Les deux France 1936-1945

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Publié le : samedi 1 janvier 1994
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EAN13 : 9782296293533
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LES DEUX FRANCE 1936-1945
Préface de Claude Bochurberg

Pierre FA VOL

LES DEUX FRANCE 1936-1945
Préface de Claude Bochurberg

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 PARIS

@ L'Hannattan, 1994 ISBN: 2-7384-2745-6

SOMMAIRE
Préface Avant-propos Introduction 1. Hitler - Le nazisme 2. L'état d'esprit en France jusqu'en 1940 (1936 -1940) 3. L'état d'esprit en France 4. Pétain au pouvoir 5. Liste non exhaustive des moyens et services 6. Les juifs en france 7. En quoi la Shoah n' a-t-elle eu aucun précédent. 8. Quel a été le rôle de la France de Vichy dans la Shoah? ... 9. Organisations juives. 10. La législation antijuive 11. Point de vue allemand 12. Afrique du Nord 13. La responsabilité 14. Réaction de la population 15. Comment ont évolué l'opinion et les réactions 16. Les rafles 17. Les sauveteurs 18. Les associations caritatives 19. Quelques œuvres caritatives parmi les plus actives pendant l'occupation 20. Les premières tentatives 21. Rafles et déportations 22. Les camps d'intemement.. 23. Les déportations 24. Intervention des autorités religieuses 25. Le Vatican ... 26. Interventions du haut clergé après les rafles de 1942 27. Les protestants 28. Ceux qui ont été au-delà 29. Impact sur la population 30. Mesures de sauvegarde prises par les associations juives 31. Les sauveteurs en dehors des œuvres caritatives 32. Quand les chefs E.!. cherchaient des planques 33. Zone italienne 19 23 27 31 39 43 47 57 63 80 73 75 81 85 87 89 99 lOI 107 109 113 119 131 133 159 167 173 177 181 187 189 195 199 209 249 251

34. 35. 36. 37. 38. 39.

Le sauvetage par l'émigration Le .financement. L'aide étrangère Les conversions Que sont devenus les enfants? L'attitude des juifs

257 279 287 293 297 303 307 309 311 313

Conclusion Documents annexes Bibliographie Index

L'antisémitisme est une maladie héréditaire dont les microbes s'activent quand la situation économique ne s'améliore pas.
Evgueni EVTOUCHENKO

ABRÉVIA TIONS
AC. AF.I. AF.S.C. A.I.P. A.J.D.C. C.A.R. C.D.J.C. C.G.Q.J. CIMADE C.R.I.F. E.I.F. F.E.S.E; F.F.L. G.T.E. GESTAPO/ KRIPO H.I.A.S. H.I.C.E.M. J.A.C. J.O.C. JOINT M.J.S. O.A.S.I. O.J.C. O.R.T. O.S.E. RELICO S.E.R. S.E.R.E. S.I.P.O. S.S.A.E. S.S.E. S.T.O. U.G.I.F. U.J.R.E. U.S.C. Y.M.C.A. Y.W.C.A.
Amitiés Chrétiennes Entr' aide Israélite American Friend Service Committee (Quakers) Association des Israélites Pratiquants American Joint Distribution Committee (Joint) Comité d'Assistance aux Réfugiés Centre de Documentation Juif Contemporain Commissariat Général aux Questions Juives Comité Intermouvements auprès des Évacués Çonseil Représentatif des Institutions Juives de France Eclaireurs Israélites de France Fonds Européens de Secours aux Étudiants

Forces FrançaisesLibres

,

Groupement de Travailleurs Etrangers Police Criminelle Aide aux Hébreux Émigrés HIAS-JSM - Emigration Asocciation (HIAS + JCA + AMIG DIRECT) Jeunesse Agricole Chrétienne Jeunesse Ouvrière Chrétienne Voir A.J.D.C. Mouvement de Jeunesse Sioniste Œuvre d'Assistance Sociale Israélite Organisation Juive de Combat Organisation de Reconstruction par le Travail Œuvre de Secours aux Enfants Relief Comitte for victims of war Service d'Évacuation et de Regroupement Service d'Évacuation et de Regroupement des Enfants (Sicherheit polizei) Police ge Sécurité Service Social d'Aide aux Emigrants Service Social des Étrangers Service du Travail Obligatoire Union Générale des Israélites de France Union des Juifs pour la Résistance et l'Entr'aide Unitarian Service Committee Young Men Christian Association Young Women's Christian Association 11

1933 - Le 28 mars Jules Moch, député socialiste, interpelle en ces termes le ministre de l'Intérieur Camille Chautemps: «La France, j'en suis sûr, voudra rester dans cette Europe en folie, le refuge de tous les persécutés. Des ordres, n'est-ce pas Monsieur le ministre, ont été donnés à toutes nos frontières, pour que ceux qui ont pu fuir les fusils nazis ou les mitrailleuses de la Reichswehr trouvent chez nous cet accueil fraternel qui a été de tout temps la gloire et l'honneur de la France ». (réf: Anne Gryndberg). 1940 Si la France, parce qu'elle est défaite, se met à douter de la justice de cette lutte qu'elle a menée, et si, par conséquent intérieurement elle étouffe sa mission de justice, alors, elle est presque morte, elle est décomposée, elle est mûre pour toutes les infamies et qu'est-ce qui l'empêchera d'entreprendre une guerre injuste si elle est sûre de s'en tirer à meilleur compte? »
«

Lyon - Dimanche 14 juillet 1940 Prédication du pasteur Roland de Pury

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Remerciements
La valeur d'un récit s'inscrivant dans une période aussi troublée et j'ajouterai si humainement impensable que celle qui de 1936 nous amène jusqu'à la guerre, l'occupation puis la libération demande une grande rigueur. Je suis donc particulièrement reconnaissant à celles, à ceux qui ont accepté de me renseigner directement ou qui m'ont fourni des documents irréfutables. Je citerai: Aux Archives de France:

- Madame BONAZZI, Chef du Service Contemporain, qui a bien voulu intervenir personnellement dans une recherche que j'avais demandée. - Mademoiselle GILLET qui, avec beaucoup de gentillesse, me prévenait quand les dossiers étaient disponibles.
Au Centre de Documentation Juive Contemporaine (C.D.J.C.) : - Madame Sarah ALPERYN et Monsieur Widar JACOBSEN se donnant beaucoup de mal pour trouver dans leur documentation ce qui pouvait nourrir mon étude. Depuis ISRAEL:

- Monsieur Jacques PULVER malheureusement disparu. Mesdames Mady CAEN et Denise SIEKIERSKI qui, en plus des renseignements concernant les sauvetages, ont pu me
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faire part de leurs expériences personnelles, comme l'ont fait à PARIS Mesdames Irène SAVIGNON- VALACHS et Sarah ROSENBERG. Je citerai encore ceux qui ont bien voulu me faire parvenir leurs travaux non encore édités: Mademoiselle Cécile BOCHATON, Messieurs Roger DEBIEVRE et Pierre PITON. Enfin, les Quakers qui, par les plumes de Mesdames Marie-louise SCHAUB, Yvette V AGUEL, A. SYNNESTVEDT, m'ont fait part de l'action des «amis» dans les camps. C'est à eux que vont mes remerciements. Et enfin, une pensée va à Madeleine BAROT qui, tenue au courant de mon projet, m'a depuis le début encouragé.

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Dédicace
Ce livre est dédié à tous ceux qui, individuellement parce qu'ils trouvaient cela naturel, ou à plusieurs au sein d'une association caritative, d'une institution laïque ou religieuse ou de tout autre groupe, ont sauvé des juifs, des réfugiés, des résistants, des aviateurs ou des parachutistes. A tous ceux qui souvent pendant plusieurs années ont à chaque instant, de jour, de nuit, risqué leur vie parce qu'ils ne concevaient pas une autre attitude, parce que telle était leur éthique. J'ai aussi une pensée pour ces gendarmes de Tence (Haute-Loire) dont je n'ai jamais su les noms qui, un jour de juin 1944, ont été trouver le docteur Le Forestier pour lui dire: « La Gestapo recherche Rivière Rivière, prévenez-le» Si vous savez qui est

A cette époque Rivière était mon pseudo. 48 heures plus tard la Gestapo se présentait domicile. à mon

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PRÉFACE
En me confiant la délicate mission de préfacer Les deux France, 1936-1945, mission qu'il ne m'est jamais arrivé de remplir, Pierre Fayol me fait un honneur qui m'emplit de scrupules, moi qui ne suis pas historien, au sens académique du terme, et qui ne saurais témoigner de l'Occupation, puisque je suis né en 1942. Mais, il est vrai que la recherche sur le phénomène de la Shoah n'appartient pas qu'aux universitaires et peut-être, est-ce cela qui a guidé le choix de Pierre Fayol, puisque nous nous sommes connus en 1990, lorsqu'il publia son premier livre, Le Chambon-sur-Lignon sous l'Occupation, traitant des résistances locales, de l'aide interalliée, de «L'action de Virginia Hall (OSS) ». J'eus l'occasion, à l'époque, de le recevoir dans l'émission « Mémoire et vigilance» que j'anime sur «Radio Shalom» depuis 1981. Et peut-être, à mon tour, oserais-je dire à Pierre Fayol, qu'outre son passé de résistant, ce qui m'a conquis chez lui, à travers ses deux ouvrages qui constituent déjà une œuvre, c'est qu'ils sont le fait d'un homme qui n'appartient ni au « sérail» universitaire, ni au club des historiens titrés.
Pierre Fayol, en homme de terrain

-

il fut nommé

responsable « Action» (militaire) du Chambon-sur -Lignon, puis Chef départemental-adjoint des FFI de la Haute -Loire-, avec la sagesse que lui donnent le recul du temps et une immense culture livresque sur le temps de la guerre, propose avec «Les deux France» un ouvrage que l'on attendait, même si, par ailleurs, une multitude de livres ont été consacrés au nazisme et à Vichy. Mais, la Shoah est un gouffre insondable. Pierre Fayol, en homme méticuleux, et animé d'une exigence de justice, a pensé qu'il pouvait apporter, lui aussi, sa pierre à cet édifice de mémoire. Ne lui est-il pas souvent arrivé de constater qu'il existait, ici ou là, des lacunes, des imprécisions et même des erreurs? Alors, 19

parce qu'il a un sens aigu des responsabilités (la responsabilité de la transmission n'incombe-t-elle pas, d'abord, aux survivants ?), le commandant Pierre Fayol, avec l'extraordinaire vitalité qui est la sienne, a cherché en toute rigueur: «à s'adresser particulièrement aux jeunes, avec l'espoir d'ajouter a leur connaissance, un volet qu'ils ne doivent pas ignorer et qui, pour le principal, ne figure pas, ou si peu, dans leur livre d'Histoire ». On comprendra ainsi que Pierre Fayol ait pu axer sa présente étude sur: «I a politique anti-juive de Vichy et la soumission de l'État français aux demandes allemandes avec, en parallèle, l'action de ceux qui, venant de toutes les classes de la société, de toutes croyances et même de pays non-engagés dans le conflit, se sont unis pour sauver les exclus, innocentes victimes ». Ce projet, Pierre Fayoll' a mené à bien. Et je suis heureux d'affirmer qu'il s'agit là d'une réussite. L'ouvrage, une fois refermé, la démonstration de l'auteur, claire et concise, permet de mieux appréhender encore les deux visages de la France, l'un fraternel, l'autre complice du crime, sans pour autant tomber dans un manichéisme simpliste. Pierre Fayol, du reste, en s'aidant des travaux de Pierre Laborie, nous montre que cette France d'alors fut très fluctuante, entre le meilleur et le pire. Sans chercher à apporter des réponses, l'auteur ne néglige aucun des rouages qui conduisirent à la Solution Finale et explore, dans bien des cas, des voies qui restent mal connues: La zone italienne, le sauvetage par l'émigration légale ou clandestine, le financement, l'aide étrangère, les conversions etc... n'en sont que des exemples parmi d'autres. Nous ne pouvons qu'être reconnaissants au commandant Fayol de nous permettre une lecture, aisée, solide, rigoureuse, d'un temps qui n'en finit pas de nous hanter. Il eût été dommage de nous priver de sa contribution. Nul mieux que lui pouvait réussir une pareille entreprise. Et ce, pour trois raisons essentielles qu'il nous semble inutile de développer: comme Juif français, comme résistant dans la lutte armée et enfin comme le passionné d'Histoire contemporaine qu'il est, avec un supplément d'âme.

Pour tout cela, « Les deux France, 1936-1945» de Pierre
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Fayol mérite une large audience. Il contribue à servir la vérité et à apporter, autant que faire se peut, des connaissances précises aux jeunes générations afin qu'elles sachent réfuter tous les négationnistes d'où qu'ils viennent. Depuis le premier chapitre, traitant d'Hitler et du nazisme, tous les événements évoquant les connexions entre Vichy et le Troisième Reich, et conséquemment, leurs répercussions sur les exclus du régime, sont abordés en confrontant des témoignages, le plus souvent inédits, à l'apport d'historiens extérieurs. Et puis, il y aussi l'émotion que l'on devine dans le filigrane de cette leçon d'histoire. Avec Pierre Fayol, l'histoire se lie à la mémoire car il nous laisse entendre un cri muet qui fait des « Deux France» un grand livre humain.
Claude BOCHURBERG,

Responsable de la rubrique Mémoire dans Actualités juives, depuis 1981, créateur et animateur de l'émission Mémoire et Vigilance sur Radio Shalom. Auteur de Mémoire et vigilance, préface de Serge Klarsfeld, Édition de liseré bleu. Brasillach ou la célébration de mépris, en collaboration avec Jacqueline Baldran, Ed. L'Harmattan, 1988. A l'Écoute infinie de la nuit, nouvelles en collaboration avec Jacqueline Baldran, Ed. L'Harmattan, 1990. L'Histoire Bafouée ou la dérive relativiste, avec la participation de Jacqueline Baldran, Ed. L'Harmattan, 1992.

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AVANT-PROPOS
La vision que le grand public a de la Résistance se limite généralement à la Résistance armée, la période de combat étant précédée par le recrutement, le renseignement et la propagande. J'ai pensé qu'il fallait faire sortir de l'ombre les «Résistants inconnus ». Ceux qui, au péril de leur vie, certains pendant plusieurs années, ont recueilli, sorti des camps d'internement, conduit vers la Suisse ou l'Espagne des réfugiés, souvent juifs et dont il s'agira dans ce livre, mais aussi résistants, politiques, parachutistes et aviateurs alliés abattus en territoire français. Bien souvent, ces gens considéraient cela comme naturel, comme correspondant à leur éthique et il ne leur venait pas à l'idée de se considérer comme Résistants. Il est dit, dans la religion juive, à l'occasion de Rochhashana (la nouvelle année) qu'on a pas de repos tant qu'on n'a pas réglé sa dette. La France doit assumer son passé, ce qui veut dire le reconnaître. Au cours des années d'occupation, on doit distinguer plusieurs attitudes. En particulier: L'attitude de ceux qui, anticipant les désirs allemands, ont envoyé à la torture et à la mort des milliers d'hommes, de femmes et d'enfants juifs réfugiés ou nationaux. L'attitude de ceux qui ont appliqué leurs instructions. Aux questions que cela pose, le jour consacré à la mémoire de la rafle du Vel d'Hiv, le procès Barbie, donnent une réponse. Il y a ceux qui, les armes à la main ou par les renseignements qu'ils donnaient, ont participé à la libération du territoire. Ceux-là sont généralement connus, ont reçu des récompenses, formé des Associations. 23

Et puis il y a ceux, de toutes origines, de toute confessions qui, chaque jour, au risque de leur vie, ont sauvé des milliers d'hommes, de femmes, et tout particulièrement d'enfants. Ceux-là aussi ont sauvé l'honneur de la France. Un article de Madame Simone Veil, ministre d'État, paru dans Les Annales me permet d'espérer qu'ils ne resteront pas inconnus. Le titre choisi pour le présent ouvrage Les deux France, appelle une explication: l'aurais voulu traiter d'une part la collaboration criminelle de Vichy avec le Reich Hitlérien pour envoyer à la mort des milliers de réfugiés pour la plupart juifs. D'autre part, la multitude de concours isolés ou organisés de ceux qui ont journellement risqué leur vie et les tortures pour sauver des hommes, des femmes et en particulier des enfants. Cela ne m'a pas été possible parce que les faits s'entremêlent et que sans un certain respect de la chronologie, le récit devient vite incompréhensible.

Pour tenter de faire comprendre ce que j'entends par « les
deux France» je prendrai deux exemples: gouvernement et René Bousquet, chef de la police de Vichy, sous l'égide du Maréchal Pétain, collaborant intimement avec Heinz Rothke, Chef de la Gestapo, Knochen, Responsable de la SIPO-SD (police de sécurité et du SD en France), Théo Dannecker, Chef du Service des Affaires Juives en France de la Gestapo, Oberg, Général d'Armée, Chef de la Police en France (1942-1944), pour organiser rafles et déportations et mettre au service du Reich, administration, police, main-d'œuvre et matériel français. - et d'autre part, l'extraordinaire «circuit Garel» qui, grâce à l'appui sans réserve de Monseigneur Saliège dont le soutien a été sans faille, a mis sur pied une incroyable organisation incluant l' O.S .E. 1, des couvents, et institutions des trois cultes, couvrant toute la zone sud, assurant la sauvegarde de milliers d'enfants et sans une seule dénonciation.

- d'une

part

la collusion

de Pierre

Laval,

chef

du

1. Œuvre de secours aux Enfants.

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Mais pour comprendre ce qui s'est passé durant l'occupation, encore faut-il savoir quel était l'état de la France après la débâcle: Les divisions du pays, l'occupation de la zone nord, l'afflux des réfugiés en zone sud, le manque de moyens de transports et de communications, la pénurie alimentaire, l'ignorance dans laquelle on pouvait être du sort d'êtres chers. Ce livre n'a pas la prétention d'être exhaustif, il s'adresse particulièrement aux jeunes avec l'espoir d'ajouter à leurs connaissances un volet qu'ils ne doivent pas ignorer et qui, pour le principal, ne figure pas ou si peu dans leurs livres d'histoire. Il est axé sur la politique antijuive de Vichy et la soumission de l'État français aux demandes allemandes avec, en parallèle, l'action de ceux qui, venant de toutes les classes de la société, de toutes croyances et même de pays non engagés dans le conflit, se sont unis pour sauver les exclus, innocentes victimes.

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INTRODUCTION
Que de livres ont été écrits qui rapportent la situation des Juifs en France à partir de l'armistice de 1940 et jusqu'à la libération de la France en 1944-45. Chacun d'eux comporte une bibliographie plus ou moins abondante mais allant parfois jusqu'à une centaine de titres. On pourrait donc penser que le sujet est épuisé et qu'il n'y a plus rien à dire qui ne soit connu. Il serait donc prétentieux de vouloir y ajouter encore quelque chose. Ce qui m'a décidé, ce fut un article paru dans un hebdomadaire et qui était, en gros caractères, rédigé comme suit:
«Cette même France de Vichy qui édictait une législation antisémite et acceptait d'odieuses livraisons de Juifs étrangers et a été aussi, de tous les pays qui, après avoir déclaré la guerre à l'Allemagne se trouvaient occupés par elle, celui où les citoyens juifs ont été le moins mal

protégés des pires excès du nazisme. » Il était suivi d'une note précisant: conservatisme par Alain Chevalier» (Plon). «L'éloge du

La France peut en effet être classée première en pourcentage minimum de Juifs déportés, devant la Pologne, car ce sont les seuls pays qui ont à la fois déclaré la guerre à l'Allemagne et ont été occupés par elle. On peut d'autre part remarquer que le Danemark a pratiquement sauvé tous ses Juifs, envoyés en Suède par voie maritime. Le peuple bulgare, lui, a eu le courage de s'opposer à son roi et il n'y a eu aucune déportation de Bulgarie occupée. Enfin, l'Italie bien qu'alliée de l'Allemagne peut faire 27

état d'une pourcentage de déportés très inférieur à celui de la France. Il est cependant vrai que le pourcentage de Juifs déportés de France est très inférieur à celui qu'on trouve dans d'autres pays complètement occupés par l'Allemagne et qui n'ont pas signé d'armistice. Pourquoi? La réponse est donnée en deux phrases détachées d'un livre de Serge Klarsfeld t :
« Vichy a contribué efficacement à la perte d'un quart des Juifs de France 2» « les Français ont puissamment aidé au salut des trois
quarts des Juifs français.
» 3

l'ajouterai que des étrangers y ont également contribué. C'est donc l'action antijuive du gouvernement de Vichy qu'il nous va falloir mettre à jour avant d'évoquer de quelle manière des Français, seuls ou en groupes, laïques ou religieux, sont parvenus, en prenant tous les risques, à s'y opposer. Mais pour que cela soit compréhensible à ceux qui n'ont pas vécu cette période et se poseront des questions, il faut remonter aux années qui ont précédé la guerre afin d'essayer de comprendre quelles ont été les causes de l'effondrement de la France. Il faut décrire pour ceux qui ne pourraient l'imaginer quel était l'état de la France au moment où est intervenu l'armistice et après sa signature. L'afflux des réfugiés, les prisonniers, les exigences de l'ennemi et aussi quels étaient les buts et les conceptions d'Hitler. On parle beaucoup actuellement de « mémoire» et même de «devoir de mémoire ». Mais pour qu'il y ait mémoire, encore faut-il que à l'origine, il y ait connaissance.
1. Deux pays seulement ont déclaré la guerre à l'Allemagne et été envahis par elle: la France et la Pologne. Il y avait en France 330000 Juifs, en Pologne 3 230 000 dont 3 000 000 ont été massacrés dont ceux qui ont été déportés en France. 2. Serge Klarsfeld, Vichy Auschwitz, Ed. Fayard. 3. Serge Klarsfeld, Vichy Auschwitz, Ed. Fayard. 28

Qui peut faire vivre et survivre la mémoire? Indéniablement les jeunes générations, auxquelles je m'adresse à travers ce livre. Étant membre du jury du Concours de la Résistance et de la Déportation qui s'adresse aux classes de troisième, première et terminale, j'ai pu juger des connaissances des jeunes gens et jeunes filles âgés de 15 à 18 ans. Même ceux qui se sont intéressés à la période d'occupation de la France ne savent que peu de choses et surtout, ils ignorent tout du cadre dans lequel se sont déroulés les événements. Il y a maintenant une journée pour l'anniversaire de la rafle du Vel d'Hiv' et c'est très bien. La France, après cinquante ans, commence à se souvenir. Il ne peut évidemment pas y avoir une journée des « sauveteurs» car tous les jours et toutes les nuits et pendant des années ils ont risqué leur vie, ce pourrait être cependant une journée de la fraternité. Et pour en revenir à notre sujet, il faudra, bien entendu et dans la mesure du possible, préciser combien il y avait de Juifs en France, quel était précisément leur nombre, quelles étaient leurs origines, combien il y en eut de déportés. Mais comment Vichy? en est-on arrivé au gouvernement de

29

1. HITLER -

LE NAZISME

Nous allons nous appuyer ici sur deux documents: Le premier qu'on a souvent reproché aux dirigeants français de ne pas avoir lu est Mein Kampf I (Mon Combat) de Hitler, paru à Munich en 1933. Le Maréchal Lyautey en particulier avait dit: «Tout Français doit lire ce livre. » Une note de l'éditeur rappelle les paroles prononcées par Monsieur Frick, alors ministre de l'Intérieur à Leipzig, en ouvrant le congrès des juristes allemands le 3 octobre 1933 furent celles-ci :
« Pour les nationaux-socialistes, le droit c'est ce qui sert le peuple allemand, l'injustice ce qui lui porte

dommage. » On retrouve cette même interprétation du droit dans les déclarations de certains criminels de guerre à leur procès. « On nous a appris que la seule chose juste était celle qui profitait à notre peuple et que la seule vérité était les paroles du Chef» 2 Le second, Hitler m'a dit, est le compte rendu de conversations privées entre Hitler et Hermann Raunschning 3, Président du Sénat de Danzig telles que rapportées par ce dernier.
Mein Kampf

J'ai cherché dans Mein Kampf les passages qui pouvaient
1. Adolf Hitler, Mein Kampf, Nouvelles Éditions Latines. 2. Levi, Les Naufragés et les Rescapés, Ed. Gallimard. 3. Hermann Raunschning, Hitler m'a dit, Ed. France. 31

faire prévoir l'intention d'exterminer les Juifs. Je ne les ai pas trouvés malgré l'abondance des textes attribuant aux Juifs défauts et vices en grand nombre. J'ai trouvé par contre des phrases telles que celle-ci :
« Non, le Juif ne possède pas la moindre capacité à créer une civilisation puisque l'idéalisme, sans lequel toute évolution élevant l'homme apparaît impossible, lui est et

lui fut toujours inconnu. »
Ou encore: « Si le juif était seul au monde, il étoufferait dans la crasse et l'ordure. », etc.

Mais si, dans les chapitres relatifs à la race, certains passages font penser à l'asservissement, je n'en ai trouvé aucun préconisant l'anéantissement d'un peuple ou d'une race. Hitler déclare dans Mein Kampf que son programme est issu du « Protocole des Sages de Sion» (dont le Tsar était à l'origine) et qu'il considérait comme authentique. Nous verrons ce qu'il en est, mais on peut déjà rappeler ce qu'en disait le professeur Vermeil :
« Le Protocole des Sages de Sion avait déjà servi d'égout collecteur à mille accusations accueillies par la population avec une lamentable crédulité. »

La Propagande
« M ein Kampf» traite d'autre part de la propagande:

« Toute propagande doit être populaire et placer son niveau spirituel dans la limite des facilités d'assimilation du plus borné. » Et s'agissant de la masse:

« Celle-ci a toujours besoin dans sa lourdeur d'un certain temps pour se trouver prête à prendre connaissance d'une idée et n'ouvrir sa mémoire qu'après répétitions mille fois renouvelées des notions les plus simples. »

32

« Autant que possible le vainqueur avisé n'imposera ses
exigences au vaincu que par étapes successives.
»

La meilleure

conception

de l'État:

« L'État raciste depuis la Commune jusqu'au gouvernement du Reich ne possédera aucun corps représentatif qui décide quoi que ce soit par voie de majorité,

mais seulement des corps consultatifs. »
Ni dans les Chambres ni dans le Sénat il n'y aura jamais un vote quelconque, ce sont des organismes de travail, non des machines à voter. »
«

« Hitler m'a dit» 1

Mein Kampf, comme l'écrit Hermann Raunschning, Président du Sénat de Danzig, est destiné à la masse. Il n'en est pas de même du livre -Hitler rn'a dit (compte-rendu de conversations privées et qualifié par Marcel Ray, qui en a écrit l'avant-propos daté de novembre 1939, d'ouvrage le plus important paru depuis le début de la guerre, (le livre luimême n'est pas daté).
La stratégie d'Hitler

On peut relever dans cet ouvrage des passages exposant les tactiques que Hitler compte utiliser et qui sont décrites cidessous:
« Jamais je ne commencerai une guerre sans avoir auparavant la certitude absolue que nos adversaires
démoralisés succomberont au premier choc.
»

Le commentaire que l'on pourrait faire ici est que la «drôle de guerre» a été une parfaite application de cette méthode. Laisser pendant un an des hommes mobilisés, ayant dû abandonner famille et emploi, à attendre que l'ennemi attaque, quand il voudra, où il le voudra, être survolés par des avions ennemis qui se contentaient de lâcher des tracts
1. Hermann Raunschning, Hitler m'a dit, Ed. France. 33

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