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Les assistantes sociales au temps de Vichy

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174 pages
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Ajouté le : 01 janvier 1995
Lecture(s) : 126
EAN13 : 9782296298071
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Les assistantes sociales au temps de Vichy

@ L'Harmattan, 1995 ISBN: 2-7384-2996-3

Armelle MABON-FALL

Les assistantes sociales au temps de Vichy
Du silence à l'oubli

Éditions L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

A Marie-Thérèse Jouannet et Hugo Zaraté

REMERCIEMENTS

Je tiens à exprimer toute ma gratitude aux femmes qui ont accepté d'évoquer ces moments de leur vie. Sans elles, ce livre n'aurait pu voir le jour. Je remercie vivement Armand Cosson pour m'avoir guidée dans les méandres de l'Histoire. Yadresse ma profonde sympathie à Dominique Chabin, Marie-Claude Grancher, Régis Thiébaud et Régine Fézaï, soutiens fidèles dans les moments difficiles. Yexprime ma reconnaissance à la FNDIRP pour m'avoir décerné le deuxième prix Marcel Paul en 1993. Je tiens à remercier également Marie-Hélène Pagnerre, Nathalie ButezGirka et Bernadette Concessa pour leurs ultimes conseils. Je dois aussi des excuses à mes parents, ma famille, mes amis, à Seydou et notre fille Awalice à qui j'ai volé du temps pour achever ce travail.

PRÉFACE

Le livre de Madame MABON-FALL "Les assistantes sociales au temps de Vichy, du silence à l'oubli" vient combler une lacune. On ne savait rien, ou si peu, du rôle des assistantes sociales dans les drames humains de la Deuxième guerre mondiale, en France tout au moins. Et voici, qu'exploitant des sources et une documentation jusqu'ici méconnues, Armelle MABONFALL nous révèle le rôle de ces femmes côtoyant le malheur et prenant parti, choisissant leur camp, celui de la résistance pour la dignité de l'homme. Ce rôle jusqu'ici oublié, nous est montré concrètement, à partir d'exemples précis. L'action de ces femmes, dont l'engouement personnel relève de leur seule conscience, se place au cœur d'un univers d'hostilité et plus encore d'indifférence. On les voit aller droit leur chemin, sans le moindre bruit, dans la plus extrême discrétion, dans l'obscurité. Cette action discrète jusqu'à la rendre invisible n'en est pas moins efficace puisqu'au terme des vies humaines sont sauvées. Tout le mérite de Madame MABON-FALL est là : avoir su révéler l'action cachée de ces femmes et leur avoir, pour nous, donné ici la parole. Car l'histoire n'est pas faite que d'actes connus et visibles. Elle est aussi construite, au jour le jour, dans la vie quotidienne, par des hommes et des femmes qui agissent à leur place, sans le crier et sans que personne ne le remarque.
En un temps, où la plus élémentaire dignité fut remise fondamentalement en cause en application de théories racistes orchestrées par une propagande habile, tenace, utilisant pertinemment les moyens modérés de communication -presse -photographies cinéma - la vie et l'action engagée

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de ces assistantes sociales, de ces femmes pas tout à fait ordinaires nous
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sont montrées en toute simplicité. C'est l'histoire de leur destin qui revit dans ce livre, de cet héroïsme au quotidien. Souhaitons que ce livre sorte enfin du silence et de l'oubli, l'histoire de ces admirables assistantes sociales au temps de Vichy.

Jules MAURIN Président de l'Université Paul Valéry Montpellier

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AVANT-PROPOS

Amadou Hampâte Bâ, un sage africain partisan des traditions orales, disait: "Un vieillard qui meurt est une bibliothèque qui brûle" ; il nous montre ainsi l'urgence à recueillir les témoignages de ceux qui ont vécu des époques intenses et tragiques comme la Seconde guerre mondiale. Parce que ces cinq années de conflit ont imprégné notre mémoire collective avec des images fidèles ou tronquées, une rétrospective historique d'un groupe comme celui des assistantes sociales s'impose, car nul n'est à l'abri des distorsions qui ont pu exister. Toute mémoire historique d'un groupe revêt une importance significative car elle l'aide à renforcer son identité et à assurer sa permanence1. Pour ce voyage dans l'Histoire, nous avons recherché les sources d'information auprès de femmes diplômées et non diplômées qui ont traversé la guerre dans des services sociaux officiels et clandestins ou dans des mouvements de solidarité et d'entraide. Au commencement de cette recherche, nous souhaitions concentrer ce travail sur la Résistance (services sociaux clandestins et assistantes sociales résistantes). Cette restriction ainsi posée préfigurait nos préjugés à l'égard des assistantes sociales "certifiées par les autorités de Vichy". Une remise en question s'est avérée indispensable pour mieux comprendre l'ambiguïté qui entoure le "social". Les relations mouvantes entre le passé, si difficile à assumer, et le présent imposent le souvenir afin de garantir sa transmission sereine et lucide. Dès les premières informations recueillies, nous avons perçu l'ambivalence qui pouvait exister entre le service social officiel et la Résistance. Aussi, il nous a semblé judicieux de ne pas limiter le champ de la recherche à la
1 F. Raphaël, "Le travail de la mémoire et les limites de l'histoire orale", Annales Civilisations, n° 1, janvierlfévrier 1980, p. 127. Économies, Sociétés,

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Résistance préalablement admise, mais d'élargir l'investigation aux professionnelles travaillant au sein des organismes officiels en insistant sur leurs actions concrètes. Aussi, avant de pouvoir rencontrer ces femmes anonymes et sans-grade, il a fallu réfléchir au "comment" les retrouver. Le hasard des rencontres (un documentaliste du ministère des Anciens Combattants) ou une intuition (le contact téléphonique avec Mademoiselle Crapuchet - assistante sociale retraitée) ont contribué à retrouver les traces de ces "informateurs" qui nous ont par la suite transmis les coordonnées d'autres personnes. Ainsi s'est constituée une "chaîne du souvenir". Accepter d'évoquer des moments d'une existence à une inconnue, surtout lorsqu'ils font surgir des souffrances, demande un certain courage et sans doute aussi un intérêt pour la question abordée. La plupart d'entre elles ne s'étaient jamais exprimées sur ce sujet et ont accepté plus facilement l'entretien parce que nous étions collègues. Les assistantes sociales des services sociaux officiels, après avoir douté de l'intérêt de leur témoignage, étaient satisfaites de pouvoir dire enfin ce qu'elles avaient réellement fait. Les résistantes des services sociaux clandestins, bien que parfois citées dans des ouvrages traitant de la Résistance, ont apprécié cette approche spécifique à leur fonction. TI existe une différence fondamentale entre ces deux groupes de femmes car elles n'ont pas vécu la guerre et l'après-guerre de la même manière. Les mises en perspectives sont différentes selon qu'on se perçoit comme des spectateurs anonymes ou comme des acteurs mêlés de près à des événements importants 1 Elles ne détiennent pas la même épaisseur historique d'où cette réserve plus importante rencontrée chez les assistantes sociales officielles. Parce qu'elles étaient femmes, les résistantes ont été moins forgées par l'esprit de "héros" qui habille tant de responsables masculins de la Résistance; il n'en demeure pas moins qu'elles possèdent une étoffe qui rend leur récit événementiel et collectif. L'historien travaille avant tout sur des documents bruts, mais la présence des témoins ayant réellement vécu cette histoire proche est un atout considérable. La teneur de leurs récits est différente des écrits considérés comme vérité. Elle apporte une sensibilité que nous ne trouvons pas à travers les écrits d'archives mais sans doute conciliable avec une démarche scientifique. Les témoignages ont été recueillis cinquante années après ces événements controversés; l'usure du temps et l'évolution des opinions peuvent biaiser les souvenirs. Aussi, nous ne pouvons pas faire abstraction des
1 D. Veillon, Table ronde du 20 juin 1986, "Que&ions à l'Histoire orale", Cahiers 1987,p.63. de l'IHTP, n° 4, juin

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sources écrites. Elles corroborent souvent les enquêtes orales alors que les témoignages enrichissent les archives.
La difficulté d'accéder aux documents écrits a, par contrecoup, accru le poids des témoignages. Dans la reconstruction du passé, l'historien et le témoin ont formé souvent un couple inséparable. On peut même affirmer que l'étude de la Deuxième guerre mondiale, en France comme ailleurs, a inauguré un nouveau type de relations entre la mémoire savante, d'un côté, et la mémoire individuelle ou la mémoire associative de l'autre 1.

Mais cette forme de reconstruction du passé, basée principalement sur les recueils de témoignages, est réfutée par Daniel Cordier dont la démarche se veut hors de toute histoire orale 2. Cette critique est formulée essentiellement pour les écritures de l'histoire politique et militaire où la précision a beaucoup d'importance. Néanmoins, les témoignages des résistants de la base et plus encore des anonymes retrouvent, pour Daniel Cordier, une vertu esthétique:
Parce que tout à coup, quelqu'un vous parle et à travers 20 ans, 30 ans, 40 ans, c'est le passé qui resurgit dans sa fraîcheur. Que ce passé soit exact ou pas n'a aucune importance, c'est le ton de la voix qui compte [...] Je crois qu'il est capable de restituer un climat, une atmosphère qui sera très vivante3

Les évocations des ambiances, des états d'esprit sont beaucoup plus discemables chez les assistantes sociales non résistantes parce qu'elles étaient touchées et imprégnées dans leur isolement par ces atmosphères délétères. La confrontation entre témoins et historiens est devenue un nouvel outil qui participe au renouvellement d'un discours parfois sommaire. D'autre part, la jonction entre archives écrites et histoire orale permet de dépasser le cadre individuel des récits de vie en visualisant les normes d'un groupe qui révèlent, au-delà de ses aspects visibles, une réalité secrète et une crypto-culture d'où ce décalage entre les théories officielles et la pratique réelle des professionnelles. Mais il faut également nous interroger sans relâche sur les risques de déviation d'une mémoire collective où toute exaltation inconsidérée nuirait à la qualité et à l'impartialité. Le caractère austère d'une méthodologie n'annihile pas les émotions que peut ressentir "l'enquêteur" en découvrant les témoins et leur histoire. D'autant
1 H. Rousso, Le syndrome de Vichy 1944 - 198..., Paris, Le Seuil, 1987, p. 279. 2 D. Cordier, Jean Moulin L'inconnu du Panthéon, tome 1, Paris, JC Lattès, 1989, p. 294. 3 D. Cordier, Table ronde du 20 juin 1986, "Questions à l'HThtoire orale", op. cité, p. 74.

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que celui-ci est avant tout un travailleur social qui s'est intéressé à la Résistance pour comprendre l'ostracisme qui frappait sa profession. Ces récits poignants nous rappellent constamment tout le respect que nous devons déployer dans le traitement de ces informations si généreusement transmises.

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INTRODUCTION

En 1939, service social et assistante sociale ne sont en réalité que des mots nouveaux pour exprimer une chose vieille comme le monde car la notion d'entraide est apparue dès les premiers âges de l'humanité et dans toute civilisation. Avec l'industrialisation à la fin du siècle dernier, les conditions de vie économiques, sociales et familiales ont subi des transformations du fait notamment de l'exode rural. La simple volonté d'aider ceux qui étaient en mal d'adaptation, les différentes lois de protection et les institutions charitables ne suffisaient pas à compenser les effets nocifs de cette ère nouvelle et c'est là que commence le rôle du travail social. Les premiers signes de professionnalisation sont apparus avec le souci d'apporter une formation pour comprendre les causes de l'indigence. Le passage des œuvres aux actions plus concertées et donc plus professionnelles date d'avant la Première guerre mondiale et c'est dans cette optique que travailleront les animateurs du mouvement des Settlements de Londres dès 1873. En 1897, Mary Richemond se préoccupe de la création à New York d'une école de "Philanthropie appliquée" qui favorisera l'apparition de l'enseignement du service social en 1903 dans les universités de Chicago et de Liverpooll. Au même moment s'organise, sous l'égide du Docteur Cabot, le premier service social à l'hôpital de Boston. Quelques années auparavant, dans cette même ville des USA, les prémices d'un service social auprès des tribunaux d'enfants étaient nées de même que la profession d'infirmièrevisiteuse est également à l'origine du service social dont la célèbre Florence Nightingale fut un des précurseurs 2
1 M -H. de Bousquet, Le service social, Quesais-je?nO 1173, Paris, PUF, 1965,p. 12. 2 M Riquet, Origines et caractères des services sociaux, Paris, Desclée de Brouwer, 1941, p. 12.

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Ces différents mouvements inspirèrent des hommes et des femmes en France, soucieux d'organiser les œuvres charitables. Marc Sangnier lancera le mouvement "le Sillon" en 1899 d'où prirent naissance quelques années plus tard les "Maisons Sociales" avec Apolline de Gourlet, Marie-Jeanne Bassot, Mère Mercédès Le Fer. Robert Garric, animateur d'un mouvement catholique, les "Équipes Sociales", y participa avant de devenir Commissaire général du Secours National. "Le Sillon" fera apparaître un courant moderniste de la pensée sociale, "être avec le peuple" ainsi que la manifestation d'un féminisme catholique. D'abord approuvées par la hiérarchie catholique, ces attitudes furent condamnées par Pie X en 1910, mais la volonté de former et d'organiser un travail social ne disparaîtra pas. Dès 1911, l'École normale sociale est créée et dirigée par Andrée Butillard puis en 1913, le Pasteur Paul Doumergue fonde l'École pratique de service social. A cette époque, la formation médicale était importante car ces nouvelles professionnelles devaient concourir à la lutte contre la tuberculose. Le 18 février 1914, était créée l'Association des infirmières-visiteuses de France alors qu'éclate la Première guerre mondiale. La reconnaissance, le développement, les modifications de certaines professions peuvent être liés aux situations de guerre. En France, le travail social après la guerre 14-18 verra naître une nouvelle orientation. Avec l'apparition des surintendantes d'usine en 1917, dont la tâche initiale consistait à veiller sur les femmes travaillant dans les usines d'armement, le travail social revêt une autre forme que la simple assistance en cas de misère et de maladie. L'initiative en revient à Mademoiselle de Montmort de l'Association des infirmières-visiteuses inspirée par les "Superintendents" des industries anglaises. Quelques responsables d'œuvres s'y associèrent. L'Association des surintendantes fut reconnue d'utilité publique. Le modernisme social des "Maisons sociales" fera place à une forme de paternalisme d'autant que ces pionniers sont issus pour la plupart des milieux aisés. Les années 20 seront fertiles en création de services: en 1920, Madame Getting fonde un service social à l'hôpital des Enfants malades sur le modèle proposé par le Docteur Cabot, puis en 1922, sous l'égide de Ysabel de Hurtado, le "Comité national de l'enfance" constitue dans chaque département un organisme chargé de la protection maternelle et infantile rassemblant les initiatives privées. En 1923, Marie- Thérèse Vieillot revenant d'un séjour aux États-Unis, crée le premier service social auprès des tribunaux pour enfants I. Juillet 1928 fut une grande date pour le service social à l'occasion de la première Conférence internationale de service social où les efforts publics et
I D. Le.nain et G.-M. Salomœ, lü-H, 1988,p. 417. "Une pirnnière du service social: Marie-Thérèse Vieillot", Vie sociale, n°

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privés de l'assistance se sont côtoyés. L'entre-deux-guerres aura été l'apogée des initiatives privées en matière d'aide. Au début des années 20 ont été institués les diplômes d'infirmièrehospitalière, d'infirmière-visiteuse de l'enfance et d'infirmière-visiteuse de la tuberculose. TIa fallu attendre le 12 janvier 1932 pour que soit créé un brevet de capacité professionnelle d'assistant social. Par décret du 18 février 1938, les infirmières-visiteuses sont devenues automatiquement et officiellement assistantes sociales. Par ailleurs, il existait des écoles privées qui, en deux ans, préparaient à un diplôme "d'école" d'assistante sociale. La fondatrice et présidente de l'Union catholique des services de santé (UCSS), Marie de Liron d'Airoles encourage ses collègues à suivre la voie tracée par l'influence de l'église catholique notamment le célibat et le port de l'uniforme. Comparées à Marie-Jeanne Bassot qui s'opposa violemment à sa famille pour poursuivre le combat social qu'elle s'était fixée, elles affichent une relative soumission. La majorité des assistantes sociales se regroupent au sein de l'Association des travailleuses sociales créée en 1922 dont le but était de lutter contre leur isolement et d'améliorer la qualité technique de leur intervention. En 1938, on compte environ un millier d'adhérentes; le secrétariat était assuré, à partir de 1936, par Mademoiselle Hardouin qui fut conseillère municipale de Paris sous le gouvernement de Vichy. L'UCSS, qui deviendra en 1933 l'Union catholique des services de santé et des services sociaux, comptait plus de 11000 adhérentes en 19341. Ces créatrices ont été des porte-parole du service social et ont largement contribué à son développement. Leur forte personnalité leur a permis d'innover, de créer et de se faire entendre des pouvoirs publics. Alors qu'éclate le deuxième conflit mondial, de par leur rôle auprès des familles, les assistantes sociales deviendront les témoins privilégiés d'une doctrine d'État basée sur les vertus de la famille. Cinquante années après la Libération, cette période difficile de notre histoire semble encore nous hanter. Bien que des préjugés et des silences gênés persistent, les chapes de plomb qui ont entouré cette époque confuse s'envolent peu à peu permettant une compréhension plus juste de notre histoire contemporaine. Nous vivons des conséquences de la guerre 39-45 sans qu'elles soient toutes formulées ni explicitées. Le temps s'est suffisamment écoulé pour relater l'indicible et se débarrasser petit à petit des multiples refoulements.

1 R.-H. Guerrand 1978,p.107.

et M-A

Rupp, Brève histoire du service social en France 1896-1976,

Toulouse,

l'rivat,

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