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Les communautés juives de la France septentrionale au XIX° siècle (1791-1914)

De
336 pages
C'est au processus d'"entrée dans la Nation" des communautés juives que s'intéresse ici l'auteure, de l'émancipation instaurée par la Constituante en 1791 à une certaine régression observée sous la III° République (les Juifs sont menacés d'exclusion par les antisémites et les anti-dreyfusards). L'étude, centrée sur la région du nord de la France, souligne leur attachement aux valeurs républicaines et leur volonté précoce d'intégration.
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LES COMMUNAUTES JUIVES DE LA FRANCE SEPTENTRIONALE AU XIXe SIECLE (1791-1914)

L'entrée dans la Nation

cgL'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris
http://www.Iibrairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-05180-5 EAN : 9782296051805

fadO/üJmeS
COLLECTION DIRIGÉE PAR ARIANE KALF A

Danielle Delmaire

LES COMMUNAUTES JUIVES DE LA FRANCE SEPTENTRIONALE AU XIXe SIECLE (1791-1914)
L'entrée dans la Nation

L'Harmattan

Judaïsmes Collection dirigée par Ariane Kalfa
Dernières parutions DARMON Richard, L'ombre, le seuil et le chant, 2008. WEISZ Georges, Theodor Herzl, une nouvelle lecture, 2006 BOTBOL Elie, Quel avenir pour le judaïsme ?, 2006. CLAP AREDE-ALBERNHE Brigitte, Amos Oz, une écriture de paix, 2005. BAILLY Francis, Pouvoir et société, 2005. V ALDMAN Edouard, Dieu n'est pas mort. Le malentendu des Lumières, 2003. STORPER PEREZ Danielle, Chronique du religieux à Jérusalem, 2002. PEREZ Felix, D'une sensibilité à l'autre dans la pensée d'Emmanuel Levinas, 2001. HANDELI Jack, De la tour Blanche aux portes d'Auschwitz, un Juif grec de Salonique se souvient, 2001. PEREZ Félix, En découvrant le quotidien avec Emmanuel Levinas. Ce n'est pas moi, c'est l'être. 2000. VIGÉE Claude, Vision et silence dans la poétique juive. Demain, ma seule demeure, 1999. GUETTA Alessandro, Philosophie et kabbale. Essai sur la pensée d'Elie Benamozegh, 1998. AYOUN Richard, Les Juifs de France. De l'émancipation à

l'intégration (1787-1812),1997.

A Jean-Marie Delmaire Remerciements à Emmanuel Persyn

INTRODUCTION

L'histoire des juifs en France, durant le XIXe siècle, peut se résumer à l'histoire de leur entrée dans la société environnante malgré une méfiance hostile de la part de catholiques encore puissants, bien qu'en perte d'audience au fur et à mesure que le siècle se sécularise et se laïcise. La Révolution exclut partiellement la religion de la vie publique (l'état civil qui devient laïque est un exemple patent), l'Empire, quant à lui, instaure une pluralité et une quasi égalité des religions mais un siècle est nécessaire pour s'habituer à ce nouvel ordre dans la société. Al' aube de ce siècle de l'émancipation, qui commence avec les premières années de la Révolution et se termine avec le premier conflit mondial, les juifs en France viennent d'acquérir le droit d'être des citoyens à part entière, égaux à tous les autres Français. Ils partagent avec leurs voisins chrétiens, catholiques ou protestants, tous les droits dont peut bénéficier chaque individu, chaque citoyen. Ils sont conviés à faire partie de la Nation française une et indivise. La loi les protège et, quand leurs adversaires les agressent, ils savent désormais que la justice, en toute équité, les sert comme tout autre individu. Ils peuvent commencer à se sentir Français à part entière. Au soir de ce même siècle, les petits-enfants ou les arrière-petits-enfants des émancipés de la Révolution portent haut les couleurs de la France. Tous les juifs en France, qu'ils soient citoyens de longue date ou étrangers récemment arrivés, sont prêts à mourir pour la Mère Patrie (ou la Patrie d'adoption), au service de la liberté, de l'égalité et de la fraternité. Lorsque le drapeau passe, tous s'inclinent. La République a su, récemment, imposer le respect de leurs droits en réglant l'affaire Dreyfus. Mais précisément, l'affaire Dreyfus vient de menacer les juifs. Cent ans après la décision constitutionnelle qui les a émancipés, des citoyens leur contestent, avec violence et détermination, le droit d'être des citoyens français, des individus égaux aux autres, des hommes libres et fraternels. Le siècle de l'émancipation a produit l' antisémitisme (terme apparu à la fin de ce siècle justement, en Allemagne) ; ce nouvel antijudaïsme, sans renoncer aux arguments religieux, s'insinue dans le débat politique, économique et racial. L'émancipation n'aurait donc rien réglé? N'offrirait-elle que le droit de protester et d'ester en justice? Aurait-elle si peu influencé les esprits? En vérité, le bilan n'est pas si sombre: l'antisémitisme fait vaciller la République démocratique mais les lois que celle-ci a su se donner finissent par la protéger efficacement et par la sauver du marasme politique et moral. Ce rapide tableau brosse la situation pour l'ensemble de la France. L'évolution est-elle la même dans la province éloignée du nouveau centre décisionnel qu'est ParisI?
I

Nouveau centre pour la judaïcité française qui avant la Révolution se divisait en trois régions: l'Aquitaine

avec ses communautés relativement aisées et en voie d'intégration, la Provence avec ses carrières où les juifs vivent plus modestement, 1' Alsace-Lorraine avec ses villages où les juifs majoritairement pauvres sont plus tolérés qu'acceptés.

Les deux départements septentrionaux forment une région un peu particulière. D'abord la proximité constante (sauf quelques années durant la Révolution) de la frontière la singularise. Lorsque la Patrie est en danger (à partir de juillet 1792), les envahisseurs sont aux portes des villes, dont beaucoup possèdent une garnison, sinon dans les villes elles-mêmes (ils le sont à nouveau en 1870-1871 et en 1914). L'armée, qui cantonne un peu partout, est accompagnée de colporteurs qui l'entretiennent, parmi eux se trouvent des colporteurs juifs. Puis lorsque la paix est plus ou moins revenue avec la chute de l'Empire, la région se singularise encore par une formidable industrialisation qui provoque une urbanisation dense. Plus que partout ailleurs, la classe ouvrière devient prédominante mais elle ne peut vivre sans un certain commerce, petit bien souvent car ses moyens sont limités. Parmi ces commerçants qui animent la vie économique des villes nouvelles, se trouvent des juifs dont beaucoup ont un fonds de commerce de faible envergure. Le colporteur juif devient alors un marchand sédentaire qui ouvre une boutique dans la ville. Enfin dernière caractéristique, partagée toutefois avec d'autres régions: la perte de l'Alsace et d'une partie de la Lorraine provoque des départs chez les juifs, comme chez les autres habitants, de ces provinces. Un certain nombre se dirige vers le nord du pays car ils y ont déjà de la famille ou parce que, tout simplement, il faut trouver un refuge, là ou ailleurs. Ainsi des communautés naissent, le long de la frontière. Elles apparaissent après quelques hésitations mais elles se structurent rapidement d'autant plus que la nouvelle organisation consistoriale, voulue par l'Empereur, l'exige. Puis, elles croissent en nombre et en importance. Elles se dotent de lieux de prière, de cimetières et leurs guides tendent leurs efforts pour que soit reconnue la légalité de leurs droits. Enfin, elles s'épanouissent grâce à l'arrivée des Alsaciens et des Lorrains mais aussi des premiers immigrés de l'Europe centrale. Lille devient alors un siège consistorial et le grand rabbin est un personnage qui doit tenir son rang auprès des représentants des autres religions et des personnalités civiles et militaires. Les juifs du nord de la France prennent donc part à la vie commune: certains entrent en politique. L'intégration semble réussir. Et pourtant l'affaire Dreyfus menace, elle est doublée dans le Nord d'une affaire Flamidien (autre spécificité de la région) qui lui ressemble mais en sens inverse: la victime d'une accusation anticléricale est un frère des Ecoles chrétiennes. A la veille de la Grande Guerre, tout est rentré dans l'ordre. Comme tous leurs coreligionnaires de France, les juifs du Nord et du Pas-de-Calais se sentent complètement français et ils sont prêts à servir leur pays: politiquement, économiquement, culturellement et militairement. La séparation des Eglises et de l'Etat qui parachève la laïcisation ne peut guère les effrayer. Quel fut donc le cheminement de ces communautés qui apparaissent sous la Révolution, dans une province vide de toute judaïcité, et qui, moins de cent ans plus tard, appartiennent à une structure consistoriale régionale? Tel est le sujet fondamental de ce travail qui se partage en trois thèmes: la formation et l'épanouissement des judaïcités grâce aux mouvements migratoires; la mise en place des structures religieuses et le fonctionnement des communautés juives; la place des juifs et du judaïsme dans la société civile de la région. Pour écrire cette histoire, nous disposons de sources qui sont inégales en quantité et en qualité. Les registres communautaires revêtent une grande importance mais la plupart de ces communautés ne disposent pas de telles archives car les deux guerres

8

mondiales les ont fait disparaître. Pour le XIXe siècle, cette absence est compensée par les archives de l'Etat (Archives Nationales), des préfectures (archives départementales) et des mairies (archives municipales). Lorsque toutes les communautés religieuses dépendent encore de l'Etat, elles sont surveillées par un ministère des Cultes et elles ont des comptes à rendre à leur administration de tutelle. Par ailleurs, l'organisation napoléonienne, qui se maintient jusqu'à nos jours, oblige les communautés à entretenir des liens avec les responsables consistoriaux: du Consistoire de Paris jusqu'à la création du Consistoire de Lille en 1872, et du Consistoire central. Toutes ces relations suscitent des correspondances, des enquêtes avec des recensements ou des dénombrements, des plaintes, des justifications, des remontrances ou des doléances... autant de documents qui dorment maintenant dans divers fonds d'archives éparpillées en France et même en Israël ou en Belgique. Les annuaires livrent quelques compléments d'information sur des personnages importants de la région ou sur de simples marchands ou entrepreneurs. La presse fournit aussi des témoignages: sur des événements et, bien sûr, sur l'opinion publique qui se forge en cette fin du XIXe siècle quand la presse est libérée et quand tous les Français savent lire grâce aux lois de Jules Ferry sur l'école obligatoire. Il existe encore une littérature de faible envergure qui se veut combattante: des pamphlets et autres libelles pour nuire aux juifs; des réponses de ceux-ci, souvent dignes. Des archives privées complètent ces sources: elles appartiennent soit à des associations ou à des œuvres comme l'Alliance Israélite Universelle, soit à des familles qui ont eu l'excellente idée de conserver des lettres, des documents ou simplement des souvenirs. D'autre part, toujours pour le XIXe siècle, les recherches dans les registres d'état civil s'avèrent fructueuses. En effet, à partir de 1792, toutes les naissances, tous les mariages et tous les décès doivent être déclarés en mairie devant deux témoins. Ces déclarations sont consignées dans des registres municipaux et tous les dix ans les employés à l'état civil dressent des tables décennales qui sont les listes nominales, souvent classées par ordre alphabétique, des nouveau-nés, des mariés et des défunts de la décennie. A partir de ces tables, il est donc aisé de trouver un acte d'état civil dès lors que l'on connaît des noms. Or les dénombrements réalisés par les consistoires ou les préfectures ou diverses autres enquêtes livrent ces noms. En associant ces sources, recensements et actes d'état civil, il devient donc possible d'obtenir des renseignements sur les déclarants ainsi que sur les témoins qui précisent leur lien de parenté avec ceuxce. Par reconstitution généalogique, apparaissent alors des familles entières, avec leurs joies ou leurs peines: des morts prématurées ou des décès en couches. Les arbres généalogiques ainsi confectionnés aident à la compréhension des migrations, mettent en évidence des alliances entre les familles qui font croître les communautés et donnent à voir l'ascension sociale des enfants des colporteurs. L'état civil est une source

2

Délibérément, j'ai arrêté mes investigations dans ces sources d'état civil en 1871. Les tables décennales,

débutant avec l'état civil laïque décidé en 1792, commencent donc toujours en l'an 2 d'une décennie et se terminent en l'an 1 de la décennie suivante: 1792-1801 etc. jusque 1862-1871. Après 1871, je ne pouvais dépouiller, lors de mes recherches, que deux décennies: 1872-1881 et 1882-1891 car une loi interdit la consultation des actes d'état civil qui ont moins de cent ans. Aussi cette recherche limitée à deux décennies était-elle insuffisante pour étudier la période s'étendant de 1870 à 1914. D'autre part, l'examen de ces actes me faisait pénétrer parfois dans l'intimité de familles qui vivent toujours dans la région et que je connais, ce qui nuisait à ma situation d'historienne.

9

inestimable pour écrire cette histoire des juifs du nord de la France et la généalogie, outil peu utilisé habituellement, est fort utile. Une communauté sort de l'oubli du passé, mais des itinéraires individuels surgissent aussi de cette documentation. Ce sont là les deux principaux buts de ce travail: retracer le chemin qui mène à la reconnaissance du judaïsme comme religion égale aux autres mais aussi narrer la vie des individus avec leurs qualités et avec leurs travers, la vie de parias qui sont autorisés à intégrer la société (voire à s'assimiler) et la vie de citoyens que certains voudraient parias quand ils sont intégrés. C'est donc une double monographie qui est proposée: celle d'un groupe religieux et celle d'une région, monographie qui peut contribuer à l'écriture d'une histoire plus générale, celle du judaïsme et des communautés juives en France, au XIXe siècle. Pour effectuer ces recherches, j'ai dû fréquenter de nombreux fonds d'archives (voir les sources). Que les responsables (documentalistes et archivistes) soient remerciés pour leur accueil, ouvert et intéressé sans exception (depuis les archives nationales aux archives municipales plus modestes, depuis les centres d'archives de grandes associations aux responsables communautaires, notamment lillois, qui m'ont confié leurs rares documents). Il me faut encore remercier Jean-Marie Delmaire qui, jusqu'à ses derniers moments, m'a solidement soutenue dans ce travail dont il suivait la progression avec intérêt, ainsi qu'Emmanuel Persyn pour ses relectures attentives et ses remarques pertinentes et amicales. Remarques: Les fautes d'orthographe et de syntaxe présentes dans les documents d'archives ont été conservées dans les citations. Pour éviter les confusions, j'ai volontairement écrit « nord» (et en conséquence les autres points cardinaux) avec une minuscule pour désigner la région située dans le nord de la France et « Nord» avec une majuscule pour désigner le département.

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PREMIERE PARTIE MIGRATIONS ET JUDAÏCITES

Chapitre un Les flux migratoires
Durant tout le XIXe siècle, la population juive des départements du Nord et du Pas-de-Calais n'a pas cessé d'augmenter. Alors qu'à la veille de la Révolution on ne compte que quelques couples encore mal fixés dans la région, à la veille de la Première Guerre mondiale on dénombre cinq à six judaïcités bien constituées, dynamiques et structurées. Cette évolution est le résultat de flux migratoires constants, bien qu'irréguliers, durant tout le XIXe siècle.

I. De l'errance à la fixation sous la Révolution et l'Empire
1.1. Des passages incessants

Selon divers documents de la fin du XVIIIe siècle, parmi lesquels on trouve des enquêtes de police, des marchands juifs circulent sur les routes du nord de la France. Ces passages deviennent plus fréquents sous la Révolution lorsque l'armée cantonne à la frontière, du fait de la pression autrichienne, drainant dans son sillage des colporteurs dont certains sont juifs. Lorsqu'ils se réunissent le 27 mars 1789 pour exprimer leurs doléances, les habitants de Caestre (bailliage de Bailleul) réclament « que dorénavant soit défendu aux juifs d'y courir et vendre partout d'étoffes, ainsi que d'autres marchandises des mêmes effets »1. D'autres documents conservent le souvenir de ces passages. Un Mémoire2, rédigé en 1782, défend la cause d'un horloger audomarois qui aurait été victime de l'escroquerie d'un juif de Metz, Samuel Morhange, à l'occasion de la vente d'une montre lors de «son passage de Saint-Orner pour Dunkerque ». En 1783, Salomon Furst, juif de Bruxelles, vient à Lille pour présenter une invention qui facilite la manœuvre des pompes à feu3. Lorsqu'en 1788 il est suspecté de vol de dentelles, Benjamin Moïse, résidant à Cambrai depuis deux ans, est accompagné de deux autres marchands juifs qui demeurent à Maastricht et sont de passage à Douai4. D'autres enquêtes de police révèlent une présence juive dans certaines villes du nord de la France: Abraham Salomon et son jeune commis Jacob Moyse sont arrêtés à Valenciennes en octobre 1783, ils disent vivre à Lille depuis un an et demi5 ; en 1785
De Saint Léger A. et Sagnac Ph. : Les Cahiers de la Flandre Maritime en 1789, Dunkerque et Paris, 1906, 1. I, p. 424. 2 Mémoire pour le Sieur Pierre-Joseph Roland, Bourgeois, Marchand Horloger, demeurant en la Ville de Saint-Orner, Appellant d'une Sentence des Echevins de la même Ville, du 19 Décembre 1781, & en tant que besoin est ou seroit, subsidiairement Demandeur en tierce opposition incidente à son appel, à une Sentence du Présidial de Troyes, du 20 Août précédent. Contre Samuel Morhange, Marchand, Juif de la Ville de Metz, Intimé & Défendeur sur la tierce opposition incidente. Bibliothèque municipale de Saint-Orner. «M de Robespierre plaida pour le Juif» lors du second procès à Arras. 3 AML : Carton d'affaires générales n° 561, d 17. Y oir les abréviations en fin de volume avec les sources. 4 AMDo : FF 580. 5 AMY: FF 5014.
I

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Louis Salomon et sa femme Victoire Moyse demeurent rue des patriotes à Lille6 ; Herman Brestal, habite à Dunkerque depuis quatre ans lorsqu'il est soupçonné de vol en 17937. D'autres colporteurs juifs, honnêtes donc non repérables par une enquête de police, traversent probablement les villes du nord de la France. Quelques mentions exceptionnelles dans des registres d'état civil particuliers, antérieurs à 1792, signalent leur passage. Ainsi le décès à Valenciennes de Mardochée Lazare fils se trouve-t-il noté, à la date du 9 octobre 1789, sur un registre spécifique à « l'inhumation des non catholiques et comédiens... à l'inhumation de ceux auxquels la sépulture ecclésiastique ne sera pas accordée» 8. Résidait-il ou passait-il à Valenciennes? On peut lire encore cette mention du baptême d'un juif anglais, dans le registre paroissial de St Joseph à Boulogne, à la date du 29 avril 1789 : «Le nommé Simon Lévi âgé d'environ vingt neuf ans né à Francfort en Allemagne de David Lévi et de Judith jacob ses père et mère tous deux juifs de religion, marié à Londres en mil sept cens quatre vingt quatre selon le rit judaïque avec Charlotte Isaac reconnoissant que hors l'Église catholique il n'y a point de salut après s'être fait instruire des vérités de notre ste religion a été par moi curé soussigné solennellement batisé avec les cérémonies prescrites par la ste Église» 9. Avant la laïcisation de l'état civil en 1792, les familles juives, lorsqu'elles voyagent, ne peuvent enregistrer nulle part leurs naissances ou les décès puisqu'elles n'appartiennent à aucune paroisse. Or, il y eut probablement quelques naissances en cette période d'état civil religieux comme le prouve une liste de dénombrement des juifs de Bordeaux, datée de 1808, qui indique les naissances à Lille de David puis de Rebecca Fribourg, respectivement en 1782 et en 178710. La présence des premières familles juives dans les contrées septentrionales du royaume est donc antérieure à la Révolution, mais elle est éphémère. Des familles s'arrêtent quelque temps tandis que des colporteurs séjournent pour écouler leurs marchandises dans les villes et les campagnes. Personne ne s'installe durablement. En revanche, après les premiers remous des années 1789-1790 et surtout après l'émancipation, obtenue en 1791, permettant aux juifs de vivre partout dans le royaume, les passages se font plus fréquents. Ce sont encore des enquêtes de police qui nous renseignent le mieux. En février 1792, Ely «juif de nation », soupçonné d'avoir volé sa logeuse, quitte Douai où il a fait étape pendant deux mois Il. Quelques semaines après la bataille
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7

ADN: L Il 266. « Il y a neuf ans environ» selon leur interrogatoire de 1794.
ADN: L 10 915.
: ECC n° 263, 7e feuillet.

8 AMV
9

AMB : registre paroissial de St Joseph en haute ville. Quelques mois après, le 19 baptisée à son tour dans la même paroisse et un an plus tard, le 20 septembre 1790, fut également baptisé. IDNous devons ce renseignement à l'amabilité de Mme S. Toublanc du Cercle de D'autres naissances ont dû avoir lieu mais il est impossible de consulter toutes les les villes de France soumises à ces dénombrements, en 1808. 11ADN: L 12 575/7.

août 1789, son épouse fut un enfant leur naissait qui Généalogie Juive (Paris). listes établies dans toutes

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d'Hondschoote (8 septembre 1793), le 22 nivose an 2 (11 janvier 1794) est rédigé, à Dune Libre (Dunkerque), un réquisitoire contre Mayer Mardochée12 qui reconnaît demeurer momentanément à Saint-Orner, depuis environ quatre mois, et résider ordinairement à Rouen: il a passé l'hiver 1793-1794 à circuler entre Lillers, Dunkerque, Calais, Arras, Saint-Orner, Béthune, Cassel et Bergues. Isaac David, natif d'Amsterdam, 13 est interrogé dans la prison de Lille, le 18 messidor an 4 (6 juillet 1796) : venu de Bruxelles par Gand et Courtrai, il devait rencontrer deux autres juifs. A Valenciennes, Philippe Lion a maille à partir avec la police en germinal an 4 (mars-avril 1796) : né à Mannheim, il vit à Bruxelles mais il vient de Besançon par Paris 14.Un peu plus tard, en floréal an 4 (avril-mai 1796), quatre colporteurs juifs retracent leurs itinéraires pour une enquête concernant un vol à la tire sur la place de Cambrai 15: - Aron Volf, de « Mastrick », a quitté Saint-Orner pour rencontrer à Cambrai un autre colporteur juif de Liège; - Salomon Lévi, demeurant à Metz, arrive de Lille et se rend à Paris; - Louis Salomon, marchand forain de Lille, revient de Saint-Quentin; - Joseph Garçon, demeurant à Bruxelles mais natif d'Amsterdam, a également quitté Saint-Quentin où se trouve son frère qu'il doit revoir à Cambrai. Toutes ces enquêtes révèlent donc que les villes septentrionales sont bien des étapes pour les colporteurs juifs qui circulent entre les Pays-Bas et la région parisienne. Il est vraisemblable qu'en un premier temps la présence des troupes dans les villes frontalières, à l'occasion des batailles d'Hondschoote et de Wattignies en septembreoctobre 1793, attire ces colporteurs qui sont maquignons ou vivandiers des armées. Puis le déplacement de la frontière vers le Rhin, après 1795, offre la possibilité aux juifs des 16 Pays-Bas et d'Allemagne de tenter leur chance vers le sud. Ces passages aboutissent alors à l'implantation d'une famille. 1.2. Naissance d'une judaïcité C'est vers 1793-1794 que des familles juives commencent à se fixer dans la région. Dans certaines villes, s'installent des familles larges: grands-parents, parents et petits-enfants, frères et sœurs avec femmes ou maris; se forment alors de modestes judaïcités. Les premières installations sont repérables le long de la route qui relie SaintOrner à Dunkerque par Bergues. Ainsi, au début de 1793, l'interrogatoire de Herman Bresselot, qui réside à Dunkerque, fait apparaître un groupe de cinq à six marchands juifs établis à Bergues ainsi que «Jeannette Isaac fille juive en service avec Léon Abraham autre juif» 17.En outre, le logeur de Herman Bresselot « a indiqué qu'il y avoit beaucoup de juifs logés au cabaret ... (illisible) rue de la Révolution» à Dunkerque.

ADN: L Il 267. 13ADN: L 11669. 14AMV : 5 J 8/4. 15ADN: L 13 162. 16 Les passages sont connus par des enquêtes sur les colporteurs soupçonnés d'indélicatesse. D'autres juifs, plus nombreux, ont dû passer aussi sans se faire remarquer mais leur honnêteté a effacé leur souvenir, à jamais! 17ADN: LIa 915

12

15

Entre pluviôse et thermidor an 2 (février à août 1794), Mayer Mardochée, le marchand forain de Rouen qui demeure occasionnellement à Saint-Orner, produit, pour se défendre, le témoignage de «Nanette Bernard épouse Léon Philippe, juif», domiciliée à Saint-OmerI8. Ce colporteur de passage s'est lié à une famille établie dans la ville où il s'arrête. Le dépouillement des tables décennales de l'état civil (après 1792) de Dunkerque, Bergues et Saint-Orner confirme l'existence de plusieurs familles. Par exemple, le 27 ventôse an 2 (17 mars 1794), Jacob Aron épouse à Saint-Orner, où il réside, la fille d'un marchand coreligionnaire de Dunkerque, Agnès Wolff, « domiciliée en la commune de Dunkerque chez ses père et mère rue de la Révolution ». Herman Bresselot, originaire de Prusse comme son nom le suggère, fonde une famille à Dunkerque. Cerf Souwéné et Jeannette Benjamin se marient à Bergues en 1794. Abraham Léon et Isaac Caën, cités par Bresselot, résident à Bergues avec femme et enfants en 1793-1794. Peu après, Abraham Léon installe sa famille à Saint-Orner où naît sa seconde fillette en 1797 tandis qu'Isaac Caën s'établit à Dunkerque où naît son second garçonnet en 1796. Le 14 messidor an 5 (2 juillet 1797), David Reims et son épouse Gogotte Isaac témoignent à la naissance de leur neveu Bernard Bernard, fils d'Abraham Bernard et de Flore Reims; tout ce monde demeure à Dunkerque mais le 12 août 1799, le même David Reims témoigne à une autre naissance à Saint-Orner où il est
marchand 19.

Ainsi donc, vers 1793-1794, peut-être avant mais les sources de l'état civil ne permettent pas d'investigation avant 1792, la zone côtière accueille des familles juives. Des foyers sont fondés et ils s'agrandissent. En fait l'implantation est hésitante, entre Saint-Orner, Dunkerque ou Bergues, le choix d'une ville reste tâtonnant. Le cas de la famille Aron est exemplaire à cet égard: Alsacien d'origine, Jacob Aron s'est arrêté à Saint-Orner et sans doute a-t-il séjourné à Dunkerque où il a rencontré Agnès Wolff qu'il a épousée. Le couple reste quelques années à Saint-Orner puis rejoint la famille de l'épouse à Dunkerque pour y demeurer au moins jusqu'au dénombrement de 181020mais entre-temps leur fillette Victoire-Anne voit le jour à Wimille21, près de Boulogne, le 7 thermidor an 12 (26 juillet 1804). Ce séjour boulonnais est sans doute bref, le temps d'approvisionner des troupes parmi lesquelles se trouvent des soldats non juifs, témoins de cette naissance. D'autres familles s'installent à l'intérieur du pays, elles sont tout aussi indécises. Le couple Simon Gaffre - Marie Anne Heyman vit à Dunkerque entre 1795 et 1802 puis à Lille et le couple Aaron Israël Lyon - Rebecca Wolff qui demeure à Dunkerque en 1797 se trouve à Arras dès 180122.Quant à Isaac Emond et sa femme Thérèse Beer ou Bernard, ils mènent une vie particulièrement instable avant de s'établir à Lille vers 1806 : d'après le lieu de naissance de leurs enfants, ils sont à Mons, dans les Pays-Bas autrichiens, entre 1789 et 1792, puis, sans doute à la faveur des fluctuations de la

18 19

ADN: L Il 267. Registres des naissances ACHPJ : Zf 465. Registre des naissances

et mariages

des villes citées, AM ou ADN. Reims s'orthographie

aussi parfois

Rheims.
20 21

à la mairie de Wimille. (Lille) et Zf458 (Arras).

22

Ces itinéraires sont décelables grâce aux lieux de naissance des enfants mentionnés sur les listes dressées

vers 1810 pour recenser les juifs. ACHPJ, Zf522

16

frontière, ils se trouvent en France, à Saint-Orner d'abord en 1795, à Valenciennes ensuite en 1801, enfin ils descendent jusqu'à Amiens en 180323. Les hésitations dans la fixation des familles juives peuvent être présentées selon ce schéma:

~
I

Sous la Révolution
DUnkerqUe.

I

Sous l'Empire

\\

~ . Bergues
\ \
\

. Saint-Orner

~

. Lille

\

V
1.3. Les premières judaïcités: 1792-1812

. Arras

D'après les renseignements fournis par l'état civil, les enquêtes de police et les recensements, la population juive se répartit de la manière suivante, entre 1792 et 1812 24:

23

ACHPJ, Zf 522 ; registres des naissances de Saint-Orner et Valenciennes; le registre des mariages de Lille

contient à la date du 22 novembre 1809 l'acte de mariage de la fille aînée de ce couple: Rose Esmond, « née à Mons le trente et un octobre mil sept cent quatre vingt neuf demeurant chez ses père et mère marché aux poulets à Lille depuis trois ans ». 24 Pour tous les tableaux, schémas et croquis qui suivront, les initiales signifient: Be = Bergues, Dk = Dunkerque, Do = Douai, L = Lille, Val = Valenciennes, A = Arras, Bo = Boulogne, Cal = Calais, s-o = Saint-Orner. Le tableau a été effectué grâce à l'état civil (1794-1804) et aux listes de dénombrement (début 1810).

17

1794-1804

Début 1810

Dk Be S-O 60 9 70 Dk+Be+S-0=139 Dk Be S-O 45 0 0

Total 209 Total 210

Le pôle côtier constitué de Dunkerque, Bergues et Saint-amer rassemble les deux tiers des familles juives fixées dans le nord du pays, sous la Révolution. Une dizaine d'années plus tard, c'est à Lille que vivent les deux tiers de ces familles. L'évolution d'ensemble se caractérise donc par un déplacement de la côte vers l'intérieur. Lorsque la pression des pays coalisés contre la France révolutionnaire se relâche, avec la paix d'Amiens (1802) qui doit mettre fin à I'hostilité entre la France et l'Angleterre puis avec l'instauration du blocus continental (1806) qui isole l'Angleterre, des familles quittent la côte pour se replier vers l'intérieur, à Lille, ville de garnison. Sous la Révolution comme sous l'Empire, l'ensemble des communautés compte 209 à 210 âmes mais cette stabilité n'est qu'apparente car moins de la moitié des 209 juifs connus dans la décennie 1790 sont encore recensés en 1810. A cette date, la population s'est largement renouvelée. De plus, le total calculé pour la décennie 1790 reste en dessous de la réalité car des célibataires qui ne procréent pas, ne se marient pas, ne meurent pas dans la région et qui ne sont pas délinquants, ne peuvent être repérés ni par l'état civil ni par des enquêtes (seules sources à notre disposition) et ne sont donc pas comptabilisés dans ce tableau. En revanche, à l'époque impériale le total correspond à un recensement, il est donc plus fiable. A population fluctuante, dénombrement imprécis, c'est pourquoi lors de leurs premières démarches les statisticiens du Nord ont quelques difficultés à découvrir l'existence des juifs dans leur département. En 1806, lors du premier recensement réalisé pour choisir un délégué à l'Assemblée des Notables25, Sébastien Bottin reconnaît qu'il n'est pas aisé de les dénombrer tant ils sont discrets:
« C'est à tort que j'ai annoncé dans mes précédens annuaires qu'il n'y avait pas de juifs de nation dans le département du Nord... [et l'erreur] prouve qu'ils ne se sont pas fait remarquer... comme dans certaines villes par leur esprit importun 26 de brocantage et de rapacité. .. »

Lorsqu'il découvre son erreur, en 1805-1806, le secrétaire général de la préfecture la rectifie avec les chiffres suivants: 72 personnes, toutes domiciliées à Lille, soit Il familles avec 29 enfants, 7 veufs ou veuves et 12 célibataires. Cela donne d'ailleurs un total de 70 personnes et non de 72. En fait, il n'a encore découvert que la communauté lilloise, ignorant l'existence de celle de Dunkerque et la présence probable de 7 à 8 juifs à Valenciennes. Plus tard, il corrige à nouveau ses défaillances et avance
25

Choisis par les préfets, cent onze notables juifs venus de toute la France et des régions annexées, réunis en Assemblée des Notables à Paris à partir de juillet 1806, doivent répondre à certaines interrogations de Napoléon afin que ce dernier soit mieux averti pour entamer ses réformes. 26 Annuaire statistique du département du Nord, élaboré par S. Bottin pour le préfet, édition de 1806, p. 250 à la rubrique: « Culte hébraïque ».

18

un total de 121 juifs (84 à Lille, 28 à Dunkerque, 8 à Valenciennes et 1 à La Bassée). Ce total est répété invariablement dans les éditions suivantes. Enfin en 1808, les services consistoriaux et préfectoraux parviennent à produire des statistiques plus vraisemblables: - Nord: 166 juifs (130 à Lille, 30 à Dunkerque et 6 à Valenciennes) - Pas-de-Calais: 63 juifs (35 hommes et 28 femmes et enfants) 27. Ces familles, en petit nombre, se perdent dans l'ensemble de la population des deux départements, formant moins de 0,25 % des habitants de Lille ou de Dunkerque.

II. Reflux et flux nouveaux: 1810-1870
Entre 1810 et 1870, les judaïcités septentrionales connaissent un véritable essor: leur nombre augmente et leur importance croît. Quelques familles quittent les villes du nord tandis que d'autres, plus nombreuses, viennent s'y installer. Ces judaïcités conservent donc une certaine instabilité pendant quelque temps. Les actes d'état civil et des listes nominatives élaborées entre 1810 et 1870 sont les principales sources pour rendre compte de ces fluctuations de la population juive. Toutefois les documents de l'état civil sont imparfaits car ils ne permettent pas de repérer les célibataires (adultes ou adolescents28) et les veufs qui ne procréent ni ne décèdent durant la période. Ils ne permettent pas non plus de suivre la descendance des filles si l'on ignore l'identité du mari. II.1. Croissance de la population juive en un demi-siècle Les listes dont nous disposons pour la période qui s'étale de 1810 à 1870 sont plus nombreuses mais beaucoup moins précises que les listes impériales (trop souvent les états nominatifs ne concernent que les chefs de famille). Nous avons aussi connaissance de la population juive dans telle ou telle ville grâce à des totaux livrés, sans grande précision, dans des documents divers et dispersés. Toutes ces données disparates doivent être complétées par l'examen des registres de l'état civil29. Mêlant toutes ces sources30, le tableau ci-dessous dresse un bilan approximatif de l'évolution de la population juive dans le nord de la France durant les trois premiers quarts du XIXe siècle:
27AN : F 19 / Il 010, Il 023, Il 014 et ACC : lA 1e.
28

Dans les familles migrantes, les aînés venus au monde avant l'arrivée dans le nord échappent aux
une première naissance

recherches; lorsque nous découvrons, dans les registres du Nord ou du Pas-de-Calais, pour une mère âgée de plus de trente ans, il y a fort à parier qu'elle a déjà des enfants.
29

Il n'est plus possible de balayer systématiquement toutes les tables décennales des principales villes de la

région car, durant le XIXe siècle, la population augmente considérablement. Les actes concernant les juifs ont donc été repérés en cherchant les noms donnés par les listes de dénombrement. Et sur ces actes apparaissent parfois les noms de témoins recensés sur aucune liste car ils sont restés peu de temps dans la région, entre deux recensements.
30 Outre les registres d'état civil des villes citées, ces sources sont les suivantes: ACHPJ : Zf 522, Zf 465, Zf 458, Zf474, Zf893, Zf920, Zf898, Zf573, Zf940, Zf891, Zf460; AN: F 19/ 11024, F /19/ 11097, F 19* / 1821, F / 19 / Il 020 ; ADN: 7 Y 48, M 473 / Il, M 473 / 18, M 473 I 23 ; AMDk : F 22 ; AMY: F 1 / 47-48.

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Vi1les Avesnes Cambrai Douai Dunkerque Lille Roubaix Valenciennes Total Nord Arras Béthune Boulogne Calais Saint-Orner Total P-d-C Total

1810 Totaux 2 1à4 15 15 à 20 145 à 190 2 à 10 25 à 75 205 à 316 10à15 3 65 1 12 91 à 96 296à412

45 136 2 183 Il 8 8 27 210

vers 1840-1850 Listes Etat civil 5 30 14 5 18 25 à 30 147 à 308 205 à 240 4 à30 213 à 400 30 à 35 270 à 315 10 5 90 à 105 10 10à15 125 à 145 395 à 460

vers 1860-1870 Listes Etat civil 7 10 8 9 5 ? 20 à 25 230 210à250 45 35 à 40 210à250 218 517 490 à 580 20 à 25 65 à 80 20 à 25 20 à 25 125à155 615 à 735

29

En une quarantaine d'années, de 1810 à 1850, la population juive du nord de la France double passant de 210 personnes, sous le Premier Empire, à plus de 400 individus, à la veille du Second Empire. Toutefois cette progression est inégale: Dunkerque régresse tandis que Valenciennes et Boulogne surgissent du néant ou presque. Et trois zones de dispersion se définissent nettement: l'Avesnois-Cambrésis associé à Valenciennes, l'arrière-pays du littoral (à Nordausques, par exemple, où vit une famille intégrée à Calais dans le tableau) et les environs de Lille. Encore en 1842, « cette population est en partie flottante» 31,selon le maire de Lille. Sous le Second Empire, les deux départements connaissent un plein développement; les ports s'agrandissent alors que Lille, Roubaix et Valenciennes s'industrialisent. Cette évolution attire une nombreuse population parmi laquelle se trouvent des juifs. En soixante ans, de 1810 à 1870, la population juive des deux départements a quasiment triplé. 11.2.Une croissance irrégulière: reflux et flux

Sous la Restauration, la réapparition de la frontière perturbe le colportage dont vivent les juifs du Nord et du Pas-de-Calais car il s'effectue au-delà de l'Escaut, vers la Rhénanie. Cette situation nouvelle déstabilise les judaïcités septentrionales qui se réduisent peu à peu. D'où cette impression de vide communautaire exprimée en marge d'un état statistique: «L'établissement des israélites à Valenciennes ne date que de

31 ADN:

7 V 71. Lettre du maire de Lille au préfet du Nord, 18 juillet écrit au ministre, 19 juillet 1842, AN : F / 19 / Il 097.

1842, et reproduite

par le préfet qui

20

l'année 1835 »32. Il est vrai que les communautés de Valenciennes et de Boulogne disparaissent quasiment vers 1820. Quant aux juifs de Dunkerque, majoritairement venus de Hollande, ils sont particulièrement gênés par le rétablissement de la frontière et quelques-uns finissent par retourner aux Pays-Bas. Louis Wolf, par exemple, natif de Rotterdam et arrivé avant 1800 à Dunkerque, s'est établi à Gand, en 181533.Enfin, au début de la décennie 1820, il ne reste à Lille qu'une douzaine de familles ou célibataires. Nous parvenons à suivre le départ de deux familles lilloises: celle de Philippe Dreyfus et celle de Salomon Neyman. Les deux fils de ce dernier quittent Lille: l'un pour Saint-Orner où il déclare des naissances en décembre 1818 puis en octobre 1819, l'autre pour Boulogne où sa fille naît en avril 184134. Quant à Philippe Dreyfus, commissaire-surveillant de la communauté lilloise vers 1810, associé à son frère, établi à Besançon, dans une affaire d'horlogerie, il marie sa fille à Lille, en 1822/5 mais il quitte le Nord pour reprendre son commerce à Toul. C'est en cette ville qu'il cotise aux frais du culte en 182536.Ce sont des entraves au commerce pratiqué par des juifs dans le canton suisse de Neufchatel qui font péricliter son affaire et l'obligent à quitter le Nord37. Mais des arrivées compensent ces départs, dès la décennie 1810 à Lille et durant la décennie suivante à Dunkerque, Hazebrouck et Douai. Les comptes consistoriaux font apparaître l'arrivée, à Dunkerque, de deux juifs, Lucan et Barach, en 1819 et 182038. L'espace de quelques mois, vers 1820-1821, un membre de l'illustre famille Worms de Romilly se trouve à Hazebrouck en 182239. A Douai, trois foyers juifs arrivent vers 18224°, la présence de Joseph Netter, Ezéchiel Levi et de son beau-frère Israël Denery est confirmé par des actes d'état civil (naissances et mariage de d'Israël Denery). Enfin, Saint-Orner accueille, momentanément, des familles venues de Lille ou de Dunkerque. Après 1830, sous la Monarchie de Juillet, un flux continu vivifie les quatre principales judaïcités: celles de Valenciennes et de Boulogne réapparaissent véritablement entre 1830 et 1845. Selon les registres d'état civil, cinq nouveaux couples s'installent à Boulogne entre 1830 et 1840 et cinq autres s'établissent à Valenciennes entre 1835 et 1845. A Lille, jusqu'en 1835-1840 les arrivées compensent les départs mais par la suite les familles se fixent durablement. Les huit notables lillois, dénombrés
32

ACHPJ : Zf 898. Consistoire israélite de Paris. État statistique et historique concernant la population israélite de la circonscription consistoriale de Paris, signé par les membres du Consistoire de Paris et daté du 26 février 1851. 33 Rapport d'enquête sur les marchands de billets de loterie, réalisée par le commissaire de police d'Ostende pour le gouverneur de la province de la Flandre occidentale, daté du 3 mai 1818. APB : Modern Archief 1e reeks 485. 34 Actes des naissances aux AMS-O et AMBo. 35 Acte de mariage aux AML. 36 Lettre du receveur des finances, adressée le 28 septembre 1825, au préfet du Nord. ADN: 7 V 72, 3e liasse

1823-1830. 37ACHPJ : FCC 71. Lettre de protestation appuyée par la Chambre de Commerce de Lille.
Compte rendu sur la répartition établie pour les frais de culte des années 1819 et 1820. ADN: 7 V 72, 2e liasse 1816-1822. 39 ADN: 7 V 72, 2e liasse 1816-1822. Compte des frais de culte du Consistoire de Paris pour 1820 et lettre du receveur général au préfet du Nord datée du 24 septembre 1822. Il a tout de même le temps de déclarer la naissance d'un fils, le 21 juin 1821 : ADN, registre des naissances de 1821, pour Hazebrouck. 40 Lettre aux membres du Consistoire israélite à Paris, 4 septembre 1829. AMDo : P/2.
38

21

par le Consistoire de Paris en 1847, sont arrivés entre 1830 et 184141.Dès la décennie 1840, le nombre des mariages et, en conséquence, le nombre des naissances ne cessent d'augmenter. De plus, les communes voisines accueillent des familles juives: Wazemmes où vit Isaac Mayen 182242,«La Magdeleine» où Marix Ancel est recensé en 184643. La dispersion prend encore plus d'importance dans les années 1860 où quelques électeurs consistoriaux dépendant de la communauté de Lille résident à Saintamer, Douai, Béthune, Arras, Amiens, Cambrai, Cassel et Roubaix44. Toutes ces fluctuations se résument dans le tableau suivant: 1810 à 1830 Départs = Arrivées Départs> Arrivées Départs Départs vers 1820 12 à 15 foyers 2 couples ? ? 1835-45 Arrivées Arrivées Arrivées Arrivées ape 1850 Arrivées Départs = Arrivées Arrivées Arrivées

Lille Dunkerque Valenciennes Boulogne

II.3. Une fIXation toujours hésitante Parmi la quinzaine de familles établies dans le nord au tout début du siècle et s'y trouvant encore après la chute du Premier Empire, quelques-unes mettent lentement un terme à leur instabilité. Ainsi, Jacques Castor emmène toute sa famille de Dunkerque à Lille où deux de ses enfants restent jusqu'à la fin du Second Empire. Il était né près de Hambourg vers 1763, avait épousé sa femme Sara en Angleterre où ses premiers enfants étaient nés tandis que les derniers voyaient le jour à Dunkerque sous la Révolution et l'Empire45 ; enfin, âgé d'environ 50 ans, lorsque la frontière est rétablie, il vient finir sa longue vie à Lille où il meurt, en 1843, à 80 ans46.Clément Bloch emprunte, lui aussi, un parcours assez sinueux: il est né vers 1770 à Ufholz, en Alsace, son fils naît à Paris en 1806 mais il obtient une patente, à Lille, en 1808 tandis que sa fille naît à Cambrai en 1815 et il finit par épouser la mère, non juive, de ses enfants le 16 juin 1827, à Lille47. Enfin, il retourne à Cambrai où il décède le 8 août 1849, à 80 ans. Le périple de Jean Philippe dit Block n'est pas moins tortueux. Né à Rotterdam, il est inscrit sur la liste lilloise de 1810 (recensement), il a alors Il ans. Puis sa trace se perd, mais il réapparaît à Lille, au mariage de sa fille le 22 mai 1850, il vit alors de son commerce d'opticien. Durant ces quarante ans qui séparent ses séjours lillois, il s'est marié, a eu sa fille à Verdun en 1830 ; en 1850, il est veuf, son épouse étant décédée à Marseille48. Avant de s'arrêter définitivement à Boulogne, peu avant 1835, le Polonais Joseph Marcus a vécu à
41

ACHPJ : Zf 542. Liste des notables du Consistoire israélite de la circonscription de Paris pour l'année 1847. 42 Témoin au mariage de Michel Caen avec Marianne Dreyfus, le 2 octobre 1822.
43 44

45 D'après la liste de 1810, de Dunkerque. ACHPJ : Zf 465. 46 Actes de mariages de ses enfants Joseph, Henry, Louis, Walter et Anne et actes de naissance de ses petitsenfants. AML. 47 Sur leur acte de mariage (AML) se lit les dates et lieux de naissance des enfants qu'ils reconnaissent dès le consentement au mariage. 48 Tout cet itinéraire peut être retracé grâce aux renseignements contenus dans l'acte de mariage de sa fille Hermance. AML.

ACHPJ : Zf940. ACHPJ : Zf521 et 619.

22

Beauvais où sont nés deux enfants, en 1814 et 1817. Félix Mayence, originaire de Lorraine, passe par Besançon en 1814, Dijon en 1818 et Mons, en Belgique, en 1822 avant de s'installer à Lille où naît son fils Alphonse en 183349. Les étapes d'Ancel Marix, né en 1795 à Lunéville et ayant épousé une coreligionnaire de Maastricht, sont également nombreuses: entre 1822 et 1824 il se trouve à Liège, puis à Wizemes dans le Pas-de-Calais en 1827 et enfin à Lille en 1832, il y vit toujours en 18655°. Durant cette période de reflux migratoire qui suit la chute de l'Empire, l'instabilité est encore le fait de jeunes célibataires ou de jeunes couples qui s'arrêtent dans les villes du NordlPas-de-Calais quelques années, le temps de témoigner lors d'une naissance ou d'un mariage, puis repartent. Un certain Moïse Javal (ou Chaval) n'est connu que par son témoignage à un mariage entre coreligionnaires en 1822 et par le rôle de l'impôt consistorial de la communauté de Lille de la même année51.Daniel Levy, qui témoigne à ce même mariage, est arrivé à Lille peu avant la naissance de sa fille et le décès de sa femme qui ont lieu en 1818, mais en 1825 il a déjà regagné son Alsace natale52. Le célibataire Mayer Schweisch vit à Lille durant la décennie 1820 : il s'y trouve depuis six mois lorsqu'il épouse, en janvier 1823, Léa Weil, la fille d'un responsable de la communauté en 1810 ; il n'y reste que jusqu'à la naissance d'un troisième enfant en 182753. Lorsque les arrivées deviennent plus nombreuses, les voyages continuent à se faire par étapes. Entre 1844 et 1859, six marchands résident momentanément à Lille tandis qu'un couple polonais, marchand de casquettes, ne se manifeste que par la déclaration de deux naissances: l'une à Lille en 1853, l'autre à Valenciennes en 185754. En 1857, naît à Calais une petite fille dont les parents sont de passage, ils résident à Dunkerque. Entre 1845 et 1856, deux marchands convolent en justes noces à SaintOrner où ils s'installent, mais ils résidaient auparavant à Montreuil ou à Lumbres55. Deux couples ont d'abord vécu quelques temps à Valenciennes avant de se fixer à Lille; faisant le chemin inverse, deux autres ménages font étape à Lille avant de devenir valenciennois 56. Gerson Levy célèbre ses épousailles, en 1860, à Saint-Orner où naissent ses trois premiers enfants, puis nous le retrouvons durablement à Lille, à partir

49

Cet itinéraire est décelable grâce aux actes de décès de ses trois filles les 6 décembre 1833, 5 août 1836, Il
1838 aux AML.

mars 1837 et 26 novembre
50

Actes des 9 septembre 1832 (décès), 2 mai 1833 (naissance), 28 novembre 1849 (mariage de ses deux filles)

aux AML. Son nom se trouve sur la liste nominative des juifs de Lille, en 1846, et sur la liste des électeurs consistoriaux de 1862 et de 1865, ACHPJ: Zf619 et 521.
51

Lettre du receveur des finances au préfet du Nord, le 18janvier 1823, ADN: 7 V 72, 3e liasse 1823-1830 et
Dreyfus, le 2 octobre 1822, AML. 7 V 72, 3e liasse 1823-1830.

acte de mariage de Michel Caen et Marianne
52

Actes de naissance du 16 avril 1818 et de décès du 25 septembre 1818, AML ; situation de recouvrement
israélite de Paris en date du 10 mai 1825, ADN: aux ADN.

pour le Consistoire
53

54 État civil de Lille aux AML et de Valenciennes
55

Acte de son mariage et de naissance de ses enfants. AML.

Actes de mariage des 6 novembre 1845 et 24 décembre 1856 à BMS-O. 56 Henri Sriber : ses trois premiers enfants naissent à Valenciennes entre 1836 et 1838, puis ses autres enfants
naissent, à Lille, à partir de 1841 et les aînés s'y marient dès 1855. Benjamin Hirsch: une fille voit le jour à Valenciennes en 1862, une autre à Lille en 1865. Cinq enfants d'Oscher Seligman naissent à Valenciennes entre 1845 et 1853, mais l'aîné vient au monde en 1844, à Lille où lui même s'est marié en 1842. Adolphe Cahen épouse Augustine Lang le 31 décembre 1842, à Lille où un de leurs enfants décède en 1849 tandis que leur garçon naît à Valenciennes en 1852. Registres d'état civil de Valenciennes et Lille, ADN et AML.

23

de l'automne 186457.Isaac Kauffmann, après avoir résidé plus d'une dizaine d'années à Lille, se trouve à Amiens vers 186058et Lazare Hellendall qui demeurait à Lille lors de son mariage, en 1839, choisit de vivre de son commerce à Dunkerque où est née son épouse mais après le décès de cette dernière, en 1853, il retourne à Lille59. Une certaine instabilité caractérise donc une partie de ces familles. Et même, pour quelques-unes, il n'y a pas vraiment de fixation: elles ne restent que le temps de tenter de nouvelles activités. Ces pérégrinations sont souvent le fait de marchands dont les pratiques confinent encore au colportage qui tend pourtant à disparaître6o. Un rapport résume fort bien la situation: «La population israélite de nos contrées est assez nomade... nous avons beaucoup de familles qui ne résident que deux ou trois ans dans la même ville» 61. Le juif colporteur, suivi par sa famille dans ses pérégrinations, n'a pas encore complètement disparu en cette première moitié du XIXe siècle alors qu'un certain Boucicaut inaugure une nouvelle manière de vendre en ouvrant un premier grand magasin à Paris. Toutefois, cette errance, ou cette instabilité, diminue et au fil des années de plus en plus de jeunes couples voient leurs enfants grandir et même se marier dans les villes où, quinze à vingt ans plus tôt, ils se sont arrêtés.

III. Un flux intarissable après la guerre de 1870
L'expansion économique de la région du NordlPas-de-Calais et la mise en place d'un consistoire à Lille, au lendemain de la guerre franco-prussienne (voir chap. 4), expliquent l'arrivée de familles juives qui est à l'origine d'une croissance constante des judaïcités septentrionales, durant la Troisième République. Malgré des sources souvent imprécises: des listes électorales quadriennales, pour la période 1876-190562 et un recensement nominatif concernant les communautés de Valenciennes (1877), Dunkerque (1879) et Boulogne (1881 )63, deux vagues d'immigrants peuvent être reconstituées. Des compléments d'information sont fournis
57 Un enfant décède à Saint-Orner, le 5 août 1864, tandis qu'un autre naît le 25 novembre 1864, à Lille. Registre des décès BMS-O et des naissances aux AML. 58 Selon les listes des électeurs consistoriaux de Lille, ACHPJ : Zf 619. Deux de ses enfants naissent à Lille entre 1852 et 1856 et il se trouve déjà sur la liste de dénombrement des juifs de Lille de 1846.
59

AMDk : Actes de son mariage et du décès de son épouse à Dunkerque et ACHPJ : Zf 521, liste des

électeurs consistoriaux de 1865. 60 La persistance de ce métier, dans l'Alsace du Second Empire, est soulignée dans l'excellent article de Lerch D et Raphaël F : Le colportage juif en Alsace au XIXe siècle, Revue des Sciences Sociales de la France de l'Est, n° spécial, 1977, pp. 102-119. Mais ces colporteurs restent fixés dans un village d'Alsace où ils reviennent, chaque vendredi soir, pour fêter dignement le shabbat. Ce colportage n'implique donc pas une vie itinérante pour toute la famille. 61 ACHPJ : ZF 920. Commentaire d'un tableau de la population juive dans les principales villes du Nord et du Pas-de-Calais vers 1850. 62 ADN: 7 V 50. Ces listes sont très imparfaites car elles ne comportent pas les noms des femmes seules: célibataires ou veuves, et lorsqu'elles font apparaître un nouveau nom, celui-ci n'est pas toujours porté par un immigrant. En effet, des fils d'anciennes familles arrivent à l'âge adulte et se font inscrire sur les listes d'où la nécessité impérative de confronter ces documents électoraux aux recensements antérieurs. 63 AMV : Q 112 pour Valenciennes, AMDk : P 340 bis n° 3 pour Dunkerque et ACHPJ : Zf 460 et Zf 934 pour Boulogne.

24

grâce aux dernières pages du carnet de Lévy Heyman: responsable du suivi de la construction de la nouvelle synagogue de Lille (1890-1891), il recopie ses lettres aux fournisseurs dans ce carnet mais il a couvert les dernières pages de noms d'étrangers de passage auxquels la communauté de Lille accorde des dons64. Malheureusement cette source ne nous éclaire que sur la judaïcité lilloise. 111.1.Arrivée des Alsaciens et des Lorrains, 1870-1890 Du fait de la guerre de 1870-1871, quelques familles quittent le nord du pays mais elles sont peu nombreuses. En revanche, dès la fin de 1871, les arrivées commencent à se faire plus fréquentes. Le secrétaire de la commission administrative de la communauté lilloise note que «plusieurs personnes sont venues habiter Lille» 65. La comparaison de la liste électorale de 1876 avec les listes nominatives des années 1869-1871 (voir plus haut) et les données fournies par l'état civil permet de produire le tableau suivant66 : Nouveaux électeurs consistoriaux en 1876 Lille Roubaix Valenciennes Boulogne 16 22 34 Electeurs 65 16 6 7 Dont Nouveaux 28 2 24 10 1 Als-Lor 2 2 0 France 0 0 2 2 0 Holl-Bel 0 0 1 1 Eur Cent 2 0 Autres 0 0 1 1 1 5 Inconnu

Origines de ces nouveaux électeurs

Totaux 137 57 37 4 4 2 2 8

Si un nouvel électeur est né en Alsace, en Lorraine ou ailleurs, cela ne signifie pas qu'il vient directement de ces régions, il a pu faire des étapes avant de s'établir dans le NordlPas-de-Calais et éventuellement quitter sa province avant le désastre de la défaite. En effet, de nouveaux arrivants ont pu bénéficier d'une mutation professionnelle67. La fidélité à la France n'est donc pas toujours à l'origine de ces arrivées. Néanmoins la majorité des personnes qui viennent grossir les judaïcités septentrionales après la guerre franco-prussienne sont originaires des provinces annexées.

64

Les passages sont notés pour janvier et mars 1909 puis du mois d'avril 1911 au mois de mars 1913, soit deux années complètes. 65 Cah. PV : séances des 22 octobre 1871, 15 avril 1872 et 23 novembre 1872. 66 Légende: Electeurs = nombre total des électeurs inscrits, Nouveaux = nouveaux électeurs inscrits par Eur Cent = rapport aux diverses listes précédentes, Als-Lor = Alsace-Lorraine, Holl-Bel = Hollande-Belgique, Europe centrale (Russie, Pologne, Roumanie, Allemagne). La ligne portant le nombre des nouveaux électeurs est un total des lignes situées en dessous. 67 Par exemple, en 1876, parmi les 57 nouveaux électeurs, trois ont pu éventuellement migrer à cause d'une mutation professionnelle; ce sont: un professeur en faculté, un pharmacien major et un ingénieur des tabacs.

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Partout les anciens électeurs restent majoritaires, sauf à Roubaix. La judaïcité lilloise ne se renouvelle pas vraiment car elle conserve en son sein des familles anciennes, arrivées dès les décennies 1840-1850. La plus anciennement établie à Lille est celle de Marix Ancel; celui-ci âgé de plus de 80 ans en 1876, se fixa à Lille avant 1833. Il en est de même à Valenciennes où, parmi les anciens électeurs, huit sont à Valenciennes avant 1860 ; l'un d'eux y est même né en 1845. A Boulogne, des familles qui forment la communauté vers 1840-1850 vivent toujours dans ce port, comme Moïse Berr qui y a épousé une non-juive en 1849 et son fils Lazare né à Boulogne en 1850. Les nouveaux arrivants élisent domicile principalement dans le chef-lieu du département et ses environs: Lille et Roubaix en rassemblent plus des trois quarts et la judaïcité de Lille, à elle seule, en accueille la moitié. Partout la part des Alsaciens et des Lorrains est écrasante: parmi les électeurs, ils représentent environ les deux tiers des nouveaux inscrits. La guerre franco-prussienne renforce donc les judaïcités septentrionales mais qu'en est-il une douzaine d'années plus tard lorsque ces judaïcités se sont stabilisées? Les listes des électeurs consistoriaux de 1880-1884-1888 montrent une progression constante du nombre des inscrits (respectivement: 174, 200, 239). Des départs et des décès sont remplacés par des arrivées ou des inscriptions de jeunes hommes, nés dans la région et parvenus à l'âge d'électeur. En 1880, les nouveaux électeurs forment encore 40 % (71) des inscrits puis ce pourcentage tombe à environ 30 % (58 en 1884 et 71 en 1888). C'est à Roubaix que la part des nouveaux électeurs reste élevée pour atteindre 40 %. Ces données chiffrées mettent en évidence des migrations constantes mais, à cause de la nature des sources, il est impossible de préciser davantage l'importance de ce flux. On peut juste remarquer que l'agglomération lilloise n'attire plus autant qu'auparavant les nouveaux venus. Le littoral accueille de plus en plus de familles juives: dans les années 1880, la judaïcité de Dunkerque se reconstitue, celle de Boulogne se développe et une judaïcité apparaît à Calais où onze foyers sont recensés en 188168. Toutefois, à côté de ces nouveaux venus, les descendants d'anciennes familles sont toujours présents à la fin du XIXe siècle. Par exemple, Joseph Goldman de Valenciennes s'y trouve depuis 1844; un électeur de Lille est né à Valenciennes en 1841 ; la descendance d'Abraham Cotser, installé à Lille vers 1800, est présente dans cet électorat grâce à son arrière-petit-fils, Anatole Klein. Ainsi donc, si les migrations internes à la France apportent de nouvelles familles dans les judaïcités septentrionales, celles-ci gardent une certaine stabilité grâce à l'enracinement d'anciennes familles qui perdure jusqu'à la Première Guerre mondiale et même après69.

68

69 En outre l'enracinement par les femmes échappe à notre investigation puisque nos sources sont des listes d'électeurs. Or nous avons pu remarquer la présence à Calais d'un couple uni à Lille et dont la femme a ses quatre grands-parents installés à Lille sous la Révolution et l'Empire, grâce à la liste nominative de 1881, ACHPJ : Zf 460.

ACHPJ : Zf 460, sept à Saint-Pierre de Calais et quatre à Calais même; listes nominatives de 1881.

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111.2.Arrivée et passage des « Russes », 1890-191470 Dès 1882, la communauté lilloise se plaint d'être « accablée par les nombreux émigrants venant de Bruxelles », aussi demande-t-elle des secours 71; ces passages sont confirmés par l'apparition (parfois éphémère) de nouveaux noms sur les listes électorales. Electeurs d'origine étrangère arrivés après 1888 et encore inscrits en 1904 Nés en Lille Roubaix Valenciennes Boulogne Dunkerque Total Eur. Centr. 14 1 1 4 23 3 12 12 Holl- Belg. Autres pays 1 1 2 Total 27 2 3 1 4 37 Pour Électeurs 47 41 24 15 245 118 En 1904, les électeurs d'origine étrangère proviennent majoritairement d'Europe Centrale (Allemagne, Pologne, Russie, Roumanie) et se sont installés à Lille. On peut remarquer un électeur originaire d'Alger (Lille) et un autre de La Canée en Crète (Roubaix). Les années qui précèdent la Grande Guerre apportent la désolation dans de nombreux foyers juifs d'Europe centrale où des vagues de pogromes (1881-1882 et surtout 1903 à Kichinev) et des affaires de meurtres rituels 72 aggravent les difficultés économiques. Des jeunes, des familles, des personnes âgées même quittent cette misère avec l'espoir d'une vie meilleure à l'ouest, en France ou aux États-Unis. Les départements du Nord et du Pas-de-Calais se trouvent sur leur route. La communauté lilloise ne reste pas insensible à cette misère qui frappe à sa porte et Lévy Heymann note dans son carnet la liste des dons. Il griffonne les noms de ces déshérités en janvierfévrier 1909 puis reprend sa liste plus longuement d'avril 1911 à mars 1913. Ce document est donc lacunaire et partiel, néanmoins il fournit un aperçu de la fréquence des passages, de l'origine géographique des quémandeurs et de leurs migrations plus amples 73. Nous avons relevé 32 passages en janvier-février 1909 et 702 durant 24 mois entre avril 1911 et mars 1913, soit une fréquence moyenne d'une trentaine de passages par mois; malheureusement, Lévy Heymann note lisiblement l'origine géographique de

70

Abusivement

cette migration
conservé

est attribuée aux seuls Russes, or bien d'autres juifs d'origines
cette désignation central très fréquemment 1882. utilisée dans nos sources. du 24 juillet

diverses en font

aussi partie. Nous avons 71 ACIP : I CC 24, lettre
72

au Consistoire

L'affaire Tisza Esslar en Hongrie,

en 1882 et l'affaire Beilis dans la Russie de 1911-1913.

73

L'utilisation de ces deux listes appelle une remarque: lorsque Lévy Heymann demande l'origine de ces

pauvres, ceux-ci peuvent répondre par leur lieu de naissance ou de résidence mais ils peuvent éventuellement répondre par le lieu de leur dernière étape; nous avons ce doute pour les mentions de villes proches comme Valenciennes, Boulogne, ou de Belgique mais ces mentions sont finalement peu fréquentes sur l'ensemble de tous les passages.

27

512 personnes seulement. Ces migrants sont très majoritairement originaires de l'Europe centrale et orientale 74:

Parmi les juifs de Turquie se trouvent sept Hiérosolymitains et un juif de Jaffa. Ce flux migratoire ne provoque pas d'enracinement dans la région (Lévy Heymann leur paie les frais d'un voyage vers Paris, Gand, Bruxelles 75),mais il annonce celui qui, après la Grande Guerre, sera la source d'une immigration durable à la fois polonaise et turque. 111.3.Différences sociales et différences de classe dans la migration Les deux vagues de migration divergent également par l'origine sociale des migrants. La plupart des Alsaciens et des Lorrains exercent des métiers du commerce mais certains pratiquent d'autres professions. Entre 1876 et 1888, s'inscrivent sur les listes électorales consistoriales : sept militaires, un pharmacien major et un professeur de médecine (le docteur Emile Wertheimer, professeur à la faculté de médecine de Lille, président du consistoire), deux ingénieurs (Frédéric Bère, homme politique à Lille et président du consistoire), deux employés des chemins de fer, deux musiciens (Emile Schillio, fondateur d'une famille de musiciens, et Jules Dennery, directeur de l'école de musique à Valenciennes), un universitaire (le professeur Terquem de la faculté des sciences), un banquier (Wahl-Sée), un commissaire des douanes, un commissairepriseur, un huissier, un directeur de l'agence Havas. Ces activités professionnelles prouvent que cette première migration n'est pas économique. Ces hommes, qui ne vivent pas chichement, viennent dans le nord du pays soit par choix politique, vers 1876-1880, soit par le hasard d'une mutation (militaires, ingénieurs, universitaires). Ces Alsaciens s'impliquent rapidement dans les communautés où ils prennent des responsabilités. Quelques-uns restent attachés à leurs provinces perdues et retrouvent d'autres Alsaciens non juifs en adhérant à des sociétés d'originaires, tel le banquier Wahl-Sée responsable de la trésorerie de La Société d'Alsace-Lorraine de Lille, en 187676. Le courant d'immigration de la fin du XIXe siècle et à la veille de la Grande Guerre est d'une autre nature. Aucun diplômé ne se trouve parmi les nouveaux électeurs étrangers qui s'inscrivent sur les listes consistoriales entre 1888 et 1904. Le plus souvent, ils exercent des professions liées au commerce sauf des photographes, un

74

Légende du tableau: Pol R = région de la Pologne et de la Russie (Galicie, Ukraine, régions baltiques...) Eur C = Europe centrale (Roumanie, Hongrie), AlI Aut = région se rapprochant de l'actuelle Allemagne et l'Autriche, H-B = Hollande et Belgique, Turq = ancien Empire turc (Turquie, Palestine, Égypte), AFN = Afrique du Nord, Autres = autres pays (Angleterre, Italie, Amérique du sud, USA, Scandinavie, PortugalEspagne, Australie). Parmi les Français, des juifs provenant de l'Alsace et de la Lorraine annexées sont comptés car ces derniers ne sont pas considérés comme des étrangers. 75 Sur 241 juifs qui précisent la direction de leur voyage, 70 % vont vers Paris. 76 Annuaire Ravet-Anceau de l'année 1876. Un autre Alsacien de la communauté lilloise, arrivé dans les années 1860, fait partie de cette société.

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lithographe, un publiciste et un peintre (Abraham Mischkind, fondateur d'une famille de peintres, photographes et comédiens, inscrit pour la première fois à Roubaix en 189277). L'itinéraire étonnant d'une étudiante en médecine: Dweira Bernson, née à BrestLitovsk le 3 janvier 1871, a pu être retracé78. Elle soutient sa thèse de médecine à la faculté de Lille, le 20 mai 1899, sur La nécessité d'une loi protectrice pour la femme ouvrière avant et après ses couches. Le Il avril 1900, elle épouse en Belgique le docteur Désiré Verhaeghe, futur adjoint au maire Roger Salengro entre les deux guerres. Avec son mari, elle fonde une clinique pour les accidentés du travail. Cette jeune étudiante juive semble complètement isolée à Lille alors que le professeur Wertheimer, ancien président du consistoire, fait partie du jury de thèse de son mari79. A part ces quelques exceptions, tous les autres immigrés s'adonnent au négoce et nous devinons encore une pratique abandonnée depuis plusieurs décennies par les juifs de France: sept sont soldeurs et un autre est marchand forain. Ce commerce reste de modeste envergure. Et le président du comité de bienfaisance de la communauté lilloise constate, avec une pointe de regret, que les nouvelles cotisations sont faibles à cause de la pauvreté des derniers adhérents 80. Ce courant migratoire est bien dû aux difficultés économiques qui poussent des familles peu fortunées vers d'autres horizons, à l'instar des familles juives, souvent misérables, fondatrices des judaïcités du début du siècle. Quant au passage des «Russes », il révèle la misère de l'Europe orientale. Les migrants s'arrêtent à Lille pour y dormir une nuit, y prendre un repas fourni par des coreligionnaires qui accordent souvent un supplément pour le voyage. Déjà en 1882, Benjamin Lipman demande l'aide de l'Alliance Israélite Universelle pour secourir des réfugiés russes qui très certainement fuient les pogromes. Ceux-ci se trouvent dans un état sanitaire pitoyable, ils « sont couverts de vermine» et ils montrent, à en croire le grand rabbin, de la mauvaise volonté pour subvenir à leurs besoins: un cordonnier « travaille lentement et à contre-cœur », un tonnelier refuse tout autre travail car il ne connaît pas le français. Ils finissent par disparaître sans prévenir81. Un troisième se plaint amèrement d'avoir été trompé par un représentant de l'Alliance Israélite Universelle à Brody, passage des juifs russes vers l'Europe occidentale82. Un autre encore berne le grand rabbin qui doit rembourser les dettes de l' indélicat83. Isidore Weill, président de la communauté de Roubaix, propose de rechercher auprès de sa clientèle catholique des places pour des juifs immigrés et observe: « le samedi ne peut en aucun cas être observé, c'est peut-être un empêchement de donner suite à mon intention» 84.
77 Cf. Il était une fois... les Mischkind, Lille, éd. Galerie R. Mischkind, 1992, 100 p. 78 Grâce au témoignage d'un membre de sa famille et à un dossier sur ce médecin aux AML : 1 D 4 sur les conseillers municipaux. A la fin du XIXe siècle des étudiants juifs de Russie doivent venir en France à cause d'un numerus clausus qui les exclut de leurs universités. 79 Désiré Verhaeghe dédie sa thèse à son « amie le docteur Déborah Bernson» et à ses «frères du prolétariat manuel », il la soutient le 24 juillet 1899, quelques semaines après son amie. Bien qu'elle soit distante à l'égard du judaïsme, sans doute à cause de son engagement dans le socialisme, elle est déportée avec sa fille Rayza Bernson, physicienne, par le convoi 69, parti le 7 mars 1944.

80

81 Archives AIU : Fr XII B 145, lettre de Benjamin Lipman du 19 décembre 1882. 82 Id., lettre de Benjamin Lipman du 14 février 1882. 83 Réponse de Benjamin Lipman, le 24 octobre 1882, à une circulaire envoyée par l'Alliance Israélite Universelle pour venir en aide aux immigrés juifs d'Europe centrale, en 1882. Archives AIU : VI D 22. 84 Id. réponse d'!. Weill à cette même circulaire, le 29 octobre 1882.

ACC : B2, lettre du 22 mai 1895.

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Les juifs de passage en 1909-1913 amènent une misère aussi grande. Ils sont souvent jeunes, la moitié d'entre eux ont entre 20 et 29 ans. Le plus jeune passager seul a 14 ans. Quelques vieillards font partie de ces infortunés: un septuagénaire de Jérusalem et un octogénaire de Russie, ainsi que des couples accompagnés d'enfants. Quelques-uns, malades ou infirmes, présentent un état de santé déficient. Intégrés dans la Nation, les juifs français de la fin du XIXe siècle posent un regard curieux puis méfiant sur leurs coreligionnaires qui se situent encore à l'extérieur de la Nation: les immigrés. Mais la crainte de l'étranger s'accompagne de la peur du misérable. Le grand rabbin Lipman lui-même manifeste une certaine réticence à accueillir des réfugiés russes, victimes des pogromes. A la circulaire de l'Alliance Israélite Universelle qui enquête, en 1882, il répond: «Nous n'appelons pas les réfugiés» 85. La communauté roubaisienne ne s'empresse pas davantage pour satisfaire la demande des responsables de l'Alliance: «Il est impossible dans la circonstance présente, malgré notre désir charitable de souscrire à un placement de réfugiés» écrit son président86. Le comportement pour le moins malhonnête de quelques juifs de passage renforce la méfiance des responsables communautaires. Quant à la communauté valenciennoise, elle redoute le réveil de vieilles animosités en agissant trop ouvertement en faveur des juifs russes: « Il Y aurait selon nous un grave inconvénient à donner trop de publicité à des faits de cette nature; ces faits sont sans doute universellement blâmés en France mais leur révélation en province par voie de la presse n'en amènerait pas moins dans certains esprits des dispositions ou plutôt des préventions auxquelles il vaut mieux ne pas donner naissance» 87. Les juifs valenciennois pratiquent donc une charité discrète et préfèrent cotiser à des œuvres plutôt que de devoir prendre en charge des personnes embarrassantes. Les membres du comité de bienfaisance de Lille, quant à eux, s'efforcent d'écourter le séjour des indigents dans leur ville: « ... trois cinquièmes de ces indigents (nos livres le constatent) sont conduits directement à la gare, où par nos soins, outre un secours en espèces, ils reçoivent un billet de chemin de fer. Ce système présente le grand avantage de ne pas leur permettre, précisément, de s'attarder en notre ville, et surtout de contrarier les plans de ceux d'entre eux qui ont l'intention de quémander à domicile» 88. Cette requête vise plutôt à ordonner la charité pour la rendre plus efficace. Plus grande encore est la méfiance, en 1914, lorsque le représentant de l'Alliance Israélite Universelle pour la ville de Lille explique à son collègue valenciennois qu'une prudence

85

Id. lettre du 24 octobre 1882. 86 Id. 87 Archives AID: XXIX B 265, lettre du président du comité de l'Alliance à Valenciennes, le 12 juin 1881. Il évoque les pogromes. 88 ACIP : ICC 42, lettre circulaire du comité de bienfaisance de la communauté de Lille à tous ses membres, le er 1 janvier 1894.

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s'impose vis-à-vis des ouvriers juifs d'Algérie, misérables et susceptibles d'apporter la tuberculose89. Mais tout ceci n'est que réticence à entretenir la pauvreté, méfiance à l'égard du misérable. Ce n'est pas de la xénophobie. En revanche, l'attitude d'un membre de la communauté lilloise, malchanceux lors d'élections consistoriales, est vraiment xénophobe. Il s'en prend clairement aux étrangers qu'il associe aux faillis et aux repris de justice90 : « La plupart de ceux qui ont fait campagne contre mon nom ou sont étrangers ou se sont fait réintégrer Français à l'âge de 45 ans alors où tout service militaire n'était plus à craindre. Je crois pouvoir vous signaler que ces électeurs actuels habitent le Nord depuis 20 ans environ... »91. Il met en doute l'honnêteté des étrangers et leur fidélité à l'égard de la France. Dans le contexte d'une affaire Dreyfus à peine terminée, le reproche est nettement diffamatoire. Toutefois, il faut reconnaître que cette xénophobie n'est le fait que d'un candidat malheureux à des élections internes à la communauté. L'intégration dans la société implique de s'y fondre et de ne pas se faire remarquer comme le font les étrangers ou les pauvres. Et dans le contexte de la fin du XIXe siècle, le juif ne doit plus être présenté comme étranger.

89 Archives AID: XII B 145, Lille, liasse 1907-1914, lettre du 23 mars 1914. 90 ADN: 7 V 51, lettre du 4 novembre 1900. 91AN : F / 19 / 11048, lettre au préfet du Nord, le 17 décembre 1900.

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Chapitre

deux

Migrations familiales et croissance des judaïcités

Dans la première moitié du XIXe siècle, la partie septentrionale de la France devient une région de convergence des flux migratoires des juifs. Sous la Révolution, la concentration des troupes près d'une frontière menacée explique ce mouvement convergent, puis le développement économique et l'essor urbain du milieu du siècle attirent des familles vivant du commerce. Ces déplacements touchent souvent des célibataires, essentiellement des hommes car les femmes vivent rarement de leurs propres ressources, mais ils concernent aussi des familles qui, pour la plupart, sont constituées des parents et des enfants ainsi que de branches latérales. Sauf quelques exceptions, ces familles viennent rarement des lointaines régions d'Europe orientale.

I. Migrations proches et familiales
1.1. Le nord: centre de convergence migratoire, début du XIXe siècle A partir des listes du dénombrement de 1810 et des actes d'état civil, le lieu de naissance de 348 personnes a pu être déterminé pour la période révolutionnaire et impériale. Nés dans le Nord /Pas-de-Calais 127 Nés en France (limites actuelles) 117 Nés à l'étranger 104 Total 348

Les 127 personnes natives du Nord/Pas-de-Calais sont toutes des enfants (un tiers de la population), aucun adulte n'est originaire de la région. D'après les listes de 1810, le plus âgé est Joseph Simon Gaffre, un Lillois de 14 ans et demi, né à Dunkerque en septembre 1795. Parmi les 117 personnes nées dans les autres régions de France, 52 sont des Alsaciens et 39 sont des Lorrains: la misère et les émeutes antisémites qui éclatent dans ces provinces lors des premiers mois de la Révolution expliquent ces départs 1. Les autres ont vu le jour en Champagne (Reims, Vitry), dans le sud (Carpentras, Marseille) ou à Paris (14 personnes), Lyon, Besançon, Amiens. Quant aux juifs d'origine étrangère, ils sont issus de deux grandes régions: d'une part, un triangle constitué de la Hollande-Angleterre-Belgique et, d'autre part, l'Allemagne; très rarement ils sont nés en Pologne ou en Europe orientale. Les communautés qui se forment dans le nord au tournant des XVIIIe et XIXe siècles appartiennent donc au monde ashkénaze par leur origine alsacienne ou lorraine, allemande et même
I

Voir Reuss H. : Quelques documents nouveaux sur l'antisémitisme dans le Bas-Rhin de 1794 à 1799, Revue

dans le Bas-Rhin pendant la Révolution des Etudes Juives, n° 59, 1910, pp. 248-276 et L'antisémitisme (1790-1793), Revue des Etudes Juives, n° 68, 1914, pp. 246-263 ; Szajkowski Z. : Les troubles antijuifs en Alsace pendant la Révolution, Zion, n° 20, 1955, pp. 82-102, en hébreu.

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