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Les émeutes de décembre 1959 en Martinique

De
257 pages
Louis-Georges Placide fait le point sur les émeutes de décembre 1959 en Martinique qui constituent un repère historique et dont le cinquantenaire est commémoré en devoir de mémoire. Pourquoi un incident de circulation entre un automobiliste français et un scootériste martiniquais provoque-t-il trois jours d'émeutes ? Les forces de l'ordre tirent à balles réelles : trois jeunes sont tués. Cette étude est une contribution au patrimoine de la communauté martiniquaise, antillo-guyanaise, et par la force des choses de la France et de tous les hommes.
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Les émeutes de décembre 1959 en Martinique

2009 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris

@ L'Harmattan,

http://www.librairieharmattan.com diffusion. harmattan @wanadoo.fr harmattan!@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-10624-6 EAN : 9782296106246

Louis-Georges

PLACIDE

Les émeutes de décembre en Martinique
Un repère historique

1959

L' Il:mattan

Nous voulons contribuer à la maîtrise historique de cette révolte populaire urbaine en mémoire de Marajo, Rosile et Betzi, jeunes victimes de Décembre 59, également en devoir de nous-mêmes.

INTRODUCTION
Capitale de la Martinique, Fort-de-France est le théâtre d'émeutes les 20,21 et 22 décembre 1959. À l'origine, un incident de circulation entre un Martiniquais et un Français, puis suite à cet accrochage, une intervention musclée des CRS: ils dispersent les gens sans ménagement, lancent des gaz lacrymogènes et tirent en l'air à balles réelles. La foule riposte. Pendant trois nuits, des groupes venus en grande partie des quartiers populaires de la ville s'opposent aux forces de l'ordre, cherchant également à mettre le feu à des commissariats et des perceptions. Trois jeunes Martiniquais tombent sous les balles des policiers et gendarmes: Christian Marajo, Edmond Éloi Véronique dit Rosile et Julien Betzi, respectivement âgés de 15,20 et 21 ans. Ce soulèvement populaire urbain est perçu comme la première évaluation de la départementalisation votée en mars 1946. Il se situe dans un contexte international d'émancipation des peuples colonisés et correspond, en Martinique, à une période d'interrogation et de prise de conscience. Aussi des étudiants, des intellectuels, font-ils de ces émeutes la date fondatrice, en tout cas un repère essentiel, de la « Nation martiniquaise ». « Décembre 59 » s'inscrit alors dans un culte, événement historique enrichi par un regard révolutionnaire qui interprète les faits pour les besoins de la cause, avec les erreurs inhérentes à ce type d'approche; Frantz Fanont parle d'une quinzaine de morts. Étudiant, nous découvrons cette prose nationaliste, notamment celle de l'AGEM2 qui développe une vision militante mais approximative de ces émeutes. Nous faisons alors de « Décembre 59 » le sujet de notre mémoire de maîtrise d'histoire, soutenu à l'université de Toulouse-Le-Mirail, en juin 1971 ; 421 pages. La question est traitée dans des conditions difficiles: une douzaine d'années après les événements, les acteurs et témoins refusent en effet de s'exprimer, conscients du système répressif mis en place par l'État français. La matière principale de notre travail d'étude et de recherches est donc la presse d'époque. Revenu au pays, nous intervenons de nombreuses fois sur « Décembre 59 », notamment dans le cadre de conférences militantes commémoratives ou des « Jeudis de l'Université ». Et les échanges qu'ont suscités ces conférences ajoutent à notre intérêt pour le sujet.
1 _ ln El Moudjahid, n° 58, du 5 janvier 1960. 2 _ Association Générale des Étudiants Martiniquais.

7

Décembre 1959, décembre 2009, 50 ans! Il est certainement temps d'écrire sur ces émeutes, en devoir de mémoire. Aux informations collectées dans la presse pour notre mémoire de maîtrise, s'ajoutent les témoignages de gens d'antan. Maintenant, les acteurs et les observateurs directs acceptent de communiquer sur le sujet. Nous les en remercions, et tout particulièrement Alain Cadoré qui nous a permis d'établir de nombreux contacts. En termes de méthodologie, nous avons organisé notre étude en trois grandes parties: une première consacrée aux cadres politique et socioéconomique, une deuxième qui présente les événements dans leur dimension factuelle, une troisième où sont étudiées les conséquences. La conclusion interroge le poids historique de cet événement: « Décembre 59 est-il un repère de nous-mêmes? », question-titre de la conférence que nous avons animée avec Édouard de Lépine, au Cénacle, dans le cadre du Festival Culturel de la Ville de Fort-de-France, le 10juillet 2007. Nos remerciements à cet historien qui depuis de longues années nous encourage à publier sur le sujet, également à Richard-Chateau-Dégat et JeanPierre Sainton, professeurs de l'Université Antilles-Guyane qui ont mis à notre disposition de récents documents d'archives. Il convient de souligner la contribution du Conseil Régional (Musée Régional d'Histoire et d'Ethnographie) et du Conseil Général (Archives Départementales de la Martinique) qui nous ont permis d'accéder à la documentation iconographique des émeutes. Un grand merci, enfin, aux entreprises Dazibao et Sports-Plus: elles ont gracieusement réalisé les plans de Fort-de-France et de la Savane.

8

LE CADRE HISTORIQUE L'ASSIMILATION: QUÊTE ET DÉSILLUSION
Avant de voir ce qui s'est passé à Fort-de-France les 20, 2] et 22 décembre 1959, rappelons ]e contexte international et les caractéristiques de ]a Martinique à cette époque.

I - LE CONTEXTE INTERNATIONAL 1.1 - Un monde bipolaire
En juin 1945, ]a chartre de San Francisco conduit à la création de l'Organisation des Nations Unies (ONU), celle-ci visant prioritairement à ]a sécurité collective. Pourtant, dès 1947, ]a gestion de ]' Allemagne vaincue divise les deux superpuissances d'après-guerre, les USA et l'URSS. Le monde entre dans une période de « guerre froide », et à partir de 1953, une phase dite de « coexistence pacifique ». Le monde bipolaire oppose ]e bloc capitaliste (USA, Europe de l'Ouest) au bloc socialiste (URSS, pays d'Europe de l'Est) ; le 1e octobre 1949, Mao Tsé-Toung proclame la République Populaire de Chine. Pour des raisons qui ne sont pas les mêmes, les Américains et les Soviétiques sont favorables à l'émancipation des peuples colonisés, les deux principales puissances colonisatrices étant la Grande-Bretagne et la France. En 1952, l'ONU condamne officiellement la colonisation, avec une résolution3 sur « le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes ». L'après Seconde Guerre Mondiale voit donc se développer un mouvement de décolonisation, les pays d'Asie et d'Afrique s'affranchissant de leur métropole de manière concertée ou par la voie des armes. En décembre 1959, la France est en pleine guerre d'Algérie, le Maroc et la Tunisie ayant accédé à l'indépendance en 1956.

1.2 - La Caraïbe elle aussi
Une évolution statutaire: dans les années cinquante, les colonies caribéennes s'inscrivent elles aussi dans une évolution statutaire, même s'il convient de relativiser celle-ci. Pour exemple: en 1948, la Guyane Hollandaise prend le nom de Surinam mais ce dernier ne devient indépendant qu'en
3 _ Article 1.2 de la charte des Nations-Unies: « Développer entre les nations des relations amicales fondées sur le respect du principe de l'égalité de droits des peuples et de leur droit à disposer d'eux-mêmes, et prendre toutes autres mesures propres à consolider la paix du monde ».

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1975. Le processus d'émancipation est cependant engagé: les Antilles Néerlandaises (Aruba, Curaçao, Bonaire) revendiquent et obtiennent une autonomie interne dont le contenu est défini en mars 1951 et décembre 1954. En décembre 1959, elles adoptent leur drapeau, passant ainsi progressivement du statut de colonies à celui d'états associés aux Pays-Bas. Notons que dès les années 1938-1940, on enregistre en Jamaïque une poussée autonomiste. Le mouvement de décolonisation a commencé dans la Caraïbe mais, à la fin des années 1950, il n'est question que d'autonomie. L'indépendance, souvent au sein du Commonwealth britannique, n'intervient qu'à partir du début des années 1960 (Jamaïque, Trinidad and Tobago: 1962; Guyana et Barbade: 1966). Pour certaines lIes, cette évolution statutaire arrive dans les années 1970 (Grenade: 1974; Dominique: 1978; Saint Vincent: 1979), voire les années 1980 (Antigua: 1981 ; Saint-Kitts-Et-Nevis : 1983). Cuba castriste: pays de la Caraïbe indépendant depuis 1901 mais dominé par les États-Unis, Cuba retient tout particulièrement l'attention. Après des années de guérilla, Fidel Castro arrive au pouvoir en 19594. En mai de cette même année, 120.000 hectares de terres appartenant à des sociétés et de grands propriétaires américains, sont redistribués à des paysans cubains. Décision qui conduit les USA à refuser d'acheter le sucre de Cuba, puis à rompre officiellement toute relation commerciale avec ce pays, respectivement en mai et octobre 1960. Les conditions au rapprochement entre la Havane et Moscou sont en place. En décembre 1959, Fidel Castro a-t-il constitué un modèle pour les émeutiers de Fort-de-France, comme l'affirment certains journaux? Nous tenterons de répondre à la question. Dans ce contexte international où nombre de peuples secouent le joug colonial, la Martinique, la Guadeloupe, la Guyane et la Réunions deviennent des Départements Français d'Outre-Mer (DOM), par la loi du 19 mars 1946.
Caractérisons la Martinique de cette époque.

ln Cahiers de la Quatrième Internationale novembre 1971 : « le I e janvier 1959, Batista tombe et un gouvernement présidé par Manuel Urrutia, dont le chancelier est Miro Cardenas est constitué. Le 16 février, ce dernier s'en va et Fidel Castro entre au gouvernement; le 18 juillet, après une crise, Urrutia quitte le gouvernement ainsi que ses ministres; Raoul Castro et Che Guevara les remplacent. Enfin, le 16 avril 1961, Fidel Castro proclame le caractère socialiste de la révolution ». 5 _ Martinique, Guadeloupe et Guyane appartiennent au bassin caribéen alors que la Réunion se situe dans l'Océan Indien. 10

4 _

-

II

- LA MARTINIQUE

DES ANNÉES QUARANTE ET CINQUANTE

Nous sommes en 1959, soit 12 ans après l'arrivée de Pierre Trouillé (23 août 1947), premier préfet qui est « accueilli très chaleureusement, notamment par l'Assemblée locale au nom de laquelle le Président Gratiant souhaita une fructueuse collaboration dans un esprit démocratique »6. Dès juillet 1948, soit moins d'un an après sa prise de fonction, ce représentant de la Quatrième République? est sévèrement critiqué. Le désenchantement est grand, tout particulièrement chez les communistes martiniquais, initiateurs et rapporteurs du projet d'Assimilation. Avant de poursuivre, interrogeons le concept d'assimilation. 2.1 - Depuis l'Antiquité: les premières formes de colonisation nous situent dans l'Antiquité, celles-ci étant organisées par les Grecs, les Phéniciens, les Romains. Avec l'édit de Caracalla (212), l'empereur Marc Antoine « Caracalla» étend le droit de cité romain à l'empire, assimilation qui permet de généraliser l'impôt à tous les citoyens8. 2.2 - L'exemple sénégalais: au XIXe siècle, la France met en place un dispositif assimilationniste au Sénégal: en 1872, les habitants de Saint-Louis et de Gorée deviennent citoyens français, également ceux de Rufisque et de Dakar, respectivement en 1880 et 1887. Ce statut permet aux populations de ces quatre communes de participer aux élections. Les autres colonisés du Sénégal sont de simples « sujets français »soumis au code de l'indigénaë. 2.3 - L'exemple algérien: la France manifeste très tôt son désir d'assimiler l'Algérie, comme en témoigne l'ordonnance de juillet 1834 alors que le territoire algérien n'est pas encore totalement conquis. Sa politique assimilationniste y est pourtant hésitante: l'attribution de la « citoyenneté française» aux populations peut, en effet, conduire à un vote majoritairement hostile à la colonisation.

6 _ ln Histoire de la Martinique,

tome 3 : Armand Nicolas

- collection

l'Harmattan; octobre

7 _ Quatrième République (13 octobre 1946 4 octobre 1958). 8 _ La « Constitution antonienne » ne prend en compte que les seuls citoyens libres, pas les esclaves. 9 _ Défini en 1881, modifié avec le temps, le code de l'indigénat établit une discrimination entre les « citoyens français» et les « sujets français ». Pour l'essentiel, ces derniers qui sont privés de leurs droits civiques, juridiques et politiques, se trouvent confrontés à des interdits en tous genres.

1998.

-

11

Qu'en est-il dans les « Quatre vieilles colonies », Martinique, Guadeloupe, Guyane et Réunion, devenues françaises avant Nice, la Savoie et la Franche-Comté? Les populations (en tout cas les élites) qui se considèrent déjà françaises, veulent l'être davantage. Cette demande d'assimilation formulée après la Seconde Guerre Mondiale, constitue donc une nouvelle étape dans l'intégration. C'est un vieux rêve qui se réalise! 2.4 - L'Assimilation, une vieille revendication de la Martinique
pour comprendre cette re-

11 faut remonter à la période esclavagiste vendication assimilationniste.

Avec l'esclavage: cette logique assimilationniste commence pendant la période esclavagiste (XVr - XIXe siècles), avec la lutte des « gens de couleur libres» pour l'égalité des droits civiqueslO. De plus en plus nombreux, ces « affranchis» qui parfois possèdent des esclaves, aspirent, en effet, aux mêmes droits que les colons békés (blancs créoles). Ce groupe social intermédiaire (entre les békés et les esclaves) se manifeste dès la période révolutionnaire de 178911, et plus directement en 1824, avec un ouvrage intitulé « De la situation des gens de couleur libres aux Antilles françaises ». Cette brochure qui remet en cause le rapport békés-affranchis, est interdite par les autorités coloniales. Plus de 200 mulâtres sont alors arrêtés, notamment Cyrille Bissette qui est condamné au bagne à perpétuité et marqué au fer rouge. 11est sanctionné au motif d'avoir cherché à « renverser l'ordre civil dans les colonies françaises» ; en cassation, une peine de dix ans de bannissement des colonies est prononcée contre lui. Cette « affaire Bissette» s'inscrit dans un combat pour l'égalité des droits, les « gens de couleur» voulant « la destruction des lois d'exception qui les régissent ». Notons que leur combat est également électoral. Il convient enfin de souligner que des historiens font remonter l'assimilation aux philosophes des Lumières et à la Révolution Française12 de 1789, avec la notion de « liberté
10_ ln Mémoires d'un Foyalais Des îles d'Amériques aux bords de la Seine - éditions Maisonneuve et Larose: Victor Sablé écrit que « toute l'ambiguïté du colonialisme commence avec la déclaration du Cardinal de Richelieu dans la charte qu'il concédait, en 1635, à la « Compagnie des Isles d'Amérique» : [...] les descendants des français habitant les dites isles et les sauvages qui seront convertis à la foi et en feront profession seront censés et réputés naturels français, capables de charges, honneurs, successions, donations, ainsi que les originaires et regnicoles sans être tenus de prendre lettres de déclaration ou de naturalité ». 11 _ ln Sur la question dite du statut de la Martinique? - éditions Désormeaux ; juin 2009, Édouard de Lépine écrit: « l'assimilation c'est la réponse, spontanée, de la couleur et de la classe à l'autonomisme agressif des colons, même si la couleur et la classe mettent du temps à se retrouver coude à coude dans la lutte contre leur ennemi commun ». 12_ Président de la Convention après la période thermidorienne, François comte de Boissy d'Anglas (1756-1826). Dans un rapport présenté devant la Convention thermidorienne, en 12

et d'égalité ». Le début du courant assimilationniste est attribué aux Thermidoriens 13. Avec l'abolition de l'esclavage (22 mai 1848), les anciens esclaves deviennent de « nouveaux libres », statut qui leur pennet, sur la base du suffrage universel (ouvert aux seuls hommes), de participer aux consultations électorales; supprimé aux colonies par l'Empire, le suffrage universel masculin est rétabli par la Troisième République, en 1871. Le schœlchérisme: la période post-esclavagiste voit le début du « schœlchérisme », culte de l'abolitionniste Victor Schœlcher renvoyant à une France « généreuse et fraternelle» qui a décrété que « nulle terre française ne peut plus porter d'esclaves ». Cette culture de « la mère patrie amie des Noirs» occulte en partie les révoltes des esclaves, et donc leur contribution à l'abolition de l'esclavage; ils en modifient l'échéancier, le décret du gouvernement provisoire prévoyant que « l'esclavage sera aboli deux mois après la promulgationl ». Aussi la dimension insurrectionnelle de l'abolition de l'esclavage du 22 Mai 1848 n'est-elle véritablement soulignée qu'au XXe siècle. Notons également que ce n'est qu'à partir des années 1980, voire les années 1990, qu'une poignée de communes de Martinique érige une statue à la gloire des esclaves et des nèg mawon. Le schœlchérisme favorise l'idée d'intégration dans une France généreuse. Le recours contre les békés et le gouverneur: depuis la période postesclavagiste, la bourgeoisie de couleur entretient donc le culte de « la France républicaine », celle-ci étant le recours pour faire évoluer les choses. Il est vrai, comme l'écrit Camille Darsièresl5, que la plantocratie békée n'accepte toujours pas que les noirs (mulâtres et anciens esclaves) sont des « hommes comme eux, et leurs égaux ». Vrai également que ]'abolition de ]'esclavage ne met pas fin à la ségrégation d'avant 1848 et à la domination des békés. Avec la monarchie de Napoléon 1Il (1852-1870), la situation se durcit même, et il faut attendre la chute de ce régime pour que la bourgeoisie de couleur investisse pleinement l'espace politique.

1794, il propose « que les colonies soient toujours françaises, qu'elles soient libres sans être indépendantes, que leurs députés, appelés dans cette enceinte, y soient confondus avec ceux du peuple entier ». 13_ Juillet 1794 - octobre 1795. 14_ In J848, Chronique de l'abolition de l'esclavage: Gilbert Pago collection Desnel ; avril 2006.

-

15 _

ln Des origines

de la Nation

martiniquaise:

Camille

Darsières

- collection

Désormeaux

;

1974.

13

Les choses ne sont pas simples: cette bourgeoisie se réclame d'une « France républicaine» dont des gouvernements légitiment la ségrégation raciale. Justifiant la colonisation, Jules Ferry (président du Conseil) déclare en effet à la Chambre des députés, le 28 juillet 1885, que « les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures. [...] Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures ». Et dans cette même logiquel6, la « France amie des Noirs» présente des « zoos humains» à l'occasion de grandes expositions, avec des spécimens de colonisés. En Martinique, le combat de la bourgeoisie de couleur prend deux autres formes: - la création d'écoles, l'instruction devant contribuer à l'égalité et à une pleine citoyenneté, - l'assimilation militaire: les différents gouverneurs refusent, en effet, de promulguer les décrets d'application des lois de 1889 et 1905, celles-ci permettant aux gens de couleurs d'être « citoyens-soldats ». Les colonisés ont donc dû se... mobiliser en 1913 pour que ces décrets soient promulgués; ils participent ainsi à la Der des Ders17 et, comme les autres Français, paient « l'impôt du sang ». Cette logique égalitaire se traduit donc par une volonté d'intégration à la France. Ce désir d'être assimilé est exprimé pour la première fois par le Conseil Général, en 1874, et maintes fois reformulé par celui-ci ou des élus martiniquais, notamment en 1878, 1882, 1890, 1915, 1919, 1925. Il en est question en 1935, dans le cadre du Tricentenaire du rattachement de la Martinique à la France. Le sujet est également relancé par le Conseil Général avant (1938) et après la Seconde Guerre Mondiale (] 946).

2.5 - Le remède miracle
Le vote de la loi du 19 mars] 946 voit donc l'accomplissement d'un vieux rêve, l'aboutissement d'une quête engagée par les mulâtres puis les esclaves affranchis, poursuivie par les radicaux au début du XXe siècle, les socialistes dans l'entre-deux-guerres, et finalisée par les communistes après la Seconde Guerre Mondiale, en ]946. Cet alignement juridique doit mettre fin aux discriminations raciales, également au système des ordonnances dérogatoires, des décrets-lois dont la promulgation et la publication au journal Officiel de la Martinique, dépen16_Dans Discours sur le colonialisme, le poète martiniquais Aimé Césaire souligne que ce que les Occidentaux reprochent à Hitler « c'est le crime contre l'homme blanc, c'est l'humiliation de l'homme blanc, et d'avoir appliqué à l'Europe des procédés colonialistes dont ne relevaientjusqu'ici que les Arabes d'Algérie, les coolies de l'Inde et les nègres d'Afrique ». 17_ Les colonisés paient également« l'impôt du sang» lors de la Seconde Guerre Mondiale. 14

dent du seul bon vouloir du gouverneur: « les colonies - écrit Alain-Philippe Bléraldl8, sont gouvernées par décrets et non par la loi ». Cette assimilation est aussi perçue comme une réponse aux difficultés socio-économiques et à la domination des békés. Maîtres de l'économie d'habitation, ces blancs créoles bénéficient de la protection du gouverneur, celle-ci se manifestant tout particulièrement en période de récolte de la canne (janvier-juillet): les grèves des ouvriers agricoles sont réprimées dans le sang, comme en février 1900 au FrançoisJ9 (10 grévistes tués et autant de blessés) ou en février 1923 à Bassignac, sur le territoire de Trinité (2 morts et 3 blessés). La répression prend également la forme de lourdes sanctions pénales contre les meneurs grévistes et les syndicalistes. Soulignons que ces agressions sur le prolétariat agricole ne remettent pas fondamentalement en cause la « France républicaine ». Leur lecture est en effet brouillée, cette violence contre les travailleurs étant imputée au gouverneur, à la gendarmerie, aux grands planteurs et usiniers békés. « Il faut bien comprendre qu'à la Martinique - explique le Parti Communiste Martiniquais20, l'oppression coloniale était ressentie plus comme une oppression capitaliste des békés que comme une oppression métropolitaine de la France ». La « France républicaine» n'est donc pas responsable de la mort des grévistes! Secrétaire de la Fédération Communiste de la Martinique, Thélius Léro explique dans Justice (23 mars 1946) ce que les communistes attendent de l'assimilation: « c'est l'extension à la Martinique de toutes les lois sociales. C'est la fiscalité métropolitaine qui imposera aux classes privilégiées une contribution plus grande. C'est la fin de l'arbitraire gouvernemental, l'application et le respect des lois républicaines. C'est le développement économique de notre pays d'après un plan étudié et contrôlé par le ministre de la production. C'est l'amélioration de notre production agricole et l'industrialisation de l'agriculture. C'est la protection sanitaire de notre population coriformément aux directives du Ministre du Travail et de la Santé Publique. C'est enfin le climat politique et social dans lequel évoluent les classes sociales en France et qui favorisera l'émancipation des travailleurs martiniquais ». L'assimilation est donc voulue pour l'égalité des droits civiques, contre l'arbitraire du gouverneur, contre le racisme et la domination éconoln Histoire économique de la Guadeloupe et de la Martinique du XVlll' siècle à nos jours: Alain-Philippe Blérald - collection Karthala ; janvier 1986. 19 _ Cette action est considérée comme la « première grande grève des travailleurs de la canne» : Armand Nicolas in Histoire de la Martinique Tome 2 collection l'Harmattan.
20 _
18 _

-

In revue

Action

n019 ; 1971.

15

mique de la grande bourgeoisie békée, contre les difficultés en tous genres, etc. C'est un peu le remède miracle! Il convient cependant de préciser que certaines structures socio-économiques, également politiques, se sont interrogées sur les effets secondaires que pourrait avoir celui-ci.

2.6 - Des réserves à l'assimilation intégrale
Au fil de l'histoire, l'on se pose, en effet, des questions sur les avantages que perdrait la Martinique avec une assimilation intégrale. La mission Leconte: après la Première Guerre Mondiale, le gouvernement envoie aux Antilles et en Guyane une mission Leconte21, en 1925, celle-ci étant chargée d'étudier les possibilités d'évolution statutaire. À l'occasion de cette enquête, les uns et les autres confirment leur volonté d'intégration, y compris les loges maçonniques « Droit et Justice» et « Disciples de Pythagore ». Même la grande bourgeoisie békée (généralement circonspecte face à une départementalisation qui pourrait menacer ses intérêts économiques et financiers) fait acte de foi en la « mère patrie ». Pourtant, la Chambre de Commerce que dominent ces grands propriétaires terriens, s'inquiète des conséquences fiscales et financières d'une assimilation intégrale. De son côté, le Conseil Général22 écarte celle-ci (vote du 26 décembre 1925) et retient à l'unanimité l'assimilation «avec autonomie fiscale, financière, et sans réduction des prérogatives de cette assemblée ». En janvier 1926, la mission Leconte conclut finalement à la nécessité du statu quo ou de simples réorganisations administratives. Le Tricentenaire: une autre période est, elle aussi, significative des interrogations suscitées par l'assimilation, celle du tricentenaire du rattachement de la Martinique à la France, fêté en décembre 1935. Dans le cadre des festivités, bien des propositions sont faites, notamment comme le demande René Cottrelf3 (membre d'un comité créé à cette occasion) de rechercher les cendres de Belain d'Esnambuc24, à Saint-Kitts, et les ramener en Martinique. Malgré ce récital de louanges à la« métropole» et ce concert d'appels à la départementalisation, la Chambre de Commerce s'interroge, soulignant, une nouvelle fois, les conséquences fiscales et financières d'une assimilation intégrale. C'est pourtant celle-ci qui est votée en mars 1946. Pourquoi?
21_ Inspecteur général des colonies. 22_ ln Historial Antillais Tome V ; Cécile Celma, La vie politique en Martinique des années 1910 à 1939. Le Conseil Général des colonies a eu à se prononcer sur cinq propositions: l'assimilation intégrale, l'assimilation mitigée, le statu quo, le commissariat général, le gouvernement général.
23 _

24 _ Pierre Belain d'Esnambuc : gentilhomme normand, aventurier qui, en septembre 1635, prend « possession de la Martinique au nom du Roy». 16

Historial

antillais

tome

1

- déjà

cité.

2.7 Privations d'antan Wobè et pénurie d'après-guerre Deux éléments rendent possible ce vote en faveur d'une assimilation intégrale immédiate: d'une part, les vexations et les privations de l'époque de l'amiral Robert (du 14 septembre 1939 au 15 juillet 1943), d'autre part, l'économie de pénurie de l'après-guerre. L'époque de l'amiral Robert: représentant du régime de Vichy, Haut Commissaire de la République et Commandant du 4e théâtre d'opérations de l'Atlantique Ouest, l'amiral Georges Robert instaure en Martinique une « Révolution Nationale ». Antidémocratique, le nouveau régime fait reculer la cause assimilationniste de la bourgeoisie de couleur. Les structures républicaines disparaissent: le Conseil Général puis les conseils municipaux sont dissous; les élus destitués sont remplacés par de nouveaux responsables nommés par le pouvoir, procédure discrétionnaire qui permet de placer des békés (blancs créoles) à la tête de près de la moitié des municipalités, notamment celle de Fort-de-France. Ce régime policier s'appuyant sur les autorités religieuses et les grands propriétaires terriens, la bourgeoisie de couleur se retrouve face à une discrimination comparable à celle de la période esclavagiste. Ce recul en matière de droits civiques et d'avancées sociales, ajoute à la volonté de la bourgeoisie de couleur, et d'une certaine mesure de la population martiniquaise, d'accéder à une complète citoyenneté française. Les difficultés économiques que connaît la Martinique pendant la Seconde Guerre Mondiale, contribuent également à l'idée d'une intégration dans les meilleurs délais. Les importations devenant aléatoires en cette période d'hostilités, les produits manufacturés (chaussures, tissus, casseroles, savons, engrais, etc.) viennent à manquel5. Les liaisons commerciales avec les USA (mazout et denrées alimentaires) n'empêchent pas la pénurie, et en réponse à celle-ci, la mise en place de tickets de rationnement et d'un système de troc: déjà pénible, la situation alimentaire de la Martinique se détériore à partir de mai 1942, du fait de la menace d'invasion de la Martinique par les USA26; l'arrêt du ravitaillement est total suite au durcissement du blocus américain en mars 1943. Avec ses discriminations et ses restrictions alimentaires, cette période de l'amiral Robert a pour conséquence indirecte, le renforcement du senti25_ ln Historiai antillais, article Situation économique des Antilles à la veille de la départementa/isation : le cas de la Martinique: Bernard Peti\jean Roget. 26 _ Les USA marquent un intérêt tout particulier pour la Martinique. CelIe-ci détient, en effet, d'une part, un stock d'or de la Banque de France (arrivé à Fort-de-France le 24 juin 1940 et entreposé au Fort Desaix). D'autre part, des navires de guerre que les Américains et les Anglais ne veulent pas voir tomber aux mains des AlIemands. Histoire de la Martinique tome 3 :
Armand Nicolas

-

- éditions

l'Harmattan;

1998.

17

ment patriotique. Bravant la police, la marine et les flots, des hommes e't femmes quittent la Martinique en gommier27 et partent « en dissidence ». Ih; vont rejoindre28 la « France Combattante ». Après la guerre, la pleine ci.toyenneté française devient alors un dû. Pénurie et flambée des prix: la fin de la guerre voit le rétablissement deB élus dans leurs fonctions de 1940, et donc le retour à la légalité républicaim: (Conseil Général, municipalités, etc.). La situation s'améliore sur le plan alimentaire, les importations en provenance des USA ayant repris; le 27 mai 1944, le gouverneur Georges.. Louis Ponton déclare au Conseil Général que « la population mange à S(.l fin », mais un service de ravitaillement gère la répartition des produits im-portés jusqu'en 1946. Au niveau socio-économique, les choses sont plw; difficiles: l'augmentation des salaires dans les différents secteurs d'activité, la création d'un salaire minimum, la signature de conventions (employés do la boulangerie, l'agriculture, l'industrie, l'habillement, l'alimentation) e.t autres mesures, ne suffisent pas à rattraper la hausse des prix spectaculaire. Notons que la dévaluation du franc29en décembre 1945 contribue à la flam.. bée des prix en Martinique, les produits importés des USA étant payés en dollars. La période de l'immédiat après-guerre comprend donc d'importantH mouvements sociaux. Dans l'esprit de la population, cette situation difficilo ne peut trouver de véritables solutions que dans une départementalisatior l immédiate. Le rapport d'Aimé Césaire à l'Assemblée Constituante30 sou.. ligne d'ailleurs la réalité sociale qui exige une réponse urgente: « le Marti.. niquais se trouve à l'heure actuelle aussi peu protégé que l 'habitant de l(.l forêt ou du désert contre l'ensemble des risques sociaux. [...] L'ouvrier est il la merci de la maladie, de l'invalidité, de la vieillesse sans qu'aucune ga.. rantie lui soit accordée. Pas d'indemnité pour la femme en couches. Pan d'indemnité pour le malade. Pas d'indemnité pour le vieillard. Pa~~ d'allocation pour le chômeur ». Cette injustice sociale qu'il faut combattre immédiatement, expliqm: la prise de position du Conseil Général en faveur d'une assimilation inté.. grale ; Aimé Césaire parlera après de « Départementalisation31 ».
27_ Embarcation caraïbe construite à partir du tronc d'un gommier, arbre tropical. 28_ Ce n'est qu'en 2009 que leur participation à la Seconde Guerre Mondiale est véritable.. ment reconnue: le jeudi 26 juin, lors d'une cérémonie au Monument aux Morts de la Savane" à Fort-de-France, le président Nicolas Sarkozy décore une quinzaine de dissidents martini.. quais et guadeloupéens.
29 _

30 _ Nom que prennent les deux assemblées qui siègent après la Libération, en novembre: 1945-avril 1946 et en juin-octobre 1946. 31_ Lors d'une interview télévisée des années 1990, le député maire de Fort-de-France ex.. plique que « ce que demandaient très concrètement les Martiniquais, c'était la fin d'un certain! régime, un régime colonial, la fin du règne du gouverneur tout puissant, la fin de la ségréga-. lR

Sources:

Bernard

Petitjean

Roget

-déjà

cité.

2.8 L'affaiblissement

-

de l'exécutif local

Traitons ici la problématique que nous avons introduite en début de chapitre. Comment, en effet, comprendre cette « intégration totale» de 1946 alors que des réserves à celle-ci ont été émises, antérieurement, par la Chambre de Commerce et le Conseil Général? C'est vrai que les initiateurs du projet assimilationniste font théoriquement la part des choses; « la Martinique

- déclare

Aimé Césaire,

n'est ni

la Province ni la Bretagne. Nous héritons certes de l'occident, mais aussi des peuplades africaines32». Vrai également qu'ils sont conscients des risques d'une intégration totale. Mais en fin de compte, ils votent celle-ci et le Conseil Général voit disparaître une partie de ses attributions, notamment en matière monétaire, fiscale, douanière et budgétaire. Notons que la Banque de Martinique perd son privilège d'émission33 (ordonnance 27 juillet 1944) au profit de la Caisse Centrale de la France d'Outre-Mer puis de l'Institut d'Émission des Départements d'Outre-Mer34 (IEDOM), à partir de janvier 1959. Avec cette assimilation intégrale c'est donc le scénario longtemps écarté qui est retenu.

2.9 - Contre une assimilation intégrale!
Nous avons souligné le contexte particulier d'antan Wobè (période de l'amiral Robert), le patriotisme des jeunes dissidents, les difficultés socioéconomiques de la guerre et de l'immédiat après-guerre. En réalité, ces éléments jouent en faveur d'une des deux grandes tendances assimilationnistes que compte la Martinique avant la Seconde Guerre Mondiale. Longtemps majoritaire, le courant « assimilation mitigée» protège les droits spécifiques du Conseil Général. Dans le cadre de la mission Leconte, le Conseil Général - nous l'avons vu, vote à l'unanimité (le 26 décembre 1925) pour une assimilation «avec autonomie fiscale, financière, et sans réduction des prérogatives de cette assemblée ». Minoritaire, le courant «assimilation intégrale» progresse avec, d'une part, l'implication militante des communistes aux côtés des travailtion [...] Voilà ce que les Martiniquais entendaient par assimilation, et le mot je l'ai changé car ses connotations culturelles sont humiliantes et sont graves pour la personnalité humaine. J'ai dit départementalisation, c'était un néologisme ». 32_ Armand Nicolas - déjà cité. 33_ Sources: Historiai antillais, le système bancaire aux Antilles: Alain Buffon. Le privilège d'émission remonte à 1851.
34 _

Alain Buffon déjà cité: «de 1959 à 1974, l'IEDOM émet les mêmes billets pour la

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Martinique, la Guadeloupe et la Guyane. Depuis janvier 1975, les billets et pièces sont les mêmes que la France, émis par le Trésor mais mis en circulation par l'IEDOM ». 19

leurs, d'autre part, l'arrivée au pouvoir du Front Populaire, en 1936, et l'impact des mesures sociales du gouvernement de Léon Blum. À la faveur des élections municipales, cantonales et législatives de 1945, les communistes qui font campagne sur le thème des avantages sociaux de cette assimilation totale, deviennent le premier parti de la Martinique. Les socialistes martiniquais et les radicaux se ralliant à cette «assimilation intégrale et immédiate », un vote dans ce sens devient alors possible au Conseil Général en 1946, malgré les réductions de pouvoir local que comprend ce choix.

III - LA LOI D'ASSIMILATION
Vainqueurs des élections municipales d'après-guerre (mai 1945), les communistes détiennent 6 municipalités dont celle de Fort-de-France, la capitale où le professeur Aimé Césaire35 (pas encore inscrit à la fédération communiste mais élu en son nom) commence sa longue carrière politique. Vainqueurs également des législatives (octobre 1945), avec deux députés, Aimé Césaire et Léopold Bissol36, les communistes sont la première force politique de la Martinique; ils ont également la présidence du Conseil Générae7 avec Georges Gratianes, assemblée qui vote à l'unanimité une motion pour l'assimilation de la Martinique. Avant même la fin de la Seconde Guerre Mondiale, la Fédération39 Communiste de la Martinique a donc relancé la question de l'intégration à la France et peut finaliser un vieux rêve en 1946. 3.1 - Les communistes et le projet d'assimilation Trois propositions de loi sont déposées à l'Assemblée nationale constituante: celle du communiste Léopold Bissol qui vise «au classement comme départements» de la Martinique et la Guadeloupe, celles du radical

35 _ Aimé Césaire (1913-2008) : poète de la Négritude, maire de Fort-de-France de 19452001, député de 1945-1993. Il démissionne du PCF et de la Fédération Communiste de la Martinique, en 1956, et fonde le PPM en 1958. 36 _ Léopold Bissol (1889-1982) : ébéniste, syndicaliste, conseiller général puis député en 1945. Il participe à la création en 1919 du Groupe Jean Jaurès, matrice du mouvement communiste en Martinique. 37_ La majorité de gauche comprend 14 communistes, 12 socialistes et 5 radicaux. 38_ Georges Gratiant (1907-1992): 1eradjoint au maire de Fort-de-France (1945-1956), maire du Lamentin de 1959 à 1989, président du Conseil Général de 1946-1947, conseiller général, conseiller régional. 39 _ La Région Martinique du Parti Communiste Français devient Fédération Communiste de la Martinique, le I er septembre 1945. 20

Gaston Monnerville40 et du communiste Paul Vergès41, respectivement pour la Guyane et la Réunion. Rapporteur du projet d'assimilation, le député maire Aimé Césaire affirme que « cette intégration ne sera pas seulement l'accomplissement de la promesse qui leur fut faite en 1848 par le grand abolitionniste Victor Schœlcher, elle sera aussi la conclusion logique du double processus historique et culturel qui, depuis 1635, a tendu à effacer toute différence importante des mœurs et de civilisation entre les habitants de France et ceux de ces territoires et à faire que l'avenir de ceux-ci ne peut plus se concevoir que dans une incorporation toujours plus étroite à la vie métropolitaine42 ».

3.2 - Objections mais unanimité!
En accédant à cette pleine citoyenneté française, les Martiniquais, Guadeloupéens, Guyanais et Réunionnais voient donc rétrécir - nous l'avons dit, leur espace d'initiative. Cette remarque renvoie au positionnement du député socialiste guadeloupéen Paul Valentin043, lors du débat sur la départementalisation. Celui-ci émet, en effet, des réserves et déclare: « ce qui s'impose c'est un renforcement des pouvoirs des assemblées locales et non point une assimilation qui aurait pour conséquence une réduction de ces pouvoirs ». L'historien Edouard de Lépine44 écrit à ce sujet qu'à « l'époque, en 1946, ces propos apparaissent comme l'expression d'une nostalgie plutôt que comme la vision d'un prophète ou, même, ce qui est plus injuste, comme une marque de soumission aux vues du gouvernement ». Aux objections du député Paul Valentino s'ajoutent celles du ministre socialiste de l'Économie Nationale, André Philip, au motif des charges financières que devra supporter la France en période de reconstruction, au motif également des efforts qu'aura à faire le contribuable des départements d'Outre-Mer. Ministre socialiste des colonies, Marius Mouttet émet lui aussi des réserves. La loi du 19 mars 1946 est cependant votée à l'unanimité: elle transforme la Martinique, la Guadeloupe, la Guyane et la Réunion, en Départements d'Outre-Mer. Cette départementalisation a été possible grâce à la mo-

40_ Gaston Monnerville (1897-19991) : Guyanais Sous-secrétaire d'État aux colonies (19371938), député (1945), président du Conseil de la République (1947), sénateur du Lot (1948) président du Sénat puis membre du Conseil Constitutionnel. 41 _ Paul Vergès (1925- ): député (1956), fondateur du PCR, maire du Port (1971), député européen (I979). 42 _ ln La question nationale en Guadeloupe et en Martinique: Alain-Philippe Blérald collection l'Harmattan; novembre ]988. 43_ Paul Valentino (] 902-] 988) : député guadeloupéen socialiste (1946-1955). 44 _ ln Sur la question du statut de la Martinique? déjà cité.

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2]

bilisation du groupe le plus important à l'Assemblée nationale, à l'époque, celui des communistes (29%). 3.3 - La loi n046-451 du 19 mars 1946 Article 1 - Les colonies de la Guadeloupe, de la Martinique, de la Réunion, de la Guyane française sont érigées en départements français. Article 2 - Les lois et les décrets actuellement en vigueur dans la France métropolitaine et qui ne sont pas encore appliqués à ces colonies feront, avant le 1erjanvier 1947, l'objet de décrets d'application à ces nouveaux départements. Article 3 - Dès la promulgation de la présente loi, les nouvelles lois applicables à la métropole le seront dans ces départements sur mention expresse insérée aux textes. La présente loi, délibérée et adoptée par l'Assemblée nationale constituante, sera exécutée comme loi de l'État. Soulignons que, suite à un amendement voté sur proposition du député guadeloupéen Paul Valentino, « les nouvelles lois applicables à la métropole
le seront dans ces départements sur mention expresse insérée aux textes»

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article 3. En fin de compte, les DOM qui perdent une partie du pouvoir local qu'aurait protégé « l'assimilation mitigée », n'obtiennent pas véritablement une « assimilation intégrale ». Adoptée le 14 mars, la loi d'Assimilation est publiée le 19 mars 1946, avec un délai d'application prorogé jusqu'au 1erjuillet 1947, puis au 31 décembre 1947, et finalement au 31 mars 1948.

3.4 - Même les communistes!
Malgré cette loi-compromis, le retour des députés Aimé Césaire et Léopold Bissol est triomphal - Armand Nicolas parle de 10.000 personnes à l'aéroport du Lamentin. En Martinique, l'euphorie est totale, la « France républicaine» étant parée de toutes les qualités, toutes les vertus. Et ces marxistes de la Fédération Communiste de la Martinique ne sont pas les moins laudatifs, avec cette obséquiosité caractéristique du colonisé qui s'adresse à un représentant de la « mère patrie » ou fait référence à celle-ci. À l'occasion de l'arrivée du préfet Pierre Trouillé, en août 1947, le communiste Georges Gratiant parle de « la plus grande France, la France toujours plus grande, toujours plus belle et jorte45 ». Ce discours semble aujourd'hui décalé, pourtant il traduit le rapport à la France des communistes martiniquais, à cette l'époque. Comment comprendre ce positionnement alors qu'ailleurs, les marxistes impulsent ou soutiennent des luttes de libération nationale?
45_ ln Justice; 4 septembre 1947.

22

Dans le cadre du Tricentenaire, Justice (22 décembre 1935) écrit: « nous flétrissons à l'avance tous ceux qui, au nom du peuple martiniquais, feront des éloges d'un système colonial marqué de sang et d'horreur ». Les communistes perçoivent-ils véritablement la France dans sa dimension colonialiste ? Le camarade Lénine! C'est vrai que le groupe marxiste Légitime Défense, créé en 1932 par des étudiants martiniquais, est opposé à l'assimilation. Il reproche d'ailleurs au groupe Jean Jaurès, lui aussi marxiste, de partager cette volonté d'intégration à la France: «l'assimilation intégrale des Antilles aux départements français est en contradiction formelle avec la théorie marxiste »46.Légitime Défense fusionne pourtant avec le groupe Jean Jaurès, en 1935, pour former la première Région Communiste de la Martinique. Le Parti Communiste Français refuse de reconnaître celle-ci comme telle car, à l'époque, l'Internationale Communiste prône l'émancipation des peuples colonisés. Le camarade Lénine (Il e congrès de 1922) encourage « la séparation des colonies d'avec leurs métropoles ». Le PCF milite lui aussi pour le droit des colonies à l'autonomie ou à l'indépendance. Cette position évolue cependant puisque lors du congrès de 1937, le secrétaire général Maurice Thorez concède que « le droit à la séparation d'avec la France, ne signifie pas l'obligation de se séparer ». Peu avant la Seconde Guerre Mondiale, ce droit à l'autodétermination des colonisés des Antilles et de la Guyane devient même « préjudiciable ». Assimilationnistes, les marxistes locaux sont donc dans la nouvelle ligne du PCF ! L'on oublie alors cette France responsable du« système colonial marqué de sang et d'horreur », pour ne retenir que cette «France toujours plus grande, toujours plus belle etforte ». Suite au vote de la loi du 19 mars 1946, le communiste Georges Gratiant (président du Conseil Général) envoie ce télégramme: « considère nouveaux statuts comme plus grande œuvre colonisation dans le monde, et plus belle satisfaction morale accordée par Patrie la plus chère à province éloignée mais fldèle47». Distanciation Cette approche panégyrique peut surprendre aujourd'hui! À l'époque, on fait un peu naïvement la différence entre le pouvoir colonial scélérat, raciste, briseur de grève à coups de fusil, et la République Française, celle des Droits de l'Homme, parée de toutes les vertus; c'est un peu la Marianne des images allégoriques de la fin du XIXe siècle et du début du XXe, protectrice et généreuse avec sa corne d'abondance. Le prisme qui modifie le regard des élites et, certainement celui des masses populaires, explique le choix des politiciens et responsables syndicaux qui, de manière générale, n'imaginent qu'une solution à leurs pro46 _

47_

ln revue

Action

n° 13 ; mai 1967.

ln Martinique 50 ans de départementalisation : Marie-Hélène Léotin - Apal production. 23

blèmes: une intégration à l'État qui colonise la Martinique depuis 1635.
« La rupture avec le colonialisme

- écrit

Alain-Philippe

Blérald48, est définie

comme une mutation purement institutionnelle ». Dans le nOl9 de la revue Action (1971), le Parti Communiste Martiniquais dit les choses plus directement: « être pour l'assimilation, c'était être pour le progrès et la démocratie. Être contre, c'était réclamer le maintien du colonialisme ». Pour les communistes, la Martinique n'a donc qu'une alternative, être française en qualité de colonie ou de département! 3.5 La solution intégrationniste Les masses et les dirigeants politiques de la Martinique n'envisagent donc pas de projet de libération nationale, ni de manière immédiate, ni à longs termes. Ils tournent le dos - disent-ils, « définitivement» à cette solution. L'émancipation se résume à la seule intégration à une « France républicaine )), «mère patrie )) sacralisée qui, au gré des régimes, a apporté la liberté aux esclaves, l'égalité des droits civiques, l'école laïque et obligatoire, le droit de vote, etc. Au fil du temps s'est donc établie une « alliance objective)) entre les forces républicaines françaises et martiniquaises. La quasi-totalité des couches et catégories de la population de la Martinique semble partager, à des degrés divers, ce culte de la France. Pour comprendre cette option exclusive, il faut certainement interroger cette identité complexe que traduit Frantz Fanon sous le titre de « Peau noire masques blancs ))49.Alain-Philippe Blérald écrit d'ailleurs que « le psychisme du peuple colonisé tend à se développer dans un univers fantasmagorique qui fait de la France la référence exclusive du progrès et de
l 'histoire ».

-

3.6 - Des bourgeois aux marxistes
Même si elle contraste avec la lutte de libération nationale privilégiée dans les colonies d'Afrique et d'Asie, la demande assimilationniste est donc historique. Le positionnement égalitariste des élites politiques et syndicales conduit les ouvriers, les paysans, et plus largement la population martiniquaise, à s'approprier la revendication intégrationniste. Véritable potion magique, celle-ci doit conduire au progrès social, économique, culturel, etc. Ce changement de statut se fait, comme le dit Marie-Hélène Léotin5o, «sans

48 _ AP Blérald - déjà cité. 49 _ ln Peau noire masques blancs:

Frantz Fanon édition Esprit; 1952. 50_ ln Habiter le monde, Martinique /946-2006 - Ibis Rouge Editions; février 2008.

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consultation des populations, tellement la chose paraît allant de sotl ». II convient de souligner que si les communistes sont les rapporteurs du dossier à l'Assemblée nationale constituante, presque toutes les composantes de l'échiquier politique martiniquais ont contribué, à un moment ou un autre, à l'idée d'intégration à la France. Même si elle semble paradoxale au regard de la dynamique de libération nationale de l'époque, l'option départementaliste est donc représentative de la Martinique, après la Seconde Guerre Mondiale. Notons que cette démarche assimilationniste répond également aux options définies par le Conseil National de la Résistance, en France, la charte de celui-ci prévoyant, en effet, « une extension des droits politiques, sociaux et économiques des populations indigènes et coloniales52 ».

Nous pouvons donc conclure que la départementalisation crée beaucoup d'espoirs, aboutissement d'une longue quête assimilationniste fina1isée avec la loi de mars 1946. Cette évolution statutaire ne répond cependant pas aux attentes des initiateurs du projet qui, dès 1948, le font savoir et en dénoncent les modalités. Pourquoi?

IV - LA DÉSILLUSION DÉPARTEMENTALISTE Le 4 septembre 1947, le journal communiste Justice écrit que « l'assimilation nous soude plus intimement à la France dont nous suivons plus étroitement le destin. À nous peuples de couleur de fortifier la France
51_ Depuis la fin de la Première Guerre Mondiale, la question de l'assimilation est posée sous diverses formes. Celle de projets de loi déposés à la Chambre en 1915 par Joseph Lagrosillière et en 1919, par Henri Lémery. Celle également, depuis les décennies 20, d'articles de presse et de mobilisation sur le sujet des anciens combattants, de certaines loges maçonniques, de la Chambre de Commerce, du Conseil Général, des députés, des partis politiques. Après la Seconde Guerre Mondiale, lors des trois élections municipales, cantonales et législatives, cette assimilation est un thème de campagne. S'appuyant sur l'importance que prend cette problématique dans ces élections, Édouard de Lépine écrit: « c'est dire que l'argument rituel utilisé depuis quelque temps et qui tend à faire passer l'assimilation pour une revendication imposée, par surprise et à la sauvette, à un peuple endormi, est un argument dérisoire ». C'est vrai que les électeurs sont bien conscients qu'en votant pour les communistes, ils optent pour cette évolution statutaire. Il est cependant exact que la Martinique change de statut politique sans que la population n'ait été officiellement consultée. Notons que lors d'un référendum de décembre 2003, l'électorat martiniquais a dit« non» à la mise en place d'une assemblée unique. Une nouvelle consultation référendaire est envisagée sur un projet d'évolution institutionnelle de type autonomiste (article 74), voté en 2009 par le Congrès (élus des Conseils Général et Régional). En objection, on peut souligner que, contrairement aux communistes de 1945, ces congressistes n'ont pas fait du changement institutionnel un thème majeur de leur dernière campagne électorale. Dans la forme, les choses sont néanmoins plus démocratiques puisque la population est appelée à se prononcer directement en janvier 2010.
52 _ 15 mars 1944 : Il - Mesures à appliquer après la libération du territoire

- paragraphe

Sc.

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