Les canons étaient sous le bureau

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Une trajectoire particulière dans l'Europe du siècle terminé depuis peu. Mai 1920 : la fin de la guerre civile russe. Serge a juste 14 ans quand il quitte Bakou qui vient d'être prise par les Rouges. Il ne lui reste que sa mère, qui a sauvé quelques bijoux. Direction la France à travers les balles des premières épurations. Ce bruit de balles sera son quotidien, puisqu'il atteindra un haut grade dans l'Armée Française, présente sur tous les fronts du vingtième siècle. Elles viendront de partout, les balles, de l'extérieur, de l'intérieur, des anciens amis, des nouveaux ennemis, tout au long des spasmes qui ont façonné notre présent. Visiblement tout le monde les a oubliées. Et leur signification, puisque les rafales reviennent et que certains ne les entendent même pas. Alors que l'histoire continue son parcours circulaire, révélant la destinée surprenante d'un père disparu.
Publié le : jeudi 18 février 2016
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EAN13 : 9791032500156
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Pierre ANDOLENKO

Les canons étaient sous

le bureau

Chroniques presque actuelles 

 


 

© Pierre ANDOLENKO, 2016

ISBN numérique : 979-10-325-0015-6

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Courriel : contact@laboutiquedesauteurs.com

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Les choses s’arrangent toujours, même mal.

D.Z.

 

Je suis mort il y a quarante ans.

Juste au moment où, selon certains, la France a commencé à décliner.

Je remercie donc le médecin maladroit qui m’a catapulté en deux minutes dans les limbes et m’a permis de ne pas assister à cette dégradation.

En tant que militaire dit valeureux, je me suis retrouvé dans un endroit particulier de l’éternité.

La mythologie germanique a un mot qui évoque un aboiement pour le qualifier.

Les français en ont un terme plus simple, plus générique, plus enveloppant que le « Club » des anglais – un Cercle.

J’y ai retrouvé mes camarades, mes compagnons, ceux qui, pendant les quarante ans précédant ces derniers, ont vu leur pays étinceler, se fissurer, s’effondrer, se rassembler, se recoller, tituber, se raidir, se relever, recommencer à marcher, et ont travaillé à sa survie et à sa renaissance.

 

De mon observatoire privilégié, j’ai assisté à ce phénomène inédit dans notre histoire récente : trois énergumènes ont exécuté une rédaction entière de caricaturistes, les gens chargés de les protéger, et mis à mal un pays de soixante six millions d’habitants.

Les politiques et les médias ont beaucoup pleuré, manifesté, ergoté dans tous les sens, tels autant de mouvements browniens.

 

À l’inverse, on a vu les gens de base réagir avec courage et discernement, sans piper mot et sans exception.

– un « simple flic » aller affronter avec son seul revolver deux Kalachnikov, parce que c’est sa mission,

– un officier de protection tenter le tout pour le tout et y laisser sa vie,

– une policière municipale se faire abattre dans le dos pour délit d’uniforme,

– un patron de PME aller au-devant de deux terroristes armés jusqu’aux dents et juste leur proposer un café, pour laisser le temps à son technicien d’aller se cacher,

– ce dernier, dissimulé dans un meuble, a renseigné pendant huit heures avec son portable les forces d’intervention ;

– un client de supermarché – pardon, le fils du grand rabbin de Tunis - prendre une des deux Kalach d’un tueur pour la retourner contre lui – malheureusement elle était enrayée ;

– un employé de ce même supermarché cacher des otages dans une chambre froide et s’exfiltrer pour donner des clés et des renseignements au RAID.

 

Personne n’a failli.

Les forces d’intervention on fait leur travail comme à l’entraînement.

Les forces de secours étaient prêtes – partout.

Une union nationale s’est levé : nous sommes Charlie ….derrière les sélectionnés qui ont battu cent mètres de pavé ? - Nous sommes français : ça paraît plus clair …..

 

Il a fallu cette explosion pour enfin voir les contradictions qu'on a laissé s'installer par de multiples aveuglements et renoncements.

On réalise maintenant que notre société est fissurée, en voie d'éclatement, qu'un nouveau nazisme crée ses territoires – y compris mentaux - et nous menace directement, que certains veulent nous catapulter dans un conflit avec l'Est de l'Europe, ce qui est un non-sens pour nos intérêts et notre vie.

Nous sommes à nouveau sur le feu, au cœur de la marmite.Comme je l'ai été pendant quarante ans – ceux d’avant les quarante récents frappés d'amnésie.

 

Et puis les récupérations politiques on commencé et l’enfumage est devenu plus épais.

D’autres évènements dramatiques sont survenus, mais on ne sait toujours pas comment qualifier quoi ou qui on combat, et ce qu’on doit faire.

On combat « le terrorisme » en oubliant que ce terme facile ne désigne pas un ennemi, mais une technique de combat.

On a peur de s’exprimer, de nommer l’ennemi ; on ne semble toujours pas comprendre les enjeux – pourtant ils sont simples – tenter une survie libre en ne se laissant pas envahir par des concepts de vie qui ne sont pas les nôtres.

 

C’est très exactement ce que j’ai fait pour ce pays et pour moi, avec nombre de mes camarades et bien d’autres qui ne sont plus là pour en parler.

Se sortir de ces bouillonnements pour garder son identité, la spécificité de la manière d’être de ce pays si particulier, a été un travail de longue haleine – difficile, parfois contradictoire – mais ça a été fait bon an, mal an, avec des pertes, des blessures et des séquelles.Toutes n’ont pas encore été évaluées.

J’ai pu constater par la même que bien souvent la France et les Français valent largement mieux que leurs gouvernants.Ca n’a rien d’extraordinaire : les premiers sont dans le réel, les seconds beaucoup moins.

 

Alors, au vu de ce qui arrive, ce serait dommage d’avoir à refaire quarante ans comme je les ai fait.Non que je le regrette, ce fut souvent passionnant et excitant, et j’ai croisé des destins et des personnalités hors du commun, mais nombre de fois j’ai regretté que le trajet entre deux points ne soit pas une droite.

Alors que, comme d’habitude, au tout début, le point de départ paraissait fixe et tranquille.

 

Prélude à Fondation

Volotchisk, petite ville à la limite de la Volhynie – Ukraine de l’ouest - qui s’endort doucement avec la diminution lente de sa population.

Carrefour ferroviaire et routier de l’Union soviétique, ses routes et ses rails ne vont plus nulle part depuis l’indépendance du pays.

L’arrivée en ville n’est pas flamboyante, avec comme seule modernité–vitres et acier–l’usine de composants électroniques à une entrée.

 

Difficile d’imaginer, devant les petites maisons carrée grises, vertes ou ocre, sagement rangées au milieu des vallons, et les quelques immeubles locatifs gris « collectiviste », que cette petite ville a été pratiquement rasée lors de l’occupation allemande – de 1941 à 1944.

Que deux habitants sur trois ont été massacrés ou déportés – une balle dans la nuque ou la corde pour les hommes – les bordels de la Wehrmacht pour les femmes avec pour quelques-unes, cerise sur le gâteau, un séjour promotionnel en France avec des gradés.

Séjour interrompu pour quelques-unes par des résistants de la onzième heure.

 

Les dix mille Juifs de la province ont été exterminés en quelques semaines par les Einsatz Gruppen, ce dont témoigne une petite pyramide de béton posée sur le plus haut sommet – 150 mètres - de la ville.

Elle ne mentionne pas ceux préalablement massacrés à coups de bâton ou à coups de couteau par les ukrainiens amis de Stepan Bandera.

 

Ville frontière, par la rivière Zbruch, avec l'Autriche-Hongrie, elle avait été l'une des premières d'Europe à entrer en guerre en août 1914, occupée successivement au fur et à mesure des marées de l'histoire par l'armée russe, l'armée polonaise de Sikorski, l'armée rouge, l'armée indépendantiste ukrainienne, l'armée rouge encore – et puis les monstruosités nazies et leurs horreurs collatérales : la chasse aux polonais et la guérilla anti – NKVD jusqu’en 1954.

 

Voir Volotchisk et mourir : pas vraiment une phrase, plutôt une constatation.À l'image de cette partie d'Europe qui, des rives de la Baltique à celles de la mer Noire, a subi les mêmes séismes, et qu'on pourrait appeler « terre de sang ».

 

C'est là, dans cette petite ville calme avant la tempête, que je suis né en 1907 – Serge Mychkine – de Marie, arrière petite-fille de Boyard et de Paul – avocat et officier de Dragons.

 

Marie est la dernière représentante d'une des plus vieilles familles de Boyards de Russie, de celles qui font et défont les Tsars.

Très cultivée et très libérée, elle a porté son dévolu sur un lieutenant du régiment de Dragons Nijni-Novgorod, régiment de cavalerie initialement des confins de la Volga.Paul, avocat et de « petite » noblesse Cosaque y faisait son service militaire.

Cette « mésalliance » avait fait jaser dans les grandes familles de la Cour, mais Marie savait ce qu'elle voulait et tout le monde c'était tu.

 

Un escadron du régiment était basé a Volotchisk, et donc me voilà, avant de remonter à Kiev pour la petite enfance, là où mon père est avocat, et plutôt menchevik dans ses convictions et dans les causes défendues.

 

C'est là qu'il est mobilisé en août 1914, très vite car son régiment part en campagne immédiatement pour attirer le maximum de troupes allemandes sur le front russe.C'est le deal afin de soulager le front français, ce qui permettra la victoire de la Marne.Parallèlement, son engagement menchevik et une désaffection croissante d'avec sa femme aboutissent au divorce – un des premiers en Russie – mais là encore Marie a bien fait comprendre à tout le monde qu'aucun commentaire n'était requis.

 

Il me reste une impression d'immense dureté de cette période qui se révèle de plus en plus épouvantable.

Un « grand » cousin adoré, Yevgraf Kruten, as de l'aviation de chasse russe, lieutenant-colonel à 27 ans, ayant combattu sur le front français, meurt en juin 1917 après sa septième victoire en combat aérien.L'armée russe commençait à se décomposer et Kruten, enchaînant mission sur mission, s'endort d'épuisement dans son Nieuport pour s'écraser à l'atterrissage.

À la même époque, je revois mon père pour la dernière fois, blessé, endurci, venant nous voir dans une atmosphère de « c'est fini », avant de repartir vers le front qui s'écroule.

 

La vie à Kiev commence à devenir intenable, avec la proclamation d'indépendance de la république d'Ukraine, les règlements de comptes auxquels succèdent les conflits régionaux – Russes, Rouges, Ukrainiens, Polonais – qui nous obligent à partir à Bakou à la mi-1918.

Marie s’y occupait de plusieurs champs pétroliers et pouvait s'imaginer que le caractère excentré de ce site nous laisserait au calme quelque temps.

Or le conflit Turco – Azéri – Arménien de 1915–1916 avait laissé des traces profondes, dans une Russie en pleine guerre civile.

Le voyage est assez calme et l'arrivée à Bakou aussi, ce d'autant que l'Azerbaïdjan s’est déclaré autonome et est plus ou moins sous contrôle Anglais (cherchez le pétrole et vous trouvez l'Anglais ….).

Rapidement, la situation se dégrade, avec les conflits politiques locaux qui se multiplient – bolcheviks, blancs, musulmans – et auxquels viennent se rajouter les conséquences du génocide arménien.

 

Les Arméniens qui se sont réfugié là en nombre, s'organisent face aux « turcs » azéris, qui veulent simplement leur peau, et font cause commune avec tout ce qui est russe – rouge ou blanc – face à ces derniers.

On voit les musulmans se soulever, et se reproduire les scènes d'horreur de 1915 – 1916, où quand un Arménien tombe entre les mains adverses, il se retrouve dans la rue avec un petit panneau autour du cou : un rouble pour l'égorger.....

Dans ce contexte, ma mère essaye de solder ses champs de pétrole, propriété évidemment provisoire ce d'autant que déjà convoités par les Bolcheviks qui approchent.

Elle réussit quelques transactions avant la prise de Bakou par les rouges le 28 avril 1920.

 

Une semaine plus tard, elle est avertie un soir de notre arrestation prévue pour le lendemain.

Elle passe la nuit à démantibuler ses bijoux pour coudre les pierres dans les doublures de ses vêtements – elle a beaucoup de bijoux et pas mal de vêtements – avant de nous habiller en paysanne – paysan pour prendre le train Bakou – Tiflis (Tbilissi) – Alexandropol (Gyumri) et la frontière turque.Puis jusqu'à Istanbul via Kars et Erzeroum.

En fait, 700 km très dangereux jusqu'à la frontière turque.

Heureusement, l'emprise de l'armée rouge sur la région, très récente, est encore très incomplète.

Des réseaux locaux « blancs » se chargent d'évacuer vers l'étranger les gens susceptibles d'être éliminés par le nouveau pouvoir en place – ce dont il ne se prive pas.

 

La ligne de chemin de fer vers Alexandropol puis la Turquie était le moyen le moins aléatoire de s'enfuir tant que le pouvoir révolutionnaire ne s'était pas complètement mis en place.Par la route, à cheval ou à pied vers l'Iran, c'était beaucoup plus aléatoire.

Ma mère avait donc pu bénéficier d'un de ces réseaux pour intégrer ce « train -miracle ».

Le problème est que ce moyen de sortie étant en gros le seul, c'était aussi celui qui était le plus contrôlé par la police politique : la Tchéka, chargée de retrouver et d'éliminer les contre-révolutionnaires ou assimilés.

Le « train-miracle » était donc plutôt le train de Mad Max.....

 

Ainsi le jour et demi qu'a duré ce voyage restera un des plus longs pour moi – je ne sais pas ce qui va m'arriver – mais surtout pour ma mère, qui se sauve avec des subsides de contrebande pour nous sortir de l'enfer.

Les contrôles de la Tchéka dans le train sont très rapprochés et réguliers.

Leurs principes en sont assez simples :

– papiers et titres de transport, mais la plupart sont faux, sans que cela puisse être prouvé dans un sens ou dans l'autre vu le contexte ;

– les mains : des mains non calleuses ou entretenues amènent leur propriétaire face à un groupe « d'enquêteurs » qui détermine sa poursuite ou non du voyage ;

– une brosse à dents, du savon parfumé ou une eau de Cologne dans les bagages peut entraîner l'exécution immédiate.

Pour ce faire, le train s'arrête toutes les trois ou quatre heures en pleine campagne, et les contre-révolutionnaires ou assimilés reçoivent une balle dans la nuque au bord du ballast où ils sont laissés.

Toutes les trois–quatre heures, des détonations rythment ainsi les arrêts réguliers du train au milieu de nulle part – dans une atmosphère qui n'évoque pas les vacances …..

Les trois premiers contrôles se passent de manière assez tranquille – nos vêtements, nos attitudes, nos bagages n’ont choqué personne, et une femme ou un enfant ont rarement les mains calleuses …..

Nos papiers, billets, laisser-passer n’ont posé aucun problème : les nouvelles normes et dénominations du nouveau pouvoir ne sont pas encore en œuvre.

Par contre, pour le quatrième, c'est une chef qui mène les débats : la veste de cuir noir impeccable, la casquette à la visière bien brillante, le Nagan à la ceinture impeccablement entretenus contrastent avec la misère supposée ou de camouflage des passagers du train.

Le regard également : supérieur, inquisiteur, victorieux, qui pousse le contrôlé à la plus pétocharde humilité.C'est devant le regard implacable de cette femme impeccable que j'ai la révélation définitive de ce qu'est une révolution : le remplacement de satrapes finissants par des satrapes naissants …..

Et ce regard se fiche dans celui d'une petite fille de Boyard, qui le soutient sous ses oripeaux de déguisement sans aucune envie de le baisser.

Que se disent-elles pendant les quelques secondes – ou heures – ou vies – que dure cet échange visuel ? Est-ce de l'ordre de l'intime féminin ? – je fais rire toutes les associations féministes – ou plus probablement de l'ordre de « tu vois très bien qui je suis – tu peux nous tuer si tu veux, mais ça te donnera quoi ? Tu vois, je n'ai même pas peur de la mort que tu peux me donner ».

Bref, le regard de la Tchékiste se détourne lentement accompagné d'un «bon, ici, pas de problème».

 

Il n'y aura pas d'autre contrôle du compartiment dans le reste du voyage – tout au plus les deux arrêts pour exécution suivants seront plus rapprochés…..

 

Après le changement à Alexandropol – plus régulé car le nouveau régime est installé depuis plus longtemps – c'est le passage de la frontière turque avec un dernier contrôle de routine : tout ce qui devait être exécuté est censé l’être.

Le train s'arrête à un poste de ravitaillement : pain plat, fromages, lait aigre ….mais plus d’eau.Ma mère, épuisée, est complètement déshydratée, la bouche collée par une soif immense.Je prends donc un gobelet - les trains russes–Asie avaient déjà des samovars avec leurs récipients, même si là il n'y a plus personne pour les faire marcher – et tranquillement, je repasse la frontière pour demander de l'eau.

Le cœur de ma mère est au bord de l'arrêt, mais c'est vrai qu'un gamin de 14 ans au milieu d'une révolution ou de l'enfer, personne ne le remarque – se souvenir de Samuel Pisar.

 

Bref, ma mère désaltérée, et moi ayant passé trois fois en quelques minutes le futur rideau de fer, nous arrivons le lendemain à Istanbul, pris en charge par la filière de Russes blancs qui nous avait sorti de Bakou.

 

A l'époque, la puissance dominante jusqu'aux Balkans est la France, même si les Anglais cherchent à en limiter par tous les moyens l'influence …..

L'émigration Russe, malgré ses clans, s'est globalement détaché de l'ancien régime tsariste en tant que tel, et représente une force inventive et créatrice conséquente.

Ces émigrés étaient des nobles – souvent – mais aussi des lettrés, des chercheurs, des industriels (Sikorsky - Seversky), des artistes – d'une manière générale ceux qui formaient la bourgeoisie qui croissait géométriquement en Russie depuis la fin du XIXe siècle.

L'hypothèse immédiate est que si les rouges l’ont remporté d'un cheveu, ils ne sont pas solidement installés, susceptible d'être battus à terme - et la formation de cadres militaires pourrait être utile, et bien évidemment sous la houlette de la France, puissance militaire dominante.

 

Après une courte installation à Istanbul, et pour moi une année d'études au Robert College, ma mère décide de notre translation vers la France.

Première étape Mayence – zone d'occupation française avec un lycée français très bien côté dans un environnement un peu militaire, un peu cosmopolite, et avec une colonie russe nombreuse.Je passe donc un an à perfectionner mon français, avant de rallier Paris l'année suivante après avoir passé mon premier bac.

 

Ma mère avait peu dépensé à Mayence, dans ce flux cosmopolite post-conflit, et nous pouvons aborder Paris avec de l'argent, une bonne connaissance du français pour moi, et donc la possibilité de préparer une grande école militaire après mon second bac à Condorcet.

En outre, l'esprit de revanche que nous pouvions avoir correspondait à l'esprit anticommuniste de certains – par exemple la duchesse d'Uzès, au centre de lobbies influents dans les coulisses du pouvoir.

Très schématiquement, cette femme très active obtient qu'un certain nombre d'étudiants russes puisse être admis à titre étranger à Saint-Cyr et suive un cursus ultérieur dans l'armée française.Je vais donc en bénéficier rapidement, avec mes amis Amilakvari, Roumentsov et Alexandroff.

 

Cette période ne me laissera pas un souvenir impérissable.La grande tuerie européenne s'est terminé il y a peu, avec son cortège de rêves cassés, de familles brisées, de populations déracinées.

Je viens d'échapper à une autre qui se poursuit dans mon pays qui a officiellement disparu au profit de quelque chose de fermé et d’opaque.Je n'ai plus d'attache, plus vraiment de nationalité, plus que ma mère comme famille.

Dans ce contexte, je dois survivre, c'est-à-dire donner un but à ma vie de déraciné.

La noblesse russe officielle exilée - dont je fais partie - m'intéresse peu.Ils ont parfois plus que de quoi vivre, mais n’ont plus aucun but puisque eux aussi, à leur manière, ont précipité la fin du régime qui les est protégeait.Aucun d'entre eux n’a cherché à venir en aide à la famille Romanov, pas plus que les monarchies européennes d'ailleurs, pour leur éviter d'être massacrés et coupés en morceaux.

Ils ne représentent donc plus grand-chose – ni l'ancien régime, qu'ils ont laissé tomber, ni le nouveau qui les a rejeté par l'élimination pure et simple.

Intelligents et lettrés, ils se perçoivent très bien comme les témoins d'un monde fini et sans aucune vue sur l'avenir, ce qui explique le taux astronomique de suicides, ou d'attitudes suicidaires, dans cette émigration « favorisée ».

En fait, ils deviendront les conservateurs précieux et zélés d’une culture brillante, mais ils ne le savent pas encore.

 

Pour moi, les choses vont se poser différemment et logiquement.

Ma mère est partie en abandonnant tous ses biens, excepté de nombreux bijoux et pierreries de très grande valeur.Cela n'aura qu'un temps et je le sais.

Ce n'est pas le fait de rester un mois au Crillon à notre arrivée à Paris qui me fait changer d'idée : nécessité de survivre à un moment donné par nos propres moyens de toutes façons.

J'ai par ma famille une importante tradition militaire.Même mon père, avocat, « de gauche » étais passionné par le métier des armes.On m'offre la possibilité de faire ce métier en France, principale nation militaire de l'époque.Je parle maintenant parfaitement français.L'hypothèse d'avoir besoin de moi pour une « revanche » dans mon pays d'origine n'est pas totalement exclue non plus.….C'est donc la logique….Et je pourrai aussi mettre ma mère à l'abri… Quelque part je lui dois deux fois la vie…..

 

Je peux donc intégrer l'école de Saint-Cyr dès 1924 – avec six autres étudiants russes dans la même promotion – deux deviendront célèbres : nous reparlerons de Dimitri Amilakvari.

Les bijoux de ma mère se sont très vite épuisé, le Crillon était une erreur coûteuse, qui a tout de même eu le mérite de faire comprendre à une arrière-petite-fille de Boyard que son passé était mort, et qu'il fallait agir en conséquence.

Quand j'y pense, j'ai toujours admiré cette formule du Maréchal Ney, fils d'un tonnelier et d'abord simple soldat, s'exclamant devant le pedigree d'un archiduc d'Autriche : « moi je suis mon propre ancêtre ».

C'est exactement la situation dans laquelle nous sommes en cette fin d'année 1924 : derniers descendants d'une immensité historique décédée – au sens propre et figuré – sans le sou ou presque – avec comme seul capital le dernier des Mohicans qui entre dans une école militaire.

Comme il faut quand même se nourrir – les quelques bijoux restants étant intouchables, au cas où – ma mère décide donc de travailler – dans ce qu'elle sait faire.

 

Les jeunes filles et femmes de la noblesse russe recevaient obligatoirement une éducation assez complète :

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