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Les esclaves dans les colonies espagnoles

De
188 pages
Ecrivain qui chevauche deux cultures, française et cubaine, la comtesse Merlin (1789-1853) naquit à La Havane. Cette réédition de ses réflexions sur l'esclavage affirme son droit d'appartenance aux deux traditions. Ses textes sont accompagnés d'autres écrits de membres de l'élite cubaine qui participent à la polémique esclavagiste durant la première moitié du 19è siècle. Ils éclairent la situation complexe sur la traite à Cuba et jettent une lumière nouvelle sur l'abolition de l'esclavage aux Antilles.
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LES ESCLAVES DANS LES COLONrnESESPAGNOLES

COLLECTION AUTREMENT MEMES conçue et dirigée par Roger Little
Professeur émérite de Trinity College Dublin, Chevalier dans l'ordre national du mérite, Prix de l'Académie ffançaise, Grand Prix de la Francophonie en Irlande etc.

Cette collection présente en réédition des textes introuvables en dehors des bibliothèques spécialisées, tombés dans le domaine public et qui traitent, sous fonne de roman, nouvelles, pièce de théâtre, témoignage, essai, récit de voyage etc., rédigés par un écrivain blanc, des Noirs ou, plus généralement, de l'Autre. Exceptionnellement, avec le gracieux accord des ayants droit, elle accueille des textes protégés par copyright, voire inédits. Des textes étrangers traduits en français ne sont évidemment pas exclus. TI s'agit donc de mettre à la disposition du public un volet plutôt négligé du discours postcolonial (au sens large de ce terme: celui qui recouvre la période depuis l'installation des établissements d'outre-mer). Le choix des textes se fait d'abord selon les qualités intrinsèques et historiques de l'ouvrage, mais tient compte aussi de l'importance à lui accorder dans la perspective contemporaine. Chaque volume est présenté par un spécialiste qui, tout en privilégiant une optique libérale, met en valeur l'intérêt historique, sociologique, psychologique et littéraire du texte.

« Tout se passe dedans, les autres, c'est notre dedans extérieur, les autres, c'est la prolongation de notre intérieur.» Sony Labou Tansi

Titres parus et en préparation: voir en fin de volume

Maria de las Mercedes de Santa Cruz y Montalvo, comtesse Merlin

LES ESCLAVES DANS LES COLONIES ESPAGNOLES
accompagné d'autres textes sur l'esclavage à Cuba

Présentation de Adriana Méndez Rodenas

L'Harmattan 5-7, rue de rÉcole-Polytechnique ; 75005 Paris

FRANCE
L'Hannattan Hongrie Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest Espace LtHarmattan Kinshasa Fac. Sciences. Soc, Pol. et Adm. BP243, KIN XI Université de Kinshasa L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE L'Har'mattan Burkina Faso 1200 logements villa % 12B2260 Ouagadougou 12 BURKINA FASO

- RDC

Le médaillon de la couverture reproduit un portrait de la comtesse Merlin peint par Rolande Paulinier en 1831.

www.Iibrairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.ft hannattan 1@wanadoo.fr @L'Hannattan,2006 ISBN: 2-296-01078-4 BAN: 9782296010789

INTRODUCTION par Adriana Méndez Rodenas

Ouvrages d'Adriana Méndez Rodenas Gender and Nationalism in Colonial Cuba: The Travels of Santa Cruz y Montalvo, Condesa de Merlin, Nashville: Vanderbilt University Press, 1998 Cuba en su imagen: historia e identidad en la literatura cubana, Madrid: Editorial Verbum, 2006

INTRODUCTION
SUCRE ET ABOLITION AUX ANTILLES ESPAGNOLES: MERCEDES MERLIN ET LE DEBAT SUR L'ESCLAVAGE À mon amie O/ga/ina Dazzo

Auteur de mémoires, de romans et de biographies, la comtesse Merlin (1789-1853) naquit à la Havane coloniale sous le nom de Maria Mercedes Santa Cruz y Montalvo. Le portrait un tant soit peu conventionnel d'une dame aristocratique qui embellit la couverture de ses livres est aussi le portrait d'une époque, puisque la vie et l' œuvre de la comtesse Merlin marquent une étape formative du discours du nationalisme cubain en même temps qu'elles représentent la rencontre entre une sensibilité européenne et créole. Écrivain qui embranche deux cultures, ftançaise et cubaine, mais qui n'est reconnue pleinement dans aucune des deux, peut-être l'aspect le plus énigmatique de Mercedes Santa Cruz y Montalvo est que son nom complique singulièrement la réception de son œuvre. À l'age de dix-huit ans, la Cubaine se transforma en la comtesse Merlin en épousant le général français Antoine Christophe Merlin (1771-1839), se convertissant ainsi en une des personnalités les plus distinguées des cercles aristocratiques parisiens. Cette réédition de ses mémoires et écrits sur l'esclavage affirme son droit d'appartenance aux traditions insulaire et française et la rétablit comme un des écrivains fondateurs du discours nationaliste cubain. Selon Roberto Ignacio Diaz, «Mercedes Merlin» est le nom qui capte le plus adéquatement sa « double appartenance », et nous abondons dans son sens. I Après trente-huit ans d'absence, Mercedes Merlin retourna à son île natale en 1840~« retour à la source» qui préfigure le retour des poètes du dix-neuvième siècle, notamment José Maria Heredia et
1 Roberto Ignacio Di~ Unhomely Rooms..., pp. 24, 94. Les détails bibliographiques complets de nos références se trouvent dans notre Bibliographie sélective, pp. xxxix- xliii ci-dessous. VII

José Marti. Lors d'un pèlerinage destiné à récupérer son identité cubaine, les empreintes que Mercedes Merlin laissa à la recherche de l'île se retrouvent dans un récit de voyage dont on connaît deux versions distinctes. Les deux tomes du français original, La Havane, analyse minutieuse de la colonie, fait part du brûlant débat sur l'esclavage, alors que le court et unique volume du fameux Viaje a la Habana serait comme une version censurée de l'édition antérieure, puisqu'il est exempt de tout caractère polémique, c'està-dire de tout contenu politique.l Bien que les deux ouvrages parussent en 1844, l'origine de la version en espagnol, publiée à Madrid avec un prologue de Gertrudis Gomez de Avellaneda, auteur notable du premier roman abolitionniste cubain, Sab (1831), n'a jusqu'à présent pas été tirée au clair. Dédié à Teresa Lisnay, la fille aînée que Merlin avait laissée en France, Viaje a la Habana représente la version poétique et sentimentale du retour. Cependant, sa «double nationalité », la position hybride et biculturelle de Mercedes Merlin, ont suscité d'une part une espèce de rejet dû, en partie, au manque de compréhension d'un écrivain bilingue et transnational2 et, d'autre part, une interprétation étroite de son histoire personnelle comme signe d'une époque conflictuelle. Dans d'autres cas, l'ascendance aristocratique de la comtesse Merlin a pratiquement annulé sa contribution à l'histoire cubaine.3 Pour ma part, je considère que le lieu polémique qu'occupe Merlin au sein de la littérature cubaine est dû au fait qu'elle était une femme qui avait osé assumer une voix publique sur des thèmes aussi brûlants que l'esclavage et l'administration coloniale.4 La réédition des textes clefs de Merlin autour de la polémique esclavagiste durant la première moitie du dix-neuvième siècle sert à renforcer sa place comme fondatrice de la littérature transnationale cubaine, et, ainsi, comme une des pionnières qui ont prêté leur voix à un débat public d'une valeur morale incalculable: l'abolition de l'oppression entendue tant dans le contexte spécifique des Antilles espagnoles que dans celui d'un discours féministe.5
1
2

Salvador Bueno, De Merlin a Carpentier...,

pp. 38, 40-41. p. 251.

3 Catherine Davies, compte rendu de notre Gender and Nationalism..., 4 Je reprends l'argument centraI de mon Gender and Nationalism... s Pour un résumé de la tradition des femmes écrivains continentales thématique VIII antiesclavagiste, voir Davies, « Introduction

Diaz, pp. 23-24, 93-94.

dédiées à la », 8ab, pp. 16-20.

Esquisse biographique Fille aînée d'une des familles les plus importantes de l'oligarchie sucrière cubaine, Mercedes Santa Cruz y Montalvo est I'héroïne d'une histoire familiale extraordinaire: son père, Don Joaquin Santa Cruz y Cardenas, était le troisième comte de Mopox y Jamco et sa mère, Teresa Montalvo y O'Fanill, descendait d'une famille créole de haute lignée. La naissance de Mercedes en 1789 coïncida avec les débuts de la traite négrière qu'encouragea l'industrie sucrière. Les deux familles, Santa Cruz et Montalvo, appartenaient à l'aristocratie poussée par le sucre cubain à la proéminence après la révolution haïtienne.l Mais malgré une illustre naissance, la vie de Mercedes Santa Cruz y Montalvo n'a pas suivi le cours déterminé par la richesse et le statut familial. Dans son premier texte autobiographique, Mes douze premières années (1831), la narratrice raconte le mariage de ses parents pendant leur jeunesse: son père avait quinze ans alors que sa mère en avait à peine douze. Quelque temps après sa naissance, les Jaruco se séparèrent de leur fille nouveau-née afin de s'embarquer pour l'Espagne, départ interprété comme un abandon familial d'autant plus injuste qu'il est lié au danger de la traversée transatlantique.2 Confiée aux soins de son anière-grand-mère, la vénérable Luisa Herrera y Chacon, Mercedes reste à Cuba jusqu'à l'âge de douze ans. Son enfance idyllique, avec ses impressions vives de la société esclavagiste cubaine, teinte son premier livre de mémoires d'une couleur nostalgique qui, néanmoins, trace le réveil de la conscience de la narratrice comme témoin des abus de l'esclavage. Mes douze premières années reflètent en effet les contradictions de la colonie cubaine au tournant du siècle. Nommé sous-inspecteur des troupes par la couronne, le comte de Jamco retourna à la Havane en février 1797 pour entreprendre une série d'échanges lucratifs. Un an avant de s'embarquer pour la Havane, en 1796, le roi lui avait accordé le droit exclusif d'importer

l

Pour les données biographiques,voir Bueno,pp. 12, 27 et Nara Araujo, dans sa

préface à Merlin, Mis doce primeros anos..., p. 6. 2 Sylvia Molloy, At Face Value..., p. 88. Merlin justifie elle-même son abandon avec des arguments analogues: voir Mes douze premières années.

IX

du rhum cubain aux États-Unis en échange de blé.1 Durant cette même année, le roi lui avait aussi cédé le titre de comte de Santa Cruz y Mopox, privilège qui résulta sûrement du fait d'avoir gagné la sympathie de Manuel Godoy, duc d'Alcudia, le compagnon favori de la reine Maria Luisa. Ce fut Godoy qui chargea Jameo de la mission d'explorer des zones périphériques de l'île; tout particulièrement, la couronne aspirait à la zone autour de Guantânamo et son ample baie, à l'extrême Est de l'île. Anxieux de fournir des terres aux colons forcés d'émigrer d'Haïti comme conséquence de la révolution de 1791, la couronne voulait obtenir des terres cultivables à l'Est de Cuba, pour compenser de cette manière la perte de terres et de propriété à Saint-Domingue. Laissant derrière lui à Madrid les deux enfants nés durant la période pendant laquelle le couple accédait à la cour, Joaquin Santa Cruz leva l'ancre vers la Havane en 1797 pour accomplir la commission du roi. Outre cette obligation, il était sûrement anxieux de retrouver sa fille qu'il n'avait pas vue depuis son enfance. Après un séjour de cinq ans, le comte retourna à Madrid en avril 1802, certainement pour transmettre le rapport sur la mission colonisatrice, même si certains critiques de mauvaise foi pointaient du doigt la vie luxurieuse et le goût européiste de Teresa Montalvo.2 Au son d'une salve qui annonça le départ du bateau en avril 1802, Mercedes s'embarqua près de son père, certainement sans soupçonner qu'elle ne retournerait à Cuba qu'à un âge adulte, en 1840. En s'éloignant des côtes cubaines, si le comte de Jaruco anticipait le retour à Madrid à cause de son entreprise commerciale, Mercedes Merlin, en revanche, nounissait l'espoir de se réunir avec sa mère pour la première fois. Le reste de la vie de Merlin est raconté dans le second livre autobiographique, Souvenirs et mémoires (1836), qui parle de son séjour à Madrid de 1802 à 1810. Après la mort de Santa Cruz y Cardenas en 1807 à la Havane, sa veuve chercha la protection d'un puissant parent à la cour espagnole, Gonzalo ü'Farrill (il est curieux de noter que la comtesse Merlin est enteITée au cimetière Père Lachaise près de la famille O'Farrill, et non près de son mari).
1

Les données biographiquessuivantessont tirées de Levi Marrero,« El Conde de
», pp. 80-84.

Mopox y Jaruco... », pp. 250-262. 2 Joaquin de la Lastra, « Teresa Montalvo... X

Au milieu de l'occupation française dirigée par Joseph Bonaparte, l'astucieuse Teresa Montalvo, anxieuse de récupérer le nom et la fortune familiaux, arrangea le mariage entre Mercedes et Antoine Christophe Merlin, brillant général de l'armée napoléonienne, qui avait obtenu le titre de comte grâce à sa bravoure durant la gueITe. Après la défaite de Bonaparte, le couple s'enfuit en France, épisode raconté dans une mémorable scène de Souvenirs et mémoires qui expose en détailla malheureuse traversée des Pyrénées et le sentiment de Mercedes au moment de se séparer de l'Espagne, pays marqué affectivement par la présence maternelle.l À Paris, Madame Merlin rencontre son destin, puisque sous peu, elle ouvre un salon littéraire, entourée de personnes célèbres comme l'avait fait auparavant sa mère à la cour de Madrid. C'est durant ces années que Merlin noue des relations avec des figures clefs du romantisme français, notamment George Sand, à qui elle dédie l'idyllique tableau des Havanaises inclus dans la lettre XXV de La Havane, et Honoré de Balzac, pour qui la comtesse figure sous les traits d'un de ses personnages fictifs comme l'incarnation de l'exotisme tropical.2 Après son départ de Cuba, l'événement le plus important dans la vie de la comtesse est la mort de son mari au mois de mars 1839. Ce décès la place dans un état de désavantage économique, puisque le gouvernement français ne lui accorda pas la pension qu'elle devait recevoir en tant que veuve d'un militaire distingué.3 En décidant d'entreprendre un voyage vers son île natale, Merlin voulait rendre des comptes à son frère concernant la vente de la sucrerie
Merlin, Souvenirs et mémoires (1836), vol. III, pp. 147 et suivantes. Pour une plus ample analyse du noyau mère/fille dans Souvenirs et mémoires, voir mon Gender and Nationalism..., pp. 25-35. 2 Selon Carmen Vasquez~ Merlin aurait inspiré deux personnages de Balzac: voir« Histoire de sœur Inès... », pp. 89-90. Balzac contribue en outre à la collection Les Belles Femmes de Paris, qui contient un éloge de la comtesse (pp. 162-174). 3 Lettre «À monsieur le ministre de Guerre}) signée M. Merlin, Archives militaires de Paris, le 20 juin 1840. Dans cette lettre~Mme Merlin explique aux autorités françaises qu'elle n'a pu obtenir le certificat de naissance requis pour toucher sa pension de veuve d'un militaire parce que le gouvernement colonial n'a pas répondu à ses multiples démarches. Elle attribue l'impossibilité d'obtenir le dit document au désordre qui règne au niveau des archives gouvernementales à La Havane, et prie par la suite le ministre de la guerre de supprimer cette formalité, pour ne pas la priver de la pension nécessaire. Xl
1

Mazareno, comme sur la somme qui lui revenait des fortunes que son père avait dissipées.l Au-delà des circonstances matérielles, le voyage à Cuba marque le sommet de la carrière littéraire de la comtesse Merlin, puisque les deux livres de voyage qu'inspire ce retour nostalgique - Viaje a la Habana et l'édition originale en français, La Havane (1844) - furent alors très bien reçus, même si tous les critiques ne sont pas d'accord à ce sujet.2

Autoportrait d'une époque: les mémoires de Mercedes Merlin et la société esclavagiste cubaine Le premier texte autobiographique de Mercedes Merlin fait écho à l'abolitionnisme évident dans 8ab de Gertrudis Gomez de Avellaneda ; en effet, ce premier roman antiesclavagiste cubain fut publié en 1831, année où parut l'édition française de Mes douze premières années.3 L'affmité entre ces deux figures fondatrices de la littérature cubaine dépasse la simple coïncidence de dates, et de la relation forgée par Gomez de Avellaneda pour avoir été la préfacière de la version espagnole de Viaje a la Habana, où elle fait l'éloge des talents de son précurseur. Aussi bien Gomez de Avellaneda que Mercedes Merlin utilisent le même procédé: protester contre la position de subordonnée de la femme dans la société coloniale à travers la voix de l'esclave, en dénonçant l'institution esclavagiste dans un double discours où se juxtaposent leurs deux positions subalternes.4 Alors que le protagoniste de 8ab maudit son sort d'être né esclave, une condition qui l'empêche de déclarer l'amour passionné qu'il ressent envers sa maîtresse Carlot~ la narratrice autobiographique de Mes douze premières années déclare ferme1

Voir Belkis Cuza Malé, « Viaje a la Habana...», pp. 11-12 ; et Marrero, « El

conde de Jaruco... », p. 261. 2 Vasquez, «Histoire... », 92. Bueno pense le contraire dans De Merlin a Carpentier, se basant sans doute sur le livre de Domingo Figarola Caneda, La Condesa de Merlin... 3 Pour un autre point de vue qui souligne l'opposition entre ces deux écrivains fondateurs, voir Luisa Campuzano, « 1841 : Dos cubanas en Europa... », p. 1. 4 « Une décennie avant la publication du roman de Gertrudis de Avellaneda, Sab (1841), Maria de la Merced [sic] adopte la voix de l'esclave pour déguiser sa protestation vis-à-vis de la condition de la femme. » Claire Emilie Martin, « La Condes a de Merlin... », p. 201. XII

ment son opposition à l'esclavage. Alors que dans sa dernière lettre, Sab trace le parallèle entre l'état misérable dans lequel l'a forcé la société, et la soumission volontaire de la femme au mariage, la jeune Mercedes sympathis~ avec le sort des esclaves, attitude qui conditionne sa résistance à toute forme d'oppression. Dans Mes douze premières années, la jeune fille n31Tatrice est amenée à une prise de conscience des rigueurs de l'esclavage. La résistance contre l'oppression est une attitude assumée pleinement à partir du traumatisme raconté dans «L'évasion », quand la narratrice assiste pour la première fois aux rigueurs du châtiment corporel. En même temps, le processus introspectif qui marque la transition de la narratrice entre l'enfance et l'adolescence se complète à travers le rapprochement à l'autre, dans un geste de solidarité qui scelle le destin de la maîtresse avec celle des esclaves.l Lu dans la perspective des études postcoloniales, Mes douze premières années introduit également le reflet des rapports complexes entre la métropole et la colonie; en utilisant une narratrice comme voix médiatrice, la mémoire trace les empreintes de Joaquin Santa Cruz lors du voyage transatlantique qu'il entreprend pour promouvoir le commerce entre l'Espagne et sa colonie d'outre-mer. Avec d'autres membres proéminents de la première génération de Créoles - principalement, Francisco Arango y Parrefio, le premier à concevoir l'idée selon laquelle le sucre dominerait l'économie de Cuba - le comte de Jamco joua un rôle fondamental dans la transformation de Cuba en une économie prospère dominée par l'industrie sucrière.2 Le fait que Jamco eût participé au statut de « l'éternellement fidèle île de Cuba» (titre attribué par le fait que Cuba n'obtînt son indépendance qu'à la fin de la «Guerra Chiquita» (<< Petite GuelTe») en 1902, le bijou le plus convoité de la couronne espagnole, est décidément ironique, puisque Jameo

1 Voir Françoise Lionnet, Autobiographical Voices..., p. 6. 2 L'étroite relation entre Joaquin Santa Cruz et Francisco Arango Parreiio, et I'habileté qu'ont les deux de se faire un nom à la cour madrilène, est encore plus surprenante si nous tenons compte du fait que tous les deux étaient respectivement âgés de 20 et 24 ans. Voir Marrero, « El Conde de Jaruco... », p. 251. XlII

dissipa la fortune familiale et mourut avec l'énorme dette envers le roi de 700.000 pesos fortS.l À cause de la malheureuse coïncidence selon laquelle « ce fut au moment de la naissance de Maria Mercedes [1789] que fut autorisé le commerce des esclaves africains sous tous les drapeaux»2 on a associé l'écrivain avec le commerce honteux. Mais ce rôle revient plutôt à son père, le comte de Jamco, partisan indéfectible de la traite.3 Ce fut justement Arango y Parreno qui avait convaincu la couronne de permettre le commerce des esclaves à la Havane, donnant lieu au premier décret royal autorisant la traite esclavagiste à Cuba.4 La fin du siècle des Lumières coïncide alors avec un moment clef de l'histoire de Cuba, puisque
le vide laissé par Haïti dans le marché mondial à partir de 1791 créa une conjoncture économique dans les Antilles qui favorisa, auprès de l'oligarchie cubaine et à travers son représentant intellectuel Arango y Parreiio, la transformation de Cuba en la plus grande plantation sucrière du monde et un des marchés esclavagistes les plus importants du dix-neuvième siècle.5

Un an après la révolution haïtienne, en 1792, Arango y Parreno publia son « Discours sur l'agriculture à la Havane et les moyens de l'encourager» qui pose les bases de l'essor de la production sucrière à Cuba, encore valables aujourd'hui.6 Tel que l'a montré Manuel Moreno Fraginals dans son livre El ingenio, la transition entre la sucrerie primitive et la grande usine durant le premier quart du dix-neuvième siècle fut le résultat de l'imagination mercantiliste de la génération de Créoles à laquelle appartenait Joaquin Santa
1
2

Ibid, pp. 250, 26l.
Bueno, p. 12.

3

Dans une lettre écrite au mois d'avril 1794,Joaquin Santa Cruz informaArango

ParreÎio de ces contacts avec le Premier Ministre britannique et de l'intérêt de celui-ci à fournir des esclaves africains aux colonies britanniques, en utilisant l'Espagne comme intermédiaire. Dans une autre lettre, écrite un mois après, le Comte déclare son intention d'investir de l'argent dans la traite négrière. Marrero, « El conde de Jaruco... », p. 253. 4 José Gomariz, « El discurso esclavista... », p. 47. J'ai emprunté à cet important essai le résumé de l'histoire de la législation sur la traite des esclaves à Cuba exposée par la suite. s lbj d. 6 Antonio Benitez Rojo, «AzUcarlPoder/Lîteratura », pp. 196-198,215. XlV

Cruz y Cardenas. Quand le comte de Jamco retourna à la Havane en 1797, il avait déjà installé une machine à vapeur dans ses sucreries.l C'est cette innovation technologique qui a incité le changement vers une forme d'usines à grande échelle, basée sur l'augmentation de la main d'œuvre des esclaves, l'introduction de la canne Otahiti, et la mécanisation de la production du sucre, des faits qui, ensemble, forgeront dans I'histoire culturelle de la Caraioe la grande « machine de la Plantation ».2 Six ans après la révolution haïtienne, et s'abritant derrière la loi qui autorisait le commerce des esclaves, Joaquin Santa Cruz retourna à Cuba afin de bénéficier de l'expansion de l'industrie sucrière, mais, comme d'autres membres de l'oligarchie sucrière, il devait avoir peur du danger que représentait Haïti pour la colonie espagnole d'outre-mer.3 Quand le comte de Jamco retourne à la Havane, sa fille aînée est au seuil de l'adolescence. Elle avait passé une enfance idyllique auprès de la vénérable Mamita (la matrone Luisa Herrera y Chacon), source de bonheur et objet de vénération, qui, selon Mercedes, laissa en héritage à son arrière-petite-fille, une éducation assez peu catholique: «ma première instruction fut très négligée, par la crainte qu'on avait de me contrarier ».4 Joaquin Santa Cruz récupère son statut de paterfamilias, mais cette position de domination symbolique s'associe depuis le début du récit à sa condition de propriétaire d'esclaves: «Propriétaire d'habitations considérables, il possédait un grand nombre d'esclaves». Ce sera justement sous le «Nom du Père» ou l'ombre paternelle que la narratrice en-

1 Moreno Fraginals, El ingenio,74. Nara Araujo, préface à Merlin, Mis doce primeros anos, 7. Remarquez cependant cette intéressante précision: « Le Comte de Mopox y Jamco avait essayé, sans succès, d'installer la machine à vapeur dans sa sucrerie "Seybabo" en 1797, mais, vu les indubitables améliorations dans les dimensions, la puissance et la forme du moulin à sucre [...] il se voyait obligé d'installer plus d~un dans chaque sucrerie afin d'en augmenter la production ». Maria Dolores Navarro, « Dos viajes, una intenci6n... », pp. 9293. 2 Moreno Fraginals, El ingenio, 78-95 ~Benitez Rojo, La isla que se repite, pp. 14, 48. 3 Benitez Rojo, « Azucar/Poder/Literatura », p. 204. 4 «Le monde de Maria Mercedes avant le retour de son père est un monde

paradisiaqueet matriarcal; c est le monde des sentimentspurs et de la beauté
~

de l'esprit» Martin, « La Condesa de Merlin... », p. 200. xv

registre ses premières impressions au sujet de l'esclavage. 1 La réaction de la narratrice paraît plutôt ambivalente, puisqu'elle enregistre dans le même passage les conditions abjectes dans lesquelles vivent les sujets du père en même temps qu'elle évite (à cause de l'impératif psychologique de l'idéaliser) le rôle dominant du maître. Cette ambivalence est plus évidente encore dans l'épisode du châtiment corporel infligé aux esclaves: d'une part, Merlin présente l'esclave comme un être passif dont l'abjection est aussi grande qu'il paraît insensible aux excès du contremaître, mais, d'autre part, elle sympathise avec les efforts désespérés des esclaves pour échapper aux rigueurs auxquelles ils étaient systématiquement soumis. La première image de l'esclave soumis à l'autorité de son père est celle d'un être abject: «il traîne sa chaîne tristement, et mesure des yeux la distance qui le sépare de l'horizon où il voit la liberté». Cette image cOITespond au mythe de « l'esclave docile» accueilli par Arango Parrefio pour contrecarrer l'image de « l'esclave rebelle» associée au soulèvement en Haïti.2 Ce discours médiatisé apparaît dans beaucoup de textes de la littérature antiesclavagiste; l'exemple le plus saillant dans le monde hispanique serait celui de Anselmo Suarez y Romero intitulé Francisco (écrit en 1833).3 Aussi bien dans ce premier mémoire que plus tard dans ses essais sur l'esclavage (publiés en 1841), l'image de «l'esclave passif» dans l'œuvre de Merlin est accompagnée de son complément symbolique, celle du «maître bienveillant» dont l'unique préoccupation est le bien-être de ses esclaves. Aux yeux de sa fille
1

J'utilise ici le terme de Jacques Lacan, qui définit « le Nom du Père}}comme la

structure psychique responsable de la constitution du sujet. Dans un autre essai, je propose que la société esclavagiste cubaine se dresse sur l'élision et le contrôle de ce mécanisme: voir notre « Incesto e identidad en Cecilia Valdés: Villaverde y el origen deI texto », in Cuba en su imagen: Historia e identidad en la literatura cubana (Madrid: Ed. Verbum, 2002), pp. 53-72. 2 Comme conséquence de la révolution en Haïti, Arango y Parreiio envoya une délégation à Cuba pour assurer la continuité de la traite; ce document nous informe sur la coexistence entre maîtres et esclaves à Cuba, ce qui a motivé la Couronne à rétablir un décret royal qui renouvellera et amplifiera la traite des Noirs, le 24 novembre 1791. Voir Gomariz, p. 48. 3 Pour une analyse de la trame centrale de cet important roman (un triangle amoureux entre maître, esclave, et le noble protagoniste esclave de campagne) voir William Luis, Literary Bondage..., pp. 46-48. XVI

innocente, Joaquin Santa Cruz représente ce geme de maître, qui apparaîtra de nouveau sous le visage d'autres parents dans la lettre XX de La Havane. Dans son premier récit, la jeune naITatrice a recours à la protection de son père pour compenser les horreurs dont elle est témoin, même si, paradoxalement, celles-ci dérivent de l'institution qui constitue la source de sa richesse. Cette dissonance psychologique est résolue à travers le geste de solidarité que la jeune Mercedes montre aux esclaves tout au long du récit. C'est comme si, en lui pennettant de prodiguer le bien envers son lot d'esclaves, Santa Cruz permettra à sa fille d'alléger les rigueurs de la campagne. Elle est ainsi amenée à déclarer un rejet instinctif de l'institution esclavagiste:
Je me souviens combien j'avais l'esclavage en horreur, et ce qui paraîtra surprenant, combien je sentais déjà à huit ans, que la distance immense du maître à l'esclave n'était pas naturelle; qu'il y avait quelque chose de violent, de forcé, de monstrueux dans la domination.l

Tel que nous la voyons ici dans les extraits de Mes douze premières années, l'image du père comme maître «bienveillant» se dénature par le fait que Santa Cruz agit en faveur des esclaves seulement pour répondre aux supplications de sa fille. Une nuit, en entendant un esclave crier de douleur, Mercedes se dirige à la chambre de son père, et lui implore qu'il ordonne l'arrêt des tortures qui lui étaient infligées, en même temps que sa liberté immédiate. Il est intéressant de noter qu'il s'agit d'un esclave marron, un personnage qui n'apparaît dans le cycle des romans antiesclavagistes que vers la fm du dix-neuvième siècle (dans Cecilia Valdés de Cirilio Villaverde, publié en 1882). Dans une des scènes les plus émouvantes, la jeune Mercedes défend une jeune esclave d'aspect noble, qui prie Don Joaquin qu'il la transfère aux conditions de travail dures de la campagne où l'on sèche la canne, afin qu'elle puisse allaiter son bébé. Soucieux seulement de la vitalité, de la jeunesse et de la beauté de l'esclave, le comte ne prévoit pas une réponse favorable à cette requête pour la simple raison que ce genre de travail était destiné seulement aux esclaves âgés ou malades. Comme dans l'épisode précédent, c'est seulement
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Cité dans Martin, « La Condesa de Merlin... », p. 201. XVII

grâce à l'intervention de Mercedes que le comte se voit obligé d'accéder à la requête de l'esclave, ce qui dément l'image du « maître bienveillant» que l'enfant-narratrice avait essayé de projeter. Devant la réponse positive du maître, la réaction de la jeune mère est mêlée de joie et de tristesse. La douleur et la joie de l'esclave - qui en outre était membre de la noblesse « Congo» captent justement la contradiction fondamentale de la société esclavagiste cubaine. Le discours proto-abolitionniste se poursuit en une critique adressée au patron du comportement imposé au sexe féminin, spécifiquement dans une réponse au discours autoritaire représenté par la figure du père.l Après un bref séjour à la Havane, Joaquin Santa Cruz annonce son voyage imminent, un déplacement qui devrait cOlTespondre au moment où Jaruco s'embarque vers la partie orientale de l'île. 2 Pour améliorer l'éducation de sa fille, en accord avec le critère le plus sévère de sa mère, Joaquin Santa Cruz décide d'envoyer Mercedes au couvent Santa Clara. Même si ostensiblement la décision est due au fait que Mercedes était inapte au mariage à cause de son imagination précoce, il y avait aussi une raison plus immédiate: la complicité de l'église dans l'investissement du sucre. Moreno Fraginals signale que « Le couvent Santa Clara recevait une partie des bénéfices provenant de plus de vingt établissements sucriers. »3 De cette manière, l'autorité paternelle construite publiquement sur le rôle de l'oligarchie sucrière - s' appuyait sur l'autorité ecclésiastique pour détenniner le destin de la jeune Mercedes. Non seulement les esclaves, mais aussi la fille privilégiée du maître créole, se soumettaient à la force motrice de la société coloniale, se convertissant, dans les deux cas, en des êtres privés de liberté.4 Cette complicité entre sucre, esclaves et nation est clairement gravée dans le récit, puisque la période de séparation entre père et fille, c'est-à-dire, l'épisode qui se déroule au sein du couvent Santa Clar~ doit coïncider avec l'expédition de Mopox et de Jaruco à Guantanamo - voyage détenniné en même temps par les intérêts impériaux - et qui se tennine ainsi par le retour du
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2 Marrero, « El Conde de Jaruco... », pp. 254-255. 3 El ingenio, p. 125. 4 Lyding Rodriguez Fuentes étudie les liens étroits entre la vie conventuelle l'oligarchie havanaise dans « Santa Clara de Asis... », pp. 28-32. XVIII

Martin, « La Condesa de Merlin. .. », p. 198.

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