1985, pp. 232-247 ; Louis
DUMONT, Essais sur l’individualisme. Une perspective anthropologique sur l’idéologie moderne, Paris, Le Seuil, 1984,
pp. 33-67.
4 Sur la participation des philosophes et, en particulier, sur la conception par Kant de la personne
comme être responsable : Alain RENAUT, L’ère de l’individu, Paris, Gallimard, 1989, pp. 258-299.
5 Olivier BOBINEAU, L’agonie d’un empire malade. Habile geste pour fuir la crise, dans Le Monde, 15 février
2013, p. 18. L’analyse la plus accomplie demeure celle d’Alain TOURAINE, Critique de la modernité, Paris,
Fayard, 1992.
6 Marcel GAUCHET, Histoire du sujet et théorie de la personne, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2009.
Les archives personnelles… une histoire culturelle et archivistique 11
Cette reconnaissance engageait. Le sujet religieux et moral, puis le sujet
philosophique et politique furent enjoints d’analyser et d’évaluer leur conduite et de
raisonener leurs projets. Le grand tournant s’amorce dès le 13 siècle sous la forme du
pas7sage à la confession privée . Mais à côté du moi qui s’appuie sur la conscience
res8ponsable et la raison , existe le soi. L’individu se ressent et éprouve le fait d’être,
expérience vitale et singulière entre toutes. Le domaine du soi est la psyché. Tous les
sentiments s’y engouffrent. La joie comme la douleur, le désir, la nostalgie, les
regrets, l’orgueil comme la honte… La porte est ainsi ouverte à l’expression de la vie
intérieure dans des documents d’auto-écriture.
L’individu se sent aussi inscrit dans un flux d’histoire. Pour nous en tenir à
l’Occi9dent, le récit rétrospectif de soi , spectaculairement représenté par l’autobiographie
ed’Abélard, débute au 12 siècle sur le modèle des Confessions de saint Augustin,
10emprunte un détour lignager et trouve sa forme à l’époque de Dante et de
Pétrarque. Un autre genre le rejoint et s’attache à la documentation et l’interprétation du
présent : le commentaire. Les marchands qui conservent soigneusement les
documents nécessaires à leurs affaires consignent aussi, parfois dans les mêmes
registres, les événements qui jalonnent la vie de leur famille et laissent transparaître
les ambitions et les tactiques.
Les livres de raison font depuis plusieurs années l’objet de l’étude attentive des
his11toriens tant il est vrai que leur contenu est incomparable ils n’émanent pas des
autorités mais ils indiquent comment l’individu moyen comprend l’exercice du
pouvoir ; ils ne traitent ni de dogmes religieux ni de théories scientifiques mais ils
reflètent leur inculturation populaire et ils exposent, au fil de recettes et d’adages, les
rapport d’une société aux fondamentaux du corps et de la santé. Les productions
personnelles par ailleurs constituent un des marqueurs les plus fins de
l’émancipation séculaire des sujets. Elles ont aussi leur historicité : la revue Temporalités

7 Georges DUBY, Philippe BRAUSTEIN, op. cit., pp. 506-508, 524-527.
8 Dans leur Dictionnaire général des sciences humaines (Louvain-la-Neuve, CIACO, 1984, p. 717), Georges
THINES et Agnès LEMPEREUR indiquent l’intrication mutuelle de personne et de persona qui constitue, à la
fois, « un rôle proposé par la société » à l’individu et « une manière d’idéal du moi, mais un idéal
conformiste et, en tout cas, purement social ».
9 Georges DUBY, Philippe BRAUSTEIN, op. cit., pp. 533-541.
10 Georges Duby a ainsi analysé ce qui se présente comme le récit autobiographie d’un chevalier
anglonormand, Guillaume le Maréchal (vers 1145 - 1219) et consiste en réalité en un long poème commandé
par son fils peu après son décès. Ce texte illustre un moment très précis : celui où émerge la figure
individuelle dans le monde féodal, mais où cette figure n’a de sens que dans la lignée. Georges DUBY,
Guillaume le Maréchal ou le meilleur chevalier du Monde, Paris, Fayard, 1984.
11 Danièle TOSATO-RIGO, L’archive privée au cœur des pratiques sociales et culturelles, dans Arbido, 1,
février 2013, pp. 6-8.
12 Françoise Hiraux
rappelle que le récit de soi a sa propre histoire et demande : « Si l’autobiographie
comme roman de formation définit le genre par excellence de la modernité, quel est
celui correspondant aux temporalités actuelles [marquées par la fragilisation des
12trajectoires] ? »
L’écriture personnelle et familiale est réservée. La couverture du livre des Valori, à
13Florence, précise : « Ce livre ne peut être montré à personne. » L’essentiel est
souligné par Philippe Lejeune : « Les journaux réels ne sont pas faits pour être publiés
ou pour séduire : ce sont des actes de la vie privée, des conduites qui passent par
14l’écriture. »
Actes et conduites de l’individu : les mots clef sont là. L’écriture personnelle au sens
large d’un expression qui laisse une trace durable correspond à des nécessités
intérieures extrêmement puissantes : « Personne ne peut me prendre mes souvenirs, et
15personne ne peut comprendre mon chagrin. » Elle accompagne les hommes et les
femmes dans leur réponse au besoin vital de contenir le débordement, l’entropie ou
l’excessive singularité des choses et de donner un peu de stabilité au mouvement qui
les emporte nécessairement. Elle est aussi l’outil de tous ceux qui peuvent se
satisfaire de vivre « simplement » (cette simplicité n’existe pas) et entreprennent
d’explorer un pourquoi infini et s’engagent dans une réflexivité qui les conduit là où la vie ne
mène pas, pour le meilleur (l’acquiescement à un besoin intérieur) et pour le plus dur
(un certain écart, parfois l’isolement et la solitude, le renoncement à l’action simple
et joyeuse). « Le propre de la réflexivité c’est d’élaborer un espace vide entre son
16 propre chemin et les bruits de la société. »
Rappelons-nous enfin que le geste d’écrire – au sens le plus large – demeure
largement opaque pour celui qui le pose et répond, au plus profond, à des besoins et des
désirs confus et non thématisés. Une anthropologie de l’écriture en temps de guerre,
e
de grande crise et de changement de société comme le 20 siècle les a enchaînés,
nous apprendrait beaucoup sur l’inquiétude qui nous habite tous, parce que devons,
d’une façon ou une autre, répondre à la question du sens de notre existence.

12 Temporalités et autobiographie, Appel à contribution, dans Calenda, publié le mercredi 20 juin 2012 :
<http://calenda.org/209047> et <http://calenda.org/209047#sthash.qrPY7mAe.dpuf>
13 Le livre fut commencé en 1326 : Claude CAZALE-BERARD, Christine KLAPISCH-ZUBER, Mémoires de soi
oet des autres dans les livres de famille italiens, dans Annales HSS, n 4, juillet-août 2004, pp. 805-826.
14 Philippe LEJEUNE, Je ne suis pas une source. Entretien avec Philippe Lejeune, dans Sociétés et
repréosentations, 2002/1, n 13, pp. 87-99.
15 Cité sans identification par Philippe ARTIÈRES, Jean-François LAÉ, Archives personnelles. Histoire,
anthropologie et sociologie, Paris, Armand Colin, 2011, p. 6.
16 Philippe ARTIÈRES, Jean-François LAÉ, op. cit.
Les archives personnelles… une histoire culturelle et archivistique 13
1. La constitution en patrimoine des archives personnelles
La civilisation de l’écrit apprit la valeur principielle du document qui subsiste et en
17inculqua le respect . Aussi, les archives privées ont-elles existé longtemps avant que
les sociétés modernes n’entreprennent aussi de les conserver au titre de patrimoine
18commun .
1.1. Le point de vue collectif et archivistique
eDès le 19 siècle, l’évidence est installée : les archives privées constituent une
res19source indispensable pour la recherche et un bien patrimonial commun. « L’archive
change de paradigme : sans quitter l’univers de l’administration de la mémoire
publique, elle entre dans l’univers du sensible, de l’intime, du personnel, et se pare de
20leur tout nouveau prestige. » Le mouvement ne cesse depuis de se renforcer. « Le
mot mémoire est utilisé partout et beaucoup de rhétorique l’accompagne »,
consta21tent aujourd’hui Beatrice Barbalato et Albert Mingelgrün qui nous invitent aussi à
considérer « le mirage des archives ». Que nous dit cette attente pressante et à quel
22état de notre rapport à la mémoire et à l’identité correspond-elle ?
Vers 1970, la prise de conscience de l’ampleur et de la portée des mutations de tous
ordres que connaissaient les sociétés occidentales, fit le succès du terme de
patrimoine qui sortit des études notariales pour couvrir les villes et les campagnes, le
matériel puis l’immatériel cependant que les transformations à l’œuvre parmi le pay-

17 Laurent MORELLE, Usages et gestion de l’écrit en Occident, dans L’autorité de l’écrit au Moyen Âge :
eOrient-Occident, 39 Congrès de la Société des historiens médiévistes de l’enseignement supérieur public,
Paris, Éditions de la Sorbonne, 2009, pp. 117-126.
18 On sait que le sens actuel du terme de patrimoine a une histoire : André CHASTEL, La notion de
patrimoine, dans Pierre NORA, Les lieux de mémoire, 1, Paris, Gallimard, 1984. Cité à partir de l’édition
économique Quarto, Paris, Gallimard, 1997, t. 1, pp. 1433-1469. À propos de la liaison entre archives et
patrimoine : Krystof POMIAN, Les archives. Du trésor des chartes au Caran [Centre d’accueil et de recherche des
Archives Nationales], dans Pierre NORA, Les lieux de mémoire, 3, Paris, Gallimard, 1987. Cité à partir de
l’édition économique Quarto, Paris, Gallimard, 1997, t. 3, pp. 3999-4067.
19 Christine NOUGARET, Pascal ÉVEN, Historique, dans Christine NOUGARET, Pascal ÉVEN (dir.), Les
archives privées. Manuel pratique et juridique, Paris, La documentation française, 2008, p. 9 ; Philippe
ARTIÈRES, Archives personnelles. Histoire, anthropologie et sociologie, Paris, Armand Colin, 2011, pp. 143-150.
20 José-Luis DIAZ, Papier présenté le 10 juin 2011 au Séminaire Archives 19 organisé par l’Université
Paris-7, Paris-Diderot, sur le thème des « archives de l’intime » :<http://archive19.hypotheses.org/64>
21 Beatrice BARBALATO, Albert MINGELGRÜN, Notes introductives, dans Beatrice BARBALATO, Albert
MINGELGRÜN (eds), Télémaque : archiver et interpréter les témoignages autobiographiques, Louvain-la-Neuve,
Presses de l’Université de Louvain, 2012, p. 111.
22 Pierre Nora a fait de cette question le fondement de son grand projet de recherche et d’édition, Les
lieux de mémoire : Pierre NORA, Entre mémoire et histoire. La problématique des lieux, dans Pierre NORA, Les
lieux de mémoire, 1, pp. 23-43.
14 Françoise Hiraux
sage culturel favorisaient l’émergence de nouveaux métiers et la création de
nouvelles instances dédiés au patrimoine. Celui-ci tirait sa puissance symbolique de la
notion, proche mais d’ordre différent, de mémoire collective dont la grande
séduction résultait elle-même de la rencontre des courants qui avaient façonné et
habie 23taient la société démocratique du dernier tiers du 20 siècle . Un consensus très large
opposait la mémoire collective à l’histoire considérée comme une production
savante confisquée par des spécialistes en même temps qu’un instrument
d’embrigadement dont les deux guerres mondiales avaient montré l’affreuse nocivité. La
mémoire, au contraire, était réputée l’affaire de tous, ce qui la rendait vraie
puisqu’elle échappait aux pouvoirs par pétition de principe. On la voulait aussi
émancipatrice et ses racines puisaient dans le grand socle de la modernité
philosophique qui pose que l’humanité se produit elle-même et qu’elle apprend à se
connaître à travers ce parcours. Mais cette historicité, à son tour, connut bien des
évolutions et, dans les années 1970, chacun ne pouvait que constater le déclin des
anciennes solidarités au profit d’un individualisme radical qui, par réaction,
donnèrent aux collectes de témoignages des accents tout à la fois nostalgiques et
contesta24taires . Deux décennies plus tard, s’imposerait, dans un environnement globalisé, le
25paradigme de « patrimoine mondial », matériel (1992) et immatériel (2003) .
La prise en compte publique des archives personnelles a, elle aussi, une histoire faite
ede l’élargissement progressif, à partir de la fin du 19 siècle, de la reconnaissance des
documents définis comme « l’autre » des archives publiques. À présent, l’archive
26reçoit le sens le plus large et l’archiviste a le devoir – parfois inscrit dans la loi – de
traiter toutes les archives sans distinction de type ou d’origine.
L’institutionnalisation des archives privées signifia l’enclenchement d’une politique
publique de collecte et d’acquisition et le développement d’aides aux détenteurs
individuels et aux centres d’archives privées sous forme de subventions et de
partenariats liés à des actions de valorisation. La grande poussée des mémoires collectives
dans les années 1970 donna lieu à de multiples productions liées à la parole à la pre-

23 Marcel GAUCHET, L’avènement de la démocratie III. À l’épreuve des totalitarismes, 1914-1974, Paris, NRF
Gallimard, 2010, pp. 555-657 ; Étienne ANHEIM, Olivier PONCET, Fabrique des archives, fabrique de
el’histoire. Présentation, dans Revue de Synthèse, 5 série, 2004, pp. 4-10.
24 Par exemple, dans le monde francophone : Philippe ARTIÈRES, Jean-François LAÉ, op. cit., pp. 4-10,
e150-180 ; Philippe LEJEUNE, L’autobiographie en France, Paris, Armand Colin, 3 édition, 2010.
25 Le patrimoine oui. Mais quel patrimoine ?, Actes du colloque organisé à Paris, les 3 et 4 avril 2012, par la
Commission nationale française pour l’UNESCO avec la collaboration de la Maison des cultures du
monde/Centre français du patrimoine culturel immatériel, Nîmes, Acte Sud, 2012.
26 Ce principe est inscrit dans de nombreuses législations et énoncé dans la Déclaration universelle sur les
archives, approuvée par l’UNESCO le 10 novembre 2011. Texte disponible sur le site du Conseil
international des archives : <http://www.ica.org>
Les archives personnelles… une histoire culturelle et archivistique 15
mière personne, entre la collection « Terre humaine » au succès emblématique dans
27le domaine francophone , programmes de radios et de télévisions locales
ellesmêmes en plein essor, collectes testimoniales des écomusées et travail des
associations – en particulier de celles attachées à la cause des femmes – autour des récits de
vie. En quarante ans, le champ des intérêts n’a cessé de s’élargir et s’est parfois
déplacé de la considération de ce qui meurt à celle de ce qui s’est passé ; de la
découverte un peu décalée et sans grand enjeu de la vie agricole ou industrielle des
grandsparents à la volonté de savoir comment le pays a été conduit depuis 1945 dans les
28grandes mutations qui ont véritablement révolutionné la vie publique et privée .
Patrimonialisation oblige, on recueille aujourd’hui le témoignage des habitants des
barres d’immeubles que l’on détruit en interrogeant aussi les préfets et autres
directeurs d’administration qui ont planifié la création des banlieues, voici trente ou
quarante ans.
1.2. Une définition et une typologie
Il était entendu que les Journées 2012 des Archives de l’UCL s’attacheraient aux
archives personnelles, c’est-à-dire aux documents produits et conservés par des
personnes. Ces archives se distinguent des informations sur les individus (documents
administratifs, dossier médical…) aussi bien que des archives d’entreprises et
d’associations, qui sont aussi qualifiées de privées parce qu’elles n’émanent pas de la
puissance publique et sont généralement, ou originairement, détenues en des mains
privées. Plusieurs recouvrements sont donc à l’œuvre : une archive peut être privée
du fait de son producteur ou de son propriétaire ; par ailleurs, privé peut, mais ne
doit pas nécessairement, signifier personnel. Des nuances ajoutent à la complexité et
opposent public et privé selon un critère d’intention et de retentissement : « Parce
que ces gestes [d’ego-écriture] échappent à l’observateur et n’ont aucune vocation à
29faire publicité, on dit d’eux qu’ils sont privés. »
La palette des archives personnelles est très large et en développement constant,
dans un esprit qui trouve sa concrétisation, par exemple, dans la Déclaration univer-

27 Le Cheval d'orgueil de Pierre-Jakez Hélias, paru en 1975, dépassa les 500 000 exemplaires et fut traduit
en dix-huit langues.
28 Florence DESCAMPS, De la patrimonialisation de la parole à la patrimonialisation de la mémoire. Mémoires
institutionnelles mémoires de corps. Le cas des archives orales du corps préfectoral en France, dans Françoise HIRAUX
(ed.), Les archives audiovisuelles. Politiques et pratiques dans la société de l’information, Louvain-la-Neuve,
Academia Bruylant, 2009, pp. 51-68 ; Yves BOUVIER, Pauline DASSE, Jenny PIQUET, Marie-Noëlle POLINO,
Ouvrir l’archive sonore à la recherche, promouvoir son usage. Le projet « mémoire orale de l’industrie et des réseaux »,
dans Françoise HIRAUX (ed.), op. cit., pp. 191-200.
29 Philippe ARTIÈRES, Jean-François LAÉ, op. cit., p. 6.
16 Françoise Hiraux
selle sur les archives adoptée par l’UNESCO le 10 novembre 2011 qui recommande de
reconnaître comme archive tout ce qui permet de documenter l’ensemble des
domaines de l’activité humaine. L’inventaire des types d’archives privées comprend
dès lors, et évidemment, tout le champ de l’écriture à la première personne :
correspondance, journal, mémoire, dessins, photographies et toute la gamme des
productions dites d’amateur – qui inclut les blogs ainsi que les innombrables clichés, vidéos,
30musiques… postés sur la toile. Il inclut les documents de famille compris comme
tout ce que l’on a souci de conserver du fait de son appartenance familiale et des
sentiments qui s’y attachent : avis de mariage, de baptême ou de décès, carnets
scolaires, coupures de journaux… et s’étend, non sans contestation juridique, aux
œuvres de l’esprit et aux traces du travail intellectuel tels que les collections de notes
31et de papiers, voire la bibliothèque des chercheurs .
En réalité, il existe plusieurs acceptions de la notion d’archives personnelles et
plusieurs typologies. Une des sources décisives de leurs divergences réside dans le fait
que leurs auteurs puisent ou non leur réflexion dans une culture juridique et
appartiennent ou pas à des structures publiques d’archives.
1.3. Quelques questions
Privé consonne avec propriété et soulève la question juridique des droits afférents.
Les conflits à cet égard se multiplient et nous interrogent quant à la façon de
respecter, à la fois, le droit à l’information de chacun et la propriété des ayant-droit ce qui
soulève à son tour d’autres questions comme le droit d’auteur et la protection des
œuvres. Tout cela s’articule à des dimensions très concrètes : Où déposer les
archives ? Dans quel cadre en communiquer et valoriser le contenu ? Comment
satisfaire aux droits de chaque partie ? Les conflits autour des archives de Roland
32Barthes en fournissent une illustration exemplaire , mais les choses peuvent aussi

30 Certains auteurs recommandent toutefois de distinguer archives personnelles et archives familiales.
Mais le manuel des Archives de France articule les deux types : Claire SIBILLE, Magali LACOUSSE, Le
traitement des archives privées, dans Christine NOUGARET et Pascal ÉVEN (dir.), Les archives privées,
pp. 126-128, en les rassemblant, il est vrai, dans la catégorie des archives privées.
31 Thérèse CHARMASSON, Archives scientifiques ou archives des sciences : des sources pour l’histoire, dans La revue
pour l’histoire du CNRS, 14, 2006, mis en ligne le 3 mai 2008 : <http://histoire-cnrs.revues.org/1790>
32 Pierre Assouline a présenté l’affaire. « En 1996, Michel Salzedo, ayant droit de l’œuvre de Roland
Barthes, confie en dépôt le fonds d’archives de son frère à l’IMEC (Institut Mémoires de l’Édition
contemporaine). Et au début de l’été 2010, il prend soudainement l’initiative de l’en retirer pour en faire
don à la BnF (Bibliothèque Nationale de France). À l’IMEC, […] on s’explique d’autant moins cette
décision que le fonds Barthes avait été mis en valeur (inventaire, classement, communication,
expositions, publications de cours au Collège de France en coédition avec Le Seuil…). Alors ? Michel Salzedo
fait valoir que, lorsqu’il a fait ce dépôt, l’IMEC se trouvait au cœur de Paris […] et que depuis, il s’est
installé à l’abbaye d’Ardenne, en rase campagne, tout près de Caen. Michel Salzedo a eu […] le senti-

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très bien se passer comme on le voit dans la collaboration entre les Archives
litté33raires suisses et le Centre Robert Walser .
Les frontières sont parfois indécises entre privé et public comme on le voit,
notamment, dans le cas des papiers des hommes et des femmes politiques, des militants et
des responsables d’associations. Plus que leur propriété, c’est l’accès à ces archives
qui est aujourd’hui en jeu alors que la loi pose une exigence de transparence de la vie
34politique et publique . Ceci nous rappelle l’importance des cultures ou des traditions
archivistiques et il est intéressant de lire sous ce rapport les angles de vue différents
35sous lesquels on aborde les papiers des chercheurs en France et au Québec .
Privé renvoie aussi à respect de la vie privée, une « notion [qui] concerne aussi bien
la vie privée du producteur du fonds que celle de tiers cités ou apparaissant dans le
36fonds d’archives » . Le droit de chacun au respect de la vie privée inscrit dans de
nombreuses législations détermine un ensemble de prescrits relatifs à la création,
l’accès et l’exploitation de documents touchant aux personnes, tout en définissant
aussi les limites au respect de la vie privée. L’application de ces principes se heurte à
beaucoup d’obstacles dont le moindre n’est pas l’enchevêtrement de réalités
antagonistes ou paradoxales lorsque, par exemple, des enregistrements illégaux sont reçus
37en justice .
Ces dernières années les juristes se sont, quant à eux, saisis de la problématique des
menaces profilées à l’encontre du droit à l’oubli que contient potentiellement la
consultation des informations liés aux usages du web. « Nous voulons soutenir que l’une
des conditions nécessaires à l’épanouissement de l’autonomie individuelle est, pour
l’individu, la possibilité d’envisager son existence non pas comme la confirmation ou
la répétition de ses propres traces mais comme la possibilité de changer de toute,

ment d’être en quelque sorte dépossédé de ce fonds si précieux. Mais là n’est pas son principal
grief : “Le plus important, c’est la pérennité. L’IMEC est une institution privée qui ne peut offrir dans la durée la sécurité
de la BnF où c’est très professionnel, sérieux, universitaire”. On imagine que l’argument est irrecevable vu de
l’IMEC […]. » : <http://passouline.blog.lemonde.fr/2010/07/10/roland-barthes-fait-ses-cartons/>
33 Lucas MARCO, Magnus WIELAND, Archiva(a)rischer Brückenschlag oder : eine weitere Verbindung über die
Aare, dans Arbido, 1, février 2013, pp. 27-29.
34 François BURGY, La valorisation des archives comme enjeu de la démocratie, dans Françoise HIRAUX,
Françoise MIRGUET (eds), La valorisation des archives. Une mission, des motivations, des modalités, des collaborations,
Louvain-la-Neuve, Academia 2012, pp. 178-180 ; Andreas KELLERHALS, La constitution du patrimoine
archivistique revisitée. Impulsions (auto)critiques en guise d’introduction, dans Constitution des archives. Partager la
responsabilité et garantir la transparence, Arbido, 3, septembre 2007, pp. 15-23.
35 Jean-Marie YANTE, op. cit., p. 65.
36 Christine NOUGARET, Accès et valorisation, dans Christine NOUGARET, Pascal ÉVEN (dir.), op. cit.,
p. 156.
37 Stéphanie MARTEAU, La preuve par le son, dans M, Magazine du Monde, 26 janvier 2013, pp. 15-16.
18 Françoise Hiraux
d’explorer des modes de vie et façon d’être nouveaux, en un mot d’aller où on ne
l’attend pas. C’est bien ce “droit à une seconde chance”, la possibilité de
recommencer à zéro […] qu’il importe de restaurer ou de préserver non seulement pour des
personnes ayant purgé une peine criminelle, mais pour l’ensemble de la population
38 dès lors qu’augmente la capacité de mémoire digitale. » Le débat s’élargit ensuite à
la réutilisation et à la commercialisation des données et déclencha un travail législatif
et réglementaire lequel, à son tour, ouvre aujourd’hui de nouvelles questions. Le
27 février 2013, l’Association des archivistes français a ainsi fait connaître son
inquiétude devant les mesures d’anonymisation et de destruction des données
personnelles qu’envisagent la Commission européenne et le Parlement européen pour
préserver les citoyens face à l’exploitation qu’en font, potentiellement et réellement,
les grands opérateurs du web : « Au nom du droit à l’oubli, quel patrimoine pour
39l’Europe de demain ? » Certes, les documents concernés ne sont précisément pas
ceux que nous avons voulu recouvrir du terme générique d’archives personnelles
lors de nos Journées d’avril 2012 et il faut soigneusement éviter de les confondre
pour mener une réflexion utile. Un fait demeure, massif et puissant : les archives
sont comprises dans un univers marchand. La pertinence de leur valeur
patrimoniale, leur importance pour la connaissance, leur nécessité pour la vie sociale,
économique et technique, ne seront défendues valablement qu’au prix de regarder cette
réalité en face.
La définition en creux de l’archive privée et personnelle par distinction de l’archive
publique instaure quelquefois une hiérarchie qui la déprécie. Le producteur n’est pas
en cause ici ; le propriétaire l’est parfois un peu, du moins dans des pays de forte
tradition étatique. Mais ce qui joue avant tout réside dans les possibilités plus ou
moins accomplies de les classer et les décrire en toute rigueur. Les communications
40 41de Jean-Marie Yante et de Christian Hottin apportent deux éclairages intéressants
sur cette réalité de la pratique archivistique.
Le privé est-il ce qu’il importe à tout prix de transformer en bien public ? Christian
Hottin, Yann Pottin et d’autres s’interrogent sur la part éventuelle de prédation que

38 Antoinette ROUVROY, Réinventer l’art d’oublier et de se faire oublier dans la société de l’information ?, dans
Stéphanie LACOUR, La sécurité de l’individu numérisé. Réflexions prospectives et internationales, Paris,
L’Harmattan, 2008, p. 253.
39 <http://www.archivistes.org/Au-nom-du-droit-a-l-oubli-quel>
40 Jean-Marie YANTE, op. cit., pp. 61-70.
41 Christian HOTTIN, Enquêtes sur la collecte. Synthèse des approches archivistiques et ethnographiques, infra,
pp. 71-87.
Les archives personnelles… une histoire culturelle et archivistique 19
recèle à leur insu et à leur corps défendant la collecte des archives privées que
42mènent les archivistes dans l’exercice le plus strict de leur mission .
À quelles conditions et sous quel rapport, la parole d’une personne peut-elle devenir
le patrimoine des autres ? Que devient ce qui passe aux archives ? L’écriture de soi
ne relève ni de l’ordre chronologique ni de l’ordre logique ; son moteur est
l’interrogation et non l’enquête ; elle n’atteint pas la réalité, mais la vérité intérieure
43de son auteur . Philippe Lejeune proclame, en toute connaissance de cause : « Je ne
44suis pas une source. » La mutation conceptuelle qui accompagne l’entrée d’une
trace personnelle dans une structure qui n’est pas celle que son producteur lui avait
d’abord ménagée implique une perte qui interroge le rapport à la parole et au
témoignage autobiographique en dehors de l’intimité de confidence et lorsque le récit se
fait document au profit de tiers imprécisés et par le truchement de médiateurs.
2. Le traitement des archives personnelles. Quelques dimensions
Les archives publiques et des centres d’archives privées se préoccupent aujourd’hui
de l’acquisition, de la conservation et de la valorisation des archives personnelles. Si
les grands principes archivistiques attachés à ces fonctions sont de rigueur, la
dissémination de l’information, l’absence de procédures standardisées de versement ou
d’acquisition, l’intervention de données particulières (au sens propre) dans
l’évaluation, le tri et la description et le poids important du droit de propriété et du droit
d’auteur imposent bien des nuances.
2.1. L’acquisition, la conservation et la description
En matière de documents personnels, la collecte sous toutes ses formes (par achat,
don, dépôt, legs, échange…) est la pierre de touche de l’exercice des responsabilités
des archivistes et des archives. Toute la littérature, dans l’ensemble des cultures
archivistiques, y insiste.
Deux attitudes coexistent. La première confère aux archives publiques la mission de
conserver les documents personnels au nom de leur responsabilité universelle. La
seconde privilégie la conservation particulière par les individus, les familles ou les
centres privés. Leurs implicites diffèrent et, si l’une évoque le risque de balkanisation
des archives et met en exergue la vocation sacrée des dépôts publics, l’autre plaide

42 Christian HOTTIN, op. cit., pp. 72-88.
43 C’est ce que, chacun selon leur approche, les philosophes, les psychologues et les sociologues
désignent par les termes de « monde ambiant », de « monde pour », de « monde existentiel ».
44 Philippe LEJEUNE, Je ne suis pas une source. Entretien avec Philippe Lejeune, dans Sociétés et représentations,
o2002/1, n 13, pp. 87-99.
20 Françoise Hiraux
les vertus du proche et du « mieux connaissant ». Mais on assiste aussi à la montée
en puissance d’une troisième voie, faite de collaborations, d’organisation des
complémentarités, de partage des responsabilités et de coordination des tâches, dans la
visée de répondre à la fois à l’explosion documentaire, à la définition très large et
très exhaustive que l’on donne aujourd’hui à la notion d’archive et aux missions
45mémorielles dont les sociétés investissent les archivistes . La loi et les mandats
institutionnels précisent les responsabilités des établissements d’archives publiques et
46préconisent les collaborations .
La loi fédérale suisse met en avant la notion de « politique de mémoire de la vie
privée » qui est sans doute celle la plus à même de relier les établissements d’archives et
47les documents personnels .
Elle recommande ensuite – comme bien d’autres – de coordonner tout ce qui sera
entrepris afin d’atteindre réellement à cette politique. Que signifie et implique cette
coordination ? Elle comprend un volant archivistique déterminant : les politiques
d’établissement, des répartitions motivées entre archives d’intérêt national et local,
des règles et des préconisations pour le recueil des archives de personnalités de
stature publique, l’éclairement des choix des donateurs, des contraintes budgétaires, le
fait que les archives ne sont pas les seules institutions patrimoniales et le profit qu’il
48 49y a de travailler en réseau , la réflexion archivistique n’étant pas de trop . Mais elle
concerne aussi tout ce qui contribuera à ce que « la constitution des fonds constitue
50un tout cohérent fait de liberté et de devoir » ; c’est pourquoi elle accordera le plus
grand prix au sens de cette patrimonialisation, sans lequel l’acquiescement libre à ce
devoir ne pourrait être consenti ni par les particuliers ni même par les archivistes.

45 La réflexion ouverte en Suisse il y a quelques années sur la question de l’Überslieferungsbildung ou
« constitution du patrimoine » en problématise les tenants et les aboutissements. L’Association des
archivistes suisses et Bibliothèque Information Suisse lui ont consacré un dossier : Constitution des
archives. Partager la responsabilité et garantir la transparence, Arbido, 3, septembre 2007.
46 Quelques exemples du domaine francophone : en Suisse, l’Article 17 de la loi fédérale sur l’archivage
du 26 juin 1998 ; en France, le Décret n° 2009-1126 du 17 septembre 2009 modifiant le décret
on 79-1040 du 3 décembre 1979 relatif à la sauvegarde des archives privées présentant du point de vue
de l'Histoire un intérêt public ; au Québec, la loi sur les archives de décembre 1983, chapitres 21-28.
47 Miriam SHERGOLD, Ich, Claude, Mensch und Bestand. Privatearchive in Schweizerischen Bundesarchiv, dans
Arbido, 1, février 2013, pp. 20-22.
48 Diane BAILLARGERON, Les réseaux d’acquisition d’archives privées au Québec, infra, pp. 102-106 ; Carol
COUTURE, Quelques aspects de la politique et des actions de Bibliothèque et Archives nationales du Québec en matière
d’archives personnelles. Pour un reflet de vie à l’abri de l’oubli, infra, pp. 107-115.
49 Georg SCHLATTER, Theorie und Praxis am Beispiel der Bircher-Benner Bestände, dans Arbido, 1, février 2013,
pp. 51-52.
50 Miriam SHERGOLD, op. cit.

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