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LES BANYAMULENGE (CONGO-ZAÏRE) ENTRE DEUX GUERRES

De
312 pages
Les Banyamulenge fort controversés, accusées par leurs compatriotes de tous les maux qui accablent leur pays, le Congo-Kinshasa, pris entre le marteau et l'enclume, entre l'ethnie et la nation, entre deux guerres - l'une d'occupation étrangère, l'autre d'épuration ethnique - peuvent enfin avoir un porte -voix pour dire qui ils sont, ce qu'ils veulent et ce qu'ils ne veulent pas. A travers, l'un des siens, issu de la société civile et agissant comme clarificateur, cette discrète communauté montagnarde des Hauts Plateaux du Sud-Kivu exprime son anxiété face à une condition devenue aujourd'hui semble-t-il inextricable.
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Mémoires lieux de savoir - Archive congolaise collection Sous la direction de B. Jewsiewicki

Mémoires lieux de savoir Archive congolaise En attendant la renaissance de l'industrie du livre au Congo, la collection s'efforce de contribuer à la meilleure connaissance de ces fonnes des savoirs que construisent les mémoires urbaines partagées à l'échelle du pays. En République démocratique du Congo, comme dans l'ex-Zaïre, les savoirs pratiques, inlassablement remis à jour par une mémoire que la rumeur irrigue, guident les actions de la population et les décisions des acteurs politiques. Au cœur de la tourmente qui secoue le pays de fond en comble, c'est la Mémoire qui suggère comment établir une relation significative entre l'événement qui vient de se produire et ceux que le souvenir rappelle alors à l'attention des acteurs sociaux. La Mémoire (une temporalité, un espace et des lieux de mémoire qu'ont en commun les mémoires urbaines) propose une continuité qui semble actuellement plus crédible que celle enseignée hier par l'Histoire.

Les Banyamulenge (Congo-Zaïre) entre deux guerres

Le vieux «capita» MUSHISHI Karoli qui initia la résistance des Banyamulenge contre les rebelles, en déroute, de Louis Bidalira qui les pillaient et les tuaient. Il mourut au cours du premier affrontement qui cassa l'enclavement rebelle des plateaux, en 1966, et sauva sa communauté. Photographié ici en 1954, par le géographe belge Georges WEIS, à Kishembwe- Shenge à 2250 mètres d'altitude dans l'Itombwe ( Collection Georges WEIS, Bruxelles)

Manassé (Müller) RUHIMBIKA

Les Banyamulenge (Congo-Zaïre) entre deux guerres

Préfacé par Bogumil JEWSIEWICKl

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris FRANCE

-

L'Harmattan, Inc. 5, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y lK9

Manassé Ruhimbika (surnommé Müller) est né le 25 octobre 1960 à Bibangwa, Territoire d'Uvira dans le SudKivu. Il est animateur du développement rural après ses études à l'Institut Supérieur de Développement Rural de Bukavu. Il est aussi diplômé autodidacte de l'Université Lumière de Lyon où il a obtenu en 1995 une maîtrise en Pratiques Sociales ( DHEPS). De 1987 à 1996, il a été Directeur du Projet Agropastoral des Hauts Plateaux d'Uvira et Secrétaire Général du Groupe Milima à Uvira. Il est l'un des Banyamulenge qui militent contre leur expulsion de la République Démocratique du CongoZaïre et pour la reconnaissance de leurs droits de citoyens congolais.

Tous droits de traduction réservés à l'auteur

(Ç)L'Harmattan

2001

ISBN: 2-7475-0363-1

Je dédie ce livre à tous ceux qui sont morts à la suite du conflit lié à la question de « nationalité douteuse» des Banyamulenge ainsi qu'à mon grand père Ruhimbika « Rukimbirana nibikokwe ibikwerere birebana imikebwe » (Certains s'occupent futilement et moi j'affronte les grands défis) Ruhimbika dixit.

« Laisse-moi aller, car l'aurore se lève. Et Jacob répondit: je ne te laisserai point aller, que tu ne m'aies béni ». Genèse 32 : 26

Préface de Bogumil JEWSIEWICKI

Paul Ricoeur distingue «entre le projet de vérité de l'histoire et la visée de fidélité de la mémoire» (1). Se réclamant de l'institution universitaire dont la position, en retrait de l'urgence de l'action, permet la construction d'un savoir scolastique, la première est en quête de vérité. Paradoxalement à l'égard de sa démarche, tout entière organisée autour du temps, le public attend de I'historien professionnel une vérité que le temps n'affecterait pas, une vérité, tel un ange, qui flotterait au -dessus du monde. N'at-on pas l'habitude de dire «l'histoire jugera»? L'histoire universitaire, celle qui produit le «monde par écrit» - celui qui serait plus vrai que le monde des pratiques - est fille des institutions: l'Etat, l'Eglise. Sans appui solide dans l'une des deux, le discours historique de type universitaire,n 'est peut-être produit que de l'extérieur, ce qui fut jadis la situation du colonisé, de l'indigène(2). Au Congo, comme en Roumanie, et ailleurs dans les univers de la postcolonie ou du postcommmunisme, «le monde est sorti malade des entraves du totalitarisme et sa maladie est surtout celle de la mémoire. (3) Cela se manifeste à la fois par un trop-plein des mémoires, partout à fleur de peau de ces sociétés, et par leur colonisation par le discours historique, non seulement source de vérité, mais surtout source de solutions presque miraculeuses pour redresser tous torts, et c'est au mépris

du temps présent. Parmi les plus grands dangers de l'après-autoritarisme, figure la reproduction du cauchemar totalitaire en l'absence de l'Etat qui était l'instigateur et le gardien. L'imposer, comme l'utopie de la vérité unique, dont le passé « scientifiquement» établi serait la source, dont l'établissement serait confié à l'intellectuel proclamé technicien du social ou culturel, est raison des pires tragédies de l'époque contemporaine, en Afrique et ailleurs. Le Congo post- Mobutu en est malade, comme l'était la Serbie de Milosovic. Le débat entre les nationalités ethniques se déroule au Congo à coups de déclarations dont l'ambition est historienne. Le système colonial, celui qui imposé le «monde par écrit» aux univers politiques gérés par la palabre, a légué à l'Etat postcolonial la priorité accordée à la carte d'identité plutôt qu'à l'individu en chair et en os . Au Congo, la question de la citoyenneté, qui est cœur de la souveraineté nationale, a échoué entre les mains du fantôme de l'Etat colonial, et se trouve confiée à l'archive coloniale. Le moment me semble venu de retourner le droit de réponse à de telles questions à celles et ceux à qui légitimement ces décisions appartiennent: au Peuple du Congo réuni pour la grande palabre. Impossible matériellement - une nation aussi populeuse que celle du Congo ne peut fonctionner par démocratie directe - mais la palabre peut se noumr de la circulation des mémoires, ces récits des expériencespassées ou le contrat avec le lecteur repose plutôt sur la fidélité que sur la vérité factuelle.

La mission de cette Collection,« Mémoires - lieux de
Savoir », est temporaire en attendant que des conditions matérielles en permettent le retour au Congo. Face à la x

« hantise du passé» (c'est le titre de l'entretien donné par Henry Rousso à Philippe Petit) (4) à l'autoritarisme de l'argument politique se réclamant du travail de l'historien, cette collection souhaite offrir aux mémoires congolaises une plate-forme de circulation. Elle pourrait à terme devenir un lieu de mémoire, ce lieu où les mémoires travaillent et d'où un nouveau sens du monde émerge grâce à la dynamique d'une palabre. Comme je l'ai écrit en introduisant le collection auprès de ces futurs lecteurs: «c'est la mémoire qui suggère comment établir une relation significative entre l'événement qui vient de se produire et ceux que le souvenir rappelle alors à l'attention des acteurs sociaux ». Paul Ricoeur (5) a écrit récemment que la compétition entre la vérité de I'histoire et la fidélité de la mémoire ne peut être tranchée sur le plan épistémologique. C'est au lecteur, qui est aussi citoyen, que revient, en tant que destinataire du texte, « en lui-même et au plan de la discussion publique, la balance entre l'historien et la mémoire» . Voici la première et fondamentale raison de l'importance à accorder au témoignage de Manassé Ruhimbika ayant pris forme d'un livre. Cette forme matérielle permet sa circulation aussi large que possible même si elle restera limitée aux lettrés et parmi eux aux personnes, malheureusement peu nombreuses, qui bénéficient du privilège de lire un livre en français. C'est loin d'être satisfaisant pour une société où l'information circule surtout oralement, une société que la guerre imposée a poussé au bord de la survie. Et pourtant, pour le moment c'est le seul moyen de donner, au moins partiellement, la parole à celles et ceux dont tout le monde XI

parle mais que personne n'écoute: les Banyamulenge ou rwandophones du Sud-Kivu. Laissons de côté la question de nom, Manassé Ruhimbika le dit lui-même: le nom est récent et ne fait pas consensus même parmi les intéressés. La première partie du récit apporte une perception venant de l'intérieur de la communauté, alors que Ruhimbika déroule devant le lecteur un bref film de la formation d'une conscience d'être un groupe distinct. L'émergence progressive du besoin d'identification collective s'est manifestée alors que la relative autonomie économique et le relatif isolement de cette population se sont trouvés autant détruits par la guerre civile dite Rébellion de l'Est que remis en question par l'arrivée massive des réfugiés venant du Rwanda. On peut lire dans ce récit d'intellectuel de la première génération, devenu leader plus par nécessité que par vocation, l'hésitation, la réticence des personnes concernées à se laisser entraîner dans le processus d' « ethnicisation », processus qui impose par -dessus l'univers des pratiques la norme autoritaire et fixe du «monde par écrit ». L'Etat, qu'il soit colonial ou postcolonial, en est le juge par les documents qu'il délivre, par des lois qu'il promulgue. Ruhimbika raconte lui-même une certaine surprise initiale de découvrir que ce « monde sur papier» prend le pas sur celui des pratiques. Et pourtant, pour affirmer leur droit d'exister, pour le défendre, ceux qui deviennent les Banyamulenge n'ont alors pas eu d'autre choix que de s'engager dans une compétition où le dernier venu ne pouvait qu'être en position de faiblesse: faute d'intellectuels aguerris formés à l'occidentale, faute d'appui de longue date sur une Eglise chrétienne donnant accès à l'éducation et aux fonds collectés en dehors du Congo, faute de position XII

acquise par certains des siens dans l'économie marchande. Manassé Ruhimbika raconte certains des efforts tardifs pour y remédier, mais les derniers venus sur ce marché des identités collectives ne pouvaient que se heurter aux positions acquises par les voisins et provoquer la vive opposition de ceux-ci. A l'égard des ressources limitées, se rétrécissant comme une peau ce chagrin, la compétition était et demeure féroce. La première partie du récit de Manassé Ruhimbika laisse entendre que le seul domaine de l'Etat où les jeunes Banyamulenge ont relativement réussi est l'armée, au sein de laquelle ont été intégrés les membres des milices ayant jadis aidé Mobutu à combattre les rebelles perdants, devenus prédateurs du bétail des Banyamulenge. Nous ne savons si, sous Mobutu, il y en eu parmi eux qui ont pu gravir les échelons. Nous ne savons pas non plus quelle pouvait être la relation entre leur enrôlement dans l'armée de Mobutu et l'opinion majoritaire des voisins, erronée, selon Ruhimbika, d'un appui massif accordé par les jeunes Banyamulenge au Front Patriotique Rwandais. Notons seulement qu'une trentaine d'années séparent ces deux moments et que, dans le second cas, il s'agit au mieux de la génération d'enfants, sinon des petits -enfants des premiers. Peu importe où et comment les jeunes Banyamulenge ont été recrutés pour participer à la guerre menée contre Mobutu, ils en ont fait partie aux côtés du gérant rwandais de l'aventure, un avantage momentané qui s'est vite révélé être une très lourde hypothèque. La seconde partie du livre présente, assez sommairement, le parcours de Manassé Ruhimbika comme personne publique; elle s'ouvre par le récit de son implication, après son passage dans un institut supérieur du Kivu, dans un projet de développement rural. Dans la mesure où cette partie du récit porte sur la vie et
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sur l'action publique de Ruhimbika, mieux connu sous son pseudonyme de Muller, elle est fortement marquée par la défense contre accusation de ses détracteurs. Ici aussi, l'intérêt du texte réside moins dans la possibilité d'établissement d'une vérité factuelle que, d'une part, dans la nature des arguments utilisés contre Manassé Ruhimbika et contre les Banyamulenge en général et, d'autre part, dans l'argumentation de défense que présente l'auteur. Notre Collection a déjà accueilli les souvenirs d'une hutu rwandaise à qui la marche à travers l'immense territoire du Congo a finalement valu la vie sauve (6) Des voix ont alors accusé la Collection de sympathies à l'égard des « génocidaires » de 1994. La publication du livre de Manassé Ruhimbika nous vaudra certainement l'accusation de «sympathie à l'égard des Tutsi ». Une publication antérieure (7) d'une sélection des actes d'un colloque tenu à l'Université de Lubumbashi peu après la prise de cette ville par les forces de l'AFDL, nous a valu d'autres accusations. C'est peut-être la preuve que la Collection se veut effectivement un lieu où les mémoires peuvent être dites afin d'être lues, et afin de participer ainsi à cette future palabre nationale de tous les Congolais. Le seul mais important contrat qui lie les auteurs des récits publiés dans cette Collection au lecteur, la seule promesse qui est faite, c'est la fidélité à une expérience bien identifiée. Et c'est bien d'une expérience et non pas de l'expérience qu'il s'agit, auquel cas il serait plutôt question d'histoire. La palabre ne sera possible que si à côté de l'action (et on n'en manque pas dans la région), il y a un volonté d'ouverture et une capacité d'écoute à l'égard des expériences de celles et de ceux qui ne font pas partie d'un nous mais qui cohabitent avec ce

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nous le même espace et le même temps, ceux qui sont contemporains les uns des autres. C'est sur ce plan que l'histoire et la mémoire devraient se rencontrer et établir un dialogue puisque c'est « sur le chemin de la critique historique que la mémoire rencontre le sens de la justice»; puisqu'il y a «un privilège qui ne saurait être refusé à I'histoire, (celui) de critiquer, voire de démentir la mémoire d'une communauté déterminée,lorsqu'elle se replie et se renferme sur ses souffrances propres, au point de se rendre aveugle et sourde aux souffrances des autres communautés ». (8) N'est ce pas aujourd'hui la situation de toute la Région des Grands Lacs et, certes dans une mesure moins dramatique; celle du Congo entier? Mais pour qu'il y ait dialogue, il faut d'abord que chacun puisse avoir la parole- c'est le défi que relève cette collection- puis, il faudrait aussi que tous acceptent d'écouter les autres, admettent de ne pas être les seuls à souffrir, remplacent le devoir de mémoire par le travail de mémoire et réalisent qu'il n' y a que le travail de deuil qui puisse séparer le passé du présent, non pas par l'oubli mais par une ouverture vers le futur qui enfin ne serait plus répétition du passé. Les citoyens seuls sont aptes à prendre cette décision et à l'appliquer à leur vie. Bogumil JEWSIEWICKI

xv

Notes I.Paul Ricoeur: La mémoire, 1'histoire, l'oubli, Paris, Le Seuil 2000, p. 646. 2.Achille Mbembe : De la postcolonie, Paris, Karthala, 2000. 3.A. Zub : L'après -communisme roumain: illusions, blocages et désarrois de Clio, in C. Durandin (sous la diretion), L'engagement des intellectuels à l'Est, Mémoires et analyses de Roumanie et Hongrie, Paris; L'Harmattan, 1994, p. 123. 4. Henry Rousso à Philippe Petit: La hantise du passé, Ed. Textuel 198. 5.Paul Ricoeur: livre cité, p. 648. 6.Marie Béatrice Umutesi: Fuir ou mourIr au Zaïre, L'Harmattan, Paris, 2000 7. Récits de libération d'une ville, Lubumbashi, 1999. 8. Paul Ricoeur: livre cité, p.650.

XVI

Avant -propos

Des écrits, des récits des témoignages mais aussi des ragots de toute sorte circulent à travers le monde sur le rôle joué par les Banyamulenge dans les deux guerres passées et en cours en République Démocratique du Congo. Nous voulons à travers ce livre, donner notre point de vue à partir de notre propre expérience. Les faits que nous rapportons sont tous vérifiables. Nous préférons attirer l'attention du lecteur sur le fait que ce livre est notre œuvre personnelle et non celle des Banyamulenge. Il n'est pas le fruit d'une recherche mais une sorte de mémoire des événements tels que vécus par nous- même et notre Communauté. Le récit des événements qu'il comporte ne concerne en très grande partie que le Sud-Kivu où nous étions présent. Nous nous sommes efforcé de traduire le plus fidèlement possible le souci de notre peuple, à travers nos propres sentiments, analyses et les informations dont nous disposions. Depuis 1992, nous portons au cœur la problématique des Banyamulenge du Kivu. Lorsque nous nous interrogeons: pourquoi avons -nous fait de la cause Banyamulenge notre combat constant, la réponse est: tu es munyamulenge.

Il est difficile d'expliquer le problème d'exclusion confronté par les Banyamulenge. Certains croient qu'il date de 1996, quand la guerre a éclaté à l'Est du Zaïre, alors qu'il est vieux de plus d'une décennie. Avec l'implication des armées rwandaise, ougandaise et dans une moindre mesure burundaise dans la guerre, la question des Banyamulenge a été étouffée et absorbée dans ce qu'on l'on appelle «la crise de la région des Grands lacs ». Il n'est pas non plus facile de circonscrire la Région des Grands- lacs; généralement la crise qui y règne fait référence à la guerre du Rwanda de 1990 et au génocide contre les Tutsi qui s'en est suivi, à la rébellion armée au Burundi depuis les événements de 1993 et celle de l' Uganda. Quant à la part zaïro-congolaise de cette crise régionale, elle prend sa source dans l'interprétation volontairement erronée de la loi sur la nationalité édictée par Kinshasa en 1981 et concernant au premier chef les exilés rwandais et burundais . En effet on va amalgamer les Banyamulenge à leur sort. Dans ce livre nous essayons d'expliquer comment les Banyamulenge se sont positionnés dans les deux guerres: celle de 1996 et celle de 1998. Que pensent-ils, que veulent-ils? Nous avons également été motivé par le fait que le conflit au Zaïre devenu «République Démocratique du Congo» a pris une connotation dangereuse d'affrontement historique:« les Bantous» opposés aux « Hamites », « colonisation du Kivu par les Tutsis» etc. Cette terminologie et la charge qu'elle comporte peut, dans un court terme, conduire à un nouveau génocide dans la Région. Les Banyamulenge étant majoritairement des 2

Tutsis mais ayant en leur sein d'autres qui ne le sont pas, en sont piégés de toutes parts. Les massacres interethniques en cours au Kivu témoignent suffisamment de la gravité du problème. C'est aussi pour une raison de «transparence» que nous contribuons à faire connaître la réalité de notre condition de Banyamulenge. Cela pourra aider à décrisper le climat socio-politique local en circonscrivant enfin clairement la nature du conflit. En le mettant en scène le plus objectivement qu'il nous est possible afin de faciliter sa résolution non violente. Nous savons qu'il est possible de régler pacifiquement la « question Banyamulenge ». Et c'est cela que nous recherchons avant tout. Il faut débarrasser le conflit entre Banyamulenge et voisins de toutes les scories qui s'y sont greffées, le «purger» de toutes les maladies opportunistes qui ont profité du Kivu mal portant pour se déclarer et prospérer hélas, mettant en danger réel toutes nos populations quelle~ qu'elles soient, du nord au sud du Kivu. Dans la mesure de nos moyens, nous voulons œuvrer à la paix entre les Banyamulenge et leurs voisins. Chacun doit identifier sincèrement ses torts et les corriger afin de faire renaître un climat de confiance mutuelle, gage d'une bonne mise à plat des problèmes et donc de leur solution à court, moyen ou plus long termes .Sans cela nous serons encore longtemps pris infernalement dans cette spirale de violences. Telle est notre démarche depuis 1998.

3

Remerciements

Je remercie mon épouse Elodie, qui ,seule, assume la charge de notre famille depuis le 29 mai 1998, date à laquelle j'ai été contraint de m'exiler. Je tiens à remercier également les organisations et les personnes qui m'ont encouragé et accompagné dans la rédaction de ce livre. Et vous mes amis qui m'avez accueilli, et soutenu sans faillir.

5

Ils nous refusent le droit de vivre Et ils nous refusent le droit de dénoncer les torts qui nous sont faits.

7

PREMIÈRE PARTIE

Les Banyamulenge contre le déni de leur citoyenneté

Introduction

«Dans mon for intérieur, J"eus la vision d'un peuple oublié et exclu»: c'est ainsi que Joseph Mutambo a introduit son livre « les Banyamulenge, qui sont-ils. .. »1 Au commencement était la contestation de la nationalité des populations d'expression kinyarwanda (Banyamulenge, Banyarwanda et Barundi) du Kivu par nos voisins immédiats et ensuite par l'Etat zaïrois lui -

même.

Joseph Mutambo Jondwe: Les Banyamulenge: qui sont -ils -d'où viennent-ils -quel rôle ont-ils joué (et pourquoi) dans le processus de libération du Zaïre, Kinshasa, 1997, p. 2. L'auteur est né en 1951 à Tulambo (Itombwe), géographe puis entrepreneur à Kinshasa; il est décédé en exil le 28 novembre 2000 à Grenaa (Danemark).

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La gestion de ce problème a été différente selon le lieu et surtout selon le milieu ambiant. Ainsi les Tutsis Banyarwanda du Nord- Kivu ont été presque tous chassés du Zaïre après la victoire du Front Patriotique Rwandais (FPR) et l'arrivée massive des réfugiés Hutus rwandais encadrés par les anciennes Forces armées rwandaises, FAR, et interahamwe, en 1994. En 1996, les derniers Tutsis avaient quitté les lieux ou étaient morts. Les Banyamulenge, par contre, au Sud-Kivu, se sont résolus à résister à cette expulsion programmée depuis Kinshasa. N'ayant plus aucun lien avec le Rwanda depuis des siècles, étant d'autre part très éloignés des frontières avec ce pays, ils n'ont pas obtempéré aux ordres d'expulsion avec réquisition de leurs biens. D'une part le Rwanda ne peut rien leur offrir, étant donné leur mode de vie pastoral nécessitant des pâturages pour un élevage extensif, d'autre part les Banyamulenge comptent trop peu d'élites modernes pour pouvoir être compétitifs, s'implanter et prospérer ailleurs que dans leur terroir congolais. Enfin, les Banyamulenge ont développé au fil des siècles des liens sociaux très forts avec leurs voisins immédiats: Babembe, Bafulero, Banyindu notamment. Le refus de quitter leur terroir a entraîné la rébellion de 1996 sur les Hauts plateaux du Sud -Kivu. Cette guerre a comme causes,selon encore Joseph Mutambo : -contestation de la nationalité aux populations d'expression kinyarwanda, -l'assassinat du Président burundais Melchior Ndadaye, -la présence massive des réfugiés rwandais et burundais sur le territoire zaïrois, -l'expulsion des Tutsis zaïrois vers le Rwanda -le trafic d'armes, Il

-l'enrôlement des jeunes Banyamulenge dans l'Armée Patriotique rwandaise, APR, -l'enlisement du processus démocratique, -la coalition des différentes milices, -le génocide programmé des Banyamulenge, -la lutte hégémonique pour le contrôle de la région par certains pays interposés. Si celles-ci sont les causes ayant provoqué la guerre de 1996, comme l'affirme Mutambo, nous préférons, pour notre part mettre en exergue celles qui ont servi de leit motiv contre les Banyamulenge: la contestation de leur nationalité et la réquisition de tous leurs biens. On pourrait aussi penser que l'enrôlement des jeunes Banyamulenge dans les rangs du Front Patriotique Rwandais, FPR,est une de causes du rejet de leurs parents au Kivu, mais leur nombre insignifiant relativement à ceux qui sont restés au Zaïre et le manque d'enthousiasme par suite des Banyamulenge en général pour servir la cause du FPR, militent pour la version inverse. D'autre part, même si ces jeunes gens étaient restés, s'ils n'avaient pas eu le soutien de l' APR, ils auraient pris les armes contre la déportation de leurs familles.N'oublions pas que le Kivu foisonnait d'armes sur le marché, grâce aux camps des réfugiés rwandais et burundais installés par la communauté internationale aux portes mêmes de leurs pays respectifs. Il est donc vrai que ces jeunes ont joué un rôle capital dans la protection de notre communauté sur les plateaux d'Uvira et de Fizi. Ceux qui servaient dans le FPR ne seraient pas retournés dans les plateaux si le Zaïre n'avait pas aussi mal géré la question des Banyamulenge. Il n'est un secret pour personne que ces jeunes n'auraient eu aucune possibilité de s'opposer militairement à la 12

Division Spéciale Présidentielle, DSP, du feu Maréchal Mobutu, s'ils n'avaient pas connu l'expérience de l'APR au Rwanda. Il y a donc d'autres causes plus lointaines au soulèvement des Banyamulenge. Nous allons les découvrir.

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CHAPITRE. I. PREMIERS CONFLITS ENTRE BANYAMULENGE ET VOISINS (1966-1980)

1. Le conflit armé de 1966
Les événements de 1996 dans les plateaux du Sud Kivu résultent aussi d'un climat de méfiance existant depuis longtemps entre les Banyamulenge et leurs voisins. Depuis les rébellions congolaises dites « mulelistes» et leur mise au pas par l'Armée Nationale Congolaise de Mobutu encadrée des alliés occidentaux. En 1966, les Banyamulenge sous la conduite du vieux Karoli Mushishi, décident de s'attaquer aux rebelles « Mulélistes» du Général Louis Bidalira à Gafinda,près d'Uvira. Au début, les Banyamulenge faisaient partie de la zone de Rébellion comme la grande majorité des autres communautés d'Uvira, Fizi, et d'Itombwe devenues « rebelles» par la force des choses. Mais lorsque « les rebelles », en déconfiture face aux mercenaires occidentaux, ont commencé à piller les vaches des Banyamulenge, ceux -ci s'en sont désolidarisés.l
I Che Guevara, Passages de la guerre révolutionnaire: le Congo-le Journal du Che en Afrique, Métaillé, Paris 1999. Che Guevara y décrit l'attitude des pasteurs d'Itombwe en 1965: ils sont insensibles à l'appel du maquis muleliste « encadré par les internationalistes »cubains (contrairement à leurs voisins Bembe et Fuliru) et aussi insensibles à la loyauté ethnique envers leurs cousins exilés Tutsi Rwandais intégrant la Rébellion Congolaise pour pouvoir ensuite combattre le régime Kayibanda. 15