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Les contradictions de la globalisation éditoriale

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Le commerce du livre est avant tout une affaire de territoires : aires linguistiques, territoires géographiques de distribution, frontières nationales circonscrivant des espaces juridiques et des politiques publiques, territoires imaginaires associant des identités à des lieux. Loin d'ouvrir un espace de circulation libre, la mondialisation consiste en une lutte pour la redéfinition des territoires de distribution des produits culturels. Elle s'est manifestée, dans le domaine du livre, par une recomposition de l'espace éditorial mondial à la suite de la chute du Mur de Berlin et de la fin des dictatures militaires dans les pays hispanophones, ainsi que par une forte intensification de la circulation transnationale des livres. Ces évolutions ne sont pas réductibles au processus de concentration, à travers lequel on analyse habituellement les transformations du marché du livre. Elles dessinent une nouvelle configuration des relations spatiales structurant ce marché mondialisé. Ce volume constitue une première tentative d'appréhender les effets de la mondialisation sur le marché du livre à partir d'études empiriques. Il croise les regards de plusieurs disciplines et spécialités : les sociologues de l'édition et de la traduction, les historiens du livre et les traductologues. Les échelles d'observation varient des mouvements des grands groupes aux stratégies collectives et individuelles des petits éditeurs indépendants, des enjeux géopolitiques à leur représentation dans les polémiques ou dans la production livresque, de l'évolution des pratiques et des représentations de la coédition à l'étude d'un projet de collection transnationale, des flux de traduction entre pays à l'analyse textuelle des traductions en circulation.
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Les contradictions de la globalisation éditoriale

Gisèle Sapiro

© Nouveau Monde éditions, 2009 © André Schiffrin pour son texte

24, rue des Grands-Augustins 75006 Paris

9782847363920

Gisèle Sapiro

INTRODUCTION

Les transformations récentes qui affectent la chaîne de production du livre sont souvent analysées sous l’angle du processus de rationalisation et de concentration qui a entraîné l’accélération du cercle des fusions-acquisitions ces dernières années. Curieusement, on s’est moins penché sur les modifications subies par la configuration des relations spatiales qui structure l’espace de la production éditoriale. Or le commerce du livre est avant tout une affaire de territoires qui déterminent les modes de circulation : aires linguistiques, territoires géographiques de distribution, frontières nationales qui circonscrivent des espaces juridiques et des politiques publiques, territoires imaginaires qui associent des identités à des lieux et dessinent un horizon d’attente. La définition des frontières constitue un enjeu de lutte entre ces espaces et en leur sein. Ce qu’on désigne sous le vocable de mondialisation s’est manifesté, dans le commerce du livre, par une recomposition de l’espace éditorial international, à la suite notamment de la chute du mur de Berlin et de la fin des régimes dictatoriaux en Espagne et en Amérique latine ainsi que par une forte intensification de la circulation transnationale des livres. Ces phénomènes ne sont pas réductibles au processus de rationalisation.

Le terme de mondialisation ou celui de globalisation, importé de l’anglais, est, à l’instar du concept de développement qu’il est venu remplacer, fréquemment employé par ses promoteurs comme par ses adversaires, pour désigner un phénomène ou un processus homogène, linéaire, touchant tous les secteurs, entraînant l’hybridation des cultures pour les uns, la standardisation pour les autres. Ces discours, qui s’étayent rarement sur des analyses empiriques, occultent trois questions essentielles : l’inscription des évolutions actuelles dans un processus pluriséculaire de formation d’une économie-monde qui remonte au XVIIe siècle et qui a progressivement intégré un nombre croissant de régions 1 ; la configuration des relations spatiales inégales qui placent certains pays au centre du système et d’autres à la périphérie 2 ; les logiques spécifiques à divers univers sociaux, en particulier les univers de production culturelle, qui, bien qu’encastrés dans le système des relations économiques et politiques, ont leurs règles et leurs hiérarchies propres 3.

Le marché du livre constitue aujourd’hui un vecteur majeur des échanges culturels internationaux. La « globalisation » est souvent présentée comme un processus appelé à favoriser les échanges interculturels, le « métissage », l’« hybridation » et la revalorisation des cultures locales ou minoritaires, marginalisées par les États-nations. Sans contester l’intérêt d’un tel objectif, les analyses concrètes de ce processus invitent à nuancer et à relativiser la vision enchantée d’un monde sans frontières ni hiérarchies symboliques. Contre l’approche culturaliste, il faut rappeler que ces échanges s’insèrent dans des rapports de force inégaux entre cultures, sur les plans politique, économique et/ou culturel, rapports de force qu’il faut étudier pour comprendre les modalités de circulation transnationale du livre. Il appert ainsi que les livres circulent surtout du centre vers la périphérie.

Si l’internationalisation du marché du livre n’est pas un phénomène nouveau, elle a subi une accélération depuis les années 1980. Cette évolution n’est pas, on l’a dit, une simple conséquence du processus de rationalisation et d’enjeux économiques comme la quête de nouveaux marchés. Contre l’approche économiste, il faut rappeler, avec Pierre Bourdieu, que le marché des biens culturels possède des critères de hiérarchisation et une économie qui lui sont propres. Objets de patrimonialisation, les biens culturels présentent des caractéristiques spécifiques du point de vue des modalités de leur production comme de leur circulation et de leur appropriation, qui obéissent à une triple logique économique, politique et culturelle, dont l’agencement est variable. En témoignent les protestations en défense de l’exception culturelle suscitées, à la fin des années 1980, par les négociations du GATT au cours du cycle de l’Uruguay au sujet du projet de libéralisation du commerce des services, catégorie dans laquelle se rangent les biens culturels, et qui ont donné lieu à des prises de position nationales et internationales, notamment de l’Unesco, qui a promu le principe de la diversité culturelle adopté en 2001.

Au sein de la production culturelle, le livre présente également des spécificités : support qui a connu un processus d’industrialisation précoce grâce aux moyens de reproduction technique, sans que ceux-ci affectent la valeur symbolique de son contenu immatériel 4 , à la différence des œuvres d’art 5, il demeure partiellement régi par un mode de production artisanal 6, à la différence du disque ou du cinéma, dont le processus d’industrialisation est beaucoup plus avancé 7. Son antériorité et son haut prestige symbolique comme support de la culture lettrée et comme instrument de transmission du savoir en a fait un objet de politiques publiques bien avant d’autres industries culturelles comme le cinéma ou la musique 8.

En outre, à la différence d’autres biens culturels comme la musique, la danse ou les arts plastiques, la circulation des livres entre aires linguistiques est limitée par la barrière de la langue. La médiation de la traduction implique un coût économique supplémentaire, mais aussi des compétences linguistiques et culturelles dont l’offre et le degré de spécialisation peuvent varier selon les conjonctures socio-historiques, des pratiques et des normes plus ou moins codifiées selon les cultures : autant de variables justiciables d’une approche sociologique, historique et textuelle.

Enfin, à rebours des visions culturaliste et économiste, le processus de constitution d’un marché des biens culturels à l’échelle mondiale n’est ni linéaire ni homogène dans les différents secteurs de la production des biens culturels, ni même dans différents secteurs du marché du livre. Il a commencé dans le marché de l’art après la Seconde Guerre mondiale 9, tandis que dans le domaine du livre, si l’on peut parler d’internationalisation à partir du milieu du XIXe siècle, ce n’est que depuis les années 1980 qu’on observe la formation d’un marché mondial du livre, dans lequel les marchés nationaux, en forte croissance, se trouvent progressivement encastrés.

Le développement de l’édition en langue vernaculaire à partir du XVIIe siècle a permis l’émergence de marchés du livre régionaux, qui se consolident à partir du début du XIXe siècle avec l’industrialisation de la production de l’imprimé, le développement des moyens de transport, la construction des identités nationales et l’alphabétisation 10. La nationalisation de ces marchés et l’accès à la lecture de nouvelles classes sociales non formées aux langues étrangères suscitent un essor des pratiques de traduction, qui devient le principal mode de circulation transnationale des livres à partir de 1850, et à l’élaboration de règles internationales (la Convention de 1886 sur le droit d’auteur). L’émergence d’un marché international entraîne l’apparition d’une catégorie d’agents spécialisés au sein des maisons d’édition (traducteurs, directeurs de collections de littératures étrangères) et de l’État (politique du livre à l’étranger, instituts culturels). Freiné par la Seconde Guerre mondiale, ce marché va connaître un fort développement à partir des années 1960, dont témoigne la multiplication, depuis les années 1980, de lieux spécifiques dédiés aux échanges (salons et foires internationales du livre), la spécialisation et la professionnalisation des agents de l’intermédiation (agents littéraires, services de droits étrangers, traducteurs), la mise en place de politiques publiques d’aide à la traduction, la constitution de groupes d’édition internationaux comme Bertelsmann et Rizzoli11.

Ce processus n’est pas uniforme mais relève de logiques diverses, qui peuvent entraîner un certain nombre de contradictions. Certaines ne lui sont pas propres mais dépendent du processus de rationalisation. Toutefois, même ces dernières revêtent des formes spatiales spécifiques. C’est le cas des délocalisations de la fabrication vers la périphérie pour en réduire les coûts, facilitées par les moyens de communication électroniques, et qui affaiblissent la « cohérence structurée » des régions centrales 12. C’est aussi le cas de la concentration de la production et de la distribution grâce à la mécanisation et à la rationalisation des modes de gestion, qui conduit à un écart croissant entre une production de plus en plus importante et une offre de plus en plus réduite (phénomène des livres mort-nés) dans les points de vente et de plus en plus inégalement répartie géographiquement 13. La surproduction va aussi de pair avec la baisse des tirages 14 : ce phénomène s’observe de manière accrue pour les traductions de livres de « belles-lettres » (en particulier pour les œuvres et les genres réputés difficiles comme la poésie et le théâtre) et de sciences humaines. C’est le cas enfin de la tendance à la diversification des produits pour la conquête de nouveaux marchés vs la tendance à la standardisation de produits culturels destinés à toucher les publics les plus divers appartenant à des cultures différentes. Il s’observe sur le marché mondial de l’édition avec d’un côté la production de best-sellers mondiaux, de l’autre la diversification des langues dont on traduit. La croissance conduit, en effet, les maisons d’édition à se diversifier, ce qui brouille leur identité fondée sur un catalogue renfermant un héritage et un capital symbolique 15. Ce processus s’accompagne d’une indifférenciation relative de la production. La concurrence qui se jouait autour du capital symbolique est de plus en plus régie par des enjeux économiques. En outre, la rentabilité du capital symbolique sur le long terme en fait un objet de spéculation par le rachat de fonds 16, qui accentue le brouillage de ces identités. Mais surtout, la rationalisation économique incite à abandonner l’objectif de découverte de nouveaux auteurs et l’investissement à long terme sur des auteurs à la faveur d’un calcul de rentabilité à court terme, voire d’une recherche de profit titre par titre, qui remplace la traditionnelle « péréquation » entre livres à rotation rapide et livres à rotation lente 17. De manière corrélative, le marché tend à se segmenter entre grands éditeurs généralistes et petits éditeurs plus ou moins spécialisés (ce qu’on appelle les « niches »), selon le modèle de « l’oligopole à frange 18 » – concentration autour de quelques structures d’un côté, forte dispersion de l’autre – qui caractérise les marchés très compétitifs : du point de vue de la circulation transnationale du livre, on constate d’un côté une concentration des traductions de l’anglais dans les grandes structures éditoriales, de l’autre la spécialisation de petits éditeurs dans certaines langues, qui favorise une diversification des échanges 19.

Mais cette contradiction entre la concentration croissante des traductions autour de la langue anglaise d’un côté, la diversification des échanges de l’autre, résulte aussi des luttes et des rapports de force géopolitiques (chute du mur de Berlin, expansion de l’impérialisme américain 20) et socioculturels (mot d’ordre de la mondialisation, mouvement antimondialisation, altermondialisme 21, défense de l’exception culturelle et/ou de la diversité culturelle 22).

Spécifique à la configuration des relations spatiales est aussi la tendance à l’universalisation qu’implique la constitution d’un marché mondialisé et la tendance opposée à l’affirmation des spécificités identitaires, locales ou régionales, contradictions qui rappellent l’histoire de la construction des identités nationales 23. Comme l’explique David Harvey :

La rente de monopole est une forme contradictoire. En la poursuivant, le capital mondial doit valoriser des initiatives locales distinctives (et, à certains égards, plus l’initiative est distinctive, mieux c’est). Ce qui entraîne également une valorisation de l’unique, de l’authentique, du particulier, de l’original, et de toutes les dimensions de la vie sociale incompatibles avec l’homogénéité présupposée par la production de marchandises24.

Sur le plan géographique, loin d’ouvrir un espace de circulation libre, « l’open market », la mondialisation consiste en une lutte pour la redéfinition des territoires de distribution des produits industriels, entre les différents centres et entre le centre et la périphérie. Dans le domaine du livre, elle s’observe aussi bien entre les aires linguistiques, dans la concurrence entre puissances exportatrices (les anciens pays communistes, autrefois sous domination soviétique, ont été le lieu d’une âpre lutte de concurrence entre les éditeurs américains, allemands et français), qu’en leur sein, entre la Grande-Bretagne et les États-Unis qui tentent de pénétrer les anciennes colonies britanniques que les éditeurs anglais considèrent encore comme leur territoire, entre l’Espagne et les pays d’Amérique latine, entre la France et les autres pays francophones, entre l’Allemagne et les pays germanophones. Sans souscrire à son fonctionnalisme ni au réductionnisme économique, cette dynamique se prête assez bien au modèle d’analyse proposé par David Harvey : l’expansion du commerce extérieur et le déplacement géographique des surplus du capital et de forces du travail visant à préserver l’équilibre et la cohérence structurée des alliances régionales porte en germe la destruction de cette cohérence en favorisant, dans certains cas, la formation de nouvelles alliances régionales en quête d’un « spatial fix », qui entreront en concurrence avec la métropole, l’exemple emblématique étant les États-Unis par rapport à l’Angleterre 25. Ce modèle est en effet assez souple pour pouvoir s’articuler à une analyse sociologique à laquelle l’auteur invite lui-même, à condition de réintroduire le rôle des acteurs historiques et les intérêts spécifiques qu’ils investissent dans leurs pratiques, selon leurs espaces de référence.

À ces tendances contradictoires qui structurent globalement le marché du livre s’ajoutent en effet, pour chaque secteur, des logiques qui lui sont propres. Dans certains domaines, comme la littérature ou les sciences humaines et sociales, un espace d’échanges internationaux et des formes d’universalisation existaient avant le processus d’unification du marché, obéissant à des logiques relativement autonomes des enjeux économiques et politiques 26. Ces formes d’échanges ou d’universalisation sont à différencier de la production de best-sellers mondialisés. On retrouve ainsi au niveau international l’opposition décrite par Pierre Bourdieu entre un circuit de grande production régi par la logique marchande et un circuit de production restreinte, ayant sa logique propre, ses règles, et ses principes de reconnaissance symbolique, qui sont relativement autonomes des contraintes économiques et politiques : c’est le cas du champ littéraire et des champs scientifiques.

La question qui se pose est donc de savoir comment ces enjeux et tendances contradictoires se retraduisent dans des contraintes qui orientent les stratégies des agents : grands groupes, éditeurs, politiques publiques, agents littéraires, traducteurs, etc., quels effets elles ont en pratique sur la circulation des livres et quelles en sont les conséquences sur la production éditoriale.


Issu, en partie, d’un colloque qui s’est tenu à Paris, à l’EHESS et à l’Iresco, du 23 au 25 mars 2006 27, ce volume constitue une première tentative d’appréhender les effets de la mondialisation sur le marché du livre à partir d’études empiriques 28. Il croise les regards de plusieurs disciplines et spécialités : les historiens du livre, qui commencent à élaborer une approche « globale » de l’édition 29, les sociologues de l’édition, domaine qui connaît un développement depuis une dizaine d’années 30, avec un intérêt nouveau pour les traductions 31, les traductologues qui, avec l’émergence d’une sociologie de la traduction 32, appréhendent de plus en plus la traduction comme pratique sociale 33. Les échelles d’observation varient des mouvements des grands groupes aux stratégies collectives et individuelles des petits éditeurs indépendants, des enjeux géopolitiques à leur représentation dans les polémiques ou dans la production livresque, de l’évolution des pratiques et des représentations de la coédition à l’étude d’un projet de collection transnationale, des flux de traduction entre pays à l’analyse textuelle des traductions en circulation.

L’ouvrage est divisé en trois parties. La première est centrée sur les effets de la mondialisation sur la structure du marché international de l’édition. L’accélération du processus d’unification d’un marché éditorial mondial tient en bonne partie aux stratégies de concentration et d’internationalisation des grands groupes, devenus des multinationales, et entre lesquels la concurrence s’est intensifiée dans les deux dernières décennies, comme l’analyse Jean-Yves Mollier. Cette structuration d’un marché international induit, en retour, une série de contraintes pour les acteurs, qui développent des stratégies d’ajustement ou de résistance face à ce processus. Les stratégies d’ajustement peuvent être illustrées par le développement des pratiques de coéditions internationales. Hélène Buzelin montre, à travers les usages très différents faits de cette notion d’une aire linguistique à l’autre ou d’un pays à l’autre, combien les transformations du monde éditorial se jouent aussi bien dans la configuration des relations spatiales que dans les territoires de l’imaginaire, encore très fortement marqués par les traditions nationales. André Schiffrin nous a aimablement autorisée à publier ici des extraits de son livre The Business of Books. Ces extraits, présentés et traduits par Camille Joseph, concernent deux secteurs, l’édition de livres politiques et les presses universitaires, au sein desquels l’auteur de L’Édition sans éditeurs observe des changements dus à l’emprise croissante de la logique marchande 34. Gustavo Sorá propose une réflexion sur la reconfiguration de l’édition de sciences sociales en Amérique latine, à travers laquelle il soulève un nouveau paradoxe de la mondialisation: celui d’un « monde en expansion qui se réduit ». L’entrée en force des grands groupes espagnols a en effet fragmenté et réduit la circulation des livres au sein du continent. Les résistances prennent des formes diverses. La plus classique consiste dans la défense des valeurs « pures » de l’authenticité et d’une « esthétique de la particularité culturelle », qui est toutefois susceptible, comme le souligne David Harvey 35, de basculer dans une politique identitaire locale, régionaliste, ou nationaliste conservatrice, voire néofasciste. Mais le monde éditorial constitue aussi un des lieux d’expérimentation d’une autre forme de mondialisation, comme l’illustre la formation de pôles de résistance contre le poids accru des logiques économiques dans les échanges culturels internationaux et les inégalités entre zones géographiques, en particulier entre Nord et Sud. Luc Pinhas montre que les expériences les plus innovantes pour la promotion de la « bibliodiversité » et l’essor du livre dans le Sud sont dues à des initiatives privées, rassemblant des acteurs professionnels, comme Afrilivres, l’Association internationale des libraires francophones et l’Alliance des éditeurs indépendants, ainsi qu’à des militants de l’altermondialisation, plutôt qu’à la Francophonie institutionnelle qui, tout en ayant fait de la diversité culturelle un de ses thèmes de prédilection, n’a pas véritablement remis en cause le modèle éditorial colonial.

Les stratégies individuelles et collectives des éditeurs face à la globalisation éditoriale sont abordées dans la deuxième partie. La nouvelle floraison, au cours des années 1990, de petits éditeurs indépendants qui se spécialisent dans le livre politique et les essais critiques est une des formes que prend l’opposition au processus de rationalisation et de commercialisation de l’édition. Sophie Noël brosse un tableau d’ensemble de ces petits éditeurs en France, des valeurs et des pratiques vocationnelles d’engagement et de désintéressement qu’ils opposent à la loi de la croissance et du profit. La comparaison que fait Camille Joseph du rapport à l’étranger d’un éditeur engagé dans la cause tiers-mondiste, Maspero, et des éditions de La Découverte qui lui ont succédé soulève la question de la transmission de l’héritage intellectuel dans un espace en transformation et de l’articulation entre enjeux politiques, culturels et économiques. Ces questions se posent également, comme le montre Hervé Serry, pour les éditions du Seuil, qui lancent à la fin des années 1980 la collection « Faire l’Europe » en partenariat avec des éditeurs italien, allemand et espagnol. Paradoxalement, au moment où l’Union européenne est en train de naître, cette tentative de créer un nouveau territoire de l’imaginaire en l’ancrant dans une histoire commune se heurte plus que jamais aux traditions nationales qui imprègnent aussi bien les représentations que les pratiques professionnelles. En tant qu’avant-garde politique, le mouvement féministe se voulait d’emblée international, favorisant la circulation de la production éditoriale qui lui était identifié. Les éditions Des Femmes, étudiées par Fanny Mazzone, ont développé très tôt une politique de traduction, qui a constitué pour cette maison un mode d’accumulation de capital militant, lequel a assuré, en retour, sa position sur la scène féministe internationale en tant que représentante du « French Feminism », au prix d’un malentendu caractéristique de la réception transnationale des idées 36. Par ailleurs, la reproduction des rapports centre-périphérie à l’occasion des International Feminist Bookfairs qui se sont tenues entre 1984 et 1994, illustre les contradictions entre la volonté politique et le poids de déterminations géopolitiques et socioculturelles. Le cas de l’éditeur canadien Hurtubise HMH, analysé par Martin Doré, révèle une stratégie de subversion plus réussie des hiérarchies entre centre-périphérie au sein de l’espace francophone, à travers notamment les échanges avec l’Afrique.

La dernière partie est plus spécifiquement consacrée à la traduction comme vecteur majeur des échanges culturels internationaux dans le secteur du livre. Les flux de traduction expriment les rapports de force au sein du marché mondial du livre, de plus en plus dominé par la langue anglaise. Ces relations asymétriques forment un système analysé par Johan Heilbron dans un article fondateur de la sociologie de la traduction, et qui paraît pour la première fois en français dans ce volume, sous une forme remaniée 37. L’article de Gisèle Sapiro tente de repérer les enjeux et contraintes qui pèsent sur la circulation transnationale du livre, et la façon dont ils sont retraduits par les acteurs : la traduction constitue ainsi pour certains une pratique concrète de défense de la diversité culturelle face à la menace de standardisation et à la domination croissante de l’anglais. Les types de contraintes, économiques, politiques, culturelles, qui pèsent sur les politiques éditoriales en matière de sélection des nouveaux titres à traduire, le rôle des intermédiaires politiques (attachés culturels, chargés du livre, instituts de traduction), économiques (éditeurs, agents littéraires), et culturels (traducteurs, écrivains, critiques, universitaires), sont ensuite appréhendés à travers des études de cas. À partir d’une analyse des fictions romanesques américaines du XIXe siècle traduites en français, Jean-Marc Gouanvic examine les pratiques de réédition des classiques. Constatant la propension à rééditer des traductions fort anciennes, il s’interroge sur la contradiction entre le discours de valorisation symbolique de l’édition de ce type de littérature et des pratiques éditoriales qui semblent avant tout orientées par la quête de rentabilité économique. L’examen de l’évolution des traductions du français au Brésil, menée par Marta Pragana Dantas, pour la période 1984 à 2002 montre le relatif déclin de la position du français sur le marché mondial du livre face à la domination de l’anglais. Si la période est marquée par de fortes variations conjoncturelles dues à des facteurs sociopolitiques (transition démocratique), économiques (plan économique de Fernando Collor, plan Real) et culturels (boom de la littérature érotique et pornographique après la suppression de la censure), des tendances plus durables se dégagent, qui reflètent les tendances du marché international avec, notamment, l’apparition d’un marché spécialisé du livre pour la jeunesse et l’augmentation de la part des ouvrages à rotation rapide. À travers le cas de la Pologne, qui présente certaines convergences avec la Russie 38, Elżbieta Skibińska étudie les effets de la mondialisation sur le marché du livre dans les pays d’Europe de l’Est après 1989, marqués par le passage brutal d’une organisation professionnelle étroitement contrôlée par le pouvoir politique à une économie libérale, qui entraîne une hausse très significative du nombre de traductions et une transformation de l’offre, avec l’introduction massive de livres religieux, de livres pratiques et de littérature populaire à côté de l’édition « haut de gamme ». Dans cet espace en restructuration, la traduction est, pour les nouvelles entreprises éditoriales, un moyen d’accumuler aussi bien du capital économique que du capital symbolique. Après une période de « rattrapage », un processus de « normalisation » semble se mettre en place. Si la chute du Mur a entraîné la hausse des flux de traduction de l’Est vers l’Ouest, cela a été le contraire en sens inverse, comme le montre Ioana Popa, qui propose une analyse des transformations de l’espace de réception des littératures d’Europe de l’Est en France de 1970 à 2000. Fortement politisée, cette réception se diversifie à partir des années 1980 avec l’arrivée de nouveaux entrants dans le champ éditorial, qui se spécialisent dans les langues périphériques. Mais cette dynamique, portée notamment par l’intérêt pour les enjeux politiques et le transfert d’écrits clandestins, est interrompue par la chute du Mur, qui a modifié la configuration des relations géopolitiques au profit du rapport de force économique.

Première tentative de construire un objet très vaste et complexe, cet ouvrage est loin de couvrir tous les chantiers qu’ouvre cette approche des effets de la mondialisation sur le marché du livre. Outre les nombreuses zones géographiques qui restent à explorer, en premier lieu l’Asie de l’Est – où l’édition est en plein essor –, la question cruciale de la distribution, qui détermine de plus en plus la chaîne du livre et qui constitue un point nodal de l’articulation entre rationalisation et rapports de force spatiaux, mériterait une enquête de grande ampleur à l’échelle mondiale. Sans verser dans un technodéterminisme qui élude la nature sociale des pratiques 39, se pose parallèlement la question de la façon dont les usages des nouvelles technologies modifient les conditions et les enjeux de la circulation transnationale du livre et de l’écrit, des moyens de promotion, diffusion et distribution au support même (livre électronique, e-book), en passant par les expériences d’un support multimédia – notamment dans les secteurs des encyclopédies et dictionnaires, livres d’art et jeux et, dans une moindre mesure, des sciences (où cela s’observe surtout pour les revues) 40. L’intensification des échanges internationaux soulève aussi le problème de l’harmonisation des principes régissant la propriété intellectuelle. L’Accord sur les aspects des droits de propriété intellectuelle touchant au commerce (ADPIC ou TRIPS en anglais), signé en 1994 dans le cadre de l’Organisation mondiale du commerce (GATT-OMC) 41, a adopté la convention de Berne sur la protection de la propriété littéraire et artistique, à l’exception des dispositions relatives aux droits moraux, en particulier son caractère inaliénable, qui distingue le droit d’auteur français de la législation anglo-américaine sur le copyright. Or le caractère cessible du droit moral contribue à faire des livres des marchandises comme les autres, selon la conception qui prévaut dans la loi sur le copyright. Les conséquences de cet accord sur la circulation transnationale des livres restent à étudier. Tout comme les nouvelles mesures prises en matière de protection de la propriété intellectuelle sur Internet (la directive européenne de 2001 sur l’harmonisation de certains aspects du droit d’auteur et des droits voisins, la loi DAVDSI en France), qui, bien que les débats se soient focalisés sur la musique, ont également des répercussions dans le domaine du livre. De manière générale, le rôle des politiques publiques dans le domaine du livre est révélateur des formes de participation des États et des instances supraétatiques (comme l’Unesco ou l’Union européenne) à la lutte autour de la reconfiguration des rapports de force constitutifs de l’espace éditorial à l’échelle mondiale : l’Unesco a ainsi publié une étude sur la politique nationale du livre pour servir de guide aux pays du Sud et créé un organisme intergouvernemental, le Centre régional pour la promotion du livre en Amérique latine (Cerlac), qui a aidé à la mise en place de politiques publiques dans nombre de pays de la région 42. Enfin, dans cet «ordre du livre 43 » mondialisé, les nouvelles formes de « contrôle de la parole », pour reprendre le titre d’un livre d’André Schiffrin 44, nécessiteraient également une enquête de grande envergure. Mais l’étude de ces transformations doit reposer sur une connaissance approfondie des modes de fonctionnement de cet univers, qui explique à la fois les formes spécifiques qu’y prend la résistance à la rationalisation et à la mondialisation que les innovations dont il est le terrain. C’est à une telle connaissance que cet ouvrage entend apporter une contribution.

PREMIÈRE PARTIE

MUTATIONS DU MARCHÉ DU LIVRE

Jean-Yves Mollier

LES STRATÉGIES DES GROUPES DE COMMUNICATION À L’ORÉE DU XXIe SIÈCLE

Prix Nobel d’économie en 1982, l’Américain George Joseph Stigler définissait alors la structure du marché du livre, dans les pays les plus évolués, comme celle d’un « oligopole à frange concurrentielle 45 ». Par cette image qui semble, dans sa traduction en français de l’Inverted Umbrella, vouloir esthétiser les rapports de domination économique, le chef de file de l’économie de la régulation entendait justifier le phénomène dérangeant de l’oligopole qui caractérise un marché de concurrence imparfaite. À sa suite, Bénédicte Reynaud devait appliquer son observation au marché français de l’édition. Sa thèse d’économie, soutenue en 1981, sous le titre L’Évolution de la structure de la branche d’édition de livres en France46, résumée l’année suivante dans un article de la Revue d’économie industrielle, allait fixer pour longtemps le cadre conceptuel permettant de penser la concentration à l’œuvre dans ce secteur depuis un certain nombre d’années47.

Puisqu’on assistait, tant aux États-Unis que dans la vieille Europe, à un formidable mouvement de Monopoly industriel, il convenait d’interdire aux marxistes de stigmatiser le stade monopolistique d’évolution du capitalisme en leur opposant l’objectivité de l’observation scientifique 48. Considérant qu’effectivement les acteurs du marché unissaient leurs efforts avec ceux des décideurs politiques pour obtenir une régulation favorable à leurs intérêts, George Stigler permettait de penser le coup de foudre qui avait frappé l’édition française lorsque avait retenti, le 14 décembre 1980, le cri de victoire de Jean-Luc Lagardère qui venait de racheter 41 % des actions de la Librairie Hachette 49. Comme au même moment, le groupe Havas, via sa filiale CEP-Communication, entamait sa marche en avant pour devenir, à la fin de la décennie, le numéro un de l’édition française sous le nom du Groupe de la Cité, la holding financière constituée en partenariat avec les Presses de la Cité 50, tous les ingrédients semblaient réunis pour placer le marché du livre français sous la coupe de deux géants industriels, le groupe Matra d’un côté, la Compagnie générale d’électricité de l’autre 51. L’un et l’autre s’intéressaient de très près à l’information et à la communication, Matra possédant la station de radio Europe 1 et s’installant à parité dans le groupe Hachette-Filipacchi Media, tandis que l’agence Havas dominait le monde des dépêches et de l’affichage.

Aux États-Unis, un pas supplémentaire allait être franchi dans cette décennie 1980 qui voit les entreprises industrielles ayant investi dans l’édition se désengager et revendre leurs participations à des groupes de communication pour qui le livre doit désormais dégager des bénéfices comparables à ceux obtenus dans les secteurs les plus rentables de l’économie. Ce tournant conduit alors André Schiffrin à claquer la porte de la maison Pantheon Books, elle-même intégrée à Random House, revendue par RCA à Samuel I. Newhouse, un milliardaire qui avait fait fortune dans la presse, la radio et la télévision 52. En partant, en 1990, de son bureau d’où il avait dirigé l’édition littéraire new-yorkaise pendant trente ans, André Schiffrin semblait annoncer la fin d’un monde et l’intrusion, dans l’univers des lettres, d’une logique financière qui, bien plus encore que les stratégies industrielles conquérantes des années 1960-1980, allait modifier la nature profonde de l’édition de livres dans le monde. Comme le mouvement semblait identique en Grande-Bretagne et aux Pays-Bas, avec l’apparition de Pearson, Reed Elsevier ou Wolters Kluwer, en Italie où la famille Mondadori allait voir sa maison absorbée par le cavaliere Berlusconi et en France avec la transformation prochaine de la Compagnie générale des eaux en Vivendi puis Vivendi Universal 53, on pouvait penser que plus rien n’arrêterait cette lame de fond. Telle était d’ailleurs l’opinion d’André Schiffrin quand il rédigeait L’Édition sans éditeurs, publiée à Paris à l’occasion du Salon du livre de mars 1999.

Toutefois, l’annonce du mariage entre AOL, premier fournisseur d’accès à Internet, et Time Warner, premier empire médiatique au monde, avec CNN, Time, Life ou Warner Bros, en janvier 2000, devait ajouter une dimension supplémentaire à ces fusions 54. Avec le départ aux États-Unis de Jean-Marie Messier et la constitution du groupe Vivendi Universal qui entendait rivaliser avec AOL-Time Warner, on assistait à la mise en ordre de bataille de groupes mondiaux de communication parmi lesquels on voyait poindre les figures majeures de News Corporation, Walt Disney, Paramount Viacom, Comcast et Bertelsmann, devenu propriétaire, en 1998, de Random House et, par ce biais, premier éditeur américain désormais. Le rappel ultérieur de son président-directeur général en Europe puis son limogeage n’ont pas aidé à comprendre quelle était la stratégie à long terme du leader allemand de l’édition. De même, la vente en février 2006 de Time Warner Book Group – la division livre de Time Warner – à Hachette Livre semble destinée à rebattre les cartes de ce secteur et interdire tout essai de clarification de leurs visées en matière de contrôle de l’information et de la communication. La financiarisation accélérée de l’économie, qui substitue une logique du coup par coup à la volonté des groupes géants de demeurer pérennes 55, est apparemment le trouble-fête qui perturbe toutes les savantes constructions opérées ces dernières années et qui abat comme des châteaux de sable les forteresses édifiées par Jean-Marie Messier et ses semblables.

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