Les assistantes sociales dans la tourmente

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Si la France des années trente connaît une grave crise morale, elle n'en tentera pas moins d'assurer la protection, économique et sociale, de ses nationaux et ressortissants. La création - en 1932 - du diplôme d'Etat d'assistante de service social, plaide en effet en ce sens. Puis viendra la guerre, bientôt suivie de la défaite. Alors sonnera l'heure du Secours national, décidé à "revisiter", la notion de centre social. Unions, corporations et syndicats s'investiront dans la recherche d'un statut spécifique aux Assisantes sociales. La Loi du 8 avril 1946, relative à l'exercice des professions d'assistantes ou d'auxiliaires de service social, s'efforcera de donner une règlementation générale à cette véritable "mission" de service public.
Publié le : mardi 1 juillet 2003
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EAN13 : 9782296330801
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LES ASSISTANTES SOCIALES DANS LA TOURMENTE
1939-1946

cg L'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-4893-7

Cyril LE TALLEC

LES ASSISTANTES

SOCIALES

DANS LA TOURMENTE 1939-1946

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

INTRODUCTION

Avant la Seconde guerre mondiale, on n'évoquait pas systématiquement "le métier d'Assistante sociale", mais bien plus fréquemment l'adhésion à une vocation, à un engagement (ou même à une mission d'apostolat) nécessitant une intelligence, un jugement et un dévouement placés "au-dessus de la moyenne". Telle était, par exemple, l'analyse - alors très largement partagée - du pasteur Paul Doumergue, le fondateur de l'Ecole pratique de service social. On promouvait ainsi, en parallèle, l'image idéale d'une "famille normalement constituée, de celles dont les éléments paraissent normaux: bon ménage, bien assorti, de même race, sain, de bonne moralité, avec un salaire suffisant quoique strict, et des habitudes d'ordre et d'économie (1)". Puis viendra la débâcle, la défaite et l'Armistice. Et, surtout, Vichy. L'écrivain "du terroir" Daniel Halévy, devenu l'un des thuriféraires du Maréchal, devait préciser immédiatement que lorsque "le père travaille et quand la mère tient sa maison, me dit un inspecteur qui connaît les foyers, la misère est évitée. Quand la mère est négligente, les allocations fondent dans ses mains et la misère est là (2)". L'assistante de service social apparaît alors comme un des facteurs essentiels du quadrillage de la société voulu par le Maréchal, aux valeurs par ailleurs passéistes et souvent vagues. En juin 1941, une revue intitulée La Femme dans la vie sociale assurait de plus que "par son sens familial inné, la femme a en effet une intuition du sens social qui lui fait apporter dans sa collaboration avec les services publics des vues sociales enrichissantes" ! En septembre de cette même année, ce sera au tour du journal Le Temps de dresser une liste des carrières "spécialement ouvertes" aux jeunes filles diplômées: en tête figurent les professionnelles de l'enseignement féminin, puis les infirmières et, bien sûr, les assistantes sociales (3). Ce même

mois, l'hebdomadaire Jeunesse ouvrait encore sa première page sur un titre volontiers racoleur: "Jeunes filles, une passionnante carrière s'offre à vous: celle d'Assistante sociale". Car, en effet, "la profession ne peut être que réservée aux femmes". Il s'agit, ici, de jeunes femmes déjà mûres, car "l'on réunit en général beaucoup plus ces qualités à 30 ou 35 ans qu'à 18 (...). Vous avez devant vous, larges comme l'horizon et généreux comme le ciel, des buts multiples à atteindre, tous plus beaux, plus vrais, plus utiles, plus nobles les uns que les autres, car il est le métier féminin type (4)". Cependant, le nombre des assistantes de service social diplômées d'Etat étant notoirement insuffisant, des organismes publics ou privés s'étaient vu contraints, durant "la drôle de guerre" puis surtout sous l'Occupation, de recruter des volontaires jugées aptes à remplir une mission d'assistance sociale et de répondre, ainsi, aux besoins pressants du public. Les improvisations du Secours national constituant, alors, un des exemples parmi les plus caractéristiques de cette volonté effrénée de renforcer le maillage social (et politique) de l'Hexagone... De même, au fond d'une nuit qui pouvait parfois paraître sans fin, la France Libre du général de Gaulle, et les partis et mouvements de la Résistance, avaient également formé, ou simplement engagé, leur propre personnel social. On assiste donc, dès avant la libération totale du territoire français, lequel se trouve alors au bord d'une terrible faillite humaine (5), à une multiplication incontrôlable du nombre de non-diplômées occupant concrètement des fonctions d'assistantes. Le besoin pressant de secours avait ainsi incité de nombreuses femmes, qui n'en avaient cependant parfois ni la formation ni même la vocation, à s'engager dans les services sociaux. Notre seul propos est d'établir ici un premier inventaire, fut-il incomplet, des très nombreuses, et très diverses, formations civiles (et parfois même militaires) ayant eu à employer des assistantes de service social diplômées d'Etat (6)... ou des auxiliaires aux statuts sans cesse controversés. Il s'agissait donc bien, dans le cadre de ce "précis", de retenir les structures et non pas les motivations. Le paléontologiste reconstitue ainsi le physique d'une espèce donnée bien avant d'en explorer le 8

psychisme... Nous avons, dans cette perspective, choisi pour sources principales les documents d'époque, c'est-à-dire avant tout les règlements, lois, brochures, tracts, mémoires inédits et même coupures de presse (reflets cependant imparfaits d'un lectorat parfois versatile). Le dépouillement d'années complètes du Journal officiel ou de ses avatars, rarement explorés en ce qui concerne l'étude du Service social, pouvant, également, étayer notre propos. En effet, les témoignages humains se raréfient et les reportages photographiques d'époque demeurent de l'ordre de l'exception (l'occupant allemand interdisait, par exempl_e,toute prise de vue en extérieur I). Bien entendu, beaucoup reste encore à écrire sur cette époque qui figure parmi les plus mal connues de notre histoire, chacun des chapitres ici traités méritant, à lui seul, le développement d'un ouvrage. Associations, unions, corporations ou syndicats de professionnelles du Service social tenteront pour leur part, et durant toute la période considérée, de promouvoir, puis de défendre, l'émergence d'un statut spécifique. Pourtant, si la loi du 8 avril 1946 parviendra finalement à protéger le diplôme d'Etat et à endiguer le formidable afflux des auxiliaires, les assistantes de service social n'obtiendront cependant jamais, à leur grand dépit, les prérogatives d'un ordre...

REMERCIEMENTS Nous tenons, en premier lieu, à remercier le personnel de la Bibliothèque sanitaire et sociale (Centre de Chaligny, Paris, xIfme arrondissement) qui voulut bien nous prodiguer aide matérielle et conseils. Sans son efficace contribution, cette étude n'aurait pu voir le jour. Les responsables de l'Association nationale des assistantes de service social mettront pour leur part à notre disposition de rares documents datant de l'année 1945 et accepteront, avec une infinie patience, de répondre à nos multiples questions. Qu'elles trouvent ici, ainsi que' leur président, l'expression de notre plus vive gratitude. Nous exprimons également notre profonde reconnaissance à Monsieur Philippe Guimberteau, auteur de nombreux articles sur 9

la France des années trente et quarante, dont il est un fin connaisseur. Ses recherches, effectuées au sein du Journal officiel de la France Libre et du Journal officiel de l'Etat français, nous ont en effet permis de travailler sur des matériaux historiques trop souvent délaissés auparavant. Mademoiselle Christelle Picard - assistante sociale elle-même - accepta, pour sa part, de se livrer à un délicat travail de relecture. Qu'elle trouve, ici, l'expression de notre plus sincère gratitude. Nous ne saurions, enfin, oublier les multiples apports de nos amis collectionneur ou documentalistes, tous spécialisés dans des domaines fort spécifiques... et cependant absqlument complémentaires: Patrice Bouchery (La France de "la drôle de guerre"), Joseph-Henri Cardona (le Scoutisme et ses prolongements), Jean-Marc De la Villéon (t, la Presse des années quarante), Patrick Diage (les mouvements politiques ou syndicaux), Eric Hernandez (la France Libre), Pierre-Philippe Lambert (les mouvements de l'Etat français), Françis Lundy (la Résistance), Jean-Camille Mary (la documentation administrative), Frédéric Pineau (les organisations féminines) et Alain Sala (les insignes et leurs symboles).

Notes
(1) "Le Service social n'est pas un métier: il est devenu une profession, mais il reste, avant tout une vocation". Fonnule du pasteur Doumergue citée par Suzanne F. Cordelier (Service social féminin, Paris, Librairie Plon, 1938, p. 155). (2) Daniel Halévy, Trois Epreuves 1814, 1871, 1940, Paris, Plon, 1941, p. 133. (3) Les enquêtes du Temps, 12 septembre 1941. (4) Jeunesse, N°39, «Jeunes filles, une passionnante carrière s'offre à vous: celle d'Assistante sociale », dimanche 21 septembre 1941, p. 1 (article d'Andrée Lambert). (5) "Bien que la France ne se soit pas transfonnée en un immense hôpital comme la Grande-Bretagne, les services sociaux et sanitaires y ont été légion. La pagaille de l'exode dans le courant de 1940, les bombardements sporadiques, la famine créée par l'Occupation, les hivers rigoureux supportés sans chauffage par manque de combustible, l'économie du pays affaiblie par les ponctions de l'occupant, les hommes valides retenus dans les camps de prisonniers en Allemagne, les déportations en tout genre avaient mis ce pays au bord d'une 10

grande faillite humaine" (Guylaine Guidez, Femmes dans la guerre 1939-1945, Paris, Perrin, 1989, p. 114). (6) Nous n'évoquerons cependant pas ici le rôle des assistantes sociales de la Croix-Rouge française, laquelle fut reconnue d'utilité publique par une loi du 6 août 1940 mais demeure, cependant, l'émanation d'un organisme à vocation internationale.

Il

CHAPITRE I

AU CŒUR DE "LA DRÔLE DE GUERRE"
Si la France des années trente connaît une grave crise morale, et même "identitaire", elle n'en tentera pas moins d'assurer la protection, économique et sociale, de ses fils. La création - en 1932 - du diplôme d'Etat d'assistante de service social, et la réglementation de cet enseignement si spécifique, plaident en effet en ce sens. Cependant, paradoxe des paradoxes, c'est toute une partie de "l'éducation sociale" d'une fraction (non négligeable) des assistantes issues de milieux privilégiés qui restera encore à faire en 1939 ! Puis viendra la guerre, bientôt suivie de la défaite. L'improvisation, le recours à des "expédients provisoires", laissent alors prévoir, pour le législateur, un retour ardu du Service social au sein des pages du Journal officiel. En effet, dans le strict cadre parisien, si le Comité de service social du département de la Seine naît avec "la drôle de guerre", le Service social de la Région parisienne apparaît comme le propre produit des premiers temps de l'Occupation. Quant au fameux Groupement d'action du service social, il coordonnera finalement, en janvier 1942, l'activité de l'ensemble des services sociaux de la Seine.

LE DIPLÔME SOCIAL

D'ÉTAT

D'ASSISTANTE

DE SERVICE

A la fin des années vingt, les six ou sept écoles qui avaient choisi de former des assistantes de service social se gouvernaient pratiquement à leur guise, fixant chacune leur programme et décernant des diplômes sans véritable reconnaissance officielle.

Ces écoles s'étaient toutefois groupées en un Comité d'entente, selon un projet datant de 1922, et obtenaient des décisions ministérielles en leur faveur. En effet, il ne s'agissait pas, ici, de développer l'esprit de compétition mais bien plus judicieusement de favoriser l'émulation dans le travail, dans une perspective d'ampleur nationale. Cependant, en 1924, le ministère concerné avait refusé de créer un diplôme national pour les assistantes de service social... Dans les années trente, on entend pourtant de plus en plus évoquer le rôle de ces assistantes de service social, bien que ce terme n'ait pas encore de valeur légale. On commence donc à vouloir distinguer ces assistantes "en poste" dans les services, des visiteuses (qui se rendent à domicile dans un but médicosocial), suivant le désir manifesté par les médecins, lesquels ont été les premiers à bénéficier des estimables prestations de toutes ces praticiennes. Le décret rendu le 12 janvier 1932 par le ministre de la Santé publique, et paru au Journal officiel du 3 février, créait enfin un diplôme d'Etat d'assistante de service social. Cependant, le diplôme d'Etat ne pouvait être obtenu qu'après l'accomplissement d'un cycle d'étude déterminé, poursuivi régulièrement pendant deux années consécutives, dans l'une des écoles de service social ,agréées par le ministre de la Santé publique (suivi du premier examen), et par l'exercice probatoire et rémunéré de la profession pendant deux autres années (suivi du second examen, concrétisé par la rédaction d'un mémoire). Durant les deux années probatoires, la candidate devenait Assistante stagiaire de service social et assurait, sous la responsabilité de son école, une activité de service social professionnelle et régulière dans le cadre d'œuvres ou d'institutions spécialisées. Si les deux examens étaient subis avec succès, ils valaient aux aspirantes de se voir délivrer un Brevet de capacité professionnelle, leur permettant de porter le titre d'Assistante de service social diplômée de l'Etat français. Pourtant, si un programme d'examen était à présent fixé, le programme officiel d'enseignement restait des plus flous (même si les cours étaient axés, au sein des divers instituts, sur la formation "de l'esprit, du cœur et du caractère"). Ainsi le programme des études était théoriquement commun aux neuf 14

écoles agréées (pour 1937) mais, bien que poursuivant le même but, il n'en demeurait pas moins que chaque établissement possédait une forte personnalité. Le rôle principal de ces établissements consistait principalement dans la vulgarisation des lois sociales (portant sur l'hygiène, les Assurances sociales, la protection de la famille, l'orientation professionnelle des adolescents...) et dans leur interprétation, pour en faire l'application aux cas individuels.

LES ÉCOLES L'Ecole normale sociale, établissement confessionnel basé à Paris, était sans doute ainsi la doyenne de ces centres (1) et avait été fondée durant l'hiver 1911-1912 afin de "former des élites sociales dans tous les milieux" en faisant appel à la réflexion car "le Service social r~quiert tout un ensemble de qualités: observation, réflexion, ouverture d'esprit, jugement sûr, sens de la collaboration". L'Ecole pratique de Service social, également parisienne et confessionnelle, avait pour sa part été créée en 1913, à titre quasi-individuel, par le pasteur Paul Doumergue pour "former pour toutes les organisations de Service social, un personnel - à cette heure toujours plus largement requis - de bonnes volontés et de compétences" et élever, par la bonté et la compétence technique, les miséreux "à un niveau supérieur de vie". Elle ne craignait pas, également, de prévoir un voyage d'étude en U.R.S.S. pour l'année 1937... après avoir visité l'Italie de Mussolini en 1935. Quant à l'Ecole de l'Association des surintendantes, elle avait été fondée dans la Capitale le premier mai 1917, en pleine guerre, et restait, bien entendu, plus particulièrement spécialisée dans les questions liées au travail industriel en s'appliquant à "former des chefs de services sociaux" . On la disait alors souvent d'esprit "laïque et républicain" et apte à fournir "une solide formation sociale (2)". A Levallois-Perret fonctionnait l'Ecole d'action sociale, laquelle fut créée en 1919, au Musée social, sous le titre d'Ecole "Pro Gallia". Elle cherchait avant tout à doter les élèves "d'une disposition largement compréhensive qui leur permette de 15

s'adapter toujours aux circonstances nouvelles". Cette école deviendra l'Ecole d'action sociale de Levallois en 1930... Dans un registre peut être plus conservateur, la célèbre Ecole sociale d'action familiale de la rue du Moulin-Vert avait été créée en 1928 (mais ses prémices remontent à l'année 1908) par l'abbé Jean Viollet, lequel était membre du Conseil supérieur de la natalité et se destinait à former des travailleuses sociales aptes à poursuivre des tâches ayant pour but "la restauration, la revalorisation de la famille" car "le Service social n'est pas un amas de recettes empiriques. Il doit être l'expression d'un principe" . Plus progressiste semblait être l'Institut social et familial, qui cherchait pour sa part à faire de la femme "un agent influent dans notre société moderne". En province, on notera plus particulièrement l'existence, depuis 1921, de l'Ecole de formation sociale de Strasbourg, laquelle était décrite comme étant d'esprit "français et libéral" et avide "de progrès social". On parlera souvent, à son sujet, de projet "philanthropique laïque". Sans oublier l'Ecole de service social de Lille, fondée en 1932, confessionnelle et tournée vers l'industrieuse région du Nord, et l'Ecole de service social du Sud-est (dite Fochier), créée à Lyon durant l'année 1933 avec le concours de personnalités locales désireuses de soutenir cette activité parallèle à celle des infirmières-visiteuses auparavant seules présentes sur la région. Enfin, en janvier 1937, une nouvelle Ecole de service social sera encore créée à Nice. C'était en fait le seul établissement municipal du genre... Au sujet de la création de l'Ecole de service social du Sud-est, l'hebdomadaire catholique, et progressiste, Sept, devait dire, le 21 septembre 1934, toute la joie que lui procurait cet événement: "On nous demande d'annoncer, à Lyon, la création d'une Ecole de service social. Nous le faisons bien volontiers. Carrières de service social, jardins d'enfants, voilà de nouveaux débouchés vers lesquels peuvent s'orienter les jeunes filles préoccupée~ d'assurer leur avenir. L'Ecole de service social de Lyon donne à celles qui habitent la région du Sud-est la possibilité de se préparer à ces carrières que nous ne saurions trop recommander aux jeunes filles qui veulent mettre dans leur vie de l'idéal et du dévouement". Citons également, sans être exhaustif et pour mémoire, les Ecoles nationales de l'Ouest à 16

Angers et du Sud-ouest à Bordeaux, toutes deux fondées en 1941.

UNE ÉDUCATION SOCIALE ENCORE TOUT À FAIRE Devant un tel foisonnement, l'accent sera donc mis, durant l'année 1937, sur le problème crucial de la formation des visiteuses et des assistantes. Rapidement, un accord va s'établir, lors des journées nationales du Comité français de service social, autour du constat que les écoles "sociales" n'ont pas de programme suffisant sur le plan médicaL.. et que les visiteuses ont un programme social très restreint. On décide, alors, de fondre les deux diplômes par un décret ministériel daté du 18 février 1938, lequel porte sur l'institution des diplômes simple et supérieur d'assistant ou d'assistante de service social de l'Etat. A cette occasion, le titre d'infirmière-visiteuse s'efface devant celui d'assistante de service social. Puis, le 13 juin 1938, divers arrêtés seront pris afin de mettre en application cette mesure de fusion. La première année d'étude sera donc médicale; la seconde, médico-sociale; la troisième, sociale. Une année d'étude supplémentaire a ainsi été adjointe à la formation auparavant reconnue administrativement pour la préparation au diplôme d'Etat de service social (suivant le décret du 12 janvier 1932), laquelle comporte à présent un important volet médico-social. En décembre 1938, il sera de même prévu un examen de récupération pour les assistantes ayant au moins dix années d'activité professionnelle, ou deux ans d'emploi supérieur. Pourtant, comme le précisera Madame Fuster (ancienne directrice de l'Ecole sociale d'action familiale), devant le Comité d'entente des Ecoles, en 1937, la plupart des élèves "sortent d'un milieu bourgeois dont l'éducation sociale est encore souvent tout à faire". Rares sont celles, par exemple, ayant eu auparavant affaire elles-mêmes à des assistantes de service sociaL.. ou qui avaient pu s'entretenir avec des praticiennes expérimentées. De toutes les manières, la documentation relative aux "professions féminines" est alors embryonnaire. Les origines sociales des assistantes sont ainsi souvent à rechercher au sein de familles 17

aisées, ou relativement aisées, dans lesquelles les mères sont au foyer et s'occupent d'une famille parfois très nombreuse. La profession du père est de même souvent jugée incompatible, suivant l'esprit de l'époque, avec une activité professionnelle de la mère: militaires, dirigeants et cadres de l'industrie, médecins... Ecole libre et scoutisme "mal compris" fournissent aussi bien souvent, pour les jeunes praticiennes, le cadre d'un premier apprentissage de la vie (3). A leur entrée à l'école, certaines étudiantes "considèrent ainsi volontiers le Service social comme une sorte de patronage à exercer sur des individus plutôt inférieurs et qu'il ne faudrait pas hésiter, le cas échéant, à contraindre doucement... pour leur bien", ajoutera même avec dépit Madame Fuster. Il en est de même de certaines de leurs aillées et, cette même année, Suzanne F. Cordelier (l'auteur de Service social féminin) écrira ainsi, avec une pointe de mépris que l'on espère involontaire, que "beaucoup d'êtres sont pareils à des enfants et ignorent la façon dont peuvent et doivent être employés les secours qui leur parviennent". Ces jeunes femmes, que Madame Fuster accusera parfois de manquer "de respect de la personne humaine" , ou même d'être cyniques, allaient cependant se trouver rapidement confrontées aux désastres sociaux provoqués, au sein des populations civiles, par la plus aveugle des guerres. On notera cependant que Marie-Madeleine du Châtelet, déléguée nationale aux Jeunes de l'Union catholique des services de santé et des services sociaux devait encore tenir un discours inquiet en 1943 : "Les études d'infirmière et d'assistante sociale « exposent les jeunes à perdre l'équilibre et la générosité qui doivent les caractériser plus tard ». Elèves infirmières et élèves assistantes sociales sont pour la plupart très jeunes, encore adolescentes. Elles ont besoin de beauté dans la culture, de joie dans l'amitié. Or, leurs études les mettent en contact direct avec la vie et le plus souvent avec une vie diminuée, souillée, brisée, avec toute la souffrance et le vice. Il y a là une « opposition flagrante» qui atteint profondément leur enthousiasme et qui peut être source de découragement ou instigatrice d'un certain cynisme devant le mal". Cette même année, Madame Poisson, dirigeante diocésaine des élèves des Ecoles de Paris devait décrire précisément l'évolution 18

intellectuelle des étudiantes de Service social: "Au début, enthousiasme de servir, de se donner, mais aussi sentiment de notre impuissance à nous rendre vraiment utiles, impression fausse mais que nous ressentons de faire une besogne routinière, et sans intérêt ni utilité; on s'attache plus aux côtés matériels qu'aux malades eux-mêmes; on cherche à bien faire, à apprendre le plus possible (...). Où l'on constate l'isolement terrible et la déception des élèves dans leurs premiers contacts avec l'hôpital (...). En seconde année, on est plus sûre de soi, on s'intéresse plus aux individus. Notre esprit devient plus réceptif'. La question, lancinante, de la motivation réelle de certaines élèves et futures assistantes restera posée durant toute la période étudiée puisque, en 1945, l'Union catholique devait encore faire part de ses grandes inquiétudes à ce sujet: "Beaucoup de jeunes filles viennent à la profession d'assistante sociale. Est-ce par vocation, par intérêt, par désir d'indépendance ou par snobisme ?". On pourrait ajouter également, à cette liste déjà bien fournie, le possible désir de résoudre certaines équations intimes... En juin 1946, Face au réel, le nouvel organe écrit (et résolument moderne dans la forme et le ton) de l'Union, ne paraît plus luimême entretenir de véritables illusions sur une partie des jeunes étudiantes, lesquelles semblent parfois séduites par une profession située "dans l'air du temps" : "Elèves de toutes' les écoles de France qui nous préparons à devenir infirmières ou assistantes sociales, jeunes professionnelles qui débutons dans nos services, pourquoi avons-nous choisi cette voie? Est-ce parce que la profession en plein essor, un peu « à la mode », offrait des débouchés nombreux dans les domaines les plus variés, les plus intéressants? (...) Nous voilà maintenant devant nos responsabilités, aux prises avec des soucis quotidiens". C'est l'époque également où la presse proche du Parti communiste français redoublera de colère à l'encontre de ces assistantes "aux ordres de Rome", comme en témoigne cet extrait tiré de Forces ouvrières: "C'est que, recrutées pour la plupart dans les milieux bourgeois, militaires, catholiques et souvent réactionnaires, les assistantes sociales de par leur origine même, ne peuvent ni bien comprendre ni connaître le peuple. Quant à leur formation, elle est, dans la plupart des cas confiée aux écoles de la Croix-Rouge. 19

Ce milieu n'est pas précisément d'esprit populaire. Zélées, les assistantes sociales le soilt souvent dans un autre sens. D'origine bourgeoise, elles sont souvent, consciemment ou non, d'excellents agents de diffusion d'idées propres à leur milieu qui vont à l'encontre du libre épanouissement de la personne humaine du travailleur". Pour le très sévère journal Liberté daté du 6 juillet 1945, les assistantes de service social ne sont en effet rien d'autre que des "thuriféraires de la paix et du contrôle social (4)": "Il y a quelques semaines, plusieurs assistantes sociales, apprenant qu'elles allaient bénéficier d'un réajustement de salaire en même temps que les employés grévistes de leur entreprise, déclaraient tout net qu'elles n'accepteraient pas l'augmentation due à une grève. Tel est l'esprit de caste de ces filles issues de la bourgeoisie. Venues généralement par vocation à leur métier, capables le plus souvent d'un dévouement authentique et d'une réelle conscience professionnelle, elles restent animées d'un esprit paternaliste qui les rend finalement impropres à la tâche qu'elles assument".

IMPROVISATIONS, LÉGALITÉ

EXPÉDIENTS

ET RETOUR À LA

Mais revenons à "la drôle de guerre". Le lundi 4 septembre 1939, le quotidien Le Matin annonçait la création, par le Ministère de la santé publique, de cours d'auxiliaires sanitaires et sociales d'une durée de trois mois. Des instructions venaient en effet d'être données aux écoles agréées (à la préparation aux diplômes d'Etat d'infirmière et d'assistante sociale) afin de les inviter à organiser des cours intensifs d'auxiliaires sociales et à fournir ainsi aux organismes d'hygiène et de service social, chargés de veiller à la santé et à la sécurité des populations civiles, les aides dont ils pouvaient alors avoir un besoin urgent. Les volontaires devaient, pour Paris et sa banlieue, s'adresser au 18, rue de Tilsitt et, pour les départements, à leurs préfectures respectives. Bien entendu, cette initiative provoquera un véritable tollé parmi les assistantes de service social diplômées d'Etat, lesquelles se sentent immédiatement menacées dans leur 20

fonction... qu'elles doivent, de plus, défendre quotidiennement contre les empiétements de certaines infirmières. Enfin, la formation accélérée d'auxiliaires sera suspendue dès le mois de septembre 1940 et il fut alors conseillé aux différents services sociaux de se charger eux-mêmes de l'instruction de leurs auxiliaires. L'année 1940 avait également enregistré la promulgation d'un arrêté portant agrément d'écoles en vue de la préparation aux diplômes d'infirmière hospitalière et d'assistante de service social de l'Etat, pour l'Algérie. Il sera suivi d'un texte instituant un Conseil de perfectionnement des écoles d'infirmiers, d'infirmières, d'assistants et d'assistantes de service social de l'Etat, et en fixant la composition. Puis viendra enfin une série d'arrêtés agréant des écoles pour la préparation au diplôme d'assistante de service social à Marseille, Paris et Toulouse. Peu après la défaite, le dimanche 28 juillet 1940, l'Ecole d'infirmières et d'assistantes de service social de Lyon (placée sous le patronage de la Faculté de médecine) fera encore savoir, dans les colonnes du Nouvelliste, que la rentrée aura bien lieu, pour les internes, le lundi 30 septembre. Les candidates qui ne posséderaient ni le baccalauréat, ni le brevet supérieur, ni même le diplôme de fin d'études secondaires devront cependant subir un examen d'entrée, lequel était prévu pour le mercredi 25 septembre. Enfin, pour les jeunes filles qui n'auraient ni l'âge, ni les diplômes requis, une session facultative préparatoire à ces études d'assistante de service social devait s'ouvrir le 15 octobre 1940. Le 26 juillet 1941, le Ministère de la santé publique, ou plus exactement le Cabinet du Ministre, convoquait pour sa part la très récente Inspectrice principale des Services sociaux du Secours national, Mademoiselle d'Abbadie d'Arrast, afin de lui permettre de participer à la réunion pleinière du Conseil de perfectionnement des écoles d'infirmières et d'assistantes de service social. La première année d'étude était alors commune aux futures infirmières et aux futures assistantes sociales, et suivait les prescriptions de la Commission de refonte des programmes créée par l'arrêté pris le Il juin 1941, comme le précisait cette convocation écrite restée, jusqu'à présent, inédite. 21

Mais surtout, au tout début de l'année 1941, le Secrétariat général à la famille et à la santé avait déjà pris toute la mesure du danger consistant à élever, de manière "quasi-anarchique", des personnes non diplômées aux fonctions d'assistantes sociales, dans le seul but de parer au plus pressé et de "boucher les trous" : "Il ne peut être question à l'heure où l'on cherche à organiser et à défendre la profession d'assistante sociale de former de façon hâtive un personnel qui ne répondrait pas aux services que l'on attend de lui et jetterait peut-être le discrédit sur la profession. D'une part, il y a des assistantes sociales diplômées par l'Etat, d'autre part, un ensemble de personnes non diplômées qui exercent la fonction d'assistante sociale sans avoir droit au titre (5)". Le très important décret daté du 12 novembre 1941 devait ainsi créer un Diplôme d'Etat d'assistante ou d'assistant social, ainsi qu'un nouveau Conseil de perfectionnement des écoles autorisées à préparer des candidates à passer cet examen "remanié". Il en était de même, notons-le, dans le secteur "médico-social". Le nouveau diplôme se substituait donc totalement au diplôme d'assistante ou d'assistant de service social de l'Etat naguère institué par le décret du 18 février 1938, lequel avait notamment précipité la disparition du titre de "visiteuse". Le nouveau diplôme d'Etat d'assistante ou d'assistant social était délivré aux candidates de nationalité française ayant suivi l'enseignement adéquat et ayant subi avec succès le nouvel examen prévu par le texte du 12 novembre 1941. Il n'était donc pas question de permettre aux Juifs, qui sont alors nombreux à ne plus pouvoir se réclamer de la nationalité française, d'être reçus au concours... La durée de l'enseignement institué en vue du passage de cet examen était de deux années et demie. Les études comprenaient un enseignement théorique, un enseignement pratique et une série de stages. Bien entendu, le programme des enseignements et de l'organisation des stages était arrêté par le secrétaire d'Etat à la Famille et à la Santé, après avis d'un "Conseil de perfectionnement". De plus, les écoles préparant au diplôme d'Etat d'assistante ou d'assistant social se trouvaient soumises au contrôle permanent du Commissariat général à la famille alors que, véritable épée de Damoclès, l'agrément accordé par le Secrétaire d'Etat à la famille et à la santé était révocable à 22

tout moment... Il fut donc également institué un Conseil de perfectionnement des écoles préparant au diplôme d'Etat, lequel conseil devait donner son avis sur toutes les questions concernant l'organisation de l'enseignement dans lesdites écoles, et sur leur fonctionnement interne, afin d'en tenir sans cesse informé le secrétaire d'Etat à la Famille et à la Santé. Le Conseil de perfectionnement était présidé par le commissaire général à la Famille. Pour plus de sûreté, il était encore instauré au sein du Conseil une Commission de surveillance des écoles préparant au diplôme d'Etat! Enfin, naîtra une Commission permanente de coordination des Conseils de perfectionnement des écoles de service social (c'est-à-dire des écoles préparant au diplôme d'Etat d'assistante sociale, et des écoles préparant aux diplômes d'assistante ou de monitrice médico-sociale). La Commission permanente de coordination avait pour but d'examiner les décisions prises par les deux Conseils de perfectionnement ("social" et "médico-social") en vue d'inspirer, par une doctrine uniforme, le fonctionnement des écoles concernées. Cette dernière commission était présidée par le secrétaire d'Etat à la Famille et à la Santé. Pour faire fonctionner un système aussi pesant et suspicieux, il fallait de toute évidence former de nouvelles générations de cadres sociaux. Ainsi naquit, par un arrêté daté du 10 mars 1943, un Centre de préparation des monitrices de service social ayant pour but de faciliter l'émergence des responsables indispensables à la bonne marche des services sociaux de toutes les catégories (Secours national, Armée d'armistice, Chantiers de la Jeunesse, etc.), aussi bien qu'à celle des écoles d'assistantes sociales. Le Centre, dirigé par le professeur Jacques Parisot, devait ainsi organiser un stage probatoire de trois mois afin de vérifier les aptitudes des candidates à des fonctions de maîtrise. Sous l'autorité du directeur, une "monitrice générale", agréée par lui, surveillait le fonctionnement du Centre. Les écoles où les élèves avaient préparé leur diplôme d'assistante devaient pour leur part fournir des informations sur la valeur "intellectuelle et morale dont les candidates ont donné la preuve au cours de leurs études". Les candidates sont également tenues de verser, au moment de leur entrée au Centre de préparation des monitrices, un droit 23

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