Les Etats-Unis et l'Algérie

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Publié le : mercredi 1 janvier 1997
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EAN13 : 9782296331808
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Les Etats-Unis et l'Algérie
De la méconnaissance à la
.
reconnaIssance
1945-1962
Après les livres l et II qui retracent l'évolution de la politique américaine à
l'égard des deux protectorats français-le Maroc et la Tunisie-
voici le livre III de la trilogie qui est consacré à l'Algérie.Collection
"Histoire et perspectives méditerranéennes"
dirigée par Jean-Paul Chagnollaud
Dans le cadre de cette collection, créée en 1985, les éditions
L'Harmattan se proposent de publier un ensemble de travaux con-
cernant le monde méditerranéen des origines à nos jours.
Derniers ouvrages parus:
Mokhtar Lakehal, Récits d'exil d'lln écrivant.
Maurice Faiyre, Un village de harkis.
Bertrand Benoît, Le syndrome algérien. L'imaginaire de la politique
algérienne de la France.
Mohamed Cherif, Ceuta aux époques almohade et mérénide.
Robert Attal, Regards sur lesjuifs d'Algérie.
Abdelmajid Guelmami, La politique sociale en Tunisie de 1881 à nos
jours.
Moncef Djaziri, Etat et société en Libye.
Lionel Lévy, w communauté juive de Livourne.
Mahrez Hadjseyd, L'industrie algérienne, crise et tentatives d'ajuste-
ment, 1996.
Michel Roux, Le désert de sable, le Sahara dans l'imaginaire des
Français (1900-1994), 1996.
Driss Ben Ali, Antonio, Di Giulio, Mustapha Lasram, Marc Lavergne,
Urbanisation et agriculture en Mediterrannée: Conflits et complémen-
tarités,1996.
Bernard Pierron, Juifs et chrétiens de la Grèce moderne:histoire des
relations intercommunautaires, 1996
Belkacem Mostefaoui, La télévision française au Maghreb, 1996.
A. Labdaoui, Intellectuels d'Orient, intellectuels d'Occident, 1996.
Colette Juilliard, Imaginaire et Orient, L'écriture du désir, 1996.
]Patrick-Charles Renaud, La bataille de Bizerte. Tunisie- 9 au 23juillet
1961, 1996
Andréas Tunger-Zanetti, Provinces et métropoles:la communication
entre Tunis et Istanbul (1860-1913),1996.
Germain Ayache, La guerre du Rif, 1996.
Belkacem Recham, Les musulmans algériens dans l'armée portu-
gaise (1919-1945), 1996.
Souad Bakalti, Lafemme tunisienne au temps de la colonisation,
1996.
Rabeh Sebaa, L'arabisation dans les sciences sociales, 1996.
@Editions L'Harmattan, 1996
ISBN: 2-7384-4949-2Samya EL MACHAT
Les Etats-Unis et l'Algérie
De la méconnaissance à la
.
reconnaIssance
1945-1962
L'Hannattao L'Hannattan Ioc.
55, rue Saint-Jacques5-7, rue de l'École Polytechnique
75005 Paris - FRANCE Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9REMERCIEMENTS
Les recherches conduisant à cette trilogie ont été rendues
possibles gr{lce au soutien de l'American Research
Fellowship Program. Je voudrais remercier la commission
Fullbright et tous ceux qui, aux Archives américaines
(Washington D. C.), aux Archives diplomatiques du
ministère des Affaires étrangères (Paris et Nantes), aux
bibliothèques du ministère des Affaires étrangères et de
l'Institut d'études politiques de Paris, m'ont donné accès à
une importante documentation.
Ma gratitude va également à Monsieur Charles-Robert
AGERON, qui m'a fait l'amitié de relire le manuscrit et
bénéficier ainsi de sa connaissance exceptionnelle de
l'histoire du Maghreb contemporain, et à ma mère qui
marie la tolérance à la probité.AVANT-PROPOS
Plusieurs raisons incitent à analyser la politique américaine en Mrique du Nord
entre 1945 et 1962. La principale tient, bien évidemment, au rang que les Etats-Unis
occupent dans le monde. Une seconde raison réside dans le rôle que veulent jouer les
Etats-Unis en faveur de l'application de la Charte des Nations Unies, une troisième se
justifie par le maintien de l'alliance nouée avec l'Europe occidentale et confirmée au
lendemain de la Deuxième Guerre mondiale ainsi que par la prise en compte des
sentiments de l'opinion publique américaine.
Pour des raisons de volume, nous avons toutefois conçu cet essai sous la forme
d'une trilogie. Sous le titre Les Etats-Unis et l'Afrique du Nord "française". Le Grand
Malentendu 1945-1962, ces ouvrages ont pour ambition de mieux marquer
l'ambivalence de la politique nord-africaine des Etats-Unis, leur rôle dans l'accession du
Maroc, de la Tunisie et de l'Algérie à l'indépendance, d'évaluer le poids de leur
intervention dans le règlement des questions nord-africaines, enfin de raconter les
espoirs déçus de nationalistes du Maghreb ainsi que la réelle amertume de la France face
à l'incompréhension des Etats-Unis.
Deux interrogations servent donc de fil d'Ariane à notre cheminement: pourquoi cet
intérêt des Etats-Unis pour l'Mrique du Nord "française" et l'analyse de leur politique
dans cette région. Même si les problèmes de l'Afrique du Nord n'envahissent pas les
déclarations publiques, la détermination des Etats-Unis à maintenir leur hégémonie
planétaire est réelle. Et pour cela, tous les moyens sont bons. Nous pouvons donc
suivre la gestion de la question coloniale en Mrique du Nord par cette puissance partout
présente, directement, indirectement ou potentiellement. Un mot encore sur la
construction des ouvrages. Plutôt que l'ordre chronologique de l'occupation par la
France, nous avons adopté celui du statut de ces trois pays, en commençant par les
deux protectorats (Livre I et II) pour finir par une colonie, l'Algérie (Livre III). Ce
choix a l'avantage de la clarté et celui de mettre en évidence les différences de perception
des situations en Mrique du Nord.
5PRÉFACE
Samya el Machat s'est révélée comme historienne dès 1990 avec une
remarquable thèse de doctorat intitulée Tunisie, les chemins vers
l'indépendance (1945-1956) 1. Avec ce nouveau livre consacré à
l'ensemble du Maghreb et au rôle des Etats-Unis dans les processus
d'indépendance, ses perspectives se sont agrandies. Le titre qui couvre ces
trois volumes: Les Etats-Unis et l'Afrique du Nord ''française'' (1945-1962)
- tome 1: Le Maroc; tome 2: La Tunisie; tome 3: L'Algérie - dit assez les
nouveaux champs d'études et les ambitions de l'auteur. On peut parler d'un
triple dessein. Montrer d'abord ce que fut la politique américaine
apparemment hésitante et empêtrée dans ses contradictions. Pouvait-elle
sans mettre en cause la solidité de l'alliance atlantique, acheminer les
peuples de l'Afrique du Nord française vers leur indépendance? Pouvait-
elle simultanément y affirmer ses intérêts stratégiques et économiques?
En second lieu, ce livre s'attache à relever ce que furent les espérances
tenaces bien que souvent déçues que les nationalistes tunisiens et marocains,
voire algériens, mirent dans une intervention des Etats-Unis. Les
Américains, perçus d'abord comme les champions de l'idéologie anti-
coloniale et du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, furent ensuite
critiqués, leurs hésitations ou leur abstention dénoncées mais l'espoir mis en
eux ne disparut jamais totalement. Tel fut peut-être le grand "malentendu",
celui qui s'ouvrit entre Maghrébins et Américains du moins jusqu'aux
indépendances.
Mais ce livre étudie aussi sans le privilégier un autre "malentendu": celui
qui sépara dès 1943 Américains et Français, devenu depuis 1949 alliés dans
le cadre de l'OTAN mais rivaux en Afrique du Nord. Les Américains
entendaient pouvoir sauvegarder l'Alliance Atlantique tout en persuadant la
France de renoncer à sa domination coloniale. Encore espéraient-ils y
parvenir sous le couvert de la neutralité.
Pour étudier dans le détail ces difficiles questions, l'Auteur - sans
ignorer les travaux de ses devanciers au demeurant peu nombreux - a
choisi de ne faire confiance qu'aux documents d'archives américaines,
françaises, britanniques, maghrébines, voire onusiennes. Ainsi s'explique
que soient utilisés et cités les notes des divers bureaux spécialisés du
Département d'Etat américain, les dépêches d'ambassadeurs des puissances
intéressées, les rapports du Secrétariat général et des Délégués des Etats à
l'organisation des Nations Unies. Est-il besoin de souligner qu'il a fallu à
1 Publié aux Editions L'Harmattan; collection Histoire et perspectives méditerranéennes,
Paris, 1992.
7Samya el Machat une grande maîtrise pour traiter directement à partir de
ces sources presque surabondantes de ce que furent réellement les
politiques américaines et françaises, elles-mêmes s'entrecroisant avec l'action
diplomatique des Etats arabes et des nationalistes maghrébins? Débrouiller
l'écheveau complexe de ces documents et les exposer avec clarté exigeaient
déjà de grandes qualités d'analyste. Mais les qualités d'historien de l'auteur
s'affirment surtout dans la sûreté et l'impartialité de ses jugements.
Cette vue panoramique et comparative assez exceptionnelle l'a conduite
à bien des aperçus nouveaux et à des conclusions justes et équilibrées,
parfois opposées, parfois proches de celles de l'historiographie américaine
ou française. On se gardera bien sûr de les dévoiler à l'avance au lecteur.
Mais comment ne pas apprécier ses jugements motivés quant à l'influence
finalement assez relative de l'ONU et des Etats-Unis dans la marche aux
indépendances des peuples du Maghreb? L'internationalisation de la
question algérienne constamment demandée par les délégués du groupe
arabo-asiatique à l'ONU ne put ainsi être imposée à la France. Que De
Gaulle en soit venu à proclamer l'autodétermination, puis à reconnaître
l'indépendance de l'Algérie ne doit rien, quoi qu'on en ait dit, aux pressions
diplomatiques des Etats-Unis. Comme l'écrit très bien Samya el Machat,
"l'indépendance fut moins suspendue au jugement des Etats-Unis qu'à la
volonté du général de Gaulle d'aboutir à un règlement négocié."
Un historien français a plaisir à dire que cette historienne tunisienne a
toujours su raison garder en dénonçant les entêtements, les erreurs et les
violences de la politique coloniale française; qu'elle a signalé avec mesure et
jugé avec équité les divisions, les manœuvres et les retournements des partis
nationalistes au Maghreb et l'impuissance de la Ligue des Etats arabes;
qu'elle a enfin caractérisé avec justesse moins "le double jeu" prétendu de la
politique américaine que sa voie moyenne, son équilibre sans engagement
total, politique qui a finalement réussi au moins en Tunisie et au Maroc.
Ce livre fruit d'un immense labeur et d'années de réflexions soulèvera
peut-être les objections de quelques anciens acteurs politiques. Il devrait
pourtant rallier la grande majorité des Maghrébins, américains et Français
qui s'interrogent avec bonne foi sur la place des Etats-Unis dans la
décolonisation de l'Afrique du Nord "française".
Charles-Robert Ageron
8INTRODUCTION
Ici comme dans le reste de l'Afrique du Nord, le débarquement anglo-
américain du 8 novembre 1942 constitue un tournant décisif et le point de
départ d'une radicalisation du nationalisme algérien. Le allié
est en quelque sorte la première grande défaite de l'armée coloniale
française depuis 1830 en Algérie. Intervenant après celles de juin 1940, de
Syrie en 1941, les défaites de novembre 1942 ouvrent la crise de l'empire
français.
Face à la puissance impressionnante des moyens américains, la France a
donné le spectacle de ses faiblesses et de ses divisions. Le retournement
affolé des autorités vychissoises puis les luttes de clans politiques et
militaires ont fait perdre à la France beaucoup du prestige qui pouvait lui
rester après la défaite de 1940.
Après des combats durs et meurtriers notamment à Oran et à
Casablanca. Darlan signe, le 22 novembre, avec le général Clark un accord
qui promet le respect de la souveraineté française en Afrique du Nord, mais
met entièrement les trois pays à la disposition des Alliés. Les accords d'Anfa
du 24 janvier 1943 entre Roosevelt, Churchill et Giraud qui, après
l'assassinat de Darlan le 24 décembre reçoit le commandement civil et
militaire, précisent les relations de la France et des Alliés. Les mesures
rétrogrades prises par Vichy sont ainsi annulées. En particulier, le décret
Crémieux pour les juifs d'Algérie est remis en vigueur le 26 octobre 1943.
Le débarquement est également un choc pour les nationalistes algériens
qui rencontrent, pour la première fois, sur le sol d'Afrique du Nord les
Américains - qui distribuent nourriture et vêtements - en libérateurs. TIs
fondent alors les plus grands espoirs sur les Etats-Unis dont le président
F. D. Roosevelt n'a pas caché son idéologie anticoloniale.
Les Etats-Unis opèrent donc en 1942 une entrée politique et militaire en
Afrique du Nord: participation à la libération de l'Afrique du Nord,
rencontre de R. Murphy avec F. Abbas, expression du souci de tenir
compte des aspirations nationalistes en sont des manifestations
significatives. De fait, en décembre 1942, les Algériens évolués et leurs
leaders politiques se persuadent aisément de l'impuissance de
l'Administration française face aux "nouvelles autorités anglo-américaines".
Pour eux, la France a cessé d'être une grande puissance mondiale, elle est
désormais à la "remorque de l'Amérique", L'heure est donc venue d'agir
d'autant plus que ni l'amiral Darlan, ni le général Giraud n'ont eu un mot
d'avenir en parlant de lever 300 000 soldats. "L'opinion musulmane veut
être associée au sort commun autrement que par de nouveaux
saignements. .." précise aussitôt Ferhat Abbas.
9Douze personnalités algériennes envoient le 12 décembre un "Message
des représentants des Musulmans aux autorités": il subordonne la
participation des Musulmans à l'effort de guerre, à l'élaboration d'un
nouveau statut politique, économique et social "basé sur la justice sociale" et
assurant "leur affranchissement politique". Il exige la convocation d'une
conférence réunissant les élus et les représentants qualifiés de toutes les
organisations musulmanes. Un second message amendé, est adressé aux
autorités françaises qui avaient refusé de prendre connaissance du premier.
Il mentionne que l'affranchissement politique s'effectuerait" dans un cadre
essentiellement français" et ajoute: "Il importe de montrer à l'opinion
musulmane par des réalisations tangibles et immédiates la volonté
résolument réformatrice de la France". Ainsi est reconnue la souveraineté
de la France que le premier message passait sous silence.
Les autorités françaises promettent alors aux élus sinon la conférence
purement musulmane qu'ils exigent, du moins la réunion d'une commission
"chargée de présenter dans une atmosphère semi-officielle un projet de
réformes apaisant les inquiétudes des populations musulmanes" souligne
F. Abbas. Mais les autorités françaises tardent à convoquer cette
commission; Abbas et ses amis envisagent de riposter par un appel aux
Nations alliées sous forme d'un Manifeste adressé au nom des populations
algériennes.
Une première rédaction du Manifeste est hâtivement préparée par
F;Abbas, après consultation de personnalités représentatives des différents
groupements algériens. Ce texte de principe, bientôt suivi de revendications
précises, allait bien au-delà, par le ton comme par le contenu, de la
respectueuse lettre au maréchal Pétain de 1941. Entre l'assimilation révolue
et l'indépendance qui n'osait pas encore dire son nom, Ferhat Abbas
s'engage dans la voie du fédéralisme en posant le principe d'un Etat
algérien autonome, reconnu et protégé par la France.
Le Manifeste du Peuple Algérien rédigé par F. Abbas et publié en
février 1943 a-t-il été inspiré par Robert Murphy, représentant personnel du
président Roosevelt? L'accusation des résistants français ne repose sur
aucun début de preuve. R. Murphy n'a fait aucune promesse de libération
aux Algériens et n'a rencontré F. Abbas qu'une seule fois. R. Murphy a
répondu très prudemment aux questions de Abbas "sur ce que serait la
position du gouvernement américain devant une Algérie autonome". Les
leaders algériens ont cherché à utiliser la Charte de l'Atlantique, mais on ne
pourrait rien affirmer sur le rôle éventuel des autorités américaines et de
R. Murphy. En outre, F. Abbas ne fut jamais reçu par le président Roosevelt
en rade d'Alger, il n'a jamais été question de la formation d'un
gouvernement sous sa direction. On ne saurait cependant négliger le fait
que les Américains ont répandu à profusion en Algérie des milliers
d'exemplaires de la Charte de l'Atlantique et qu'ils n'ont jamais démenti les
nouvelles selon lesquelles la Conférence de San Francisco allait obliger la
France à renoncer à sa souveraineté en Algérie et à ses protectorats
marocain et tunisien. Indirectement, la propagande de guerre des Etats-Unis
a été en partie responsable du sursaut nationaliste en Afrique du Nord,
notamment en Algérie.
La première rédaction du Manifeste du peuple algérien datée du 10
10février 1943 est adressée aux Nations unies, mais elle est remise également
au gouvernement général. Une seconde version efface la référence aux
nations unies ou alliées et apporte quelques légères modifications. Cette
version est officiellement remise le 31 mars 1943 au nouveau gouverneur
général Peyrouton par une délégation de cinq élus; le lendemain, elle est
présentée aux représentants des nations alliées à Alger. Le Manifeste entend
faire connaître aux nations luttant à la fois contre l'Allemagne et pour la
libération des peuples ce qu'était le régime colonial en Algérie, afin de
justifier sa revendication essentielle: le droit du peuple algérien à disposer
de lui-même.
Le gouverneur général Peyrouton, nommé le 17 janvier par le général
Giraud, accepte le Manifeste comme "base de réformes à venir" et demande
aux élus musulmans de définir un programme plus restreint et de formuler
des propositions concrètes. La "commission d'étude des affaires
économiques et sociales musulmane" est constituée le 13 avril mais parmi
ses 37 membres, aucun n'est messaliste, ni communiste. La commission se
borne à proposer un ensemble de réformes immédiatement réalisables.
Cependant, le 22 mai, les Délégations financières reconstituées
reprennent leurs travaux et cette courte session est marquée par l'opposition
des sections indigènes à celles des colons. Les délégations arabes et kabyles,
prenant au mot le gouverneur qui avait demandé des propositions
concrètes, acceptent après discussions et amendements "le Projet de
réformes faisant suite au Manifeste du peuple algérien musulman" préparé
par Abbas et ses amis. Ce document, connu sous le nom d'Additif au
Manifeste, est remis au général de Gaulle le 10 juin. L'Additif réclame, plus
encore que la reconnaissance par étapes de la nation algérienne,
l'indépendance complète de l'Algérie, pour l'immédiat après-guerre et, sur
l'heure, un gouvernement franco-algérien et l'égalité totale. Il s'agit donc
bien d'un Manifeste nationaliste et révolutionnaire, non d'un programme de
réformes.
Entre-temps, la direction des affaires passait au Comité français de la
Libération nationale. Peyrouton démissionnaire le 1 juin 1943, est remplacé
le 4 par le général Catroux. Ni de Gaulle, ni Catroux, ni aucun des membres
de la France libre ne concevaient de remettre en cause l'avenir de la France
combattante en acceptant les principes du Manifeste. Puisque celui-ci
n'envisageait qu'une union nord-africaine, mais ignorait toute possibilité
d'un lien fédéral avec la France, le CFLN devait s'opposer alors résolument
à ceux qui entendent "briser l'unité de la France", Catroux se déclare en
revanche prêt aux réformes dans le cadre de l'unité française. Le
gouverneur général qui nomma dix 'membres nouveaux à la commission
d'études, retient parmi les propositions de réformes celles qui se
rapportaient à la situation des Musulmans en matière de soldes, d'accession
à la fonction publique, de naturalisation. Les Algériens ralliés au
nationalisme, intellectuels et oulémas les jugent insuffisantes, voire
choquantes et dénoncent les modérés. Abbas demande en septembre une
audience au gouverneur général qui refuse de le recevoir. Une démarche
auprès de R. Murphy n'apporte aucun résultat. Certes il y a l'ordonnance du
7 mars 1944 qui, a aboli toutes les mesures d'exception qui frappaient
encore les Musulmans et a élargi leurs droits électoraux, mais elle est venue
11trop tard. Dans le contexte des années 43-44 qui a vu luire la perspective
d'une indépendance totale de l'Algérie, elle est tenue par beaucoup
d'Algériens pour dérisoire.
Mais à l'heure où les soldats de l'armée d'Afrique se couvraient de gloire
en Italie, les musulmans se croient en droit d'attendre autre chose qu'une
assimilation maintes fois promise et jamais réalisée. Ferhat Abbas riposte
dès le 14 mars par la création d'une Association des Amis du Manifeste et
de la Liberté. L'administration Çhâtaigneau laisse faire, et les adhésions
affluent tandis que le journal L'Egalité, organe d'expression du Manifeste,
connaît un réel succès
Au début de 1945, le contexte économique est dramatique et le climat
politique se détériore rapidement. Encouragé par les promesses
émancipatrices de la Charte des Nations unies, en cours de rédaction, le
nationalisme algérien opère une brusque radicalisation. Au congrès des
Amis du Manifeste tenu à Alger en mars 1945 les thèses fédéralistes de
Ferhat Abbas sont mises en minorité au profit d'une motion d'inspiration
messaliste. Partout dans le pays se multiplient les signes d'une inquiétante
nervosité populaire. Des troubles éclatent à Alger, le 1 mai, qui provoquent
plusieurs morts. A Sétif, une manifestation, le 8 mai, dégénère en émeutes
meurtrières où 21 Européens sont massacrés. Le mouvement s'étend les
jours suivants aux campagnes et à d'autres villes comme Guelma, Batna et
Bône. Les troubles ont causé la mort de plus d'une centaine d'Européens,
parfois sauvagement mutilés.
La répression est aveugle et impitoyable. Le général Duval, commandant
la division de Constantine, engage une dizaine de milliers d'hommes dans le
ratissage des régions soulevées, il fait appel à l'aviation et à la marine qui
frappent des objectifs innocents. L'administration ferme les yeux sur de
terribles expéditions punitives et les tribunaux militaires procèdent à
plusieurs milliers de condamnations. Mai 1945 annonce la modification du
rapport des Algériens à la colonisation et une rupture totale. De 1945 à
1954, l'évolution sociale et économique de l'Algérie accélère le mouvement.
Mais c'est aussi l'absence d'une politique française ouverte aux
revendications des nationalistes modérés qui permet aux "extrémistes" de
l'emporter.
A peine sortis de la "sale guerre" d'Indochine, les Français n'imaginent
pas qu'ils entrent dans une nouvelle guerre, - le mot même était banni des
discours officiels - qui allait faire traverser la Méditerranée à des centaines
de milliers d'entre eux. Rares étaient ceux qui dès avant cette date, avaient
su entendre les avertissements de nombre de responsables algériens - dont
plusieurs étaient encore députés français - et qui annonçaient les
conséquences inévitables du maintien obstiné d'un système colonial devenu
intolérable avec ses mœurs policières, ses élections truquées, ses
discriminations économiques, sociales, raciales. Trop occupée sans doute
par les problèmes de la guerre froide des années 50, la Quatrième
République demeure sourde à ces avertissements. Elle est donc surprise par
l'événement et il lui a fallu du temps pour en comprendre la portée. La
guerre d'Algérie tardivement découverte par les Français couve en réalité
depuis la "répétition générale" de mai 1945, si ce n'est même depuis
l'insurrection de 1871.
12Face à l'évolution de la situation en Algérie, le département d'Etat
connaît un sérieux malaise. La diplomatie américaine est, encore une fois,
partagée entre des objectifs contradictoires. Il s'agit de ne pas soutenir
ouvertement les aspirations à l'indépendance. Mais, dans le même temps, il
n'est pas question non plus de rejeter les revendications nationalistes et de
tourner en dérision les grands principes défendus par les Etats-Unis. D'où la
prudence des Etats-Unis qui appellent le gouvernement français à faire
preuve de souplesse et de réalisme dans l'appréciation de la situation en
Algérie. L'attentisme - ou de ce qui est perçu comme tel- des Etats-Unis
a conduit les Algériens à douter de la volonté des Etats-Unis de traduire
dans les faits leur attachement aux grands principes de liberté et
d'indépendance. Le contexte de violence oblige toutefois les Etats-Unis à
réagir. Même s'il y a des divergences au sein du gouvernement américain,
tous les dirigeants soulignent la nécessité des réformes, ne serait-ce que
pour permettre à la France de conserver ses "responsabilités". Les efforts
des Américains pour conjuguer la loyauté envers un de leurs plus proches
alliés avec le souhait de régler la question algérienne, ravivent les passions et
les rancœurs.
13- 1 -
LE TEMPS DES RUPTURES
1945-1955LES SIGNES ANNONCIATEURS
Dans un monde traversé d'idéologies émancipatrices et propice à la
renaissance de l'arabisme, une série de ruptures d'ordre économique, social
et politique annoncent les graves événements de 1945 et de 1954. Mais à la
fin de la Deuxième Guerre mondiale, l'avenir de l'Algérie ne figure pas
parmi les préoccupations prioritaires des Etats-Unis. L'année 1945 voit,
cependant, se multiplier les contacts entre Ferhat Abbas et les représentants
diplomatiques des Etats-Unis à Alger, que le gouvernement général
désapprouve. Ainsi, Paul Alduy, directeur du cabinet politique et
diplomatique du gouverneur d'Algérie, "accusa" E. Lawton, consul à Alger,
d'avoir maintes fois rencontré Ferhat Abbas et " de lui avoir donné des
encouragements. Je répondis que cela était absurde. J'avouais que certains
d'entre eux étaient intéressants mais j'ajoutais que je m'étais gardé d'entrer
en contact avec eux pour éviter de donner le moindre fondement à la
rumeur. Il me dit alors qu'à son avis les nationalistes algériens étaient
davantage encouragés par les Britanniques que par les Américains, il ne
comprenait pas toutefois l'intérêt de la tactique britannique. Il dit enfin que
la diffusion du texte de la Charte atlantique parmi les Arabes avait eu un
effet fâcheux. Il souhaite vivement la fermeture aussi vite que possible du
centre américain d'information" 1.
De toute évidence, le gouvernement général d'Algérie s'inquiète d'une
ingérence américaine ou britannique, d'autant que la société musulmane
d'Algérie n'est pas fermée à cette perspective. Le consul Lawton essaie de
relativiser ces contacts, mais la réalité est indéniable. Les soupçons envers la
Grande-Bretagne ne peuvent masquer les difficultés en Algérie, et surtout
l'impuissance des autorités françaises à empêcher la diffusion de nouvelles
idées émancipatrices. Or, la situation en Algérie à l'issue de la guerre a
engendré un sentiment aigu de frustration, les aspects critiques de la réalité
musulmane n'ont reçu que des solutions partielles tandis que le pouvoir
demeure concentré entre les mains du secrétaire général du gouvernement
d'Algérie
La situation en Algérie connaît donc une évolution inquiétante. Les
premiers signes d'inquiétude remontent, il est vrai, au 8 mai 1945. Ce jour-
là, tandis que le monde entier fête la victoire sur le nazisme, une sanglante
insurrection éclate dans l'Est algérien. Une brutale répression lui répond.
Les émeutes constantinoises sont un mélange de soulèvement nationaliste et
1 Note de Alduy-Lawton, 24.3.1945/851 S.OO.
17de jacquerie paysanne qui tourne à la guerre sainte. A Guelma, à Sétif,
soldats et civils européens se déchaînent. Les dirigeants du PP A clandestin
renoncent alors à l'ordre d'insurrection généralisée.
Le bilan des événements est aujourd'hui encore, sujet à controverse. La
commission d'enquête dirigée par le général Tubert est dissoute, sur ordre
du général de Gaulle, sans avoir pu achever sa mission. Tandis que le PPA a
avancé le chiffre de 45000 morts sans donner ses sources, les archives
militaires françaises font état de 1500 musulmans tués et d'une centaine de
victimes civiles et militaires européennes. 2000 condamnations sont
prononcées par les tribunaux militaires. Les événements de Sétif et la dure
répression qui les suivit n'ont éveillé que peu d'écho dans la presse
américaine, qui mentionne uniquement le fait.
Cependant, inconscience ou volonté délibérée, le gouvernement
d'Algérie ne prend pas les mesures nécessaires et lorsque la fièvre
nationaliste s'empare des Algériens, on explique que la remise en cause de
l'édifice colonial est le fait de la propagande anglo-américaine et de la
renaissance de l'arabisme. Pourtant, les faits parlent d'eux-mêmes: aux
nombreux motifs de rupture violente, est venue se greffer une idéologie
émancipatrice. Le gouvernement d'Algérie continue à reprocher aux
Anglais et aux Américains de vouloir entraîner les Musulmans d'Algérie
dans une voie difficile et impossible. En fait, les sympathies américaines,
trop évidentes aux yeux des autorités françaises d'Algérie, s'effacent devant
l'impératif stratégique. Ainsi, le consul des Etats-Unis à Casablanca,
recommande au département d'Etat, en vain d'ailleurs, de "répondre
positivement à la demande du commandement militaire fiançais concernant
le transport de 200 hommes d'Oran à Sétif... Quel que soit notre attitude à
l'égard des mouvements nationalistes en Afrique du Nord française, il nous
faut tenir compte de l'importance de nos intérêts à l'est et de leur
sauvegarde.. ." 1.
Rien ne doit donc troubler ou menacer l'avenir des intérêts des Etats-
Unis. Pour l'heure, la tension en Afiique du Nord n'est pas inquiétante mais
le consul craint qu'une répression tardive et une extension des troubles ne
menacent "gravement nos intérêts militaires. La légation américaine à
Tanger et ce consulat ont souvent fait savoir aux nationalistes que l'usage de
la violence, même au nom de la liberté, est inopportun... Aussi longtemps
que nous serons en guerre contre le Japon, le survol de l'Afiique du Nord
demeurera vital. Nos autorités militaires estiment que nous ne pouvons
demeurer indifférents aux manifestations de violence contre l'autorité de la
France, dans la mesure où elles peuvent porter atteinte à nos intérêts
vitaux..." 2.
Attitude anachronique? Loin des principes de la Charte Atlantique ou
des prises de position officielles des Etats-Unis en faveur sinon de
l'indépendance, du moins de l'autonomie, cette note consacre la ligne
1 Note du consul américain à Casablanca au département d'Etat, 14.5.1945/881.00.
2 Ibid.
18politique du département d'Etat. Le centre de gravité politique étant ailleurs,
le département d'Etat corrige l'élan donné par la Charte Atlantique. Il faut
donc se résigner à retarder la réalisation de l'autonomie pour l'Afrique du
Nord. Tout donne à croire que le département d'Etat se plie à la discipline
de l'ordre colonial.
La presse française veille toutefois au grain, elle dénonce la duplicité
américaine. Le journal Normandie commente avec ironie la visite de 17
sénateurs américains en Afrique du Nord. Pour Marc Rucart, radical-
socialiste, en cas de troubles en Afrique du Nord, "les Etats-Unis pourraient
faire la même chose que les Britanniques en Syrie..." 1. Ce regain de
tension est, bien évidemment, lié au refus des Etats-Unis de transporter les
troupes d'Oran à Sétif. Jefferson Caffery souligne que "l'American theater
commander avait refusé craignant les conséquences politiques d'une aide
américaine..." 2. Le département d'Etat approuve la décision de l'ATC. Les
Etats-Unis, contrairement à la Grande Bretagne, ne fournissent donc aucun
avion aux Français. Mais au lendemain du soulèvement de Sétif et des
opérations de rétablissement de l'ordre, Washington a encore besoin de
ménager Paris.
Et même le secrétaire général de la Ligue arabe, Azzam Pacha, ne
parvient pas à modifier l'attitude du département d'Etat. La brutale
répression du soulèvement de Sétif et les condamnations à mort ont ému
Azzam Pacha, qui s'en remet aux Etats-Unis. Son souhait d'impliquer les
Etats-Unis répond au souci d'éviter une réunion du Conseil de la Ligue
arabe et du même coup la colère de la France. Les Etats-Unis doivent
intervenir poursuit Azzam Pacha puisque "leur responsabilité morale est
largement engagée dans la mesure où ce sont les forces militaires
américaines qui ont libéré les possessions françaises en Afrique du Nord et
y ont rétabli la domination de la France. Il espère une intervention des
Etats-Unis auprès de la France..." 3.
Très prudemment, Tuck rappelle que la Ligue arabe doit limiter son
action au Moyen-Orient et éviter tout ce qui pourrait, comme un débat sur
l'Afrique du Nord devant le conseil de la Ligue, dresser la France contre
elle. Une fois la neutralité de la Ligue arabe acquise, "le département d'Etat
pourrait examiner la possibilité de prendre contact avec le gouvernement
français et recommander l'indulgence..." 4. Le département d'Etat n'entend
pas faire pression sur la France qui a rétabli l'ordre en Algérie au prix d'une
répression autant brutale qu'impitoyable. La géopolitique impose des choix
et le moment n'est pas encore venu d'imposer une ligne politique à la
France. Le département d'Etat se contente donc de prêcher la modération.
Azzam Pacha envoie également une lettre à Dean Acheson, encore sous-
secrétaire d'Etat. Son message dénonce la répression française du
1 Note de Caffery au département d'Etat, 7.7.1945 /851 R.OO.
2 Ibid.
3 Note de Tuck, ambassadeur américain au Caire, au secrétaire d'Etat, 21.61945/851 R.OO.
4 Ibid.
19soulèvement de Sétif, ainsi que le "caractère inacceptable, pour la Ligue
arabe, du régime de la loi martiale auquel sont soumis les Arabes...". Dean
Acheson est troublé:
" Il faut dire à Bidault que la situation actuelle en Algérie est une source
d'inquiétude non seulement pour le gouvernement des Etats-Unis mais
également pour l'opinion publique... Il faut également mentionner à
Bidault que les chiffres avancés par Tixier, ministre de l'Intérieur, de 1500
tués et de plusieurs blessés, même s'ils ne reflètent pas l'exacte réalité, sont
significatifs de la brutalité de la répression. "1.
Le ton reste toutefois modéré puisque "cette intervention" se veut
amicale. De fait, Georges Bidault, qui affirme "comprendre les
préoccupations des Etats-Unis...", place cette intervention sous le signe de
l'amitié franco-américaine. Elle est dictée par le souci d'éviter une
dégradation des relations entre la France, les puissances occidentales d'une
part, et le monde ar-abe, de l'autre. Dean Acheson fait d'ailleurs confiance à
la France, et en attendant "les résultats de mon intervention, il faut expliquer
à Azzam Pacha que ni l'expression de notre intérêt pour l'Afrique du Nord,
ni notre contribution décisive à la libération de la région, ne créent
l'obligation pour nous d'intervenir dans les affaires d'Afrique du Nord..." 2.
Il est vrai que l'on s'accorde à reconnaître au département d'Etat que
"l'Algérie doit être traitée différemment du fait de ses liens spéciaux avec la
France...". Dans le même esprit, la conférence des représentants américains
en Afrique du Nord réunis à Paris en mai 1948 confirme qu"'il est
impossible de considérer l'Algérie de la même façon que les deux
protectorats voisins... La conférence estime que le gouvernement des Etats-
Unis doit demander l'application des réformes en cours et non réclamer de
nouvelles réformes... "
Les intentions "d'intervention purement amicale" exprimées par Dean
Acheson demeurent sans effets sous les assauts conjugués de la peur
engendrée par les communistes, et des exigences françaises. Yves
Châtaigneau, gouverneur général à Alger s'inquiète des conséquences de la
visite d'André Marty, secrétaire du parti communiste français. Il souligne
"qu'un changement important était intervenu en Algérie. A l'initiative de
l'Union Soviétique, les communistes ont proposé aux nationalistes algériens
une alliance dont il doute qu'elle pourrait être évitée. Il insiste sur les
avantages de l'association pour les nationalistes qui pourraient utiliser une
presse puissante... Il craint un rapprochement entre la Ligue arabe et
l'Union Soviétique..." 3. Châtaigneau demeure dans une expectative
anxieuse d'autant que l'appui des communistes lui fait craindre un
resserrement des rangs au sein du mouvement algérien, "les ruptures
UDMA-PPA vont disparaître" dit-il. Il est, par conséquent, convaincu de la
nécessité de donner un "coup de frein" à l'extension de l'influence
1 Note de Acheson à I.Caffery, 5.10.1945/ 851 R.OO.
2 Note de à Tuck, ambassadeur américain au Caire, 5.10.1945/851 R.OO.
3 Note-entretien Châtaigneau-Finley (consul américain à Alger), 17.8.1946/851 R.OO.
20soviétique par une action anglo-américaine.
Frayeurs exagérées. Le parti communiste algérien dispose d'une presse
dont l'audience a dépassé largement un tirage assez modeste, il jouit
également d'une réelle influence sur le petit peuple urbain de la
communauté européenne. Enfin, il dispose d'un appareil militant
remarquablement actif. Mais, le PCA est handicapé par ses fluctuations et
ses hésitations à l'égard du nationalisme algérien, "son soutien apporté à la
répression lors du soulèvement de mai 1945, son idéologie matérialiste, ses
références à la laïcité, continuaient de le rendre suspect aux yeux des
musulmans. Un certain nombre de redressements avaient bien été opérés
dans le sens d'une arabisation très nette de ses cadres dirigeants et d'une
réorientation de sa propagande à des fins plus résolument autonomistes...
1.Rien n'y fit "
Même tendance à la marginalisation, en ce qui concerne l'UDMA. Parti
de cadres et de notables francisés, son programme n'a guère varié depuis
1944. Ferhat Abbas et ses amis continuent de plaider en faveur d'une
Algérie autonome et démocratique, et n'ont pas perdu tout espoir d'engager
un dialogue constructif avec l'administration. Tant de patience est mal
payée de retour. Son légalisme et sa modération détournent d'elle en
particulier la jeunesse intellectuelle, qui lui préfère le MTLD.
Dans ces conditions, c'est l'entrée en jeu de la Ligue arabe qui incite la
France à accentuer son emprise en Algérie. Impatiente d'affirmer son
autorité absolue sur le pays, elle s'efforce d'engager un peu plus ses alliés
britanniques et américains sur la voie de la défense du monde libre du
communisme. Pourtant, encore une fois, les intentions officiellement
exprimées par Azzam Pacha demeurent lettre morte. Le Conseil de la Ligue
arabe n'adopte aucune résolution. La prudence de la Ligue arabe
s'apparente à de l'indifférence pour Abdelkrim, mais Azzam Pacha propose
une autre appréciation. Selon lui, "Abdelkrim a maintenant changé d'avis,
c'est Israël qui s'oppose aux initiatives prises par les Arabes aux Nations
unies..." 2. En réalité, les ambitions contradictoires des chefs d'Etat du
Proche-Orient, les divisions au sujet de la question palestinienne, enfin
l'impuissance arabe face à Israël expliquent la faiblesse de l'appui de la
Ligue arabe.
La déception de Abdelkrim et de ses amis est d'autant plus vive qu'à la
suite des élections de l'Assemblée algérienne de 1948, Azzam Pacha se
contente de remettre une note modérée à l'ambassadeur de France au Caire
affirmant que "les conditions dans lesquelles se sont déroulées les élections
algériennes étaient de nature à porter préjudice à la bonne entente entre les
peuples arabes et la France". C'est peu pour le Comité de Libération
d'Afrique du Nord. Il dénonce, dans un télégramme adressé au président
Truman l'intervention de l'administration française dans les élections. Mais
1 Droz et Lever, Histoire de la guerre d'Algérie, p.47.
2 Note de J.Caffery, ambassadeur américain au Caire, au département d'Etat, 24.4.1950/751
S.OO.
21la Ligue arabe, craignant une levée de boucliers en France, refuse de
demander l'intervention des Nations unies, que l'ensemble de l'opinion
française exclut dans les affaires relatives aux relations entre la France
métropolitaine et ses trois départements transméditerranéens. Néanmoins,
plusieurs députés du deuxième collège ont déposé des demandes
d'interpellations au sujet des fraudes qui se sont produites durant les
élections.
Tandis que la situation s'aggrave en Tunisie, elle demeure dans
l'ensemble calme en Algérie à l'exception de désordres "mineurs" à Alger et
Oran en avril et mai 1952. Lockett, consul à Alger, ne semble pas inquiet,
pour le moment. Des désordres comparables à ceux de Tunisie "sont
impossibles dans la mesure où la France contrôle bien le pays" précise
Lockett 1. Ce qui frappe Lockett, c'est la puissance de la France et la
faiblesse des moyens algériens. Il ajoute toutefois "si les Algériens sont sûrs
de l'appui des Nations unies et des Etats-Unis, ils n'hésiteraient pas à opter
pour la violence...". Le consul Lockett a une vision sommaire des
problèmes algériens, ses analyses sont forcément schématiques. Il invoque
le malaise des Algériens, le délabrement économique et social du pays.
Mais il juge que le gros des troupes n'est pas prêt à suivre les dirigeants
nationalistes, sur la voie de l'action directe.
Toutefois, l'arrivée au pouvoir en Egypte de militaires à l'allure
"révolutionnaire" en juillet 1952 préoccupe les autorités françaises. Il est
pressant de s'assurer que les nouveaux dirigeants égyptiens ne feront pas
cause commune avec les nationalistes de l'UDMA, installés au Caire. Ceux-
ci viennent en effet de remettre une lettre à Caffery pour Foster Dulles
réclamant "l'abolition du colonialisme français". Néanmoins, le Caire ne
paraît pas devenir le théâtre central des décisions du mouvement algérien.
Le gouverneur Léonard en est convaincu, puisqu'il "fait peu de cas de la
rumeur selon laquelle le général Neguib envisage de parrainer les
mouvements d'Afrique du Nord. Il estime que la révolution égyptienne
n'est pas consolidée. En outre, toujours selon Léonard, la faiblesse de
l'UDMA dans certaines zones du département de Constantine est liée à sa
position difficile entre l'administration et le MTLD, qui l'oblige à suivre une
ligne de conduite tortueuse, tantôt amicale, tantôt hostile à l'égard de
l'administration..." 2.
En 1953, rien ne laisse encore présager la flambée de 1954. L'apathie
relative des masses musulmanes, évoquée par Lockett, a entretenu la
confiance des autorités françaises dans les vertus de la paix française et
semble justifier tous les immobilismes. D'autant que toute concession serait
fatale aux acquis de la colonisation. Le directeur de la police Vaujour est
confiant, car contrairement aux estimations des observateurs étrangers selon
lesquelles l'aggravation de la situation en Tunisie et au Maroc aurait des
répercussions en Algérie, "l'Algérie est calme, affirme Vaujour. Il pense que
1 Note-entretien Byroade-Lockett à Alger, 8.5.1952/771.00.
2 Note de Lockett au département d'Etat, 30.7.1953/751 5.00.
22l'absence de réactionnxplique par l'inexistence d'une élite indigène..." 1.Il
concède toutefois que "cela est temporaire" et paradoxalement, pour Jean
Vaujour, "le parti communiste joue un rôle utile dans la mesure où il
empêche la formation d'un parti unique catalyseur de tous les
mécontentements...". Au début de l'année 1954, Jean Vaujour sous-estime
et mésestime la force du nationalisme algérien. La quiétude du
gouvernement français s'est révélée trompeuse et relève d'une sous-
estimation systématique d'un beaucoup plus répandu qu'on ne
se plaisait à le reconnaître.
La situation va, cependant, très vite évoluer. Face à tant de problèmes
politiques, économiques et sociaux non résolus, l'attitude de la population
musulmane, travaillée par la propagande des différents partis, s'est
notablement modifiée. La situation s'est aggravée depuis 1945 dans le
double contexte de l'explosion démographique musulmane et de
l'immobilisme gouvernemental, au point de créer une dramatique disparité
des conditions sociales dans laquelle le nationalisme algérien a trouvé sa
légitimité et l'insurrection son principal atout.
Jean Vaujour prend alors la mesure des menaces qui se précisent. Il
confie au consul des Etats-Unis Clark son inquiétude devant "l'ignorance
des autorités françaises et des réactions de la colonie française..." 2. Clark
est toutefois impressionné par la détermination des autorités françaises à
"écraser dans l'œuf toute velléité de rébellion..." 3.
Jean Vaujour alerte à plusieurs reprises le ministre de l'Intérieur du
gouvernement Mendès-France, François Mitterrand, mais pour l'un comme
pour l'autre ainsi que l'écrira Mendès-France "juridiquement et
pratiquement, l'Algérie, c'était la France". Davantage préoccupés par le
règlement du problème tunisien, Paris ne prête pas une grande attention
aux rapports alarmistes venus d'Alger. Vaujour souligne que la volonté du
ministre de l'Intérieur a été particulièrement partiale" la seule négociation,
c'est la guerre "aurait-il dit le 5 novembre devant une commission de
l'Assemblée. Mais dans le même temps, Mitterrand insiste sur la nécessité de
profondes réformes sociales afin d'obtenir "une égalité complète entre les
deux communautés et de maintenir l'Algérie dans le cadre de notre
nation" 4.
Les choses cette fois-ci se présentent mal, compte tenu de la lutte entre
les partis nationalistes algériens et la recrudescence des troubles en Tunisie
et au Maroc. Les autorités d'Algérie en sont conscientes, elles prennent les
mesures "nécessaires" comme le renforcement de la sécurité ou la
surveillance de la frontière algéro-tunisienne. Ce qui est frappant, c'est le
langage des autorités d'Algérie qui refusent de lier ces mesures au contexte
général en Afrique du Nord. En effet, le gouverneur général estime que "la
1 Note-entretien Vaujour et L. Dorros, consul américain à Alger, 13.11.1953/751 5.00.
2 Vaujour-Clark, 8.3.1954/751 5.00.
3 Note de Clark au département d'Etat, 30.3.1954/751 5.00.
4 J. Vaujour, De la révolte à la Révolution, A.Michel 1985,472 p.
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