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LES CATHOLIQUES INTRANSIGEANTS EN FRANCE

De
404 pages
Le catholicisme est divisé, depuis la Révolution française, entre les libéraux, partisans de se réconcilier avec les idées modernes, et les intransigeants qui rejettent la modernité et se caractérisent par l’acceptation de tout l’enseignement de l’Eglise. Malgré Vatican II, l’importance et le dynamisme des catholiques intransigeants, comme leur accord avec leur hiérarchie et le soutien qu’ils reçoivent de celle-ci, laissent à penser que l’intransigeance demeure le mode de relation majeur entre le monde profane et l’Eglise.
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LES CATHOLIQUES INTRANSIGEANTS EN FRANCE

Collection Logiques Politiques dirigée par Yves Surel
Dernières parutions

Emmanuel NEGRIER (dir.), Patrimoine culturel et décentralisation: une étude en Languedoc-Roussillon, 2002. Laure DELCOUR, La politique de l'Union européenne en Russie (1990 2000), 2002. Simon HUG et Pascal SCIARINI (dir.), Changements de valeurs et nouveaux clivages politiques en Suisse, 2002. Laurence EBERHARD HARRIBEY , ['Europe et lajeunesse, 2002. Elise PERON et Michel HASTINGS (dir.), L'imaginaire des conflits communautaires, 2002. Catherine PRUDHOMME-LEBLANC, Un ministère français face à l'Europe,2002. Hélène REIGNER, Les DDE et le politique. Quelle co-administration des territoires?, 2002. Stéphanie MOREL, Ecole, territoires et identités, 2002. Virginie MARTIN, Toulon sous le Front National: entretiens nondirectifs, 2002. Eric AGRIKOLIANSKY, La Ligue française des droits de l'homme et du citoyen depuis 1945, 2002. Olivier FAVRY, L'ami public américain: les nouvelles relations industrie-Etat aux Etats- Unis de 1979-1991, 2002. François CONSTANTIN, Les biens publics mondiaux, 2002. Jean-Louis MARIE, Philippe DUJARDIN et Richard BALME (sous la direction de), L'ordinaire, 2002. Diane MASSON, L'utilisation de la guerre dans la construction des systèmes politiques en Serbie et en Croatie, 1989-1995, 2002.

LAURENT FROLICH

LES CATHOLIQUES INTRANSIGEANTS EN FRANCE

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris F~CE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest H~G~

L'Harmattan ltatia Via I;3ava,37 10214 Torino IT~Œ

@L'Hannattan,2002 ISBN: 2-7475-1619-9

A Clotilde et Constantin

INTRODUCTION

Schématiquement, le catholicisme français se caractérise, depuis près de deux cents ans, c'est-à-dire depuis la fin de la Révolution française et le Concordat, par un conflit systématique entre anciens et modernes, entre «traditionnels» et modernistes, entre intransigeants et libéraux l, c'est-à-dire entre ceux qui obéissent, ou qui cherchent à obéir, scrupuleusement à tout l'enseignement et à toutes les prescriptions de l'Eglise seule détentrice de la vérité, et les partisans de la conciliation avec les idées modernes, qui veulent accorder leur foi avec une morale privée laissant la place au librearbitre, notamment dans le domaine sexuee. L'excommunication de Mgr Lefebvre en 1988 et la destitution de Mgr Gaillot en 1995 sont des épisodes spectaculaires et paroxystiques, mais néanmoins anecdotiques, de ce conflit. Entre ces deux positions maximalistes, la grande masse des fidèles se caractérise par son extrême fragmentation sur la question de l'adéquation entre le comportement individuel et le message de l'Eglise. Cet affrontement touche à l'essence même du catholicisme puisqu'il porte sur la place qu'il convient d'accorder à la vérité et sur l'existence même d'une vérité révélée. Ce débat n'est pas seulement religieux; il est également politique et philosophique puisqu'il s'agit de déterminer la place qu'accorde la religion catholique à la modernité et à la philosophie des Lumières.

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Cet ouvrageest constituépar le texte, revu et corrigé,d'une thèse soutenue à

l'université de Paris II-Panthéon-Assas en janvier 2001, devant un jury composé de Messieurs Philippe Raynaud (président), Philippe Portier et JeanMarie Mayeur (rapporteurs) et Hugues Portelli (directeur de thèse), sous le titre Les catholiques intransigeants en France sous le pontificat de Jean-Paul II Attitudes religieuses, engagements associatifs, politiques et sociaux. 2 Voir également POULA T (Emile), «Des catholiques contre le monde moderne », L 'Histoire, n° 224, septembre 1998, p. 39 : « Il y aura désormais les "libéraux", partisans de la conciliation, du ralliement, de l'adaptation, et les "intransigeants", défenseurs des droits de l'Eglise et de la vérité. De ce point de vue, toute I'histoire du catholicisme jusqu'à nous se résume à l'évolution du rapport des forces entre ces deux tendances de fond. »

Les travaux de Jean-Marie Donegani3 ont mis en lumière la très grande diversification des modes d'appartenance et d'expression religieuses au sein du catholicisme français, lequel ne peut plus être considéré comme un bloc unifié. Jean-Marie Donegani explique que cette diversification est consécutive à l'acceptation par l'Eglise des valeurs fondatrices de la pensée moderne libérale et socialiste: les droits individuels à la liberté et à l'égalité. Cette acceptation a entraîné une transformation interne du catholicisme qui a débouché sur le pluralisme et la privatisation du religieux et qui a vu nombre d'attitudes individuelles échapper à la dictée magistérielle 4. L'hypothèse selon laquelle, à la suite de Vatican II, l'Eglise en tant que structure hiérarchisée aurait accepté les valeurs «de la pensée moderne libérale et socialiste» nous paraît devoir être nuancée dans la mesure où l'Eglise catholique n'a renoncé ni à l'idée d'une vérité révélée et immuable ni à l'existence de dogmes de foi indiscutables, comme les encycliques et les motu proprio édictés par Jean-Paul II le démontrent. Lorsque Jean-Marie Donegani affIrme que, à partir du concile Vatican II, l'Eglise fait sienne la reconnaissance de la liberté individuelle et des droits de I'homme et cesse d'opposer aux valeurs fondatrices de la modernité politique sa traditionnelle intransigeanceS, nous pensons plutôt qu'il s'agit d'un tournant tactique que le pontificat de Jean-Paul II a démenti. La diversification des catholicismes, c'est-à-dire des modes d'appartenance au catholicisme, est à notre avis la conséquence d'approches différentes, de la part des fidèles et des religieux, du message évangélique. Ainsi, nous estimons que la diffusion des valeurs modernes s'est faite malgré les positions de l'Eglise et non grâce à une évolution de cette dernière. Cependant, il est indéniable que le catholicisme contemporain se caractérise par sa fragmentation culturelle en fonction des différentes formes d'appartenance religieuse. Cette diversité dépend de la place accordée par les

DONEGANI (Jean-Marie), La liberté de choisir. Pluralisme religieux et pluralisme politique dans le catholicisme français contemporain, Paris, P.F.N.S.P., 1993. Dans cet ouvrage, Jean-Marie Donegani, en s'appuyant sur des enquêtes qualitatives, approfondit la relation entre religion et politique en mettant en lumière le rôle joué par les nombreuses modalités de l'appartenance religieuse et leurs conséquences politiques. Cet ouvrage étudie également le sens de l'implication entre attitudes religieuses et attitudes politiques et leur réciprocité ou leur non-réciprocité.
4 Ibid., Ibid., p. 470-471. p. 470. 5

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catholiques à l'enseignement magistériel et à la notion de vérité immuable, ainsi que du degré de concession fait aux valeurs fondatrices de la pensée libérale et socialiste, « les droits individuels à la liberté et à l'égalité» pour reprendre la formule synthétique et très juste de Jean-Marie Donegani. Il existe donc bien plusieurs cultures catholiques et logiquement les catholiques pratiquants sont divisés politiquement mais également religieusement. Cet ouvrage porte sur l'une de ces nombreuses cultures, celle des intransigeants, sur laquelle Jean-Marie Donegani, volontairement, ne s'est pas attardé. Il existe, en effet, au sein de l'Eglise conciliaire, des catholiques qui, sans se rattacher à la mouvance lefebvriste, sont rétifs aux idées de la modernité (rationalisme, individualisme, libre examen, libéralisme philosophique...), refusent de faire des concessions sur leur foi, sur la doctrine catholique et sur la pratique religieuse et paraissent obéir scrupuleusement aux prescriptions religieuses de leur hiérarchie. Histoire de l'intransigeantisme Cette tendance du catholicisme, hostile à tout compromis avec le monde moderne et sécularisé issu des Lumières et de la Révolution, a été baptisée «catholicisme intransigeant », ou « intransigeantisme » 6, par le sociologue et historien Emile Poulat qui s'est servi de ce terme, apparu dans le vocabulaire français vers 1870, comme d'un concept ayant une valeur purement heuristique. Emile Poulat précise que ce terme est utilisé «en attendant mieux» 7. Il a parfaitement montré que le catholicisme intransigeant est apparu comme un refus de la société moderne issue de la Révolution française:
« Devant cet assaut de la société moderne, issue de la Révolution française, le Saint-Siège a voulu rassembler les forces catholiques pour constituer (...) un "bloc catholique" qui s'opposerait au bloc révolutionnaire auquel étaient identifiées toutes les forces libérées par la Révolution française. Ces forces apparaissaient comme une menace pour l'existence même du christianisme. La papauté a donc battu le rappel des catholiques pour en faire un bloc et les mobiliser sans concession, sans compromission. C'est cela que 6 Le terme «intransigeantisme» est largement postérieur à celui d'intransigeant puisqu'il a été utilisé pour la première fois par les historiens italiens à la fin des années 50. Voir POULA T (Emile), « La science de la vérité et l'art de la distinction. Intransigeance et compromis dans le catholicisme contemporain », Social Compass 44(4), 1997, p. 498. 7 POULAT (Emile), L'Eglise, c'est un monde. L'ecclésiosphère, Paris, Cerf, 1986, p. 14. 9

l'on a appelé le refus de transiger, le refus de transiger avec ces forces et ces formes du mal. »8

La réalité intransigeante apparaît donc en réaction à la Révolution française. Jusqu'à la Révolution française, l'Eglise occupe une position dominante en France, aussi bien dans le domaine intellectuel que sur le terrain social malgré le développement des idées de la Réforme et des Lumières. La Révolution introduit une véritable rupture et l'Eglise se retrouve spoliée de ses biens et partiellement soumise à l'Etat par le Concordat de 18019. D'un seul coup, l'ordre intellectuel et social qu'elle avait patiemment mis en place sous la protection bienveillante de la monarchie est balayé. Au milieu du XIXe siècle, la contestation de cet ordre s'effectue surtout dans le

domaine des idées. De l'origine des espèces au moyen de la sélection
naturelle de l'anglais Charles Darwin est publié en France en 1862 et contribue à répandre la théorie de l'évolution. Parallèlement, le positivisme investit les différents champs disciplinaires. Le Catéchisme positiviste d'Auguste Comte est publié en 1852 et 1863. Avec la Vie de Jésus, Renan propose une interprétation critique et rationaliste de la vie de Jésus et du christianisme. Aucun domaine scientifique n'échappe à ce bouleversement puisque le philologue Eugène Burnouf, dans son Introduction à I 'histoire du bouddhisme indien de 1845, inaugure la sociologie comparée des religions. Dans le même temps, l'Eglise de France est divisée en deux camps, celui des «catholiques libéraux» et celui des «catholiques intransigeants ». Les premiers (Mgr Dupanloup évêque d'Orléans, Mgr Darboy archevêque de Paris, Montalembert, Falloux) ont une démarche pragmatique qui accepte ce qu'il y a de positif dans le monde moderne et désire accompagner et christianiser ces évolutions inexorables 10.Il s'agit de concilier le christianisme et la société issue
8

paULA T (Emile), Le catholicismesous observation.Entretiens avec Guy

Lafon, Paris, Le Centurion, 1983, p. 185-186. 9 Le Concordat de 1801, promulgué par la loi du 18 germinal an X et complété par des articles organiques, régit l'Eglise jusqu'en 1905. Il se caractérise notamment par la création d'un Ministère et d'un budget des cultes, par la fonctionnarisation des ministres du culte désormais rémunérés par l'Etat, par l'institution d'une procédure disciplinaire devant le Conseil d'Etat contre les membres du clergé ayant eu un comportement jugé contraire aux intérêts de l'Etat ou aux bons rapports entre l'Eglise et l'Etat et surtout par le choix des évêques par l'Etat puisque leur nomination est faite d'un commun accord entre les deux pouvoirs, l'Etat présentant son candidat au Saint-Siège, lequel ne peut normalement l'écarter que pour des motifs graves. 10 TRANVOUEZ (Yvon), Catholiques d'abord. Approches du mouvement catholique en France X/Xe-XX siècle, Paris, Editions ouvrières, 1988, p. 43. 10

de la Révolution française. A l'inverse, les catholiques intransigeants (Mgr Pie évêque de Poitiers, Louis Veuillot, rédacteur en chef de L'Univers) refusent tout pragmatisme et placent leur combat sur le plan des principes, n'acceptant pas le moindre compromis avec le monde moderne. Ils sont souvent influencés par les auteurs de la Contre-Révolution comme Joseph de Maistre ou Louis de Bonald!!. Le vote de la loi Falloux en 1850 est révélateur de cette fracture. Même si cette loi permet aux congrégations d'accroître leur influence au sein de l'enseignement et aux ecclésiastiques d'investir massivement les postes de professeurs, elle n'en permet pas moins à l'Etat de contrôler les programmes de l'enseignement privé. Cette loi, globalement favorable à l'enseignement catholique, déclenche cependant I'hostilité de Louis Veuillot qui, opposé par principe à toute forme de concession au régime républicain héritier de la Révolution, polémique violemment dans L'Univers avec Mgr Dupanloup. Dans ce conflit, les intransigeants n'ont de cesse d'en appeler au pape pour condamner les catholiques libéraux. L'affrontement entre libéraux et intransigeants tend alors à se confondre avec celui qui oppose depuis plusieurs siècles les gallicans, partisans d'une certaine limitation de l'autorité du pape sur l'Eglise de France!2, notamment dans le domaine temporel, aux ultramontains qui affirment la supériorité de l'autorité du pape sur le catholicisme français. Exemplaire et révélatrice de ce clivage ultramontains-intransigeants contre gallicans-libéraux est la polémique qui oppose Louis Veuillot à l'abbé Gaduel, prêtre du diocèse d'Orléans, soutenu par Mgr Dupanloup. L'abbé Gaduel demande à Mgr Sibour de sévir contre l'Univers dont les attaques contre les positions gallicanes se font de plus en plus violentes. Mgr Sibour interdit à son clergé de lire l'Univers ou d'y écrire. Louis Veuillot demande alors à Rome de régler le conflit. L'encyclique Inter multiplices promulguée par Pie IX le 1er septembre 1853 est dénuée de toute ambiguïté: elle condamne clairement les doctrines gallicanes exposées dans le Mémoire sulpicien de 1852 et rappelle aux évêques que les séminaires ne
Il Dans son ouvrage L'Anti-maçonnisme catholique, Paris, Berg, 1994, Emile Poulat décèle une tradition contre-révolutionnaire purement religieuse qui s'enracine plus chez le père de Clorivière que chez Joseph de Maistre. 12 La Déclaration des Quatre Articles de 1682 qui constitue la charte du Gallicanisme, proclame: 1) Le pape n'a qu'une autorité spirituelle et ne peut juger les rois dans le domaine temporel, ni les déposer, ni délier leurs sujets du devoir de fidélité. 2) Le concile général est supérieur au pape. 3) Les anciennes libertés de l'Eglise gallicane sont inviolables. 4) Le pape n'est infaillible qu'avec le consentement de l'Eglise universelle. Il

doivent utiliser que des livres approuvés par Rome. De plus, l'action menée par des hommes comme Louis Veuillot se voit encouragée dans l'un des passages de l'encyclique13. Cette défaite du gallicanisme, si elle marque un repli des opposants à l'autorité papale, ne résout pourtant pas le problème posé par l'offensive des idées modernes. Une fois la remise au pas du clergé français effectuée, même provisoirement et partiellement, Pie IX se doit de lutter contre les contestations philosophiques extérieures à l'Eglise, lesquelles se font plus précises. Le Syllabus de 1864, qui est une riposte à cette offensive, marque une nouvelle et spectaculaire victoire des intransigeants. Le Syllabus errorum est un court texte annexé à l'encyclique Quanta cura adressée le 8 décembre 1864 aux évêques. Ce catalogue des propositions fausses et condamnées par l'Eglise, sous-titré « Recueil des principales erreurs de notre temps », se présente sous la forme d'une liste de 80 propositions stigmatisées reprenant d'anciens écrits et allocutions de Pie IX et s'attaquant particulièrement au panthéisme, au naturalisme et au rationalisme. On y trouve également une condamnation du socialisme, du communisme et du «libéralisme moderne». La dernière de ces propositions condamnées, « Le Pontife romain peut et doit se réconcilier et faire un compromis avec le progrès, le libéralisme et la civilisation moderne », suscite des commentaires ironiques ou indignés14. L'importance du Syllabus ne peut être comprise qu'en replaçant cet événement dans la conjoncture intellectuelle du milieu du XIXe siècle et dans les débats philosophiques et théologiques passionnés de cette période pendant laquelle l'Eglise doit faire face à une vaste offensive des idées « modernes». Après la promulgation du Syllabus, le conflit se cristallise autour de la définition du dogme de l'infaillibilité pontificale lors du premier concile du Vatican (1869-1870). Louis Veuillot lance d'ailleurs une souscription dans l'Univers pour l'organisation de ce concile. A l'inverse, les évêques français sont les principaux opposants au dogme de l'infaillibilité pontificale puisque trente et un d'entre eux votent contre sa proclamation. Leur défaite entraîne la fin des prétentions gallicanes. Une fois de plus, l'ultramontanisme intransigeant voit sa position confortée puisque la Constitution

13Sur ce conflit et l'importante période 1848-1853, il convient de se référer à GOUGH (Austin), Paris et Rome. Les catholiques français et le pape au X!xe siècle, Paris, Editions de l'Atelier, 1996. 14TRANVOUEZ (Yvon), Catholiques d'abord, op. cil., p. 40.
12

dogmatique Pastor Aeternus l'infaillibilité pontificale:

précise

en ces termes

le dogme

de

« Lorsque le pontife romain parle ex cathedra, c'est-à-dire lorsque, remplissant sa charge de pasteur et de docteur de tous les chrétiens, il définit, en vertu de sa suprême autorité apostolique, qu'une doctrine en matière de foi ou de morale doit être tenue par toute l'Eglise, il jouit, en vertu de l'assistance qui lui a été promise en la personne de saint Pierre, de cette infaillibilité dont le divin Rédempteur a voulu que soit pourvue son Eglise lorsqu'elle définit la doctrine sur la foi ou la morale. Par conséquent, ces définitions du pontife romain sont irréformables de par elles-mêmes et non en vertu du consentement de l'Eglise. »

La proclamation de ce dogme consacre l'autorité de Pie IX et permet de renforcer le pouvoir papal en lui fournissant un formidable instrument de production doctrinale ne pouvant pas être contesté par les évêques ou les prêtres. La restauration d'un ordre social chrétien est l'objectif final de cette offensive intransigeante ou intégrale. Dans un tel contexte, le caractère intransigeant de l'encyclique Rerum novarum, promulguée par Léon XIII le 15 mai 1891, apparaît évident. Ce texte constitue une prise de position officielle de l'Eglise sur la condition des ouvriers et plus largement sur la question sociale et insiste sur la nécessité de trouver une réponse non plus seulement caritative mais véritablement institutionnelle. Partant du constat de misère qui règne dans le milieu ouvrier, Rerum novarum élabore une critique de la « solution socialiste» avant de proposer la « solution chrétienne» qui s'appuie sur les différents corps intermédiaires (familles, syndicats mixtes, corporations). Rerum novarum est l'acte de naissance officiel du catholicisme social. Ce catholicisme qui vise à donner un contenu à la doctrine sociale de l'Eglise apparaît en réaction aux idées libérales et socialistes en plein développement en cette fin de XIXe siècle. Il est bien, à ce moment, une des composantes du catholicisme intransigeant en ce qu'il vise à une réforme globale de la société en opposition avec les idées et les structures institutionnelles issues de la Révolution. En même temps, il entraîne une mutation interne du catholicisme intransigeant replié sur les condamnations du Syllabus et tend à transformer celui-ci en un catholicisme intégral plus offensif15, plus soucieux d'une reconquête de la société par l'Eglise. Ce second intransigeantisme, souvent appelé catholicisme intégral16 et plus ouvert aux questions sociales, a rapidement donné naissance au
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paULA T (Emile), Catholicisme, démocratie et socialisme, Paris,
intégral» apparaît sous la plume de Georges

Casterman, 1977, p. 112. 16 La formule «catholicisme Goyau en 1897, Ibid., p. 104.

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catholicisme social, puis à la démocratie chrétienne. Il n'y a pas de rupture entre le catholicisme intransigeant et le catholicisme intégral, puisque le second ne se distingue du premier que par un changement de méthode et de style, ainsi que par la prise en compte des problèmes sociaux apparus avec la révolution industrielle. Une nouvelle manifestation de l'intransigeantisme apparaît au début du siècle lors de la crise moderniste. Dans le vocabulaire catholique le mot «modernisme» est récent17 (début du XXe siècle) et désigne l'ensemble des erreurs condamnées par Pie X dans l'encyclique Pascendi Dominici Gregis (8 septembre 1907). En effet, les découvertes scientifiques récentes, notamment en paléontologie et en astronomie, viennent remettre en cause l'interprétation que donne L'Eglise de la création du monde et de l'histoire. Les textes religieux se trouvent alors relativisés par des clercs et des intellectuels catholiques. La crise est beaucoup plus grave qu'à l'époque du Syllabus, dont l'encyclique Pascendi n'est d'ailleurs que le prolongement, puisque la contestation de la cosmogonie catholique et de ses certitudes s'est introduite dans l'Eglise elle-même. Celle-ci réagit avec vigueur. Ainsi, Alfred Loisy, qui désire interpréter la Bible au regard des « conditions réelles de la culture de notre temps» 18,est privé de son enseignement d'exégèse à l'Institut Catholique de Paris en 1894 et voit ses écrits condamnés par le Décret Lamentabili (3 juillet 1907) qui reprend le mode d'exposition adopté dans le Syllabus pour dénoncer en soixante-cinq propositions les « nouveautés» et les «graves erreurs» professées «dans la recherche des vérités supérieures». Loisy est excommunié en 1908 et déclaré vitandus (à éviter). Dans le même temps de nombreux auteurs, comme le philosophe Maurice Blondel, voient leurs livres mis à l'Index. En 1910, un serment antimoderniste est imposé aux prêtres et le «Plus grand Sillon» de Marc Sangnier est condamné par Pie X pour avoir « glissé dans l'erreur moderniste». Etienne Fouilloux fait de la condamnation du modernisme en 1907 le point de départ d'une période au cours de laquelle le Saint-Siège entoure la recherche théologique d'un barrage défensif s'appuyant sur le thomisme et ayant pour agents des « thomistes intransigeants» 19. Les différents épisodes de cette crise ont pour effet de forger l'identité du catholicisme intransigeant qui ne peut se penser que par
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POULA T (Emile), Modernistica, Paris, Nouvelles Editions Latines, 1982,

p.24. 18 POULAT (Emile), Critique et mystique, Paris, Le Centurion, 1984, p. 19. 19 FOUILLOUX (Etienne), Une Eglise en quête de liberté, Paris, Desclée de Brouwer, 1999.

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opposition à l'offensive des idées modernes au sein de la société française dans la seconde moitié du XIXe siècle. Il s'agit alors de l'affrontement entre deux visions et deux explications du monde. « La crise moderniste est l'histoire d'un combat autour de la vérité, vérité religieuse mais aussi profane, puisque, dans l'esprit du catholicisme romain, il ne peut y avoir de séparation entre le sacré et le profane quant aux rapports des hommes à la vérité. »20 L'Eglise va donc combattre l'ensemble des philosophies rationalistes inspirées du kantisme: «De Descartes à Kant, on s'est employé à séparer ce que saint Thomas avait su si bien unir. »21 La philosophie thomiste est officiellement présentée comme seul recours. Pour Pie X dans Pascendi, la première des « mesures efficaces contre le modernisme» à adopter est « la philosophie de saint Thomas, base des études »22. Il s'agit d'opposer saint Thomas à Kant puisque le rationalisme kantien est un humanisme qui débouche sur une rupture avec Dieu comme source de la connaissance. La philosophie n'est définitivement plus la servante de la théologie. Les découvertes culturelles et scientifiques effectuées entre le XVe et le XVIIIe siècle, conjuguées à l'individualisme cartésien puis au rationalisme, ont eu pour effet de relativiser la religion qui devient un objet d'étude comme un autre, soumis aux mêmes méthodes d'analyse que les autres disciplines. Ainsi relativisée, la religion catholique perd sa position dominante sur la société et n'est plus en mesure d'imposer une vérité révélée. Désorniais apparaît une séparation entre l'Eglise et la société qui vont chacune développer leur propre culture indépendamment l'une de l'autre. C'est à ce moment-là, selon Emile Poulat, qu'on peut vraiment appréhender le caractère entier et donc intégral du catholicisme23. Ce catholicisme, saisi comme culture composée d'un ensemble d' habitus qui marque en profondeur les incroyants eux-

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DONEGANI (Jean-Marie), La liberté de choisir, op. cil., p. 142. 21POULAT (Emile), Critique et mystique, op. cit., p. 199. 22PIE X, Pascendi Dominici Gregis, Lettre encyclique, 8 septembre 1907, n° 63. 23 «Le catholicisme n'est pas seulement une religion, il est beaucoup plus qu'une religion. Il se réfère encore à un état de société, de civilisation, de culture, où cette séparation entre le sacré et le profane, entre la religion et la vie, n'allait pas de soi, n'était pas admise, où la religion était un phénomène englobant la société et englobé par la société. (...) La culture était catholique quand elle occupait seule tout le territoire. La culture catholique est née paradoxalement quand elle a dû partager: culture contre culture. » POULA T (Emile), Le catholicisme sous observation, op. cit., p. 161-163. 15

mêmes, Emile Poulat propose de l'appeler «christianitude» 24. Le catholicisme en tant que religion intégrale ne peut dès lors pas accepter de voir remis en cause son monopole sur la société par les idées modernes. Il n'est pas envisageable de transiger avec une modernité qui veut imposer sa propre culture et sa vérité. L'intransigeantisme se forge dans cette réaction aux idées développées par ses adversaires libéraux, socialistes et laïques. Pour Emile Poulat, le conflit entre le catholicisme et ses adversaires, loin d'être réductible au clivage droite/gauche, doit au contraire s'analyser comme un conflit entre trois forces parfaitement distinctes: le socialisme, le libéralisme et le catholicisme. Cela explique que le premier intransigeantisme, celui du Syllabus, soit particulièrement défensif et réactionnaire puisqu'il a dû se défmir par rapport à ses adversaires. Une fois ce travail de délimitation et de défmition effectué, une fois les armes élaborées, comme le dogme de l'infaillibilité pontificale, le second intransigeantisme, celui de Rerum novarum, peut passer à l'offensive et partir à la reconquête de la société. En effet, le catholicisme intransigeant est également un projet: « Il s'agit dans la société des droits de l'homme, de rappeler les droits de Dieu, et donc de l'Eglise, de restaurer, à l'encontre de tous les dualismes modernes, un catholicisme intégral, compétent et présent dans tous les domaines (...), bref de construire, selon l'expression qui a fait fortune sous le pontificat de Pie XI, une "nouvelle chrétienté". »25 L'intégration de la question sociale au premier intransigeantisme constitue pour Emile Poulat la forme moderne du catholicisme intégral26, lequel va rapidement subir la dissidence d'un catholicisme social plus soucieux de l'application de la doctrine sociale, quitte à devoir se réconcilier au moins tactiquement avec la société laïque, que de l'obéissance aux dogmes. Ce courant donnera ultérieurement naissance à la démocratie chrétienne dont l'origine intransigeante est évidente. Ainsi, historiquement, le catholicisme intégral et le catholicisme social sont, sous Pie X, deux produits dissociés du catholicisme intransigeant. C'est dans la perspective d'une offensive intégrale que doit s'appréhender l'ensemble de la mouvance de l'Action Catholique. Les premières années du XXe siècle voient se multiplier les œuvres sociales, les patronages paroissiaux, les rassemblements pour la
24

25 TRANVOUEZ (Yvon), Catholiques d'abord, op. cil., p. 216. 26 POULA T (Emile), Catholicisme, démocratie et socialisme, op. cil., p. 112.

POULAT(Emile),Modernistica,op. cil., p. 65.

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jeunesse. En 1886, pour sensibiliser la jeunesse à la question sociale, Albert de Mun a créé l'Association Catholique de la Jeunesse Française (A.C.J.F.) qui s'inspirera des nombreuses encycliques de Léon XIII et deviendra à la fois un mouvement de formation et un centre de spiritualité. La puissante Fédération Gymnique et Sportive des Patronages de France est fondée dès 1898 et compte 150 000 membres en 1913 tandis que la Ligue Patriotique des Françaises, fondée en 1902, revendique 450 000 adhérents. Parallèlement se développent les publications (Sociologie catholique), les cycles de formation (les «Semaines Sociales»), les bibliothèques, puis le syndicalisme chrétien (la Confédération Française des Travailleurs Chrétiens, C.F.T.C., est créée en 1919). Après la première guerre mondiale et à côté de l'Action Catholique Générale, se développeront les nombreux mouvements de l'Action Catholique Spécialisée (J.O.C., lA.C., lE.C., etc.). Ce mouvement vaste et diversifié présente la caractéristique de vouloir former une contre-société catholique et de vouloir forger une contre-culture, sans toutefois chercher l'affrontement avec une République à laquelle les catholiques sont sensés s'être ralliés depuis 1892. Son caractère intégral et social est indéniable puisqu'il s'agit de former une nouvelle chrétienté et que le travail de réflexion, de formation et d'approfondissement de la foi y est intense. Cependant, les mouvements d'Action Catholique spécialisés, issus de la matrice intransigeante, ont eu un rapport ambigu à la modernité qui explique en partie leur échec dans le domaine de la reconquête religieuse. Cet intransigeantisme, dans sa pratique quotidienne, s'est retrouvé au contact des ouvriers et des pauvres, immergé au milieu de masses en voie de déchristianisation souvent « travaillées» par le marxisme et l'appareil communiste. Le réalisme et l'adaptation à l'environnement, les clivages de l'après-guerre, les nouvelles solidarités issues de la Résistance, notamment avec les communistes, l'apport de la philosophie personnaliste d'Emmanuel Mounier27, le combat pour la décolonisation, tous ces phénomènes ont eu raison des certitudes intransigeantes des mouvements d'Action Catholique qui ont évolué vers le progressisme chrétien dans les années 50. Ainsi, la praxis intransigeante s'est avérée autrement plus ardue que sa construction doctrinale. L'échec relatif des mouvements d'Action Catholique, s'il découle en grande partie de conditions qui lui étaient extérieures, pose inévitablement le problème de la stratégie que doit adopter
27Professeur de philosophie, Emmanuel Mounier (1905-1950) a créé la revue Esprit en 1932. 17

l'intransigeantisme : immersion totale au sein du monde moderne ou constitution d'une culture en marge de ce monde avec un discours systématiquement critique à son endroit. Ces deux stratégies sont évidemment des types idéaux et elles n'apparaissent jamais aussi tranchées dans la réalité. Elles permettent cependant d'analyser la méthode utilisée par les intransigeants au carrefour des XXe et XXIe siècles sous l'impulsion de Jean-Paul II et de discerner quelle est la stratégie actuellement utilisée par ces catholiques intransigeants. Des catholiques à la fois intransigeants et intégraux

Les nuances terminologiques utilisées pour désigner les diverses manifestations de l'intransigeantisme depuis la seconde moitié du XIXe siècle ne doivent pas entraîner de confusions. «Intransigeant», «intégral» et même «intégriste» sont souvent indistinctement employés dans les travaux d'Emile Poulat. L'usage du terme « intransigeant» est préférable. A l'inverse d'Emile Poulat qui emploie indistinctement intégralisme et intransigeantisme, même s'il donne des définitions quelque peu différentes de ces deux termes qui désignent deux réalités historiquement différentes, Jean-Marie Donegani part de 1'hypothèse28 selon laquelle le catholicisme contemporain peut se comprendre en fonction de l'éclatement total de ces deux notions. L'intégralisme désigne alors l'aspiration du catholicisme à répondre à la totalité des questions humaines et sa volonté d'inspirer tous les aspects de la vie des sociétés et des individus. L'intransigeantisme désigne pour sa part l'attitude de refus total que la pensée catholique a exprimé envers les principes et les valeurs du monde moderne. A partir de cette distinction, Jean-Marie Donegani élabore sept modèles répartis sur un espace en fonction de leur positionnement par rapport, d'une part, à un axe horizontal intransigeantisme!transigeantisme et, d'autre part, à un axe vertical marginalisme! intégralisme. Il est évident que le modèle qui correspond à la « christianitude» dont parlait Emile Poulat pour défmir la culture catholique en conflit avec la culture moderne se trouve au croisement de la position intégraliste et de la position intransigeante. Cependant les entretiens réalisés par le Professeur Donegani avec les catholiques pratiquants rattachés à ce modèle permettent de constater que, si ceuxci ne contestent aucun élément de l'enseignement de l'Eglise, ils
28

DONEGANI (Jean-Marie), La liberté de choisir, op. cit., p. 173.

18

affirment néanmoins leur liberté de conscience personnelle en matière de morale sexuelle. Ainsi, les enquêtés de ce modèle précisent, concernant la contraception et l'avortement: «La contraception, on suit notre conscience à nous et pas celle qui nous est dictée. L'avortement c'est pareil, l'Eglise il faut qu'elle dise quelque chose, c'est son rôle, mais maintenant chacun le vit selon sa conscience.»29 Une contradiction se fait jour ici puisque les prescriptions du Magistère tendent justement à régler tous les détails de la vie et notamment la morale sexuelle qui ne doit pas échapper à la doctrine chrétienne. Or, la position intégrale/intransigeante, si elle suppose l'adhésion aux vérités défmies par I'Eglise30, ne peut pas se permettre de laisser échapper un domaine, même réduit, de la vie privée à ces prescriptions. Cela est d'autant plus vrai que l'Eglise accorde une importance particulière à cette catégorie de la morale. Les encycliques papales relatives à ces sujets, notamment Humanae vitae3! et Evangelium vitae32, sont très claires dans leurs condamnations de l'avortement et des méthodes de régulation artificielle des naissances. Il est dès lors surprenant et même contradictoire de ne pas avoir incorporé à ce modèle des catholiques pratiquants réguliers qui acceptent totalement la doctrine de l'Eglise, y compris en matière de morale sexuelle. Cette apparente contradiction peut s'expliquer par la définition du catholicisme intégral adoptée par Jean-Marie Donegani. L'intégralisme désigne « le souci d'englober la totalité des actes et des pensées dans la référence religieuse, de ne pas reléguer le religieux dans un espace et un temps précis, de ne pas séparer les attitudes religieuses de toutes les autres attitudes exprimées par le sujet »33.Le modèle intégral se caractérise alors par une appartenance au catholicisme axée sur une foi très personnelle et non par un attachement à l'ensemble des règles posées par l'Eglise: «Pourtant, cet univers de convictions et de volontés n'est pas sous-tendu par une conception de la vérité comme bloc intangible, posé en soi ou délivré d'en haut. »34A l'inverse, Emile Poulat, s'il définit également comme intégral un catholicisme appliqué à tous les besoins de la société
29

Ibid., p. 264.

30

Jean-MarieDonegani, dans son article « L'individu et ses credo », Projet,

n° 240, hiver 1994-1995, p. 51, explique: «Ces "intégralistes intransigeants" définissent leur identité religieuse par la pratique cultuelle et l'assentiment aux principales prescriptions du Magistère. » 31 PAUL VI, Humanae vitae, Lettre encyclique, 25 juillet 1968. 32 JEAN-PAUL II, Evangelium vitae, Lettre encyclique, 25 mars 1995. 33 DONEGANI (Jean-Marie), La liberté de choisir, op. cit., p. 406. 34 Ibid., p. 245. 19

contemporaine repensés à la lumière de sa doctrine, postule en plus qu'un catholique intégral s'en tient naturellement à l'intégrité dogmatique35. C'est ce postulat qui est adopté dans la mesure où les catholiques intransigeants étudiés ici appartiennent nécessairement au modèle intégral et en constituent un sous-groupe. Il s'agit d'examiner ce modèle, totalement intégral et en même temps intransigeant. En effet, dans cet ouvrage, la distinction entre intégralisme et intransigeantisme, même si sa validité heuristique reste entière, tend à s'estomper et à revêtir une importance seulement théorique puisque c'est justement au nom du caractère intégral de la religion catholique et de leur intégralisme que ces catholiques sont intransigeants, refusant tout compromis avec des idées qui nient l'existence d'une vérité révélée et, par là-même, contestent les fondements de cet intégralisme. La distinction entre catholiques intransigeants et catholiques intégraux demeure pertinente dans la mesure où tous les intégraux ne sont pas intransigeants. Les catholiques intégraux deviennent intransigeants lorsqu'il s'agit de défendre un modèle de société fondé sur la christianitude qu'ils croient, à tort ou à raison, menacé. Ces catholiques peuvent être dénommés intransigeants parce qu'ils refusent de céder sur l'intégralité de leur foi et qu'ils refusent de transiger avec un environnement extérieur qui leur paraît hostile. L'expression « catholicisme intégral» est certes postérieure dans son utilisation à celle de «catholicisme intransigeant» puisqu'elle n'apparaît qu'à la fin du XIXe siècle pour désigner les catholiques intransigeants ayant intégré à leur démarche la question sociale, et plus particulièrement la question ouvrière36 ; cependant, l'attitude intégrale et le comportement intégral préexistent à l'intransigeantisme. L'un devient la conséquence de l'autre devant les assauts de la société
35

paULA T (Emile), L'Eglise, c'est un monde, op. cil., p. 223 : «Ce

catholicisme se définissait volontiers lui-même tout d'abord comme intégral. Non point seulement ou au premier chef parce qu'il s'en tient à l'intégrité dogmatique - ce qui va de soi pour un catholique mais ne va pas loin - ou par une manière étroite, rigide, d'entendre cette intégrité. Intégrité n'est pas intégralité. Sera dit intégral un catholicisme appliqué à tous les besoins de la société contemporaine, repensés à la lumière de sa doctrine. Ainsi s'oppose-til au libéralisme et au socialisme, qui ont chacun leur doctrine de la société, mais s'accordent à penser que celle-ci a en elle-même les moyens de résoudre ses problèmes et n'a nul besoin de la religion pour les régler, que la religion n'a donc pas à s'en mêler et doit rester sur le terrain de la vie privée, de la conscience individuelle. » 36 paULA T (Emile), Eglise contre bourgeoisie. Introduction au devenir du catholicisme actuel. Paris, Casterman, 1977, p. 120-121. 20

moderne. Le terme « intransigeant» employé par Emile Poulat nous paraît donc parfaitement approprié pour décrire ces catholiques pratiquants totalement fidèles à l'enseignement et aux commandements de l'Eglise et qui refusent de faire des concessions aux idées issues de la modernité remettant en cause les fondements de leur foi. Par conséquent, le terme « intransigeant» sera utilisé ici avec la signification qui lui a été donnée par Emile Poulat : « Le catholicisme intransigeant que je vise dans l'unité de ces manifestations parfois contradictoires, c'est ce fond commun de refus au nom d'un idéal de société qui s'adapte mais ne désarme pas. Refus où s'affirme une volonté de façonner le monde autrement que les forces non chrétiennes en présence. »37 Emile Poulat s'est d'ailleurs interrogé sur l'opportunité d'utiliser une autre terminologie pour désigner le catholicisme intransigeant. On pourrait ainsi parler d'un catholicisme d'opposition38 mais l'expression « catholicisme d'opposition» est susceptible d'entraîner une confusion avec catholicisme de défense, de repli et de position, ce qu'il n'est sûrement pas. En effet, l'intransigeantisme de la fin du XIXe siècle est bien plutôt un catholicisme de mouvement et de reconquête qui part à l'assaut de la société, ce que souligne parfaitement Danièle HervieuLéger: «L' intransigeantisme catholique n'est pas un immobilisme, une fixation rigide sur le passé. Il est une stratégie utopique, entièrement ordonnée par le projet de reconquérir ce monde qui échappe à l'Eglise. »39Il en est de même du catholicisme intransigeant de la fin du XXe siècle, lequel, soutenu et encouragé par Jean-Paul II, compte bien accomplir une nouvelle évangélisation et non se contenter de s'opposer à un environnement qu'il considère comme indifférent, voire hostile. L'expression « catholique intransigeant» est donc un outil et, même si elle n'est pas totalement satisfaisante, sa validité heuristique reste entière pour désigner une certaine catégorie de catholiques français qui, plus d'une centaine d'années après les premières manifestations de l' intransigeantisme 40, refusent tout compromis avec

37 paULA T

38 POULAT (Emile), Eglise contre bourgeoisie, op. cil., p. 119. 39 HERVIEU-LEGER (Danièle), avec la collaboration de CHAMPION (Françoise), Vers un nouveau christianisme? Introduction à la sociologie du christianisme occidental, Paris, Cerf, 1986, p. 255-256. 40 Paul Airiau, s'inspirant des travaux d'Emile Poulat, a donné des définitions claires et synthétiques de ces différentes notions, montrant que

(Emile), Catholicisme,démocratieet socialisme,op. cil., p. 111.

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les valeurs de la modernité libérale. Evidemment la délimitation de cette catégorie ne peut être que particulièrement floue puisque le catholicisme intransigeant se défmit négativement, par opposition à d'autres idées, elles-mêmes au contenu incertain et mouvant: « Fondamentalement, l' intransigeantisme n'est autre que le refus radical du libéralisme, de ses formes et de ses activités. »41Cependant, il est clair que l' intransigeantisme s'est constitué en réaction à la philosophie des Lumières qui est la matrice intellectuelle et historique dont sont issues les idées et doctrines (libéralisme, socialisme, laïcité...) auxquelles le catholicisme s'est le plus violemment affronté et qu'on peut regrouper sous le terme générique de « modernité ». L'intransigeantisme contre la modernité

Le terme «modernité» apparaît en 1823 chez Balzac, puis est utilisé par Chateaubriand et Baudelaire en 1849 et 1850 ; c'est encore un néologisme pour Littré en 1889. La modernité a débuté par deux phénomènes de société majeurs: la révolution industrielle et la révolution démocratique qui s'appuie sur les déclarations des droits de l'homme. Ces deux révolutions ont vu la concrétisation des idées issues de la pensée des Lumières42 qui rejetait les valeurs et les

l'intransigeantisme se caractérise par le refus tant du libéralisme philosophique que du libéralisme politique et du libéralisme économique: « - intégralisme, catholicisme intégral: volonté de mettre tout le catholicisme dans toute la vie. - intransigeantisme, catholicisme intransigeant: refus des idéologies, des principes et des valeurs fondant le monde moderne (libéralisme philosophique: primauté et autonomie de l'individu et du sujet, usage de la raison, refus de l'autorité et de la Tradition, impossibilité de parvenir à un accord sur la vérité et sur les questions métaphysiques,. libéralisme politique: souveraineté de la nation, séparation des pouvoirs, gestion du temporel sans faire appel à la métaphysique,. libéralisme économique: primauté de l'activité économique permettant la réalisation du sujet et la domination du monde, liberté d'entreprendre, maximisation du profit). - transigeantisme, catholicisme transigeant: catholicisme acceptant certains des aspects du monde moderne (libéralisme politique - hormis le fondement du pouvoir,. libéralisme philosophique - primat de l'individu: Dieu philanthrope,. libéralisme économique: importance de l'activité économique). » AIRIAU (Paul), L'Eglise et l'Apocalypse, du XIxe siècle à nos jours, Paris, Berg International Editeurs, 2000. 41POULA T (Emile), Eglise contre bourgeoisie, op. cit., p. 119. 42 RENAUT (Alain) et TAVOILLOT (Pierre-Henri), «La pensée politique des Lumières », dans: sous la direction de : RENAUT (Alain), Histoire de la philosophie politique, 5 tomes, Paris, Calmann-Lévy, 1999, Tome III, p. 5222

institutions traditionnelles et considérait la raison comme l'instrument de la libération humaine. Le développement de cette modernité passe par l'émergence d'un sujet humain conscient de son autonomie et par l'analyse rationnelle des phénomènes de la nature et de la société. Hannah Arendt43 et Michel Villey, entre autres, ont démontré que l'évolution de la politique se caractérise, particulièrement depuis le nominalisme, par le développement de l'autonomie du sujet et l'affirmation du primat de la volonté personnelle sur l'ordre naturel, et que la modernité peut se penser comme achèvement de cette évolution. L'apport d'Emmanuel Kant à cette évolution est essentiel. Pour Kant, l'homme est volonté libre44, c'est-à-dire qu'il est capable de se sortir de l'ordre natUrel et de se constituer en sujet autonome, en sujet qui, se donnant à lui-même des lois, ne dépend que de soi. Mais l'homme, parce qu'il appartient au monde naturel, est soumis au déterminisme. Pour sortir de ce déterminisme, le sujet libre parce qu'autonome ne doit obéir qu'à des lois formelles, c'est-à-dire à des lois qui excluent toute référence à un quelconque contenu et notamment à un contenu religieux défini par Dieu. Le fondement de la morale ne repose plus sur Dieu mais sur l'impératif catégorique fondé en raison. Dès lors les hommes se voient dans l'impossibilité d'accéder à des vérités absolues dans l'ordre métaphysique ou religieux. La théorie kantienne de la connaissance est un pur humanisme dans la mesure où Kant se situe au niveau de l'opération de connaissance et non au-delà d'elle, comme le fait la théologie, ni en deçà d'elle, comme le fait l'empirisme. Ainsi, l'entendement humain acquiert son autonomie et la conscience ne s'appuie plus, comme chez
53 : «(...) De tout temps, l'Aufkliirung, au ~ens le plus large de pensée en progrès, a eu pour but de libérer les hommes de la peur et de les rendre souverains. En ce sens, les Lumières sont opposées à l'obscurantisme, si l'on veut garder la même métaphore, c'est-à-dire au règne de l'opacité tel qu'il porte atteinte à l'explication du monde. Elles trouveraient un équivalent dans l'expression wébérienne de "désenchantement du monde", au sens où l'a reprise et développée M. Gauchet pour désigner non la disparition définitive de la religion, mais l'évolution au cours de laquelle la vision religieuse du monde cesse de structurer la totalité du réel et où l'individu se désassujettit de la transcendance et du monde de la Tradition. Processus multiséculaire d'émancipation par la raison et d' autonomisation de I'homme, les Lumières se confondent alors avec la modernité et d'englobées qu'elles étaient deviennent englobantes. » 43ARENDT (Hannah), La crise de la culture, Paris, Folio, 1989, p. 125.
44

CHATELET(François),DUHAMEL(Olivier),PISIER (Evelyne),Histoire
23

des idées politiques, Paris, P.U.F., 1989, p. 55.

Leibniz, sur une raison inspirée par Dieu. Le kantisme a donc été considéré comme le système philosophique ennemi par les catholiques intransigeants tout au long du XIXe siècle. La modernité se caractérise par le processus de différenciation des institutions et des champs d'activité (économie, politique, religion, science, art, etc.) qui produisent leurs propres normes indépendamment de celles des autres. Ce processus est également désigné sous le terme de « sécularisation». Par conséquent, la religion se retrouve confinée dans sa sphère particulière et ne peut plus prétendre à organiser et réguler les autres sphères qui désormais échappent à son contrôle. Max Weber a consacré une partie importante de ses travaux à l'analyse des sociétés modernes comme aboutissement d'un processus de rationalisation qui débouche sur le désenchantement du monde. La laïcité et la séparation de l'Eglise et de l'Etat sont les révélateurs politico-juridiques du reflux de l'emprise des institutions religieuses sur la société. Pour sa part, Ernst Troeltsch a mis en évidence cinq traits principaux qui caractérisent l'univers culturel dans lequel nous évoluons depuis l'Aufkliirung : autonomie, individualisme, relativisme historique, valorisation du monde et de l'activité en son sein, optimisme (dans le sens d'une confiance en l'homme et de la croyance au progrès )45 Jean Séguy explique que cette caractérisation élaborée . par Troeltsch vaut non pas par elle-même mais en opposition idéaltypique à une autre situation, globalement caractérisée par les traits inverses et qui pourrait correspondre au catholicisme tridentin issu de la Contre-Réforme: la « christianitude » d'Emile Poulat. Le christianisme et la modernité sont immédiatement entrés en conflit dans la mesure où la raison des Lumières sapait l'autorité de la Révélation et de la Tradition et où l'avènement des sociétés démocratiques contestait le principe hiérarchique de l'Eglise. Ce conflit a pris un tour violent pendant la Révolution française qui a débouché sur une fracture profonde entre les catholiques et les partisans de la Révolution et plus largement entre la France catholique et antirévolutionnaire et la France anticléricale et laïque. Emile Poulat résume les conséquences de la modernité sur le catholicisme dans son ouvrage L'Eglise, c'est un monde46.
SEGUY (Jean), Christianisme et société. Introduction à la sociologie de Ernst Troeltsch, Paris, Cerf, 1980, p. 60. 46 « Schématiquement donc, notre modernité - celle dont traitent les manuels d 'histoire et dont nous vivons encore - est liée à l'avènement des Lumières, dans le temps où la bourgeoisie s'affirme comme classe en se séparant du peuple, en s'opposant à l'Eglise et en abandonnant largement le peuple à 24
45

Cependant les idées issues de la modernité ne se sont pas contentées d'affronter, bloc contre bloc, le catholicisme; elles se sont aussi infiltrées au sein même du catholicisme, chez les fidèles, faisant perdre à l'Eglise le bénéfice d'un discours unifié lui permettant de définir sans ambiguïté son « rapport au monde ». La modernité a donc engendré les tendances lourdes qu'on peut déceler depuis plusieurs dizaines d'années que sont la privatisation et la subjectivation du religieux, débouchant sur l'apparition d'un pluralisme au sein du catholicisme que Jean-Marie Donegani a mis en lumière. De nombreux travaux et sondages ont souligné l'apparition chez les catholiques occidentaux d'un christianisme «à la carte» où chacun choisit dans le stock des vérités de foi et des dogmes qui lui sont proposés, ceux qui lui conviennent le mieux. Par exemple, une proportion non négligeable de catholiques affirme ne pas croire à la divinité du Christ, à sa résurrection ou à ses miracles. Or, c'est précisément cette privatisation et cette subjectivation du religieux que les intransigeants refusent, condamnant l'autonomie du sujet croyant par rapport à l'autorité magistèrielle, et affirmant la supériorité incontestable des vérités chrétiennes sur toutes les autres. L'appartenance au catholicisme institutionnelle ou approche sociologique? approche

En adoptant une démarche de type institutionnel qui s'appuie sur les définitions se trouvant aussi bien dans les articles du Code de droit canonique que dans le Catéchisme de l'Eglise Catholique, il est logique de considérer que les catholiques intégraux et intransigeants adhèrent aux principes et aux règles qui y sont exposés. En effet, en application du paragraphe 1 du canon 212, le Catéchisme de l'Eglise catholique publié en 1992 se voit reconnaître une valeur doctrinale primordiale soulignée par Jean-Paul II dans la

l'Eglise jusqu'à la Révolution, puis jusqu'à la Ille République et à la mise en place de l'école laïque. Sujet, conscience, raison, individu, libre examen, progrès, science, maîtrise du monde et transformation de la nature en viennent à constituer ses références majeures, entraînant et reléguant la religion dans la sphère du privé. En séparant l'Eglise de l'Etat, symbole de la puissance publique, elle satisfait une très ancienne aspiration régalienne laïque. Elle instaure une histoire autonome, dont Dieu n'est plus l'acteur principal, ni même un acteur, et où le surnaturel n'a plus que faire. Intime, transcendant ou nié, Dieu cesse d'être sujet de droits. » POULAT (Emile), L'Eglise, c'est un monde, op. cil., p. 27. 25

Constitution Apostolique Fidei depositum 47.De plus, Ie Code de droit canonique insiste sur la nécessité pour les fidèles d'adhérer à une vérité révélée indiscutable (Canons 747 à 755) dont font partie les dogmes de la foi48 et certaines doctrines énoncées par le pape ou le collège des évêques. La ligne de fracture entre catholiques intransigeants et catholiques libéraux réside alors dans le degré d'acceptation des vérités de l'Eglise et le degré d'obéissance aux règles religieuses. Cette division à l'intérieur du catholicisme est toujours d'actualité comme l'ont démontré les polémiques qui ont accompagné la promulgation du motu proprio Ad tuendam fidem (<< pour défendre la foi ») le 18 mai 1998. Les journaux et revues catholiques se sont divisés en deux camps aux positions nettement tranchées: d'une part ceux qui ont dénoncé le «verrouillage théologique» opéré par le Vatican, d'autre part ceux qui ont approuvé avec enthousiasme ce texte, critiquant au passage les positions adoptées par les premiers49. Un tel clivage, confirmé par la division des catholiques sur des points pourtant définis par la doctrine, prouve qu'il existe des catholiques fermement attachés à l'intégralité des vérités et des doctrines définies par le Magistère de l'Eglise. Il existe donc des catholiques qui non seulement acceptent l'enseignement de l'Eglise mais de plus obéissent scrupuleusement à ses commandements sans émettre la moindre réserve sur les prescriptions de la hiérarchie religieuse. En effet, si le catholicisme est
47

« Le Catéchisme de l'Eglise catholique, que j'ai approuvé le 25 juin dernier et dont aujourd 'hui j'ordonne la publication en vertu de l'autorité apostolique, est un exposé de la foi de l'Eglise et de la doctrine catholique, attestées ou éclairées par l'Ecriture Sainte, la Tradition apostolique et le Magistère ecclésiastique. Je le reconnais comme un instrument valable et autorisé au service de la communion ecclésiale et comme une norme sûre pour l'enseignement de la foi Je demande donc aux pasteurs de l'Eglise et aux fidèles de recevoir ce Catéchisme dans un esprit de communion et de l'utiliser assidûment en accomplissant leur mission d'annoncer la foi et d'appeler à la vie évangélique. Ce Catéchisme leur est donné afin de servir de texte de référence sûr et authentique pour l'enseignement de la doctrine catholique (...). » Catéchisme de l'Eglise Catholique, Paris, Marne/Plon, 1992, p. 13. 48Ibid., p. 39, n° 88 : «Le Magistère de l'Eglise engage pleinement l'autorité reçue du Christ quand il définit des dogmes, c'est-à-dire quand il propose, sous une forme obligeant le peuple chrétien à une adhésion irrévocable de foi, des vérités contenues dans la Révélation divine ou des vérités ayant avec celles-là un lien nécessaire. » 49 Le motu proprio Ad tuendam fidem et les polémiques qui ont suivi sa publication sont présentés p. 123 et suivantes.
(00')'

26

une culture, l'Eglise catholique est pour sa part une communauté organisée avec une structure hiérarchique: «On entend par Eglise particulière, qui est le diocèse (ou l'éparchie), une communauté de fidèles chrétiens en communion dans la foi et les sacrements avec leur

évêque ordonné dans la succession apostolique

(oo.).

Les Eglises

particulières sont pleinement catholiques par la communion avec l'une d'entre elles: l'Eglise de Rome. »50 Cette dimension sociétale et hiérarchique est mise en évidence par le paragraphe 2 du Canon 204 : «Cette Eglise, constituée et organisée en ce monde comme une société, subsiste dans l'Eglise catholique gouvernée par le successeur de Pierre et les évêques en communion avec lui. » Ce canon souligne également le rôle prééminent du pape qui gouverne l'Eglise et donc la structure hiérarchique de celle-ci. Un catholique intégral, pratiquant régulier, est inséré dans une communauté organisée et hiérarchisée, productrice de normes. Il se trouve alors dans l'obligation de respecter certaines règles précisément codifiées dans le Code de droit canonique. Le report systématique aux règles religieuses et notamment canoniques s'impose donc pour éviter des défmitions trop allusives et trop subjectives. Cela permet de faire reposer les concepts utilisés sur des définitions juridiques préétablies et d'encadrer précisément les catégories telles que « catholiques pratiquants». Or, les définitions adoptées dans certains travaux ne permettent pas la moindre délimitation: est par exemple considéré comme catholique celui qui se défmit comme tel même s'il rejette l'intégralité des dogmes et des préceptes religieux. Par conséquent, il est impossible de se contenter des réponses à la question classique posée par les enquêtes et sondages religieux: «Pouvez-vous me dire quelle est votre religion si vous en avez une? » De telles réponses permettent certes d'avoir des statistiques sur l'appartenance culturelle et sentimentale au catholicisme mais sûrement pas d'encadrer les intégraux. Ces statistiques élaborées à partir de catégories prédéfmies permettent aux personnes interrogées de s'identifier à ces catégories et de s' autodéfmir. Dans cette hypothèse, l'enquêté se positionne luimême sur le plan religieux en s'incorporant dans une des catégories proposées. Ce positionnement est très subjectif et purement verbal. Il indique une situation de fait ne correspondant pas forcément ou totalement à ce que les observateurs analysent51. En utilisant totalement les possibilités offertes par cette approche, Jean-Marie Donegani n'appréhende pas le catholicisme à
50Catéchisme de l'Eglise catholique, op. cil., n° 833 et s. 51 MICHELA T (Guy), POTEL (Julien), SUTTER (Jacques), MAITRE (Jacques), Les Français sont-ils encore catholiques?, Paris, Cerf, 1991, p. 62. 27

partir des règles religieuses et des normes institutionnelles qui le définissent, mais s'interroge sur les différentes variétés des contenus subjectifs qu'une même référence religieuse est susceptible de recouvrir. Ce point de vue permet de faire apparaître une pluralité de modèles d'identité catholique en fonction de ce que les catholiques interrogés associent à leur identité religieuse et en fonction du contenu de cette identité religieuse telle qu'eux-mêmes la défmissent. A l'inverse, cet ouvrage prend en compte systématiquement les normes produites par l'Eglise catholique et examine ceux des fidèles qui les acceptent totalement et qui ont la volonté d'y obéir le plus parfaitement possible. C'est une approche institutionnelle extrême qui est ici adoptée en raison du choix du sujet. En effet, l'intransigeantisme des catholiques pratiquants réguliers ne peut s'appréhender qu'à partir d'une approche institutionnelle et non à partir d'une approche sociologique et culturelle fondée sur la pluralité des catholicismes. Contrairement à ce qui pourrait d'abord apparaître, une telle démarche n'est pas incompatible avec la méthode de JeanMarie Donegani puisque la culture intransigeante, qui suppose une démarche institutionnelle pour la délimiter, est elle-même une des modalités de l'identité catholique et donc une des cultures catholiques. Dans la perspective de Jean-Marie Donegani, l'intransigeantisme, et plus particulièrement l' «intégralisme-intransigeant », est un mode particulier d'appartenance au catholicisme. L'adoption d'une perspective institutionnelle amène à s'appuyer sur les définitions contenues dans les textes religieux pour délimiter les catégories utilisées, même si une telle méthode paraît au premier abord excessivement juridique. Il convient donc de circonscrire préalablement la catégorie des catholiques pratiquants réguliers, laquelle englobe la catégorie des catholiques intransigeants. Le Code de droit canonique précise dans son canon 20452 qui sont les fidèles du Christ. Le canon 205 énumère, pour sa part, les éléments constitutifs de la communion pleine avec l'Eglise catholique en s'en tenant au domaine juridique qui est celui des éléments visibles et
52

Code de droit canonique

annoté, Paris, Cerf/Tardy,

1989, Canon 204 : «

~1.

Les fidèles du Christ sont ceux qui, en tant qu'incorporés au Christ par le baptême, sont constitués en peuple de Dieu et qui, pour cette raison, faits participants à leur manière à la fonction sacerdotale, prophétique et royale du Christ, sont appelés à exercer, chacun selon sa condition propre, la mission que Dieu a confiée à l'Eglise pour qu'elle l'accomplisse dans le monde. ~2. Cette Eglise, constituée et organisée en ce monde comme une société, subsiste dans l'Eglise catholique gouvernée par le successeur de Pierre et les évêques en communion avec lui. » 28

vérifiables de façon externe: « Sont pleinement dans la communion de l'Eglise catholique sur cette terre les baptisés qui sont unis au Christ dans l'ensemble visible de cette Eglise, par les liens de la profession de foi, des sacrements et du gouvernement ecclésiastique. » Pour délimiter la catégorie des catholiques, le paragraphe 1 du canon 212, canon qui dépend d'un titre consacré aux obligations et droits de tous les fidèles, s'avère essentiel: «Les fidèles conscients de leur responsabilité sont tenus d'adhérer par obéissance chrétienne à ce que les Pasteurs sacrés, comme représentants du Christ, déclarent en tant que maîtres de la foi ou décident en tant que chefs de l'Eglise. » Les catholiques ont donc pour devoir d'obéir scrupuleusement aux règles posées par la hiérarchie religieuse pour ce qui relève des questions de foi. En outre, le Code de droit canonique pose comme obligatoires les cinq commandements de l'Eglise. Dans la perspective d'une approche institutionnelle, les catholiques intégraux pratiquants réguliers se caractérisent donc par une adhésion absolue et sans réserve aux dogmes de la foi, par un respect total des commandements de l'Eglise et par un comportement aussi fidèle que possible aux prescriptions religieuses de la hiérarchie. Pratique intransigeante religieuse et délimitation de la catégorie

La délimitation de la catégorie des catholiques intransigeants pose immanquablement le problème de la pratique religieuse comme critère d'appartenance au groupe catholique. Les différents types de pratiques religieuses (participation dominicale à la messe, confession...) sont souvent utilisés pour mesurer le degré d'appartenance au catholicisme. Ils présentent l'avantage d'offrir une visibilité et d'être facilement quantifiables statistiquement. En revanche, certains reprochent à ces critères de ne retenir de la vie religieuse que ses manifestations extérieures et d'ignorer la réalité multiforme des croyances et des expériences religieuses53. En effet, l'appartenance à une religion peut être considérée comme une adhésion subjective à un système symbolique composé de normes et de croyances, et non pas comme la stricte obéissance à un ensemble de commandements. Il ne faut cependant pas oublier que ces critères possèdent aussi une signification purement religieuse et que la messe est d'abord la célébration eucharistique du sacrifice du Christ sur la
53 Voir notamment HERVIEU-LEGER (Danièle), avec la collaboration de CHAMPION (Françoise), Vers un nouveau christianisme ?, op. cit., p. 24. 29

croix. L'effondrement de la pratique religieuse n'a fait qu'accentuer la signification religieuse de l'assistance à la messe, laquelle désormais ne peut plus être considérée comme une manifestation de conformisme social. Cela est d'autant plus vrai pour des pratiques comme la communion ou la confession qui sont des critères particulièrement forts d'appartenance au catholicisme et ne peuvent en aucun cas être des comportements autres que religieux. De plus, les manifestations extérieures de la vie religieuse correspondent souvent aux commandements de l'Eglise que les fidèles sont tenus de respecter en application des règles canoniques et des prescriptions du Catéchisme de l'Eglise catholique. Les catholiques intransigeants sont inévitablement des catholiques pratiquants réguliers. En effet, si en tant qu'intransigeants ils ne font aucune concession aux valeurs libérales, en tant qu'intégraux ils ne transigent ni sur la foi ni sur l'enseignement de l'Eglise. Il est donc logique que ces catholiques intégraux et intransigeants respectent scrupuleusement les cinq commandements de l'Eglise qui sont l'assistance à la messe le dimanche et les jours de fêtes d'obligation, la sanctification des dimanches et des fêtes d'obligation, la confession annuelle, la communion chaque année au temps pascal et le jeûne et l'abstinence les jours fixés par l' Eglise 54. L'assistance à la messe tous les dimanches est donc un critère essentiel de l'appartenance au catholicisme intransigeant tout comme l'importance accordée à la communion et à la confession. Le nombre des personnes interrogées par l'institut CSA en 2001 et qui s'identifient comme « catholiques» est de 69 % contre 81 % en 1986. Il s'agit là d'une appartenance déclarative basée sur l'autodéfinition et qu'on peut qualifier d'appartenance culturelle. On estime qu'en France le nombre de personnes allant au moins une fois par semaine à la messe est compris entre 4 et 9 % de la population55. Les statistiques sur la pratique sont elles-mêmes peu éclairantes puisque la catégorie des «catholiques pratiquants réguliers» 56 comprend désormais les
54 Catéchisme de ['Eglise Catholique, op. cit., n° 2041 et s. Chacun de ces cinq commandements est prévu et strictement organisé par le Code de droit canonique. 55 Selon des vagues de sondages réalisés par CSA, 9 % en 1990 et 8,5 % en 2001. 56 L'évolution de la pratique religieuse en France à travers les enquêtes de la SOFRES révèle que le pourcentage de catholiques pratiquants réguliers était de 21 en 1974, 17 en 1977, 14 en 1983, 13 en 1988 et 12 en 1993. Voir PORTELLI (Hugues), «L'évolution politique des catholiques », SOFRES, L'état de l'opinion 1994, Paris, Seuil, 1994, p. 179-199 et notamment p. 180. 30

catholiques qui assistent à la messe « au moins une ou deux fois par mois» tandis qu'il n'existe pratiquement pas de données sur les «messalisants », néologisme forgé pour désigner les catholiques qui s'y rendent chaque dimanche. Il est alors certain que les catholiques intransigeants sont particulièrement minoritaires puisqu'ils ne constituent qu'une sous-catégorie des messalisants. Pertinence du concept « catholique intransigeant» La question de savoir si le catholicisme est par nature intransigeant, récurrente dans l'œuvre d'Emile Poulat, est d'ordre philosophique et théologique et dépasse le cadre de cet ouvrage qui porte uniquement sur la forme que revêt l'intransigeantisme dans la pratique et sur le comportement des intransigeants. La question du caractère essentiellement intransigeant ou non du catholicisme a d'ailleurs débouché sur deux réponses différentes: Emile Poulat défend la thèse selon laquelle le catholicisme est par nature intransigeant et le concile Vatican II n'a rien changé à la permanence du modèle catholique originel. A l'inverse Jean-Marie Donegani, en partant de la dissociation totale de l' intransigeantisme et de l'intégralisme et en mettant en valeur plusieurs sous-cultures au sein du catholicisme contemporain, soutient que ce dernier n'est plus nécessairement intransigeant et qu'avec Vatican II l'Eglise catholique a accepté certains principes tels que la liberté individuelle ou le pluralisme des opinions. Etudier les catholiques intransigeants en France sous le pontificat de Jean-Paul II conduit nécessairement à vérifier la pertinence et la permanence du concept élaboré par Emile Poulat. A priori rien ne s'oppose à ce qu'un tel type idéal perdure à la fm du XXe siècle ou au début du suivant. En effet, la modernité libérale est toujours considérée comme dominante et les valeurs sur lesquelles elle se fonde (égalité, rationalisme, libre examen, individualisme) sont très prégnantes. On peut cependant constater que si le débat sur la laïcité est beaucoup moins vigoureux qu'au début du siècle, même si les problèmes posés par le port du voile islamique dans les établissements scolaires l'ont renouvelé, la question de la place à accorder à la religion en France se pose encore. L'avortement reste un sujet conflictuel puisqu'il est reconnu par la législation française et remboursé par la sécurité sociale alors que le pape Jean-Paul II, dans l'encyclique Evangelium vitae, affirme qu'aucune loi humaine ne peut légitimer l'avortement et qu'une loi de cette nature, non seulement ne crée aucune obligation pour la conscience, mais entraîne une 31

obligation grave et précise de s'y opposer par l'objection de conscience57. Cette obligation de s'opposer par l'objection de conscience s'étend à l'euthanasie. Or, il est certain que l'objection de conscience préconisée par l'Eglise concernant l'avortement et l'euthanasie débouche sur un affrontement irréductible entre la légalité républicaine et les comportements des catholiques intransigeants. De même, les politiques publiques mises en œuvre en France en matière de lutte contre le S.LD.A. et d'information sur la contraception s'opposent radicalement à la position de l'Eglise sur les méthodes de régulation des naissances. Par ailleurs, les controverses suscitées par des affiches de films jugées blasphématoires (comme le film Larry Flint en 1997) ou par des publicités (comme celle pour la marque Volkswagen en 1998) ont entraîné des protestations de la part des autorités ecclésiastiques et ont montré qu'il y avait des sujets d'opposition entre l'Eglise de France et la société civile. La condamnation par l'épiscopat du Pacs en 1998 et de la distribution dans les lycées de la pilule du lendemain en 1999 est également révélatrice de ce conflit larvé mais permanent. Etudier les catholiques intransigeants revient inévitablement à examiner les comportements d'un groupe qui présente des caractéristiques bien spécifiques. Tout d'abord, ce groupe est minoritaire en France; les catholiques qui assistent à la messe chaque dimanche représentent 4 à 9 % de la population. Les enquêtes d'opinion effectuées ces dernières années confmnent que les catholiques pratiquants eux-mêmes n'approuvent pas l'intégralité de la doctrine officielle de l'Eglise. Ainsi, selon un sondage publié en 199858, 72 % des catholiques pratiquants réguliers se déclarent favorables à l'autorisation par le pape de l'usage du préservatif. Ils sont 66 % à être favorables à ce qu'il accepte l'usage de la pilule contraceptive et la même proportion à être favorables à l'autorisation que des hommes mariés puissent devenir prêtres tandis que 42 % se déclarent favorables à ce que le pape autorise l'I.V.G. A l'inverse, les catholiques pratiquants réguliers opposés à ce que le pape accepte l'usage du préservatif ne sont que 21 %, tandis que 27 % sont opposés à l'ordination d'hommes mariés. Enfin 55 % des pratiquants réguliers restent opposés à ce que le pape accepte l'I.V.G. Il en est de même du recours à l'euthanasie pour les grands malades qui a fait l'objet de vifs débats au cours de l'été 1998
57

JEAN-PAUL II, Evangelium vitae, op. cit., n° 73. 58 Sondage réalisé par CSA Opinion pour Le Monde et La Vie les 24 et 25 septembre 1998, publié dans Le Monde du jeudi 15 octobre 1998, p. 2-3. 32

à l'occasion de plusieurs faits divers; les enquêtes d'opinion effectuées à cette occasion ont montré que les Français étaient majoritairement favorables à l'euthanasie et que les catholiques pratiquants eux-mêmes étaient divisés en deux camps égaux malgré les prises de position de l'épiscopat contre cette pratique. Les catholiques intransigeants sont minoritaires au sein même de la catégorie des catholiques pratiquants réguliers telle qu'elle est définie par les enquêtes d'opinion. Il est donc logique qu'ils développent une culture particulière qui leur permet de s'identifier, de s'autodélimiter et de se définir au milieu d'autres groupes et dont il est nécessaire d'étudier les caractéristiques et le degré d'homogénéité. Il découle de cette position minoritaire que les idées, les modes de vie et les références culturelles de ce groupe sont radicalement opposés à ceux de la majeure partie de la population française. Il en est ainsi du positionnement des intransigeants à l'égard de l'avortement, de la contraception ou des politiques publiques de lutte contre le S.I.D.A. et de promotion du préservatif. La culture intransigeante est alors en marge des autres cultures et a tendance à entrer en conflit avec elles. Par conséquent cette culture est également une contre-culture réfractaire aux idées dominantes constitutives de ce qu'on peut désigner sous le terme générique, même s'il reste approximatif, de modernité. Mais les intransigeants sont d'abord des catholiques et à ce titre ils ont pour devoir d'évangéliser leurs contemporains au sein de la société. La contre-culture intransigeante ne peut rester isolée et refuser d'entrer en liaison avec le monde moderne. La volonté de vivre en marge des idées modernes ne débouche donc pas sur une attitude de repli sectaire. Dès lors, tout en appartenant à une contre-culture, les catholiques intransigeants sont en relation constante avec la culture moderne. Il y a ainsi échanges systématiques entre ces deux cultures tandis que des processus de négociations sont mis en place entre les intransigeants, l'Eglise catholique et le monde extérieur. Qui sont les intransigeants? L'utilisation des termes « intransigeantisme », « intransigeant» et même «intégral» doit amener à les distinguer d'autres termes dont la signification paraît proche mais dont l'utilisation peut déboucher sur de graves contresens. Ainsi, l'emploi du terme « intégriste» est à bannir. En effet la proximité sémantique entre intégral et intégriste peut être source de malentendus même si l'intégrisme catholique, concept polémique forgé par ses adversaires, trouve son origine dans l'intransigeantisme. 33

Le mot « intégrisme» est apparu en Espagne dans les années 1880 pour désigner une dissidence du légitimisme carliste qui a débouché sur la création d'un parti politico-religieux dirigé par Ramon Nocedal. Cette dissidence a d'ailleurs été condamnée par Pie X. En Espagne, ce sont les intégristes eux-mêmes qui se sont choisi ce nom. Ultérieurement, ce terme a systématiquement été utilisé comme sobriquet. Il a surtout été consacré lors de l'affaire de la Sapinière (1909-1921), une agence de renseignement antimoderniste créée par un haut prélat romain, Monseigneur Umberto Benigni, pour défendre le catholicisme intégral mais dénoncée par ses adversaires comme intégriste59. Aujourd'hui le terme «intégrisme» sert à donner une connotation négative à certaines manifestations religieuses. Il en est ainsi de l'intégrisme musulman, souvent appelé islamisme. Les catholiques qui ont suivi Mgr Marcel Lefebvre dans sa dissidence d'avec Rome sont également désignés par leurs adversaires comme intégristes bien qu'ils se définissent eux-mêmes comme traditionalistes. Même si l'intégrisme catholique est un des produits de la décomposition du catholicisme intransigeant, l'utilisation polémique et journalistique du terme intégriste doit amener à en écarter l'emploi le plus souvent possible. Il faut également se pencher sur les liens qui peuvent exister entre intransigeantisme et traditionalisme et utiliser avec précaution ce dernier terme, source de nombreuses confusions. La Tradition est la transmission vivante de la prédication apostolique 60. Elle se fait oralement ou par écrit et se distingue de l'Ecriture Sainte à laquelle elle est cependant étroitement liée. Les réformateurs, dont Luther, considèrent que la primauté de l'Ecriture est absolue et que l'autorité de la Tradition doit être relativisée au profit de l'interprétation personnelle de l'Ecriture guidée par l'Esprit Saint. Par réaction contre le protestantisme, les théologiens de la Contre-Réforme ont élaboré une théorie des « deux sources de la foi: l'Ecriture et la Tradition» mises sur le même plan. Il s'agit là d'une interprétation extensive du concile de Trente qui, dans sa quatrième session (8 avril 1546), avait posé le principe qu'il existe une seule source de foi, l'Evangile, transmise par deux canaux, d'une part les

59 Emile POULA T a consacré un ouvrage complet à la « Sapinière », dont le nom véritable était Sodalitium pianum : POULAT (Emile), Intégrisme et catholicisme intégral, un réseau secret international antimoderniste : la Sapinière (1909-1921), Paris, Casterman, 1969. 60Catéchisme de l'Eglise catholique, op. cil., n° 74 et s. 34

Ecritures inspirées dont la liste officielle est précisée, d'autre part les traditions non écrites. Parallèlement, le terme «Tradition» recouvre une autre réalité. Pour les gnostiques dont René Guénon, décédé en 1951, est le représentant le plus connu, la Tradition n'est pas une notion exclusivement et essentiellement catholique. La Tradition fait référence à une révélation primitive, à une vérité primordiale, qui aurait essaimé dans les différentes traditions religieuses. Celles-ci auraient conservé, à un titre ou à un autre, des éléments de cette vérité primordiale. Par conséquent, il existerait bien un concept d'unité transcendante des religions. Cependant pour les gnostiques, la Tradition n'aurait subsisté dans son intégralité que sous forme ésotérique. Il s'agit donc d'une tradition ésotérique dont les concepts sont fort éloignés de l' intransigeantisme catholique. Le terme «traditionalisme» est chargé de la même ambiguïté. Il peut s'entendre comme le traditionalisme défendu par les gnostiques et qui, s'appuyant sur l'ésotérisme, propose une critique radicale de la modernité. Le traditionalisme s'utilise également dans une acception plus politique et philosophique, même si le catholicisme en est une composante, lorsqu'il désigne en histoire des idées politiques certains courants issus de la pensée contre-révolutionnaire influencés par les écrits de Joseph de Maistre et Louis de Bonald. Même si l' intransigeantisme de la fin du XIXe siècle a subi l'influence de la pensée traditionaliste, ce sont des phénomènes qui relèvent de deux plans bien distincts. Le vocable «traditionaliste », lorsqu'il est actuellement employé dans une optique journalistique ou polémique, désigne fréquemment certains intransigeants dont il sera question dans cet ouvrage: il s'agit des intransigeants attachés au latin et au rite de saint Pie V. Les risques de confusion s'accroissent encore lorsqu'on sait que les lefebvristes se désignent et se définissent eux-mêmes comme traditionalistes alors que leurs adversaires les appellent intégristes. Les traditionalistes se caractérisent essentiellement par une vision fixiste de la Tradition et de la liturgie et par leur attachement à la messe de saint Pie V. De plus, certains traditionalistes puisent une partie de leur héritage intellectuel dans la pensée contre-révolutionnaire mais également dans la pensée maurassienne de l'école d'Action Française. Il en découle une certaine confusion entre l'attachement à la Tradition de l'Eglise et l'attachement à une tradition nationale réinterprétée à travers une grille de lecture politique et doctrinale. Les termes « traditionalisme» et « traditionaliste», en raison des risques de confusion inhérents à leurs nombreuses significations, doivent être préalablement et rigoureusement défmis. Dans cet 35

ouvrage, ils ne serviront qu'à désigner une des composantes de la catégorie des catholiques intransigeants, celle qui réunit les catholiques fidèles à Rome et attachés à la messe de saint Pie V et, de ce fait, bénéficiant des dispositions du motu proprio Ecclesia Dei promulgué en 1988. Par conséquent, ces termes ne désigneront en aucun cas les partisans de Monseigneur Lefebvre, lesquels ne sont d'ailleurs pas compris dans la catégorie des catholiques intransigeants dont il est ici question. En effet, bien que ceux-ci se défmissent comme catholiques traditionalistes, ils n'appartiennent plus à la hiérarchie de l'Eglise catholique, leurs évêques n'étant pas nommés par Rome. Certes, la Fraternité Saint-Pie X, qui rassemble les religieux fidèles à Monseigneur Lefebvre, refuse d'être qualifiée de schismatique au motif que l'ordination du 30 juin 1988 était justifiée par l'état de nécessité et que l'intention de quitter l'Eglise n'était pas présente chez Monseigneur Lefebvre. Pourtant Jean-Paul II, dans le motu proprio Ecclesia Dei promulgué le 2 juillet 1988, explique clairement que cette désobéissance constitue un acte schismatique. L'organisation et la structuration de la Fraternité Saint-Pie X en Eglise parallèle, hors du contrôle de la hiérarchie romaine, amène à exclure cette tendance de l'ouvrage. Les catholiques lefebvristes, malgré leurs effectifs réduits, ont néanmoins pu développer une culture spécifique avec un réseau organisé de journaux, écoles, associations; ils étaient assimilés, avant le schisme de 1988, aux catholiques traditionalistes et pouvaient être considérés comme appartenant à la catégorie intransigeante. Les catholiques intransigeants ne se confondent pas non plus avec ceux qu'on a appelés dans les années 50-60 les nationaux catholiques, c'est-à-dire des catholiques ayant un engagement politique à l'extrême droite (surtout autour du combat pour l'Algérie française) et confondant volontairement engagement religieux et engagement politique. L'expression «national catholique» a plus spécifiquement servi à désigner la mouvance de la Cité Catholique. Si cette expression a encore un sens aujourd'hui et peut servir à désigner des catholiques engagés politiquement à l'extrême droite, il est clair que certains nationaux catholiques qui observent rigoureusement les prescriptions religieuses constituent une catégorie spécifique de l'intransigeantisme. En revanche, les catholiques intransigeants sont loin d'être réductibles à la catégorie des nationaux catholiques. La question de l'incorporation des catholiques charismatiques dans la catégorie intransigeante est plus délicate. Si l'on adopte la position de Marcel Gauchet, les nouveaux mouvements religieux, dont les charismatiques sont une composante, ne sont pas intransigeants dans la mesure où ils acceptent tacitement la modernité en procédant à 36

une réappropriation de la tradition religieuse à l'intérieur des valeurs individualistes de la modernité: « On se trouve ici devant une religion de l'esprit, axée sur l'inspiration, le contact direct avec le divin, l'intensité de l'expérience personnelle.» Ce phénomène «fabrique avec du passé une religion de l'individu, centrée sur les besoins subjectifs et sur l'authenticité émotionnelle de l'expérience. Une religion adaptée à un monde où elle est devenue fondamentalement une affaire privée des personnes. »61Ce point de vue sur le rapport des charismatiques à la modernité entretient cependant une confusion entre le style des charismatiques et leurs convictions. Les charismatiques ont un comportement religieux révélateur d'une sensibilité particulière à l'intérieur du catholicisme. Même si la forme de religiosité adoptée par les charismatiques paraît enracinée dans la modernité en raison d'une approche individualiste de la conversion et de la foi, leur approche doctrinale et dogmatique est beaucoup moins originale et présente peu de spécificité par rapport aux autres intransigeants. L'incorporation des charismatiques à la catégorie intransigeante démontre a contrario que la catégorie intransigeante présentement étudiée est loin de se confondre avec ce qui est communément appelé l'intégrisme. Les catholiques intransigeants sont donc des catholiques pratiquants fidèles à Rome, acceptant scrupuleusement l'enseignement et les prescriptions de l'Eglise, se caractérisant par leur volonté de refouler toute interprétation individuelle du message catholique et ayant adopté des positions intransigeantes, tant pour la doctrine et la foi que pour la pratique religieuse. Il est certain que les intransigeants, individuellement, n'ont pas tous élaboré un corpus doctrinal et philosophique cohérent. Cependant, ces catholiques, par leur discours ou leur comportement, s'opposent à ce qu'on peut désigner sous le terme de modernité et refusent nombre des valeurs qui en découlent, entrant de ce fait dans la catégorie intransigeante. Ils peuvent ainsi être qualifiés d'intransigeants parce qu'ils refusent de transiger avec leur environnement, c'est-à-dire qu'ils refusent l'adaptation du catholicisme aux valeurs dominantes du monde moderne62. Le présent ouvrage s'inscrit dans le cadre exclusivement français. Il porte sur les catholiques intransigeants sous le pontificat de Jean-Paul II. Ce pontificat se caractérise d'abord par sa longueur
61

GAUCHET(Marcel), « Qu'est-ce que l'intégrisme? », L 'Histoire,n° 224,
La liberté de choisir, op. cit., p. 37.

septembre 1998, p. 34. 62 DONEGANI (Jean-Marie),

37

puisque Jean-Paul II a été intronisé le 16 octobre 1978. La personnalité du pape, qu'on peut aisément qualifier de charismatique, les appels à une « seconde évangélisation », les grands rassemblements médiatiques et festifs organisés à l'occasion de ses nombreux voyages, la production d'encycliques fréquentes et riches ont contribué à faire de ce pontificat un pontificat majeur du XXe siècle. A titre de comparaison, entre 1963 et 1968, Paul VI a publié six encycliques. Ainsi Humanae vitae, encyclique controversée sur la régulation des naissances, est la dernière encyclique promulguée par Paul VI qui n'en a publié aucune autre entre 1968 et 1978. Jean-Paul II avait promulgué quatorze encycliques à la date du 14 septembre 1998 avec Fides et ratio, ainsi qu'une quarantaine de lettres et exhortations apostoliques. De surcroît, Jean-Paul II a été le pape, si l'on fait abstraction er en 1978, qui a véritablement du pontificat d'un mois de Jean-PaulI succédé à Paul VI63. Il est, de ce fait, le deuxième pape de l' aprèsconcile, ce qui lui a donné la possibilité de recadrer Vatican II, d'en donner sa propre interprétation et de condamner ses applications jugées non conformes. Jean-Paul II est ainsi considéré, tant par ses détracteurs que par ses admirateurs, comme le pape qui a effectué une 64 reprise en main de l'Eglise permettant un « retour des certitudes» et reformulant certaines critiques du monde moderne qui étaient absentes du discours de ses prédécesseurs. Dès lors, il est possible d'avancer l'hypothèse selon laquelle la démarche et le discours de Jean-Paul II recueillent l'approbation des catholiques intransigeants français. Méthodes utilisées Pour étudier un groupe religieux et culturel il est nécessaire de privilégier l'approche qualitative sur les statistiques quantitatives. Pour circonscrire la catégorie «catholiques intransigeants », deux séries d'enquêtes ont été menées65.

63Le pontificat de Paul VI s'est étendu de 1963 à 1978. 64 Il s'agit du titre de l'ouvrage publié sous la direction de : LADRIERE (Paul) et LUNEAU (René), Le retour des certitudes. Evénements et orthodoxie depuis Vatican II, Paris, Le Centurion, 1987. 65Les personnes interrogées dont les entretiens ont été retenus sont présentées en annexe. Les entretiens réalisés dans le cadre de la première enquête sont désignés par la lettre (E) suivie du numéro de classification adopté dans l'annexe. Les entretiens réalisés dans le cadre de la seconde enquête, portant sur la politique, sont désignés par la lettre (P). 38

La première, s'appuyant sur un échantillon de trente catholiques pratiquants réguliers qui ont été retenus parmi d'autres entretiens, a pour but d'explorer en profondeur le comportement religieux et culturel de la personne interrogée et de mettre en évidence son itinéraire individuel. Elle a également pour objet de souligner son attachement à l'Eglise et aux règles défmies par celle-ci. Cette première série d'entretiens a aussi permis d'identifier les valeurs culturelles et sociales ainsi que les attitudes psychologiques qui soustendent l'intransigeantisme. Par ailleurs les processus de socialisation au sein de la culture intransigeante ont pu être approfondis. Au cours de ces premiers entretiens la dimension politique a été volontairement délaissée même s'il a été demandé à ces personnes, de façon facultative, leurs préférences partisanes et même si les réponses apportées concernant les problèmes sociaux d'actualité (immigration, peine de mort, famille...) sont fréquemment révélatrices des opinions politiques. Pour appréhender pleinement les attitudes religieuses, les comportements culturels et sociaux, les engagements politiques ainsi que les liens qui existent entre, d'une part, ces engagements et, d'autre part, le parcours personnel et les valeurs religieuses des intransigeants, des entretiens non directifs s'appuyant sur des questions ouvertes ont permis à l'interviewé de parler librement et en profondeur de sa foi, de ses valeurs, de son itinéraire personnel, social et religieux et de son comportement, tout en restant dans le cadre préétabli par l'enquêteur. Ces entretiens ont été effectués au sein de paroisses diverses géographiquement, socialement et sur le plan de la sensibilité religieuse mais également à l'occasion de pèlerinages ou de réunions de prière. La seconde série d'entretiens part d'une perspective inverse puisqu'ont été interrogés des catholiques intransigeants engagés

politiquement - dans une structure politique ou dans une association dont l'activité se situe aux confins de la politique et de la religion - ou
plus simplement des intransigeants qui, sans être engagés, s'intéressent ou se sont intéressés à la politique. Certains catholiques interrogés dans le cadre de la première enquête, et qui se sont révélés être, au cours des questions, des militants politiques ou des personnes fortement intéressées par la politique, ont été soumis aux questions du deuxième entretien. Ces catholiques ont été amenés à parler de leur engagement politique ou simplement de leurs opinions et à les mettre en perspective avec leur foi religieuse et leurs pratiques cultuelles, en essayant de déterminer les liens logiques mais également en recherchant les contradictions. Ils ont expliqué leur itinéraire 39

personnel aussi bien religieux que politique, social ou géographique afin de déterminer les influences respectives et les interactions possibles. Il s'agit là de voir si les différentes hypothèses avancées concernant les rapports entre valeurs religieuses et opinions politiques sont validées ou invalidées dans le cas d'un groupe religieux comme les intransigeants. Il a été également indispensable de s'appuyer sur la production écrite émanant des intransigeants - aussi bien les revues éditées par les différents groupes que les livres, les brochures ou les tracts - afin d'élaborer une étude des discours. L'observation de terrain, en assistant et!ou en participant à différentes activités organisées par ces catholiques, comme des groupes de prière, des conférences, des réunions de différentes associations catholiques ou des pèlerinages a été tout aussi nécessaire. Les catholiques Vatican II intransigeants dans la perspective de

L'examen des catholiques intransigeants sous le pontificat de Jean-Paul II doit se faire dans la perspective du concile Vatican II. En effet, ce concile pastoral a souvent été présenté comme l'acte de décès de l'intransigeantisme. Cette thèse a été défendue par de nombreux prélats et théologiens s'appuyant sur une méthode fondée sur l'interprétation de l' «esprit du concile». Il convient donc de s'interroger sur la signification de la persistance éventuelle, au sein de l'Eglise, d'un noyau dur de catholiques intransigeants encouragés par Jean-Paul II. D'emblée, il est possible d'émettre l'hypothèse selon laquelle il y a eu, sous le pontificat de Jean-Paul II et avec le soutien de celuici, une résurgence du catholicisme intransigeant qu'on donnait pour mort à la suite du concile Vatican II. Dès lors, il convient de déterminer si l'existence de catholiques intransigeants, soutenus par Jean-Paul II et restant dans le cadre de Vatican II, dément l'analyse selon laquelle le concile a entraîné l'abandon de l' intransigeantisme et l'acceptation des valeurs de la modernité par l'Eglise. Une telle problématique amène immanquablement à s'interroger sur l'essence intransigeante de l'Eglise catholique. Si Vatican II n'a été qu'un changement de méthode et de style et s'il existe de nombreux catholiques intransigeants encouragés par le pape, il est alors possible d'affirmer que l' intransigeantisme reste le cadre structurant du rapport de l'Eglise avec le monde et que, dans cette hypothèse, l'Eglise resterait intransigeante par nature. Dans ce cas, l'intransigeantisme ne serait pas seulement un type historique, ancré en un point de 40