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Les dentistes français au XIXe siècle

De
240 pages
Le XIXe siècle marqua une accélération dans le domaine technique et des sciences qui contribua à faire évoluer l'art dentaire du charlatanisme à une vraie profession. Ce livre nous décrit habilement les grandes heures de la dentisterie depuis l'Empire jusqu'à la IIIe République, à travers des témoignages, des documents percutants et inédits, issus de grands centres d'archives.
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Les dentistes français au XIXe siècleMédecine à travers les siècles
Collection dirigée par le Docteur Xavier Riaud
L'objectif de cette collection est de constituer «une histoire
grand public» de la médecine ainsi que de ses acteurs plus ou
moins connus, de l'Antiquité à nos jours.
Si elle se veut un hommage à ceux qui ont contribué au progrès
de l'humanité, elle ne néglige pas pour autant les zones d'ombre
ou les dérives de la science médicale.
C'est en ce sens que - conformément à ce que devrait être
l'enseignement de l'histoire -, elle ambitionne une «vision
globale» et non partielle ou partiale comme cela est trop
souvent le cas.
Déjà parus:
Henri LAMENDIN, Historique de l 'odonto-stomatologie du
sport en France, 2009.
Xavier RIAUD, Quand la dent mène l'enquête..., 2008.
Henri LAMENDIN, Fondateurs de la phytothérapie bucco-
dentaire occidentale, 2008.
Dominique LE NEN, L'anatomie au creux des mains. Au
confluent des sciences et de l'Art, 2007.
Robert DELA VAULT, L'asepsie un demi-siècle avant
Pasteur: Ignace Semmelweis (1818-1865),2007.
Henri LAMENDIN, Soignez votre bouche par les plantes"
2007.
Henri Praticiens de l'art dentaire du XIv"me au
.xx"me siècle, 2006.
Xavier RlAUD, L'influence des dentistes américains pendant la
Guerre de Sécession, 2006.Henri Morgenstern
Les dentistes français au XIXe siècle
Préface du docteur Xavier Riaud
L'H"mattan@
L'Harmattan, 2009
5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan 1@wanadoo.fr
ISBN: 978-2-296-06993-0
EAN:9782296069930« (...) En promenant ma pensée à travers ces milliers de faits
épars dans des centaines de volumes, et qui me présentaient,
pour ainsi dire à nu, les temps et les hommes que je voulais
peindre, je ressentais quelque chose de l'émotion qu'éprouve
un voyageur passionné à l'aspect du pays qu'il a longtemps
souhaité de voir et que lui ont souvent montré ses rêves. »
Augustin Thierry, «Préface », in Dix ans d'études historiques,
1834.Préface
La première fois que j'ai parlé au Docteur Henri Morgenstern,
c'était au téléphone. Je démarrais un sujet de recherches qui lui
tenait à cœur, puisque vécu en tant qu'enfant juif sous
l'occupation, concernant la pratique dentaire dans les camps de
l'Allemagne nazie. Tout de suite, amical et altruiste, il s'est
empressé de me conseiller sur la méthodologie à respecter et de
me prodiguer toute son attention.
Quelques années plus tard, une fois mon premier livre paru
(2002), nous nous sommes rencontrés lors d'un congrès
conttaternel où nous avons devisé longuement, et avec force
conviction, sur l'histoire de notre profession au cours d'un petit
périple dans les rues de Metz que je n'ai pas oublié.
En 2005, alors que j'avais pris une position ttanche contre un
négationniste, Henri Morgenstern a été un des seuls à soutenir
de tout son poids ma démarche par une diatribe d'une virulence
sans égal à l'encontre de ceux qui ne voulaient pas voir. Je m'en
souviens encore et lui en suis toujours reconnaissant.
Puis, les aléas de la vie nous ont fait nous perdre de vue.
Aujourd'hui, notre passion commune pour l'histoire nous a
réunis et me voici sollicité avec honneur pour rendre hommage
à ce manuscrit dans l'exercice périlleux et redoutable de la
rédaction de sa préface.
7A travers ce livre, l'auteur nous offre un véritable pèlerinage
entrepris sur l'ensemble du XIXème siècle. Des confins de
mème République, il nous emmène tout au longl'Empire à la
des pérégrinations des dentistes de cette époque. Ce voyage aux
couleurs aussi diverses que ses senteurs nous dépeint un portrait
unique et sans concession de la dentisterie du siècle de la
Révolution industrielle, siècle où toutes les pensées, tous les
arts et toutes les sciences ont évolué à une vitesse phénoménale.
Ainsi, en est-il allé de notre art où des hommes extraordinaires
ont jeté les fondations de cette profession médicale comme
Charles Godon (1854-1923), premier président de la Fédération
dentaire internationale et fondateur de l'Association générale
des dentistes de France, ou Gaspard-Félix Guillot (1843-1924),
fondateur de l'école dentaire de Genève en 1881, puis de celle
de Lyon en 1899 avec l'aide d'Albéric Pont (1870-1960) dont
certains préceptes chirurgicaux sont toujours de rigueur, pour ne
citer que ces praticiens d'exception.
Mais, avec la sincérité et l'objectivité qui le caractérisent, ce
peintre de l'Histoire qu'est Morgenstern utilise également des
couleurs sombres pour i11ustrer les querelles, les conflits
d'intérêts avec les dentistes étrangers en particulier, ou encore
les combats d'une profession, et de ses représentants à la
conquête de leur légitimité, et d'une reconnaissance
institutionnelle en butte au mépris des médecins, notamment.
En tant que directeur de la collection « MEDECINE A
TRAVERS LES SIECLES », je suis heureux d'accueillir
aujourd'hui parmi ses auteurs, mon confrère Henri
Morgenstern, qui est, par ses travaux, une référence dans le
monde de l'histoire de l'art dentaire, un militant de la première
heure pour l'essor et pour l'enseignement de cette spécialité
scientifique.
En tant qu'historien enfin, j'ai tout de suite été séduit par ce
travail qui reste très humaniste, - et tellement actuel si l'on se
réfère aux luttes syndicales, juridiques et politiques
confraternelles contemporaines -, avant toute chose et qui s'est
appliqué à décrire les dentistes de cette époque, leurs émotions,
leurs rivalités, ainsi que leurs conditions d'exercice dans un
siècle où tout a basculé.
8Cet ouvrage est unique. Il constitue aussi un moyen facile et
accessible pour tous ceux, spécialistes ou profanes, qui
souhaitent comprendre le XIXème siècle et tous les progrès
techniques qui s'y sont produits, mais également, appréhender
au mieux les balbutiements de la dentisterie d'alors qui trouve
son apogée avec la Loi Brouardel de 1892.
Docteur Xavier Riaud
Docteur en Chirurgie Dentaire
Lauréat de l'Académie Nationale de
Docteur en Epistémologie, Histoire des Sciences et des Techniques
Directeur de collection aux Editions L'Harmattan
Chercheur au Centre François Viète d'Histoire des Sciences et des
Techniques (EA 1161 - Nantes)
Nantes, le 31/07/08Avant-propos
Bien des publications concernant l'histoire des dentistes de
France ont été livrées au public depuis quelques années. Loin de
les connaître toutes, il ne m'appartient en aucune façon
d'apporter des critiques à celles que je connais. Bien entendu, je
suis beaucoup moins indulgent pour les omissions volontaires
ou les contrevérités destinées à servir la cause d'un auteur
engagé. C'est précisément dans ce cas de figure que mon
ouvrage, fondé sur des preuves incontestables, servira de
discriminant au bout du compte.
Certains des chapitres de cet ouvrage ont été publiés de 1990 à
1994 dans la revue Le Chirurgien-Dentiste de France. Des
extraits sont tirés aussi de ma thèse de doctorat d'exercice
intitulée Recherches sur la législation de la Chirurgie Dentaire
en France de 1827 à 1892, soutenue en 1989 à la Faculté de
Chirurgie Dentaire de Paris VII, de mon mémoire de DEA qui a
pour titre Audibran et les arrêts de la Cour de Cassation (1846)
présentée en 1990 à l'Ecole Pratique des Hautes Etudes/IVème
section en Sorbonne et de ma thèse de doctorat ès Lettres, Les
mmeconditions d'exercice de l'art dentaire en France au
siècle obtenue en 1993 à l'Ecole Pratique des Hautes
Etudes/IVèmesection en Sorbonne.
Compte tenu de l'état actuel des connaissances sur le sujet, il
était grand temps, je pense, de puiser aux vraies sources, et d'y
apporter sinon toute la lumière, du moins une part de vérité
fondée sur d'authentiques documents d'époque, constituant ainsi
la preuve du fait historique.
11Le chercheur en histoire, c'est mon sentiment, est étrangement
seul lorsqu'il se livre aux recoupements, à l'assemblage des
milliers d'informations qu'il collectionne patiemment.
L'historien, guettant les traces des personnages oubliés, tente de
les faire sortir de l'obscurité du temps. Il rétablit pour les
vivants, un semblant de justice envers les morts en rappelant
leur souvenir. La mentalité de l'époque, la contingence des faits,
et les motivations des actes doivent bien entendu être
soigneusement évoquées, car ces paramètres contribuent à la
logique des actions passées.
Ainsi, le XIXèmesiècle a été en France, le témoin de trois
événements majeurs pour l'art dentaire.
1) Le conflit entre les docteurs et les dentistes.
Des docteurs en médecine, en particulier Emile Magitot,
s'appelant entre eux « stomatologistes» dans les années 1870,
ont voulu obtenir par la voie légale, l'exclusivité de la pratique
de l'art dentaire, enviant les quelques rares dentistes pour qui
l'art dentaire était une profession juteuse comme par exemple
Brewster, Préterre ou encore Evans. Il s'agissait, selon le constat
de Lecaudey, premier directeur de l'Ecole dentaire de Paris,
d'une véritable « lutte à mort ».
2) A l'issue de la Révolution française, l'art dentaire se trouve
sans organisation, sans réglementation, et sans enseignement.
Pourtant, cet art existe bien. Il a su créer de toutes pièces grâce
à deux lois relatives à la liberté de l'enseignement supérieur, la
loi du 12-27 juillet 1875 et celle du 18-19 mars 1880, des écoles
dentaires techniques professionnelles libres, ainsi qu'une presse
et des organisations professionnelles. Deux hommes de forte
personnalité, mais d'opinions en totale opposition, Charles
Godon et Edmond Andrieu, ont marqué cette étape.
3) L'Etat, par le truchement des Assemblées, et sous la pression
des organisations professionnelles, a finalement réglementé la
profession dentaire lors de l'entrée en vigueur de la loi du 30
novembre 1892, ou Loi Brouardel, bien des années après la
prise en main de leur profession par les professionnels eux-
mêmes.
12Enfin, si l'art dentaire est une branche de la médecine, l'art
dentaire n'est pas la médecine. De même que la science
vétérinaire et la pharmacie, l'art dentaire doit être maintenu
indépendant de la médecine. Tout le reste ne dépend que de la
qualité de l'enseignement, de la transmission du savoir du
maître et du talent de l'élève.
Ainsi, Vincenzo Guérini confirme ceci. « Il est donc tout à fait
nécessaire, conformément au principe de la division du travail,
qu'il existe différentes professions sanitaires, c'est-à-dire la
médecine proprement dite, la dentisterie, la profession
pharmaceutique, et la médecine vétérinaire. Cette division de la
Médecine générale en quatre branches ne s'est point produite
par hasard ni par caprice. Elle est l'effet de besoins réels et de
nécessités pratiques absolues: c'est justement pour cela qu'on
observe partout la même division sanitairel. »
Monnin abonde dans le même sens en disant: «A notre avis,
les hommes n'ont de valeur que par leur capacité à remplir les
fonctions dont ils se chargent, peu importe qu'ils aient appris
leur profession dans une Ecole dentaire ou à la Faculté de
médecine; ce qui importe c'est leur valeur professionnelle et les
docteurs en médecine ne seront jamais aptes à exercer l'art
dentaire sans l'avoir appris. L'ambition ne suppose pas toujours
le talent, et, pour un homme de génie qui s'élève, vous avez
vingt tyrans médiocres quifatiguent le mondé. »
1
Cf. Guérini Vincenzo - « Sur les raisons qui rendent indispensable
l'autonomie de la profession dentaire» - in Fédération Dentaire
Internationale - Session de Genève - Imprimerie Ferrante - Août
1906.
2
Cf Monnin P. - Chirurgien-dentiste- Brochure imprimée de deux
pages - sans éditeur - vers 1908 - Archives de l'Ecole dentaire de
Paris.
13XIXème siècleL'Art dentaire en France au
L'art dentaire au XIXèmesiècle a les dents pour objet de soins et
d'études, et a surtout pour but la réhabilitation prothétique des
dents absentes. Pour cela, les réalisations techniques de
remplacement des dents absentes faisaient, sans conteste partie
des prérogatives des dentistes à cette époque. Dans ce domaine,
l'art dentaire français a produit de véritables chefs-d'œuvre.
L'union en une seule profession de la technique prothétique à la
chirurgie ainsi qu'aux soins conservateurs était universellement
admise lors du siècle précédent. Les documents, les livres, les
journaux professionnels ainsi que les Congrès du siècle de la
Révolution industrielle en apportent la preuve. Cette conception
d'une séparation de la technique et des traitements qui prévaut
XXèmeaujourd'hui chez les chirurgiens dentistes de la fin du
siècle, a rejoint celle des docteurs en médecine spécialisés en art
dentaire, qui se nommaient entre eux « stomatologistes» dans
les années 1870. En outre, le plus souvent, les dentistes de
profession avaient, pour ceux qui bénéficiaient d'une certaine
notoriété, une très solide formation de technicien.
De 1789 A 1803, c'est-à-dire jusqu'à l'entrée en vigueur de la loi
du 19 ventôse an XI (10 mars 1803), exerçaient l'art dentaire:
. des chirurgiens agrégés aux maîtrises de chirurgie ou aux
communautés, c'est à dire regroupés en corporations
professionnelles dont l'organisation solide était fondée sur des
règles extrêmement strictes. Ainsi, les maîtrises étaient
constituées de maîtres qui avaient obtenu leur certificat de
maîtrise après un long apprentissage et après le paiement de
droits élevés. Les communautés, quant à elles, comprenaient
15des chirurgiens de grades inférieurs à la maîtrise. Ces
chirurgiens avaient étudié auprès d'un maître, mais n'avaient pas
franchi l'épreuve de la maîtrise.
En effet, les années d'apprentissage coûtaient cher, ainsi que les
droits d'examens. Des privilèges d'exemption de paiement des
droits d'examens favorisaient le fils du maître. De plus, afin de
maintenir les tarifs à une certaine hauteur, le nombre des
maîtres était limité par les membres de la profession eux-
mêmes, la fonction de maître étant transmissible, le plus
souvent au fils du maître, ou à son gendre, qui obtenaient plus
facilement le certificat de maîtrise. C'était là des privilèges
professionnels obtenus de la part des rois et des parlements,
après maintes luttes entre concurrents. Cependant, ce régime de
privilèges assurait des soins de haute qualité, compte tenu des
connaissances scientifiques de l'époque. Ainsi, la technique
chirurgicale française, malgré les pertes énormes dues aux
infections, jouissait d'une grande réputation au xvmème siècle.
Les chirurgiens français, encouragés par les rois Louis XV et
Louis XVI, ont ouvert une école indépendante de la Faculté de
médecine. Son bâtiment devait devenir la Faculté de médecine
de Paris, située aujourd'hui rue de l'Ecole de Médecine.
. des experts-dentistes titulaires d'un diplôme conforme
aux dispositions de l'édit royal du 10 mai 1768.
Laforgue et Mahon étaient de ceux-là. Eux-mêmes ne faisaient
pas de différence en s'appelant indifféremment dans leurs
livres, dentistes, chirurgiens-dentistes, avec ou sans trait
d'union, ou encore experts-dentistes. Ces derniers avaient fait de
solides études auprès d'un expert-dentiste, ou d'un maître en
chirurgie, ou bien encore à l'école de chirurgie.. des dentistes brevetés, qui, soit se prévalaient de
l'attestation délivrée par un membre d'une famille princière,
qu'ils n'avaient peut-être soigné qu'une seule fois, soit étaient
propriétaires d'une charge qu'ils avaient achetée fort cher afin de
soigner un membre d'une famille princière. Ils faisaient alors
partie de la «maison» du prince. Ces dentistes brevetés ont
exercé également dans le public, surtout après la chute de
l'Ancien Régime. Ainsi, Dubois-Foucou a été le dentiste breveté
de trois souverains français: Louis XVI, Napoléon rf, Louis
XVIII. En tout cas, les princes leur accordaient leur confiance.
Le Roi Louis XVI en donne un émouvant exemple dans un
16extrait de sa dernière lettre datée du 20 janvier 1793, dont
l'orthographe respectée, a été écrite la veille de son exécution:
«Je recomende à la bienfaisance de la Nation touttes les
personnes qui m'étaient attachées, il y en a beaucoup qui
avaient mis toutes leur fortunes dans leurs charges et qui
n'aiant plus d'appointements doivent estre dans le besoin, et
mesme de celles qui ne vivaient que de leurs appointements.
Dans les pensionnaires il y a beaucoup de vieillards, de femmes
et d'enfants qui n'avaient que cela pour vivre3. »
Dans ce groupe des dentistes brevetés, il y a Audibran,
Désirabode, ainsi que l'oncle d'Hélène Purkis, femme-dentiste à
Paris vers 1830.. des officiers de santé, créés selon les dispositions de la loi
du 14 frimaire an ill (4 décembre 1794), libérés de leurs
obligations militaires ou marines. Ces hommes, anciens
militaires, se sont trouvés sur le marché du travail après les
guerres nombreuses de la Révolution et de l'Empire. Ils
prenaient le titre de médecin ou de dentiste-reçu, et avaient
obtenu un certificat de réception, soit devant un jury spécial qui
se rendait une fois par an dans certaines villes afin d'examiner
les candidats, soit grâce à une attestation des autorités
municipales ou hospitalières (loi du 13 vendémiaire an VI, loi
du 4 messidor an VI), qui prouvait qu'ils avaient exercé l'art
dentaire en un lieu donné, un certain nombre d'années.
Il y a eu probablement des complaisances lors de la délivrance
de ces certificats, dont la valeur n'attestait que de la durée de
l'exercice en un lieu donné d'un praticien, mais non de sa
compétence. Le but de ces dispositions administratives était en
fait de faire reconnaître par une certaine légitimation la
compétence de ceux que l'on était contraint de consulter
lorsqu'on souffrait des dents.
De 1790 à 1795, l'absence de réglementation des professions
médicale et dentaire avait permis à de nombreux charlatans ou
de personnes sans titre, d'exercer cet art à condition de payer
une patente.
Des conditions particulières ne correspondant à aucune
disposition de la loi du 19 ventôse an XI ont été par la suite
3 Cf. Soboul Albert - Le procès de Louis XVI - Julliard (éd.) -
Collection Archives - Paris - 1966 - p. 225.
17exigées par certaines écoles de médecine, lors des examens de
réception des officiers de santé. Elles concernaient les candidats
officiers de santé qui souhaitaient exercer l'art dentaire.
Maury dans son Traité complet de l'art du dentiste (1833), nous
en décrit les détails: « Il y a trois examens publics à subir pour
être officier de santé (selon la loi du 19 ventôse an XI) : le
premier sur l'anatomie, le deuxième sur les éléments de la
médecine, le troisième sur la chirurgie et les connaissances les
plus usuelles de la pharmacie. L'élève, avant de passer les
examens, déclare qu'il désire être reçu pour exercer l'art du
dentiste.. alors, communément (en dehors de toute disposition
de la loi du 19 ventôse an XI), les membres du jury ne
l'examinent que sur l'anatomie de la tête, les affections de la
bouche, les opérations chirurgicales qu'elles nécessitent
souvent, ainsi que sur les médicaments les plus usités dans ces
maladies... Ce nouveau dentiste, ayant ensuite fait enregistrer
son diplôme à la Préfecture du département, a le droit d'exercer
légalement comme dentiste, soit comme officier de santé... Mais
si des circonstances particulières l'obligent à quitter son
département, il ne peut s'établir dans un autre sans se faire
recevoir de nouveau... Le dentiste qui s'est fait recevoir docteur
en médecine ou en chirurgie a le droit d'exercer dans toute la
France. »
Ces examens, qui concernaient essentiellement les officiers de
santé-dentistes, ne répondaient à aucune disposition légale,
puisque les dentistes n'étaient pas cités expressément dans la loi
du 19 ventôse an XI. Une loi promulguée en 1837 devait
interdire aux jurys médicaux la délivrance des diplômes de
dentistes, reconnaissant l'illégalité des initiatives antérieures.. Le dernier groupe enfm, le plus nombreux, comprenait
les empiriques, qui apprenaient « sur le tas ». Ils étaient des
dentistes qui allaient à pied, à cheval, en voiture, de village en
village, les jours de marché, plus ou moins munis d'une
autorisation municipale, et, sur place, c'étaient le plus souvent
les forgerons, maréchaux-ferrants, bourreaux, barbiers, etc.,
marquant ainsi, d'une certaine façon, le début de la
sédentarisation de la profession. Vers 1840, certains dentistes,
installés en ville, ont fait la tournée des villages, annonçant dans
la presse locale et par voie d'affiches, leur passage prochain
dans telle ou telle auberge.
18Avant 1792, aucun docteur en médecine n'a été trouvé exerçant
l'art dentaire.
Exerce l'art dentaire qui veut à condition de payer la patente
(loi d'Allarde du 2-17 mars 1791)4.
La loi du 2-17 mars 1791, dite « Loi d'Allarde », d'après le nom
du député qui en a été le promoteur, avait supprimé les
communautés de métiers, c'est-à-dire toute l'organisation
corporative héritée de l'Ancien Régime. Toute qui
avait permis la perpétuation de la qualité du travail, les
institutions d'assistance et de secours des veuves, et des
orphelins, en cas de maladie ou de blessure des maîtres, les
métiers, leurs règlements et leurs inspections était abolie.
L'accès à tout métier devenait libre pour tout citoyen qui
pouvait produire ou vendre ce qu'il voulait. Entre l'intérêt
général de la Nation et l'intérêt particulier du citoyen, aucun
intérêt collectif ne devait désormais entraver l'exercice de la
liberté individuelle. Le seul recours légal, en cas de litige entre
un patient et son dentiste, était le droit commun.
La loi du 14 frimaire an III (4 décembre 1794) avait pour objet
la formation d'officiers de santé destinés essentiellement aux
hôpitaux et aux armées. Mais, les trois écoles de santé5 de Paris,
Montpellier et Strasbourg, créées selon les dispositions de cette
loi, ne décernaient ni grade, ni diplôme officiel donnant le droit
d'exercer la médecine. De plus, le nombre de praticiens qu'elles
formaient était de toute façon insuffisant pour couvrir les
besoins de la République. En raison de cela, et du nombre
toujours plus important de charlatans exerçant la médecine, le
Conseiller d'Etat Fourcroy a présenté au Corps Législatif, le 7
ventôse an XI (26 février 1803), un Exposé des motifs du projet
de loi relatif à l'exercice de la médecine dans lequel il déclarait
en particulier: « Depuis le décret du 18 août 1792, qui a
supprimé les Universités, les Facultés et les Corporations
savantes, il n Ji a plus de réceptions de médecins ni de
chirurgiens. L'anarchie la plus complète a pris la place de
l'ancienne organisation. Ceux qui ont appris leur art se
4 La première date est celle du vote de la loi. La deuxième date est
celle de sa promulgation.
5
Ces écoles ont pris un peu plus tard le nom d'écoles de médecine.
19trouvent confondus avec ceux qui n'en ont pas la moindre
notion. Presque partout, on accorde des patentes également aux
uns et aux autres. La vie des citoyens est entre les mains
d'hommes avides autant qu'ignorants. L'empirisme le plus
dangereux, le charlatanisme le plus éhonté abusent partout de
la crédulité et de la bonne foi. Aucune preuve de savoir et
d'habileté n'est exigée. Ceux qui étudient depuis sept ans et
demi dans les trois Ecoles de médecine instituées par la loi du
14 frimaire an III, peuvent à peine faire constater les
connaissances qu'ils ont acquises, et se distinguer des
prétendus guérisseurs qu'on voit de toutes parts. Les
campagnes et les villes sont également peuplées de charlatans
qui distribuent les poisons et la mort avec une audace que les
anciennes lois ne peuvent plus réprimer (...). Des rebouteurs et
des mages impudents abusent du titre d'officier de santé pour
couvrir leur ignorance et leur avidité. Jamais la foule des
remèdes secrets, toujours si dangereux, n'a été aussi nombreuse
que depuis l'époque de la suppression des Facultés de
médecine. Le mal est si grave que beaucoup de préfets ont
cherché le moyen d'y remédier, en instituant des espèces de
jurys, chargés d'examiner les hommes qui veulent exercer l'art
de guérir dans leur département (...). »
Fourcroy ne badinait pas lorsqu'il s'agissait de qualifier le
charlatanisme médical. Un texte de loi destiné à remédier à
l'absence de réglementation dans le cas du dentaire a été par
conséquent préparé et soumis aux différentes Chambres.
Ainsi, le 19 ventôse an XI (10 Mars 1803), la loi sur l'exercice
de la médecine est votée. Elle est promulguée le 29 ventôse an
XI. Cette loi dite du 19 ventôse an XI établit deux ordres de
médecins:
- les docteurs en médecine ou en chirurgie, examinés et reçus
dans l'une des Ecoles spéciales de médecine, et
- les officiers de santé.
Il s'agissait donc, selon les dispositions de cette nouvelle loi,
d'un seul titre de docteur, soit en médecine, soit en chirurgie.
Certains ont été même les deux.
Quant aux officiers de santé créés selon la loi du 19 ventôse an
XI (10 mars 1803), ce sont des sous-médecins formés en peu de
temps dans des écoles spéciales. Leur capacité de traitement est
limitée par la loi d'une façon imprécise. En effet, les officiers de
20santé sont tenus, en cas de grande opération, de faire appel à
l'assistance d'un docteur. La réalité démontre vite les difficultés
d'application de cette loi, notamment en ce qui concerne la
distinction entre les «grandes et les petites opérations ».
Charles Bovary, le héros incompétent du roman de Gustave
Flaubert, était officier de santé selon les dispositions de la loi du
19 ventôse an XI.
Cette loi s'intéressait aux sages-femmes, mais omettait les
dentistes, ce qui a eu pour conséquence directe de nombreuses
interprétations des magistrats rendues dans leurs jugements.
Vers 1850, certains docteurs en médecine, des officiers de santé
et des dentistes brevetés ont soutenu que les dentistes dépourvus
de tout diplôme ou certificat de réception pratiquaient
illégalement la médecine et la chirurgie. Les autres dentistes,
dûment patentés, défendaient la thèse inverse et pratiquaient
librement leur profession sans diplôme.
De fait, les docteurs semblaient résolus à inclure les spécialités
péri-médicales dans la médecine. Ces intentions sont demeurées
implicites pour les législateurs.
Ainsi, le chirurgien Antoine Petit, enseignant d'anatomie au
Muséum, à Paris, dans son Projet de réforme de l'exercice de la
médecine en France (Paris - 1790), dont les Conseillers d'Etat
Fourcroy, Jard-Panvillier et Carret se sont inspirés lors de la
rédaction de ladite loi, a marqué la volonté des médecins d'alors
de supprimer les activités péri-médicales et de les incorporer
dans la médecine.
« En supprimant ainsi les corporations de chirurgiens, il est
évident que les oculistes, les accoucheurs, les lithotomistes, les
dentistes, etc., ne doivent plus subsister: on ne saurait
empêcher que les médecins s'appliquent particulièrement aux
maladies des yeux, et quand on le pourrait, il ne faudrait point
lefaire; mais en faisant profession d'exercer les connaissances
qu'ils auraient portées dans leurs études, ils ne différeraient en
rien de leurs confrères; ils ne feraient qu'un seul et même
corps. »
Charles Godon dans son ouvrage L'exercice de la profession de
dentiste doit-il rester libre en France? (Paris - Alcan-Lévy
(éd.) - 1891 - pp. 27-28), apporte d'intéressants renseignements
concernant l'élaboration de la loi du 19 ventôse an XI : « Cette
loi fut réalisée dans les plus mauvaises conditions que l'on
21puisse rêver,. elle fut discutée au Tribunat où l'on ne votait
pas,. on n'examina ni les conséquences qu'elle pourrait avoir,
ni les difficultés d'application qu'elle rencontrerait,. elle jut
préparée on ne sait trop par qui, soumise au Premier Consul et
présentée au Tribunat et au Corps Législatif qui approuvèrent.
Il ne faisait pas bon alors de parler de principes, des droits des
citoyens, de l'initiative individuelle, etc. Ceux qui hasardaient
de timides observations étaient traités d'idéologues, et cette
épithète les classait pour la vie parmi les gens qu'il était bon de
surveiller. Il ny eut aucun débat contradictoire,. au Tribunat,
Thouret fit un rapport au nom de la section de l'intérieur ,.
c'était une conférence assez terne sur l'histoire de la médecine à
laquelle il avait ajouté l'exposé à peine motivé des principales
dispositions de la loi. Carret, du Rhône, déclara que tout était
excellent dans le projet, et comme il y avait peut-être quelques
dissentiments touchant l'utilité et la légitimité des deux ordres
de médecins, il fit pour rassurer ses collègues hésitants, cette
surprenante déclaration: « Les habitants des campagnes ayant
des moeurs plus pures que ceux des villes, ont des maladies
plus simples qui exigent par conséquent moins d'instruction et
moins d'apprêts dans leur traitement. »
«Lorsque tous les orateurs eurent parlé, Jard-Panvillier
défendit le projet au Corps Législatif,. c'est plutôt présenter
qu'il faudrait dire, car personne dans cette silencieuse
assemblée n'ayant le droit de rien dire, il était inutile de
défendre ce qui ne pouvait être attaqué. Le rapport de Jard-
Panvillier était une élucubration telle qu'on eût pu l'attendre
d'un chef de bureau laborieux. Fourcroy, l'orateur du
Gouvernement, le couvrit de fleurs, répéta ce qu'il avait dit et
ajouta quelques mots sur le brigandage du charlatanisme ,.
c'était la rhétorique du Comité de Salut Public dont n'avait pu
se débarrasser complètement l'orateur consulaire. Il était bien
difficile qu'une loi votée sans enquête préalable et sans
discussion, sous l'impulsion d'un pouvoir dictatorial peu
disposé à envisager les questions par le côté sentimental et
humain, pût valoir quelque chose. »
Le professeur Paul Brouardel a écrit en 1889 à propos de
l'omission des dentistes de la loi du 19 ventôse an XI : « ... les
uns ont voulu voir dans cet oubli que le législateur entendait les
soumettre (les dentistes) à la règle commune,. d'autres, au
22contraire, ont pensé que cette omission rendait libre ['exercice
de cet art. »
Le charlatanisme dentaire, qui marchait jusque-là de pair avec
le médical, pouvait-il se prolonger indéfiniment?
Ses dégâts étaient si graves qu'ils devaient déclencher des
réactions de la part de praticiens compétents et lucides.