Les deux Aphrodites

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Existe-t-il deux Aphrodites ? Les légendes nous le font penser, mais ne cachent-elles pas une complémentarité qui échapperait à notre entendement ? Si la mythologie nous parle de deux Aphrodites, n'est-ce pas pour mieux appréhender l'amour qui ne saurait se limiter à un plaisir nocturne, chez les hommes comme chez les dieux ? Quel enseignement cachent les légendes ? C'est ce que cette étude s'efforce de trouver.
Publié le : vendredi 15 avril 2016
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EAN13 : 9782140006692
Nombre de pages : 178
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d’aimer ? Faudrait-il opposer la fille de Zeus à celle d’Ouranos ?
Gilbert Andrieu
Les deux aphrodites
Les deux Aphrodites
Gilbert Andrieu Les deux Aphrodites
DU MÊME AUTEUR
Aux éditions ACTİO L’homme et la force. 1988. e L’éducation physique au XX siècle. 1990. Enjeux et débats en E.P. 1992. À propos des finalités de l’éducation physique et sportive. 1994. e La gymnastique au XIX siècle. 1997. Du sport aristocratique au sport démocratique. 2002.
Aux PRESSES UNİVERSİITAİIRES DE BORDEAUX Force et beauté. Histoire de l’esthétique en éducation physique aux 19e et 20e siècles. 1992.
Aux éditions L’HARMATTAN Les Jeux Olympiques un mythe moderne. 2004. Sport et spiritualité. 2009. Sport et conquête de soi. 2009. L’enseignement caché de la mythologie. 2012. Au-delà des mots. 2012. Les demi-dieux. 2013. Au-delà de la pensée.2013. Œdipe sans complexe. 2013. Le choix d’Ulysse : mortel ou immortel ?2013. À la rencontre de Dionysos. 2014. Être, paraître, disparaître. 2014. La preuve par Zeus. 2014. Jason le guérisseur au service d’Héra. 2014. Pour comprendre la Théogonie d’Hésiode.2014 Héra reine du ciel. Suivi d’un essai sur le divin. 2014 Héphaïstos, le dieu boiteux. 2015 Perséphone reine des Enfers. Suivi d’un essai sur la mort. 2015
© L’Harmattan, 2016 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris
http://www.harmattan.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-08349-0 EAN : 9782343083490
POURQUOI DEUX ?  Il ne s’agit pas ici de faire l’inventaire des multiples représentations de la déesse par des sculpteurs toujours soucieux de rendre de plus en plus sublime sa beauté, mais d’essayer de retrouver, dans les légendes, ou leurs interprétations, une déesse qui possède différentes attributions et que la mythologie fait naître au moins de deux façons différentes. Bien avant que Platon ne se saisisse de cette double apparition, les légendes nous placent en effet devant deux origines.  Walter Otto, étudiantLes dieux de la Grèce, n’accorde pas à Aphrodite la meilleure place parmi les dieux de l’Olympe, mais en fait tout de même l’une des divinités les plus importantes au moment où Homère les évoque dans l’Iliade. Retenons ce qu’il nous dit au tout début du chapitre qu’il lui consacre :  «la déesse de l’amour, porte" or ", L’Aphrodite d’ indubitablement un nom qui n’est pas grec. Nous savons qu’elle est venue d’Orient en Grèce, mais qu’elle s’y est acclimatée et qu’elle est même devenue foncièrement grecque dès les temps préhomériques. Elle était la grande déesse de la fécondité et de l’amour chez les Babyloniens, les Phéniciens et d’autres peuples d’Asie. On a gardé des témoignages précis de son arrivée en Grèce. D’après Hérodote, son plus ancien sanctuaire était celui de l’Aphrodite-Ourania à Askalon. C’est là que les Chypriotes auraient eux-mêmes emprunté le culte d’Aphrodite. Les Phéniciens l’auraient également importé d’Askalon à Cythère…
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 Mais la déesse étrangère semble avoir rencontré en Grèce une ancienne figure autochtone, ce qui rend peut-être compte du fait qu’Aphrodite, vénérée à Athènes " dans les jardins " ait été caractérisée comme " la plus ancienne des Moires "…  Quant à son lien profond avec Arès, esprit démonique de la malédiction et du sang, auquel elle donne pour filles, selon Hésiode, Déimos et Phobos, mais aussi Harmonie, il fait 1 également penser à une figure indigène et primitive. »  Ce que nous découvrons chez Walter Otto c’est non pas l’existence de deux déesses portant le même nom, mais une sorte de déplacement géographique d’une divinité qui semble venue d’Orient. Nous retrouvons avec Apollon la même situation, la légende le faisant voyager au pays des Hyperboréens. Il est possible d’admettre que les communications économiques aient pu se doubler d’échanges culturels et religieux et que, par l’intermédiaire des migrations ou du commerce, les Grecs aient pu introduire de nouvelles divinités dans leur propre panthéon. Il est également possible de percevoir dans les légendes ce type d’échange. Nous retrouvons aussi dans l’évolution du dionysisme ce rapport entre les Grecs et les autres populations vivant autour de la Méditerranée. Enfin, lorsque Walter Otto nous fait comprendre que l’Aphrodite orientale a subi des changements en venant en Grèce, nous percevons le poids des traditions et l’effort d’adaptation par les desservants des divinités. Ces derniers donnent aux dieux venus d’ailleurs des attributions mieux adaptées aux attentes des peuples qui les intègrent. Le récit d’Hésiode peut surprendre parce qu’il survole l’ensemble des dieux et tente de les organiser sous la forme d’une grande famille. Il serait peut-être possible de dire que son Aphrodite est plus orientale que celle d’Homère, qui fait naître la déesse non pas de la Mer, mais de Dioné. Nous verrons que cela ne simplifie en rien notre analyse. 1  OTTO W.Les dieux de la Grèce. Préface Marcel Détienne. Paris, Payot et rivages, 1993, p.111.
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 Pour apporter plus de précisions je crois qu’il faut partir de la genèse des dieux, du moins celle que nous brosse Hésiode dans laThéogonie.  Dans son poème, Hésiode nous dit :  «Quant au sexe, sitôt qu’il l’eût tranché d’un coup du métal indomptable  Et lancé, loin de la terre ferme, dans le flot marin qui baigne toute chose,  Il était emporté au large, et cela dura longtemps. À l’entour, une blanche  Écume sourdait de la chair immortelle ; et en elle une fille  Prit corps. En premier lieu, ce fut de la divine Cythère  Qu’elle s’approcha ; de là, ensuite, elle parvint à Chypre au milieu des flots.  Puis elle sortit de l’eau, la belle déesse vénérée – et à l’entour l’herbe,  Sous ses pieds vifs, grandissait, - Celle-là, c’est Aphrodite,  (Déesse née de l’aphros, de l’écume, et encore ; Cythérée à la belle couronne.)  Voilà comment l’appellent dieux et hommes, parce que c’est dans l’écume, l’aphros,  Qu’elle prit corps ; ou encore : Cythérée, parce qu’elle toucha à Cythère,  Cyprogénée, parce qu’elle naquit à Chypre baignée des flots,  Et encore Philommédée, Amie du sexe, parce que c’est du sexe qu’elle sortit pour faire son apparition.  Elle eut Amour pour compagnon et le beau Désir à sa suite, Dès sa naissance, dès le premier moment où elle partait 2 rejoindre la tribu des dieux.»
2  HÉSIODEThéogonie. La naissance des dieux. Traduit du grec par Annic Bonnafé. Précédé d’un essai de Jean Pierre Vernant. Paris, Rivages poche, 1981, p.71.
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 Pour Hésiode, il semblerait qu’il n’y ait qu’une seule Aphrodite : l’Aphrodite d’or, née de l’écume, comme il le répète plusieurs fois. Toutefois, nous pouvons penser qu’il hésite quant au lieu de sa naissance : Cythère et Chypre. Il est toujours possible d’imaginer toutes les trajectoires possibles pour faire toucher terre à la belle Aphrodite, mais reconnaissons que Cythère se trouve au sud du Péloponnèse tandis que Chypre se trouve nettement enclavée, au fond de la Méditerranée, loin des principaux comptoirs économiques comme Tyr ou Sidon, plus proche de la Syrie que de la Grèce.  Pour mieux comprendre cette naissance assez particulière, nous pouvons interroger l’histoire des religions et demander à Pierre Lévêque de nous apporter un éclairage moins mythique, mais utile pour comprendre Hésiode. Dans son Introduction aux premières religions, il nous fait comprendre que les questionnements cosmogoniques ont été longtemps accompagnés de mythes leur assurant une dimension théogonique, le Ciel et la Terre dominant l’ensemble. Il note les aventures du Ciel et de la Terre, la castration d’Ouranos et ajoute à propos d’Aphrodite :  «De ces débris sanglants tombés dans la mer, naît Aphrodite, une Aphrodite primitive, sans mère, qui est l’incarnation des puissances de fertilité et de fécondité, la fantasmatisation de l’élan vital qui est au cœur de 3 l’hiérogamie. »  Il nous situe à l’époque des premiers paysans, au moment où naît l’agriculture, bien longtemps avant qu’Hésiode n’écrive ses poèmes. Il nous parle de l’époque du Bronze récent (1580-1100 avant notre ère) encore appelé Période achéenne, du 4 nom que les Grecs portent encore chez Homère dans l’Iliade .  C’est dans ce contexte où la ruralité tient une large place qu’il faut poser le problème de la religion achéenne. C’est dans un panthéon syncrétique qu’il situe Dioné, au premier 3  LÉVÊQUE P.Introduction aux premières religions. Bêtes, dieux et hommes. Paris, Librairie Générale Française, 1997, p.81. 4 HOMÈREIliade. Préface de Pierre Vidal-Naquet. Paris, Gallimard, 1975.
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millénaire, et qui serait une transformation d’un dieu mal connu qui accompagnait Zeus et Héra antérieurement. C’est l’époque où les Grandes Mères assurent la fécondité, la fertilité et la vie après la mort en régnant aussi bien sur la nature que sur les maisons et les palais. L’autorité nouvelle de Zeus va changer la nature des structures religieuses, mais, comme le note Pierre Lévêque, même la guerre reste encore, du moins partiellement, sous l’autorité d’une déesse : Athéna.  Ce qui semble plus intéressant se rapporte aux dieux venus d’Asie.  «Un autre facteur important dans le renouvellement religieux du premier âge du Fer est représenté par l’apparition de dieux nouveaux, qui ne sont pas mentionnés dans les tablettes et jouent déjà dans l’épopée un rôle considérable : Apollon et Aphrodite, dont les berceaux, Délos et Chypre, jalonnent les routes de ces dieux conquérants de l’Asie vers la Grèce.» (p.231)  «Quant à Aphrodite, c’est l’hypostase grecque de la e Déesse-Mère de Chypre, devenue au II millénaire une Astort/Astarté Chypro phénicienne dont, d’après certains, elle porte en grec le nom déformé. Cette « Reine » est d’abord adoptée par les Achéens de Chypre, dont on sait aujourd’hui qu’ils n’occupent l’île qu’à l’extrême fin de la puissance mycénienne… lorsque les Achéens fuient le Péloponnèse ravagé par les migrations doriennes.  C’est de Chypre qu’Aphrodite passe ensuite en Grèce, où on lui consacre Cythère son premier lieu de culte. De fait, avant la coupure 1025-950, les relations marchandes de la Grèce avec Chypre sont importantes, comme le montre, pour cette époque, l’analyse de la production de la céramique et de la métallurgie.» (p.234)  Retenons aussi cette précision qui porte sur les attributions de la déesse :  «Aphrodite, dès les premiers documents grecs, apparaît clairement comme déesse du désir, de l’amour et de la beauté : dans l’Hymne homérique qui lui est consacré vers la e fin du VII siècle sa figure est posée d’emblée par antithèse avec les trois vierges du panthéon et c’est peut-être cet aspect de déesse de la sensualité et de la sexualité, beaucoup plus fort
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