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Les dimensions "villageoises" à Paris

De
489 pages
Que sont devenus les villages de la "Petite banlieue" du XIXe siècle dans le Paris moderne ? Et, à travers la métaphore du "village", quelles réalités transfigurent-ils ? C'est par l'analyse morphologique de l'urbain et de l'humain, émaillée d'images passées et présentes de Bercy, Vaugirard, La Chapelle, La Villette, Belleville, Charonne, que l'auteur tente de décrypter quelques-unes des multiples facettes de ces entités.
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LES DIMENSIONS «VILLAGEOISES» À PARISThierry Fayt
LES DIMENSIONS « VILLAGEOISES» À PARIS
Tomei
Les villageois et les quartiers de la Petite Banlieue
du XIxe siècle à la ville actuelle
L'Harmattan@ L'Harmattan, 2009
5-7, rue de l'Ecole polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fT
harmattan]@wanadoo.fT
] ]
ISBN: 978-2-296-] 48-6
] ]EAN : 9782296] 486« Il n y a rien dans l'esprit qui ne passe
)}au travers des sens.
Aristote (384-322 avoJ.-C.)
AVERTISSEMENTS
La recherche qui suit est le produit de ma thèse de doctorat soutenue en
janvier 2008. Elle se présente en deux ouvrages dictés par son volume et les impératifs
de l'édition. Malgré son ampleur, le travail présenté ici n'a nullement la prétention de
couvrir l'ensemble des sujets et des dimensions qui touchent à la problématique du
« village dans la ville ». Il n'a pas, non plus, celle de traiter de tous les aspects liés à la
vie quotidienne des quartiers étudiés et aux habitants qui y résident. Certains oublis ou
certaines omissions demeurent et font de ce travail une «œuvre» inachevée qui ne
demande qu'à être poursuivie.
Quant au contenant de l'ouvrage, s'il peut apparaître à certains lecteurs
comme une sorte de nostalgie pour le « Paris villageois» d'autrefois et/ou d'une sorte
de « coup de gueule» sans distanciation avec mes propres représentations, il n'en est
rien. Il s'agit ici, certes, d'un parti prit d'un « p 'tit gars de la Villette », qui affiche ses
préférences pour le « petit peuple de Paris» par trop muet et sans qui cette ville ne
serait pas ce qu'elle est, ainsi qu'un penchant pour une solidarité et une convivialité
s'affranchissant des politiques et des associatifs (enfait une préférence pour le « vrai»
si ce n'est pour les causes perdues), mais aussi et surtout d'une orientation élaborée en
fonction des réalités observées. Des observations qui, outre leur aspect subjectif et peu
académique d'un point de vue scientifique, relèvent de sept ans de réflexion libre et
indépendante sur le sujet (le temps du premier mandat de Bertrand Delanoé à la Mairie
de Paris) et d'une approche empirique du« sensible» qui n'enfont pas moins preuve
d'un certain recul et ne sont en aucuns cas soumises à un quelconque diktat.
En ce sens, je conseillerais au lecteur de faire preuve d'assiduité dans sa
manière d'aborder cette étude. Ainsi, après une première exploration, il paraît
nécessaire, par exemple, que celui-ci, afin de se dégager d'un style qui manque parfois
de simplicité et surtout de s'assurer d'un recul quant à ses propres représentations,
justement, reprenne sa lecture en fonction de son intérêt pour certaines thématiques
soulevées ici et/ou en fonction des actualités qui ne manqueront pas de se présenter à
Paris avec le PLU, lors desfutures mandatures.
Ce travail aura ainsi rempli son rôle « citoyen », un peu comme une réponse à
tous les politiques et à tous les «planificateurs» institutionnels et associatifs qui ne
voient bien souvent dans la ville que de simples objets pour asseoir leurs ambitions
et/ou défendre leurs propres intérêts en oubliant toute l'humanité qui y réside et se
côtoie au-delà des différences.A Sarah et Raphaëlle
A Laurence
REMERCIEMENTS
Je tiens à remercier Laurence qui a su me soutenir par son amour et sa
générosité.
Mes deux filles Raphaëlle et Sarah pour leur patience et leur tendresse.
Messieurs Pryen et Martin de l'Harmattan pour leur confiance et leurs conseils
avisés.
Messieurs les curés, vicaires et diacres des paroisses étudiées pour leurs
précieuses informations sur la vie de leur quartier.
Les équipes d'animation et/ou les président(e)s des conseils de quartier
concernés qui m'ont généreusement accordé de leur temps pour répondre à mes
questions.
Les associatifs et les personnes « qualifiées» qui ont bien voulu m'éclairer de
leurs connaissances des terrains et m'ont chaleureusement accueilli.
Enfin, je tiens également à remercier tous ceux et toutes celles, sans qui rien
n'aurait pu se faire: les habitants, les « passants» et/ou les travaillants qui se sont
laissés interviewer pour témoigner, à travers des questionnaires ou des échanges de
points de vue, de la vie quotidienne dans leurs quartiers.INTRODUCTION
Un grand nombre de recherches ont mis en évidence le parallèle existant entre
la globalisation des échanges économiques et l'émergence de nouvelles affInités
identitaires (régionalisme, communautarisme ethnique, religieux...) qui posent en toile
de fond la question de la réalisation citoyenne instituée par les principes démocratiques
dans lesquels les références se rattachaient, surtout, au sentiment d'appartenance
nationale. Ces recentrages planétaires et récurrents s'inscrivant dans un processus visant
à transcender les frustrations et les angoisses générées par la cOnITontation entre une
individuation et une collectivisation généraliste, se retrouvent dans l'espace urbain,
grand producteur de citoyenneté s'il en est. Ici, apparaissent en effet des constantes
isolationnistes bâties sur des regroupements ethniques, religieux, culturels, etc. au sein
de quartiers de banlieues dites sensibles qui deviennent, sur fond de crise économique,
autant de signes de territorialité, de ségrégation et de fractures sociales dangereuses pour
« l'être-ensemble» et la démocratie, car en ces termes l'agrégation au groupe par le
quartier se fait par défaut d'intégration à la société.
Si ce phénomène touche surtout les « laissés-pour-compte» d'une société de
moins en moins solidaire, il se décline aussi au sein des classes privilégiées, et donc a
priori intégrées, à travers des formes « d'entre-soi» dans lesquelles se devinent parfois
des sécessions avec la société globale. C'est le cas des gated communities qui se sont
développées aux États-Unis et de leurs homonymes mexicains et brésiliens. Ces
territoires hermétiques se préservant de l'hostilité du monde moderne, tout en y
participant pleinement, se présentent aussi dans d'autres parties du monde sous des
aspects moins extrêmes. Ainsi en est-il des « villages artifIciels» réalisés ces dix
dernières années dans les banlieues du Japon, du Canada, mais aussi en Italie et dans le
Sud-Est de la France où les promoteurs attirent les acquéreurs en y vantant les mérites
d'un retour aux « vraies» valeurs au sein d'une « communauté harmonieuse ».
Qu'ils soient nantis ou pauvres, ces non-lieux du « vivre-ensemble» peuvent
être vus comme autant de signes d'une altérité sociale, à l'ombre du repli sur soi, si ce
n'est d'une réelle altération de la société se destinant au fond à rejeter « l'autre ». Ils
soulèvent à ce titre des inteITogations majeures dans la ville de demain et de nouvelles
perspectives quant à son rôle infIniment social. Cette question urbaine, rejoignant la
question sociale de ce début du XXI" siècle, est un véritable défI pour les parties en
présence et notamment pour les politiques qui cherchent des solutions appropriées pour
maintenir leur rôle, ainsi qu'une certaine cohésion au sein d'une société bouleversée par
un relâchement des liens sociaux et surtout une désaffection grandissante de l'État de la
5part de l'opinion publique. En France, en parallèle de la décentralisationprônée par la
loi «Paris, Marseille, Lyon» (pML), nous assistons ainsi à un réinvestissement du
politique dans le champ du «local» où des intervenants opiniâtres semblent avoir
compris tout l'usage qu'ils pouvaient faire de ce terme pour se rapprocher du citoyen
chez qui se décèle, justement, un désir de plus en plus prégnant de sauvegarder son
environnement patrimonial (I).
À Paris, ces « retrouvailles corporelles » avec des lieux se retrouvent partout où
le patrimoine historique, architectural ou humain renvoie en boucle à la notion
« d'identité» en des termes touchant aux symboles, à l'imaginaire et au réel (2). Cette
thèse est entendue par les aménageurs, les urbanistes et les politiques actuels qui, face au
poids de l'opinion publique qui s'est élevée contre la densification et les destructions-
reconstructions massives des années 1970-1980, ont revu à la baisse leurs ambitions
pour tendre vers un modèle urbain plus humain. Cette conception d'un « urbanisme à
visage humain », prôné par J. Tibéri et repris par son successeur à la Mairie de Paris, B.
Delanoë, a donné lieu à des aménagements nettement plus respectueux que par le passé
et à une plus grande concertation entre les différents acteurs sociaux concernés par la vie
locale. C'est en ces termes que sont nées, à partir de 2001, les instances de« démocratie
locale» définies au sein des conseils de quartier qui redistribuent les cartes territoriales
de la ville, ont pour objet de débattre avec les habitants du bon usage du coefficient
d'occupation des sols (COS), du Plan local d'urbanisme (PLU), mais aussi des actions à
mener pour redynamiser la vie de quartier et resserrer les liens sociaux.
Ce changement marquant, dans lequel transparaît un désir évident de
participation citoyenne des citadins à l'égard de leur cadre de vie se retrouve aussi dans
les discours et les actions des élus locaux (3),ainsi que des associatifs qui s'appuient sur
des thèmes mobilisateurs comme le patrimoine bâti, la culture, l'environnement, la
solidarité, la vie de quartier... À ce titre, le« quartier» est mis à l'honneur à travers des
temporalités festives « institutionnalisées» ou « spontanées» telles que les «fêtes de
quartier », les «immeubles en fête» ou encore les «fêtes du pain », les «fêtes des
marchés », les «fêtes des balcons fleuris »... ou des initiatives comme les «jardins
partagés » qui tentent de renouer le contact entre les habitants, mais aussi entre les élus
et les citoyens.
À la lisière entre l'imaginaire individuel et les réalités collectives, les médias se
sont eux aussi emparés du thème du « local » et l'entretiennent, à l'exemple de «À vos
quartiers » diffusé le samedi sur France 2, du « Journal de Paris » publié tous les jours
dans Le Parisien... Cette instrumentalisation se devine encore à travers le dynamisme de
(1). Pour Françoise Choay, cette tendance se concrétiserait par « une réappropriation du local, du patrimoine
en tant que valeur d'usage identitaire qui s'oppose à la « chosification Ii en produit économique de celui-ci
à sa « muséification Il et donc à sa dépersonnalisation en tant que valeur inaltérable. » [2001, p. 10].
(2). Ce postulat faisant le lien entre l'architecture et l'identité, entre le bâti et l'identification, entrouvre la
porte à une réflexion psychanalytique concernant la relation entre le symbole (signifiant) et son contenu
sémantique à travers sa conception (signifié) qui s'opposent dans leur définition, mais se rejoignent à travers
des images extérieures filtrées par des interprétations en structurant la pensée et la personnalité de chaque
individu.
(3). Les élus municipaux avec l'apparition des conseils de quartier ont vu leur pouvoir renforcé. Ce qui, selon
un sondage IPSOS réalisé peu avant les municipales de 2001, était souhaité par 70 % d'électeurs.
6la presse associative et surtout avec l'essor des « blogs de quartier» (4)réalisés par des
habitants soucieux de leur cadre de vie et qui évoluent sur Internet. D'inspiration
citoyenne et diffusée à plus large échelle que la presse écrite, ces informations virtuelles
concurrencent les journaux, les sites et autres «blogs » des municipalités qui sont vus
comme des outils de propagande annonciateurs de «bonnes nouvelles ». À ce titre, et
parce qu'ils sont censés exercer dans un futur proche une influence profonde au sein de
nos sociétés, ces réseaux de « contre-pouvoir» commencent à intéresser les politiques
qui les reprennent à leur compte et les développent pour défendre leurs causes et,
parfois, soutenir leurs ambitions.
C'est dans cet état d'esprit imprégné de «sens commun» et surtout de
compétitions entre « institutionnels» et habitants que s'inscrivent peut-être certaines des
réponses aux enjeux sociaux de ce début de siècle. Néanmoins si le « local» semble être
une réponse adaptée à l'homme moderne, il n'en demeure pas moins un grand nombre
de paradoxes et d'ambiguïtés propres à la personnalité de chacun et aux individualités à
préserver face à la collectivité. Ces paradoxes, où l'on entrevoit un besoin de
promiscuité et de communication avec « l'autre », tout en gardant ses distances, une
envie de s'ancrer à un lieu, à des habitudes de vie et/ou à un groupe déterminé, tout en
souhaitant ardemment s'intégrer au monde et ainsi participer de la modernité et du
progrès, peuvent également rejoindre les dualités décrites plus haut. Ainsi en est-il de
l'apparition de tendances quelques peu ségrégationnistes qui, à l'image du NIMBY (not
in my backyard! « Pas dans mon jardin! »), tendent à repousser certaines opérations
d'urbanisme, mais aussi certaines initiatives sociales et s'éloignent en cela des luttes
urbaines concernant la qualité de la vie assignée logiquement à l'ensemble de la société.
Que dire encore des « beaux quartiers» parisiens où l'adresse vaut toujours pour
condition sociale et qui continuent à se prévaloir comme tels en se préservant de toute
mixité. En ces termes, nous pouvons nous poser la question sur le sens ou le non-sens du
« local» et de son usage en tant qu'instrument d'intégration ou de ségrégation.
Dans tous les cas, si le «local» renvoie en substance à la notion de
« quartier », il introduit aussi celle de «village dans la ville ». En effet, qui mieux que
cette métaphore peut être à même de représenter cette thématique de plus en plus
convoitée et appréciée dans la ville moderne? Qui mieux que cette idée peut relier de
manière affective l'habitant à son environnement et, par là, de l'intégrer? Cette figure,
s'apparentant à un espace humain et chaleureux nous ramène invariablement, en effet, à
la convivialité et à la solidarité, à l'identité et au territoire, à la communauté et aux
relations de voisinage, à la qualité de vie et à un certain esprit. Bien plus que ne semble
le faire le «quartier» aux contours vagues et indissociables de la ville auquel se
rattachent souvent des qualificatifs tels que « affairiste », « commerçant », « bourgeois »,
« populaire », « ethnique », etc. (5).
(4). Ces « blogs» provenant de la contraction entre « web» et « log» (connexion), prennent souvent la fonne
d'un carnet de notes, suivit de l'actualité locale classée par ordre de chronologie inversée et de photos. Ils se
caractérisent des joumanx traditionnels par leur instantanéité, puisqu'ils appellent à un commentaire
immédiat.
(5). Si la signification de « quartier» est presque toujours infonnelle, eUe n'en est pas moins importante à
l'instar de l'intérêt qu'on lui porte dans certains projets d'urbanisme qui cherchent à préserver ou même à
créer ces caractéristiques de fonnes et/ou d'usage par rapport à leur environnement citadin.
7Depuis l'École de Chicago jusqu'à nos jours, des études sociologiques ont
contribué à pérenniser cette interprétation bucolique du quartier qu'est, en fait, le
«village». Unissant ses habitants par de multiples liens (voisinage, travail, parenté...), à
l'exemple du vieux quartier populaire où se sont agrégées des familles ouvrières
[YOUNG (M.) et WILLMOTT (P.), 1983], jusqu'à la communauté d'immigrants fixée
dans une rue, ce thème au caractère aléatoire correspond en fait à des situations variées
et diverses dans la ville. Quelle que soit sa dimension humaine ou sociale, cette utopie
qui emprunte à la fois de la campagne et de la ville en s'inspirant de la symbolique, de
l'imaginaire et du réel reprend tout son sens face aux tentatives actuelles d'homo-
généiser les sociétés et au désir profond que les individus ont de s'en préserver, parce
qu'inéluctablement ces tentatives renvoient à une réduction des spécificités identitaires
en des termes inacceptables, car comparables à la mort. Dans ce contexte, cette idée de
« village dans la ville» peut apparaître comme un rempart, un lieu-refuge comparable à
la matrice utérine, reflet d'un désir enfoui de sécurité et de chaleur qui permet au citadin
de plonger dans ses racines (6).
Outre cet aspect symbolique où l'on entrevoit une relation psychoaffective,
voire matemante de l'habitant à l'égard de son lieu de vie, cette métaphore peut de façon
implicite et explicite être saisi en des termes plus concrets qui rejoignent ou dépassent la
seule notion de «quartier », voire même de «quartier vécu». Elle devient, en effet, un
terreau formidable prenant corps à travers des dimensions plurielles qui sont autant
d'enjeux inspirant des rhétoriques multiples. Ainsi l'image de« village», vue comme un
gage de qualité pour le citadin en mal de tradition, est un label promotionnel dont
peuvent user des commerçants opportunistes et/ou des magasins pour vanter la qualité
d'un produit lors de «quinzaines commerciales». Cet «estampillage» n'échappe pas
non plus aux promoteurs et aux agents immobiliers qui n'hésitent pas à la mettre en
avant en s'appuyant sur des évocations au «calme» et à la «sécurité», afin de vendre
des appartements neufs dans des immeubles sans charmes ou pour désigner des rues
typiques où ils espèrent vendre des appartements ancieus en y faisant flamber les prix.
Si le «village» a sa raison d'être en tant que «marchandise» à promouvoir, il
vise aussi une manière d'être en ville, de se la représenter et de lui donner du sens. Ainsi
pour Yves Grafmeyer : « Pour peu que la physionomie du bâti et l'esprit des lieux sy
prêtent, des habitants appartenant aux couches moyennes ou supérieures s'en saisissent
pour faire l'éloge d'une intense vie locale [...] Cette évocation d'une convivialité plus
ou moins imaginaire est souvent une façon de proclamer les vertus de la diversité sans
coriflits. » [1994, p. 81]. En résumé, les habitants se côtoieraient ici sans référence à une
quelconque appartenance sociale, ethnique..., y auraient leurs habitudes et aimeraient se
rassembler en y déployant des réseaux d'entraide spécifiques qui favoriseraient un
contrôle social au niveau local. Ce portrait idyllique peut, à ce titre, être ressenti comme
un privilège significatif vis-à-vis des autres citadins que les habitants emploient «à
l'envi» pour se valoriser.
(6). Cette référence renvoie au nombril qui maintient en vie en supposant que l'homme est le centre de
quelque chose. Elle également à la relation que l'enfant entretient avec le monde environnant. Avec
tout d'abord une approche intuitive et égocentrée de son espace immédiat (la mère), puis une élaboration plus
juste des distances, dans lesquelles il trouve ses repères et affirme sa personnalité (le père).
8Au-delà de ces incarnations typiques, les politiques désireux d'insérer, d'ancrer
une population et surtout de rassembler un électorat sans cesse changeant s'en servent
« à dessein », tout en y orchestrant la cohérence déjà développée « naturellement» par
les liens de voisinage. Il n'est donc pas étonnant de voir ce modèle évoluer depuis
longtemps dans la sphère politique. En France, il servira par exemple à asseoir le
gouvernement de Vichy à travers la devise « travail, famille, patrie ». Il ressurgira dans
les années 70 avec les luttes urbaines et le vaste mouvement associatif s'opposant aux
effets de la rénovation à Paris et appuiera, en 1974, la campagne présidentielle de V.
Giscard-d'Estaing dont les discours se rangeront opportunément aux côtés de la vindicte
populaire en promettant la suspension de la construction des tours et des barres. Le
perdant de 1974, F. Mitterrand, la reprendra à son compte en 1981, par l'entremise
d'images fortes symbolisant la « force tranquille ».
Si elle touche au plus haut niveau de la hiérarchie politique, cette nostalgie
« villageoise» a inspiré de même les municipales à Paris. En effet, parallèlement à la
notion de réhabilitation qui a pénétré dans les discours des aménageurs dès 1974, cette
orientation sera reprise par J. Chirac qui fera diffuser après son accession à l'Hôtel de
Ville en 1977 une représentation « villageoise» de la capitale, via la revue Paris aux
cent villages tentant de masquer l'urbanisme agressif de la municipalité. Par la suite J.
Tibéri, en digne héritier, ne cessera de la mettre en valeur à travers son « urbanisme à
visage humain ». Plus proche de nous, B. Delanoë développe également cet état d'esprit
en visant, en premier lieu, à gommer l'image d'une ville embouteillée, stressante et
polluée, par l'aménagement de nombreuses rues se destinant à freiner considérablement
la circulation automobile afin de décongestionner les quartiers du centre et, en second
lieu, à promouvoir la vie de quartier par la revitalisation et la revalorisation des
commerces de proximité.
Par le biais de ces diverses appréhensions, nous le voyons, si la notion de
«village dans la ville» rejoint dans sa fermentation l'évocation au « quartier», elle s'en
éloigne dans l'usage que l'on fait de cette appellation. Ainsi, identifié comme tel le
«village» est à la fois synonyme d'attachement et de devenir individuel et une source
d'inspirations discursives et stratégiques diverses et variées qui se créent à partir
d'interprétations collectives et peut être de quelques aspirations plus individuelles. C'est
sans doute la raison pour laquelle cette idée a tendance à se généraliser un peu partout,
souvent sans pertinence quant aux réalités historiques de certains lieux et parfois même
au détriment de leur réelle valeur. Ainsi, si cette notion apparaît pour désigner certains
quartiers centraux de Paris, elle s'étend aussi à des villes nouvelles que les aménageurs,
les commerçants, etc. chargent de sens « à grands coups de mots anciens apparentés à
l'imaginaire rural ou encore classique [...]» [ENGRAND (L.) et LORTIE (A.), 1998,
p. 49]. De plus, se concrétisant dans des thématiques telle la culture, l'appartenance et
l'évolution sociale qui deviennent sous couvert d'un lieu ou d'une identité à défendre (7)
autant de revendications touchant directement aux intérêts individuels et collectifs de la
(7). Cette identité se définissant par un sentiment d'appartenance à l'histoire du quartier où transparaît une
appropriation en terme de « c'est ma rue», « mon quartier», « mon immeuble», etc., on ne peut s'étonner de
la pugnacité des actions menées par les habitants pour sauvegarder leur cadre de vie, parce que sa perte
présage souvent de la fin de la reconnaissance qu'ils ont d'eux-mêmes.
9ville moderne, cette notion réactualisée devient une idéologie à part entière. Ce qu'a
priori n'ambitionne pas le« quartier» en tant que tel.
Cette idée «villageoise» pouvant surgir partout où l'homme se sent menacé (8)
devient encore plus flagrante lorsque l'histoire, à travers le paysage urbain et le paysage
humain tous deux repérés et signifiés comme tels, reflète quelque peu l'ambiance
présente en agissant directement sur les émotions humaines. Dans ce contexte, si elle
transparaît plus ou moins dans tous les quartiers parisiens, si elle est prônée avec plus ou
moins de conviction par les politiques et les commerçants, si elle est prétendue avec plus
ou moins de spontanéité par les habitants, que devient cette notion sur les anciens et
véritables villages qui sont devenus, après la Révolution ou dans le courant du XlXe
siècle, les communes de la «Petite banlieue» (9)? Annexés à la capitale en 1860, ces
lieux s'ils n'existent plus qu'en tant que souvenirs possèdent en effet quelques-uns des
attributs propres à leur passé qui, via leur temporalité et leur symbolique, servent à
garantir le maintien d'un certain esprit. Ce monde, totalement absorbé par la ville des
XlXe et XXe siècles, qui désigne depuis près de cent cinquante ans les arrondissements
périphériques tantôt bourgeois, tantôt populaires, participe ainsi et de manière fort
efficace aux mythes des «villages de Paris» et aux identités qui les entourent et nous
intéressent en ce sens, bien plus que ne peuvent le faire d'autres espaces.
En effet, dans notre inconscient de citadin et a fortiori dans celui de certains de
leurs habitants persistant à les appeler « villages », leur empreinte est toujours vivace.
Ainsi, Belleville et Charonne, ex-bastions du monde ouvrier, aujourd'hui repris par les
artistes et les couches intermédiaires; Auteuil et Passy qui appartiennent depuis fort
longtemps au « Paris-chic» et bien évidemment Montmartre: le « parangon des villages
parisiens» semblent être appréciés en tant que tels, s'en réclament et le revendiquent. À
quoi cela tient-il? Peut-être à la situation vraiment particulière d'Auteuil qui se trouve
éloigné du cœur historique de Paris ou à la configuration «avantageuse» qu'offre
généreusement le relief à Passy et à Montmartre ou à Belleville et à Charonne en
contribuant à les isoler des «aléas» de la vie urbaine. Peut-être encore au caractère, à
l'âme de ces lieux de vie que l'habitant, quel qu'il soit, s'accapare volontiers. Ou bien
parce que ces lieux de mémoire peuvent facilement mettre en avant des valeurs que
l'habitant fait siennes, afin de s'identifier au mieux aux références spatiales et sociales et
élaborer à son profit des capacités d'adaptation au reste du monde.
Si ces lieux continuent à susciter des fantasmes de ruraIité, d'autres vrais
villages à l'histoire aussi riche peuvent s'en inspirer. Ainsi, Bercy, Vaugirard, La
Chapelle ou La Villette, malgré des situations géographiques moins «stratégiques»
et/ou des contraintes urbaines plus lourdes, exaltent de façon plus ou moins nette cette
imagerie «villageoise ». C'est le cas aussi de lieux à la mémoire plus urbaine tels que
Grenelle, Monceau ou encore Les Batignolles (10)qui sont devenus des communes vers
(8). Ce sentiment d'agression ressenti par les habitants émerge aussi dans les cités et les quartiers modernes
en rénovation. Ce qui induit que ce ne sont pas tant les bâtiments qui sont significatifs, mais plutôt la vie
sociale et les histoires qui lui sont attachées.
(9). Cette « Petite banlieue» très souvent dénigrée dans le passé, comme nous le verrons, constitue un des
pôles de notre problématique, elle mérite à ce titre une majuscule.
(10). Ces deux hameaux, appartenant originellement à Clichy, ne formeront plus qu'une entité communale
appelée les Batignolles-Monceau(x), lorsqu'ils deviennent autonomes en 1830.
101830 et constituent de même des archétypes de relations privilégiées qui servent de
repères dans le temps et dans l'espace et développent des références identitaires
s'ajustant au mieux aux mentalités résidentielles.
Ces douze villages, qui matérialisent à différents niveaux l'idée de « village
dans la ville », ne seraient pas au complet sans les anciens écarts de Montrouge et de
Gentilly qui ont conservé des traits caractéristiques malgré leur annexion par Paris. En
effet, Le Petit-Montrouge dans le 14e ou La Maison-Blanche et Le Petit-Gentilly (Il)
dans le 13", ont laissé des empreintes, certes plus discrètes, mais néanmoins tangibles
dans les paysages urbains et humains que l'on y rencontre actuellement. Et cela bien
plus que les anciens écarts d'Ivry comme les hameaux des Deux-Moulins et de la Pointe
d'Ivry qui sont mis de côté ici, parce qu'ils ont définitivement été gommés par les tours
et les barres d'immeubles des années 1970-1980 et qu'ils sont assimilés pour l'un à la
ville et pour l'autre au quartier chinois du « triangle de Choisy» (12).
Outre que ces trois sites ont réussi à maintenir sur diverses échelles les
ferments d'une évocation « villageoise» se répercutant dans l'aspect visible et sensible
de la vie de quartier, ils ont en commun d'avoir été séparés tant matériellement que
symboliquement de leur commune respective par la construction du mur de Thiers en
1841-1845. De ce fait, ils ont dû se réinventer des références en produisant de nouvelles
appartenances oscillant entre la ville qui se rapprochait inexorablement et leur commune
originelle. De cette élaboration mentale, destinée à adoucir le changement qui s'opéra
lors de leur annexion en 1860 émergeront des identités spécifiques imprégnant ou
subjuguant leur quotidien. Interprétés comme tels, ces « villages», ex-écarts de
Montrouge et de Gentilly et les images qu'ils véhiculent à travers leur histoire, sont donc
à même de devenir, comme les autres secteurs cités plus haut, les archétypes d'un réel
attachement à un territoire ténu.
De la particularité de ces trois sites naît justement l'intérêt porté sur eux. En
effet, il parait utile, si ce n'est nécessaire, de confronter les identités résidentielles qui
émergent ici avec celles, peut-être plus solidement charpentées, des anciens villages
précédemment évoqués. Cette confrontation nous permettra de dégager des spécificités
et des similitudes qui font d'eux des lieux fortement caractérisés, mais aussi de saisir
quelques-uns des aspects de leur pouvoir d'attraction et de séduction. Un amalgame,
dont on tire la quintessence « villageoise », qui peut être élargi à d'autres « hameaux»
parisiens tels que les anciens écarts des sites étudiés: La Butte-aux-Cailles (13),
Clignancourt, La Goutte d'Or, Ménihnontant, etc. ou encore à d'autres types d'espaces
(Il). Même si Le Petit-Gentilly est désonnais assimilé au quartier Glacière, il s'en écarte dans sa
morphologie et dans son organisation. Nous garderons donc cette appellation d'origine pour différencier ces
deux espaces.
(12). À Ivry, s'ajoutent aussi Neuilly et Saint-Mandé qui complètent la longue liste des anciennes communes
suburbaines touchant Paris au XIX" siècle. De même que pour ceux d'Ivry, les Ternes: ancien écart de
Neuilly (Saint-Mandé n'en possédait pas sur Paris) ne sera pas pris en compte ici, car il représente bien plus
le Paris haussmarmien qu'un « village».
(13). Si la Butte-aux-CailIes présente un grand intérêt dans l'analyse des « villages» à Paris de par sa
position géographique et son charme, elle demeure cependant un écart du Petit-Gentilly et nous concerne en
ce sens beaucoup moins que ce dernier, Ce lieu rentrera cependant en ligne de compte, lorsque nous
dresserons des comparaisons entre Le Petit-Gentilly et ses alentours.
Ilplus nuancés, comme savent l'être par exemple les anciens faubourgs de Paris, ainsi que
certains quartiers ou certaines rues du ventre de Paris qui, en dehors de leur
« muséification », demeurent des lieux de vie à forte consonance « villageoise ».
En dehors de la confrontation sociale, urbaine et historique entre ces quinze
sites, il reste un point qui détermine une des lignes directrices de cette étude, ainsi que sa
portée réelle. En effet, cette recherche abordant des espaces différenciés à la fois
physiquement et sociologiquement tentera de comprendre en quoi l'aire géographique
peut avoir un impact, si impact il y a, sur l'interprétation « villageoise» et en quoi les
références sociologiques influencent, si influences il y a, cette même interprétation.
Malgré des spécificités sociales et des particularismes paysagers qui leur sont
propres, les sites étudiés se rapprochent toutefois dans leur nature fondamentale. En fait,
quels qu'ils soient, il semble qu'en ces lieux demeurent une certaine « ambiance» et un
certain « esprit» qui, lorsqu'ils sont vécus et ressentis comme des « villages », peuvent
être susceptibles de construire des formes de sociabilités et de solidarités pouvant
s'épanouir, voire s'exacerber vis-à-vis de référents proprement urbains. C'est à partir de
ces valeurs que ce type d'espace prend tout son sens. Dans ce cadre étroit constituant
une sorte de point d'ancrage, l'habitant peut en effet facilement matérialiser son lieu de
vie, le maîtriser et le transformer selon des représentations, des schémas et des stratégies
qui lui sont propres. Par l'intermédiaire de cette lecture, il est à même de construire
mentalement des réseaux référentiels qui lui permettront, en mettant en évidence le
« connu» et 1'« inconnu », une pratique spatiale fluide, mais aussi d'accentuer son
appartenance au lieu qu'il a fait sien et/ou à une « communauté» de vie à laquelle il se
réfère pour exister pleinement. C'est cette appréhension particulière d'un espace vécu au
quotidien, s'articulant par le biais d'un équilibre entre « perception» et « réalité », entre
« signifiant» et « signifié », qui donne sa véritable dimension à l'idée de village ». Il
paraît donc utile de décoder les relations qui s'y nouent, afin d'entrevoir la nature même
de cette dimension.
C'est en effet dans ces espaces ayant conservé une certaine mémoire historique
et un certain pittoresque architectural que l'on retrouve le plus les tensions exercées
entre l'imaginaire, le symbole et le réel qui structurent si bien la pensée humaine, ainsi
que le développement de l'identité. C'est ici aussi que le passé se conjugue le mieux au
présent à travers des enjeux reliés à l'émergence de discours revendicatifs à l'égard du
cadre de vie qui se destinent par leur puissance plus ou moins évocatrice à transmettre
des informations, des idées et des normes sociales produisant dans l'absolu des formes
expressives de citoyenneté, voire même « d'autocontrôle ». C'est également en ces lieux
que la question de l'intégration de l'individu à la société par le quartier qu'il habite
émerge. En effet, si le « village dans la ville» est diversement exploité et/ou exploitable,
ici comme ailleurs, il semble dans ces lieux « à part» répondre relativement bien aux
aspirations compensatrices, à la stabilité et à la permanence de l'individu et se révèle
être, à ce titre, un médiateur prodigue se situant entre les concrétisations individuelles et
les structures socioculturelles existant en ville, comme il peut aussi se manifester comme
son antithèse, ce qui confère un intérêt de plus à cette étude. En effet, les discours quels
qu'ils soient mettant l'accent sur la mise en valeur d'un caractère « villageois », par le
biais de concepts subjectifs et de représentations symboliques, se révèlent être, certes,
des supports concrets entre les individus, leur identité et la dynamique sociale où ils
s'insèrent, mais ne sont pas pour autant dépourvus d'ambiguïtés, bien au contraire.
12Ainsi au-delà de la cohabitation entre les habitants d'un même lieu, la défense
patrimoniale relevant parfois d'un « narcissisme de classe» reflète également plusieurs
types de conduites. Celles-ci sont souvent reprises, voire même dictées avec plus ou
moins d'efficacité par des acteurs dûment concernés par les enjeux locaux. Ainsi, les
politiques et les aménageurs insistent sur l'identité, les commerçants y parlent de
convivialité, les associatifs de territoire, les curés de communauté de vie et les habitants
d'un état esprit. Tous en fait participent selon leurs propres stratégies à la construction
d'images souvent stéréotypées et à la préservation des mythes ouvrant sur des
questionnements majeurs. Notamment, et c'est là une des problématiques à laquelle nous
essayerons de répondre, sur le rôle de ces lieux quant à l'acceptation ou à l'exclusion de
« l'autre ».
C'est ce portrait constitué d'imageries et de représentations qui s'affrontent par
le biais de toute une palette de symboles et de discours que nous tenterons de décrypter,
en même temps que les analyses retranscrivant les réalités qui s'affirment dans ces
« villages».
Il s'agira non pas de définir si nos sites sont ou ne sont pas des « villages »,
mais sur quoi se fonde cette notion et ce qu'elle peut préfigurer dans la ville actuelle. En
ce sens, nous comprendrons aisément que ces espaces aussi particuliers soient-ils ne
peuvent être extraits ou séparés de l'histoire de Paris, ni même de son actualité. Ainsi, le
travail présenté ici se situe entre le global et le local. Il tend à s'inscrire entre des
thématiques soulevées par des recherches touchant diverses questions urbaines dans
lesquelles les opérateurs publics et bien d'autres acteurs de l'urbain présentent leur
vision de la ville et proposent des solutions aux problèmes que l'on y rencontre et des
thèmes traitant du « quartier» et de ses effets qui y apparaissent comme des
« structures» participant à des rythmes divers de l'identification des habitants. Cette
dernière appréhension exposée dans des études visant à quantifier les identités de lieux
définis est devenue, elle-même, une notion opératoire de l'aménagement en introduisant
de nouveaux types de centralités en parallèle des éléments plus caractéristiques que sont
les équipements publics, les commerces et autres activités.
Cette recherche privilégiant l'étude de « microcosmes», tout en appréhendant
les espaces traités comme un « tout social», est construite autour d'analyses de situation
et se veut non monographique. Elle s'applique donc à décrypter des problématiques
soulevées par différents thèmes concernant nos « villages» et tente, sans toujours y
parvenir, d'éviter les pièges d'une « étude à tiroirs». Outre quelques écueils inhérents à
la densité des terrains choisis (14),cette étude se veut néanmoins orientée d'un point de
vue de la recherche. Elle aboutit, à ce titre, à certaines conclusions mises en relief par les
méthodes d'investigations utilisées. Lesquelles reposent à la fois sur une approche de
type classique ou « académique» et sur une approche empirique.
(14). Un nombre plus réduit de sites aurait, par exemple, laissé le temps d'établir des comparaisons avec
d'autres quartiers parisiens moins marqués par une histoire «villageoise}} afin de voir si nos sites, intégrés
depuis 150 ans dans Paris, ont réellement gardé une spécificité dans le cadre bâti et surtout dans les
représentations qu'en ont les acteurs et les habitants. Cependant, dans le même temps une réduction des
anciennes entités « villageoises» n'aurait pas non plus rendu compte des réalités passées et présentes
circonscrites dans les arrondissements d'implantation.
13La première s'appuie sur des documents cartographiques, statistiques, des
sondages d'opinions... produits par des organismes officiels: Mairie de Paris, Chambre
de commerce et d'industrie de Paris (C.C.LP.), A.P.U.R., LN.S.E.E., LP.S.O.S,
S.O.F.R.E.S... ou sur des sources publiées par d'autres personnalités morales telles que
les paroisses (bulletins paroissiaux) et la presse écrite qu'elle soit associative,
institutionnelle, locale, régionale et nationale. Elle se consacre aussi à une lecture
approfondie de comptes rendus de conseils de quartier, de conseils d'arrondissement et
use d'une recherche bibliographique exhaustive qui aborde des sujets généralistes
traitant de l'urbain ou de thèmes en découlant, à travers des domaines variés des
sciences humaines et sociales et des sujets touchant à nos sites ou traitant directement de
la problématique «villageoise ». Ce travail à la fois quantitatif et qualitatif sera
également étayé par des œuvres générées sur Internet et provenant soit de personnes
morales citées plus haut, soit d'auteurs« spontanés» (associatifs et habitants).
Ici, l'analyse de la société et des dynamiques dans lesquelles elle s'inscrit, nous
permettra d'identifier les problèmes et les tensions qui agitent les «communautés»
étudiées. Dans ce cadre, l'analyse «marxiste» (15) semble être indispensable pour
orienter notre étude, tout comme l'est dans la plupart des cas l'analyse historique. En
effet, les dynamiques sociales semblent assez bien se révéler par le biais des « conflits»
interclasses en cours ici. L'histoire en cela, nous le verrons, est un facteur d'explication
quant aux expériences actuelles de nos sites et mérite quelques préambules retraçant des
antécédents urbains et sociaux hérités du passé qui ont l'avantage de recadrer notre
problématique.
Ces approches classiques sont complétées par de nombreuses enquêtes de
terrain. Outre qu'elles nous aident à adoucir l'approche précédente qui peut être
critiquable quant à son principe, ses modalités et ses implications théoriques et souvent
sans concessions, ces enquêtes nous permettent de mettre à jour certaines des réalités
vivantes des lieux étudiés. Ce travail s'articule donc autour d'observations passives
constituées de marches exploratoires et d'arrêts prolongés nécessaires à l'imprégnation
et d'observations «en situation ». Ces dernières ont constitué à entreprendre des relevés
sur des zones définies de nos secteurs. Dans le détail, ce travail a abouti sur une
typologie du bâti, du volume urbain et des activités commerciales et non commerciales
sur les principaux axes des sites, mais aussi à une typologie des marchés forains, dans et
aux alentours des secteurs de l'étude. Il a abouti, enfin, à des prises de notes traitant des
fréquences d'usage et des ambiances que nous pouvons rencontrer dans quelques « hauts
lieux» de la vie locale: marchés, cafés, boutiques, rues et places, réunions des conseils
de quartier, offices religieux, etc. Commandée par l'ampleur du sujet et les impératifs de
l'édition, cette étude du« vivant» a fait l'objet d'un second volume intitulé Pratiques et
perception de l'espace dans les anciens villages de la Petite banlieue de Paris qui vient
renforcer son aîné tout en s'en distinguant dans le fond et la forme.
(15). S'il ne s'agit pas ici de « l'analyse marxiste)} proprement dite, qui repose sur l'approche historique des
mouvements ayant trait à la lutte des classes entre les possédants et le prolétariat, cette étude vise néanmoins
à déterminer la prégnance des images « bourgeoises)} ou « populaires)} des lieux et leurs actions sur les
attitudes et les déterminations humaines en cours à travers des conflits et des compétitions entre catégories
sociales. C'est pourquoi nous maintiendrons l'aspect « marxiste)} de notre approche, tout en lui mettant des
guillemets.
14Hormis le recours aux informations quantitatives et qualitatives recueillies en
fonction des besoins de cette seconde recherche, ces investigations de terrain sont
couronnées par l'utilisation d'interviews et de questionnaires dans lesquels s'est imposée
une certaine vigilance intellectuelle afin d'éviter que les moyens de l'enquête ne
s'identifient à ses fins. Ces deux appréhensions ont le bonheur de matérialiser les
souvenirs forgés sur la mémoire individuelle et collective et méritent en ce sens d'être
soulignées dans cette introduction, car ces souvenirs sont intimement liés au corpus du
présent ouvrage. Ici, les grands traits urbains et humains déterminent effectivement très
bien les situations actuelles. Ils les stimuleraient même.
Par ailleurs, la pertinence des résultats de ces deux enquêtes nous permet d'ores
et déjà d'éclaircir les zones d'ombre que les autres investigations n'ont pu couvrir et de
quantifier certains points d'interrogation, tout en pénétrant un tant soit peu les mentalités
en présence. Ainsi, les questionnaires et interviews effectués sur l'ensemble des sites
auprès de quelques habitants, travaillants et «passants», mais également sur d'autres
lieux environnants ou non, nous ont aidés à établir des liens de causes à effets à travers
des comparaisons exhaustives. Quant aux questionnaires «sur sites», ils nous ont
permis d'aborder un large champ d'interrogations touchant aux appréciations des
habitants à l'égard de leur cadre de vie, aux types de représentations qu'ils en ont, aux
degrés d'appropriation et d'identification «de» ou à « leur» espace, aux modes de
pratique spatiale et de participation à la vie de leur quartier et à leur désir de le voir ou
non évoluer [voir annexe 3.2 du volume 2].
Si la diffusion des questionnaires fut ardue, comme nous le verrons dans le
second ouvrage, la prise de contact pour réaliser les interviews fut quant à elle
relativement aisée. Les personnes contactées: curés, diacres, vicaires, conseillers de
quartier (élus locaux ou non) et/ou équipes d'animation de la démocratie locale,
associatifs spécialisés dans l'animation et/ou dans la défense du cadre de vie), artisans,
commerçants et/ou présidents d'association de commerçants, habitants et/ou personnes
qualifiées, étaient en effet toujours bien disposés pour exprimer leur point de vue et
évoquer leur lieu de vie [voir les différents types d'acteurs rencontrés dans les tableaux
exposés en annexe 3.1 du volume 2]. Si les modalités du déroulement des questionnaires
et des interviews sont expliquées dans l'introduction du second volume nous pouvons
d'ores et déjà avancer que les arguments exprimés par les interviewés et les analyses qui
en découlent nous permettent de déceler quelques-unes des tendances qui situent
diverses manières d'appréhender et de vivre ces espaces, à travers des e~eux singuliers
mais pas forcément antinomiques. Ils nous permettent également de comprendre certains
des tenants et des aboutissants se spécifiant en raison surtout de positions et de
trajectoires sociales différentes.
Qu'elles soient théoriques ou empiriques, ces approches constituant la trame
des deux ouvrages de cette recherche, ainsi que les nombreuses sources utilisées
fournissent, dans tous les cas, de la matière quant à notre réflexion. Elles nous
permettent ainsi d'aborder les espaces sous diverses facettes, en conceptualisant les
multiples dimensions que la métaphore «villageoise» inspire aujourd'hui et où les
expériences urbaines et humaines se construisent. Elles donnent aussi toute l'intelligence
nécessaire à l'analyse des processus complexes et des mécanismes qui s'interpénètrent
étroitement et dont l'étude doit s'appliquer à explorer tous les rouages ou presque, tant
en termes fonctionnels et/ou économiques (bâti, équipements, commerces...), qu'en
15termes sociaux et/ou culturels (réseaux de relations, de sociabilité, de solidarité...),
symboliques et/ou historiques (significations identitaires, images mentales...), politiques
et/ou idéologiques (querelles droite/gauche, conseils de quartier...).
L'ensemble du travail présenté dans les deux ouvrages est illustré par des
cartes, des tableaux, des graphiques et autres schémas, qui tentent de démontrer les
évolutions passées ou présentes à travers diverses échelles d'analyses traitant des sites,
mais aussi des quartiers administratifs, des arrondissements qui les abritent et du reste de
la ville dans un va-et-vient entre les uns et les autres. S'ajoutant aux annexes
méthodologiques [annexes 3 (vol. 1 et 2)], une annexe par partie ou volume [annexes 1
(vol. 1 et 2)] composée de cartes et de tableaux appuie certaines questions traitées,
introduit des thèmes plus larges que ni le volume, ni le temps ne nous autorisaient à
approfondir et aborde les profils d'autres quartiers entrant en contact avec les secteurs
étudiés, mais aussi quelques données statistiques par arrondissement qui nous permettent
d'extraire certaines comparaisons. À part ces données indicielles, une annexe par
volume [annexes 2] se consacre exclusivement à la Butte-aux-Cailles à travers des
relevés quantitatifs et qualitatifs cartographiés qui nous aident à intégrer des éléments
comparatifs avec Le Petit-Gentilly, sans pour autant augmenter le contenu déjà bien
assez conséquent de chaque ouvrage.
La réflexion, collant aux méthodes appliquées, se développe en deux temps
structurant, en cela les deux volumes ou parties organisant la recherche. Après avoir
localisé et délimité nos champs d'étude dans le territoire urbain qui est le leur à travers
différentes modélisations qui font d'eux des lieux «à part» [chapitre 1], le premier
volume s'attache à dresser un portait urbain et humain de nos «villages ». Il tente ainsi
de cerner les éléments paysagers les plus marquants qui les caractérisent et les
composentà travers la trame urbaineproprementdite (voies, îlots, structuresfoncières)
et le cadre bâti (typologie, volume urbain et logements) [chapitres 2 et 3]. Il traite aussi
des populations et des sociétés au sein desquelles se sont manifestées de profondes
mutations (densités, types de ménages, démographie, CSP, etc.) [chapitre 4]. Enfin, il
aborde la vie de quartier, ainsi que son organisation à travers les équipements, les
activités non commerciales, les commerces, les marchés... qui confèrent à ces espaces
des aptitudes à des centralités diverses [chapitre 5].
Cette première approche nous amène également à parler des types d'identité
que ces lieux produisent, en agissant sur les représentations des habitants. Ce qui
introduit les analyses du volume 2 qui cherchent à confronter toutes les symboliques
visibles ici avec les réalités présentes. Ainsi, au-delà du seul décodage des lieux
physiques, la réflexion s'attache plus expressément ici à identifier l'espace «vécu» en
lui-même et à analyser comment les formes, les fonctions et les symboles ou la charge
symbolique des sites peuvent construire des appartenances et/ou des identités bien
spécifiques et, si celles-ci existent effectivement, sur quoi elles reposent et comment
elles s'aff"lTIDent concrètement.
Cette thématique touche de ce fait à l'ambiance actuelle de ces lieux où
émergent certaines interprétations teintées de nostalgie du temps jadis dans lesquelles
s'entremêlent allègrement culture urbaine et caractère rural [chapitres l, 2 et 3]. Elle
traite aussi des pratiques résidentielles qui stimulent l'appréhension et l'appropriation
des lieux par les habitants et de certains aspects de la vie locale qui participent à la
création d'éléments et de comportements sociaux intéressant particulièrement notre
16cadre d'étude [chapitres 4 et 5]. Elle aborde enfin une notion incontournable de la vie
urbaine, à savoir les futures évolutions de ces espaces et leur implication au niveau
humain [chapitre 6]. Ici une très large place est faite aux aménagements actuels, à venir
ou déjà initiés dans le contexte du Plan local d'urbanisme (PLU) touchant au cadre bâti,
à la voirie, à la circulation et à la mixité sociale et qui mobilisent, a priori très bien, les
énergies des habitants et des associations de quartier et stimulent des actions et des
discours qui seront pris en compte.
Toutes ces spécificités, s'ancrant dans l'actualité des terrains, nous servent
comme axes de réflexion et comme outils de comparaisons en nous permettant par là
même de souligner certains paramètres auxquels nous sommes confrontés lorsqu'on
aborde une étude sur ce type d'espace. Ainsi, nous chercherons à cerner si les formes
sociales présentes en ces lieux concrétisent des espaces d'intégration ou bien des
espaces de ségrégation au sein du Paris actuel. Nous verrons, toujours en nous gardant
bien de ne pas généraliser, que c'est à travers les imageries et les mythes des uns et des
autres, ainsi que les implications en résultant que se dresse le portrait actuel du « village-
urbain» ou du « quartier-village» (peu importe son appellation) et le rôle qu'il joue ou
qu'il peut jouer dans notre société. Il s'agit là d'un autre point à déterminer, car cela
laisse supposer que ces lieux représenteraient, plus que d'autres, des entités spatiales et
sociales dans lesquelles les liens relationnels, propres à l'épanouissement des groupes,
se juxtaposent au mieux avec l'affect individuel et transcendent une réalité souvent
quelconque.
Dans tous les cas, nous le devinerons progressivement, de cette matérialité la
ville à travers ces « îlots de vie» devient bien autre chose qu'une simple étendue
matérielle. Ressentie pleinement, elle peut ainsi être porteuse d'une réelle identité
citoyenne, à l'exemple des formes de « démocratie locale» développées dans l'ensemble
des quartiers parisiens qui tentent de redessiner et de réinventer avec plus ou moins
d'audace, de vigueur et de bonheur, la ville et les multiples représentations que l'on s'en
fait. Cette synthèse entrouvrira la porte sur certaines perspectives de recherche dans les
mêmes termes, mais sur d'autres niveaux et d'autres espaces de type identique à ceux
étudiés. Elle nous permettra enfin de conclure qu'au-delà de la simple description
pittoresque traitant des morphologies urbaines et humaines pouvant faire apparaître,
dans une forme ou une autre, une sorte d'éclatement de la ville en tant qu'unité sociale
transparaissent bien d'autres effets nettement plus positifs.
17CHAPITRE I
LES « VILLAGES» DANS LA VILLE:
GENÈSE ET SPÉCIFICITÉS
Nous l'avons vu succinctement dans l'introduction, bien plus que celle du
quartier, la notion de «village », lorsqu'elle est effectivement possible, renvoie en
premier lieu à l'histoire et aux ambiances qui s'en inspirent. Cette primauté influence
aujourd'hui encore un grand nombre de quartiers parisiens et touche de manière plus ou
moins perceptible l'ensemble de nos cas d'étude. En effet, s'ils font partie intégrante du
Paris actuel, ils ont été également une étape de son développement et à cet égard sont
tout autre chose que de simples entités urbaines. Cela est vrai de Grenelle ou des
Batignolles engendrés par des lotissements privés dans la première moitié du XIXe
siècle, mais aussi et surtout des treize autres sites qui ont été de véritables villages ou de
véritables écarts de villages (1) avant d'être annexés en 1860. Tous partagent une
historicité qui fait d'eux des lieux « à part» en les différenciant du reste de la ville, ainsi
que des lieux uniques en modifiant le regard que nous pouvons porter sur les uns et sur
les autres.
Ainsi, tandis que Grenelle et Les Batignolles ne sont pas encore apparus les
villages d'alors cultivent leur indépendance à l'ombre de la grande ville, non loin, tout
en profitant ou en subissant les contrecoups de son développement par le biais des
« faubourgs» et autres zones de contact (2)entre la capitale en constante évolution et la
(1). Pour simplifier, le tenne « écart » définissant une petite agglomération distincte du centre de la commune
à laquelle elle appartient qui concerne, ici, notamment La Maison-Blanche, Le Petit-Gentilly et le Petit-
Montrouge (ce fut aussi le cas de Monceaujusqu'en 1830, époque où, avec Les Batignolles, il s'émancipe de
Clichy), sera mis de côté et amalgamé à celui de « village », lorsque nous aborderous leur actualité.
(2). lei, l'appellation de « faubourg» habituellement réservée aux grandes voies radiales (poissonnière, Saint-
Denis, Saint-Martin, du Temple, Saint-Antoine et Saint-Jacques) menant dans les actuels 18., 19",20.,12. et
14. arrondissements, est généralisée à l'habitat lié aux principales pénétrantes et qui, excroissance de la ville
d'alors, se développait depuis le XVII. siècle [voir la carte 7 du chapitre 2}. C'est le cas de La Pologne pour
Monceau, mais aussi de la Folie Regnault pour Charonne et du hameau des Deux Moulins pour Ivry... ou
encore, mais dans une tout autre mesure, de celui de Chaillot pour Passy.
19campagne « figée» alentour. La réalisation du mur des « Fermiers Généraux» en 1785-
1787, pourtant, sera l'élément moteur qui mettra un terme à la vie plutôt paisible de ces
villages en les faisant rejoindre les vastes mouvements sociaux et urbains du XIXe siècle
qui les remanieront en profondeur et qui ouvriront des pages d'histoire encore gravées
dans la mémoire de ces lieux.
Destiné à empêcher les fraudes sur l'octroi qui se multipliaient, ce mur qui
ceinturait Paris sur un très vaste périmètre (23 kilomètres environ) en englobant ses
faubourgs, provoqua leur débordement au-delà de son enceinte. Si Auteuil trop éloigné
et abrité par Passy fait figure d'exception, ces prolongements « hors les murs»
s'agglomèrent en se peuplant de Parisiens en quête d'un habitat peu onéreux et en se
couvrant progressivement de petites maisons qui côtoient alors les guinguettes, les
petites entreprises artisanales, mais aussi les manufactures et à partir de 1825-1830, avec
l'industrialisation qui attire une immigration d'origine provinciale, les lotissements
d'ouvriers. Tous ces embryons urbains formeront de véritables quartiers. Toutefois, le
développement de ceux-ci se fera de manière très inégale dans ce que l'on appelle
désormais la « Petite banlieue» (3). Ainsi, tandis que Passy et Auteuil attirent les
manufactures de produits de luxe et que le plateau de Belleville abrite surtout des petites
entreprises, les plaines du nord et du sud bénéficiant de bassins fluviaux et de la Seine
sont convoitées par les usines et l'industrie lourde.
Cette répartition géographique de l'industrie modélise pareillement ces
nouvelles agglomérations populeuses, mitoyennes des anciens villages, en en marquant
profondément les tissus urbains et humains qui préfigurent déjà les disparités
sociologiques de Paris que l'annexion et « l'haussmannisation» ne firent qu'affIrmer
quelques années plus tard. Ainsi, si les communes de « l'Est parisien» de Montmartre à
Gentilly semblent être prédisposées à la croissance de lotissements que nous nommerons
« spontanés» qui donnent naissance à des quartiers comme Orsel à Montmartre, la
Goutte-d'Or à La Chapelle, le Bas-Belleville (ou Courtille) (4),le Bas-Ménilmontant et
le Petit-Charonne, celles de l'Ouest, au contraire, font l'objet d'une réelle planification
en matière de lotissements privés. C'est le cas des quartiers d'Orléans, au Petit-
Montrouge ou encore de celui des Ternes, à Neuilly. De cette planification privée,
naîtront aussi Grenelle et Les Batignolles qui se peuplent très vite, à tel point qu'en
1830, peu de temps après leur réalisation, ils se détachent de leur commune respective.
Les Batignolles et Monceau deviennent, ainsi, une seule et même aux dépens
de Clichy, tandis que Grenelle s'épanouira désormais sans Vaugirard.
Puis, vers 1837, arrivent les premiers chemins de fer et avec eux une
inunigration continue de provinciaux qui se dirigent tout naturellement vers cette
« Petite banlieue» abordable et oflTant du travail, en y faisant exploser la démographie.
(3). Selon Bernard Rouleau, ce territoire morcelé depuis 1789 en communes fut également très vite perçu
comme faisant partie de l'espace parisien et cela bien avant que ne soit créé le mur de Thiers. Ainsi, lorsque
Paris n'avait que douze arrondissements parlait-on, en évoquant la « Petite banlieue », du « treizième ».
(4). La Goutte d'Or et le Bas-Belleville ont été rendus célèbres, par Emile Zola avec le romanl'un
l'Assommoir et l'autre par de nombreuses illustrations représentant la fameuse « descente de La Courtille »,
une ffite clôturant le Mardi Gras qui était si pittoresque qu'elle se transformait en un véritable spectacle de
rue.
20Dans le même temps, le mur de Thiers (1841-1845) est apparu en opérant un
changement radical dans la conception du développement de la ville, mais aussi dans les
représentations d'alors. Ainsi, contenant en quelque sorte l'évolution des communes
vers leurs marges, ces fortifications défensives auront un impact, du moins pouvons-
nous le présumer, sur les identités des populations de La Maison-Blanche, du Petit-
Gentilly et du Petit-Montrouge se trouvant désormais coupées de leur berceau originel.
Même si ce ne fut pas l'intention première, ce mur paraît aussi être ressenti par les
«banlieusards» d'alors comme une sorte d'annexion avant l'heure.
Pour en revenir à nos sites, il se trouve que l'immigration massive, à laquelle ne
pouvaient répondre «salubrement» la plupart des communes, trop pauvres et trop
démunies, submerge définitivement les communautés «de souche », mais aussi les
mentalités locales, déjà fortement entamées, dans un désordre humain et urbain sans
précédent. Ce «chaos» fut, à l'instar des épidémies de choléra de 1832 et 1839,
dénoncé par les hygiénistes et inquiéta les édiles politiques de l'époque. Tous voyaient
ici des foyers de misère et d'insalubrité qui, doublés d'une précarité en matière de
travail, pouvaient très vite se révéler dangereux pour le pouvoir en place (5),comme le
démontrera l'insurrection ouvrière de juin 1848, vite réprimée, qui partait des quartiers
parisiens et des communes les plus populaires de l'époque telles La Chapelle, La
Villette et Belleville, ainsi que l'écart de La Maison-Blanche à Gentilly.
S'agissant à proprement parler de l'urbanisation, la progression se fera
toutefois au coup par coup jusqu'en 1860, date de l'annexion de la quasi-totalité des
communes suburbaines à Paris. Cette nouvelle étape, dans laquelle l'urbanisme
autoritaire du second Empire dessinera très nettement les contours physiques et socio-
logiques du Paris actuel (6),les rattrapera défmitivement en formant les arrondissements
périphériques que l'on connaît, mais aussi une nouvelle banlieue et les bousculera de
façon irrémédiable, tant dans leurs sociétés que dans leurs activités. Ainsi, tandis qu'au
terme de «Petite banlieue» succédait celui d'arrondissement et tandis que le mur des
«Fermiers Généraux» était détruit, disparaissaient de même les sociétés originelles
composées aussi bien de ruraux que de notables locaux coexistant, depuis la fin du
XVIIIe siècle, avec une population de Parisiens attirés par les cadres champêtres des
villages.
Néanmoins, les quelques décennies qui séparent l'évolution de Paris et celle
des villages de cette «Petite banlieue» d'autrefois ont eu pour corollaire de ne pas tout
défigurer dans les paysages. En effet, si les populations où se mêlaient carriers, ouvriers,
employés... travaillant dans les entreprises implantées sur leur territoire respectif ou sur
(5). La pauvreté et le vice ont toujours été confondus dans l'inconscient de la bourgeoisie bien pensante. Sur
le sujet, l'ouvrage de Louis Chevallier, Classes laborieuses, classes dangereuses, un classique exposé dans la
bibliographie, est devenu une des références en la matière.
(6). Si la petite bourgeoisie s'implantait autrefois sur l'ensemble des communes suburbaines, l'insurrection
ouvrière de 1848 amorcera de nouveaux comportements au sein de cette population qui tendra alors à se
diriger vers des communes moins «stigmatisées)} socialement que celles de l'Est. La planification
«haussmannienne)} d'après l'annexion, à travers une spéculation foncière galopante et des immeubles de
prestige fleurissant dans les quartiers Ouest avec leurs vastes et confortables appartements desservis par des
« pièces à feu)} (cuisines), leur offiira ainsi de nouvelles opportunités.
21celui de Paris et bourgeois, commerçants, artisans, petits rentiers... liés ou non à Paris,
mais souhaitant dans tous les cas échapper à l'octroi, se sont logiquement fondus dans la
masse urbaine de Paris, les cadres «originaux)} d'avant l'annexion ont quant à eux
partiellement subsisté. Ici, quelques-uns des substrats morphologiques propres aux
villages ou plutôt à ce que les citadins modernes peuvent percevoir comme tels,
apparaissent en effet à travers le bâti, les voies, le parcellaire, etc., comme nous nous en
apercevrons dans la première partie.
Ainsi, hormis Montmartre qui, avec ses pentes, semble avoir résisté à
l'urbanisation «de masse)} et possède encore bien des attributs de «village », si le
décorum ancien s'est considérablement restreint à travers différentes strates urbaines, les
espaces étudiés ici n'en conservent pas moins, encore, un certain pittoresque et des
souvenirs nous renvoyant à leur passé. Si on observe bien, ces figures peuvent aussi se
retrouver dans des lieux totalement ou partiellement remaniés tels que Bercy, La
Maison-Blanche, Le Petit-Gentilly ou La Villette, où persistent des signes de mémoires
anciennes éparpillés au sein d'une multitude de formes urbaines contemporaines ou
modernes. Aussi ténues soient-elles, ces qualités intrinsèques, vestiges du temps jadis,
que nous pouvons deviner à travers la composition générale des sites, prennent dans tous
les cas une valeur de symbole en regard de la modernité ambiante de la ville actuelle
déifiée par des réalisations urbaines issues d'opérations immobilières privées et/ou
publiques de moyenne ou de vaste ampleur qui ont contribué ou contribuent encore à les
effacer peu à peu.
Ce gommage inhérent à l'urbanisation d'après l'annexion et aux coups de
pelleteuses de la fin du XXe siècle qui ont fait naître des espaces résidentiels de prestige
sur des portions non négligeables de l'Ouest parisien et des zones d'aménagement
concerté (ZAC) dans les quartiers plus défavorisés de l'Est, n'a pas eu, cependant, les
mêmes effets sur les tissus urbains locaux, ni bien sÛTle même impact auprès des publics
concernés. En fait, si des formes rurales ou des artefacts «villageois» s'inscrivent
effectivement dans les paysages des lieux étudiés au sein d'auondissements qui ont
depuis fort longtemps représenté de véritables laboratoires pour les politiques urbaines
et pour les aménagements qui les accompagnent toujours, il existe de grandes disparités
quant au niveau d'appréciation et de représentation de leur caractère soi-disant
villageois.
Ces différences, nous en reparlerons par la suite, sont principalement dues à des
facteurs résultant d'une évolution socio-historique qui se calque sur les modèles exposés
plus haut en divergeant et même en s'opposant d'un «village» à un autre, à l'instar des
quartiers d'implantation. Avec d'une part le «Paris chic)} d'Auteuil et de Passy qui
furent, bien avant la «Belle époque », assimilés à des quartiers huppés évoquant la
richesse, l'indolence et le snobisme de la «bonne société» et se revendiquent encore
comme tels. Et d'autre part, le «Paris populaire », ouvrier et vindicatif, le «Paname)}
insolent et belliqueux des voyous de La Chapelle à Charonne en passant par La Maison-
Blanche qui, à travers l'insuuection de 1848 et la révolution avortée de la Commune de
Paris en 1871, est repris et mythifié par certains acteurs locaux et notamment les
associatifs. Ces entités sociales antinomiques et « marxisantes », côtoyant ici le « Paris
des artistes)} de Montmartre et du Petit-Montrouge ou les quartiers plus discrets, mais
vivants de Bercy, du Petit-Gentilly, de Vaugirard, de Grenelle, de Monceau et des
Batignolles, constituent dans tous les cas un Paris en mouvement. Un Paris insolite que
22le «Paris d'Haussmann », pétrifié dans la pierre qui l'a bâti ou même les quartiers
centraux« muséifiés », ne possèdent apparemment pas.
Ce sont ces différences fondamentales qui posent les jalons de cette étude.
Celles-ci nous permettrons, en effet, de mieux cerner les variations dans les
représentations des sites étudiés, mais aussi d'appréhender la pertinence de cette
appellation «villageoise» dans des cadres urbains socialement différenciés, voire
opposés, où les morphologies sociales et urbaines se ftéquentent en créant des liens
inaliénables entre l'imaginaire et la réalité. Des liens qui vont bien au-delà de la simple
évocation au quartier ou même à celle du « quartier vécu ». L'intention au préalable
n'est point de retracer toutes les évolutions historiques ayant influencé le développement
des uns et des autres, mais de découvrir à travers les caractéristiques physiques et
sociales présentes, les « points d'arrivée» nécessaires à la compréhension des chapitres
qui vont suivre.
Ces «points d'arrivée» : matières vives de notre problématique, sont
indispensables pour identifier les images «villageoises» se reflétant dans le quotidien
de nos sites par le biais de plusieurs dimensions relevant d'éléments thématiques visibles
ou invisibles qui sont à même de définir, avec leur impact émotionnel, ces espaces de
vie comme des «villages ». Au-delà de cet objectif premier, l'étude de ces éléments
nous aide aussi à percevoir comment ceux-ci influencent les pratiques quotidiennes des
habitants et participent à l'épanouissement d'identités locales plus ou moins affirmées à
travers les paysages culturels et politiques que nous y rencontrons.
Marqueurs à la fois sociaux et spatiaux, ces « points d'arrivée» sont également
nécessaires pour saisir la ou les réalité(s) s'exprimant concrètement dans ces sociétés en
miniature, dans ces « univers à part» qui s'exacerbent en raison de la symbolique
originelle et originale de ces lieux. Ce qui nous permettra de discerner et de déchiffter
comment les limites conceptuelles des « villages» et les images qu'ils véhiculent
dépassent les réalités afférentes aux limites historiques des anciens villages et modifient
la conception idéale que l'on en a. Un idéal et une idéalisation qui peut, nous pourrons
le constater, se transformer en une idéologie patrimoniale. Il s'agit donc, dans un
premier temps, de brosser le portrait quantitatif de ces espaces et de reconnaître certains
des éléments clés dans les paysages rencontrés actuellement sur ces espaces qui font
d'eux des présupposés « villages» en les caractérisant par rapport à la ville, c'est vrai,
mais aussi par rapport aux uns et aux autres. Ainsi, pourrons-nous mieux définir dans les
parties qui suivront,les liens de causes à effets qui se rejoignent dans leur quotidien et
ceux qui les singularisent les uns des autres de manière implicite ou explicite à travers
leur tissu sociologique, économique et urbain.
Ces éléments urbains et humains à forte charge affective, préalablement
déterminés en tant que « signifiants» et « signifiés », nous permettrons de poser les
fondements factuels d'un imaginaire se transposant dans les dynamiques sociales
actuelles touchant à des valeurs plus que symboliques de la notion « de patrimoine »,
comme le cadre de vie, la vie de quartier, le cadre bâti... C'est cette dynamique, dont les
spécificités locales et globales se définiront d'elles-mêmes au fil des chapitres
s'appuyant sur de nombreuses observations de terrains, des interviews, des
questionnaires, des articles et divers autres documents, que nous tenterons d'analyser
dans cet ouvrage.
23LE CADRE DE NOS « VILLAGES»
Ce bref morceau d'histoire retraçant quelques étapes marquantes de l'évolution
des villages vers la ville, par le biais de ce que l'on nommait communément autrefois la
« Petite banlieue», ne doit cependant pas nous faire oublier que les «villages»
modernes participent pleinement au Paris actuel ainsi qu'à son devenir. Ils y sont
intégrés par l'intermédiaire de cadres administratifs et institutionnels qui représentent
différents niveaux analytiques de notre problématique. Ces structures: arrondissements,
quartiers, paroisses, etc. sont en effet autant d'éléments matériels et symboliques faisant
l'objet d'enjeux à différents niveaux et sur différents critères qui dépassent très
largement la simple échelle « villageoise ». Ainsi, même si ces cadres formels destinés,
pour la plupart, à répondre aux besoins des populations ne sont pas vraiment des
représentations perceptibles dans le quotidien des habitants et ne structurent pas toujours
leur sentiment d'appartenance à un lieu bien défini, comme peut l'être par exemple celui
de se ressentir d'Auteuil, de Montmartre, de Belleville... il parait à l'évidence
nécessaire d'en saisir quelques aspects et de souligner certains cas de figures qui
interviendront ici. Ce qui motivera la poursuite de notre réflexion.
Les territoires « villageois»
Nous l'avons vu plus haut, les communes de la « Petite banlieue» du XIXe
siècle forment depuis leur annexion en 1860 des unités urbaines plus ou moins vastes
composant les neuf arrondissements périphériques (du 12e au 20e) qui regroupent une
nette majorité de Parisiens (72 %) (7)sur une grande partie de son territoire (61 % (hors
bois de Boulogne et de Vincennes)). À partir de l'annexion, ces unités administratives se
sont substituées aux territoires primitifs de manière diversifiée. Soit par appropriation de
leur intégralité pour Bercy, Vaugirard, Grenelle, La Villette et Belleville. Soit par
division entre Paris et les communes situées en banlieue pour Auteuil et Passy avec
Boulogne pour Les Batignolles-Monceau avec Clichy; Montmartre avec Saint-Ouen;
La Chapelle avec Saint-Denis et Charonne avec Bagnolet. Soit, enfin, par amputation
d'une partie de leur territoire située entre le mur des « Fermiers Généraux» et les
fortifications de Thiers pour Ivry avec les écarts dits de la Pointe d'Ivry et des Deux
moulins; Gentilly avec ceux de La Maison-Blanche, de Bel-Air et du Petit-Gentilly;
Montrouge avec celui du Petit-Montrouge; Neuilly avec le hameau des Ternes et Saint-
}2e (à hauteur de la rue deMandé, dont le territoire intra-muros a été partagé entre le
Picpus) et le 20e arrondissement (à hauteur de la rue de Lagny). Cette substitution « par
amputation» touchera aussi, mais sur une faible échelle, les communes de Vanves et
d'Issy au sud et la commune de Clichy au nord.
(7). Ce résultat, comme ceux de la plupart des tableaux servant nos analyses, provient des données exprimées
par l'I.N.S.E.E. lors du dépouillement du recensement de la population de 1999. Le nouveau recensement dit
« recensement rénové de la population », mis en place en 2004, n'intervient pas ici. D'une part, parce que
l'ensemble des statistiques à partir de cette année n'était pas encore paru au public lors de la retranscription
manuscrite de l'ouvrage. D'autre part, parce que ce recensement qui étudie une infime partie de la population
(environ 8 %) ne modifie pas ou peu les résultats exposés ici.
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25Ces variations au niveau de l'annexion territoriale sont visibles dans la teneur
et la matérialisation des entités administratives qui nous concernent. Concrètement, les
arrondissements du 13eau 15e sont formés par une partie d'Ivry (l3e), de Gentilly (l3e et
14e), de Montrouge (l4e), par une inflIDepartie de Vanves et par Vaugirard (l4e et 15e),
par une partie d'Issy et par Grenelle (15). Les arrondissements du 16e au ISe se sont
substitués aux communes d'Auteuil et de Passy (16), à une partie de Neuilly (l6e et
17e), à une petite portion de Clichy (l7e), aux Batignolles-Monceau (l7e), à Montmartre
et à La Chapelle (ISe). Enfin, les 1ge, 20e et 12e arrondissements sont composés des
anciennes communes de La Villette (19), de Belleville (lge et 20e) de Charonne (20),
d'une partie de Saint-Mandé (12e et 20) et de Bercy (l2e).
Actuellement, les limites de ces arrondissements correspondent à celles de
Paris, c'est-à-dire le boulevard périphérique qui a intégré l'ancienne zone non
aedificandi de l'enceinte fortifiée de Thiers lors de sa démolition en 1919 s'étendant de
nos boulevards des Maréchaux actuels au boulevard périphérique. Quant aux
découpages à l'intérieur de Paris, ils s'ajustent du 17eau 20e arrondissement aux actuels
boulevards Extérieurs (du boulevard de Courcelles à celui de Charonne), là où
s'étendaient autrefois le mur des « Fermiers Généraux» et ses barrières s'alignant sur la
plaine du nord de La Chapelle à La Villette, dominant la plaine de Monceau et que
surplombaient la butte Montmartre et le plateau de Belleville. Si ces découpages se
superposent aux limites d'avant l'annexion, on distingue aussi une poussée à l'intérieur
de Paris des limites de ce qui fut les communes situées au sud: de Bercy à Passy. Cet
élargissement concerne la rue du Faubourg Saint-Antoine ainsi que le bassin de
l'Arsenal pour le 12e(8); les boulevards « intérieurs» du boulevard de l'Hôpital à celui
du Montparnasse pour les Be et 14e ; la rue de Sèvres et les avenues de Saxe et de
Suffren pour le 15e et, enfin, l'avenue Marceau pour le 16e. S'agissant des limites entre
ces ensembles, elles correspondent à la Seine qui sépare le 12e du Be et le 15e du 16e
arrondissement et aux lignes de chemin de fer de la gare Montparnasse qui divisent le
14edu 15e.Les découpages entre les arrondissements se distribuent aussi sur les avenues
de la Grande Armée (16e et 17), de Clichy et de Saint-Ouen (17e et ISe), ainsi que sur
les rues d'Aubervilliers (ISe et 1ge), de Belleville (lge et 20), de la Santé (Be et 14) et
sur le cours de Vincennes (l2e et 20e).
Si la rue d'Aubervilliers est aussi l'ancienne limite entre La Chapelle et La
Villette [voir annexe 1.2], les autres découpages circonscrits par les avenues et les rues
se sont adaptés aux degrés de substitution des anciens territoires de la « Petite
banlieue», avec parfois des bouleversements profonds. C'est le cas par exemple du
découpage entre les Be et 14e arrondissements qui divise Le Petit-Gentilly au niveau de
la rue de la Santé et opère sur les réalités quotidiennes, où l'on voit les pratiques des
habitants du Be et du 14e(quartier Parc-Montsouris) se diffuser pour les uns, sur le parc
Montsouris situé dans le 14e et pour les autres, sur les commerces du Be. Par ailleurs,
les représentations de ce quartier se sont aujourd'hui nettement dirigées vers l'évocation
plus mythique de la Butte-aux-Cailles située à proximité. Quant au découpage entre les
1geet 20e divisant le Belleville d'autrefois au niveau de sa rue principale, il présente un
(8). Pour Bercy, il s'agirait presque d'un retour aux limites de la seigneurie de Bercy qui s'étendait avant la
création du mur des « Fermiers Généraux» jusqu'à la Rapée, là où le ru de Montreuil se jetait dans la Seine.
26cas unique à Paris issue d'une volonté politique et doit, à ce titre, être souligné. En effet,
cette subdivision administrative, effective sous la préfecture d'Haussmann (1853-1870)
et le second Empire qui centralisait tous les pouvoirs, visait surtout à diviser si ce n'est à
annihiler une identité bellevilloise fortement teintée d'idéologie gauchisante qui avait la
Iacheuse habitude d'être au centre des émeutes et des insurrections populaires (9).
Aujourd'hui, comme l'a déjà souligné Hubert Deicher en 1997 dans son
mémoire, Belleville à Paris, un exemple de quartier convivial particulier, cette
séparation a un impact dans les représentations des Bellevillois modernes résidant dans
le 20e qui glissent inconsciemment vers Ménihnontant : un ex-écart de Belleville qui
s'est forgé ses propres mythes. Ainsi, si les commerces de la rue de Belleville réunissent
1gesans aucun a priori les habitants du et du 20e dans une même pratique, la division
administrative entre les deux mairies avec la symbolique institutionnelle qu'impose leur
présence en matière de cohésion sociale et d'identité politique semble être, quant à elle,
un obstacle psychologique pour les habitants. Cet obstacle est d'autant plus frappant ici,
qu'au découpage politique touchant directement à l'imagerie et aux symboles sociaux de
Belleville, s'est ajouté celui plus subtil et moins visible des limites de quartier. Celles-ci
divisent, en effet, l'ancienne commune entre quatre quartiers: Combat et Amérique au
niveau de la rue de la Villette (côté 1ge) ou Belleville et Saint-Fargeau au niveau de la
rue Pixérécourt (20e) qui entretiennent l'ignorance du berceau historique de Belleville.
Au-delà de ces fluctuations de formes et de genres, d'autres distinctions
s'annoncent entre ces arrondissements. Ainsi d'un extrême à l'autre, tandis que le 12e se
présente comme le plus faiblement peuplé (136 662 habitants) et le 14e comme le plus
petit (562,1 hectares), le 15eau contraire s'affiche comme le plus grand (850,2 ha) et le
plus peuplé (225 467 habitants (plus que la population bordelaise intra-muros». Et
1getandis que le 16eest le moins densément peuplé (206 hab./ha environ) et que le est le
plus vert (4,4 mètres carrés par habitant (hors bois de Vincennes et de Boulogne», le 18e
est, lui, le moins bien pourvu en espaces verts (moins de 1 m2/hab.) et le plus densément
peuplé (307 hab./ha environ). D'autres variations sont effectives aussi en matière
d'équipements publics dans lesquels le 14e arrondissement, qui s'affiche comme
l'arrondissement le mieux pourvu en hôpitaux de la capitale, possède une très nette
avance vis-à-vis des autres arrondissements, notanunent ceux du ne, du ISe et du 20e
[voir carte 2]. La liste des différences entre ces neuf arrondissements est longue [voir
tableaux en annexe 1.4], cependant celles visibles en matière de logements sociaux dans
1gelesquels nous voyons le Be, le et le 20e se distinguer par rapport aux 16e et 12e
arrondissements, nous touchent particulièrement par tout ce qu'elles supposent au
niveau sociologique et au niveau des images et des clichés individuels ou collectifs qui
agitent les sociétés étudiées et nous permettent d'orienter notre réflexion d'un point de
vue « marxiste ». Ces différences feront à ce titre l'objet d'une micro-analyse lorsque
nous aborderons la dialectique en usage chez les aménageurs et les politiques pour
justifier des projets urbains mis en œuvre dans notre« Paris périphérique ».
(9). La commune de Belleville qui était un des hauts lieux de l'insU1TeCtion de 1848, fut dès lors considérée
comme dangereuse par les politiques. Et si la division administrative entre le 19. et le 20. arrondissement
bouscula effectivement les identitès en place, elle n'empêchera pas les Bellevillois de ces deux
arrondissements, onze ans plus tard, à prendre une part très active dans la Commune et à payer le prix fort
lors de la répression des VersaiJlais à l'encontre des Fédérés.
27Pour ce qui nous concerne dans l'immédiat et hormis de nombreuses disparités
qui prendront consistance à mesure de la progression de cette étude, ces ensembles
composites, les plus vastes et les plus peuplés de Paris, qui abritent ou divisent nos
cœurs de «villages» se constituent d'unités urbaines formées par les quartiers
administratifs, les paroisses et depuis quelques années les « conseils de quartier ». Ces
unités «institutionnalisées» sont autant d'échelles d'interprétation analytique que ce
soit du point de vue quantitatif ou qualitatif qui affermissent ou contredisent nos espaces
se formant par la « spontanéité» des pratiques résidentielles, des représentations et des
dynamiques sociales. Elles méritent à cet égard que nous nous y attardions quelque peu.
Les quartiers administratifs
Enfants de l'annexion, ces subdivisions d'arrondissements se situent très loin
de la notion de « quartier humain », tant dans leurs contours que dans leurs teneurs, et
n'ont de ce fait aucune prise chez les habitants. Pourtant, ces entités de par leur
existence ne peuvent être ignorées dans le cadre d'une étude comme la nôtre, surtout
dans ce qu'elles proposent en termes de recueil d'informations statistiques se plaçant
entre les données par arrondissement et celles, plus fines, des îlots. Comme les
arrondissements, les quartiers administratifs qui nous intéressent ici ne font pas cas, sauf
à de rares exceptions que nous soulignerons, des anciennes limites communales. Par
ailleurs, si la majorité des appellations de ces quartiers restituent encore les toponymies
d'origine, celles de Saint-Lambert (Vaugirard), de la Muette (Passy) et de Clignancourt
(Montmartre), sans parler de Combat, d'Amérique ou de Saint-Fargeau à Belleville
tendent à nous les faire oublier. Cette tendance est toutefois très adoucie par les noms
des rues de Vaugirard et de Passy ou de celui de la Butte Montmartre qui sont
suffisamment évocateurs pour nous les rappeler très rapidement. Cela est d'autant plus
vrai d'ailleurs que les toponymes de ces quartiers rendent hommage à l'ancienne et à la
nouvelle église de Vaugirard, au château royal bordant le bois de Boulogne (ancienne
forêt de Rouvray) à Passy, ainsi qu'à un ancien village rattaché à Montmartre après la
Révolution de 1789 se situant vers l'actuelle rue Ordener au niveau de l'emplacement de
la mairie du 18earrondissement.
Quant aux quartiers Combat, Amérique et Saint-Fargeau, ils font eux aussi
référence à l'histoire. Pour l'un, aux combats d'animaux (avec mises à mort de taureaux)
qui se donnaient de 1778 à 1840 en face de la « barrière de Combat» (actuelle place du
Colonel Fabien) sur un terrain vague compris entre les rues de Meaux, des
Chaufourniers et l'avenue Mathurin-Moreau (à l'emplacement peut-être symbolique du
centre du Parti communiste fiançais). Pour le second, aux carrières souterraines situées
sur la butte de Beauregard (vers l'actuelle rue Manin), à l'est de la butte de Chaumont
(actuel parc des Buttes-Chaumont), d'où le plâtre extrait était exporté jusqu'en
Amérique. Et pour le dernier, à l'immense domaine du château de Ménilmontant
appartenant aux Le Pelletier de Saint-Fargeau depuis la fin du XVIIe siècle qui
s'étendrait aujourd'hui dans un périmètre délimité du nord au sud, par les rues de
Romainville (1ge) et du Surmelin (20e) et d'est en ouest, par le boulevard périphérique et
la rue Pelleport (soit près de 90 hectares).
S'agissant des quartiers en eux-mêmes, il paraît souhaitable de les retranscrire
dans leurs configurations matérielles afin d'optimiser les données qu'ils nous fourniront
et de les resituer dans un cadre plus « villageois» :
28-Bercy (190,4 hectares et 13 980 habitants) est le moins peuplé des quartiers qui
nous concernent. Il est circonscrit par la Seine, par le boulevard périphérique,
ainsi que par la rue de Charenton et celle de Rambouillet.
- Maison-Blanche (222,9 ha et 64 790 hah.) regroupe trois ex-écarts de Gentilly
(Le Petit-Gentilly, La Maison-Blanche et Bel-Air). Ce quartier se trouve délimité
par le boulevard périphérique, l'avenue de Choisy (ancienne limite entre Ivry et
Gentilly), la rue de la Santé et le boulevard Auguste Blanqui (anciennes barrières
«de la Santé », «de la Glacière », «de Croulebarbe », «de Fontainebleau» [voir
la carte en annexe 1.3]).
- Petit-Montrouge (134,6 ha et 37 250 hab.) est circonscrit par le boulevard
périphérique, les rues Gassendi et des Plantes, Daguerre et de la Tombe Issoire.
- Saint-Lambert/Vaugirard (283,2 ha et 82 070 hab.) est, à l'image du 15e
arrondissement, le plus peuplé des quartiers concernés. Il est délimité par le
boulevard périphérique et par les rues de la Croix-Nivert et Mademoiselle
(anciennes limites entre Grenelle et Vaugirard), Cambronne et Procession et par
les voies de chemin de fer de la gare Montparnasse.
- Grenelle (147,8 ha et 47380 hab.) est circonscrit par les rues des Entrepreneurs,
Croix-Nivert et Mademoiselle, ainsi que par le boulevard de Grenelle (anciennes
barrières « des Paillassons », « de l'École Militaire» et de « Grenelle»).
- Auteuil (303,5 ha (hors bois de Boulogne) et 68000 hab.) est le plus grand des
quartiers qui nous intéressent. Il est limité par le boulevard périphérique, la Seine
et la rue de l'Assomption.
- Muette/Passy (199,2 ha (hors bois de Boulogne) et 45210 hab.) est borné par le
boulevard périphérique, la rue de l'Assomption, la Seine et l'avenue Georges
Mandel, où est située la mairie du 16earrondissement.
- Plaine-MonceauIMonceau (141,5 ha et 38 860 hab.) partage le cœur de
Monceau au niveau de la rue de Lévis avec le quartier Batignolles. Il se trouve
circonscrit par le boulevard de Courcelles (anciennes barrières «de Courcelles »,
« de Chartres» et « de Monceau»), les rues des Renaudes et Rennequin et par le
boulevard périphérique.
- Batignolles (144,2 ha et 38 600 hab.) est délimité par le boulevard périphérique,
les rues de Lévis et Lemercier, le boulevard des Batignolles (ancien mur des
«Fermiers Généraux ») et l'avenue de Clichy (ancienne limite entre Les
Batignolles-Monceau et Montmartre).
- Clignancourt/Montmartre (165,5 ha et 64 880 hab.) est circonscrit par le
boulevard périphérique, le boulevard Barbès, les rues du Ruisseau, des Saules,
Ravignan, des Abbesses, Houdon et des Poissonniers (ancienne limite séparant
Montmartre et La Chapelle qui servait depuis le XIVe siècle à approvisionner
Paris en poissons péchés en mer du Nord), ainsi que par les boulevards de Clichy
et de Rochechouart (anciennes barrières «de Montmartre », «des Martyrs », «du
Télégraphe» et« Poissonnière »).
- La Chapelle (135,5 ha et 24 030 hab.) est borné par le boulevard de La
Chapelle (anciennes barrières «Poissonnière », «de Saint-Denis» et «des
Vertus »), les rues de la Chapelle et d'Aubervilliers (limite entre La Chapelle et
La Villette) et le boulevard périphérique.
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34- La Villette (128,6 ha et 53 700 hab.) est délimité par les rues de l'Ourcq,
d'Aubervilliers et de Meaux, l'avenue Jean Jaurès et le boulevard de la Villette
(anciennes barrières « des Vertus », « de la Villette» et « de Pantin »).
1ge (183,6 ha et 55 460 hab.) est circonscrit par le
- Amérique/Belleville
boulevard périphérique, les rues de Belleville, de la Villette, de Crimée et
l'avenue Jean Jaurès.
1ge(129,5 ha et 39020 hab.) est délimité par le boulevard de
- CombatlBelleville
la Villette (anciennes barrières « du Combat », « de la Chopinette» et « de
Belleville»), les rues de Meaux, de Crimée, de la Villette et de Belleville.
- Belleville (80,7 ha et 35 760 hab.) est le plus petit des quartiers nous
concernant. Il se situe entre les rues de Belleville, Pixérécourt, de Ménilmontant
et le boulevard de Belleville (anciennes barrières « de Belleville », « de
Ramponeau », « des Trois Couronnes» et « de Ménilmontant »).
- Charonne (209,1 ha et 62 900 hab.) est borné par le boulevard périphérique, la
rue de Bagnolet, le cours de Vincennes et le boulevard de Charonne (anciennes
barrières « des Rats », « de Fontarabie », « de Montreuil» et « du Trône »).
D'autres quartiers, divisant plus ou moins fortement les centres « villageois »,
nous intéresserons pour établir des comparaisons, mais aussi pour restituer dans leur
intégralité les sites nous concernant. Il s'agit des quartiers Picpus pour Bercy (12e),
Parc-Montsouris pour Le Petit-Gentilly (14e), Montparnasse et Plaisance pour Le Petit-
Montrouge (14), Necker pour Vaugirard (15), Javel pour Grenelle (15), Goutte-d'Or
pour La Chapelle (18) et Père-Lachaise pour Charonne (20). Quant au quartier Saint-
Fargeau, ne touchant pas au cœur du village de Belleville, il ne sera pas pris en compte.
Les conseils de quartier
S'inspirant des modèles instaurés en 1995, puis en 1996 et 1997 par les mairies
de gauche des 20e, 1geet 18e arrondissements et en application de la « loi Vaillant» (10)
en 2002, les instances dites de « démocratie locale» se sont généralisées à l'ensemble
des quartiers parisiens avec la création des conseils de quartier (121 au total). Ces
dispositifs s'inscrivent dans les principes de la politique de décentralisation promulgués
en 1975 par la loi « Paris, Marseille, Lyon» (pML) qui rendit, plus de cent ans après la
Commune, un maire à Paris et donna un rôle social tjt politique aux mairies
d'arrondissements en 1983. Ces structures se destinent avant tout à élaborer, avec les
habitants, des projets d'aménagement, à renforcer les liens sociaux dans les quartiers,
mais aussi à développer les partenariats avec les institutions intervenant directement au
sein des quartiers: écoles, bailleurs sociaux, administrations, etc.
Ces nouveaux territoires, cadrés par les mairies d'arrondissements, redessinent
la ville de demain et sont, nous pouvons aisément le deviner, autant d'enjeux urbains et
politiques pour toutes les parties en présence. À cet égard, ils ont et auront un impact sur
(10). Instituée par le député-maire du 18e D. Vaillant, alors ministre de l'Intérieur, cette loi vise à développer
la démocratie de proximité dans les communes de plus de 80 000 habitants à travers quatre grandes mesures
de fond mettant en œuvre l'association des citoyens aux décisions locales; le renforcement des droits des élus
locaux, notamment ceux de l'opposition; la facilitation de l'accès aux mandats locaux; le renforcement de la
ytransparence du processus d'élaboration des projets d'aménagements et d'équipements en inscrivant la
participation du public.
35la modélisation future des quartiers par l'intermédiaire des projets urbains débattus lors
des commissions thématiques comme la « vie de quartier» ou la « qualité de la vie » et
par les compétitions sous-jacentes que ces projets supposent en termes sociaux,
culturels, etc. Ces tensions sont et seront d'autant plus consistantes et saisissantes, qu'à
l'inverse des arrondissements ou des quartiers administratifs, trop vastes pour influer sur
le sentiment d'appartenance ou trop éloignés des contingences matérielles, ces instances
touchant à l'action participative des habitants, ainsi qu'à des temporalités formelles
telles que les réunions de conseil, les Îetes de quartier, les kermesses... sont des
ferments idéaux pour laisser émerger de nouvelles appartenances et de nouvelles
représentations citadines. C'est à ce titre que l'étude de ces cadres étroits et
institutionnalisés nous intéresse justement, car ils s'inspirent pleinement de la métaphore
« villageoise» en subjuguant le devenir de nos sites.
Pour en revenir à notre problématique, la composition, le fonctionnement et les
découpages territoriaux, procédant du libre-arbitre laissé aux conseils de chacun des
arrondissements, il est relativement mal aisé de dégager un modèle unique. Ainsi, pour
ce qui est des découpages configurés au sein des limites des arrondissements nous
occupant (nous reviendrons sur leur organisation interne dans le volume 2), les
périmètres des conseils se sont structurés sur des bassins démographiques de 15 000 à
30000 habitants. Cette élaboration territoriale s'est effectuée, soit en s'appuyant sur des
limites déjà imposées par les circonscriptions électorales, les bureaux de vote et les
découpages administratifs des quartiers pour les 12e et 16e arrondissements, soit sur
l'expérience des terrains en prenant en compte différents types de centralités (postes,
écoles, paroisses, commerces, etc.). Dans ce dernier cas, la concrétisation effective s'est
faite en coordination avec les mairies des Be, 1ge et 20e arrondissements (sans doute
aussi le 17) ou, pour les ISe et 18earrondissements, en s'inspirant d'un modèle proposé
par des associations telles que «Aménagement-Population du XVe» (A.P.-XV), une
association de défense du cadre de vie créée en 1965 ou Le 18" du mois, un journal
associatif de quartier très connu dans le 18e (11).Dans tous les cas, ces découpages ne
sont pas définitifs, ils ne demandent qu'à se reconfigurer au fil du temps et des
1geexpériences, à l'exemple de certains conseils des et 20e arrondissements qui se sont
remodelés pour s'ajuster au mieux aux réalités des terrains « vécus ».
Si les sites de Bercy, de La Maison-Blanche, du Petit-Montrouge, de Grenelle,
de Monceau, des Batignolles, de Montmartre et de Charonne se situent au cœur des
conseils, il n'en est pas de même des sept autres. En effet, Vaugirard se voit diviser en
son milieu par les conseils «Saint-Lambert» et «Alleray/Procession », tout comme
Auteuil et Passy par ceux intitulés «Nord » et « Sud » ou bien La Villette par ceux de
«Flandre/Aubervilliers» et du «Bassin de la Villette ». C'est encore le cas de La
Chapelle, déjà séparé entre deux quartiers au niveau de l'axe des rues Marx Dormoy et
de la Chapelle, qui se retrouve morcelé sur la rue Ordener par les conseils «Goutte
d'Or/Château-Rouge» au sud et «Amiraux/SimplonIPoissonnières» au nord et sur la
(11). La responsabilité des informations recueillies ici appartient aux personnalités qui les ont fournies. C'est-
à-dire M. Rondeau, le président d'A.P.-XV et à M. Garel, conseiller de Paris et élu «Vert}) du 18e
arrondissement pour le conseil de quartier« Montmartre}) [annexe 3.1. bis (vol. 2)).
36me Boucry par ceux de « La Chapelle/Marx Dormoy» au sud et « Charles Hermitte/
Évangile» au nord.
Cet état de fait se distingue également avec Le Petit-Gentilly, dont les
découpages relevant des limites d'arrondissements se composent de deux conseils:
« MontsourislDareau» (côté I4e) et « Butte-aux-Cailles/Mouchez» (côté Bj. Ce cas se
1gematérialise aussi et surtout à Belleville, divisé à la fois par la limite des et 20e
arrondissements, par les limites administratives de quatre quartiers et désormais par les
conseils « Buttes-Chaumont» et «Place des Fêtes» (côté 1ge) et par ceux de
« Belleville» et de « Télégraphe/Pelleport/Saint-Fargeau» (côté 20e). Si les conseils
Igesitués sur le Belleville du se juxtaposent à la limite effective des quartiers Combat et
Amérique sur la me de la Villette, ceux du 20e limités à la me des Pyrénées paraissent
ignorer, a contrario, le toponyme originel dont la primauté revient logiquement au cœur
du village d'autrefois représenté par l'église Saint-Jean-Baptiste. Ainsi concrètement, ce
qui était autrefois le Bas-Belleville (ancienne haute-Courtille) devient désormais
Belleville, tandis que le berceau historique du village déjà bousculé par l'évocation de la
place des Fêtes et de son marché remonte vers le quartier administratif de Saint-Fargeau.
Mis à part les cas spécifiques du Petit-Gentilly, d'Auteuil et de Passy, les autres
subdivisions semblent, sans pour autant que cela soit dit, relever de critères purement
subjectifs. Ainsi, le découpage dans le Belleville du 20e donne, par exemple, la sensation
de s'être appuyé sur la seule opposition, nous en reparlerons, entre deux ambiances qui
différeraient du Belleville encore et toujours « populaire» représenté par le Bas-
Belleville et du résidentiel et « petit-bourgeois» du « village ». Ce type de
découpage aléatoire se retrouverait aussi à La Villette avec une opposition Nord-Sud
touchant les catégories de logements, avec un Nord destiné aux logements sociaux et un
Sud réservé au domaine privatif. Il se signale aussi à Vaugirard entre l'homogénéité du
bâti hérité d'Haussmann au nord et l'hétérogénéité des habitations du sud. Ce cas, enfin,
est probant à La Chapelle, où l'opposition Nord/Sud visible de chaque côté de l'axe des
mes Marx Dormoy et de la Chapelle se construirait sur un Sud « dirigé vers Paris» et un
Nord « dirigé vers la banlieue» et le périphérique. Si nous ne pouvons pas encore parler
de ségrégation ici, ces subdivisions effectives sur ces quatre sites, mais aussi sur Le
Petit-Gentilly, Auteuil et Passy accentuent dans tous les cas la dispersion spatiale du
cœur de ces « villages ».
L'ensemble de ces configurations sera étudié et comparé dans la seconde partie
à travers les comptes rendus des réunions des différents conseils de quartier signalés ici.
Nous nous intéresserons cependant plus spécifiquement à ceux qui correspondent le
mieux, pour nous, à l'image « villageoise» que l'on recherche. Ceux-ci feront l'objet
d'observations « en situation» dans le cadre des réunions plénières qui nous permettrons
de nous faire une idée de l'ambiance qui y règne, des problématiques rencontrées et de
la participation effective des habitants. Cette approche empirique concernera les conseils
« Butte-aux-Cailles/Amiral Mouchez» (Be) et « MontsourislDareau» (l4e) au Petit-
Gentilly; celui d'« Auteuil-Nord» qui enveloppe la Villa Montmorency et la place Jean
Lorrain (le noyau central du village) et celui de « Passy-Sud» constitué d'une rue
piétonne (rue de l'Annonciation) et du marché couvert dont les habitants sont très fiers.
Ce champ d'investigation concernera aussi le conseil «Saint-Lambert» qui se regroupe
autour de son église et de la mairie du ISe arrondissement pour Vaugirard; celui de « La
Chapelle/Marx Dormoy» qui forme un véritable noyau « villageois» avec son église et
37son marché couvert; celui du « Bassin de la Villette» qui se compose d'un vieux bâti,
d'une église et d'un marché très vivant. Quant à Belleville, exception faite du conseil
« TélégraphelPelleport/Saint-Fargeau » qui relève d'une étude presque « obligée », nous
nous pencherons également sur celui de «Place des Fêtes» (Belleville 1ge), avec son
grand marché qui intéresse un bon nombre de Bellevillois du 20e.
S'agissant des conseils de quartier regroupant les «villages» de Bercy (idem),
de La Maison-Blanche (Peupliers/Brillat/SavarinlExelmans), du Petit-Montrouge
(Mouton-Duvernet), de Grenelle (Violet/Commerce), de Monceau (Legendre/Lévis), des
Batignolles (Batignolles/Cardinet), de Montmartre (idem) et de Charonne (Saint-Blaise),
ils relèveront des mêmes observations et des mêmes objectifs que leurs prédécesseurs.
De plus, une comparaison par l'intermédiaire d'une analyse des comptes rendus des
réunions plénières complétera certains manques. Dans ce cadre par exemple, Bercy
s'adjoindra le conseil «Picpus-Sud» ; La Maison-Blanche celui de «Olympiades/
Choisy», Le Petit-Montrouge ceux de «RaspaillMontparnasse)} et de «Pernety)} ;
Grenelle celui de «DupleixlMotte-Picquet» ; Monceau ceux de « Courcelles/Wagram»
et de «PerreireIMalesherbes» ; Les Batignolles celui de la «Fourche/Cardinet» ;
Montmartre celui des «Grandes-Carrières/Clichy» et Charonne celui de «Père-
LachaiseIRéunion)} [voir cartes 2].
Les paroisses
Même si depuis 1789 et surtout depuis la séparation entre l'État et l'Église à la
fm du XIXe siècle, les Français dans leur ensemble ne se sentent pas appartenir à une
paroisse plus qu'à une autre, les églises n'en jouent pas moins un rôle moteur très
important dans la vie des quartiers par l'intermédiaire de leurs œuvres laïques: aide
sociale, cours d'alphabétisation, etc., comme nous le verrons plus fmement dans la
seconde partie.
En ce qui nous concerne dans l'immédiat les paroisses se définissant comme un
groupement de maisons réunissant une communauté de fidèles constituent des ensembles
territoriaux réalisés, bien souvent, avant l'annexion et la mise en place des
arrondissements par le pouvoir d'alors. À cet égard, ils ne tiennent pas compte des
limites imposées par l'administration. Ainsi, si les arrondissements, les quartiers et,
désormais, les conseils de quartier morcellent parfois les anciens noyaux villageois, les
territoires paroissiaux semblent, en revanche, toujours très bien respecter la
-configuration centrale et historique de ceux-ci. En effet, à l'exception du cas du
« village)} de La Maison-Blanche, partagé par les paroisses de Sainte-Anne de la Butte-
aux-Cailles (anciennement de la Maison-Blanche) et de Saint-Hippolyte à hauteur des
rues Damesme, du Docteur Laurent et de l'avenue d'Italie, l'emplacement actuel des
quatorze autres églises (12),aux cœurs des paroisses, correspond actuellement à celui des
(12). Cet emplacement correspond à la situation d'origine des premières chapelles ou églises du Petit-
Montrouge, de Grenelle, d'Auteuil et de Passy ou encore des Batignolles, de Montmartre, de La Chapelle, de
Belleville et de Charonne. Quant à celles de Bercy, de Vaugirard et de La Villette, elles ont déménagé pour se
retrouver à leur place actuelle, tandis que l'église du Petit-Gentilly est récente et que celle de Monceau fut
réalisée après l'annexion.
38villages d'autrefois. Il n'est donc pas utile de traiter ici des découpages qui les
composent, d'autant plus que ces derniers dépassent bien souvent le cadre formel de nos
sites.
Dans ce contexte, d'ailleurs, la présentation du contenu démographique (13)qui
nous aidera dans nos observations in situ, nous donne une idée de leur dimension. Celle-
ci se rapproche parfois de l'image que l'on peut se faire de celle d'un «village dans la
ville)} comme c'est le cas de Saint-Albert le Grand (11 005 habitants) au Petit-Gentilly;
de Saint-Charles de Monceau (12 737 bab.) ; de Saint-Pierre de Montmartre (I2 932
hab.) située sur la Butte et dominant tout Paris ou bien de Notre-Dame de la Nativité de
Bercy (I2 792 hab.) dont les limites se juxtaposent avec celles du quartier. D'autres
encore se rapprochent de la dimension d'un quartier moyen et relativement bien peuplé
comme Notre-Dame de Grâce de Passy (34 815 hab.), Sainte-Anne de la Butte-aux-
Cailles (32 053 hab.), Saint-Jacques/Saint-Christophe de la Villette (29 613 hab.) ou
encore d'Auteuil (26571 bab.), Saint-Denys de la Chapelle (26018 hab.)
et Sainte-Marie des Batignolles (25 206 hab.). D'autres, enfin, se configurent à l'échelle
d'un quartier dense et bien peuplé tels que Saint-Pierre de Montrouge (51 758 hab.),
Saint-Lambert de Vaugirard (46 472 hab.), Saint-Jean-Baptiste de Belleville (44 491
1gehab.) qui chevauche les et 20e arrondissements, Saint-Hippolyte (43 846 hab.) située
dans le quartier chinois proche de La Maison-Blanche ou encore Saint-Germain de
Charonne (42881 hab.) et Saint-Jean-Baptiste de Grenelle (42 253 hab.).
Mots et images sur la « Petite banlieue» d'hier et d'aujourd'hui
Toutes ces entités territoriales, se différenciant dans leur forme et dans leur
teneur, composent un vaste ensemble géographique qui cristallise le regard que
l'aménageur et le politique portent depuis toujours sur la banlieue avec la mise en
évidence de la dualité centre/périphérie qui paraît prédominer depuis la création du mur
des «Fermiers Généraux ». Ainsi, l'image de «parasites de la ville)} attribuée dès le
XVIIe siècle aux faubourgs s'est étendue à la «Petite banlieue)} à mesure de
l'accroissement de Paris dans la première moitié du xrxe siècle. Cette perception
négative s'ajustait, il est vrai, à des réalités exubérantes et morbides de certaines
communes dans lesquelles insalubrité, misère, densité de peuplement, industries sales,
etc. s'entremêlaient étroitement et ne correspondaient pas à la vision de ville moderne
que les « saint-simoniens}) (14) et autres hygiénistes du second Empire appelaient de
leurs vœux. Ainsi, quand sur l'initiative d'Haussmann fut votée la loi d'annexion, le 16
juin 1859, ces territoires comptaient près de 400 000 habitants et donnaient l'impression
(13). Ces données démographiques sont exprimées par l'Ordo administratif des doyennés et des paroisses,
Paris, Créteil, Nanterre, Saint-Denis, 2004.
(14). En regard de l'idée créatrice de Claude Henry de Rouvroy, comte de Saint-Simon (1760-1825), cette
philosophie se fondant sur une religion de la science et sur la constitution d'une nouvelle classe d'industriels,
tendant à amalgamer un socialisme planificateur et technocratique a eue une influence sur beaucoup de
personnalités du second Empire. Ce fut le cas de Ferdinand de Lesseps à qui l'on doit la réalisation du canal
de Suez et des fières Pereire qui jouèrent un rôle important dans le développement du chemin de fer dans les
années 1850-1860, mais aussi et surtout de l'empereur Napoléon ill et du baron Haussmann eux-mêmes.
39d'un tel chaos que le préfet déclara: « Ce n'est pas le nom de Paris, mais celui de Babel
qu'il faudrait donner à pareil assemblage! ».
À ces réalités conjoncturelles, s'ajoutait ici, nous l'avons brièvement aperçue
plus haut, la notion «de danger social» que représentaient depuis juin IS4S les
communes ouvrières du nord et de l'est. Dans ce contexte sociopolitique difficile,
l'extension de Paris était regardée par les édiles comme un élargissement des bienfaits
du modernisme, mais aussi un élargissement du contrôle social (la sécurité fut un
argument clé pour faire accepter l'annexion aux plus réticents). À ce titre, l'annexion
paraissait inévitable et cela d'autant plus que l'~ustement fiscal de ces territoires (plus
de 5 100 hectares) à celui de Paris (3 150 hectares) représentait d'un point de vue
pragmatique, une manne financière non négligeable.
Si cette image mal connotée de« banlieue» désigne aujourd'hui l'ensemble des
communes « extra-muros », le terme « périphérie» attribué à nos arrondissements, parce
qu'il sous-entend l'existence d'un centre privilégié, n'en est pas moins dévalorisant.
Ainsi, elle se retrouve dans la thèse de la « ville concentrique », présentée avec la plus
grande précaution par le sociologue Chombart de Lauwe en 1950-1954 (15) qui
soulignait la très grande relativité de ce modèle. Celui-ci tendait, en effet, à définir dans
la capitale d'alors quatre zones ou plutôt quatre «marges frontières» se différenciant
morphologiquement et sociologiquement [voir annexe 1.5]. Ici, se distinguaient tout
d'abord une zone 1 regroupant les quatre premiers arrondissements, ainsi qu'une partie
des Se, ge et lOe et une zone 2 servant de transition, en distribuant d'un côté un «Paris
prolétaire» (Est) et de l'autre un «Paris bourgeois» (Ouest) en comprenant ce qui
restait des dix premiers arrondissements, ainsi que la partie «intérieure» des
arrondissements périphériques. Ensuite, venaient dans l'ordre une zone 3 qui concernait
la partie «externe» des arrondissements périphériques touchant la plupart de nos
« villages» et une zone 4 qui se trouvait délimitée par la première couronne de la proche
banlieue et les boulevards des Maréchaux.
Cette thèse, si elle a peu de pertinences dans le Paris actuel qui a vu évoluer ses
données socio-économiques, n'en était pas moins importante dans sa proposition, car
elle s'inscrivait également dans celle des aménageurs des années 1950 prônant un
urbanisme « d'ensemble ». Cette vision distinguait un «Paris protégé» ou « cristallisé»
comprenant les quatre quartiers centraux et les 5e et 6\ ainsi que les « beaux quartiers»
des 7e et Se, le nord du 16e et le sud du 17e et un « Paris à remodeler». Situé en
périphérie, ce dernier se concrétisait au-delà de l'avenue de Villiers dans le l7e et de la
We, lIe, l3e, 14e et 15erue de Constantinople dans le Se, s'ajustait aux limites des 9\
arrondissements et se superposait à hauteur de la rue de la Tour et du boulevard Flandrin
dans le 16e [voir annexe 1.6]. Cette visée aura un impact plus conséquent que la simple
et toute relative hypothèse proposée par M. Chombart de Lauwe, car elle préfigurera les
politiques urbaines et les aménagements portés à l'urbanisme des années 1970-19S0 qui,
sous couvert de modernité, de salubrité et d'intérêt général, fut souvent brutal en termes
de démolition du bâti et de mutation sociale et amena un mouvement de contestation de
l'opinion publique en créant un courant associatif dans tous les quartiers concernés.
(15). Voir RAULIN (A), Anthropologie urbaine, 2001, p. 59.
40Si ce type d'urbanisme a freiné ses ardeurs et est devenu moins dévoreur
d'espace à travers la rhétorique politique de «l'urbanisme à visage humain» prôné par
J. Tibéri, successeur de J. Chirac à la Mairie de Paris en 1995, cette vision
centre/périphérie paraît néanmoins perdurer à travers les grands projets urbains qui se
sont destinés ou se destinent à remodeler le «Paris périphérique », alors que dans le
même temps le «Paris historique» se voit pourvu d'une protection «de fait ». Ainsi, la
revue Paris-Projet publiée par l'Agence parisienne d'urbanisme (A.P.U.R.) (16)soumet-
elle encore et toujours l'idée de la nécessité de projeter des aménagements en soulignant
la fragilité de ces quartiers. Et tandis qu'à l'instar de Jacques Lucan, il est reproché à
Montmartre d'être devenu« le paradigme de la ville figée» [1996, p. 13], ce qu'il est de
toute évidence, il semble communément admis que les quartiers centraux ne changent
pas. Ici, nous devinons comme avec le «Paris cristallisé» une sorte de continuité
historique prédestinant nos arrondissements, notamment les plus populaires, à être
redessinés à volonté, tandis que le cœur de la ville, ainsi que les « beaux quartiers»
seraient protégés. En cela, ces arrondissements poursuivraient ce qu'était au fond la
« Petite banlieue» du XIXe siècle. À savoir, des exutoires de la ville servant selon les
besoins à asseoir les ambitions des politiques.
Il est certain, toutefois, que les quartiers centraux comme les quartiers
privilégiés jouissent, depuis Haussmann et l'intervention de la pierre ou de la brique,
d'une qualité en matière de bâti que ne peut concurrencer le moellon lié à la libre
construction des quartiers plus « populaires ». Dans tous les cas, en sous-entendant une
différenciation de classe tant dans la morphologie de l'habitat que dans celle des
sociétés y résidant, cette représentation duelle opposant un centre et une périphérie est
toujours valable avec le «Paris latéralisé» entre un Ouest «bourgeois» et un Est
« populaire », elle l'introduirait même. Cette ségrégation sociale entre l'Est et l'Ouest
est visible jusque dans la distribution du numéro « treize» à l'un de nos arrondissements
qui suscita des controverses qui firent débat au sein des politiques lors de l'annexion. En
effet, aucuns des maires de l'époque ne voulaient voir son arrondissement porter ce
chifITe, non pas pour la représentation funeste qu'on pouvait lui attribuer, mais parce
que ce numéro que l'on donnait parfois à la « Petite banlieue» en référence aux douze
arrondissements parisiens évoquait un certain nombre d'images négatives inhérentes à
l'existence des guinguettes et autres lieux de perdition avec tout ce qu'ils supposaient de
nuits d'ivresse, de bagarres, d'aventures illégitimes, de dangers, d'émeutes et
d'insurrections. Ce n'est donc pas vraiment un hasard si ce numéro fût imposé à notre
Be qui était peuplé autrefois par des chiffonniers et non pas, comme cela aurait pu être
possible, à l'actuel16e déjà très cossu et peuplé bourgeoisement.
Cette désignation Est/Ouest indiquant le facteur sociologique plus que tout
autre chose a également et depuis l'annexion servit les desseins des politiques urbaines,
mais aussi des politiques sociales à l'œuvre. Ainsi, à partir de l'annexion la présence des
(16). L'A.P.U.R., créée en 1967, a pour vocation d'effectuer toutes les études d'urbanisme et de concevoirles
plans d'aménagements pour les opérations conduites par la Ville de Paris. Ainsi, cette agence regroupant des
urbanistes, des architectes et des ingénieurs, a préparé le Schéma directeur d'aménagement urbain (SDAU
(1977», le Plan-Programme de l'Est parisien (1983), la charte d'aménagement (1988), le Plan d'occupation
des sols (POS) de Paris, etc. et depuis mai 2001, le Plan local d'urbanisme (pLU).
41anciennes communes ouvrières de l'est et du nord contrastant avec la ville bourgeoise
que Paris voulait se donner posait un problème de poids. Le désir non avoué ici était au
fond que cette population migre plus loin. Cela fut rendu possible lorsque les régimes
fiscaux des ex-communes s'ajustèrent Acelui de la capitale, permettant ainsi, en faisant
monter les loyers, de repousser progressivement les usines, mais aussi leurs employés.
Cette migration se poursuivra tout au long du XXe siècle avec la désindustrialisation et
la création des grands ensembles sociaux en banlieue pour donner Ala capitale le visage
qu'on lui connaît aujourd'hui.
Il est sûr, ici aussi, qu'au niveau de l'aménagement du territoire parisien, cette
latéralisation se justifie par la qualité même du domaine bâti avec un Est, nous l'avons
vu, réservé A la libre construction depuis le début du XlXe siècle et un Ouest A la
planification privée puis publique. Ces modèles différents préfigureront, sous couvert
d'un souci de bien faire, d'hygiène et de rééquilibrage de l'Est parisien, les grandes
opérations de remaniement et de rénovation des trente dernières décennies. Ainsi, les
quartiers les plus démunis, mais aussi les moins « politiquement corrects» tels que les
anciens bastions communards de La Villette, de Belleville, de Charonne et de La
Maison-Blanche furent soumis aux tours, aux barres puis aux zones d'aménagement
concerté (ZAC) qui transformeront profondément leurs tissus humains et urbains [voir
carte en annexe 1.7]. Ces grands aménagements, concrétisant « les ambitions de
transformation urbaine, relevant des théories du changement social du Maire de
l'époque (Jacques Chirac) et de son entourage» [LIDGI (S.), 2001, p. 74], paraissent
en cela consacrer la politique amorcée avec l'annexion pour se défaire des quartiers que
l'on disait alors insalubres et impropres à la vie.
Dans ce cadre l'A.P.U.R. a joué, une fois encore, un rôle prépondérant en
soulignant dans son Plan-Programme des années 1985-1990 le fait que l'Est de Paris:
«présente dans son ensemble un réel contraste par rapport au reste de la ville» [Paris-
Projet, n027-28, 1987, p. 11]. Ici, la définition de l'A.P.D.R. au sujet de l'Est parisien
qui est signalée par la présence imposante d'une carte est saisissante et pour le moins
surprenante parce qu'elle englobe dans un même ensemble les l2e, Be, 18e, 1ge et 20e
gearrondissements en passant par les et tOe (soit 49 % de la population parisienne
répartis sur 45 % de son territoire) qui n'ont pas grand-chose en commun en terme
historique, démographique et socio-économique (17).Quant au centre de Paris, il est
encore et toujours réservé aux quatre premiers arrondissements auxquels s'ajoutent les
5e et 6e, tandis que l'Ouest se matérialise dans un croissant constitué des 7e, 8e et 16e
arrondissements (les «beaux quartiers ») qui est entouré par les 14e, 15e et 17e
arrondissements. C'est-A-dire, là aussi, des arrondissements qui n'ont pas beaucoup de
points en commun [voir carte en annexe 1.8]. S'il n'est pas directement fait cas de la
qualité sociologique ici, Sylvie Lidgi dans son Paris-Gouvernance souligne que les sept
arrondissements composant l'ensemble de l'Est parisien: «se trouveraient dans la
situation d'une forme de banlieue soulignée par le terme « contraste », et qui pourrait
se traduire par quelque chose comme «populaire », «ouvrier », «pluri-ethnique »,
voire «repère de sédition. » [2001, p. 75]. En ces termes, nous ne sommes pas éloignés,
(17). En fait, cette couronne irait de Montmartre à l'avenue d'Italie en passant par la Bastille et la
République.
42ici non plus, de la perception qu'avaient les édiles politiques du XIXe siècle à l'égard de
certaines communes de la « Petite banlieue ».
La définition de l'A.P.D.R., en ce qui nous concerne, ne cadre pas vraiment
non plus avec les réalités sociales des arrondissements qui nous préoccupent. Ainsi, en
se fondant sur la catégorie des logements qui, plus que toutes autres statistiques, permet
de différencier une quelconque identité sociologique, nous constatons que les 13e, 1geet
20e arrondissements, se signalant par des taux très élevés de logements sociaux (44,1,
40,8 et 40,1 %), peuvent effectivement se présenter comme des arrondissements
« populaires ». Et tandis que le 16e, possédant un taux faible (6,8 %), se configure
comme un arrondissement cossu, les 12e et 18e arrondissements (14,3 et 15,8 %), à
l'image « populaire », possèdent des taux inférieurs ou égaux aux 14e, 15eet 17e(27, 20
et 15,6 %). Ces données, recoupant celles concernant les CSP, s'éloignent donc de
l'interprétation nécessairement duelle de l'A.P.U.R. pour lancer les opérations
d'urbanisme de la Ville de Paris. Nous le verrons dans les chapitres 3 et 4, cet
éloignement s'amplifierait même lorsque l'on se réfère aux taux des logements sociaux
et des catégories socioprofessionnelles restitués à l'échelle des terrains étudiés où les
cartes sociales s'expriment sur d'autres critères que la simple vision « marxiste» de
l'espace parisien.
Dans ce contexte, nous nous garderons bien de prendre part à la controverse
« Est/Ouest» qui est bien souvent sans fondement, si ce n'est pour soulever un pseudo-
problème inhérent à la réelle ségrégation de la société parisienne afin de lui soumettre
un projet tendant à le résoudre. L'Est et l'Ouest seront donc appréhendés dans leur
réalité géographique, au même titre que le Nord et le Sud ou la rive gauche et droite de
Paris. Toutefois, pour étayer nos comparaisons « marxisantes» nécessaires à l'analyse
des sociétés traitées et des dynamiques sociales dans lesquelles elles s'inscrivent, nous
intégrerons la notion « d'intermédiaire» à certains des sites. Celle-ci se mêlera aux
identités socio-historiques effectives ailleurs à travers les attitudes et les représentations
des résidants actuels. Ainsi, dans un souci de comparaison intervenant lors du traitement
des questionnaires de la seconde partie, plutôt que de dissociation sociale n'ayant pas
vraiment lieu d'être dans l'interprétation « villageoise» qui est la nôtre, se distingueront
des espaces « intermédiaires à bourgeois» allant du Petit-Montrouge à Montmartre et
des « à populaires» touchant sept de nos sites de La Chapelle au
Petit-Gentilly.
LES LIMITES « VILLAGEOISES» DANS LA COMPOSITION
URBAINE
La délimitation théorique des « villages» et ses limites conceptuelles
Le fond et la forme des territoires traités étant d'ores et déjà conceptualisés, il
semble désormais souhaitable de trancher dans les cadres urbains auxquels nous sommes
confTontés. En effet, même si les espaces que nous étudions se rattachent
immanquablement à l'ensemble de la ville d'aujourd'hui, la notion de « village» se base
43sur un lieu de vie théoriquement localisé autour de certains points forts du paysage:
mairie, église, rue-marché (plus de 7 boutiques sur 100 mètres), marché, etc. et vu
comme homogène tant du point de vue social qu'urbain. Dans ce cadre de vie plus ou
moins étroit, les pratiques spatiales et sociales se conjugueraient pour créer des
sociabilités très structurées. Cristallisée par des liens relationnels resserrés autour du
voisinage et/ou de réseaux d'entraide spécifiques, cette cohabitation harmonieuse
deviendrait, à l'instar de la dimension «villageoise », l'instrument d'une solidarité
dépassant les clivages inhérents aux tensions psychologiques, sociales... et par là même
l'outil d'un contrôle social normatif dans lequel les individualités s'inscriraient dans un
sentiment d'appartenance dépourvu ou presque d'hostilité (18).
Plus objectivement, ce sentiment d'appartenir à un même lieu supposé partagé
par d'autres n'est qu'un ftagment souvent imaginaire des expressions réelles qui
s'affirment ici entre l'environnement et les sociétés y vivant, y travaillant ou s'y
promenant. Si de véritables lignes de partage demeurent à travers une incontestable
identification des individus aux lieux qu'ils habitent (nous en verrons la portée dans la
seconde partie), les «villages» et ce qu'ils représentent aujourd'hui ne sont pas réservés
à un seul groupe social qui relèverait ou non d'affinités particulières. Que ce soit lors
des trajets domicile-travail, pour des raisons de loisirs, pour faire des emplettes à
« l'extérieur », pour rencontrer des amis..., les migrations pendulaires ou « spontanées»
bousculent quelque peu l'idée du «village» par l'amplitude, la multiplicité et la
complexité des faisceaux de relations et des modes identificatoires des citadins
modernes. Ici, les limites « villageoises» se franchissent allègrement et échappent aux
analyses tentant d'établir un lien de causes à effets entre des motivations purement
personnelles et l'expérience de nos sites pour s'étendre au-delà de leur contexte
postulant pour un déterminisme «écologiste» ou «mécaniste» (19) ou pour un
quelconque grégarisme social.
Ces lieux de vie ne sont pas clos, loin s'en faut. Ils possèdent bien d'autres
attributs qui leur donnent la tonalité «villageoise» que l'on recherche ici. Une tonalité
qui, pour compliquer ce qui l'est déjà, peut devenir et à bien des égards mouvante au gré
des enjeux sociologiques, économiques et politiques qu'elle revêt de nos jours et que
nous tenterons de déceler à travers les discours et les actions qui se transposent par le
biais de cette dimension plurielle chez;de nombreux acteurs du local. Il serait également
vain et par trop simpliste de limiter les «villages» et ce qu'ils inspirent aux seuls
paysages ou aux seules ambiances, et cela même si ce type de lieu peut s'y prêter
aisément de par leur caractéristique historique et/ou leur qualité intrinsèque.
(18). Il s'agirait ici d'une recomposition de différents modèles communautaires proposés par Ferdinand
Tônnies dans son ouvrage, Communauté et société [1887] faisant référence au «lieu» (le village) et à
« l'esprit» (les groupes d'interconnaissances). Cette entité «organique» (Gemeinschaft) où la vie des
membres s'organiserait en fonction d'un ensemble social et se fonderait sur le partage de valeurs communes
et la complémentarité, retranscrirait également les deux types de solidarité (<<mécanique» et « organique »)
introduit par Emile Durkheim dans, La division du travail social [1893].
(19). Ces deux visions sont souvent au centre des interrogations urbaines en suggérant pour l'une, que la
forme matérielle d'un quartier déterminerait les conduites de ses habitants et pour l'autre, le contraire. Si ces
deux principes ne sont pas faux en eux-mêmes, ils sont réducteurs en oubliant qu'un espace urbain est le
produit de l'adaptation de plusieurs générations d'hommes et surtout en faisant l'impasse sur la genèse des
motivations personnelles et collectives et la diversité des acteurs qui sont à la base de son aménagement.
44Cela est d'autant plus vrai que si les sites étudiés et les images qui en découlent
peuvent aller au-delà des différences ou des clivages sociaux, ils se vivent sur des modes
d'intensité extrêmement diversifiés. De ce point de vue, il faut par exemple prendre en
compte des critères tels que l'âge, le sexe ou la durée d'implantation des habitants, mais
aussi les catégories sociales auxquelles ils appartiennent, s'ils sont actifs ou retraités,
etc. Il faut également tenir compte de la capacité qu'ils ont à s'adapter au monde qui les
entoure, à s'extérioriser et à se réaliser dans cet espace. Concrètement, l'investissement
psychologique de l'habitant dépendra en fait d'un état d'équilibre se construisant
progressivement entre lui et son milieu, entre son «je» et le « nous» de la collectivité
dans laquelle il s'insère (20). C'est de cet équilibre que naîtra ou non une identification
« au », voire une certaine appropriation« du» lieu dans lequel il vit.
Cette continuité graduellement acquise entre l'identité d'un individu et son
intégration à une collectivité nous concerne au plus au point, car elle retranscrit un lien
imaginé ou réel (dans tous les cas fortement imagé) plus ou moins extensible qui attache
l'humain à nos «villages ». Ici, même s'il n'est pas forcément fait référence à un
archétype « villageois », à l'histoire ou tout simplement à l'aspect pittoresque des lieux,
la composante culturelle, par le biais des expériences interpersonnelles construites
autour d'habitudes, de souvenirs et de pratiques quotidiennes, contribue à donner du
relief et une identité aux lieux fréquentés, au bâti et par là au cadre de vie. D'entité
matérielle, cet environnement s'élève à ce titre au rang de symbole, tout comme la
centralité dont il peut se prévaloir et dont le fond d'identification ne trouve bien souvent
sa véritable signification que par rapport à l'existence d'une périphérie.
Ainsi, pour reprendre les termes de Kévin Lynch dans L'image de la cité: « Il
n'est pas nécessaire pour que des limites soient fortement ressenties, qu'elles soient
impénétrables. Beaucoup de limites sont des coutures qui réunissent plutôt que des
barrières qui séparent et il est intéressant de constater les différences d'effets que
produisent ces deux sortes de limites dans la réalité. » [1999, p. 75]. C'est de cette
dualité que naît l'intérêt de notre démarche parce qu'elle induit des données sensibles
telles que la façon dont les résidants et autres «passants» se représentent ces lieux,
comment ils se les approprient. C'est-à-dire autant de paramètres à l'origine, justement,
du sentiment d'appartenance qui entreront en ligne de compte dans notre réflexion.
Ainsi, la fragmentation spatiale qui suit est-elle nécessaire pour traduire des
réalités complexes s'affranchissant de limites construites sur des modèles et des critères
théoriques et les comprendre afin de pénétrer un tant soit peu la « mentalité» des sites
étudiés et par là celles des groupes observés, tout en isolant certains phénomènes qui
rendront lisibles les grandes lignes de notre étude. Si elle doit rendre compte des réalités
concrètes ou invisibles et des diverses interprétations spatiales et sociales en cours ici,
cette délimitation « objectale » (relatif à l'objet), doit cependant se garantir du caractère
très relatif d'une analyse dans laquelle le regard de l'observateur peut se perdre, inventer
des éléments ou en exagérer l'importance.
(20). Si le «je» constitue l'identité personnelle ou «objective» assignée au sujet et détenninée par ses
critères biologiques, ses liens familiaux..., elle ne prend sens et fonne qu'à travers une appropriation
subjective d'un cadre plus large qui se consolide par un sentiment identitaire de nature psychologique qui est
susceptible d'évoluer et de se modifier par une adaptation à différentes étapes de la vie.
45Pour ce faire, les éléments de différenciation entre les secteurs d'étude et la
ville qui les borne se fondent en premier lieu sur des travaux cartographiques issus
d'auteurs de référence qui retracent les limites historiques des villages. Lesquelles
limites, nous nous en apercevrons, rejoignent de manière plus ou moins précise celles,
effectives, de la diversité du bâti et de la trame générale héritée ou non d'évolution
urbaine propre à chacun de nos sites. Ces découpages ont également le bonheur de
recouvrir quelques-unes des réalités ambiantes qui se dérouleront au fil des chapitres et
qui s'appuient sur des données statistiques touchant aux morphologies sociales et
urbaines, aux effets de centralité (localisation des équipements, des commerces et des
activités), mais aussi sur des observations «en situation» et sur des enquêtes par
interviews et par questionnaires réalisées auprès des résidants, des travaillants et des
« passants ». Cet amalgame entre des historicités territoriales et des actualités de terrains
est à même de dresser des « ftontières » qui sont perceptibles soit visuellement, soit au
niveau plus subjectif du ressenti des variations dans les « atmosphères» en présence qui
confèrent à ces espaces et aux rues visitées un certain « esprit des lieux », si tant est que
celui-ci existe bien évidemment.
La structure urbaine comme moyen d'appréciation des limites
« villageoises»
La vie de quartier, sa représentation et la relation que l'habitant entretient avec
son environnement immédiat, dépendent étroitement d'éléments sociaux et urbains
divers et variés qui sont perçus comme autant de signes symbolisant «l'intérieur» et
« l'extérieur» des espaces « vécus» plus ou moins intensément. S'il paraît bien difficile
dès à présent de quantifier les particularités reliées aux formes sociales qui seront l'un
des thèmes «phares» de cet ouvrage, les éléments urbains, quant à eux, peuvent d'ores
et déjà s'affirmer tant dans leur nature propre, que dans leur forme. Et cela d'autant
mieux que, dans la majorité des cas, leur fonction et leur rôle assurent à l'évidence une
certaine homogénéité des cadres qui nous intéresse. Cette harmonie d'ensemble basée
sur de multiples ftéquences du paysage confère un certain équilibre qui caractérise un
espace urbain par rapport à un autre et dresse de même sa délimitation factuelle, tout en
participant avec sa symbolique à l'ambiance qui s'en dégage, si ce n'est à ses
« mythes ».
Ces éléments structuraux, dont la première fonction est d'organiser l'espace et
le type de paysage, conditionnent également des comportements bien spécifiques qui
relèvent d'une maîtrise spatiale et d'une appropriation induisant un décodage approprié.
Ainsi, l'aspect des maisons, le caractère des rues, des îlots, etc., impliquent des rapports
perceptifs, si ce n'est affectifs et sont autant de repères signifiant aux habitants qu'ils
sont chez-eux, notamment lorsque ces repères se doublent de liens humains s'associant à
une reconnaissance formelle. A contrario, les barrières urbaines (réelles) et/ou mentales
(symboliques) dressent des seuils et des portes qui sont autant de zones de ruptures dans
le paysage et de repères signifiant aux « villageois» qu'ils sont ailleurs en véhiculant
des images duelles entre un « dehors» et un «dedans». Si cette cOnITontationconstitue
l'un des fondements de notre problématique, nous nous concentrerons ici sur les formes
urbaines préfigurant le« passage» d'un paysage à un autre (les éléments internes seront
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