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Les cultures politiques à Nîmes et dans le Bas-Languedoc du XVIIème siècle aux années 1970

812 pages
Comment la mise en place d'une culture nationale politique dominante s'est-elle opérée dans le Bas-Languedoc oriental ? Dans quelle mesure le processus de politisation qui a revêtu diverses formes, de la monarchie absolue à la république, autour du développement de l'Etat-Nation, a-t-il été entravé ou favorisé par l'existence de cultures politiques locales et régionales ?
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Avant-propos

a conception et l’élaboration des thématiques du présent colloque sont le fruit des réflexions, des échanges et des discussions qui virent le jour au sein du Bureau de la SHMCNG durant l’année scolaire 2003-2004. Elles doivent beaucoup à la lecture de l’ouvrage de Roger Dupuy, La politique du peuple1, fortement mis en avant – et à juste titre – par le président d’alors, Robert Chamboredon ; elles doivent beaucoup également aux pertinentes observations et aux conseils de Raymond Huard2. S’appuyant sur les orientations présentes de la recherche historique, nous souhaitions nous centrer sur la notion même de culture, à l’échelle locale et dans une durée longue, afin d’en mesurer les spécificités, les divergences et les convergences. Il fallut cependant nous contraindre à resserrer nos champs d’investigations, si nous voulions éviter une dispersion dommageable au concept même de colloque. Peu à peu la notion de culture politique s’imposa, dans la droite ligne des ouvrages de Roger Dupuy, Michel Winnock3 et de bien d’autres, notamment la traduction des Origines religieuses de la Révolution française de Dale Van Kley4. L’enracinement d’une contestation latente, parfois exprimée directement et avec virulence, la permanence d’un « vieux fonds passionnel » – au risque parfois de l’ethnotype réducteur –, l’inconstance de cette même contestation qui ne put imposer un projet politique durable, se dégagèrent en tant qu’axes de recherche à la suite de quelques après-midis de réflexions, alimentées par nos discussions et nos lectures. Ces orientations ne devaient toutefois pas exclure les facteurs d’accommodement et de consensus, si tant est que ce concept puisse refléter le réel dans la sphère du politique.
1 Roger Dupuy, La politique du peuple : racines, permanences et ambiguïtés du populisme, Paris, Albin Michel, 2002. 2 On doit notamment à Raymond Huard de précieuses remarques et mises en perspective dans Raymond HuarD, « Existe-t-il une “politique populaire” ? », dans Jean Nicolas (dir.), Mouvements populaires et conscience sociale (XVIe-XIXe siècles), colloque, Paris, Maloine, 1985, p. 57-68. 3 Parmi ses nombreux travaux, voir Michel Winnock, Le siècle des intellectuels, Paris, Seuil, 1997 ; du même, La France politique. XIXe-XXe siècle, Paris, Seuil, 1999 ; du même, La fièvre hexagonale : les grandes crises politiques de 1871 à 1968, Paris, Seuil, 1999 ; Serge Berstein (dir.), Les cultures politiques en France, Paris, Le Seuil, 2003. 4 Dale Van kley, Les origines religieuses de la Révolution française, Paris, Seuil, 2002. 7

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Les cultures politiques à Nîmes et dans le Bas-Languedoc oriental...

À travers les affrontements et les rapprochements, les conflits et l’existence précoce d’une culture de la coexistence, nous avons voulu ainsi nous interroger sur les systèmes de représentation et les valeurs perceptibles dans un espace régional, fortement marqué par un dimorphisme religieux, qui ne peut tenir indéfiniment lieu de facteur explicatif unique et donc réducteur. Dans cette optique, on était en droit de s’interroger, entre autres grandes questions, sur la mise en place, à l’échelle du Bas-Languedoc, d’une culture politique nationale qui semble s’être opérée selon des modalités complexes, parfois conflictuelles. Mais furent-elles seulement conflictuelles ? L’existence d’une praxis et d’un être local dans le domaine politique ont-ils également été favorisés, modelés, par le développement de l’État-nation, ou au contraire ont-ils été étouffés, ont-ils été enfouis, refoulés, par ce dernier ? Telles sont les grandes lignes auxquelles nous avons souhaité apporter des éléments de réponse. Un colloque est toujours une aventure et nous ignorons si nous avons réellement atteint nos objectifs ; nous espérons au moins que notre démarche n’aura pas été inutile. Que soient remerciés, in fine, toutes celles et ceux qui ont participé à la bonne tenue de ce colloque et qui ont contribué à l’édition des actes, ainsi que l’ensemble des collectivités territoriales qui nous ont soutenu à cette occasion, principalement la mairie de Nîmes, le Conseil général du Gard et la Région Languedoc-Roussillon. François Pugnière

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Les intervenants :

Nathalie alzas, professeur d’histoire et géographie, docteur en histoire. Danielle BertranD-FaBre, professeur d’histoire et géographie, docteur en histoire. Yves BillarD, maître de conférence, Université Paul Valéry, Montpellier III. Patricia Boyer, professeur d’histoire, docteur en histoire, ESID, CNRS-UMR 5609, Montpellier III. Philippe cHareyre, professeur d’histoire moderne, Université de Pau et des pays de l’Adour. Hélène cHauBin, professeur d’histoire, correspondant pour l’Hérault de l’Institut d’histoire du temps présent. Armand cosson, docteur en histoire, professeur honoraire de première supérieure. Olivier DeDieu, chercheur associé au CEPEL, UMR 5112 CNRS, Université Montpellier I. Bruno Dumons, chargé de recherche au CNRS. Yolande FourcHarD-Gounelle, docteur en histoire. Jean-Christophe Galant, professeur d’histoire et géographie, doctorant en histoire moderne. Anny Herrmann, professeur de lettres. Raymond HuarD, professeur d’histoire contemporaine émérite, Université Paul Valéry, Montpellier III. Arlette Jouanna, professeur d’histoire moderne émérite, Université Paul Valéry, Montpellier III. Didier laVrut, professeur d’histoire, correspondant pour le Gard de l’Institut d’histoire du temps présent. Nicolas marty, maître de conférence, Université de Perpignan-Via Domitia. Jean-Marie mercier, historien. Bernard moreau, directeur de service à l’Assemblée nationale. Michel nauDin, professeur honoraire d’histoire, docteur en histoire. François puGnière, professeur d’histoire et géographie, docteur en histoire. Philippe seconDy, chargé de cours aux Universités de Nîmes et de Montpellier. Odile sinGla, doctorante en histoire. Valérie sottocasa, maître de conférence, Université de Toulouse-Le Mirail. Fabrice suGier, professeur d’histoire et géographie, docteur en histoire.
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Le communautarisme au service de la liberté religieuse : l’assemblée protestante des trois-corps à Nîmes au XVIIe siècle

es commémorations de la loi de 1905 ont souligné l’adhésion majoritaire des protestants français à la séparation de l’Église et de l’État. Cette position est cependant le fruit d’une longue maturation. Au XVIe siècle, ils rêvent d’une France protestante ; sous le régime de l’édit de Nantes, ils s’inscrivent dans l’ordre du royaume en tant que corps privilégié dérogeant à la loi générale. Il faudra les persécutions du règne de Louis XIV, la Révocation, le Désert pour pousser les protestants à envisager une séparation de l’Église et de l’État puis à adhérer à un sentiment républicain1. Au XVIe siècle, la rupture religieuse se décline de manière complexe selon les situations locales. À Nîmes, le protestantisme s’installe durablement en tant que religion majoritaire qui souhaite s’insérer légitimement dans l’ordre du royaume de France. C’est ce que montre le premier registre du consistoire dès 1561-1563, lorsque cette institution prend progressivement place entre les pouvoirs existants, royaux et municipaux. À l’échelle du royaume, les protestants ne perdent pas l’espoir, malgré la Saint-Barthélemy, de gagner la monarchie à leur cause ou de constituer de véritables entités protestantes. Ils se présentent comme les véritables défenseurs de la monarchie contre les ligueurs, contre les jésuites… Si l’édit de Nantes, défavorable au protestantisme méridional, met un terme à ces prétentions, la compréhension de l’échec n’est que progressive. Les magistrats et les élites des villes, surnommés par leurs adversaires les « escambarlats », déchiffrent les premiers la nouvelle donne. Pour les populations urbaines, désignées par les précédents sous le terme de « populas », il faudra attendre la reddition de Montpellier, puis de La Rochelle et enfin la paix d’Alès et l’édit de Nîmes de 1629. Les assemblées « politiques » régionales et locales dont la mission principale avait consisté en la gestion des difficultés matérielles des églises et dans la défense militaire du parti protestant disparaissent.
1 Protestantisme et politique, Actes du IXème colloque Jean Boisset et du XIVème colloque du Centre d’Histoire des Réformes et du Protestantisme de l’Université de Montpellier, 2-5 octobre 1995, Service des publications de l’Université Paul-Valéry Montpellier III, 1997. 11

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Les cultures politiques à Nîmes et dans le Bas-Languedoc oriental...

Les deux décennies qui suivent, sur fond de crise générale dans l’Europe de la guerre de Trente Ans, constituent également une période de désarroi. Les protestants perdent les bases institutionnelles de leur puissance locale. Le rétablissement du pouvoir royal amène la défection d’une grande partie des magistrats. Le mi-partiment du consulat de 1631-1632 est favorable aux catholiques qui se voient réserver les postes de premier et troisième consuls et la majorité des sièges au conseil de ville. Le retour définitif de l’évêque, et notamment le dynamisme reconstructeur d’Anthime-Denis Cohon, contribuent à cette déprise dans les pouvoirs urbains. Les protestants nîmois sont donc contraints à redéfinir leur situation institutionnelle dans la ville. La solution réside dans la création d’une structure qui s’inscrit dans la tradition des assemblées politiques locales, mais qui répond parfaitement à une position nouvelle. Cette assemblée appelée « assemblée des trois-corps », c’est-à-dire des corps des magistrats, du consistoire et du consulat, est chargée désormais de la gestion des intérêts d’une communauté, de sa représentation et de sa défense auprès des autorités.

I. L’assemblée des « trois corps » : vers le communautarisme
Une assemblée sans caractère légal Les registres du consistoire de Nîmes mentionnent pour la première fois, en 1647, l’existence d’une institution spécifique dénommée assemblée des « trois corps », chargée de gérer les intérêts des protestants au sein de la cité et parfois même au-delà, et qui fonctionnera jusqu’en 1679. Elle n’est cependant pas propre à la ville de Nîmes puisque ces mêmes registres consistoriaux attestent d’une assemblée semblable à Uzès, qui comme Nîmes est chef-lieu d’un colloque et ville épiscopale. La documentation ne permet pas de faire état d’une fédération provinciale. Son influence s’exerça donc dans la ville et dans ses environs. L’origine de ce type d’assemblée pourrait être trouvée dans les assemblées politiques, désormais privées de leur rôle militaire. Elle pourrait être aussi ecclésiastique, comme le montrent les nombreuses interventions des magistrats, consuls et consistoire de Nîmes auprès de la compagnie des pasteurs de Genève, notamment dans les années 1590-16201. Cette assemblée serait l’organe d’une véritable communauté, dépassant le cadre strict de l’égliseinstitution ecclésiastique, destinée à renforcer le poids de ses interventions.
1 B.P.U. Genève, Ms. fr 412 et 413. Voir Registres de la compagnie des pasteurs de Genève, Genève, Droz, t. 7-12. 12

L’assemblée protestante des trois corps...

Quelle qu’en soit la filiation, au XVIIe siècle, son but est de veiller aux intérêts de la communauté et de la représenter auprès des autorités. En effet, elle n’a jamais tenté de reconstituer le parti au temps de la Fronde, et la fidélité protestante a d’ailleurs été reconnue par Mazarin. C’est donc une institution qui s’insère tout à fait dans le fonctionnement de l’édit de Nantes et qui jouera son rôle tant que la monarchie respectera l’esprit de l’édit. Bien que l’assemblée des « trois corps » n’ait aucune existence légale, elle présente néanmoins plusieurs avantages pour la monarchie. Ses membres qui appartiennent aux plus hautes sphères de la société locale sont les héritiers des « politiques » et contribuent, par leur poids social et économique, leurs réseaux de clientèle, au maintien de la communauté dans l’ordre royal. Elle est par ailleurs un interlocuteur efficace qui évite de recourir au consistoire qui est une assemblée de nature religieuse. Enfin, n’ayant aucun support légal, les autorités royales ne sont pas tenues de donner suite à ses interventions. L’origine de cette assemblée n’est donc pas déterminée ; elle pourrait résider dans la nécessité pour la communauté protestante d’organiser la gestion des dettes, notamment celles induites par les démolitions des fortifications édifiées au cours des guerres de Rohan ou celles nées de demandes de réparations du clergé en raison des destructions intervenues lors de ces guerres. Cette administration ne pouvant plus intervenir dans le cadre des consulats désormais mi-partis, la communauté protestante aurait pu encadrer les deux consuls protestants restants, le second et le quatrième, en leur adjoignant des magistrats et des représentants du consistoire. Des lettres patentes d’Henri IV de 1599 autorisaient les consuls de Nîmes et leurs successeurs à lever des impositions en même temps que les impôts royaux pour les frais et dépenses de la communauté mais aussi pour le règlement de ses dettes, sans recourir à une autorisation particulière1. Cette mesure prise un an après l’édit de Nantes visait à donner un règlement rapide au passif financier des guerres de religion ; elle pourrait être le fondement réglementaire des assemblées des « trois corps ». Le conflit entre les protestants de Nîmes et les Augustins, qui les ont fait condamner par le parlement de Toulouse pour la démolition de leur église et de leur couvent, est réglé entre 1642 et 1644 par les second et quatrième consuls, en tant que syndics des habitants protestants2.

1 Arch. com. Nîmes, NN 7. 2 Arch. com. Nîmes, NN 8. Cette piste sur les dettes mériterait d’être approfondie. Je remercie ici vivement M. Gérard Caillat, conservateur à la direction des affaires culturelles de la ville de Nîmes, pour avoir attiré mon attention sur ce point et m’avoir communiqué les pièces de ce procès. Arch. dép. Gard, 2 E 37/182. 13

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Une représentation oligarchique Les assemblées sont généralement réunies à l’issue d’une prédication, comme cela est mentionné en 1649 et 16511. Le nombre des participants n’est pas précisé, néanmoins il semble qu’elles soient importantes et donc difficilement contrôlables. Très rapidement, les pouvoirs sont délégués à un nombre restreint de membres influents. C’est donc un bureau, ou « abrégé », qui est réuni le plus souvent pour prendre les décisions courantes, et sans doute assurer les interventions et députations. Cette méthode oligarchique de gouvernement des affaires de la communauté protestante s’inspire de pratiques qui se développent au sein des institutions municipales. Dans le cas présent, le but est celui de l’efficacité, car seuls des membres influents de par leur position sociale sont en mesure de représenter la communauté auprès des agents du pouvoir royal. La composition de ce bureau ou « abrégé » est précisée dans le registre du consistoire2. Elle consiste en trois représentants de chaque corps : un pasteur, un diacre et un ancien pour le consistoire, les second et quatrième consuls ainsi qu’un conseiller pour le consulat et enfin trois représentants de la magistrature, viguier, conseillers au présidial parmi ceux restés fidèles au protestantisme. La multiplication des affaires à partir de 1660 conduit à réunir régulièrement cet « abrégé » le jeudi matin (le consistoire se tient le plus souvent le mercredi). Il se dote même d’un premier greffier en 1664, puis d’un second en 1669, alors que le consistoire n’en a qu’un seul, qui tiennent un registre des décisions et vraisemblablement notent l’état des comptes et assurent le suivi des affaires judiciaires. Ces registres, contrairement à ceux du consistoire, ont disparu, de même que les autres archives ; ils ont été saisis et détruits au moment de la Révocation, ou bien ont été conservés dans les familles des derniers membres ou des secrétaires. Ne pouvant siéger dans la maison de ville comme les anciennes assemblées politiques, ni dans les locaux du présidial à plus forte raison, les membres du bureau se réunissent chez des particuliers ou dans le logis du temple et plus précisément au premier étage, dans l’ancien auditoire de théologie qui vient d’être aménagé en 1678 pour accueillir également les sessions du consistoire. La défense des intérêts de ceux de la religion réformée de Nîmes En l’absence d’archives, l’activité de cette assemblée est mal connue ; seules soixante six mentions éparses dans les registres du consistoire de Nîmes ont conservé la trace de son fonctionnement. Les éléments statistiques que l’on
1 Arch. dép. Gard 42 J 39, 31/07/1649 et 16/08/1651. 2 Arch. dép. Gard 42 J 39, 14/09/1650. 14

L’assemblée protestante des trois corps...

peut en tirer ne correspondent sans doute pas à la réalité quotidienne de son action et ne sont pas exempts d’omissions.

Défense du culte, députations 26% Hôpital 5% Autres Temple, travaux 5% Divers 5%

Gages des pasteurs et des régents 26%

Régents 8% Pasteurs 25%

En premier lieu, l’assemblée est en charge de la gestion régulière des affaires matérielles de l’Église, comme les gages des pasteurs, des professeurs de l’académie ou des maîtres d’école pour lesquels il faut recourir à des prélèvements financiers. Viennent ensuite les travaux d’entretien ou d’équipement du temple, l’achat de la cloche, ou les réparations de la charpente ou des toitures qui nécessitent des dépenses importantes supplémentaires, autant d’affaires qui échappent à l’administration directe du consistoire. Ensuite elle pratique une forme de « lobbying » politique en intervenant auprès des autorités royales, l’intendant, le sénéchal, ou en députant même jusqu’à Paris1. Elle n’est sans doute pas étrangère au rééquilibrage favorable du consulat en 1655-1657, mais ne parviendra cependant pas à entraver la procédure qui aboutira, en 1664, à la destruction du petit temple voisin du collège. Son champ d’action dépasse parfois le cadre strict de la ville pour s’étendre aux intérêts communs que l’Église de Nîmes a avec celles du colloque, et exceptionnellement de la province synodale de Bas-Languedoc. En avril 1652, elle intervient pour maintenir le culte à La Rouvière ; en 1663, la députation à Paris est également motivée par la défense des intérêts des églises du colloque, et en 1668 ses délégués y rejoignent ceux du synode du Vivarais. Ses interventions sont efficaces dans les premiers temps. Le chapître cathédral percevra le danger de cette institution et, en 1665, portera jusqu’au roi ses plaintes contre elle :
1 16/05/1663, pour obtenir l’abrogation de l’édit sur les enterrements. 15

Les cultures politiques à Nîmes et dans le Bas-Languedoc oriental... Les religionnaires de Nismes se sont érigez depuis quelques années en souverains et se sont rendus les chefs de tous les protestantz de France, leur ville est le centre où toutes les affaires du parti aboutissent et elle est aujourd’hui ce qu’estoit autrefois La Rochelle ou pour mieux dire c’est une seconde Genève. Ils y reçoivent les advis de tout ce qui se passe dans les autres villes de leur secte et s’intéressent pour les moindres incidentz qui regardent non seulement le général mais encore les particuliers et font de tout des affaires de religion... 1.

Ses résultats deviennent moins probant sous le règne personnel de Louis XIV, mais sans doute parvient-elle à retarder ou atténuer les effets de certaines mesures répressives. La qualité de ses représentants y contribue notablement.

II. Une expression de la séparation des pouvoirs ?
Ce système de type communautariste provient d’une pratique locale, adaptée au Bas-Languedoc, de l’édit de Nantes dans lequel l’État est appelé à jouer le rôle d’arbitre. Les élites nîmoises ont peut-être pensé à un système comme celui institué dans la ville d’Augsbourg, qui établit une véritable égalité religieuse2. Mais ce principe ne pouvait être dans la France de l’édit de Nantes où le catholicisme est la religion du roi, et de fait l’institution n’a pu que retarder localement les mesures de restriction. La création de structures représentatives autonomes, en dehors de toute reconnaissance légale, n’est cependant pas sans ambiguïté au regard de la volonté dont témoignent les protestants nîmois, dans la seconde moitié du XVIIe siècle, de s’intégrer à l’ordre royal. Elle correspond à la théorie des deux glaives qui constituera le principal argument de la réponse apportée par les églises réformées de France et celle de Nîmes en 1683, à l’Avertissement de l’assemblée du clergé. Cette pratique de la séparation des pouvoirs se retrouve également à l’intérieur des communautés protestantes, dans lesquelles le consistoire est l’expression du pouvoir ecclésiastique, tandis que l’assemblée des « trois corps » et son abrégé constituent une participation civile.

1 Arch. dép. Gard, G 450. 2 Etienne François, Protestants et catholiques en Allemagne. Identités et pluralisme. Augsbourg , 1648-1806, Paris, Albin Michel, 1993, 391 pages. 16

L’assemblée protestante des trois corps...

L’héritage de la Réforme calviniste L’installation de la réforme religieuse en rupture avec Rome amène une redéfinition de la place de l’Église dans la cité. La volonté d’éviter toute intervention directe du pouvoir civil dans les affaires religieuses est une préoccupation partagée par l’ensemble des réformateurs francophones qui refusent l’érastianisme de Zurich. Pierre Viret à Lausanne, comme Jean Calvin à Genève, eurent maille à partir sur ce sujet avec les magistrats. L’instrument de cette autonomie est le consistoire, qui apparaît comme un nouveau corps dans la ville. À Nîmes, cette institution s’intègre très rapidement dans les pouvoirs locaux, à tel point que l’on retrouve alternativement les mêmes personnages dans les deux institutions. L’alliance du consulat et du consistoire a constitué le plus sûr fondement du protestantisme nîmois. Mais cette alliance n’est cependant pas confusion, car elle repose sur une répartition des rôles entre un pouvoir municipal défenseur des intérêts matériels de la cité, et un pouvoir ecclésiastique chargé des exercices du culte et de l’application de la réforme morale et religieuse. Cependant, les affaires matérielles les plus importantes de la communauté protestante sont un domaine commun, dans lequel interviennent ces deux corps, assistés de celui des magistrats. La notion de l’importance a parfois été source de confusion. Une répartition interne des rôles mal définie ? La frontière entre les attributions consistoriales et celles relevant plus largement des « trois corps » a varié dans le temps. À partir de 1660, le consistoire, sollicité par de nombreuses Églises voisines, joue le rôle d’un véritable coordonnateur de la lutte contre les menaces administratives qui pèsent sur le culte. Par une délibération de 1662 est créé un « abrégé » du consistoire, qui siège tous les jours à midi dans le grand temple pour faire face à toutes ces questions :
Par Mr Rousselet, pasteur, ayant été proposé qu’il y a beaucoup de députés des églises du colloque qui viennent recourir à la compagnie pour les assister à la défense des assignations à eux données pour raison de l’exercice de notre religion, à l’instance du syndic du clergé par messieurs les commissaires exécuteurs de l’Édit, il serait nécessaire pour ne pas retarder le secours à telles églises affligées, qu’il y eut tous les jours un abrégé du consistoire pour délibérer et prendre les expédients sur telles oppressions. La compagnie a délibéré que tous les jours à l’heure de midi sera fait un abrégé du consistoire dans le grand temple, où assistera tel pasteur que sa commodité le permettra, Messieurs Baudan et Richard, diacres, Guiraud, A. Pélissier et Veiret, anciens et tels autres diacres et anciens si bon leur semble1. 1 Bibl. nat., Ms. fr 8668. 17

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Pour se doter de moyens efficaces d’action, le consistoire doit disposer des pièces nécessaires afin d’alimenter poursuites et procès. Aussi décide-t-il en 1662, au terme d’une période qui a vu se développer la construction de temples dont bon nombre ont été édifiés sur la base de titres discutables, de demander aux « églises de la campagne » de remettre leurs ordonnances de maintien de culte dans les archives de l’« église capitale » et de n’en conserver que des extraits ; puis, en 1672, il leur est demandé de remettre tous les actes donnant droit de prêcher. C’est pour cette même raison que, dès 1650, l’assemblée des « trois corps » avait créé un abrégé qui œuvre en cette même année 1662 contre les persécutions de Lunel, Montagnac et Pézenas, et traite des menaces qui pèsent sur le petit temple de Nîmes. Cette situation soulève la question de leurs domaines respectifs d’intervention. Une première explication placerait la limite dans l’importance, notamment budgétaire, des efforts à engager, et dans l’implication d’une part financière, auquel cas il n’y aurait qu’une frontière relativement floue permettant la distinction. Une seconde tiendrait compte de l’évolution des rapports de force entre le consistoire et les « trois corps ». Cependant, la question ne se pose pas forcément en termes de rivalités, et leur jeu dans le domaine de la défense des Églises relèverait davantage d’une double action sur des registres différents, visant à davantage d’efficacité. Les oppositions entre les deux institutions semblent avoir été relativement limitées ; en avril 1666, le consistoire refuse de siéger aux « trois corps » à propos de l’affaire du pasteur Arbussy. La crise est plus forte cependant au moment de la disparition des « trois corps ». Vers le partage des pouvoirs : la création du directoire « des affaires politiques de la religion » Dans tous les cas, la distinction des pouvoirs demeure incertaine car le consistoire intervient pour un tiers dans l’assemblée des « trois corps ». Mais les mesures générales de persécutions qui suivent la conclusion du traité de Nimègue viennent remettre en cause le fonctionnement des institutions nîmoises : un arrêt en conseil d’État du 12 décembre 1678 exclut définitivement les protestants du consulat et du conseil de ville à compter du premier janvier de l’année suivante ; le 19 avril 1679, un arrêt du parlement de Toulouse destitue les officiers restés dans la « religion ». Le fonctionnement et même le principe de l’assemblée des « trois corps », faute de représentants du consulat et des magistrats, est par conséquent remis en cause.
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Le consistoire aurait pu alors rassembler entre ses mains la direction de l’ensemble de la communauté. C’est ce qu’il tente de faire en députant le diacre M. de Faure de Fondamente à Montpellier, auprès de l’intendant, pour « défendre les intérêts de la Religion » à la suite d’un enlèvement d’enfant intervenu à Saint-Gilles quelques jours auparavant. Cette entreprise soulève immédiatement une si vive opposition que le député est rappelé1. En juin 1679, huit « messieurs », directeurs « des affaires des habitants de nostre religion », sont alors désignés sous le contrôle du conseiller Barnier, par des « procureurs des habitants de la religion ». Le principe électif, bien que restreint, demeure ; l’oligarchie conserve ses prérogatives. Parmi eux sont désignés un syndic, un receveur et un secrétaire. Ces directeurs sont en réalité des consuls de substitution en attendant le rétablissement des protestants dans le consulat2. La nomination de Jean Martin, second consul de l’année 1678 comme directeur et receveur des deniers, souligne cette filiation. La continuité est donc assurée : en novembre, les secrétaires de l’ancienne assemblée des « trois corps » transmettent aux directeurs les documents concernant les affaires financières ; le 13 décembre, on achète du papier timbré pour enregistrer les délibérations de la nouvelle assemblée3. Un arrêt en conseil du 2 janvier complété par une ordonnance de l’intendant du 24 février notifie au consistoire, au début mai, d’ôter du temple les bancs des consuls et des officiers, ce qui est exécuté le 21 juin4. En septembre, l’ancien banc des magistrats dans le temple est redistribué à des particuliers ; le conseiller Barnier reçoit quatre places, le conseiller Guiran trois places, le trésorier Fontfroide deux places et les Boschier père et fils, receveurs des gages et épices, deux places : le banc des magistrats est reconstitué. En novembre, les administrateurs occupent l’ancien banc des consuls, les « trois corps » ont retrouvé privativement leur emplacement dans le temple comme dans la cité5. Les protestants de Nîmes écartés de tout pouvoir politique ont donc réussi à adapter leur structure traditionnelle d’administration pour continuer le combat juridique auquel vient s’ajouter celui de leur restauration dans le consulat. La création du « directoire des affaires politiques » va provoquer deux années de crise avant d’aboutir à un modus vivendi. Les directeurs informent le
1 Arch. dép. Gard, 42 J 43 10/05/1679 f° 49 ; 19/05/1679 ; 21/05/1679 ; 22/05/1679. 2 Arch. dép. Gard, 42 J 43, 7/06/1679, f° 54. « Jusqu’à que nous soyons rétablis dans le consulat ». 3 Arch. dép. Gard, 42 J 43, 1/11/1679, 13/12/1679. 4 Arch. dép. Gard, 42 J 43, 15/03/1679 f° 40, 19/04/1679 f° 6, 3/05/1679 f°48, 10/05/1679, 21/06/1679. 5 Arch. dép. Gard, 42 J 43, 24/09/1679 f° 69, 20/11/1680. 19

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consistoire de leur nomination dont il a été écarté, souhaitant vivre « en union », comme autrefois consuls et consistoire. Ce dernier, très circonspect, répond qu’il ne se départit pas de ses droits à procéder à la nomination, et désigne quatre commissaires pour déterminer de quelle manière ces deux corps vont pouvoir se conduire ensemble. Le consistoire se plaint en juin 1680, de n’avoir pas été appelé à participer à la nouvelle élection. En juin 1681, il y est invité mais sans voix délibérative ; il conteste, l’opération est repoussée. II faut attendre le mois de juillet pour qu’une entreprise de médiation des ministres d’Uzès débouche sur un accord : le consistoire participera à la prochaine désignation à laquelle il sera représenté par un pasteur, un diacre et un ancien ayant voix délibératives, le ministre fera la prière et une « exhortation convenable ». Au mois d’août 1681, les huit administrateurs sont enfin désignés selon ces principes ; il en va de même en 1682, 1683 et 16841. Cette crise permet de distinguer cette fois-ci clairement deux organes, civil et ecclésiastique, au service de la communauté protestante locale. Ce partage des attributions est un héritage de la tradition locale mais relève, au travers de la solution trouvée, d’une véritable volonté. Les directeurs des affaires politiques n’ont aucune légitimité, mais cela représente en fin de compte un certain avantage, celui de constituer une sorte de réduit autonome institutionnel. En effet, les synodes provinciaux ne peuvent plus se tenir depuis la déclaration du 10 octobre 1679 sans la permission et la présence d’un représentant du roi ; les consistoires subissent la même disposition en avril 16852. Cependant, la Révocation sonne le glas de l’institution qui n’a pu que différer les mesures d’étouffement des Églises réformées, dans la ville et la province. Elle aura eu le mérite d’avoir inlassablement combattu, par des moyens pacifiques, pointant et dénonçant en justice les contradictions de certaines mesures. Le vendredi 17 août 1685, très symboliquement, le consistoire et les directeurs siègent ensemble, pour envoyer en députation en cour Gaspard de Calvière, président du consistoire et Charles Restaurand, directeur des affaires politiques, pour tenter de détourner les effets de la décision royale d’interdiction du culte dans les villes épiscopales3.
1 Arch. dép. Gard, 42 J 43 7/06/1679 f° 4, 29/11/1679, 5/06/1680, 11/06/1681, 23/07/1681, 3/06/1682, 26/11/1682, 2/06/1683, 7/06/1684. 2 Arch. dép. Gard, 42 J 43, 18/04/1685 f° 64 : enregistrement de la déclaration du roi du 21 août 1684 complétée par un arrêt du parlement de Toulouse limitant les séances à une par quinzaine sous la présidence du juge-mage de la sénéchaussée et n’autorisant de délibérer que sur des affaires de discipline sous peine d’interdiction du culte et de démolition du temple. 3 Antépénultième réunion. 20

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Peuple et élite La lecture politique de ce partage des pouvoirs n’est cependant pas complète si l’on ne tente pas de comprendre comment il s’insère dans des conflits de nature sociale, voire théologique. La frontière ne passe pas par des critères sociaux de représentation, car les deux institutions regroupent l’élite de la société urbaine, considérablement enrichie par le développement industriel de la ville. Les trois-quarts du consistoire sont formés par les élites administratives et économiques de la cité (nobles, magistrats et avocats 33 %, marchands et bourgeois 43 %, artisans à peine 4 %). Les directeurs des affaires politiques sont choisis parmi les nobles, les avocats et les marchands en proportions équivalentes. Il y a même une confusion des genres, puisque la moitié des vingt-deux directeurs identifiés, ont exercé au cours de la décennie précédente une charge consistoriale, majoritairement le diaconat, réservé aux nobles et aux avocats à cette époque. Ce renforcement oligarchique explique en partie le mouvement de sécession conduit en 1683 par l’avocat nîmois Claude Brousson, et coordonné par six directeurs régionaux, qui refusent la soumission totale et l’exclusive résistance juridique imposées par les directeurs des affaires politiques. Il est significatif qu’à partir de novembre 1683, deux des quatre pasteurs nîmois, Icard et Pérol, ne siègent plus au consistoire qui condamne le « projet de Toulouse », qui coordonne un mouvement de désobéissance pacifique, l’année même où arrive comme directeur des affaires politiques Gaspard de Calvière. Celui-ci sera bien connu ultérieurement pour avoir secrètement abjuré lors de sa députation à Paris en 1680, puis pour avoir persécuté ses anciens coreligionnaires ; son exécution le 13 août 1702 marque le début de la guerre des Camisards dans le plat-pays. La figure de Gaspard de Calvière ne doit cependant pas masquer celle d’autres directeurs qui prirent le chemin de l’exil à l’époque de la Révocation, comme Charles Restaurand, Jean Saurin, le père du fameux controversiste du Refuge Jacques Saurin, et Henri de Mirmand, bien connu pour son action en faveur des réfugiés. Une culture de la séparation des pouvoirs a été pragmatiquement développée à Nîmes par le protestantisme local en fonction de l’évolution de l’équilibre des forces. Vis-à-vis de l’État, cette position s’affirme au fur et à mesure que la monarchie se détourne, puis se retourne contre la minorité du royaume. Pour assurer sa défense, la communauté protestante se structure de manière autonome de façon à présenter un front uni face aux catholiques et intervenir auprès des autorités ; c’est la fonction essentielle de l’assemblée des « trois corps », puis des directeurs des affaires politiques.
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Cette organisation génère à son tour un débat sur les rapports des pouvoirs au sein même de la communauté protestante. Le maintien de la distinction entre le domaine politique et les affaires ecclésiastiques relevant du consistoire est constamment réaffirmé et renforcé avec la création du directoire des affaires politiques. Si la Révocation vient mettre un terme à cette évolution, cette culture de la séparation des pouvoirs perdurera comme héritage dans la tradition protestante. Philippe Chareyre

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Les directeurs des affaires politiques 1679-1685

Nom M. de Baudan-Cabannes Gaspard de Calvière de Saint-Côme, Charrier Pierre Condamine (syndic) M. Daudet M. Despierre-Desport Ducamp (Secrétaire) Pierre Fauquier avocat noble noble noble

Directeur 1683 1683 1683, (1684 ?)1685 1679, (1680 ?), 1681 1679 1679 1679, 1680, 1681, 1683, 1685 1681

Fonctions consistoriales et consulaires diacre 1681-1685

diacre 1657-1659 diacre 1661-1664 diacre 1674-1676

ancien 1657-1660, greffier. bourgeois, second consul en 1671 diacre 1670-1674 diacre 1670-1674 diacre 1674-1676 diacre 1662-1665 ancien 1665-1667, greffier bourgeois, second consul en 1678 ancien et greffier 1671-1675 diacre 1676-1679. Part au Refuge diacre 1677-1679 ancien 1674-1676, receveur du colloque. diacre 1675-1677 père du futur pasteur Jacques Saurin

Jean de Fontfroide Guibal François Guiraud M. de La Cassagne Jean Laliaud Loubier ? Jean Martin (receveur des deniers) Paul Mercier Henri de Mirmand Charles Restaurand Jean Rey (Secrétaire) Antoine Rouvière Saurin Jean Serres

conseiller et trésorier du domaine avocat avocat noble marchand

1681 1681, (1682 ?), 1683 1681 1679, 1680 1681 1685

marchand marchand bourgeois noble avocat marchand-bourgeois avocat avocat

1679 1683 1680, 1681 1683, (1684), 1685 1679 1685 1679 1683

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Les assemblées des trois-corps mentionnées dans les registres du consistoire de Nîmes

DATES 23/10/1648 21/07/1649 13/09/1650 19/10/1650 29/03/1651 19/04/1651 16/08/1651 11/10/1651 18/10/1651 20/12/1651 17/02/1652 03/04/1652 21/08/1652 30/08/1652 20/11/1652 20/11/1652 18/12/1652 25/12/1652 08/01/1653 09/04/1653 16/04/1653 11/06/1653 01/08/1653 18/04/1654 18/08/1655 03/08/1661 08/02/1662 03/05/1662 20/12/1662 03/01/1663 04/04/I663 04/08/1663 /11/1663 11/02/1665 18/02/1665 04/03/1665 13/05/1665

THÈMES ARRIÉRÉS DES GAGES DES PASTEURS. ? DESIGNATION D’UN « ABRÉGÉ » GAGES DES PROFESSEURS DU COLLÈGE COMPTES, COLLECTE DES GAGES DES PASTEURS PAIEMENT DE L’AN VIDUEL DE LA VVE CHAUVE. NOMINATIONS DE PERSONNES POUR UN BUREAU (ACADÉMIQUE) MAINTIEN DU CULTE À GÉNERAC AFFAIRE DE M. FLORY, RÉGENT DU COLLÈGE. ARGENT DE LA BOUCHERIE PAIEMENT DES RÉGENTS DU COLLÈGE. MAINTIEN DU CULTE À LA ROUVIÈRE. HÔPITAL, RÉGENTS DU COLLÈGE. LETTRE DE « MESSIEURS » DE MONTPELLIER. LE PARTAGE DE L’HÔPITAL. LA CLOCHE DU GRAND TEMPLE (À FAIRE FONDRE) NOMINATION DU CONSEIL ACADÉMIQUE. RÉFECTION DES GALERIES GAGES DES RÉGENTS DU COLLÈGE. ? AUGMENTATION DES GAGES DU RÉGENT FLORY ANNÉE DE VIDUITÉ DE Vve CHAUVÉ PERSÉCUTION DE L’ÉGLISE DE VALS DÉPART DU MINISTRE DARVIEU GAGES DU RÉGENT FLORY ? PERSÉCUTION À LUNEL, MONTAGNAC ET PÉZENAS. AFFAIRES DU COLLÈGE ET DU PETIT TEMPLE. ÉDIT SUR LES ENTERREMENTS NOCTURNES. ARRÊT DE « L’ENTERREMENT DES MORTS ». DÉPUTATION À PARIS DU Sr. DE MONTAGNAC ENTRETIEN FAMILLE DE RABAN, IMPRIMEUR, QUI A ÉTÉ BANNI DÉPUTATI0N À PARIS - ENVOI DE FONDS. DÉPUTATION À PARIS - ENVOI DE FONDS. SALAIRE DE BONNEVAL, RÉGENT DU COLLÈGE. GAGES DU RÉGENT JOSSAUD. REMPLACEMENT DE ROSSELET, MINISTRE DÉCÉDÉ. ?

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07/10/1665 29/10/1665 05/11/1665 25/11/1665 30/01/1666 20/04/1666 28/04/1667 29/04/1666 10/02/1669 01/05/1669 02/05/1669 05/05/1669 17/02/1670 16/04/1670 21/04/1670 22/04/1670 26/07/1670 03/12/1670 01/1671 19/08/1671 09/1671 10/1671 04/1672 05/1672 11/1673 12/1672 02/1674 05/1674 09/1674 11/1674 03/12/1674 01/1675 07/04/1675 08/1675 05/1676 RECONDUCTION DU MINISTRE D’ARBUSSY AFFAIRE DE PRIVAS AFFAIRE ARBUSSY AFFAIRE ARBUSSY ÉCOLE DES PAUVRES. REMPLACEMENT DE ROSSELET ROURE PASTEUR EN DEMI-SERVICE EN RAISON DE SON ÂGE. AFFAIRE ARBUSSY (LE CONSISTOIRE REFUSE D’Y ASSISTER) PASTEURS - LEUR NOMBRE, LEUR SALAIRE. PASTEURS - LEUR NOMBRE, LEUR SALAIRE. PASTEURS - LEUR NOMBRE, LEUR SALAIRE. PASTEURS - LEUR NOMBRE, LEUR SALAIRE. DEMANDE DE CONGÉ DU PASTEUR ROZEL ACCUSATION DE RELAPS CONTRE TROIS FEMMES. MINISTÈRE DE DUMON CONDAMNATION DES FACTIEUX EN FAVEUR DE DUMON MOYENS POUR L’ÉVITER ? AFFAIRE DE BAGNOLS CHOIX DES MAÎTRES D’ÉCOLE. ? ? RÉPARATIONS TEMPLE ? REMPLACEMENT DU PASTEUR LOMBARD AU SUJET DE LOMBARD AFFAIRE DE MONTPELLIER (DIVISION D’ÉGLISE) ? IMPOSITION DES GAGES DES PASTEURS GAGES LOMBARD PERSÉCUTION DES PAUVRES PROTESTANTS DE L’HÔPITAL AFFAIRE LOMBARD ? RECHERCHE D’UN PASTEUR ORDONNANCE DE L’INTENDANT REJETANT SUR LES PROTESTANTS LES DETTES DES CATHOLIQUES RAPPEL DE DE ROURE ET PEROUTET, DÉPUTÉS À PARIS 09/1677

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La culture politique d’une assemblée d’États : la protestation des États de Languedoc en 1750

n assiste depuis quelques années à un renouveau d’intérêt pour les États provinciaux, qui ne sont plus considérés comme des survivances archaïques et inutiles mais comme les lieux d’un dialogue original entre le roi et ses sujets. Les États de Languedoc figurent parmi ceux qui ont conservé le plus d’importance dans la France du XVIIIe siècle. L’étude de leurs délibérations et des correspondances échangées entre leurs membres et les représentants du pouvoir royal fait apparaître qu’ils avaient une culture politique propre, par laquelle ils légitimaient leurs décisions et leurs comportements. La crise de 1750 offre une occasion particulièrement favorable d’analyser les caractères de cette culture. * Rappelons brièvement les faits. Le roi, par l’édit de Marly de mai 1749, crée un nouvel impôt, le vingtième, destiné à remplacer le dixième. Non seulement le consentement des États provinciaux n’est pas demandé, mais il est prévu qu’aucun abonnement ne sera autorisé et que l’établissement et la levée de cet impôt relèveront de la compétence exclusive des intendants. En Languedoc, le contrôleur général, Machault d’Arnouville, consent cependant à différer l’application de l’édit jusqu’à la réunion des États, prévue en janvier 1750. Mais lorsque la session s’ouvre à Montpellier, le 29 janvier 1750, l’agitation est vive dans les esprits. Dans la séance du 5 février, l’assemblée, pour marquer son mécontentement, diffère d’accorder au roi le don gratuit qu’elle lui consent chaque année tant qu’elle n’aura pas l’assurance d’être maintenue dans ses privilèges, et elle formule des remontrances. Le 17 février, recevant l’injonction formelle de voter le don gratuit toutes affaires cessantes, elle refuse de le faire, ce qui ne s’était pas produit depuis 1653 ; les commissaires du roi lui ordonnent alors de se séparer. La suspension des États dure plus de deux ans ; ils ne seront à nouveau convoqués qu’en octobre 17521.
1 La crise de 1750 a fait l’objet du mémoire de maîtrise de Caroline cHamorin, 1750, la fin des États ? La crise du vingtième aux États de Languedoc, sous la direction de Stéphane Durand, université Paul Valéry, Montpellier, 2002. Ce mémoire s’insère dans le cadre de l’enquête sur les États de Languedoc menée par une équipe d’enseignants-chercheurs de l’université Paul Valéry, sous la direction d’Arlette Jouanna et d’Elie Pélaquier. L’article de Michel péronnet, « La crise de 1750. Fiscalité et 27

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Selon l’interprétation la plus couramment admise de la crise, le refus des États reflèterait moins la position commune de tous leurs membres que celle des évêques, dont l’influence est alors prépondérante ; ceux-ci en auraient usé pour manipuler leurs collègues, non pas dans le but de servir les intérêts du Languedoc mais pour défendre ceux de leur ordre, en union avec l’assemblée du clergé qui allait s’ouvrir à Paris en mai1. Cette présentation des faits s’appuie sur l’opinion exprimée par l’intendant Le Nain le 23 février : « Il est aisé de voir que cecy etoit une partie liée pour faire le prelude de l’assemblée du clergé, pour deffendre les dehors de la place et pour preparer sa resistance. Cependant les eveques, dissimulant jusqu’à un certain point leurs veues etrangeres a la province, ont entrainé la plus grande partie des barons et une partie du tiers etat […]2. » Il est possible que la perspective de la réunion prochaine de l’assemblée de leur ordre ait joué un rôle dans la position adoptée à Montpellier par les prélats. Mais il est difficile de maintenir qu’ils ont eu suffisamment de pouvoir pour amener tous les représentants de la noblesse et du tiers état à soutenir des « vues étrangères à la province ». Le vote de l’assemblée, lors de la séance du 5 février, révèle en effet une remarquable unanimité. L’intendant Le Nain, qui avait toujours ses informateurs pour l’éclairer sur la manière dont se déroulaient les sessions, affirme, dans la lettre qu’il adresse le soir même à Machault, que l’avis de surseoir à l’accord du don gratuit « a passé tout d’une voix3 ». Cette unité se lézarde quelque peu le 17 février ; mais le refus des États n’en est pas moins décidé ce jour-là à une énorme majorité. Selon les commissaires du roi, seul, parmi les prélats, l’évêque de Montauban aurait voté pour le don gratuit ; dans l’ordre de la noblesse, il n’y a eu que deux barons à le faire et, dans celui du tiers, seulement dix-sept députés4.
privilège », dans Impôts et refus de l’impôt dans la France méridionale à l’époque moderne. Actes du colloque de mars 1982, Centre d’Histoire moderne, université Paul Valéry, Études sur l’Hérault, n° 4, 1983, p. 29-34, est surtout une étude des conditions politiques générales de la crise dans le royaume. 1 Marie-Laure Legay, dans son étude récente sur les États provinciaux d’Artois, de Cambrésis et de Flandre wallonne, écrit par exemple au sujet de l’opposition de ceux de Languedoc au vingtième : « Avec ses vingt-trois prélats, le Languedoc rassemblait près du quart du clergé français. Ici, ce fut moins la province représentée en États qui s’exprima que le premier des ordres de la société française » (Marie-Laure leGay, Les États provinciaux dans la construction de l’État moderne aux XVIIe et XVIIIe siècles, Genève, Droz, 2001, p. 341). Elle se fonde en partie sur les analyses de Marcel marion, Machault d’Arnouville. Etude sur l’histoire du contrôle général des finances de 1749 à 1754, Paris, Hachette, 1891, p. 89-145. 2 Arch. nat., H1 849, pièce 34 : lettre de Le Nain, Montpellier, 23 février 1750. Des copies des lettres échangées entre les commissaires du roi et le contrôleur général se trouvent aux Arch. dép. Hérault, C 9977. 3 Arch. nat., H1 849, pièce 34 : lettre de Le Nain, Montpellier, 23 février 1750. 4 C’est Le Nain qui mentionne le vote positif de l’évêque de Montauban (Arch. nat., H1 849, pièce 25 : Montpellier, 26 mars 1750) ; le maréchal de Richelieu, pour sa part (Arch. nat., H1 845, pièce 61 : 28

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Ceux qui se sont conformés aux intentions royales ont donc été très minoritaires : 20 sur les 89 suffrages qui devaient s’exprimer1. Les commissaires du roi aux États, et tout particulièrement le premier d’entre eux, le maréchal de Richelieu, ont pourtant travaillé assidûment, entre les séances du 5 et du 17 février, à détruire cette cohésion de l’assemblée ; ils ont tenté de dresser les barons et le tiers état contre le premier ordre, prenant ainsi le risque, comme l’écrit Richelieu, de heurter de front les prélats ; ce que, observe le maréchal, l’intendant Basville n’avait jamais voulu entreprendre, « car il seduisoit les evêques sans oser les choquer2 ». La manœuvre s’est révélée vaine. La noblesse et le tiers ont voté à une écrasante majorité, le 17 février, de la même façon que le clergé. Les commissaires royaux n’ont pu, au lendemain de cette séance, qu’exprimer leur désarroi en constatant la différence de comportement des membres des États selon qu’on les approchait individuellement ou qu’ils se trouvaient en corps d’assemblée. Le Nain écrit, le 23 février :
C’est une chose bien singuliere, Monsieur, que les membres du tiers etat ayent pris ce parti [de la résistance] après nous avoir donné presque tous les assurances les plus positives du contraire, quelques uns meme nous avoient communiqué leurs avis par ecrit absolument conformes a l’obeissance ; vous serés encore plus surpris d’apprendre que les eveques, s’étant assemblés a l’ordinaire dans une salle contigue a celle des Etats pour y quitter leurs manteaux et pour y prendre leur rochet et leur camaille, plusieurs d’entre eux declarerent qu’ils étoient effraiés des consequences du parti que meditoient leurs confreres et qu’ils alloient prendre, ajoutant que pour eux ils seroient d’avis d’accorder le don gratuit : les memes prelats montent dans le moment sur les bancs des Etats et leur conscience les fait changer d’avis, de sorte que M. l’eveque de Montauban persista seul en opinant pour le don gratuit3.

Montpellier, 17 février 1750) indique que tous les prélats ont voté contre le don gratuit. Les deux commissaires du roi s’accordent sur le nombre des barons dociles (deux), et Le Nain donne leur nom : le comte du Roure (Louis-Claude-Scipion Grimoard de Beauvoir) et le marquis d’Ambres (Louis-Hector de Gélas). C’est Richelieu qui indique le nombre de députés du tiers qui ont voté pour le don gratuit (dix-sept) ; il y inclut le maire de Montpellier (de Massillan), dont il dit que c’est un homme à lui ; Le Nain mentionne aussi, dans ce groupe, les maires de Toulouse (Picot de la Peyrouse) et de Nîmes (de Dions). 1 Selon le rôle des assistants aux États (Arch. dép. Hérault, C 7747), étaient présents, en l’absence de l’archevêque de Narbonne, malade, 20 prélats et 2 vicaires généraux, ayant en tout 21 suffrages (le président, en l’occurrence l’archevêque de Toulouse, ne votant qu’en cas de partage des voix dans l’assemblée), 9 barons et 14 envoyés de barons, pourvus de 23 suffrages, et 68 députés du tiers disposant de 45 suffrages. 2 Arch. nat., H1 845, pièce 45 : lettre de Richelieu, Montpellier, 6 février 1750 ; voir aussi ibidem, pièce 27, sa lettre du 2 février. 3 Arch. nat., H1 849, pièce 34 : lettre de Le Nain, Montpellier, 23 février 1750. 29

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Ce décalage entre les positions des députés pris un par un, révélé tant chez les membres du tiers que chez les évêques, atteste l’influence agissante de l’esprit de corps. Il faut rappeler que les votes se font en opinant à haute voix1 ; le caractère public des décisions exprimées pousse chaque votant à ne pas trahir la cause collective, d’autant plus que l’agitation provoquée dans la province et en particulier à Montpellier a créé une attente dans l’opinion et a braqué les regards sur eux. Des personnalités plus actives que les autres se distinguent dans ce consensus ; quelques-unes sont dénoncées dans un billet anonyme envoyé au contrôle général, qui accuse les évêques de Saint-Pons (Paul-Alexandre de Guenet), de Castres (François de Lastic), de Carcassonne (Armand Bazin de Bezons) et du Puy (Jean-Georges Le Franc de Pompignan), le baron de Calvisson (François-Louis de Louet de Nogaret) et le syndic général René-Gaspard de Joubert d’avoir « tout fait et mis le feu2 ». On peut prendre connaissance des motifs mis en avant par les États pour expliquer leur refus dans les documents élaborés collectivement, tels que les remontrances ou les mémoires qu’ils ont adressés au roi, dans le compte rendu que donnent les commissaires royaux de leurs discussions avec les députés, mais aussi dans les plaidoyers individuels, dont cinq nous sont parvenus (ceux des évêques de Saint-Pons, du Puy et de Mende et des barons de Murviel et de Mérinville3). * Deux mots reviennent avec une obsédante régularité dans les justifications avancées : l’honneur et la conscience. « Tous prétendent, écrit le maréchal de Richelieu, qu’ils ne peuvent en honneur et en conscience imposer le don gratuit4. » « L’honneur et la conscience sont au-dessus de tout », proclame
1 Sur la manière d’opiner, voir Arch. dép. Hérault, C 7746 : règlements des États, copie des délibérations du 16 mars 1624 et du 27 janvier 1667. 2 Arch. nat., H1 845, pièce 66 (feuille volante rédigée en lettres majuscules). 3 Arch. nat., H1 74830, registre, f° 25 r° et 58 r° : mémoires des évêques de Mende (Gabriel-Florent de Choiseul-Beaupré) et du Puy (une copie de celui de l’évêque du Puy figure aux Arch. dép. de l’Hérault, C 1807) ; ibidem, f° 70 r° : mémoire du baron de Mérinville (François-Louis de Monstiers) adressé au prince de Conti pour être présenté au roi le dimanche 26 avril 1750, (mémoire qui passe pour avoir été rédigé avec l’aide du syndic général Joubert ; il est analysé, avec des lettres, par Georges lacour-Gayet, Une page inédite de l’histoire des États de Languedoc en 1750 d’après les archives de la famille de Monstiers de Mérinville, Paris, Félix Alcan, 1927, 23 p.) ; Arch. nat., H1 748135, pièce 31 : lettre de l’évêque de Saint-Pons au roi pour le remercier de l’avoir autorisé à aller prendre les eaux à Lamalou et lui exposer les motifs du vote des États ; Arch. nat., H1 845, pièce 71 : lettre du marquis de Nisas (François de Carion), possesseur de la baronnie de Murviel, au contrôleur général, 4 Arch. nat., H1 845, pièce 27 : lettre de Richelieu, Montpellier, 2 février 1750. 30

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l’évêque du Puy pour expliquer son attitude. Et Richelieu, découragé, de soupirer, après la séance du 17 : « il auroit fallu un casuiste pour oposer a la conscience qu’on mettoit toujours en avant1. » Les députés font valoir qu’à l’ouverture des États ils jurent par un serment solennel de conserver les privilèges de la province et qu’ils ne peuvent se renier publiquement. Ce qu’on leur demande revient en effet à renoncer à leur privilège essentiel, celui de consentir l’impôt. Chaque année, ils accordent un don gratuit de trois millions de livres, mais c’est avec quatre conditions, dont la plus importante est la troisième, qui précise qu’aucune imposition ne pourra être levée dans la province de façon contraire à ses privilèges, même si elle était perçue dans l’ensemble du royaume. Ces conditions sont ensuite acceptées par les commissaires royaux. Or, en 1750, le premier article des instructions du roi transmises par ses commissaires prévoit de demander le don gratuit « selon l’usage établi » ; mais le second se borne à informer l’assemblée de l’imposition du vingtième2. Il y a donc, argumentent les États, contradiction entre les deux articles ; ils ne peuvent voter le don gratuit en sachant que la troisième condition de ce don, celle qui concerne leurs privilèges, est détruite par le second article des instructions royales. S’ils le faisaient, disent-ils, ils enfreindraient leur serment ; ils ne peuvent l’envisager, écrit au comte de Saint-Florentin l’archevêque de Toulouse (CharlesAntoine de La Roche-Aymon, président des États en l’absence de l’archevêque de Narbonne), « sans violer les loix de la conscience et de l’honneur3 ». Pourtant, les membres de l’assemblée disent et répètent être prêts à obéir pourvu qu’on respecte ce qu’ils appellent les « formes ordinaires ». Pour preuve, ils s’empressent, le 5 février, de voter la capitation afin de bien montrer leur bonne volonté, parce que les conditions avec lesquelles ils accordent habituellement cet impôt ne mettent pas en jeu leurs privilèges4. L’archevêque de Toulouse écrit à Machault que « le vingtieme passera tout d’une voix a la premiere demande qui nous sera faite de notre consentement, on n’insistera plus sur l’abonnement5 ». C’est aussi l’avis de Le Nain et de Richelieu. Tous les deux conseillent au contrôleur général le « parti de la douceur », très conscients qu’ils
1 Ibidem, pièce 61 : lettre de Richelieu, Montpellier, 17 février 1750. 2 Arch. dép. Hérault, C 7483, registre du roi, f° 24 r° et suiv. : instructions du roi en date du 14 janvier 1750. 3 Arch. nat., H1 74830, f° 65 : lettre de l’archevêque de Toulouse au comte de Saint-Florentin, 10 avril 1750. 4 Selon Le Nain (Arch. nat., H1 845, pièce 44 : lettre du 5 février 1750), les députés ont cru donner « une preuve suffisante d’une prompte obeissance en accordant la capitation, parce que cette imposition n’a pas de raport a la clause de l’acceptation du don gratuit ». Voir une observation analogue dans ibidem, pièce 45 : lettre de Richelieu du 6 février 1750. 5 Arch. nat., H1 845, pièce 42 : lettre de l’archevêque de Toulouse du 5 février 1750. 31

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sont des difficultés qu’entraînerait un passage en force. L’un et l’autre plaident, entre les séances des 5 et 17 février, pour que la demande du vingtième soit faite dans les « formes ordinaires » et même pour qu’on donne satisfaction aux États en confiant l’administration de cet impôt à une commission mixte, présidée par l’intendant, dans laquelle figureraient des commissaires de l’assemblée ; on n’aurait qu’à s’arranger, écrit Le Nain, pour que ces commissaires n’y aient qu’un rôle effacé1. Les membres des États qui se sont exprimés disent tous leur volonté d’obéir au roi et l’affliction avec laquelle ils ont été amenés à prendre le parti du refus. Au soir du 5 février, l’archevêque de Toulouse décrit « la douleur et la consternation peintes sur les visages » lors du vote. Il précise même, le 9 février, que les évêques se sont engagés, si les remontrances de l’assemblée se révélaient vaines, à « monter en chaire pour porter leurs peuples a l’obeissance entiere et prevenir jusqu’à la moindre etincelle de revolte2 ». Dans la lettre adressée le 10 avril au comte de Saint-Florentin, déjà citée, il décrit de façon dramatique ce qui s’est passé dans la nuit du 16 au 17 février, juste avant la session fatale qui a provoqué la colère du roi :
Ajoutés a tout cella, Monsieur, que personne ne s’attendoit aux ordres que raporta le courrier de M. de Richelieu, que je n’en fus instruit qu’a neuf heures du soir, avec sommation de la part de MM. les commissaires du Roy de rassembler les Etats extraordinairement le lendemain matin […] Je ne vous le dissimule point, Monsieur, je fus moy meme debout ou en course cette nuit la toute entiere pour tacher de trouver un moyen qui peut concilier le desir sincere ou tout le monde, sans exception, etoit d’obeir au Roy et sans delay, avec la crainte de tomber en contradiction avec nous mesme et se declarer publiquement parjures3.

Il n’a, poursuit l’archevêque, trouvé dans ses consultations nocturnes que des plaintes, des larmes, de la perplexité, « mais en meme temps une agitation provenant de ces principes, qui otoit quasi l’uzage de la reflexion ». L’évocation de la « douleur » des députés est-elle un artifice destiné à émouvoir le pouvoir ? Sans doute est-elle exagérée à dessein ; mais elle répond vraisemblablement en partie à la vérité. L’intendant Le Nain, dans son rapport du 5 février, estime lui-même que les États ne se sont pas montrés séditieux, mais qu’au contraire ils « se sont expliqués dans les termes les plus decens et
1 Ibidem, pièce 44 : lettre de Le Nain du 5 février 1750, et pièce 45, lettre de Richelieu du 6 février. 2 Ibid., pièce 42 : lettre de l’archevêque de Toulouse du 5 février 1750, et pièce 53 : lettre du 9 février. 3 Arch. nat., H1 74830, f° 65 r° : lettre de l’archevêque de Toulouse au comte de Saint-Florentin, 10 avril 1750. 32

La protestation des États de Languedoc en 1750...

les plus soumis, et que tous les membres ont protesté de leur attachement pour le Roy et de la disposition ou ils sont de luy sacrifier leurs biens et leurs vie1 ». Et, au lendemain de la séance du 17 février, il témoigne que les évêques et les barons sont venus le voir en corps et lui ont « reïteré les protestations de fidelité et d’obeissance2 ». La conduite des États ne traduit donc aucune volonté de rébellion contre l’autorité royale ni même l’intention de soustraire la province au nouvel impôt. Ce serait commettre un anachronisme que d’y voir une volonté d’autonomie fiscale, voire d’indépendance. Mais ce serait aussi une erreur de réduire cette opposition à un rituel purement formel. Elle se situe certes sur le plan symbolique ; mais le symbole est ici le lieu d’un affrontement politique, dont l’enjeu est la place d’une assemblée qui se veut représentative dans les structures de la monarchie absolue. * L’objet essentiel de la confrontation, tant pour le pouvoir royal que pour les États, c’est le consentement des sujets et, secondairement, leur droit à administrer leurs propres affaires. Le but poursuivi par Machault d’Arnouville en instaurant le vingtième est en effet parfaitement clair. Il veut d’abord établir l’égalité devant l’impôt, et par conséquent effacer les « distinctions » particulières dont bénéficient les pays d’États3. Mais il s’agit surtout pour lui de ne plus avoir à demander l’avis des gouvernés sur les décisions royales. En faisant part à Richelieu, le 12 février, de son sentiment sur le résultat de la séance du 5 février, le contrôleur général a une expression révélatrice : « Vous sentirés vous même, Monsieur, […] combien il seroit indecent de faire demander au Roy le consentement de ses sujets pour l’execution de ses volontés4. » Le mot « indécent » montre bien que Machault écarte toute possibilité de discussion de son affirmation : les sujets n’ont qu’à obéir purement et simplement. C’est souhaiter la fin de tous les organismes délibératifs qui subsistent encore en France. De même, à ses yeux,
1 Arch. nat., H1 845, pièce 44 : lettre de Le Nain, 5 février 1750. 2 Ibidem, pièce 69 : lettre de Le Nain, 18 février 1750 (les prélats et les barons lui déclarent seulement que ce qui met « le comble à leurs peines », c’est que leur séparation a été annoncée par le maréchal de Richelieu et non par une lettre close du roi, comme celle qui convoque leurs sessions. Cette protestation montre une fois de plus l’attachement aux « formes ordinaires »). 3 Machault écrit à Montferrier, de Versailles, le 9 septembre 1749 : « Vous jugerés aisement que quelque distinction que merite la province de Languedoc, et quelque disposée que soit Sa Majesté a luy en donner des marques, il n’est pas praticable de l’excepter d’une loy aussi generale et aussi juste. » (Arch. nat., H1 74830, f° 2 r° ) 4 Arch. nat., H1 845, pièce 47 : lettre de Machault à Richelieu, 12 février 1750. 33

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accepter la demande des États de concourir à l’administration du vingtième par une commission mixte ne pourrait se faire « sans compromettre l’autorité du Roy, puisqu’elle ne pourroit estre regardée que comme une condition qu’ils auroient imposée a Sa Majesté, qui ne peut en recevoir de ses sujets1 ». La gestion du nouvel impôt devait être confiée en Languedoc à des agents royaux, les directeurs des vingtièmes et les contrôleurs placés sous leurs ordres, totalement indépendants de l’assemblée provinciale et sous la responsabilité de l’intendant. Certains propos de Machault suggèrent même qu’il espérait bien, tout au moins au début, que la séparation des États serait définitive et que la nouvelle administration mise en place démontrerait leur inutilité, voire leur nocivité2. Face à la brutalité de ce que tant Richelieu que Le Nain n’hésitent pas à qualifier de « révolution3 », la marge d’action des États est étroite. Pour comprendre leur réaction, il faut se souvenir qu’ils sont essentiellement, pour reprendre une formule employée par l’historien américain William Beik, une instance de marchandage entre le roi et les députés de la province : marchandage au sujet des impôts nouveaux, des offices nouvellement créés, du financement des travaux publics4. Le marchandage est un rituel qui possède ses règles ; il suppose notamment une réciprocité et requiert une certaine connivence entre les deux parties ; il a besoin en outre d’éviter une trop grande publicité. Quand chacun des partenaires joue le jeu, ce qui est ordinairement le cas, l’accord finit toujours par intervenir. On en a des exemples avec l’instauration du cinquantième en 1725 et le rétablissement du dixième en 1733, qui n’ont pas donné lieu à un réel affrontement bien que les enjeux n’en soient pas fondamentalement différents de ceux du vingtième. L’intendant Le Nain rappelle ainsi à Machault que « lors de l’établissement du cinquantieme en 1725 et du dixieme en 1733, il n’en etoit point parlé dans l’instruction generale communiquée au president de l’assemblée parce que le conseil se flattoit que les Etats s’endormiroient peut etre sur cet objet, et le Roy y avoit pourveu par une seconde instruction particuliere, au cas qu’ils se reveillassent5 ». Les États se sont « réveillés », la seconde instruction royale leur a été communiquée, et ils ont pu délibérer et accorder leur consentement. Tout
1 Ibidem. 2 Dans la lettre du 5 mars 1750 adressée à Le Nain, Machault accuse les États d’imposer chaque année des sommes inutiles ; il espère que la nouvelle administration opérera une diminution des impositions et que le peuple trouvera ainsi « quelque avantage » à la suppression de l’assemblée (ibid., pièce 4 : lettre de Machault à Le Nain, 5 mars 1750). 3 Arch. nat., H1 845, pièce 61 : lettre de Richelieu, Montpellier, 17 février 1750 (« dans une révolution pareille » …) ; ibidem, pièce 68 : lettre de Le Nain, même date (« cette terrible révolution »…). 4 William Beik, Absolutism and Society in Seventeenth-century France. State Power and Provincial Aristocracy in Languedoc, Cambridge, Cambridge University Press, 1985 ; chapitre 6 : « The Estates : central bargaining place ». 5 Arch. nat., H1 849, pièce 34 : lettre de Le Nain, Montpellier, 23 février 1750. 34

La protestation des États de Languedoc en 1750...

s’est passé dans le cadre des négociations habituelles, et le roi a renoncé à agir autoritairement. En 1750, ce processus se bloque, parce que Machault rompt brutalement la connivence et le fait en recherchant volontairement la publicité. Dès l’automne 1749, personne ne peut plus ignorer ses intentions, qu’il a fait connaître aux députés de l’assemblée à la Cour. S’ajoute à cela le fait que l’archevêque de Narbonne, Louis de Berton de Crillon, très âgé, a laissé son entourage diffuser largement une lettre impérieuse du contrôleur du 14 janvier 1750. L’intendant explique à ce dernier, qui s’en est offusqué, qu’« il ne faut point chercher d’autres raisons de sa publicité que dans l’etat deplorable de M. l’archevesque de Narbonne, que vous n’ignorés pas. Tous ses domestiques ouvrent ses lettres, y répondent et signent meme pour luy. Celle dont il s’agit fut laissée sur la table, fit la nouvelle du jour, excita la curiosité de tout le monde, que l’on satisfit sans difficulté1 ». D’où cet échauffement des esprits que signalent toutes les sources avant même que ne commence la session des États2. Lorsque ceux-ci se réunissent, ils savent que leurs conduite sera attentivement examinée. Dans ces conditions, la discrétion qui accompagne habituellement le marchandage n’existe plus ; l’assemblée est donc acculée à affirmer publiquement les principes qui fondent son existence et sa relation avec le roi, et elle le fait en puisant ses arguments dans une culture politique qui se révèle d’une surprenante permanence tout au long de son histoire. * Le premier élément constitutif de cette culture est la notion de contrat, avec ce qu’elle implique de nécessaire réciprocité. Le privilège du consentement est considéré comme une des conditions du rattachement de la province à la Couronne de France3. Plus concrètement, l’acceptation de la troisième condition du don gratuit est présentée comme « un engagement mutuel entre la province et le Roy, qui veut bien ratifier les promesses de ses commissaires » ; cet engagement est renouvelé chaque année4. Richelieu lui-même, en exposant à Machault les motifs des États, parle du « contract qui est passé entre les commissaires
1 Ibidem. 2 L’archevêque de Toulouse écrit que la « consternation » où les instructions des commissaires du roi ont jeté l’assemblée « fut fortifiée par les discours de la ville de Montpellier ou tout contribuoit a souffler le feu ». (Arch. nat., H1 845, pièce 53 : lettre de l’archevêque de Toulouse, 9 février 1750). 3 Arch. dép. Hérault, C 7484 : registre des délibérations de la session de 1750 : Remontrance au roi, 5 février 1750, f° 15 r° et suiv. 4 Arch. nat., H1 74830, f° 58 r° : mémoire de l’évêque du Puy. 35

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du Roy et les États lorsqu’ils accordent le don gratuit », contrat qu’il appelle « signalmatique » en écorchant quelque peu ce mot savant1. Les relations entre les États et le roi sont ainsi présentées comme contractuelles ; les conditions du don signifient que celui-ci est accordé au terme d’une délibération raisonnée et qu’il ne résulte pas de l’obéissance pure et simple aux ordres royaux. Ces « formes ordinaires » restent la plupart du temps symboliques ; mais cela ne veut pas dire que le roi peut les enfreindre publiquement sans provoquer une réaction de refus, comme le montre la crise de 1750. Une autre notion revient constamment dans le discours des États : celle de patrimoine, au sens propre d’héritage des pères. Les « peuples du Languedoc », disent-ils dans leurs remontrances du 5 février, regardent « leurs privilèges comme la plus riche portion de leur patrimoine2 ». Les libertés et franchises font partie de l’identité languedocienne ; elles sont censées être la marque de la dilection particulière des rois de France pour la province. « Vos sujets de Languedoc, écrit au roi l’évêque de Saint-Pons, sont amateurs de leurs privileges, qu’ils regardent comme leur patrimoine et comme une distinction düe a leur fidelité inviolable, au zele respectueux et a l’empressement avec lesquels ils ont toujours executé, souvent meme prevenu vos volontés3. » Les privilèges sont aussi qualifiés de « dépôt », un dépôt « inaltérable » et « sacré » confié à la garde de l’assemblée. Ils sont un bien légué par les ancêtres ; à ce titre, il est du devoir des héritiers de les transmettre intacts à leurs descendants. Le serment que prêtent les députés à l’ouverture de chaque session les engage, affirme l’archevêque d’Albi, Dominique de La Rochefoucauld, dans le discours qu’il prononce le 17 février en tant que premier opinant, « a transmettre a leurs successeurs dans tout son eclat et toute sa pureté le depot qu’ils ont reçu de leurs predecesseurs, depot inaltérable qu’on ne pourroit abandonner sans s’attirer les justes reproches du ciel et de la terre4 ». L’idée que l’assemblée provinciale est la gardienne du dépôt des privilèges est peut-être à rapprocher de la théorie parlementaire, illustrée par L’Esprit des Lois de Montesquieu, selon laquelle les cours de justice sont les conservatrices du dépôt des lois. Il n’est pas sans intérêt de constater que le parlement de Toulouse et la cour des Comptes, Aides et Finances de Montpellier ont pris parti pour les États. La résistance du parlement s’est assez vite émoussée5. Celle de la cour des Aides, en revanche, a été beaucoup plus durable ; la cour a émis des remontrances
1 Arch. nat., H1 845, pièce 45 : lettre de Richelieu, 6 février 1750. 2 Arch. dép. Hérault, C 7484, f° 15 r°. 3 Arch. nat., H1 748135, pièce 31. 4 Ibidem, f° 45 r°. 5 M. marion, Marchault d’Arnouville, op. cit., p. 110. 36

La protestation des États de Languedoc en 1750...

hardies dans lesquelles elle n’a pas hésité à affirmer que les privilèges, lorsque le souverain leur a donné force de loi, font « partie de la constitution de l’État » ; les États étant suspendus, les signataires de ces remontrances se sentent le devoir de prendre le relais dans la défense de ce qu’ils appellent le « droit public du Languedoc1 ». Les États affirment par ailleurs leur responsabilité devant les Languedociens, car ils proclament que le soin de conserver le dépôt des privilèges ancestraux leur a été remis par eux. Le baron de Mérinville, s’exprimant au nom de son ordre, assure que le serment prêté au début des sessions lie la noblesse comme le clergé et le tiers état à se conformer à la mission ainsi reçue : « C’est par la force de ce serment qu’elle partage, Sire, avec les autres ordres des Etats l’obligation de conserver le depôt des privileges que les peuples de cette province leur ont confiés2. » La nature du devoir censé peser ainsi sur les membres de l’assemblée renvoie à l’image que celle-ci se fait de sa fonction représentative, qui diffère évidemment de la conception que nous en avons aujourd’hui ; mais il faut se souvenir que le renouvellement des idées sur la représentation commence tout juste à se diffuser, le rôle de l’Encyclopédie se révélant décisif à cet égard. Les États disent qu’ils sont les « pères et tuteurs » des peuples ; cette expression figure par exemple dans le mémoire de leurs députés à la Cour demandant, avant la session, un sursis à l’exécution de l’édit de mai 1749 : « Les Etats sont, en même temps, les sujets les plus fideles et les plus soumis et les tuteurs zelés des peuples confiés à leurs soins3. » Le mot tuteurs implique certes le sentiment que les Languedociens ne sont pas capables de faire valoir par eux-mêmes leurs droits et doivent recourir à la médiation de l’assemblée ; mais il exprime aussi la certitude que celle-ci a le droit et le devoir de parler en leur nom. Les députés se pensent investis de leur confiance, non du fait de l’élection, qui ne joue pratiquement aucun rôle dans leur désignation, mais en vertu des solidarités verticales qui structurent une société d’ordres ; le lien qui les unit aux représentés est censé être celui de la confiance. Image en voie de péremption, sans doute, mais qui traduit la conviction que c’est aux États de faire valoir le droit des Languedociens à obéir librement4.
1 Arch. nat., H1 74830, f° 90 r° et suiv. : mémoire apologetique de la cour des comptes, aydes et finances de Montpellier. 2 Ibidem, f° 70 r° : mémoire de M. de Mérinville. 3 Ibid., f°. 15 r° : mémoire des députés à la Cour et du syndic général. 4 Le refus des États n’a pas entraîné de révolte en Languedoc ; toutefois, les difficultés éprouvées par l’administration royale à lever le vingtième, dont les directeurs et les contrôleurs se font l’écho (voir par exemple Arch. dép. Hérault, C 2025), attestent l’existence de sérieuses réticences chez les contribuables. Une lettre du subdélégué Prat, du 18 avril 1750, aux consuls de Saint-Victor-de-LaCoste signale l’espérance chez les habitants « que tout finira bientôt au gré de la province » (Arch. com. Saint-Victor-de-La-Coste, non classées, document communiqué par Élie Pélaquier). 37

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Car c’est bien de la nature de l’obéissance qu’il s’agit. Il est question d’affirmer la dignité du sujet en proclamant son droit de consentir à obéir par l’intermédiaire de ses représentants. En demandant son consentement au sujet, le roi reconnaît sa liberté ; en exerçant pour lui ce droit de consentement, les États font de son obéissance le contraire d’une soumission servile. Parallèlement, l’assemblée affirme sa capacité à exercer le droit de regard du sujet sur les affaires qui le concernent. Elle est d’ailleurs consciente de la communauté d’intérêts qui existe de ce point de vue-là entre les pays d’États ; elle suit notamment avec attention ce qui se passe en Bretagne, qui résiste énergiquement au vingtième1. De ce fait, elle dépasse des préoccupations exclusivement particularistes. Il est certain que cette conception de la représentation va vite se trouver périmée par l’évolution des idées ; elle sera notamment la pierre d’achoppement qui provoquera le rejet des États par l’opinion languedocienne à la veille de la Révolution, malgré les efforts notables qu’ils feront à ce moment-là pour la moderniser2. Mais, telle qu’elle s’exprime en 1750 dans la crise du vingtième, elle traduit la conscience de l’assemblée provinciale d’être au service d’une cause qui la dépasse. Les États se doutaient bien qu’ils mettaient leur existence en péril en persistant dans leur refus, mais ils ont considéré que l’affirmation des principes dont ils se croyaient les dépositaires valait ce risque. Ils ont ainsi joué le rôle de conservatoire et d’instrument de transmission d’idées déjà anciennes, exprimées notamment au cours des guerres de Religion et pendant la Fronde3, et réactualisées lors des débats du milieu du XVIIIe siècle dans le royaume. Le temps est proche où les pesanteurs et les abus qui entachent cette vieille institution vont discréditer leur voix ; mais, en opposant l’honneur et la conscience à une décision imposée autoritairement d’en haut, ils ont contribué à entretenir la vitalité de l’idéal du consentement et de l’obéissance libre, qui constitue une partie essentielle de leur culture politique. Arlette Jouanna
1 Des comparaisons avec ce qui se passe en Bretagne figurent dans la correspondance échangée ; voir par exemple la lettre de l’archevêque de Toulouse à Saint-Florentin, 10 avril 1750, évoquant les « Etats de Bretagne, dont les privileges sont les memes que les notres, avec cette difference que ceux-cy y ont laissé donner atteinte lors d’un des etablissemens du dixieme et de la capitation, ce que n’ont jamais fait les Etats de Languedoc ». (Arch. nat., H1 74830, f° 65 r°). 2 Gilbert larGuier, « Fiscalité et institutions. Le testament des États de Languedoc », dans Impôts et refus de l’impôt, op. cit., p. 41-46. 3 Arlette Jouanna, « Traiter avec le roi. Les États de Languedoc et l’autorité monarchique pendant la Fronde », dans Bernard Barbiche, Jean-Pierre Poussou et Alain Tallon (dir.), Pouvoirs, contestations et comportements dans l’Europe moderne. Mélanges en l’honneur du professeur Yves-Marie Bercé, Paris, PUPS, 2005, p. 263-281. 38

Dîme et culture politique en Bas-Languedoc au XVIIIe siècle

raiter de la vie politique sous l’Ancien Régime revient à s’intéresser à une époque où le suffrage n’est pas étroitement lié à la notion de démocratie représentative. Des pratiques politiques existent néanmoins. Pour les qualifier, Raymond Huard a utilisé l’expression de « politique populaire » et Roger Dupuy celle de « politique du peuple ». Hors d’Europe, certains ont cherché des formes de démocratie antérieures à la pratique de l’élection. Hamartya Sen a insisté sur l’existence du débat public et l’usage de rendre des comptes, dans son essai intitulé La démocratie des autres. La fiscalité a tenu une place dans les débats antérieurs à la Révolution. Claudine Wolikow, se référant à l’ouvrage de Gilbert Shapiro et John Markoff, Revolutionary Demands, A Content Analysis of the Cahiers de Doléances of 1789 (1998), parle de l’émergence d’une « protocitoyenneté » de l’âge des Lumières, pour laquelle la fiscalité aurait joué un rôle déterminant1. Raymond Huard propose cinq caractéristiques qui pourraient qualifier la culture politique d’Ancien Régime : quotidienneté, proximité, immédiateté, moralisme et tradition2. La dîme est un angle d’étude pour aborder ces aspects ; elle est prélevée au village près de chez soi, elle est utilisée pour la dignité du culte religieux dans l’église paroissiale et partiellement redistribuée pour l’éducation et l’assistance aux défavorisés du lieu. Dans ce dernier cas, les décisions de répartition de l’aumône sont prises par des acteurs locaux, agissant en fonction des usages du lieu ; ainsi les sacs de méteil destinés à l’assistance ne quittent parfois pas le village après la récolte. La dîme est un impôt sur les fruits de la terre. Les procès pour nonpaiement abondent et touchent des habitants d’un grand nombre de communautés. Un sondage dans les registres judiciaires du Sénéchal de Montpellier révèle dix
1 Raymond HuarD, « Existe-t-il une “politique populaire” ? », dans Jean Nicolas (dir.), Mouvements populaires et conscience sociale (XVIe-XIXe siècles), colloque, Paris, Maloine, 1985, p. 57-68 ; Roger Dupuy est intervenu dans le même colloque sur le sujet, ibidem, p. 72 et p. 750-751 ; Roger Dupuy, La politique du peuple (XVIIIe-XXe siècle), Racines, permanences et ambiguïtés du populisme, Paris, A. Michel, 2002, p. 7-15 ; Amartya sen, La démocratie des autres. Pourquoi la liberté n’est pas une invention de l’Occident, Paris, Payot, 2005, p. 9-20 ; Compte-rendu d’un ouvrage d’Anne Zink (2000) par Claudine WolikoW, « Pays ou circonscriptions. Les collectivités territoriales de la France du Sud-Ouest sous l’Ancien Régime », Annales Historiques de la Révolution Française, 326, avril 2004, http//ahrf.revues. org/document1193.html. 2 Raymond HuarD, op. cit., p. 63-65. 39

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Les cultures politiques à Nîmes et dans le Bas-Languedoc oriental...

affaires sur vingt-trois mois, soit une tous les deux mois1. Des dissimulations de récoltes sont attestées, huit gerbes par exemple dans une affaire traitée par ce tribunal2. Peu appréciée, la dîme disparaît dans la grande refonte fiscale du début de la Révolution, en même temps que le système bénéficial et les chapitres cathédraux décimateurs qui en tiraient l’essentiel de leurs revenus3. En parcourant la comptabilité des décimateurs, on observe que les revenus provenant des dîmes entraient régulièrement, ce qui leur permettait par conséquent d’engager des dépenses. La contestation de la dîme s’exprime dans les actes de rébellion étudiés par Jean Nicolas, mais elle est d’une moindre ampleur que celle contre la pression fiscale monarchique et seigneuriale. C’est le cas dans le Languedoc oriental comme en France4. Dans les cahiers de doléances de 1789, la critique de la dîme varie selon les régions. Les auteurs des cartes de l’Atlas de la Révolution Française ont montré qu’on réclamerait sa suppression plutôt dans les zones où elle est faible et son aménagement là où elle est élevée, comme dans les actuels départements du Gard et de l’Hérault5. Il faut avancer prudemment dans l’interprétation des diverses sources car la répression des actions antifiscales et donc antimonarchiques s’exerce par de lourdes peines et la complainte de Mandrin pouvait rappeler chacun à la réalité des faits. Laisser des traces écrites de ses opinions sur la dîme aurait pu être interprété comme des appels à la rébellion puisque la dîme participait au fonctionnement de l’État absolutiste et ne concernait pas seulement l’Église catholique en elle-même. La dîme est un prélèvement obligatoire encadré par l’État et s’accompagne d’une importante circulation de fonds publics. À partir du corpus étudié, qui concerne des paroisses situées principalement dans les dîmeries du chapitre Saint-Pierre de Montpellier et du chapitre Notre-Dame de Nîmes, parmi les plus importants décimateurs du Bas-Languedoc, nous rechercherons quelle était la circulation financière de la dîme et quelle culture politique influençait sa redistribution.
1 Arch. dép. Hérault, 6 B 280 : registre du Sénéchal de Montpellier, avril 1764-décembre 1765. 2 Arch. dép. Hérault, 6 B 280 : plainte des décimateurs de Celleneuve (Montpellier), 7 décembre 1765 . 3 Arch. dép. Hérault, G 1762 : registre des délibérations du chapitre Saint-Pierre. Les décrets supprimant les chapitres sont examinés le 4 octobre 1790. 4 Jean nicolas, La rébellion française. Mouvements populaires et conscience sociale, Paris, Seuil, 2002, p. 483-491 ; Jean nicolas, « Le Bas-Languedoc et les rébellions au XVIIIe siècle », Revue d’histoire moderne et contemporaine de Nîmes et du Gard, n° 19, 2003, p. 40-57. 5 Claude lanGlois et coll., « Religion », dans Serge Bonin et Claude Langlois (éd.), Atlas de la Révolution Française, vol. 9, Paris, EHESS, 1996, p. 29 et 51. 40

Dîme et culture politique...

I. Le circuit financier de la dîme en Bas-Languedoc
Les dîmes sont levées très majoritairement sur les récoltes de blé, vin et huile d’olive. Le taux de prélèvement sur ces grosses dîmes peut être estimé à 8 à 9 %. Les dîmes sur les céréales et les raisins constituent par exemple 95 % des revenus déclarés par les décimateurs du bénéfice de Langlade, près de Nîmes1. L’ensemble des dîmes compose 90 % des revenus du chapitre de Nîmes. Il les afferme par contrat notarié pour une somme précise et pour une période fixe, à une personne ou bien à un consortium de deux ou trois personnes. Il passe un contrat, après enchères, pour une dîmerie, c’est-à-dire le plus souvent une paroisse. Le fermier de la dîme prélève une partie de la récolte dans la ou les dîmeries affermées au moment des récoltes, vend, puis verse en espèces le montant des fermages, à date fixe, quatre fois par an. Les chapitres ont donc des revenus réguliers et stables. Cela leur permet de faire face aux dépenses, bien connues grâce au budget prévisionnel qui les énumère2. Considérons le poste des dépenses du point de vue du chapitre. Il a d’abord des frais fixes. Le chapitre de Nîmes, formé d’une vingtaine de chanoines, s’attribue la moitié de ses revenus en prébendes et rétributions des services et messes à la cathédrale3. Le même ordre de grandeur s’observe pour le chapitre de Montpellier. Ces sommes augmentent quand la rente foncière s’accroît jusqu’en
1 Pour le montant des dîmes en Bas-Languedoc à la veille de la Révolution, Edward A. Allen propose une fourchette allant de 1/10e à 1/15e (10 à 7 %). Il rencontre une majorité de cas autour de 1/11e à 1/12e (9 à 8 %). Edward A. allen, « Popular Resistance to Ecclesiastical Taxation : Dîme Controversies in Lower Languedoc and their Social Consequences, 1750-1789 », dans Revolutionary Europe, 1750-1850, Baton Rouge, 15th Annual Consortium, 1985, p. 218. Les taux sont parfois différents dans un même bénéfice. À Langlade, le taux est de 1/12e et seulement de 1/13e pour les biens nobles et ceux de l’hôpital. Arch. dép. Gard, G 1068 : déclarations de revenus du clergé, dossier Langlade, 1725. 2 J’ai abordé la question des dîmes en Bas-Languedoc dans différentes publications. Danielle BertranD-FaBre, « Comment peut-on être curé à la portion congrue (diocèse de Montpellier, deuxième moitié du XVIIIe siècle) ? », LIAME, 2, 1998, p. 69-86 ; « Bureau de charité et fabrique : deux enjeux pour le pouvoir local dans un village du Bas-Languedoc, Castelnau-le-Lez au XVIIIe siècle », dans Religions et pouvoirs dans le midi de la France de l’Antiquité à nos jours, Actes du LXXe Congrès de la Fédération du Languedoc méditerranéen et du Roussillon, colloque Nîmes (1998), Nîmes, 2001, p. 211-226 ; Etre curé en Languedoc au XVIIIe siècle : l’abbé Jean-Baptiste Fabre entre ministère et littérature occitane (1727-1783), thèse (1999), Lille, ANRT, 2004, p. 327-363 ; « Les catholiques de Vaunage au XVIIIe siècle. L’organisation d’une minorité », dans Jean-Marc Roger (dir.), La Vaunage au XVIIIe siècle, t. II, Nages-et-Solorgues, Ass. Maurice Aliger, 2005, p. 295-392. 3 Les canonicats étaient des bénéfices ecclésiastiques. Le chanoine a pour revenu une prébende qui est la contrepartie financière des obligations liées au service du culte religieux. Philippe loupès, art. « Chanoines » et « Chapitres » dans Lucien Bély (dir.), Dictionnaire de l’Ancien Régime. Royaume de France XVIe-XVIIIe siècle, Paris, PUF, 1996. 41

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1780 environ. Les frais d’assistance, appelés aumônes, sont fixes. Le montant versé varie cependant d’une paroisse à l’autre, ce qui résulte de règlements anciens ; une somme annuelle de 30 livres est considérée comme allant de soi pour un décimateur absent (ou prieur primitif). Le mode de versement n’est pas forcément semblable partout ; pour la manse du chapitre de Nîmes, les fermiers tendent à donner la part de la récolte de céréales sur l’aire de battage mais pour le chapitre de Montpellier, il s’agit d’une somme fixe versée en espèces. La procédure est plus favorable aux paroisses gardoises qui ne voient pas la quantité diminuer au fil des ans, du fait de la hausse des prix. Chaque paroisse sait ainsi combien de familles elle peut secourir, au vu du nombre de sacs de méteil. Les frais de culte pour l’entretien des églises paroissiales et des sacristies sont réguliers et les chanoines ont une politique d’équipement et d’entretien méthodique, avec un budget reconduit d’une année à l’autre, dans le cas des deux chapitres. Il en va de même pour l’entretien de la cathédrale, avec les dépenses prévues pour la musique et les enfants de chœur. Dans le domaine de l’éducation, les frais de prédication sont fixes mais le nombre de sermons prêchés dans l’église pendant le Carême et parfois l’Avent varie d’une paroisse à l’autre. Ils sont financés le plus souvent à la fois par le décimateur et par la communauté villageoise, au moyen de la trésorerie provenant de ses impôts. La prédication fait partie des missions d’enseignement de l’Église que la dîme est supposée couvrir. L’Église participe à la gestion de l’enseignement scolaire par les fonctions de contrôle attribuées à certains de ses membres. Elle est engagée de façon irrégulière dans le financement même des activités. L’enseignement primaire est municipal en Bas-Languedoc. Les salaires des maîtres et maîtresses sont payés au moyen des impôts de la communauté. L’enseignement secondaire est à la charge des familles ; il se remarque dans quelques paroisses, comme à Montels dans la périphérie de Montpellier, où le curé Jean-Baptiste Fabre, l’écrivain occitan, a peu d’activités pastorales et s’occupe d’une école presbytérale, de type collège actuel. Quand Fabre est choisi pour enseigner au collège de Montpellier pendant l’année scolaire 1762-1763, il perçoit un double revenu, celui de la ville et une rétribution de vicaire de la paroisse de Castelnau, c’est-à-dire une demi-portion congrue. Il s’agit là d’un enseignement de type lycée actuel. Les revenus de la « prébende préceptorale » du chapitre de Montpellier sont en partie utilisés pour financer le salaire d’un enseignant pour « les jeunes enfants » de la ville. Selon un arrêt du Conseil du Roi de 1744, le « précepteur » sera nommé par l’évêché, le chapitre, le maire et les consuls, et sera « destituable à

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la volonté des susdits 1 ». Les maîtres et maîtresses d’école doivent être agréés par l’évêché et un prêtre, dans le diocèse de Montpellier, est spécialement affecté aux écoles. La surveillance est déléguée aux archiprêtres, ou doyens, qui envoient un rapport annuel sur l’état des paroisses de leur secteur. Chacun est chargé de tenir à jour ses fiches d’enseignants, de sages-femmes et de vicaires. Au hasard des rapports, apparaissent des remarques sur la fréquentation scolaire et la conduite de la classe par l’enseignant. Des maîtres échappent à l’agrément par l’évêque et donc à tout contrôle ; ce sont des personnes allant « de maison en maison ». Il y a trois maîtres protestants dans ce cas à Ganges et d’autres sont évoqués dans le diocèse de Nîmes2. Pour l’enseignement scolaire, la dîme sert donc essentiellement à financer un corps d’inspecteurs à temps partiel. Un chapitre a également des frais variables. Il participe au versement des décimes, l’impôt ou subvention accordée au roi par le clergé de France. Le montant varie selon les années et dépend des besoins exprimés par la monarchie. En 1780, le chapitre de Nîmes verse 1/6e de la valeur de ses bénéfices soit 17 % de ses revenus3. Il faut parfois augmenter de façon conséquente les frais de culte. Ainsi, ce même chapitre équipe à nouveau les églises paroissiales, après les troubles camisards et la remise en état des bâtiments par les communautés de Vaunage4. Le chapitre peut décider d’embellir les églises paroissiales et de les équiper d’un autel de marbre supplémentaire, comme fait le chapitre Saint-Pierre de Montpellier dans les années 1770-1780 ou celui de Nîmes à partir de 17805. L’assistance varie également en fonction des demandes car les desservants écrivent pour réclamer des aumônes supplémentaires. Des paroisses situées dans la zone des garrigues sont particulièrement aidées par le chapitre Saint-Pierre, comme Le Causse de la Celle, Saint-Jean de Buèges et Pégairolles de Buèges, dans les années 1760 et 706. La rétribution des curés et vicaires est un poste de dépenses en augmentation car leur montant est fixé par un édit royal. Les portions congrues (ou portions suffisantes) passent de 300 à 500 livres annuelles en 1768 puis à 700 livres en 1786. Elles suivent en réalité avec retard la hausse
1 Arch. dép. Hérault, G 1757 : délibération du chapitre Saint-Pierre, 20 avril 1744. 2 Arch. dép. Hérault, G 1368 : visites d’archiprêtres. Arch. dép. Gard, G 1524 : fiche de suivi de l’archiprêtre de Sommières (1757-1771). Arch. com. Calvisson, GG 27. Voir Louis seconDy et Danielle BertranD-FaBre, « L’école en Vaunage au XVIIIe siècle », dans Jean-Marc Roger (dir.), op. cit., t. II, p. 415-446. 3 Arch. dép. Gard, G 106. 4 Arch. dép. Gard, G 1307 : registre des paroisses, 1717-1787. 5 Arch. dép. Gard, G 1481 et Arch. dép. Hérault, G 1974. Danielle BertranD-FaBre, op. cit., 2004, p. 295-297 ; Daniel rocHe, Histoire des choses banales. Naissance de la consommation, XVIIe-XIXe siècle, Paris, Fayard, 1997, p. 132-134. 6 Arch. dép. Hérault, G 2603 : registre de comptes du chapitre de Montpellier, année 1765. 43

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du coût de la vie. Dix à vingt ans avant l’édit de 1768, des curés des deux diocèses ont obtenu un « droit de clerc » s’élevant de 30 à 50 livres et, pour le clergé de Montpellier, une augmentation des frais de culte, comme l’achat d’huile d’olive pour l’éclairage de l’église, une somme qui correspond au montant des décimes payées par les desservants1. Du point de vue du chapitre décimateur, l’argent doit donc entrer régulièrement et les fermiers le tiennent informés d’éventuelles difficultés liées par exemple aux intempéries. Le fermier du bénéfice de Gavernes en Vaunage ne peut payer son fermage en avril 1780 car le développement récent de la luzerne le prive de dîmes plus lucratives, d’autant que la dîme sur ce fourrage est contestée au même moment en plusieurs endroits, comme à Nîmes2. Les chapitres envoient dans un premier temps des assignations pour faire payer la poignée de retardataires ou récalcitrants de chaque dîmerie. Un mémoire des fermiers de Rodilhan montre un manque à gagner de 120 livres sur quatre ans, de 1763 à 1766. Ils relèvent onze cas de refus de payer la dîme pour des sommes comprises entre deux et cinquante-deux livres. Une seule personne maintient son refus chaque année. Six personnes en tout sont concernées. Les fermiers sont indemnisés par le chapitre3. Dans certains cas, un procès est intenté par le fermier qui peut être soutenu par le chapitre solidaire. Les tribunaux et le parlement de Toulouse jugent en faveur des usages régionaux ou locaux et tendent à donner raison aux fermiers de la dîme, tout particulièrement dans le cas des grosses dîmes. Le parlement de Toulouse est néanmoins à l’origine du versement du droit de clerc, prenant ainsi parti dans la lutte des curés pour le maintien de leur niveau de vie. Les Parlements veulent des congrues supérieures à 300 livres et sont favorables aux demandes des curés, écrit en 1760 l’évêque de Nîmes à l’Agence générale du Clergé4. Les décimateurs doivent faire face à une série de contestations. Certains particuliers trouvent que l’on verse trop et qu’il y a par exemple trop de prélèvements sur les nouvelles cultures, les oignons ou l’esparcet, un fourrage5.
1 Le versement disparaît après 1768 lorsque le montant des portions congrues est relevé par l’édit royal, sauf de rares cas de paiement sur quittance. 2 Arch. dép. Gard, G 1485 : lettre du 17 avril 1780. 3 Arch. dép. Gard, G 1479 : pièces justificatives du chapitre de Nîmes, 1767. 4 Arch. dép. Gard, G 1478 : arrêts de parlement en faveur du curé Féminier de Boissières et Gilbert de Calvisson, 1758 ; Arch. nat., G 8 642 : lettre de l’évêque de Nîmes, 1760. Danielle BertranDFaBre, op. cit., 2004, p. 347-348. 5 Danielle BertranD-FaBre, op. cit., 2005, p. 358-361, pour la situation en Vaunage et alentours. Arch. dép. Gard, H 229 pour la paroisse de Langlade et Arch. com. de Nages, déposées aux Arch. dép. Gard, BB 2 : 1786 à 1788. Pour l’esparcet dans la région nîmoise, voir Edward A. allen, op. cit., p. 200-228. 44

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Dans une délibération consulaire de Nages, un consul argumente sur le thème des prélèvements multiples sur le même sol, en cas de culture mixte, ce qui « aggrave la condition du cultivateur ». Cette communauté décide en décembre 1788 de prendre fait et cause pour ceux qui refuseraient de payer la dîme des olives, s’ils ont déjà payé celles du blé et du vin sur la même parcelle1. La redistribution est trop favorable aux pauvres de la ville, secourus par les chanoines, et pas assez aux pauvres des paroisses rurales laissés à la charge des curés congruistes, selon deux lettres de curés de Vaunage écrivant à quelques jours d’intervalle en 1767. Les pauvres « de nos campagnes n’en ont pas moins de besoin que ceux de Nîmes », écrit Féminier de Boissières. Et Coste de Congénies : « les pauvres de Nîmes ne sont pas les seuls en droit de réclamer votre charité2 ». Les dépenses du chapitre de Nîmes en faveur des hôpitaux augmentaient-elles autant que celles de leurs homologues de Montpellier ? Dans ce dernier cas, l’augmentation est sensible. En 1755, l’Hôpital Général de Montpellier reçoit 160 livres et l’établissement de La Miséricorde 150 livres. En 1781, ils perçoivent respectivement 350 et 200 livres. Cette année-là, les quatre curés de la ville signent ensemble un reçu de 1200 livres pour les pauvres de Montpellier3. Quant aux protestants, le fermier du bénéfice de Gavernes attribue à un récalcitrant, en 1780, le sentiment de payer pour un service religieux non rendu, puisqu’il croit « sans doute gagner le ciel de Calvin en refusant tout ce qu’il reproche à l’Église romaine de venir lui prendre sans, dit-il, qu’il ait besoin d’elle4 ». Certains trouvent qu’il n’y a pas assez de retour par rapport à l’impôt prélevé. Les consuls de Cournonterral s’expriment en ce sens. Le reçu remis pour l’aumône de 1768, contresigné par le curé Mairoys et les consuls Dedet et Gachon, contient : « Nous déclarons avoir reçu de M. Granier trésorier du chapitre la somme de cinquante livres pour l’aumône que le chapitre fait aux pauvres de Cornonterral pour l’année échue au mois de mars mil sept cent soixante huit sans préjudice de la plus forte estimation du sixième des fruits que la communauté de Cornonterral prétend être due par ledit chapitre […]5. »
1 Arch. com. Nages, déposées aux Arch. dép. Gard, BB 2, 4 décembre 1788. 2 Arch. dép. Gard, G 1484 : lettres du 14 janvier et du 2 février 1767. En l’an IV, les réquisitions liées à l’effort de guerre alimentent un sentiment du même ordre en milieu rural ; voir Nathalie alzas, La liberté ou la mort. L’effort de guerre dans l’Hérault pendant la Révolution française (1789-1799), Aix-en-Provence, Presses de l’Univ. de Provence, 2006, p. 205. 3 Arch. dép. Hérault, G 3197, G 3385, G 3387. Comment ne pas faire de rapprochement entre la dîme et la Sécurité Sociale actuelle ? Remarquons que, parmi les bénéficiaires, l’un accuse l’autre de toucher trop. 4 Arch. dép. Gard, G 1485 : lettre du 17 avril 1780. 5 Arch. dép. Hérault, G 3297. 45

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Des curés demandent davantage d’aumônes pour leur paroisse, quand la vie est plus chère ou que leurs habitants sont sous le coup de la maladie ou de la misère. Un curé devait répondre à une demande d’aide sur ses propres deniers. Un jeune vicaire, nouvellement arrivé à Calvisson, fait part aux chanoines de son incapacité, étant sans argent, à faire l’aumône à des malades qui viendraient à se présenter après sa messe1. Des curés souhaitent une augmentation de leur portion congrue et le curé Fabre, s’exprimant en 1780 au nom des curés du diocèse de Montpellier, met en avant leur devoir d’assistance, un argument parmi d’autres : « Ce sont les cris de la nécessité, de la justice et de l’indigence de leurs paroissiens qui sollicitent auprès de vous un adoucissement à leur sort2. » La critique des chanoines gros et gras semble dépasser le poncif littéraire. Fabre les trouve inutiles et insuffisamment instruits en matière théologique. Dans son œuvre satirique occitane L’Énéide de Celleneuve, il évoque « una cura/d’onte un prestolet a tonsura/se signa curat primitiu. Lo gailhard es fòrt atentiu/a ben deimar sus lo terraire/e jois de tot sens res faire. Dison alai que lo poilàs/pòt pas marchar, de tant qu’es gras./Tandis que lo curat vicari/non es qu’un mòtle de susari3. » Le curé Baudouin de Clarensac, homme cultivé, signale que le tableau de son église est dégradé et abonde dans le même sens : « il n’en faudrait pas davantage pour faire des iconoclastes si notre vénération pour les images n’était pas soutenue par la foi et les décisions de l’Eglise qui nous ordonne de les respecter et de les honorer. Aussi tous mes catholiques crient contre moi mais je sais me décharger de leurs plaintes sur qui de droit4. » Ce qui revient à dire que le système bénéficial a sa part de responsabilité dans l’influence persistante du protestantisme. Le fonctionnement du système bénéficial en usage dans l’Occident chrétien est mis en cause de différentes façons alors que les finalités du prélèvement sont bien perçues. Le mode de recouvrement par rétribution des intermédiaires, les chanoines et leurs fermiers, paraît excessif à certains contemporains, de même que la destination urbaine de cet impôt prélevé sur les récoltes des ruraux.
1 Arch. dép. Gard, G 1484, lettre de 1767. 2 Jean-Baptiste FaBre, Lettre pour MM. Les curés du diocèse de Montpellier à M. Necker, Directeur Général des Finances, 20 mai 1780 , bibl. mun. Montpellier, Ms. 251, in Œuvres complètes, t. VI, p. 217-224. 3 Trad. : « […] Une cure d’où un clerc tonsuré peut se dire curé primitif [décimateur]. Le gaillard est fort attentif à bien lever les dîmes de son terroir et jouit de tout sans rien faire. On dit là-bas que le gros fainéant ne peut pas marcher tellement il est gras. Tandis que le curé vicaire [à la portion congrue] n’est qu’un moule à suaire ». Cité par Jean rouquette, « L’abbé Fabre, ou le rire au service de Dieu », dans Hommage à l’abbé J.-B. Fabre (1727-1783), Les Cahiers Saint-Guilhem de la formation permanente des laïcs, Centre théologique interdiocésain, Montpellier, h.s. n° 2 (1983), p. 11-12. La charge peut s’appliquer à tout décimateur absent, chanoine ou non. 4 Arch. dép. Gard, G 1484 : lette du 19 janvier 1767. 46

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II. Quelle culture politique est à l’œuvre dans le circuit de la dîme ?
Il s’agit de gérer et de contrôler l’usage de deniers publics. Le chapitre confie à un comptable ou trésorier la préparation du budget prévisionnel. Celui-ci vérifie les rentrées d’argent et encadre les dépenses des chanoines. Au niveau local, les paroisses ou communautés sont souvent pourvues d’un bureau de charité, appelé aussi bureau des pauvres. Les bureaux ont des statuts qui ont été rédigés à plusieurs époques après la révocation de l’Edit de Nantes de 1685. Dans le diocèse de Montpellier, certains statuts datent de 1686, comme celui de Lunel. La plupart des bureaux reçoivent des statuts dans les années suivantes, sous l’impulsion de missionnaires jésuites qui passent de paroisse en paroisse, avec l’évêque du diocèse. Citons le diocèse d’Alès en 1687, le diocèse de Montpellier en 1689, à Castelnau-le-Lez, Mireval, Cournonterral, Viols-le-Fort, par exemple. Dans le diocèse de Nîmes, Clarensac en 1691. Une deuxième vague de (re)fondations se produit au milieu du XVIIIe siècle, puis une autre vers 17801. Le bureau de charité associe, souvent, des membres de droit (curé ou vicaire, consuls, juge) et des membres cooptés qui sont des bénévoles, dont parfois des femmes. Il arrive que les consuls changent chaque année, selon le lieu et selon le mode d’élection ou de désignation2. Il arrive le plus souvent que le curé y siège, mais c’est parfois son vicaire qui s’en occupe. Il est indispensable de s’entendre sur la gestion des biens communs destinés à aider quelques familles. Un arrêt du parlement de Toulouse, suite à un procès perdu par le curé de Lansargues, près de Montpellier, fixe un nouvel ordre de préséances au milieu du siècle. Le curé de Lunel commente la décision : « l’arrêt porte que le juge, le maire et les consuls du lieu présideront aux assemblées du bureau de charité, que le curé n’y aura que la quatrième place, qu’on nommera un receveur tous les trois ans, auquel on fera rendre compte, et qu’on nommera des directeurs pour expédier les mandements3. » Quelques curés ont pu refuser d’assister aux réunions, à Frontignan (1748), à Lansargues (1749), ou à Boissières dans les années 17304.
1 La liste des bureaux n’est pas exhaustive. Arch. dép. Gard, 3 E 60, bureau de Clarensac ; Arch. dép. Gard, G 1354 à G 1366 : dossiers des paroisses ; Arch. dép. Hérault, G 1166 et 1167 : visites pastorales de Mgr de Malide. Danielle BertranD-FaBre, « Bureau de charité et fabrique... », art. cit., p. 214-216, pour Castelnau. François puGnière, « Une mission de conversion en Cévennes : la compagnie de Jésus et le diocèse d’Alès », dans Religions et pouvoirs..., op. cit., p. 115-142. 2 La « durée de l’exercice » des fonctions de consuls est d’un an dans sept paroisses de Vaunage en 1759. Voir Danielle BertranD-FaBre, « Les curés de Vaunage, témoins de leur paroisse. Réponse à une enquête en 1759 », dans Jean-Marc Roger (dir.), La Vaunage au XVIIIe siècle, t. II, Nages-etSolorgues, Ass. Maurice Aliger, 2005, p. 395-401. 3 Arch. dép. Hérault, G 1359 : dossier Lunel, lettre du curé Gleizes, 1748. 4 Arch. dép. Hérault, G 1357 : dossier Frontignan, 1747-1748 ; Arch. com. Boissières, archives 47

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Conserver la mémoire de cette gestion est indispensable. Pour les chapitres, il existe des registres qui contiennent les délibérations qui sont « soumises au contrôle ». Les deux chapitres étudiés disposent d’une comptabilité pléthorique, avec des registres comptables annuels et les reçus équivalents1. Les dépenses de chaque chanoine y sont inscrites, jusqu’à trois sols pour payer des pots de vin ou bien cinq sols d’aumône, petites sommes distribuées à des passants qui se présentent à la sacristie de la cathédrale. À la demande d’un fermier, une réparation urgente peut être faite, comme des travaux de maçonnerie et menuiserie au moulin à huile de Congénies2. Il en va de même pour les décisions prises au cours des délibérations du chapitre. Quelques cas relevés. Le chapitre de Montpellier donne 96 livres à une habitante de Prades dont la maison a brûlé en 1769, 300 livres à l’ordre de la Merci pour faire libérer des captifs au Maroc en 1766 et 2 000 livres pour la construction du bâtiment destiné aux incurables à l’Hôpital Général en 17503. La tenue des comptes des bureaux de charité a été irrégulière tout au long du siècle, malgré l’obligation portée dans les statuts. La conservation jusqu’à nos jours des pièces justificatives ou des livres comptables des bureaux locaux est également aléatoire. Le hasard de la rencontre avec un teneur de comptes un temps prolixe montre la gestion des « pauvres honteux », ceux dont le nom apparaît rarement : deux livres de viande par jour pendant vingt jours à Bernis, trois livres à un homme de Castelnau pour payer la taille, plusieurs fois trois livres en quinze jours à une veuve de Castelnau chargée de quatre personnes4. Les comptes sont contrôlés. Il peut y avoir une ou plusieurs signatures sur les reçus que le décimateur conserve. Par exemple, pour le curé GaspardJoseph Darles de Congénies, connu par ses poésies en occitan. Il écrit le 6 avril 1723 sur papier libre et signe : « J’ai reçu de M. Cassan, receveur du chapitre de Nîmes, la somme de quinze livres pour la portion de la rétribution du prédicateur de carême du lieu de Congénies5. » Il est arrivé depuis peu à Congénies, il demande à y prêcher le carême. C’est un usage, mais pas la règle, car les talents dans l’éloquence de la chaire n’étaient pas si fréquents chez les curés de paroisse. Autre exemple de rétribution d’un prédicateur qui montre le système de désignation. Sur un formulaire préimprimé en latin et au nom de l’évêque Malide,
privées, Registre du bureau de charité de Boissières. 1 Il existe environ cinq liasses de pièces justificatives par an, pour la comptabilité du chapitre de Montpellier. 2 Arch. dép. Gard, G 1478. 3 Arch. dép. Hérault, G 3303, G 3283 et G 1759. 4 Arch. dép. Hérault, 41 EDT GG 7 : registre de Castelnau, septembre 1756 ; Arch. dép. Gard, G 49, Bernis. 5 Arch. dép. Hérault, G 1475 : reçu de Darles. 48

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le vicaire général de l’évêché de Montpellier attribue aux paroisses voisines de Cournonterral et Cournonsec le frère François Gauthier, prêtre religieux des récollets. Le document est rédigé, daté et signé par le prêtre secrétaire de l’évêché, Verdier. Au bas du texte, le père prédicateur rédige et signe le même type de reçu que Darles lorsqu’il est payé, le dernier sermon prononcé. Les artisans et gens de métier présentent leurs notes. Voici quelques dépenses pour le bénéfice de Vic-la-Gardiole. À Rouy vitrier pour réparations à l’église de Vic, 31 livres en 1759, à M. Baudon, ingénieur géographe, 36 livres pour le bornage de l’étang de Saint-Pierre et de Vic, 1754, à la demoiselle Jeanjean du lieu de Gigean, 72 livres 5 sols pour les tuiles qu’elle a fournies et « voiture à Vic », 17571. Employée pour la cathédrale, la lingère du chapitre Saint-Pierre, Marie Elisabeth Fabre, a « blanchi » et « accommodé » des surplis et des aubes en sus de son travail habituel, pour un montant s’élevant à 28 livres en février 1771. Un chanoine signe, le travail vérifié. Un autre ordonne le paiement. L’artisan signe et certifie, comme les curés et les prédicateurs, avoir bien reçu le paiement. La lingère est la sœur récemment décédée du curé Jean-Baptiste Fabre. Il vient retirer l’argent dû et signe à la place de sa sœur qui, jusque-là, préparait ses factures et encaissait2. La procédure est reproduite à des centaines d’exemplaires, parfois pour des sommes infimes mais vitales pour les artisans. On suit le fondeur Poutingon circulant de paroisse en paroisse pour le chapitre de Montpellier, en 1758 comme chaque année. À Castelnau-le-Lez, il fournit un aspersoir et répare une croix de procession. À Baillargues, il fournit une cloche [clochette ?] et des robinets pour la sacristie. À Grabels et à Cournonterral, une cloche. Il répare des chandeliers à Villeneuve, Vendargues et Lavérune. Pour un montant s’élevant à 17 livres 15 sols. Ceci n’est que le début de sa tournée… et la première des trois pages du « compte des ouvrages » qu’il a faits pour le chapitre pour un montant annuel de 120 livres3. Les objets de culte en métal précieux étaient confiés à l’orfèvre Dartis, à la suite d’un accord de 1737, « pour faire tous les ouvrages de son métier dans toutes les paroisses du diocèse où le chapitre est prieur4 ».
1 Arch. dép. Hérault, G 2597, G 2592, G 2595. 2 Arch. dép. Hérault, G 3316. D’après cette note rédigée par son frère, Marie Fabre était rétribuée 180 livres par an. Un travail supplémentaire sur un surplis ou une aube était facturé 6 sols. Les devis et les registres comptables concordent. 3 Arch. dép. Hérault, G 3229. Il s’agit des clochettes utilisées aux cours des offices religieux. Cette circulation fait penser aux déplacements des artisans auxquels le Conseil général de mon département fait appel dans les collèges. 4 Arch. dép. Hérault, G 1756 : délibération du 18 mars 1737. Fournitures et nettoyage concernent trente paroisses du diocèse. À Calvisson, la Veuve Paulmier effectue le même travail, Arch. dép. du Gard, G 1478, 27 septembre 1758. Sur les familles Paulmier et Dartis, voir Laurent DeGuarra, Orfèvrerie civile de Montpellier et du Languedoc. Généralité de Montpellier, XVIIe-XVIIIe siècles (catalogue 49

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Certains bureaux de charité apparaissent comme contrôlés par le juge seigneurial. Par exemple, en 1769, le prieur décimateur et curé en place à Bernis, Antoine Valette de Travessac, attend le viguier de la baronnie de Bernis pour clôturer les comptes, en tant que membre du bureau. Pour le décider à venir sur place sans trop tarder, Valette avance qu’il ne veut pas être poursuivi, ni ses héritiers, par « le conseil de la communauté1 ». L’évêque en tournée pastorale se fait présenter les registres. En 1698, en visite à Castelnau, l’évêque Colbert n’autorise pas les vingt livres versées au maître d’école et exige le remboursement de la somme par le trésorier du bureau. À partir de 1700, les comptes sont tenus sur deux colonnes. En 1703, il écrit « lu et approuvé » pour les comptes arrêtés par les membres du bureau quelques jours avant sa visite. En une quinzaine d’années, le bureau a appris à tenir ses comptes de la façon souhaitée par l’évêque de Montpellier2. À Aubais, un employé du marquis, Pierre Prion, est témoin de la visite pastorale de 1748. Il relate la réunion publique dans ses mémoires. Au cours de la rencontre entre le prélat et la population qui a duré une heure et demie, il a été question, entre autres, des écoles et du bureau de charité. Le juge a pris la parole pour dire que les comptes n’étaient pas assez bien tenus : « Mr le juge désapprouva beaucoup devant l’évêque le peu de règlement qu’il y avait dans l’administration des affaires du lieu, surtout du bureau de charité3. » Le juge montre qu’il connaît ses obligations au quotidien et que la défaillance ne vient pas de son fait. Une réflexion est à l’œuvre au sujet de la séparation des affaires religieuses et civiles et la distinction paroisse/communauté tend à se clarifier. Rappelons que les églises paroissiales sont financièrement coupées en deux : au décimateur la charge du chœur et de la sacristie, avec ce qui est nécessaire pour le culte, et à la communauté la charge de la nef, où se tiennent les fidèles, y compris les frais pour les confessionnaux et les fonts baptismaux. Dans l’enseignement, une séparation est faite entre ce qui est à la charge de la communauté, c’est-à-dire l’école financée par les impôts locaux, et le catéchisme qui, comme la prédication, relève de la
d’exposition), Montpellier, Société Archéologique de Montpellier, 1996, 144 p. 1 Arch. dép. Gard, G 49 : lettre du prieur curé de Bernis du 18 octobre 1769. Un prieur curé est décimateur. Il vit du revenu de son bénéfice ecclésiastique, localisé dans la paroisse où il exerce son ministère. 2 Arch. dép. Hérault, 41 EDT GG 7 : registre de Castelnau commencé en 1689. Un évêque se fait présenter nombre de registres, notamment les registres de baptêmes-mariages-sépultures, « l’étatcivil » tenu par le clergé catholique, mais évidemment pas les registres de délibérations consulaires. 3 Emile leonarD, Mon village sous Louis XV d’après les mémoires d’un paysan (1941), Paris, PUF, 1984, p. 236. Il n’y a aucun écho de cette réunion dans le compte-rendu officiel de la visite pastorale, tel qu’il a été conservé par l’administration épiscopale. La relation de la Chronologiette de Prion permet de saisir le rôle administratif des évêques dans les rouages de la monarchie absolue. 50

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dîme et est assuré pour l’essentiel par le curé ou le vicaire. La communauté intervient néanmoins dans la gestion du carême. Elle paie en partie le prédicateur qui est nommé par l’évêché. Les prédicateurs tournent et il arrive qu’une paroisse ne veuille pas de certains religieux, comme Les Bains de Balaruc pour laquelle deux curés suggèrent à l’évêché de désigner le vicaire de Bouzigues : « il faut fournir aux jeunes l’occasion de travailler » car, l’année précédente, les sermons du père récollet « ne furent pas au goût de ses paroissiens1 ». À Frontignan, les consuls écrivent eux-mêmes à l’évêque qu’ils ne veulent pas d’un capucin pour prêcher le carême2. À Castelnau, il existe un lourd conflit à propos de la fabrique, structure qui a en charge les dépenses du culte, comme un conseil paroissial ; elle finance principalement le blanchissage des linges, l’éclairage de l’église et accessoirement le feu de la Saint-Jean. Quand la fabrique n’existe pas dans une paroisse, ce sont les décimateurs qui prennent en charge l’éclairage qui est dans ce cas financé par la dîme, selon l’édit de 1695. Il s’agit de se procurer l’huile d’olive pour la lampe et ses mèches de coton. Il y a très peu de fabriques en Languedoc et celle de Castelnau, qui dispose d’un budget assez important, est gérée par des marguilliers ; la communauté, comme le curé, veut désigner ces personnes. En Languedoc, ce sont plutôt les confrères du Saint-Sacrement qui s’occupent du luminaire et ils officient de ce fait dans le cadre paroissial. Le conflit de Castelnau s’étend sur plusieurs décennies et s’achève sur un compromis électoral où l’évêque et les chanoines ont servi de médiateurs en insistant sur les usages locaux, ce qui consiste à désigner les marguilliers « à la date accoutumée » ; la communauté choisit le lieu, le jour et les personnes. Ce sera le jour de la désignation des consuls et non celui des confrères du Saint-Sacrement et des mères de la Miséricorde, qui se font à l’église dans l’octave de la Fête-Dieu. Le curé obtient qu’il s’agisse d’hommes fréquentant l’église, certains étant membres de la confrérie des pénitents blancs. Selon les délibérations consulaires, par exemple en 1759, la communauté choisit des responsables qui prêtent serment dans l’ordre suivant : les consuls, les membres du conseil politique, les experts, les marguilliers de la fabrique, le trésorier du bureau des pauvres et l’homme qui coupera le pain béni3.
1 Arch. dép. Hérault, G 1437 : lettres des curés de Bouzigues et Balaruc, 1777. 2 Arch. dép. Hérault, G 1357 : lettre de 1771. Mais tout autre prédicateur qu’un capucin leur conviendra, précisent les consuls. 3 Arch. dép. Hérault, 8 F 156 : registre de la fabrique de Castelnau ; Arch. dép. Hérault, 41 EDT, GG7 : registre du bureau de charité. À Montpellier, on voit aussi les consuls nommer des marguilliers, Arch. dép. Hérault, 4 C 1337. Danielle BertranD-FaBre, op. cit., colloque, 2001, p. 219-223. Dans l’esprit du concile de Trente, il s’agissait de tenir les consuls éloignés de la gestion des biens d’Église, ce qui a été une action de longue haleine de l’épiscopat. 51

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On remarque une tendance à la municipalisation des bureaux de charité dans les bourgs, comme Castelnau, et dans les petites villes comme Lunel et Frontignan, où s’ajoute le budget d’un « hôpital ». Le curé de Frontignan justifie son absence au bureau en 1747 par le fait qu’on a rayé des noms qu’il a proposés : « le bureau délibère, le secrétaire expédie le mandement, M. le trésorier paye. Ça est tout simple1. » Cette pratique de la chaise vide n’était pas appréciée par la hiérarchie ecclésiastique. À Castelnau, avec ses deux paroisses, la gestion du bureau de charité évolue vers un partage des fonctions entre le consulat et les curés de Castelnau et du Crès. Le trésorier nommé chaque année par la communauté a la garde de l’aumône et le curé de Castelnau tient les comptes des dépenses au jour le jour de son côté. Il rédige par exemple des mandements à destination des pauvres que le trésorier paie. À la fin du siècle, le curé en place considère qu’il n’y a pas de bureau de charité « établi » dans sa paroisse. Il est aidé par des dames de la Miséricorde, deux bénévoles qui visitent les malades et les femmes avec de jeunes enfants. Cette évolution suit la tendance observée ailleurs du développement de l’aide à domicile. Se mettent en place une gestion municipale des deniers de la dîme et deux gestions paroissiales à base de legs ou dons, provenant souvent du revenu des quêtes et des troncs, avec l’aide de personnes charitables. La dîme est donc utilisée comme un revenu communautaire qui nous rapprocherait d’un CCAS actuel2. Autre tension révélée par les procès, l’action collective des curés organisés en « syndicats ». Les curés ont réussi à se regrouper de façon collective, malgré l’interdiction de la monarchie, par exemple dans les années 1740-1760. Ils essayaient d’améliorer leurs revenus, en attendant une augmentation des portions congrues au moyen d’un nouvel édit. Dans le diocèse de Montpellier, le conflit est mené par le curé Laurent Trinquere de Montels, de sympathie janséniste et d’une famille de la robe locale3. Il obtient gain de cause à la suite de plusieurs procès et, après lui, le supplément pour « droit de clerc » se répand. Au cours de la procédure, des mémoires sont produits et les arguments sont affûtés : il exerce son ministère dans une paroisse dite « champêtre » de la périphérie de Montpellier, il ne trouve pas de bénévole pour lui servir de clerc pendant les offices, parmi les familles du voisinage. Comme il n’y a pas de fabrique, le décimateur doit en supporter la charge financière, d’autant plus qu’il retire 6 000 livres du bénéfice, une somme élevée. Trinquere gagne d’abord un procès auprès du Sénéchal de Montpellier
1 Arch. dép. Hérault, G 1357 : dossier Frontignan. 2 Pour la situation montpelliéraine et le débat charité/bienfaisance, voir Colin Jones, Charity and Bienfaisance, the Treatment of the Poor in the Montpellier Region, 1740-1815, Cambridge, 1982, p. 71-72. 3 Arch. dép. Hérault, G 1360 et G 2233. En G 1971, le terme de « syndicat » est utilisé dans un rapport pour qualifier cette action collective. 52

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puis auprès du parlement de Toulouse. Devant cette même juridiction, un curé du diocèse de Lavaur gagne contre son décimateur en 1743. La nouvelle court les correspondances. Les conseillers des chanoines montpelliérains leur écrivent de s’arranger secrètement avec Trinquere, le jugement devant faire jurisprudence pour tous les conflits en cours. Progressivement, jusqu’à la fin des années 1760, le chapitre étend la rétribution à toutes les paroisses de la manse1. On observe la même situation pour le chapitre de Nîmes dont les curés obtiennent en 1758 un droit de clerc de 50 livres après une longue procédure, conduite par les curés de Boissières et Calvisson jusqu’au parlement. Les curés du diocèse de Nîmes écrivent aussi collectivement en 1755 à l’Agence du Clergé pour se plaindre de leur situation financière2. N’étant pas un corps, les curés ne pouvaient être autorisés à se réunir, ce qu’ils ont fait néanmoins à plusieurs reprises au milieu et à la fin du siècle, dans le but de faire augmenter leurs revenus3. Les curés étayent leur argumentation par le thème de l’utilité sociale, un débat récurrent au cours du siècle. Si le curé a un rôle social, il doit bénéficier de revenus plus élevés, disent-ils. Les revenus des curés congruistes sont plus faibles que ceux des prieurs curés, qui sont décimateurs, et sont de trois à quatre fois moins élevés. Ce fait alimente une rancœur perceptible chez le curé Fabre. Quand il était à Cournonterral, son voisin, le prieur de Cournonsec, disposait de revenus trois plus élevés avec dix fois moins de paroissiens catholiques. Il écrit ainsi dans un poème de 1780 envoyé à son évêque : « Que faire ? Se sap qu’es d’usança/ Qu’a grand besonha pauc pitança4 ». Dans l’œuvre de l’écrivain, les dîmes sont un des facteurs de destruction de la condition de prêtre. Il ne s’agit pas d’un accès de jalousie car le même ressentiment parcourt de nombreux mémoires de curés. Il était profond et connu5. La suppression des dîmes au début de la Révolution provoque un changement essentiel. Les traitements versés s’établissent de 1 200 livres à 2 400 livres, selon le nombre de paroissiens, ceci pour les campagnes gardoises. La moyenne des revenus des desservants à la fin de l’Ancien Régime s’élevait à 1 500 livres annuelles. Un calcul pour les paroisses de la Vaunage montre que la réorganisation du culte, en regroupant plusieurs paroisses à faible effectif de fidèles dans cette région à forte majorité protestante, permet de
1 Danielle BertranD-FaBre, op. cit., thèse, 2004, p. 347-358. 2 Arch. dép. Gard, G 1478. Pierre de Vaissiere, Curés de campagne de l’ancienne France, Paris, Spes, 1932, p. 239. 3 Monique cuilleron, « Des “syndicalistes” avant l’heure ? Les membres du bas clergé à la fin du XVIIIe siècle », Revue d’Histoire de Droit Français et Etranger, 63, 2, 1985, p. 151-175. 4 Jean-Baptiste FaBre, Òbras complètas, I.E.O. coll. A tots, n° 80, 1983, p. 58. Trad. : « Que faire ? On sait qu’il est d’usage qu’une grande besogne procure une faible pitance. » 5 Ch.-L. cHassin, Les cahiers des curés. Etude historique d’après les brochures, cahiers imprimés et procèsverbaux manuscrits, Paris, Chavaray, 1882, p. 95-100. 53

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répondre aux besoins financiers des desservants de 1790-91. On peut dire que la même masse salariale est distribuée à moins de prêtres mais en doublant leurs revenus. On a veillé à ne pas augmenter le poids de la fiscalité. La disparition de la dîme n’est donc pas la disparition du prélèvement puisque les postes de dépenses subsistaient1. On peut se demander enfin comment circulait l’information à une époque où la liberté d’expression politique n’existe pas. Parmi les textes imprimés, on trouve les libelles sur les procès en cours ou les procès terminés, en particulier sur les dîmes novales. Ils étaient conservés dans les archives des chapitres, des communautés ou des curés2. Quelques exemples. Le chapitre de Montpellier fait afficher un arrêt du parlement de Toulouse de 1751 à la porte de l’église de Cournonterral et des paroisses voisines. Il faut que chacun sache que, dans cette dîmerie, il est défendu d’emporter hors des champs, céréales, légumes et raisins autrement que selon la coutume du lieu. Sur le placard conservé dans les archives du chapitre, le curé du bourg a certifié et signé : « nous avons publié mot à mot au prône de la messe paroissiale l’arrêt ci-dessus3. » La communauté de Castelnau utilise le livre de La Poix de Fréminville sur la gestion des fabriques, sauf qu’il n’est pas adapté à la situation locale4. La communauté de Nages achète les ouvrages de l’avocat Albisson dans les années 1780. Une communauté ou un chapitre consulte des avocats, comme le même Albisson dans le cas du chapitre de Montpellier. Le juge seigneurial d’Aubais est présent lors des réunions du consulat ou peut-être signe-t-il seulement le procès-verbal des délibérations. Le premier consul d’Aubais a été un notaire pendant plusieurs années au milieu du XVIIIe siècle5. Ces hommes devaient se tenir informés de la législation et la jurisprudence, à l’échelle du pays comme à l’échelle de la province, puisqu’il importait de connaître les décisions des États du Languedoc et du parlement de Toulouse.

1 Arch. dép. Gard, L 951 : traitement des curés du district de Sommières, en 1791. 2 Arch. dép. Hérault, 8F 84 : fonds Massip, curé de Saint-Chinian. 3 Arch. dép. Hérault, G 2112 : dossier Cournonterral. 4 Danielle BertranD-FaBre, op. cit., 2001, p. 222-223. Arch. dép. Hérault, G 2102. Edme la poix De FreminVille, Dictionnaire ou traité de la police générale des villes, bourgs, paroisses et seigneuries de la campagne (1771), Nîmes, Praxis-Lacour, 1989, art. « Compte de fabriques ». Il y manque les conditions de l’édit de 1695. 5 Emile G. léonarD, op. cit., p. 193-195. 54

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Conclusion : quel système de valeurs est impliqué dans la gestion des affaires religieuses et plus particulièrement celle des dîmes ?
La coutume du lieu est importante car elle détermine comment les différentes élections locales se déroulent, quel est le montant de l’aumône ou comment est prélevée la dîme. À Cournonterral, par exemple, les habitants n’ont pas de dîme sur le fourrage qu’ils coupent en vert et qu’ils font manger au bétail. Ils la paient, sinon, quand ils le font sécher. Il est donc tentant d’essayer de faire rentrer du seigle pour le faire sécher à l’intérieur. D’où la vigilance des décimateurs et les procès1. La coutume s’inscrit cependant dans le cadre d’une législation régionale et nationale qu’elle ne remplace pas. Mieux vaut éviter de l’apprendre en perdant un procès comme les consuls de Castelnau attaquant les marguilliers de la paroisse2. Le peuple catholique participe à la gestion des affaires religieuses. La question des bancs dans la nef est abordée dans plusieurs paroisses et communautés qui s’équipent, en ayant le désir de voir les célébrations et d’entendre la prédication. Un souci sous-jacent d’équité, voire d’égalité, transparaît. À partir de 1740, à la suite d’un arrêt du parlement de Toulouse, on voit des communautés mesurer l’église, puis couper et aligner deux rangées de bancs derrière ceux des consuls et officiers seigneuriaux3. Dans la cathédrale de Montpellier en 1770, après avoir supprimé le jubé, le chapitre engage des frais de menuiserie pour mettre en place un modèle unique et on « coupe » les bancs de l’État-major, des professeurs en médecine, de l’évêque, des professeurs en droit et en chirurgie4. À Viols-leFort, dans le diocèse de Montpellier, une ordonnance est prise par l’évêque lors de sa visite pastorale où il décide : « la communauté prendra une délibération pour la réforme des bancs et laisser un espace vide au milieu ». L’ordonnance épiscopale reprend les motifs de la décision : « sur ce qu’il nous a été représenté par les sieurs curé, consuls et habitants de la paroisse de Viols que plusieurs paroissiens ont placé des bancs dans l’église avec des agenouilloirs et accoudoirs, ce qui fait qu’ils occupent une telle place qu’il n’en reste plus suffisamment pour les autres paroissiens et comme suivant les arrêts du Parlement il est défendu aux
1 Arch. dép. Hérault, G 2114. 2 Arch. dép. Hérault, G 3320 et 3326. 3 Arch. dép. Hérault, G 1354 à 1366 : visites pastorales. 4 Arch. dép. Hérault, G 3310 et G 1732. Les revenus des bancs alimentent les caisses de la fabrique qui finance les frais du culte. Ce système des fabriques avec location des bancs ne s’est pas développé dans le diocèse, malgré l’obligation qui venait d’en être faite. Le parlement de Toulouse statue sur les bancs en 1772, pour les paroisses de son ressort, dans le cas où il n’y aurait pas de fabrique. 55

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particuliers qui ne sont point seigneurs d’avoir ces fortes marques de distinction, conformément à la demande desdits curé consuls et habitants et auxdits arrêts nous ordonnons que ceux qui ont des agenouilloirs et accoudoirs à leurs bancs seront tenus de les ôter incessamment1. » À Bernis, en août 1780, les consuls devenus marguilliers d’un jour, font sortir tous les bancs sur la place et organisent avec les familles la nouvelle disposition dans la nef, en fonction notamment de la chaire à prêcher2. L’esprit de solidarité est aussi présent dans la distribution de l’aumône et des revenus du bureau de charité, une action qui est prise au sérieux au village. Des bureaux conservent un volant de sécurité. En 1698 et 1709, années difficiles, le bureau de Castelnau double le montant habituel de ses dépenses pour secourir les nécessiteux3. Il est intéressant de noter qu’on trouve chez les bénévoles des personnes qui n’apparaissent pas dans le groupe des membres du consulat et des « principaux habitants » : femmes, « petits », protestants. Des femmes sont les chevilles ouvrières de l’assistance à domicile. Des « petits » ont pu siéger au bureau comme cet « ouvrier en bas » devenu « Directeur des pauvres » de Boissières pour distribuer les aumônes. Des protestants, officiellement privés d’exercice de la représentation politique dans les consulats, sont identifiables par leur patronyme. Ils sont parmi les membres du bureau de Cournonterral en 1731. Plusieurs négociants administrent l’Hôpital Général de Montpellier pour des mandats annuels4. Ils ne sont pas seulement de simples gestionnaires. Des protestants sont intégrés à divers niveaux de la circulation des dîmes, soit par les communautés, soit par les chapitres : bénéficiaires des bureaux de charité, artisans choisis pour l’entretien des bâtiments, mais aussi fermiers de la dîme, dans le cas bien documenté de la Vaunage5. La gestion des affaires religieuses n’échappe pas à des phénomènes de clans : ainsi à Aubais, un groupe de personnes emmené par le juge veut que le prédicateur prononce plus de sermons pendant le carême qu’il n’en est financé : « il nous faut de votre part un sermon tous les jours ». Et ces personnes le
1 Arch. dép. Hérault, G 1366 : dossier Viols-le-Fort, 1742. Il est possible que le nombre de bancs amenés par les familles dans les nefs d’église ait augmenté au cours du siècle. 2 Arch. dép. Hérault, C 6822 : plaintes et placets, délibération du 8 août 1780. 3 Arch. dép. Hérault, 41 EDT GG 7. 4 Arch. com. Boissières : registre du bureau de charité ; Arch. dép. Hérault, G 1353 : Cournonterral, 1731 ; Arch. dép. Hérault, Arch. de l’Hôpital Général de Montpellier, E 113 à E 144 : comptes des recettes et des dépenses, 1775-1778. 5 Danielle BertranD-FaBre, op. cit., 2005, p. 295-392. La collaboration avec une équipe de généalogistes à l’occasion de la publication de l’ouvrage collectif sur La Vaunage au XVIIIe siècle a permis de cerner la confession de certaines personnes, avec un risque d’erreur limité. La Vaunage est une petite région située entre Nîmes, Sommières et Lunel. 56

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font savoir chaque année1. Mais on se demande aussi, au fil des si nombreuses élections annuelles qui se tiennent dans les villages, qui représente qui. « Par pure plaisanterie », le prieur curé de Bernis épingle le médecin Chrestien de Sommières qui cherche une personne qui représenterait la communauté ; « ici personne ne représente et moi moins que qui que ce soit », précise Valette de Travessac2. Quant au juge-mage de Montpellier, il condamne les consuls de Castelnau qui attaquaient la fabrique (ou œuvre), estimant qu’élection ne signifie pas représentation ; même élus par elle, les marguilliers ne peuvent pas être considérés comme « représentant la communauté » car « la caisse de l’œuvre n’a rien à voir avec le patrimoine de la communauté3 ». La dîme est dans le débat public et associatif des communautés et paroisses. Au-delà de la question du bien-fondé de ce prélèvement, la gestion au quotidien de l’assistance suppose que des personnes de différentes origines travaillent de concert pour le bien commun : personnel seigneurial, consuls, clergé et bénévoles. Si l’on compare avec le fonctionnement actuel des associations, on peut remarquer des similitudes. Comme un conseil d’administration, le bureau de charité doit gérer des subventions et prévoir la fréquence de ses réunions. Il doit composer avec de fortes personnalités qui peuvent parfois s’affronter sur les choix à faire. Il doit présenter des comptes en règle visés par des commissaires aux comptes, à la réquisition d’une autorité supérieure. Les disputes et désaccords dont l’écho a pu arriver jusqu’à nous révèlent l’existence de débats qui sont parfois des enjeux de pouvoir : qui a la garde du blé ou de l’argent ? Où se réunit-on ? À quelle fréquence se réunira-t-on ? Et le soupçon transparaît parfois au village : qui sont les bénéficiaires de la dîme, s’agitil des amis des responsables ? Par précaution, on multiplie les clés et les signatures en bas de page, comme autant de garde-fous. Cette pratique de la négociation et de l’affrontement autour d’un prélèvement fiscal a préparé le terrain à des pratiques ultérieures comme le suffrage censitaire et la vie associative. Danielle Bertrand-Fabre

1 Emile léonarD, op. cit., p. 236-238. Un savoureux récit de ces querelles est relaté par Pierre Prion dans les années 1750. La Chronologiette de Pierre Prion. Un village en Languedoc, prés. E. Leroy-Ladurie et J.-M. Roger, Paris, Fayard, 2007. 2 Arch. dép. Gard, G 49 : lettres de 1764. 3 Arch. dép. Hérault, G 2102, années 1772 à 1774. 57

Les tentatives des protestants pour accéder à la charge consulaire dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle à Calvisson

I. L’institution consulaire
rès vieille institution languedocienne, remontant, à Calvisson, à 1221, « du temps du comte Raymond1 », l’institution consulaire2, qui permet aux communautés d’élire chaque année des consuls pour gérer les affaires, aura, dès le début du XVIIe siècle, subi les attaques conjuguées du pouvoir politique et du pouvoir religieux, au moment précis où ces communautés affirment leur adhésion à la RPR. Ce que nous allons voir ici est une des dernières crises que la communauté de Calvisson ait eu à connaître suite à l’application de la réforme Laverdy3, du nom du contrôleur général des finances, promulguée en mai 1766 et appliquée dès l’année suivante. Cette réforme, supprimant tous les offices municipaux qu’avait créés Louis XIV en 1692, essentiellement ceux de maire et de lieutenant de maire, exige que la communauté se dote de deux conseils, l’un dit « ordinaire » ou « politique »
1 Raymond VII de Toulouse. 2 Arch. dép. Gard, Calvisson AA 1 : copie, non datée, d’un acte passé entre le seigneur de Calvisson et les consuls portant dans la marge, écrite au crayon, la date de 1221 « …tous les privilèges, immunités, franchises, libertés et facultés concédés aux dits consuls et communautés par le comte Raymond ont été confirmés de temps en temps par nos rois après la réunion de cette province à l’état de la couronne de France ». Autre copie, celle des lettres patentes de Louis XII, datées de 1503 et de la sixième année de son règne. Le roi, après avoir confirmé les droits de la communauté, fait écrire : «…présentement, entre autres, ils ont le privilège de faire, créer et constituer deux consuls au dit lieu par chacun an [chaque année] pour régir et gouverner le bien public, garder et défendre les libertés et franchises et aussi de faire des conseillers en nombre suffisant pour conseiller les consuls ». Calvisson, (4 200 habitants), considéré comme la capitale de la Vaunage, est à une quinzaine de kilomètres à l’ouest de Nîmes. 3 « Clément Charles François de Laverdy, 1723-1793, conseiller au parlement de Paris, contrôleur général des finances de 1763 à 1768, établit la liberté de commerce des grains, d’abord de province à province, (édit du 23 novembre 1763), puis dans tout le royaume et avec l’étranger, ce qui le rendit populaire parmi les philosophes. Ils durent vite déchanter : le nouveau ministre avait une trop haute opinion de lui-même pour permettre aux particuliers de discuter des choses publiques. Laverdy n’établit aucune imposition nouvelle mais il augmenta les anciennes ; il créa une caisse des arrérages et une caisse des amortissements. Son administration contribua à soulever de graves troubles en Bretagne. » Albert soBoul, La civilisation et la Révolution Française : La crise de l’Ancien Régime, Arthaud, Paris, 1970, t. 1, p. 545. 59

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et l’autre dit « renforcé » ou « des notables », entendons par « notables » les « principaux habitants », c’est-à-dire les mieux nantis que l’on convoquera pour les affaires importantes, essentiellement les problèmes financiers. Ces deux conseils, à Calvisson, devront avoir douze membres, renouvelables par moitié tous les ans.

II. L’élection de 1767
Suivant la coutume qui veut que l’élection consulaire se déroule le premier dimanche de l’année, on va procéder, dès le samedi 3 janvier 1767, à l’élection des conseillers qui, à leur tour, éliront le lendemain les deux consuls. Rappelons que depuis toujours, les électeurs sont les « cap d’oustau1 », c’est-à-dire les chefs de famille et que, par ailleurs, il n’y a jamais eu de candidats déclarés officiellement, pas plus pour l’élection des conseillers que pour celle des consuls. Jusqu’à cette année 1767, qui s’ouvre, président les délibérations PierreJacques de Fabrique, bailli au bailliage et marquisat de Calvisson, Jean Dumas, procureur fiscal, un autre homme du marquis, et, bien sûr, les deux consuls, ici ceux de l’année précédente, Charles Rouquette et Antoine Porte. Avant de passer au vote, toujours obéissant aux exigences de l’édit, les officiers municipaux rappellent que l’élection des conseillers, comme ensuite celle des consuls requiert que « chacun donne son suffrage par escrutin que M. de Fabrique devra réunir dans une boëte ». Il s’agit donc, pour la première fois, d’un vote secret et cette nouveauté dans la manière d’exprimer son choix va apporter un changement d’attitude et perturber – comme nous allons le voir dans la suite – des habitudes bien ancrées, fondées sur des accords tacites et d’antiques usages2. Les premiers à être surpris, le lendemain dimanche 4 janvier, furent bien ceux qui obtinrent « la pluralité des voix » : ainsi M. de Bonafous, chevalier de Saint-Louis, qui se vit choisi comme premier consul et Jean Jaumeton3 qu’on avait désigné comme deuxième consul. Pour la première fois dans l’histoire de cette institution, les élus refusent, jetant, dans l’embarras que l’on devine, les électeurs et scandalisant M. de Fabrique. Le premier, de Bonafous, « major à la capitainerie de garde-côte de Lunel », ne saurait exercer cette nouvelle charge
1 Arch. dép. Gard, Calvisson, BB 2. En 1592, ils étaient deux cent vingt-six inscrits. 2 Toutes les informations sur lesquelles s’appuie la présente communication sont contenues dans les registres cotés Calvisson, BB 38 (1759-1768), BB 39 (1768-1775) et BB 40 (1775-1780) et conservés aux Archives départementales du Gard. 3 Pour situer socialement les personnes que nous aurons à citer, on lira avec intérêt la communication de Geneviève monier, « Etre bourgeois à Calvisson au XVIIIe siècle », dans Jean-Marc Roger (dir.), La Vaunage au XVIIIe siècle, t. 1, p. 431-497, 2003. 60

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« attendu, dit-il, qu’il est incertain de partir d’ici » et qu’en conséquence « il ne peut faire sa résidence dans ce lieu ». Quant au second, Jaumeton, « il est à la veille de faire un long voyage pour son commerce et ne saurait, de ce fait, gérer les affaires communales ». En réalité – et il l’avouera plus tard – il est en procès avec la communauté, procès qu’il a hérité de son père qui l’avait hérité du sien. En effet, la communauté devait à cet aïeul 500 livres par lui prêtées, en 1733, et jamais rendues1. Cependant le greffier, qui note le refus des deux élus, entérine l’élection : ils demeureront élus « sauf à eux à s’en faire décharger par qui de droit ». Le 2 mars, lors d’une nouvelle délibération, M. de Fabrique explique que leurs excuses sont illégitimes, qu’ils ont été convoqués le 27 février pour prêter serment, comme le veut l’usage, qu’ils n’ont pas daigné se présenter et que plainte a été déposée auprès du sénéchal. Un mois plus tard, le 2 avril, on apprend que la cour du sénéchal a cassé l’élection et qu’il faut donc en faire une nouvelle mais on prévient ceux qui vont voter : « surtout pas d’officier employé au service militaire de quelque genre qu’il soit et aucun particulier qui plaide avec la communauté ». Le 3 avril, sont élus Antoine Nourrit et Guillaume Renouard. Ils acceptent, le valet de ville les revêt de la livrée consulaire et ils prêtent serment sur la place publique2. Le premier est négociant, le second, ménager.

III. Élection de 1768
Tous deux auront eu un mandat écourté puisque, à partir du 2 janvier de l’année suivante, on va, avec toujours le même souci de respecter la bonne coutume et le contenu de l’édit, procéder au renouvellement des consuls. Mais avant toute chose, en considération de l’esprit même de l’édit, on changera tous les membres du conseil des notables3, le 6, on renouvellera six membres du conseil politique et enfin le 10, maintenus ou renouvelés, tous les conseillers présents, par vote secret, éliront les consuls. Claude Raous, notaire royal, est élu ainsi que
1 Ces 500 livres avaient été empruntées par la communauté afin de lui permettre d’offrir un cadeau à François de Louet de Nogaret d’Aujargues à l’occasion de son mariage avec Adélaïde de Maupeou. Toute trace écrite de cet emprunt ayant disparu, on comprend que la communauté se fasse encore tirer l’oreille quarante ans après. 2 Le serment se prête sur la place publique, devant un officier de justice, plus rarement devant l’ancien consul. La main mise sur les Saints Evangiles, les nouveaux élus jurent de « bien et dûment exercer la charge de consul en laquelle ils demandent d’être admis ». Il leur est alors enjoint d’exercer leur charge « en gens de bien et d’honneur, de protéger l’intérêt de la communauté, celui de la veuve et de l’orphelin comme le leur propre ». 3 En réalité, on n’aurait dû en renouveler que la moitié. 61

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Jacques Chaput. Mais voilà que le premier refuse bien qu’il se dise très flatté du choix que la communauté avait fait de lui. Il dit qu’ il a des raisons légitimes pour s’en dispenser et que, d’ailleurs, il les fera connaître en temps et lieu. Seul Chaput accepte, mais il ne peut prêter serment, M. de Fabrique est absent. Il attendra donc le 17 de ce même mois pour le faire, non sans avoir présenté avant la cérémonie d’investiture – et ceci est nouveau dans les affaires consulaires – l’attestation du curé Michon qui certifie que ledit Chaput fait bien profession de la religion catholique, apostolique et romaine. Revenons maintenant à Raous : après son refus, ayant été sollicité personnellement et finalement convaincu par les conseillers qui s’étaient transportés jusqu’à sa maison, il prêtera serment le 24 janvier et, lui aussi, montrera son certificat de catholicité. Tout juste installé, il saisit le conseil du premier objet : faire un emprunt de 600 livres pour les réjouissances à prévoir lors de l’arrivée prochaine de M. le marquis et de son épouse venant de Paris. Cette année 1768 se passe sans plus de heurts : peut-être parce que les officiers seigneuriaux, M. de Fabrique et Jean Dumas, ne sont que très rarement présents aux délibérations ? En tout cas, la communauté semble avoir profité de cette situation pour, le 12 juin, décider de dresser un mémoire de ses droits et rechercher les compétences d’un avocat toulousain pour arbitrer les différends avec le seigneur. Il est vrai, et ce sont des exemples parmi d’autres, que, pour ce qui est de la police, des cris publics et des proclamations, c’est journellement que des contestations naissent entre les officiers du seigneur et la communauté.

IV. Élection de 1769 : première tentative des protestants
Le 7 janvier 1769, M. de Fabrique est là. C’est une occasion à saisir pour proposer, comme il se doit, le renouvellement des conseillers. On leur demande de se rendre le lendemain dimanche « à 3 heures de l’après-midi, à l’issue de Vêpres pour prêter serment et procéder conjointement à l’élection et nomination des officiers municipaux ». Le 8 janvier donc, se retrouvent à l’hôtel de ville les deux consuls de l’année précédente, Raous et Chaput et quinze « délibérants » (sur vingt-quatre, ce n’est pas si mal !). Mais hélas, pas de serment, et pas davantage d’élections de consuls : M. de Fabrique est absent, mais absent seulement de la réunion car le valet de ville Nougaret, qu’on avait envoyé le chercher, en était revenu avec le message suivant : « M. de Fabrique a des affaires et il ne lui est pas possible, quant à présent, de se rendre. »
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Troublés, pleins de soupçons sur la conduite de ce monsieur, quelques conseillers se chargent d’aller à Nîmes consulter le premier consul de cette ville, M. Dalizon, dont ils obtiennent quelques informations sur de nouvelles lettres patentes datées du 14 avril 1768, apportant modifications et précisions touchant l’édit de 1766. Ainsi, ils apprennent qu’on peut faire passer des conseillers du conseil « politique » au conseil « renforcé » et vice-versa, que la moitié des conseillers peut être renouvelée tous les trois ans, mais qu’une chose est sûre, inattaquable, indiscutable : au conseil politique, on ne doit élire que des conseillers catholiques. Quant aux consuls, c’est à peine si on doit le souligner, ils ne peuvent être que de la religion officielle. Le 21 janvier, on procéde à l’élection, en présence, cette fois, de Jean Dumas, le procureur fiscal, et après avoir pris soin de donner lecture du compte rendu de la visite faite à M. Dalizon de Nîmes. André Moinier est élu premier consul, mais, malgré toutes les précautions prises et les discours appuyés, Pierre Méjean, protestant, est élu deuxième consul. Y a-t-il eu des gens pour être étonnés et qui peut bien l’avoir été ? On ne sait, et sur ce point, les délibérations sont muettes. Méjean, sans doute flatté, lui aussi, refuse. Protestant avoué, il avance une raison officielle : « attendu que l’édit du roi et les arrêts du parlement de Toulouse le défendent, il ne sera pas consul ». Ce sera Jacques Chaput, élu, l’année précédente, qui continuera sa charge.

V. Élection de 1770
L’élection de 1769 ne sera pas sans avoir laissé de traces. Aussi, lors du renouvellement des conseillers l’année suivante, toujours respectueux de l’édit et des informations de M. Dalizon, nos officiers municipaux auront vite fait de s’apercevoir qu’il y a impossibilité à renouveler la moitié des membres du conseil « politique », « attendu, écrivent-ils, qu’il manque des sujets catholiques ». Et de fait, il doit en manquer puisque Pierre Méjean continuera à y siéger ! Seront élus, cette année 1770, Louis Raous et Pierre Gardiol. Mais Raous n’est pas là et aucune cérémonie d’investiture ne peut avoir lieu. Il faudra attendre, une fois de plus, plusieurs mois pour apprendre que Raous ne peut accepter la charge vu qu’il est « receveur des domaines du roi au bureau de Calvisson ». Finalement ce ne sera que le 29 avril que Jean Frigoulier sera élu premier consul et que, le 13 mai, avec Pierre Gardiol, il prêtera serment « conformément aux anciens usages et coutumes sur la place publique devant M. de Fabrique et six membres du conseil politique ».
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VI. Élection de 1771 : deuxième tentative des protestants Comme l’année précédente, l’année 1771 ne verra pas le renouvellement des membres du conseil politique : toujours pas assez de sujets catholiques ! Seuls six membres du conseil renforcé seront changés. Le 13 janvier 1771, Antoine Nourrit est élu premier consul et Jacques Porte, deuxième consul. Ils ne sont pas présents au conseil et on envoie une délégation de six conseillers leur apporter la nouvelle. Tous deux acceptent mais Jacques Porte, qui se déclare protestant, sait bien qu’il y a pour lui impossibilité à exercer sa nouvelle charge « attendu, ditil, qu’il y a un arrêté du parlement de Toulouse qui défend qu’aucun protestant ne peut exercer la charge de consul ni même prêter serment et se présenter devant le juge qui doit le recevoir ». Cependant, plus audacieux que Méjean, Porte s’enhardit : « Si le parlement veut bien permettre d’exercer la charge sur les représentations qui lui seront faites, il y acquiescera volontiers, de quoi a requis acte de sa comparution. » Il est prêt à attendre le temps qu’il faudra pour prêter serment, c’est-à-dire jusqu’à ce que « la communauté ait fait d’humbles remontrances à NN. SS. du parlement de Toulouse sur les moyens à déduire et qui se trouvent couchés au pied de la susd. délibération du dire et comparution dud. Sr Porte ». De plus, pour respecter les formes, une requête sera adressée auprès de l’intendant « pour le supplier de permettre à la communauté de se pourvoir par devant qui de droit ». En attendant, on se dirige jusqu’à la place publique pour la prestation de serment du seul Antoine Nourrit, prestation qui malheureusement ne pourra pas avoir lieu, M. de Fabrique étant résolument absent pour le recevoir, alors qu’il avait été légalement convoqué par un billet, porté, la veille, par le valet de ville. Quant aux requêtes auprès du parlement et de l’intendant, ni Porte luimême, ni la communauté n’auront de réponses favorables et l’année 1771 verra les consuls de l’année précédente être « continués ». VII. Différends avec le marquis Les choses auraient pu ainsi suivre leur cours si deux événements, datés de mars et de mai de cette année 1771, n’étaient venus apporter le trouble. Par deux fois, un différend s’est élevé entre M. le marquis et la communauté. En effet, Anne-Joseph de Louet de Murat de Nogaret, marquis de Calvisson, baron des États et lieutenant du roi en Languedoc est un homme inquiet1. Vivant, quand il n’est pas à Paris, dans ses châteaux d’Aujargues ou, plus souvent, de
1 Jean-Christophe Galant, « Seigneurs et seigneuries en Vaunage au XVIIIe siècle », dans JeanMarc Roger (dir.), La Vaunage au XVIIIe siècle, 2005, t. 2, p. 459-485. 64

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Marsillargues, il est tenu régulièrement au courant, par ses officiers seigneuriaux, des affaires de Calvisson. L’impossibilité de prêter serment, le 13 janvier passé, comme nous l’avons vu, à cause de l’absence de M. de Fabrique, avait suscité une correspondance entre les consuls et le marquis. Ce dernier aurait souhaité que les consuls « anciens », c’est-à-dire, ceux de l’année écoulée, revêtus de leur livrée de satin rouge aillent à la maison de M. de Fabrique « pour le requérir de se rendre à la place publique ». Y aurait-il eu désinvolture, de la part des consuls, à convoquer la veille, par billet, M. de Fabrique ? C’est sans doute ce que pense le marquis qui répond « qu’ il ne prétendoit que ses droits et non ceux de la communauté, que d’ailleurs il a donné l’ordre à l’un de ses agents, le Sr Fontanier, de faire des recherches dans les délibérations anciennes pour trouver trace d’un procès verbal d’installation des consuls ». Ce monsieur, n’ayant rien trouvé qui puisse justifier la prétention du marquis, propose aux conseillers de prendre un avocat pour « dévider cette question » qui, selon eux, ne tient qu’à un droit honorifique que veulent s’arroger les officiers du seigneur. Malheureusement aucune décision, sur ce sujet, n’a pu être prise car le premier consul « continué », Jean Frigoulier, a quitté la séance sans donner les raisons de ce départ précipité. Autre affaire inquiétante pour le marquis : en vertu des lettres patentes du 19 février 1766, qui permettent « de nommer un procureur du roi de police, attaché ès hôtel de ville pour y exercer le ministère public », la communauté décide le 17 avril « de faire choix d’un sujet gradué, digne et en état d’exercer et remplir les fonctions de cette charge » et nomme ainsi Louis Raous, avocat, homme d’ordre et de bien. C’en est trop pour le marquis qui demande au sénéchal de casser la délibération du 17 avril car, dit-il, « depuis 1644, le procureur de son bailliage a fait les fonctions de ministère public, c’est un droit attaché à sa justice et les consuls sont dans la vue de lui ravir ce droit ». Mais ces derniers ont pour eux, les dites lettres patentes dans lesquelles ils ne voient, eux, aucune atteinte aux fonctions du procureur juridictionnel. VIII. Election de 1772 : troisième tentative des protestants L’année 1772 sera tumultueuse. Le 5 janvier, on ne renouvellera pas les membres du conseil politique par manque de candidats catholiques et, du conseil des notables, on n’en renouvellera que trois. L’élection du 6 janvier porte à la charge de premier consul, encore une fois, Antoine Nourrit, bourgeois, et à celle de deuxième consul, un nouveau, Claude Gilli, ménager. Si le premier accepte, le second refuse : il est protestant. M. de Fabrique, invité par billet, ne veut pas
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recevoir le serment des nouveaux élus. (Notons, en passant, le pluriel tel qu’il apparaît dans les délibérations !) Le 12, il est à nouveau convoqué ; tous ces élus commencent à être furieux et les termes qu’ils utilisent le montrent : « il a toujours refusé les invitations », « ce n’est pas nouveau », « il n’a en vue que d’arrêter l’installation des nouveaux élus par faute de prestation de serment », « sa mauvaise volonté est évidente », « l’amour du bon ordre aurait dû l’engager »… bref, la communauté se voit obligée de « prendre le moyen propre pour soutenir un droit qui, depuis temps immémorial, n’a jamais été interrompu ». En conséquence, elle va faire appel à un commissaire qui sera jugé compétent pour venir à son secours. Arrivé la veille de l’assemblée qui doit se tenir le 9 février, Me Jean-Antoine Griolet, avocat nîmois de grande réputation, nommé par le sénéchal, est descendu au logis de la Croix d’or. Les consuls ont été avertis par le greffier consulaire et l’assemblée a été convoquée « à 3 heures de relevée, à l’hôtel de ville ». Les membres du conseil installés – ils sont vingt et un –, le greffier de la commission qui a accompagné Me Griolet donne lecture de la requête des consuls. Puis Jean Frigoulier, le premier consul « continué », exhibe « une copie de l’exploit d’opposition signifiée par un huissier aux officiers du bailliage de Calvisson à la requête du marquis contenant opposition envers la prestation des serments des nouveaux élus », mais il la retire aussitôt, ne voulant pas que les consuls soient accusés de gêner la commission. Jean Dumas, le procureur fiscal, entre alors en scène pour réitérer l’opposition du marquis aux consuls protestants, menace si l’on doit passer outre, signe et se retire. Jean Frigoulier et Pierre Gardiol, donnent leur accord à la prestation de serment d’Antoine Nourrit seulement. Tous sortent et se rendent à la place publique pour que Me Griolet recueille le serment des nouveaux élus. Mais, seul, Antoine Nourrit est présent, Claude Gilli, lui, « n’a point paru » ! Nourrit est alors revêtu de la livrée consulaire par le valet de ville qui vient de l’ôter des épaules de Frigoulier. Belle cérémonie en vérité où les hautbois traditionnels n’ont pas dû manquer ! On pourrait croire l’affaire close si, le 3 mars 1772, une ordonnance du sénéchal ne venait casser l’élection du 5 janvier, ordonnance prise à la requête du marquis. On s’achemine donc vers de nouvelles élections. Pourtant, par la voix de Frigoulier – car Nourrit n’aura jamais pu exercer sa charge durant le mois de février – la communauté fait dire au sénéchal qu’elle s’est toujours conformée aux usages anciens et rappelle que, dans le conseil « politique », il n’y a que des catholiques dont Frigoulier lui-même1. Dans la foulée et sans doute remerciée
1 « À Calvisson, sont enterrés, dans l’église, des nobles, des militaires et une famille de notables, les Frigoulier qui y a un caveau. » Danielle BertranD-FaBre, « Les catholiques de Vaunage au xViiie siècle. L’organisation d’une minorité », dans Jean-Marc Roger (dir.), La Vaunage au XVIIIe siècle, 66

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de sa bonne volonté, elle apprend, le 14 avril, que désormais le nombre des conseillers des deux conseils sera réduit à six ! C’est donc l’élimination définitive des protestants dont on redoute de nouveaux coups de boutoir et le triomphe des catholiques, menés par Frigoulier, catholique lui-même, dont la charge de premier consul sera « continuée » jusqu’en 1775. Sûrement une récompense pour celui qui, le 13 janvier 1771, avait, rappelons-le, quitté l’assemblée où l’on débattait du mauvais vouloir de M. de Fabrique et de son rôle dans la prestation des serments. IX. Communauté et seigneur irréconciliables Alors on peut se demander pourquoi tant de luttes, de rappels sans fin aux droits immémoriaux des uns et des autres ? En vérité, les effets de la tolérance, ressentis dès 1760, conjugués à ceux de la réforme Laverdy qui avait créé deux conseils et permis le vote secret, auront poussé la communauté à tenter de se choisir des consuls protestants, mais la partie était difficile. Le marquis de Calvisson n’a pas l’indulgence ni la largeur de vue d’un Charles de Baschi, marquis d’Aubais. Ayant accablé la communauté pendant des années de « ses piques et vétilles », comme il est écrit dans une délibération, il aura finalement vu dans la tentative de se donner des consuls protestants, une atteinte à ses droits1. Mais, lorsque la crise sera passée, en 1776, tous, conseillers et consuls, s’appuyant sur des droits « si anciens qu’il n’est mémoire du contraire » refuseront, au nom même de ces droits, que les officiers seigneuriaux précèdent les officiers municipaux lors des processions, ou prennent les premiers le rameau à l’église. Qu’ils soient catholiques anciens, rigoureux ou tièdes, protestants secrets ou déclarés, tous ces hommes responsables de la vie communautaire et qui, en dépit de leurs oppositions et des difficultés vécues, ont continué à gérer les affaires, se trouvent unis par le sentiment d’appartenir à une même classe que la longue pratique consulaire, héritée de leurs ancêtres, leur aura donné2. Anny Herrmann
2005, t. 2, p. 295-394. 1 En 1747, le marquis, qui est aussi seigneur de Marsillargues, pour s’arroger le droit de nommer lui-même les consuls, droit que ces derniers lui refusent, fait saisir le sac qui renferme les livrées consulaires, garde celle de premier consul et refuse de la rendre au curé venu en négociateur. Max Daumas, Marsillargues à la fin de l’Ancien Régime, Montpellier, 1994, p. 199. 2 Un nouvel édit, publié en 1771, rétablit les charges municipales. Cette fois, la province les rachète. À Calvisson, la communauté décide que désormais le premier consul aura le titre de maire et le deuxième consul, celui de lieutenant de maire. 67

Jansénisme et politique en Bas-Languedoc oriental au siècle des Lumières

es passions soulevées par la bulle Unigenitus aux derniers soubresauts de l’Église constitutionnelle, le Bas-Languedoc oriental ne fut nullement un isolat à l’abri des controverses internes au monde catholique. Cependant, associer jansénisme et cultures politiques peut paraître sans grand objet, tant l’augustinisme radical sembla hanter les marges1 dans cette aire avant tout marquée par « la diversité des opinions », pour reprendre la belle et prudente formule de l’antiquaire et naturaliste nîmois Jean-François Séguier. Les ouvrages récents de Catherine Maire, Monique Cottret ou de Dale Van Kley2, comme ceux plus anciens d’Edmond Préclin ou de René Tavenaux3, ont pourtant largement insisté sur les affinités entremêlées ayant existé entre un « second » jansénisme, souvent complexe à percevoir dans ses composantes, et l’élaboration de concepts largement enracinés dans l’héritage politique des XVIe et XVIIe siècles, tout en empruntant en partie au langage des Lumières. À l’échelle du Bas-Langudeoc oriental, une telle approche ne peut toutefois être appréhendée qu’à travers le prisme d’un dimorphisme confessionnel structurant le champ politique. La volonté royale, à partir de l’application « à la rigueur » de l’Édit de Nantes et bien plus encore à partir de la Révocation, permit aux catholiques de s’emparer de l’ensemble des rouages du pouvoir dans des villes jadis dominées par les « frères ennemis ». La religion du roi, pour beaucoup d’entre eux, en vint ainsi à représenter le meilleur rempart face à un monde réformé dont on redoutait le dynamisme et les velléités politiques.

D

1 Voir Robert sauzet, Contre-Réforme et Réforme catholique en Bas-Languedoc au XVIIe siècle. Le diocèse de Nîmes de 1598 à 1694 (Etude de sociologie religieuse), thèse, Lille, 1978, 2 vol. et Louvain, Nauwelaerts, 1979, 1 vol., p. 477-481. Voir également Dominique Dinet et Marie-Claude Dinetlecomte, « Les jansénistes du XVIIIe siècle d’après les recueils des actes d’appel de Gabriel-Nicolas Nivelle », dans Jansénisme et Révolution, Chroniques de Port-Royal, Paris, 1990, p. 47-63. 2 Catherine maire, De la cause de Dieu, à la cause de la Nation. Le jansénisme au XVIIIe siècle, Paris, Gallimard, 1998 ; Monique cottret, Jansénismes et Lumières. Pour un autre XVIIIe siècle, Paris, Albin Michel, 1998 ; Dale Van kley, Les origines religieuses de la Révolution française, Paris, Le Seuil, 2002 (pour la traduction française). 3 Edmond préclin, Les jansénistes du XVIIIe siècle et la constitution civile du clergé, Paris, 1929 ; René taVenaux, Le jansénisme en Lorraine (1640-1789), Paris, Vrin, 1960 ; Du même, Jansénisme et politique, Paris, Armand Colin, 1965. 69

Les cultures politiques à Nîmes et dans le Bas-Languedoc oriental...

La pérennité des frontières religieuses avait fait de plus de cet espace une terre de mission privilégiée, tant dans le but de ramener les « égarés » que de prémunir les brebis fidèles de « l’esprit d’erreur » qui les assiégeait. Cet état de fait avait fini par enraciner la présence des capucins – héritages de l’Édit de grâce de 1629 – et des pères de la compagnie de Jésus, par le biais notamment de congrégations dont on ne saurait occulter le rôle normatif1. Il est dès lors symptomatique que Robert Sauzet, dans sa thèse2, n’ait pu déceler que « quelques souffles augustiniens » dans des diocèses où les modalités de l’implantation de la Contre-Réforme avaient promu des pratiques et des attitudes réputées « molinistes », encore qu’il faille être des plus prudents dans le maniement d’un tel adjectif. La question janséniste, bien que secondaire, permet donc de s’interroger sur les contours et les composants d’une culture politique catholique originale et enracinée dans une durée longue. Ainsi, la marginalité de l’augustinisme, tant par la force du rejet dont il fut victime que par l’incompréhension qu’il suscita, révèle a contrario le poids d’une faction informelle, très perceptible à partir des années 1750, et que Dale Van Kley a pu qualifier de « dévote ». La monarchie absolue, alliée à l’autel, forme idéale et idéalisée3 de gouvernement, apparut ainsi de plus en plus, pour ses tenants, comme un édifice menacé, tant par l’hérésie que par ses « complices » augustiniens, dans un contexte où la sécularisation croissante de l’État, nettement perceptible et perçue par les gens d’Église dans les années 17504, ne cessait d’inquiéter. * L’abbé de Caveirac5 (1701-1782) apparaîtrait ainsi, au-delà de ses outrances, comme un digne représentant de cette sensibilité politique dévote,
1 Voir Louis CHâtellier, L’Europe des dévots, Paris, Flammarion, 1987. 2 R. sauzet, op. cit., p. 479-481. 3 Sur « l’invicible monarque », voir Robert sauzet, Le notaire et son roi. Etienne Borelly. Un Nîmois sous Louis XIV, Paris, Plon, 1998. 4 Michel péronnet, Les évêques de l’ancienne France, thèse, Lille, 1977, 2 vol. et du même, « Les assemblées du Clergé de France sous le règne de Louis XVI (1775-1788) », Annales historiques de la Révolution française, 34, 1962, p. 8-35. 5 Sur l’abbé voir Biographie universelle ancienne et moderne…, tome 7, Paris, Michaud, 1813, p. 453-454 ; Geoffrey aDams, « A Spirited Anachronism : The Anti-Protestant Polemic of the Abbé Jean Novi de Caveirac, 1713-1782 », Canadian journal of history, volume XXV, p. 177-188 ; Graham GarGett, « L’Apologie de l’abbé de Caveirac : une réponse au patriote français et impartial », dans Hubert Bost et Claude Lauriol, Entre Désert et Europe, le pasteur Antoine Court, Paris, Champion, 1998, p. 347-362. Enfin Michel nicolas, Histoire littéraire de Nîmes et des localités voisines qui forment aujourd’hui le département du Gard, Nîmes, Ballivet & Fabre, 1854, 3 vol. 70

Jansénisme et politique en Bas-Languedoc...

dont on a toutefois bien du mal à cerner les contours tant il défendit une position « conservatrice » au moyen d’arguments « modernistes », souvent paradoxaux et assurément empruntés à l’esprit du temps1. Sa pensée politique – si tant est qu’il ait éprouvé le besoin de la formaliser – n’est pourtant guère exprimée dans ses écrits, même si transparaît constamment un attachement affectif aux formes héritées des soixante-douze ans de règne du Roi-Soleil puisqu’il militait pour le maintien du statu quo qu’avaient établi la Révocation et les grandes déclarations royales de 1698 et 1724. Les analyses de Novy (ou Novi) de Caveirac reflétaient une véritable sensibilité, fondée sur l’attachement à un ordre hérité et à même de garantir une prééminence politique catholique recouvrée par la grâce de la Révocation. Cet enracinement dans un vécu local – celui du Bas-Languedoc oriental – trouvait d’ailleurs de larges échos dans les milieux catholiques à l’échelle du royaume. Voltaire2, tout en proférant mille injures contre le « monstre », s’inquiétait ainsi du débit des ouvrages de cette figure de proue du « fanatisme », dont l’ampleur du lectorat l’interpellait. Le Mémoire politico-critique […] sur le mariage protestant3, de 1756, et l’Apologie de Louis XIV et de son conseil sur la révocation de l’Édit de Nantes4, publiée en 1758, avaient visiblement connu une large diffusion, à mettre en parallèle avec l’ampleur de l’indignation soulevée au sein de l’opinion « éclairée », sensible aux sirènes de la « philosophie ». L’abbé, non content de pourfendre les huguenots et les courants jansénistes parlementaires à l’occasion de l’affaire du mariage protestant, s’illustra quatre ans plus tard en tant que défenseur de la compagnie de Jésus, signe non équivoque d’engagement à large portée politique. La publication en 1762 du Nouvel appel à la raison…, que la rumeur publique lui attribuait5, avait déchaîné
1 Claude lauriol, « L’abbé de Caveirac, lecteur de l’Esprit des lois », dans L’Esprit des lois, Actes du colloque de Bordeaux, 1998, Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Bordeaux, Bordeaux, 1999, p. 343-351. 2 Voltaire, Correspondence and related documents, éd. par Théodore Besterman, Genève-BanburyOxford, 1968-1977, lettre n° 7995, du 24 décembre 1758. 3 [François noVy De caVeirac], Memoire politico-critique, où l’on examine s’il est de l’intérêt de l’Eglise & de l’Etat d’établir pour les calvinistes du royaume une nouvelle forme de se marier Et où l’on réfute l’écrit qui a pour titre : Mémoire théologique & politique sur les mariages clandestins des protestans de France, s.l., 1756, in-8°. 4 [François noVy De caVeirac], Apologie de Louis XIV et de son conseil, sur la révocation de l’Édit de Nantes. Paradoxes intéressans sur la cause & les effets de la révocation de l’Édit de Nantes, la dépopulation & repopulation du royaume, l’intolérance civile & rigoureuse d’un gouvernement. Pour servir de réponse à la Lettre d’un patriote sur la tolérance civile des protestans de France. Avec une Dissertation sur la journée de la S. Barthelemi, s.l., 1758, in-8°. 5 Nouvel appel à la raison, des écrits et libelles publiés par la passion contre les Jesuites de France, Bruxelles, Vandenberghen, 1762, in-12° : ouvrage publié en réponse au Second compte rendu sur l’Appel comme d’abus, des constitutions des Jésuites, par M. Louis-René de Caradeuc de La Chalotais..., 1762. Le Nouvel 71

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contre lui l’ire des milieux parlementaires, aboutissant à une peine de carcan et à un bannissement du royaume, à la fin 1762, qui le contraignirent à s’enfuir à Rome. Il n’avait pas hésité, en compagnie de ses coauteurs, à réfuter de manière pour le moins offensive l’ensemble des thèses défendues par les pamphlétaires jansénistes proches du parlement, à savoir un constitutionnalisme anti-absolutiste dans lequel le Parlement était censé représenter l’ensemble de la nation1. Caveirac rejetait la prétention des magistrats à s’ingérer dans les affaires relevant de la juridiction ecclésiastique, défendant de fait les prérogtaives du saint Siège. Il est difficile cependant d’élever la figure de l’abbé Novy au rang d’un quelconque archétype des catholiques du Bas-Languedoc oriental. Son radicalisme, sa passion, tranchaient avec des pratiques de coexistence confessionnelle, marquées avant tout par la forte hétérogénéité des comportements, peu compréhensible au demeurant dès lors que l’on ne tient pas compte de données telles que les liens familiaux, clientélaires ou socio-économiques. À Nîmes, les Novy de Caveirac tenaient de toute évidence une place de choix au sein de la notabilité « papiste », étant par ailleurs très proches des jésuites et du palais épiscopal. Insérés dans un réseau relationnel complexe, ils exerçaient un pouvoir largement perceptible et jouissaient d’une place de choix au sein d’une ville où la sanior pars catholique, à défaut du pouvoir économique, contrôlait le pouvoir politique. L’abbé était le produit d’un milieu, et s’il en fut un avatar, il n’en fut qu’un représentant excentré tant ses prises de position mettaient à mal un fragile équilibre, car fauteur de « scandale2 ». Il reflétait pourtant une sensibilité, même si l’uniformisation croissante de la culture des élites avait favorisé une tolérance de fait, policée, largement bâtie sur le non-dit, et particulièrement sensible dès le milieu des années 1750. Il est évident qu’un Jean-François Séguier, cousin de l’abbé de Caveirac, mais surtout ami de Malesherbes, de Lecointe de Marsillac, en liaison épistolaire avec Court de Gebelin, avait une tout autre perception des relations avec les « frères ennemis », bien que bon catholique3. *

appel… fut condamné avec l’Appel à la raison..., faussement attribué à l’abbé, par une sentence du Châtelet en date du 18 novembre 1762. 1 D. Van kley, op. cit., p. 171-180. 2 Il avait été banni de la province en 1749 à la suite d’une sombre affaire survenue à Clarensac, après un premier séjour de neuf mois au château d’If. Voir Arch. dép. Hérault, C 6810. 3 François puGniere, « Les Séguier : itinéraire d’une famille cévenole », dans Gabriel audisio et François Pugnière (Actes réunis par), Jean-François Séguier, un Nîmois dans l’Europe des Lumières, Aixen-Provence, Edisud, 2005, p. 21-50. 72

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Les augustiniens les plus intransigeants furent en revanche des plus discrets. Les listes d’appelants, dressées à l’occasion de l’appel au concile général de 1717, ne nous donnent qu’un seul nom pour les diocèses d’Uzès, de Nîmes et d’Alès et encore s’agit-il d’un Montpelliérain bénéficié dans celui d’Alès où il ne résidait pas1. En 1723, dans une lettre à Dom Thuillier2, profondément janséniste, l’abbé Folard mentionnait de son côté la quasi-absence de ces derniers, même parmi les dominicains et les bénédictins, notant surtout le fort ascendant pris par les jésuites nîmois sur les catholiques par le biais des congrégations, du collège et du quasi-monopole des prêches. Cependant, dans le proche diocèse d’Alès3, le chanoine Dufour, un Montpelliérain, se fit prendre la main dans le sac à trafiquer des « mauvais livres4 ». La vente clandestine de tels ouvrages mettait de la sorte en évidence l’existence d’acheteurs et, au-delà, de lecteurs. La prose janséniste semble avoir été bien présente dans des bibliothèques de nouveaux convertis, du moins si l’on se fie au faible échantillon d’inventaires dépouillés ayant fourni des informations. Le catalogue de la bibliothèque du médecin protestant nîmois, Pierre Baux5, dressé vers 1736, révèle l’intérêt certain que son père, un proche du chanoine de Folard, avait nourri pour la littérature issue du premier jansénisme. Le fils allait y rajouter, dans les années 1750, de nombreux ouvrages relatifs aux « affaires du temps », dont une dizaine de pamphlets et de réponses relatifs au mariage protestant et aux refus de sacrement, en grande partie issus de la production des porte-plumes du jansénisme parlementaire – production dont l’importance a été largement mise en avant par les travaux de Catherine Maire et de Dale Van Kley.
1 Abbé Gabriel-Nicolas niVelle, La Constitution Unigenitus déférée à l’Église universelle, ou Recueil général des actes d’appel interjetés au futur concile de cette constitution et des lettres Pastoralis officii, par M. le cardinal de Noailles, archevêque de Paris et beaucoup d’autres évêques de France... avec les arrêts et autres actes des parlements du royaume qui ont rapport à ces objets, Cologne, 1757, 3 vol. 2 Abbé azais, « Un chanoine de la cathédrale de Nîmes au XVIIIe siècle », Mémoires de l’Académie de Nîmes, VIIe série, tome IX, année 1886, p. 315-331, p. 319-320. Voir également Jean cHaniot, « La marque de l’esprit occitan chez les frères Folard », dans Brigitte Maillard (textes réunis par), Foi, fidélité, amitié en Europe à la pèriode moderne. Mélanges Robert Sauzet, Tours, PUT, 1995, 2 vol., p. 37 à 43. 3 Dans ce même diocèse, l’abbé Jacques-Louis de Rochebouët, né protestant et baptisé à Charenton par le pasteur Claude, fut un vicaire général actif sous trois prélats jusqu’à ce qu’il soit nommé en 1730 curé de Saint-Germain-le-Vieux à Paris, ministère qu’il exerça jusqu’à sa mort en 1746. Ce proche de Joachim Colbert de Croissy, évêque de Montpellier, « ferme appelant de cœur, sans jamais avoir appelé », allait s’avérer particulièrement actif au sein du jansénisme parisien, notamment à l’occasion de l’affaire du cimetière Saint-Médard et des convulsions. Voir les Nouvelles ecclésiastiques, année 1743, De Paris, p. 762 . 4 Arch. dép. Hérault, C 2811. 5 Bibl. mun. Nîmes, Ms. 449 : catalogue de la bibliothèque de Mr Pierre Baux, docteur en médecine de la faculté de Montpellier. 73

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Baux rassembla par ailleurs une collection de chansons et de pièces en vers de circonstance1 qu’il avait recopiées dans les années 1730-1740, transcrivant Brevets de la calotte2 et diatribes contre le père Girard. Les suites de l’affaire du concile d’Embrun (1728) y tiennent également une place de premier plan, révélant une culture commune de l’opposition à travers la persécution. Une des pièces les plus significatives s’avère particulièrement explicite :
Illustre défenseur du plus pur jansénisme, qui commence enfin d’abjurer le papisme, et dont la foy bravant l’orgueilleux Vatican, contemple du même air la bulle [Unigenitus] et l’Alcoran, souffrez que secondant un si noble courage, Genève à votre voix insére son suffrage.

La bulle Unigenitus était depuis 1730 loi du royaume, prenant ainsi une dimension politique de première importance. La contester, c’était donc s’opposer aux pratiques du pouvoir royal héritées du règne précédent et, plus conjoncturellement, à la politique du cardinal de Fleury. Il est évident qu’au sein des milieux « nouveaux convertis » ces propos trouvaient une résonance particulière. Ces quelques données convergentes ne sauraient cependant occulter la faible emprise du jansénisme militant dans cette partie du Bas-Languedoc, contrastant nettement avec ce que l’on pouvait observer dans le proche diocèse de Montpellier, où l’épiscopat de Colbert avait permis l’implantation d’un noyau beaucoup plus substantiel, dans une aire, il est vrai, moins marquée par le dimorphisme confessionnel. Aussi n’est-il guère étonnant qu’à l’occasion des grandes crises politico-religieuses des années 1750, la collusion supposée entre augustiniens et protestants ne soit devenue un des thèmes avancés par le parti « moliniste », alors même que la dimension proprement politique de ce second jansénisme – particulièrement dans sa composante parlementaire – s’affirmait. Ce rapprochement polémique n’était, cela dit, pas très neuf et une analyse superficielle et partisane de la théologie de la grâce développée par les deux dissidences pouvait y conduire aisément3, particulièrement quand les scrupules n’étouffaient pas le pamphlétaire, ce qui était bien souvent le cas... Au-delà des subtilités théologiques, le soutien apporté par les milieux jansénistes parisiens aux défenseurs du mariage protestant, dans les années 1750, ne pouvait d’ailleurs qu’inquiéter les élites catholiques locales, tant le dimorphisme confessionnel était présent au cœur même du débat politique.
1 Bibl. mun. Nîmes, Ms. 453. 2 Antoine De Baecque, Les éclats du rire : la culture des rieurs au XVIIIe siècle, Paris, Calmann-Levy, 2000, p. 23-55. 3 Voir l’analyse qu’en fait D. Van kley, op. cit., p. 159-170. 74

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John Woodbridge1, qui a étudié en profondeur les intrigues menées par le prince de Conti en 1755-1757, souligne, entre autre exemple, que Jean-Louis Lecointe, protestant nîmois et capitaine au régiment de Conti-cavalerie, avait mis le prince en rapport avec Paul Rabaut. Il l’aurait même rencontré secrètement à Paris en 1755. Les négociations nébuleuses entreprises, notamment autour de la tolérance civile en matière de mariage en échange d’un hypothétique soutien politique, avaient abouti à un échec, le prince ne voulant pas s’opposer frontalement à l’entourage du Dauphin et au comte de St Florentin. Conti, comte d’Alès, protégeait alors ouvertement la plupart des grands pamphlétaires de la faction parlementaire du jansénisme parisien qui entreprirent une véritable campagne en faveur de la légalité des mariages protestants, notamment en 1756 et 1758, les années mêmes où l’abbé de Caveirac publia ses deux ouvrages sur le sujet en réponse à la prose de ses adversaires. Cette question n’avait en effet rien d’anecdotique. La conception du mariage sous-tendue par les écrits de Rippert de Montclar – les plus diffusés – remettait en cause la valeur sacramentelle de l’institution en réduisant le curé à un rôle d’enregistrement, ce qui apparaissait aux yeux d’une grande partie du clergé comme une forme de laïcisation qui séparait le droit naturel de toute référence religieuse. En privilégiant les conceptions des juristes gallicans, qui distinguaient le mariage civil, institution de droit naturel, du mariage religieux, cette « nouveauté » offrait aux protestants, en tant que communauté structurée, une reconnaissance explicite à même d’inquiéter des catholiques toujours prompts à s’alarmer, tant pesaient les « mémoires affrontées ». * Les tribulations subies par la compagnie de Jésus, entre 1760 et 1762, furent naturellement un excellent révélateur des enjeux locaux. À Nîmes, par exemple, le père Lombard, dans le cadre d’une mission2, n’aurait pas hésité à vouer les membres du parlement de Toulouse aux pires tourments, alors que des membres de leur congrégation auraient, dixit les Nouvelles ecclésiastiques, menacé au cri de « périsse les jansénistes » les « hérétiques modernes » de la ville, les réformés n’étant l’objet d’aucune invective dans la recension des injures proférées par les défenseurs des « bons pères3 ». « Toute l’application des jésuites », si l’on en croit
1 John WooDBriDGe, Revolt in Prerevolutionnary France : the Prince de Conti’s conspiracy against Louis XV, 1755-1757, Baltimore, The Johns Hopkins University Press, 1994. 2 Nouvelles ecclésiastiques, année 1762, De Nismes, p. 77. 3 Le 17 mars 1762, sur le faux bruit que le roi venait de donner un édit en faveur de la Société, les congréganistes, membres des conféries mariales, évalués à près de 1 500 personnes, ce qui est 75

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l’article du périodique clandestin, aurait ainsi consisté à « rendre odieux ceux qu’il leur a plu de qualifier de jansénistes ». Son auteur insistait par ailleurs sur la collusion entre les molinistes et des protestants, « qu’ils avoient si bien ménagés & qui tiennent à eux par leur commerce », renversant ainsi la traditionnelle convergence entre calvinisme et augustinisme, pour mieux stigmatiser une « avarice » que l’affaire du père de Lavalette avait, selon eux, mise au grand jour. De telles sources sont naturellement à manier avec prudence, dès lors qu’on les utilise dans une perspective essentiellement factuelle ; elles permettent néanmoins de mieux comprendre la question des représentations, au cœur même de ce type d’enjeux politico-religieux, où l’argumentation reposait sur la nécessité de réduire l’autre au statut de complice du protestantisme. Dans un tel contexte, surchauffé par la passion, la condamnation contenue en 1764 dans une instruction pastorale de l’évêque d’Alès1 des ouvrages du père Berruyer2, et au-delà de la morale dite relâchée des jésuites, apparut naturellement pour les catholiques les plus impliqués de l’autre parti comme une provocation et comme le renouvellement d’une « alliance objective » et implicite avec les protestants. Jean-Louis Buisson de Beauteville3 (1708-1776),
visiblement exagéré, se seraient répandus dans les rues au cri de « vive le roi, les calomniants sont confondus, périsse les jansénistes ». 1 Jean-Louis Buisson De BeauteVille, Ordonnance et Instruction Pastorale de Monseigneur l’évêque d’Alais au sujet des Assertions extraites des Livres, Thèses & Cahiers des soi-disans Jésuites, & dénoncées aux Evêques par le Parlement, À Aix, Chez la veuve de J. David & E. David, Imprimeur du Roi & de Monseigneur l’évêque d’Alais, 1764, 67 p., in 4°. 2 Isaac Joseph Berruyer, s.j., Histoire du peuple de Dieu…, Paris, 1728, 7 volumes : La deuxième partie fut publiée en 1753 et la troisième en 1758. Il fut condamné par de très nombreux évêques, par la Sorbonne, le parlement de Paris et par ses supérieurs de la compagnie de Jésus. La première partie fut mise à l’index en 1732, la seconde en 1754 et la troisième dès sa parution en 1758. On l’accusait essentiellement, sous des dehors aimables et aisés, d’avoir présenté des thèses teintées de nestorianisme, de pélagianisme et surtout d’avoir utilisé les travaux du père Hardouin, s.j., qui voyait tant dans l’Enéide, que dans les œuvres de Saint-Augustin, des faux fabriqués au XIVe siècle par des moines hérétiques… À l’assemblée métropolitaine, tenue à Montpellier, en 1759, où la condamnation de Berruyer avait été rudement débattue, Beauteville était allé jusqu’à dire « qu’il suffisoit de lire la preface du livre du P. Berruyer pour se convaincre que ce jésuite n’étoit qu’un incrédule deguisé, que c’etoit un ouvrage plus dangereux que l’Alcoran, que sous la plume de ce pere la Révélation prennoit un air de fable aussi meprisable que les mensonges de Mahomet ». 3 François puGnière, « Jean-Louis Buisson de Beauteville, un évêque janséniste en Cévennes. 1755-1776 », Bulletin du Comité de l’Art Chrétien, n° 104, décembre 2004, p. 74-118 : Beauteville confia de 1771 à 1776 la direction du collège et séminaire d’Alès à deux jansénistes parisiens, l’abbé Lanot, très proche de Gourlin, et le père Popin, ce dernier directement issu des « amis de l’Œuvre de la Vérité » et donc des dérives convulsionnaires les plus à même d’inquiéter des catholiques cévenols chez qui les souvenirs du prophétisme étaient encore vivaces. Dans ses mémoires, rédigés en 1815, Antoine Goléri-Lascombes, bourgeois d’Alès, évoque ainsi les « mauvais sujets » introduits par l’évêque au collège alors qu’il était écolier, reflet d’une opinion publique inquiète, plus que franche76

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largement conseillé par les grands penseurs du jansénisme parlementaire parisien1, s’acharna de surcroît à rejeter, en 1765 dans une Protestation imprimée, l’autorité de l’assemblée du clergé et du Saint-Siège – qui venait de le condamner par un bref – en s’appuyant sur le Parlement et l’Auctoritas du roi. Très habilement, le prélat avait demandé la tenue d’un concile pour le juger, ce que la Cour ne pouvait évidemment accepter sans remettre en cause le compromis gallican qui avait fini par s’imposer à la fin du règne de Louis XIV2. Dès son accession à l’épiscopat, en 1755, cet évêque s’était de surcroît signalé par une attitude très débonnaire à l’égard des protestants assimilés à de simples brebis égarées. Dans un diocèse peuplé aux deux-tiers de fidèles non convertis, il avait consacré une pastorale fondée sur l’abandon à la Providence des « frères séparés », en recentrant son action sur le « troupeau fidèle ». Son épiscopat fut d’ailleurs marqué par un essor et un élargissement de la catéchèse, ainsi que par un net accroissement des exigences normatives en direction de catholiques solidement encadrés3. La connivence supposée entre jansénistes et protestants fut en tout cas exploitée à dessein dans le cadre de l’affaire du « mandement huguenot », dont le retentissement fut important comme le prouve la masse des pamphlets en tout genre imprimés dans les mois qui suivirent. Dans le courant de l’année 1765, Paul Rabaut4 dut réfuter une fausse lettre qui lui était attribuée, dans laquelle il aurait approuvé le mandement de l’évêque d’Alès. Dans la Lettre d’un chevalier de Malte5, largement diffusée, l’auteur anonyme avait dès lors beau jeu d’évoquer « le mandement huguenot de M. d’Alais ». Un autre pamphlet, les Réflexions
ment hostile. Beauteville ordonna par ailleurs de nombreux clercs du diocèse de Lyon, en rupture avec l’ordinaire du fait de leur implication dans les mouvements convulsionnaires. Voir Jean-Pierre cHantin, Les amis de l’Œuvre de la Vérité. Jansénisme, miracles et fin du monde au XIXe siècle, Lyon, Presses Universitaires de Lyon, 1998. 1 Il existe une abondante correspondance avec le chanoine Dupac de Bellegarde et le chevalier de Court, conservée à Utrecht. Archives d’État d’Utrecht, Mss. 2058, 2149, 2101, 5819 et 6051. Beauteville était en relation étroite avec Claude Mey et Pierre-Etienne Gourlin. Il connaissait LouisAdrien Le Paige, cité dans une des lettres. D’après Picot, l’évêque d’Alès « se laissa conduire par un abbé Lanot, ami de Gourlin, et c’est de celui-ci qu’étaient, et l’ordonnance sur les assertions, et les écrits publiés pour la défendre ». M. picot, Mémoires pour servir à l’histoire ecclésiastique pendant le XVIIIe siècle, Paris, Le Clère, 1856-1857, (3e éd.), 7 vol., t. 5, p. 445. 2 Achille BarDon, « La destruction des jésuites », Compte-rendu et mémoires de la Société Scientifique et Littéraire d’Alais, 1884, p. 7-55. 3 François puGnière, Clergé et encadrement clérical en Cévennes de la Révocation à la Révolution : le diocèse d’Alès. 1687-1791, thèse, Montpellier, Université Paul Valéry, 2002, p. 232-251. 4 A. BarDon, art. cit., p. 22-23. 5 Lettres d’un chevalier de Malte à M. l’évêque d’****, s.l., 1764, 71 p., in 12°. Attribuées ou au père Patouillet ou au père Anquer, jésuites. 77

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impartiales d’un François papiste et royaliste1…, plagiat du titre de l’ouvrage d’Antoine Court, affirmait de son côté que l’instruction pastorale avait été « accueillie avec la satisfaction la plus marquée par le plus grand nombre de ses diocésains » et « qu’il n’y a eu dans son diocèse que les prêtres et les catholiques qui aient crié au scandale ». Ces propos, en dehors d’une polémique de circonstance, montrent encore une fois l’omniprésence de la dichotomie confessionnelle au cœur d’un espace de frontière religieuse, où l’hétérodoxie ne pouvait être perçue que comme favorable aux huguenots. Aussi, la publication du testament de Beauteville2, en 1776 – testament dans lequel il renouvelait l’acte d’appel de 1717 sans renier en rien ses écrits – poussa une partie du clergé à se demander s’il fallait ensevelir en terre consacrée un hérétique de cet acabit, attitude contrastant avec la ferveur des catholiques des faubourgs manufacturiers de la ville, très sensibles à l’action charitable du prélat3. Plusieurs prêtres refusèrent d’accomplir le service funèbre en l’honneur de l’évêque défunt, alors que la chasse aux sorcières battait son plein. La plupart des prêtres qui avaient soutenu Beauteville, jansénistes avérés ou non, furent de fait inquiétés ou écartés par les autorités capitulaires, émanations directes de la notabilité catholique locale. Seul un petit noyau de desservants jansénistes, inamovible du fait de la structure même du système bénéficial, survécut jusqu’à la Révolution, où il divergea dans ses attitudes. * Les travaux de Valérie Sottocasa4 ont mis en évidence la profonde rupture que consacra la constitution civile du clergé, contrastant avec une large adhésion primitive à la Révolution, du moins dans le Languedoc des montagnes. La « bagarre de Nîmes » et la mise à l’écart politique d’une grande partie des catholiques radicalisèrent ainsi les plus militants d’entre eux, même si les mémoires de l’abbé Laborie5 montrent bien une réelle diversité d’attitudes et d’engagements, qui dépassait bien souvent le simple clivage confessionnel.
1 Réflexions impartiales d’un Français, papiste et royaliste, sur le réquisitoire de maître Omer Joly de Fleury, et de l’Arrêt du parlement de Paris, du 1er juin 1764, qui supprime les brefs de N. S.-P. le pape Clément XIII au roi de Pologne, duc de Lorraine et de Bar, et à M. l’archevêque de Paris, Alais, chez Narcisse Buisson [à l’enseigne du probabilisme], 1764, in 12°. 2 Arch. dép. Gard, Hôpital d’Alais, H 443. 3 Voir les notes recueillies par Achille Bardon. Arch. dép. Gard, 1 F 150. 4 Valérie sottocasa, Mémoires affrontées. Protestants et catholiques face à la Révolution dans les montagnes du Languedoc, Rennes, PUR, 2004, p. 37-58. 5 Il existe au moins deux copies de ces mémoires, en cours de publication. Arch. dép. Gard, 1 F 331. 78

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Le rôle actif joué au sein du clergé constitutionnel par des prêtres jansénistes, comme les abbés Chalbos ou Teissier, et alors même que les augustiniens s’étaient profondément divisés sur la question du serment, ne put que marginaliser ce reliquat d’une sensibilité qui n’avait jusqu’ici guère ému les fidèles du diocèse d’Alès, en dehors de ceux qui s’étaient impliqués dans les polémiques de 1764-1765 et de 1776. Jean-François Chalbos, curé de Ribaute, un temps secrétaire de Beauteville, composa en 1791 un Avertissement aux fidèles de la paroisse de Ribaute ou Apologie du serment civique1, qui fut ensuite imprimé à Nîmes et largement diffusé par le Directoire du département dans les paroisses. Jean Teissier, curé de Boisset, composa quant à lui un écrit2 contre l’instruction pastorale de Mgr de Boulogne, instruction pourtant approuvée, imprimée et diffusée par son propre évêque. Il publia par la suite une Justification du serment civique3, répandue de la même manière que l’avait été la brochure de son confrère. Le vicaire perpétuel de la paroisse de Ribaute avait été le seul desservant de l’archiprêtré d’Alès à prêter le serment civique sans restrictions. Il s’avéra par la suite l’un des piliers les plus solides de l’Église constitutionnelle. D’après l’abbé Laborie, il aurait même tenté à plusieurs reprises de remettre sur pied dans le Gard, dès 1795, une structure cohérente4, sans trouver toutefois de consécrateur. Le mémorialiste alésien insiste cependant sur l’aspect sectaire du petit noyau de fidèles qui entourait son confrère, soulignant surtout l’ostracisme dont était l’objet le jureur, bien plus que le janséniste. Chalbos n’en fut pas moins nommé, en 1803, vicaire général du diocèse d’Avignon par Mgr Perrier, un proche des milieux augustiniens modérés avant la Révolution. Son départ d’Alès sonna visiblement le glas du petit noyau des « défenseurs de la vérité » qu’il avait su rassembler autour de lui, en butte à l’hostilité d’un clergé de toute façon très divisé. L’héritage de la Révolution pesait désormais de tout son poids, entraînant le durcissement d’une identité catholique où s’imposa un ancrage royaliste, qu’on ne peut une fois encore réduire à une quelconque unanimité. La fortune historiographique du jansénisme est à ce titre très révélatrice des enjeux qu’allait soulever par la suite ce fantôme du passé pour les historiens catholiques et monarchistes de la seconde moitié du XIXe siècle. L’abbé Goiffon5,
1 Avertissement aux fidèles de la paroisse de Ribaute ou Apologie du serment civique par M. Chalbos, curé de Ribaute, District d’Alais, Département du Gard, Nîmes, Gaude, 1791. 2 La charité guide de la vérité dans la question du serment civique, par un curé du département du Gard, Nîmes, 1791. 3 Justification du serment civique…, signalée par l’abbé Étienne GoiFFon, Monographies paroissiales : paroisses de l’archiprêtré d’Alais, Nîmes, Grimaud & Bedot, 1916. Ouvrage non retrouvé. 4 É. GoiFFon, op. cit., p. 220. 5 Ses précieuses Monographies paroissiales sont à ce titre des plus révélatrices. 79

Les cultures politiques à Nîmes et dans le Bas-Languedoc oriental...

archiviste diocésain et bon représentant des milieux cléricaux nîmois les plus intransigeants, se déchaîna à de nombreuses reprises dans ses écrits sur tout ce qui, à ses yeux, sentait l’hérésie et la division au sein d’un monde catholique qu’il voulait unitaire face à un bloc protestant et libéral, uniforme selon ses vues. En 1946, l’abbé Bruyère1, dans son histoire d’Alès, condamnait encore à demi-mot un augustinisme coupable d’avoir divisé la communauté. * Les controverses internes au monde catholique ne peuvent évidemment pas constituer une cause première dans la compréhension que l’on peut avoir de l’identité politique d’un espace de frontière religieuse. Elles permettent cependant de mieux entrevoir comment une majorité confessionnelle à l’échelle du royaume, parfois minoritaire à l’échelle locale ou du moins socialement inférieure, a réagi face à ce qu’elle considérait comme des facteurs de divisions internes. Au-delà de conflits doctrinaux abscons, même si de vagues convergences théologiques avec le calvinisme avaient pu être instrumentalisées, c’est surtout les circonstances propres à l’implantation et au développement de la ContreRéforme qu’il faut interroger. Les travaux de René Tavenaux sur le jansénisme en Lorraine2 donnent par exemple une tout autre image de l’augustinisme dans les rapports qu’il put entretenir avec le protestantisme. Il en va de même avec la figure du barnabite béarnais, Ignace-Isidore Mirasson, analysée par Philippe Chareyre3. De sensibilité janséniste affirmée, ce religieux s’était illustré autant dans ses combats contre les philosophes, Voltaire et Rousseau notamment, que contre les huguenots, tout en s’opposant en 1772 à l’archevêque de Paris, la bête noire des Nouvelles ecclésiastiques. La forte influence et l’implantation durable des pères jésuites et des capucins façonnèrent donc en profondeur les mentalités. Par le geste, la pratique extérieure, le symbole, le recours aux sensations collectives – aspects en général rejetés ou tolérés avec condescendance par les différents courants jansénistes –, ces clercs contribuèrent à façonner un catholicisme militant, cherchant à se définir par rapport au « frère ennemi » et à la recherche permanente d’une communauté érigée à l’état de mythe, et donc prompt à marginaliser et stigmatiser
1 Marcel Bruyere, Alès, capitale des Cévennes, Nîmes, Mauger, 1946. 2 R. taVenaux, Le jansénisme en Lorraine, op. cit. 3 Philippe cHareyre, « Plaidoyer pour une douce, raisonnable et légitime intolérance : l’antiprotestantisme d’Ignace-Isidore Mirasson (1710-1782), barnabite béarnais au temps des Lumières », dans Adrien Blazquez et Philippe Chareyre, Espaces nationaux et identités régionales, Mélanges en l’honneur de Christian Desplat, Pau, Universitaria, 2005, 2 vol., p. 329-366. 80

Jansénisme et politique en Bas-Languedoc...

les « hérétiques modernes » et toute forme d’hétérodoxie. Une telle hypothèse ne peut toutefois que relever de la généralité, tant il s’avère difficile d’appréhender la sensibilité religieuse à travers la dynamique de comportements collectifs n’ayant laissé que peu de traces analysables. Cette identité, cette mémoire catholique héritée – alliées à d’indéniables raisons d’ordre socio-économiques – sont en partie identifiables à travers l’implantation dans la durée d’un légitimisme nîmois populaire pour qui les causes de Dieu et du Roi continuèrent pendant longtemps à ne faire qu’une, du moins tant que cette communauté put préserver une cohérence que les mutations industrielles et les migrations finirent par mettre à mal. Elle rejoignait ainsi les grands principes développés par cette ligne « dévote », non exclusivement cléricale, qui dès les années 1750 avait théorisé la nécessaire alliance du trône et de l’autel face à un protestantisme entreprenant et obsédant. S’enracinant dans une durée longue, elle s’exprima cependant bien plus par le geste, le symbole – comment ne pas penser à la force symbolique des croix érigées et renversées au grè des tribulations politiques de la cité1 – que par la postérité de courants théologiques dont les enjeux n’avaient désormais plus guère de sens, en dehors de milieux à même de saisir les subtilités des controverses sur la grâce. Épouvantail, bien plus que réalité partagée, ce jansénisme des marges révèle ainsi un des pans d’une culture politique complexe, parfois contradictoire, et assurément originale, celle d’un catholicisme nîmois qui sut préserver sa forte et paradoxale personnalité jusqu’aux dernières années du XIXe siècle. François Pugniere

1 Robert sauzet, Les Cévennes catholiques. Histoire d’une fidélité, Paris, Perrin, 2002, p. 39-45 ; Alphonse Dupront, « Le signe de la Croix. Introduction à l’étude d’un archétype », Table ronde, 120, 1957, p. 11-28. 81