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Les centres de tri de la région parisienne dans la tourmente de l'histoire (1946-1989)

De
210 pages
Cette étude fait apparaître la transformation organisationnelle de l'institution, l'évolution du travail et ses effets, ainsi que les changements dans la culture professionnelle des employés. Pour appréhender pleinement les dynamiques de changement à l'oeuvre, l'organisation des centres de tri doit être pensée comme un construit social. L'évolution de l'organisation des centres de tri dépend de la relation d'interdépendance qui existe entre les contraintes de fonctionnement de La Poste et les logiques sociales des employés.
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LES CENTRES DE TRI DE LA RÉGION PARISIENNE DANS LA TOURMENTE DE L’HISTOIRE 1946-1989

Le Comité pour l’histoire de La Poste (CHP), fondé en 1995, apporte son concours aux recherches universitaires en histoire, mais aussi en sciences humaines, de l’Ancien Régime à nos jours. Les programmes de recherche et les publications sont placés sous l’égide de Muriel Le Roux, chargée de recherche au CNRS, Maison française d’Oxford et Institut d’Histoire Moderne et Contemporaine.

Comité pour l’histoire de La Poste : www.laposte.fr/chp

Couverture : Trieuse d’objets plats et poste d’indexation au centre de tri de la gare Saint-Lazare (Revue Messages, n° 374, mars-avril 1988).

© L’HARMATTAN 2010 5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-09716-2 EAN : 9782296097162

Bruno MAHOUCHE

LES CENTRES DE TRI DE LA RÉGION PARISIENNE DANS LA TOURMENTE DE L’HISTOIRE 1946-1989

Préface de Michel Margairaz

Comité pour l’histoire de La Poste CP F 502 44 Boulevard de Vaugirard 75757 Paris Cedex 15

L’Harmattan 5-7 rue de l’Ecole Polytechnique 75005 Paris

Histoire de l’innovation et entreprise Sous la direction de Pascal Griset L’innovation constitue un phénomène particulièrement déterminant pour l’évolution des sociétés contemporaines. Le restituer dans sa dimension historique, telle est l’ambition de cette collection. Ouverte aux différentes approches, elle s’insère dans une tradition française d’histoire globale où la technologie et l’économique se trouvent au cœur des processus. La mémoire des entreprises constitue un axe majeur d’approche pour les études publiées dans la collection. L’entreprise s’insère en effet dans les systèmes de solidarité, dans les logiques économiques, mais également politiques. En étant attentifs à cette interpénétration des différentes dimensions du processus innovatif, les ouvrages de la collection s’attachent à mieux comprendre les phénomènes qui, de la culture d’entreprise aux politiques industrielles menées par l’Etat, manifestent l’intensité du dialogue entre technique et société.

Pascal Griset est professeur d’histoire contemporaine à l’Université Paris Sorbonne-Paris IV. Il dirige le Centre de recherche en histoire de l’innovation (CRHI). La collection est éditée par le Centre de recherche en histoire de l’innovation (UMR Irice, Paris 1, Paris 4, CNRS). Dernière parution : Sébastien Richez, Postes et postiers en Normandie. Témoins des transformations nationales 1830-1914, Paris, L’Harmattan, 2009, 330 p.

PRÉFACE L’ouvrage qu’on va lire est issu de l’écriture remaniée d’une thèse universitaire d’histoire contemporaine soutenue il y a quatre ans à l’université de Paris 8 Saint-Denis. L’un des intérêts d’un tel travail, et par ailleurs la contrainte qui en a résulté pour l’auteur, provient du fait que celuici a dû dépouiller et croiser des sources originales nombreuses et variées, qui en l’occurrence combinent des archives publiques (aux Archives nationales, la série relative à la Poste), des archives privées (essentiellement les sources syndicales des différentes fédérations rattachées aux confédérations présentes à la Poste, la CGT, FO, la CFTC et la CFDT), des sources imprimées, qu’il s’agisse des revues du ministère, des journaux syndicaux ou de la presse nationale, ainsi que des sources orales recueillies à travers une trentaine d’entretiens que l’auteur a conduits avec des anciens employés, des cadres ou encore des responsables syndicaux des centres de tri. Mais Bruno Mahouche a ajouté à ce matériau scientifique sa connaissance profonde, voire intime de ces centres de tri qu’il connaît bien par ailleurs, ce qui lui a sans doute facilité la compréhension, l’analyse et l’interprétation des documents, dont il nous livre ainsi la signification de manière plus aiguisée, grâce à des notations très concrètes sur les gestes au travail ou sur des formes particulières de l’univers culturel ou de la sociabilité des employés. Il en résulte un véritable ouvrage aux mérites multiples. Le premier, et peut-être le plus notable d’entre eux, provient du souci chez l’auteur d’avoir voulu croiser plusieurs histoires à l’œuvre dans l’évolution de ces centres de tri de la région parisienne d’après-guerre. D’abord, Bruno Mahouche s’attache à brosser une histoire du travail, plus exactement d’un certain monde du travail, travail non productif, mais manuel et peu à peu mécanisé, puis automatisé dans l’espace des quatre décennies qui suivent la fin de la seconde guerre mondiale, parallèlement aux évolutions proches ou analogues d’autres univers de travail dans le monde des services ou des banques, mais aussi dans les établissements industriels. À ce propos, l’auteur a su combiner l’analyse de l’évolution technique des équipements de travail, celle des transformations dans les gestes des employés, souvent présentés avec une grande précision, et plus largement celle des mutations dans les relations sociales de ces communautés de travail particulières. On y retrouve des clivages classiques entre travailleurs qualifiés et non qualifiés, hommes et femmes, titulaires et non titulaires… Au total, il s’agit de découvrir une histoire des relations

professionnelles dans un contexte de travail particulier, au cours de laquelle se construisent et évoluent des identités professionnelles et même une véritable culture professionnelle – qui emprunte à la fois à la culture des employés et à celle des ouvriers selon un dosage subtilement présenté, le tout entremêlé au statut de la fonction publique avec ses contraintes et ses acquis spécifiques. Ensuite, l’ouvrage nous donne à lire l’histoire d’une bureaucratie. La modification de l’organisation des centres de tri, à partir de l’existence des centres-gares traditionnels, parallèlement à la réorganisation de la Région parisienne des années 1960, fait intervenir le ministère, la direction générale de la Poste ainsi que les différents niveaux hiérarchiques des PTT. L’auteur fait souvent référence à ce «milieu du pouvoir», ensemble complexe où se forgent les décisions qui vont peser diversement sur le contenu du travail de l’univers des centres de tri. Enfin, on découvre l’histoire d’un service particulier inséré dans le service public de la Poste. On peut alors suivre les évolutions du service rendu, soumis à la contrainte de productivité et de sécurité du réseau postal. Ainsi, à travers la remise en cause de l’unicité du tarif, le service évolue au cœur des tensions qui opposent une organisation ancienne du travail, des cultures professionnelles et syndicales à l’œuvre, ainsi que la stratégie de l’établissement public, lui-même soumis aux fluctuations des politiques des divers segments de l’Etat. En outre, tout en faisant œuvre originale, l’auteur prend appui sur de nombreux travaux scientifiques présents dans différentes disciplines, qu’il s’agisse de l’histoire sociale, de la sociologie des institutions ou des organisations. On y découvre de surcroît une vraie thèse, au bon sens du terme. Bruno Mahouche démontre chemin faisant que l’évolution de l’organisation des centres de tri de la région parisienne résulte de l’interaction souvent conflictuelle entre les logiques financières, commerciales, techniques et bureaucratiques du «milieu du pouvoir» d’une part, et, d’autre part, les logiques sociales et culturelles des employés euxmêmes et des syndicats auxquels ils adhèrent. Confrontée à une croissance du trafic et à des contraintes budgétaires fortes, la direction de la Poste doit ajuster ses choix en permanence en faveur d’une politique de croissance de la productivité, de mécanisation, de spécialisation et de déterritorialisation décentralisée. Bruno Mahouche distingue dans cette période trois phases, qui s’emboîtent plus qu’elles ne se suivent en rupture les unes avec les autres. La première phase, comprise entre 1946 et 1963, est marquée en particulier par la mise en place de la politique de réduction des coûts. Une seconde décennie (1964-1974) se caractérise par les injonctions de l’Etat,

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parallèlement à la politique d’Aménagement du territoire en région parisienne et à la réorganisation administrative de la banlieue, avec en particulier la création des nouveaux départements. Enfin, une troisième étape s’étend du milieu des années 1970 à la fin des années 1980 sous le signe de plusieurs créations institutionnelles et d’une certaine «crise de confiance» interne à l’établissement public, dont la grève de 1974 se présente comme l’élément précurseur. Tout en formulant des analyses pertinentes sur les évolutions politiques, institutionnelles, professionnelles et culturelles à l’œuvre, il nous donne aussi à voir avec nuance et précision les gestes du travail des employés des centres de tri dans leur quotidienneté. On y trouvera aussi d’intéressants aperçus sur des aspects particuliers, qui prolongent d’ailleurs souvent la réflexion au-delà de l’objet propre de l’ouvrage. Ainsi, on peut lire des développements suggestifs sur la permanence de certaines cultures syndicales à l’oeuvre, ou encore sur le contenu du service public spécifique à la Poste, fondé en particulier sur la «noblesse de la lettre» dans les années 1940-1950, mais soumis ensuite aux fluctuations du marché et à ses conséquences. On découvre surtout des éléments neufs sur l’inscription sociale des employés du tri, qui, on l’a compris, emprunte à l’univers professionnel des employé(e)s mais aussi à celui des ouvrier(e)s. On y apprend aussi beaucoup sur les disparités territoriales, particulièrement en termes de sociabilité, entre les centres-gares parisiens et les centres de banlieue de la Poste. Au total, l’ouvrage constitue un beau travail d’histoire technique, sociale et culturelle d’un univers de travail particulier et peu connu, sur lequel Bruno Mahouche nous livre une approche savante, à travers la masse des archives dépouillées, mais aussi une perception très concrète des employé(e)s des centres de tri au travail, grâce à sa bonne connaissance des lieux et à la qualité des témoignages qu’il a su recueillir. Michel Margairaz Professeur à l’université de Paris I Panthéon Sorbonne CNRS/IDHE

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INTRODUCTION En France, la croissance régulière du trafic postal constitue, de l’aprèsguerre jusqu’à la fin des années 1980, l’une des évolutions majeures de la Poste. Cependant, celle-ci étant dépendante des restrictions budgétaires, les effectifs peinent à suivre l’évolution de la courbe du trafic postal. La pénurie de main-d’œuvre est d’autant plus préjudiciable pour la Poste que cette entreprise possède cette caractéristique d’être une entreprise de maind’œuvre dont une proportion non négligeable des employés est utilisée pour travailler dans les centres de tri. C’est pourquoi, pour satisfaire aux impératifs de productivité, les managers de la Poste mettent en place des formes de rationalisation du travail qui ont pour principale caractéristique d’évoluer au gré du contexte économique et social au sein duquel elles ont vocation à s’insérer1. C’est dans ce contexte que cet ouvrage aborde l’évolution de l’organisation des centres de tri de la Poste de la région parisienne de 1946 à 1989. Le choix de situer cette étude en région parisienne ne relève pas du hasard. Ajoutée au volume croissant de courrier, l’excessive centralisation du système administratif français qui conduit à faire transiter par la région parisienne le courrier en provenance et à destination de la province est une contrainte supplémentaire pour les établissements de cette région. Enclavés entre le service de relève du courrier, les bureaux de poste et le service de distribution, les centres de tri ne sont qu’une des composantes de la chaîne de traitement du courrier. Organisée selon un agencement de nœuds et d’articulations du dépôt du courrier jusqu’à sa distribution, l’organisation du travail s’apparente alors à une « industrie de flux discontinu » comme pour les industries d’assemblage. La vitalité démographique et économique de la région parisienne a des conséquences importantes sur le volume et la nature des flux de trafic postal. Il faut opérer des choix en matière de moyens de transport du courrier en tenant compte de leurs performances et de leur efficacité, décider de la localisation géographique des établissements. La Poste doit aussi anticiper et tenir compte des mouvements et de la répartition de la population au sein d’un espace géographique dynamique comme celui de la région parisienne. Bref, elle est soumise à d’importantes contraintes de fonctionnement comme toutes les entreprises qui doivent traiter des flux importants d'objets2. Il importe alors de considérer l’ensemble de ces contraintes afin de saisir les dynamiques à l’œuvre dans l’évolution de l’organisation des centres de tri de la région parisienne qui ne se réduit pas seulement à son aspect institutionnel, mais dépend également de sa dimension humaine.
1 Fridenson Patrick, « Un tournant taylorien de la société française (1904-1918) », Annales ESC, n° 5, septembre - octobre 1987 ; Moutet Aimée, « Une rationalisation du travail dans l’industrie française des années trente », Annales ESC, n° 5, septembre-octobre 1987. 2 Briand Jean-Pierre, Chapoulie Jean-Michel, « L’institution scolaire et la scolarisation : une perspective d’ensemble », Revue française de sociologie, XXXIV, 1993, pp. 3-42.

L’organisation des centres de tri de la région parisienne est entrevue comme un « système d’interaction » dans la mesure où aux règles de contrôle imposées de l’extérieur se combinent des règles autonomes produites de l’intérieur1. Cet aspect permet d’envisager l’histoire sociale de cette institution comme une matrice où des tensions, des antagonismes mais aussi des formes de coopération et des arrangements composent un univers social complexe2. La catégorie professionnelle des employés des centres de tri, cette communauté pertinente de l’action collective3, est porteuse de coopération productive, mais aussi de menaces de conflit4. Les mouvements sociaux sont nombreux dans les établissements et la chaîne de traitement du courrier rencontre de nombreuses vicissitudes techniques et sociales qui entravent la fluidité du trafic postal et entachent la qualité du service rendu aux usagers. En région parisienne, les employés possèdent le pouvoir de bloquer le trafic des établissements, ce qu’aucune autre catégorie de postier n’est en mesure de réaliser. Lorsqu’un arrêt de travail est programmé, il touche toutes les brigades. Cela tient à la structure de l’organisation de l’acheminement du courrier de la région parisienne qui constitue « un goulot d’étranglement par lequel passe le courrier. L’acheminement est une sorte de sablier dans lequel la partie supérieure représente le dépôt et le ramassage des objets de correspondance, ceux-ci étant ensuite acheminés par différents moyens de transport vers les bureaux-gares parisiens qui en constituent le passage obligatoire… »5. Une fois la grève terminée, le trafic habituel s’ajoute aux reliquats et l’administration n’a d’autre recours que de proposer aux employés d’effectuer des heures supplémentaires pour résorber rapidement le surplus de trafic. Dans les centres de tri, la grève crée donc paradoxalement du travail. Sensibles à l’esprit de justice et d’égalité, les employés des centres de tri défendent en priorité l’égalité de traitement des usagers. En région parisienne, souvent originaires de régions rurales, ils supportent mal les conditions d’existence de cette région : beaucoup demandent à retourner dans leur région d’origine après un séjour en Ile-de-France. Les salaires qui dépendent des grilles de la fonction publique et sont inférieurs à ceux pratiqués dans le secteur privé à qualification égale leur permettent difficilement de faire face à la cherté de la vie en région parisienne. L’interconnexion profonde entre la concentration du personnel dans les établissements, le déracinement, le statut de fonctionnaire et les difficiles conditions de travail favorisent très tôt l’apparition d’une conscience collective qui se traduit par des formes de résistance et une tradition de lutte entachée de corporatisme. Les formes de résistance, classiques, telles que les
Reynaud Jean-Daniel, Les règles du jeu, l’action collective et la régulation sociale, Armand Colin, Paris, 1991. 2 Chevandier Christian, Pigenet Michel, « L’histoire du travail à l’époque contemporaine. Clichés tenaces et nouveaux regards », Le Mouvement social, n° 200, juillet-septembre 2002. 3 Segrestin Denis, Sociologie de l’entreprise, Armand Colin, Paris, 1992. 4 Coutrot Thomas, Critique de l’organisation du travail, Editions la Découverte, Paris, 1999. 5 Pappalardo Joseph, Etude sociologique d’un centre de tri, Paris, 1969.
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conflits sociaux, la mobilité géographique, l’absentéisme, le turn-over obligent souvent les dirigeants de la Poste à rattraper le désordre social. C’est dans ce contexte permanent de la contestation aiguë de l’ordre social que la gestion des centres de tri de la région parisienne devient une pratique aléatoire qui s’ordonne en fonction d’objectifs à atteindre aussi divers que la pacification des relations sociales, la sécurisation du réseau postal, l’amélioration des rendements et les délais d’acheminement du trafic postal des entreprises. Les solutions imaginées s’instruisent sans cesse de savoirs et de principes nouveaux ou anciens en matière de politique sociale, de gestion de la main-d’œuvre ou de contrôle du travail, et alternent parfois au gré des décisions du pouvoir politique ou des managers selon les cas. Les pratiques d’organisation des centres de tri de la région parisienne dans toute leur singularité et leur complexité servent donc de point de départ pour rendre compte des tentatives successives des responsables des centres de tri de rationalisation de l’organisation du travail, de fluidification du processus de traitement du courrier ou de sécurisation du réseau postal. Saisir les pratiques d’organisation imaginées par les managers permet de redéfinir le propos d’Aimée Moutet qui insiste sur le caractère systémique de la diffusion des modèles de la rationalisation en France pour mettre en évidence, comme le recommande Yves Cohen, « les solutions imaginées qui montrent que l’on peut se trouver face à l’innovation locale ou à des doctrines reconnues dans le domaine des pratiques d’organisation »1. Ce qui est alors historiquement pertinent, ce n’est pas simplement de rapporter l’enchaînement des faits qui ont contribué à faire évoluer l’organisation des centres de tri, mais de montrer que celle-ci est d’abord le produit de la relation d’interdépendance qui existe entre les contraintes de fonctionnement de l’institution et les logiques sociales des employés ou pour le dire autrement d’entrevoir son évolution comme le produit d’un jeu complexe, résultante des interactions entre ses diverses composantes. Entre l’analyse centrée sur une micro-histoire se focalisant sur les situations de travail et la macro-histoire retraçant l’histoire économique et sociale des sociétés, il y a une place pour une histoire sociale qui cherche à comprendre l’articulation entre les rapports de classe, qui considère le milieu du travail comme un lieu où se développent des stratégies de coopération ou d’évitement, et des relations de pouvoir, et qui tente de prendre en compte les interactions prises dans les différentes situations de travail. Ainsi, il est possible de combiner une approche marxiste où la position de classe détermine le pouvoir de décision, la sociologie des institutions impliquant que les pratiques d’organisation doivent être analysées comme des faits institutionnels, et une approche fondée sur l’autonomie des acteurs qui attache une importance à la notion de coopération chère à la sociologie des organisations2. La combinaison de ces différentes approches permet à la fois
Cohen Yves, « Industrie, despotisme et rationalisation », Annales HSS, juillet-octobre 1998, n° 4-5, pp. 915-936. Si cette conception des choses tend à se rapprocher de celle évoquée par Philippe Bernoux qui appréhende les mécanismes du changement à travers le rôle majeur joué par l’interaction entre les acteurs, l’institution et les contraintes d’une organisation, elle s’en distingue par le
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de penser l’organisation des centres de tri de la région parisienne comme un construit social, d’admettre la rationalité et la légitimité de logiques sociales différentes, et d’être en mesure d’appréhender pleinement les dynamiques de changement à l’œuvre1. Dans cette perspective, l’évolution de l’organisation des centres de tri de la région parisienne apparaît sous le triple signe de l’étude de la transformation organisationnelle de l’institution, de l’analyse de l’évolution de la division du travail, de la qualification et de la structuration de la catégorie professionnelle, et des changements survenus dans la culture professionnelle des employés. Il devient alors possible d’alimenter une histoire de l’entreprise du secteur marchand et de ses employés qui tente de saisir, au travers de l’étude de la relation entre l’organisation des centres de tri de la région parisienne et son environnement, les modalités complexes de son évolution en tenant compte de la logique de marché, des systèmes d’emploi, de l’évolution des techniques, des modes de contrôle et de gestion de la main-d’œuvre, de l’influence de l’Etat et du pouvoir politique, des situations de travail, du rapport au travail ou encore des pratiques syndicales des employés. Ces éléments qui interfèrent avec les choix stratégiques des dirigeants de la Poste permettent alors de prendre en compte toute la complexité de l’entreprise en vue justement de contribuer à une histoire de celle-ci2.

fait qu’il n’est pas certain que, contrairement à ce qu’affirme cet auteur, ce soient les « salariés » qui fassent aboutir ou échouer le changement dans les organisations, ou encore qu’aucun changement ne puisse être entrepris sans la légitimité qu’ils accordent aux décisions les concernant, in Bernoux Philippe, Sociologie du changement dans les entreprises et les organisations, Editions du Seuil, Paris, septembre 2004. 1 Bernoux Philippe, La Sociologie des entreprises, Editions du Seuil, Paris, 1995. 2 Daviet Jean-Pierre, « Anciens et nouveaux visages de la business history » in Lequin Yves, Vandecasteele Sylvie (dir.), L'usine et le bureau, itinéraires sociaux et professionnels dans l'entreprise, XIXe et XXe siècles, Lyon, P.U.L, 1990.

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PREMIÈRE PARTIE UNE GESTION CENTRÉE AUTOUR DE LA RÉDUCTION DES COÛTS (1946-1963)

1 L’ORGANISATION DES CENTRES DE TRI AU LENDEMAIN DE LA GUERRE De 1946 à 1963, le caractère saisonnier des flux de trafic postal conduit les administrateurs de la Poste à tenter de contourner les rigidités des règles administratives en développant un marché dual du travail. L’ajustement des effectifs à la charge de travail est alors recherché dans tous les cas pour faire face aux variations du trafic postal. Cette solution apparaît d’emblée comme une alternative économique intéressante par rapport à la mécanisation balbutiante, coûteuse en investissement et peu efficace sur le plan technique. Les restrictions budgétaires favorisent une approche économique fondée sur la réduction permanente des coûts qui conduit les administrateurs à diffuser largement les principes de rationalisation du facteur humain. Ceux-ci se déploient à partir d’une réforme de la formation professionnelle des trieurs inspirée par certains principes du taylorisme tels que le découpage des « gestes élémentaires du trieur » et le chronométrage du tri des lettres. Cette organisation du travail suppose une division rigoureuse des tâches, mais aussi l'élaboration de règles précises pour le contrôle de leur exécution. Les administrateurs en attendent un double avantage : la « disciplinarisation » des trieurs et l’amélioration de leurs performances qualitatives et quantitatives. Mais la dégradation des conditions de vie et de travail des employés des centres de tri de la région parisienne favorise l’apparition d’une prise de « conscience ouvrière ». Condition salariale, augmentation des cadences, chronométrages, flexibilité du travail, syndicalisme et droit de grève, déracinement dessinent une configuration particulière qui les amène à rompre avec la résistance passive de l’après-guerre. Le statut de la fonction publique qui a permis d’inscrire le droit syndical et le droit de grève dans la relation de travail leur permet de mieux faire valoir leurs revendications1. C’est ainsi qu’à partir de la grève d’août 1953 de nombreux mouvements revendicatifs éclatent dans les établissements face auxquels le milieu du pouvoir oppose un arsenal juridique en vue d’en limiter les effets négatifs sur la continuité du service. Dans le même temps, les administrateurs qui réfléchissent à l’amélioration des conditions de travail des employés commencent à faire une place, à partir de la fin des années 1950, à « l’hygiénisation » des établissements.

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L’adoption d’un statut de la fonction publique, en accord et avec la participation des syndicats, en 1946, est un fait surprenant parce qu’il limite leurs droits syndicaux, in Barreau Jocelyne, La Réforme des PTT. Quel avenir pour le service public ?, La Découverte, Paris, 1995.

Le service postal au lendemain de la guerre L’histoire des centres de tri de la région parisienne est étroitement liée aux efforts répétés des responsables de la Poste visant à améliorer la qualité du service rendu aux usagers1. Au lendemain de la guerre, le service postal, défini officiellement par le « J + 1 », a pour principal objectif d’acheminer le lendemain de leur dépôt le courrier majoritaire et les lettres dont le transport est couvert par le monopole. A cette époque, les entreprises n’ont pas encore recours de façon massive à l’utilisation de la publicité et des imprimés dans leurs relations avec leurs clients pour mieux vendre leurs produits. La Poste tient alors à garantir le mieux possible l’égalité de traitement des usagers en tout point du territoire pour le transport des lettres. Considérées comme un objet noble et taxé comme tel en raison de leur caractère privé, elles sont en grande majorité acheminées le lendemain de leur dépôt au plus tard à vingt heures dans toute localité pourvue d’un bureau de poste. L’organisation de l’acheminement du courrier repose essentiellement sur le transport ferroviaire : des lignes de « trains ambulants », coordonnées entre elles, circulent de jour comme de nuit pour acheminer le courrier « juste à temps ». Au cours des trajets ferroviaires, des employés spécialisés dans le déchargement des dépêches, les courriers convoyeurs, voyagent dans les trains afin d’assurer la livraison des dépêches dans les villes dotées d’un bureau de poste. Cette organisation permet, d’une part, de desservir de façon régulière les petits bureaux de la banlieue parisienne et de province et, d’autre part, de procéder à une deuxième distribution dans l’ensemble des bureaux de poste parisiens au cours de la journée. Sa structure qui repose sur une décentralisation des points de chargement et de déchargement circonscrit au strict minimum les dépôts de courrier dans les centres de tri des grandes villes2. Une partie du courrier est triée pendant le trajet dans les trains qui transportent le courrier des bureaux de poste vers les bureaux-gares. Le personnel d’encadrement s’occupe d’abord de la gestion administrative des envois, puis trie le courrier au même titre que les employés le reste du temps. La coordination des « trains ambulants » permet de compresser les écarts de temps entre les différents points de départ et d’arrivée du courrier. Outre le fait qu’on transforme « le temps distance en temps travail », les ambulants assurent, selon le syndicat Force Ouvrière, un service permanent entre les usagers grâce au maillage serré du réseau ferroviaire3. Perçue comme un facteur d’efficacité par Force Ouvrière, cette organisation confère aux trieurs
1 Vatin François, La fluidité industrielle. Essai sur la production et le devenir du travail, Paris, Méridiens Klincksieck, 1987. 2 Selon Force Ouvrière, un tel « chef-d’œuvre » a pu être réalisé grâce à la configuration particulière du réseau ferroviaire français qui rayonne à partir de Paris dans toutes les directions, alors que les réseaux ferroviaires anglais et allemand dont la structure des réseaux de chemins de fer diffère fortement, ont nécessité le développement intensif du travail dans des centres de tri dès la moitié du XXe siècle in L’Allège, n° 58, janvier-février 1968. 3 Et le syndicat Force Ouvrière de rappeler qu’avant la guerre « chacun de nous se rappelle du compartiment de 2e classe réservé pour la Poste sur les lignes d’intérêt régional ou départemental »… in L’Allège, 1950.

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une relative autonomie dans leur travail. Elle favorise également leur professionnalisme et une certaine notoriété à l’intérieur de la Poste grâce à la conscience professionnelle dont ils font preuve. Ce modèle d’organisation entraîne aussi des formes de coopération qui constituent le socle principal des relations sociales entre l’encadrement et les employés où chacun trouve la contrepartie de ses efforts : « le civisme du personnel des PTT est l’objet des plus flatteuses remarques de l’opinion publique depuis bien longtemps, bien avant la guerre… Un fonctionnement satisfaisant, une gestion rentable…». Les trieurs sont reconnus pour leur rapidité d’exécution dans le travail du tri et la cadence qu’ils s’imposent va bien souvent au-delà des normes imposées, c’est-à-dire 500 lettres au quart d’heure. Dans ces conditions, les délais d’acheminement des lettres se rapprochent le plus souvent de la norme officielle de la qualité de service, c’est-à-dire le « J + 1 ». Mais ce modèle d’organisation du travail qui repose sur le transport ferroviaire, bien adapté pour des flux de trafic peu importants, commence à poser des problèmes à la Poste à partir du moment où le trafic postal augmente de façon substantielle, c’est-à-dire juste après la guerre. Les administrateurs répertorient au moins trois inconvénients liés à l’utilisation du transport ferroviaire : le manque de souplesse de ce moyen de transport, les retards fréquents des trains et le coût élevé que génère l’exploitation du réseau ferré. Tout d’abord, les trains « omnibus » circulent suivant des horaires établis qui conviennent bien pour la commodité des voyageurs, mais qui se révèlent peu efficaces pour l’acheminement du courrier. Le matin, les trains circulent en priorité de la banlieue vers Paris alors que la Poste aurait précisément besoin d’un service inverse. Le transport ferroviaire dont elle dépend pour acheminer le courrier est critiqué pour son manque de souplesse au fur et à mesure que le volume de courrier à traiter croît en région parisienne. Les correspondances qui transitent par Paris à cause de la centralisation du réseau ferré sont triées plusieurs fois, augmentent la charge de travail inutilement et ont un impact négatif sur les délais d’acheminement du courrier. Les frais d’exploitation du réseau ferroviaire reviennent cher à la Poste qui doit rembourser à la SNCF les frais de traction des wagons qu’elle lui loue. Or, depuis l’après-guerre, les départements de la Seine et de la Seine-et-Oise connaissent un développement important de leurs activités commerciales et industrielles. Les administrateurs commencent donc à s’interroger sur les conséquences de ces contraintes sur l’organisation des centres de tri de la région parisienne1. La recherche de l’équilibre du budget annexe des PTT et les restrictions budgétaires conduisent les responsables de la Poste à rechercher une organisation du travail plus économique. On pense que la création de liaisons routières et de lignes aériennes exclusivement postales doit permettre de réaliser une organisation plus rationnelle, capable de faire face aux insuffisances du réseau de transport ferroviaire. Désormais, la desserte routière est perçue comme une source d’économies comparée au coût que représente le transport ferroviaire. Toutefois, on recommande d’utiliser les
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La Revue des PTT, 1951.

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transports routier et ferroviaire en synergie car « il ne servirait à rien de mettre en œuvre des moyens de transports rapides si, à l’échelon régional, les correspondances devaient subir des retards importants ». Deux liaisons aériennes de nuit reliant la ville de Paris à celles de Pau et de Nice sont mises en service en 1946. On remplace aussi quelques trains omnibus qui desservent la banlieue parisienne par des « voitures postales ». A partir de 1950, les « circuits automobiles postaux » se généralisent en région parisienne. En 1951, une réforme prévoit de supprimer les « trains ambulants » de jour ayant un parcours inférieur à 500 km. Les managers s’aperçoivent bientôt que si la création des deux lignes aériennes améliore les délais d’acheminement du courrier en provenance de la région parisienne vers les grandes villes, il n’en va pas de même pour les villes situées en milieu rural comme dans le département de la Seine-et-Marne par exemple. En 1950, au départ de la gare de l’Est, le transport du courrier par voie routière à destination de ce département qui a entraîné de fait la suppression des « courriers convoyeurs » pose des problèmes liés au rythme des flux de courrier en provenance de ce département. Dans cette gare, on travaille désormais en flux tendus : le courrier qui arrive vers trois heures du matin doit être trié avant quatre heures du matin pour être distribué quelques heures plus tard. Un « service de voitures » est mis en place pour relier les bureaux- gares de Paris et les centres de tri de Paris Aviation et du Bourget entre eux. Cette organisation se révèle beaucoup plus souple que celle reposant exclusivement sur le transport ferroviaire car elle permet d’adapter le type de moyen de transport aux contraintes de fonctionnement des centres de tri. Parfois, les trajets des voitures postales sont revus à la dernière minute de façon à ce que le courrier puisse arriver avant le départ des trains ou des avions. Pour améliorer l’efficacité du service, on a mis en place un service spécial, le « dispatching ». Chargés de centraliser les renseignements relatifs à l’écoulement du trafic de la région parisienne, les employés de ce service dressent chaque matin un relevé de la situation du trafic postal vers six heures du matin à l’issue de la vacation de nuit1. Tout au long de la journée, on observe les fluctuations du trafic postal et on relève les incidents. En cas de problème, on met en place un système d’entraide entre les différents centres de tri ou on prévoit des liaisons routières supplémentaires afin d’être en mesure d’assurer le transport du courrier dans des délais acceptables. Au fil du temps, la prépondérance est donnée aux bureaux-gares qui permet progressivement le regroupement des activités de tri des correspondances en un lieu unique et favorise la sédentarisation des employés en les assignant à un univers de travail clos où se développe la fixation des postes de travail2. La part de l’activité de travail exécutée dans un lieu productif itinérant tend alors à se réduire au profit d’une forme
1 Ce service a été créé en juillet 1944 à une époque où la pénurie de carburant ne permettait qu’un service restreint. Voir l’article de Lachaize, « Organisation générale de l’administration française des PTT », Direction des Services Ambulants, La Revue des PTT de France, 1950. 2 T. Pillon, « Discontinuité et continuité des espaces de travail », Futur Antérieur, Paris, L’Harmattan, 1992.

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d’activité fixe. En région parisienne, les centres de tri sont alors tous concentrés à Paris. Implantés dans les enceintes des grandes gares, ce ne sont parfois que des « baraquements » comme à Austerlitz ou au mieux des « ateliers de tri » dont les effectifs ne dépassent pas, avant la guerre, quelques centaines de personnes pour les plus importants d’entre eux. En 1945, il existe six établissements implantés sur l’emprise des gares ferroviaires dans Paris : les bureaux-gares de Paris Nord, de Paris Est, d’Austerlitz, de Montparnasse, de Saint-Lazare, de la gare de Lyon (PLM) auxquels il faut ajouter les centres de tri de Paris Aviation, du Bourget et de Paris Tri n° 1 situé rue du Louvre1. Ces établissements sont intégrés au sein de la Direction des Services Ambulants (DSA), créée une première fois en 1926 dans le cadre d’une politique de régionalisation, supprimée en 1930, puis rétablie en 1944 un peu avant la Libération2. Dans ces établissements, un trieur exerçant sa fonction dans un centre de tri parisien utilise la plupart du temps la méthode du tri « géographique ». Cette méthode prévoit que les trieurs trient ou « séparent » les correspondances en fonction des destinations géographiques. Les employés effectuent dans un premier temps un tri « général » qui consiste à séparer le courrier en fonction de grandes zones géographiques comme les départements et, dans un second temps, un tri « détaillé » qui oriente le courrier vers des destinations plus précises comme les communes. Il existe pour chaque département des « exceptions » qui correspondent à des destinations pour lesquelles les trieurs ne doivent pas nécessairement diriger les correspondances en tenant compte du numéro du département. La modification permanente des listes « d’exception » suppose que les employés possèdent de larges connaissances géographiques et révisent régulièrement leurs « tris ». Cette méthode se distingue d’une autre méthode de tri, celle dite du tri « alphabétique » dont les syndicats critiquent la diffusion, qui privilégie la rapidité des acheminements, mais qui contribue à déqualifier leur travail. Alors que le tri géographique requiert un effort de mémoire important pour le trieur, le tri alphabétique repose simplement sur la connaissance de numéros correspondant à un secteur géographique bien précis. La Poste invoque « la faible qualité du personnel » pour justifier son utilisation. Or, sa diffusion est perçue par les militants de Force Ouvrière comme un manque de confiance de la part de l’encadrement envers le personnel. Si cette organisation syndicale reconnaît la piètre qualité du personnel durant la guerre à cause de la mobilisation du personnel titulaire, elle assure « qu’il n’en est plus de même aujourd’hui, et que les employés des centres de tri aiment dans leur immense majorité leur travail »3. Le travail est dur, fastidieux, mais l’esprit de corps et de camaraderie conduit les employés des centres de tri à développer des formes de solidarité
1 Les centres de tri de la Poste font leur apparition à la fin du XIXe siècle grâce à la loi du 22 juillet 1898 qui autorise l’implantation d’établissements de tri à Paris dans l’enceinte des six gares principales, puis progressivement dans les gares des grandes villes de province. 2 Duran Jean, Plagnes Rémy, L’Epoque héroïque des bureaux de poste ambulants. Des origines à 1914, Comité d’entraide du personnel des PTT de la ligne de l’Ouest, Paris, 1983. 3 L’Allège, février 1953.

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dans le travail : « Si un camarade avait des problèmes, on lui venait immédiatement en aide, c’était cela le grand esprit des bureaux-gares… Il y avait parfois beaucoup à faire, mais on le faisait toujours avec un esprit solidaire et toujours dans la bonne humeur… »1. Leur conscience professionnelle s’incarne à travers l’idée qu’ils se font de leur métier, caractérisé par un dévouement au service du public : « En tant que trieur, nous assurions quoi qu’il arrive jusqu’au plus petit hameau ou pays le plus lointain du pays une communication entre les êtres humains »2. « J’étais au service de mon pays d’une certaine façon, pour servir du mieux possible mes concitoyens… J’attachais une très grande importance à mon métier dans ma vie, poussant très souvent même malade à être présent pour être digne et sérieux dans la tâche qui m’était confiée, et dont je pense avec une certaine fierté m’être acquitté du mieux possible… »3. Elle entraîne une forte implication dans le travail et favorise une éthique liée au travail bien fait : « J’effectuais le travail que l’on m’assignait avec attention et rigueur… J’avais à cœur de m’acquitter correctement de ma tâche… »4. De ce contexte de travail, est née une pratique sociale fondée sur une règle commune, une règle non écrite dont le groupe tire l’essence même de son identité et qui vise à obtenir la parfaite maîtrise des situations de travail. Cette règle peut se résumer ainsi : un employé doit respecter les « coupures » autant que faire se peut. Pour cela, il ne doit jamais, dans la mesure du possible, reporter la charge de travail d’une vacation sur l’autre, ce qui revient à dire que les employés doivent s’employer à trier la totalité du courrier avant la fin de chaque vacation pour « être au pair » : « Dans les années cinquante, au centre de tri de Saint-Lazare, la « fermeture » des bureaux de Seine-et-Oise s’effectuait vers 5 heures du matin. Il était inconcevable de laisser même quelques lettres, et sauf en fin d’année, il n’en restait pas… » « On était passionné pour le métier, on faisait un jour de plus tous les 15 jours, on ne s'en allait pas si la vacation n'était pas terminée... La lettre, c'était quelque chose de très important chez les trieurs »5. Cette règle non écrite, développée en commun par les membres du groupe d’exécution, est orientée vers la recherche d’une meilleure fluidité du trafic postal et s’apparente à une forme de coopération productive, l’assentiment, décrit par Burawoy6. Les comportements individuels des employés des centres de tri parviennent à s’agréger autour de la production de cette règle essentielle pour la communauté, basée sur la « contribution productive », et qui rend compte de la part d’autonomie dont ils disposent dans un univers de travail
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Témoignage n° 2, né en 1919, employé au service du tri général de 1945 à 1954 au centre de tri de la gare de Lyon. Témoignage n° 4, né en 1920, employé dans plusieurs centres de tri de la région parisienne entre 1946 et 1964. 3 Témoignage n° 2. 4 Témoignage n° 3, né en 1934, employé au centre de tri de Paris Brune de 1962 à 1966, profession du père. 5 Témoignage n° 1. 6 Burawoy M., Manufacturing Consent. Changes in the Labor Process under Monopoly Capitalism, University of Chicago Press, Chicago, 1979 ; voir aussi Tersac Gilles (de), Autonomie dans le travail, PUF, Paris, 1992.

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pourtant parcellisé. Outre le fait qu’elle permet d’obtenir des avantages pour le groupe, elle comporte une dimension sociale importante car elle permet de contrôler une partie de la définition du service rendu aux usagers. Comme l’explique Philippe Bernoux1, ce type de pratique sociale qui apparaît comme le résultat d’une dynamique conjointe est le signe de l’incorporation de la dimension gestionnaire par les employés. L’intérêt de cette pratique pour les trieurs qui les oblige parfois à dépasser les normes officielles de travail réside aussi dans le temps libre qu’elle octroie. En effet, les employés bénéficient souvent de sorties anticipées : « On était jeune, du même âge, on prenait le boulot pour un amusement…On avait la carotte : « vous avez vu ce trafic ». Par exemple 5 000 sacs, on était 240 chargeurs, on arrivait à 16 H 30, on devait finir à 23 H 30, mais on finissait souvent à 22 H 30. Il y avait une cadence. Parfois, il y avait un « tire-cul ». Ses collègues lui faisaient remarquer…»2. La gestion de la main-d’œuvre dans les centres de tri A partir de 1946, l’organisation administrative de la Poste favorise un certain nombre de transformations concernant la gestion de la main-d’œuvre à travers notamment l’instauration du statut général des fonctionnaires. Il revient au ministère de la Fonction publique ou du Budget de décider de la politique de recrutement et de promotion du personnel, la Direction Générale de la Poste n’en ayant plus la maîtrise. Dès lors, la centralisation de la gestion du budget au niveau du ministère des PTT ne laisse qu’une faible marge d’initiative aux cadres locaux pour recruter la main-d’œuvre dont ils ont besoin3. L’introduction d’une grille de classification fondée sur quatre catégories A, B, C et D et l’instauration de règles de recrutement et de promotion basées sur le concours constituent le principe de structuration de la gestion de la main-d’œuvre. Les épreuves, communes aux trieurs, chargeurs et manutentionnaires, comprennent une dictée, une rédaction, de l’arithmétique et de la géographie. Une fois le concours obtenu, ils deviennent stagiaires pendant une année avant de pouvoir devenir titulaires de leur poste. Chaque employé possède un dossier de personnel dans lequel on trouve divers renseignements tels que l’état civil, le grade, l’affectation ou encore la position vis-à-vis du service militaire. Les sanctions disciplinaires, les congés de maladie, le niveau d’instruction, les résultats obtenus aux concours administratifs, la formation professionnelle, les grades successifs, les interruptions et les reprises de service sont consignés dans ce dossier. Un livret médical et des feuilles de candidature aux emplois d’avancement de grade accompagnent l’employé tout au long de sa carrière.
Bernoux Philippe, Un travail à soi, Toulouse, Privat, 1981. Témoignage n° 6, employé au centre de tri de Paris-Brune de 1961 à 1987. 3 La centralisation de la prise des décisions sera constante jusqu’au changement de statut de la Poste en 1990. Plusieurs articles traitent de ce thème dans le numéro de janvier-mars 1989 de la Revue française d'administration publique, "Fonction publique : les statuts à l'épreuve de la gestion".
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