Les Fang aux XIXe et XXe siècles

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L'historiographie gabonaise se base sur une histoire évènementielle, avec pour épicentre le rôle des conquérants européens venus apporter la "civilisation" à des peuples "anhistoriques". Cet ouvrage prend le contrepied de cette approche. Il aborde l'histoire fondée sur les phénomènes imperceptibles s'inscrivant dans la longue durée comme la sociabilité, la mentalité et la mémoire chez les Fang du Gabon.
Publié le : vendredi 1 avril 2011
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EAN13 : 9782296804128
Nombre de pages : 206
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LES FANG
e eAUX XIX ET XX SIÈCLES













































© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’École-polytechnique ; 75005 Paris

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diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-54462-8
EAN : 9782296544628
Dieudonné MEYO-ME-NKOGHE





LES FANG
e eAUX XIX ET XX SIÈCLES

Aspects de l’histoire socioculturelle du Gabon














Études Africaines
Collection dirigée par Denis Pryen et François Manga Akoa


Dernières parutions

Mohamed Lamine.GAKOU, Quelles perspectives pour
l’Afrique?, 2011.
Olivier LOMPO, Burkina Faso. Pour une nouvelle
planification territoriale et environnementale, 2011.
Hamidou MAGASSA, Une autre face de Ségou. Anthropologie
du patronat malien, 2011.
Mohamed Lemine Ould Meymoun, La Mauritanie entre le
pouvoir civil et le pouvoir militaire, 2011.
Marc Adoux PAPE, Les conflits identitaires en « Afrique
francophone », 2011.
Claudine-Augée ANGOUE, L’indifférence scientifique envers
La recherche en sciences sociales au Gabon de Jean Ferdinand
Mbah, 2011.
B. Y. DIALLO, La Guinée, un demi-siècle de politique, 1945-
2008, 2011.
Ousseini DIALLO, Oui, le développement est possible en
Afrique, 2011.
Walter Gérard AMEDZRO ST-HILAIRE, PhD,
Gouvernance et politiques industrielles. Des défis aux stratégies
des Télécoms d’État africains, 2011.
Toavina RALAMBOMAHAY, Madagascar dans une crise
interminable, 2011.
Badara DIOUBATE, Bonne gouvernance et problématique de la
dette en Afrique. Le cas de la Guinée, 2011.
Komi DJADE, L’économie informelle en Afrique
subsaharienne, 2011.





INTRODUCTION GENERALE


La manière dont l’histoire du Gabon continue à être menée
semble aller à l’encontre de l’évolution de la discipline. Une
approche des programmes en vigueur au département d’His-
toire et Archéologie de la Faculté de Lettres et Sciences
Humaines de l’Université Omar Bongo et de l’Ecole Nor-
male Supérieure de Libreville laisse entrevoir des enseigne-
ments quelques peu éloignés de l’évolution de la discipline
qui s’est considérablement dilatée depuis quelques années
notamment au sein de certaines institutions universitaires
françaises, italiennes et allemandes. Force est donc de regret-
ter l’absence de cette mise en conformité avec l’évolution des
pratiques laissant penser au fait que les historiens du Gabon
feraient de l’histoire avec un décalage de plusieurs décennies,
c’est-à-dire, à retardement, avec des méthodes et des outils
surannés. Un regard sur quelques travaux de maîtrise laisse
pourtant entrevoir qu’ils portent, en partie, sur l’histoire
sociale et parfois culturelle, mais semblent menés sans recul
épistémique nécessaire, ce qui fait que ni leurs auteurs, ni
leurs directeurs, ne savent finalement pas à quels courants les
rattacher. Les discussions avec des étudiants de DEA « His-
toire des sociétés et civilisations africaines » de l’UOB font
apparaître une méconnaissance des expressions comme
histoire des mentalités, anthropologie historique, histoire
culturelle, histoire de la mémoire, des identités, ce qui fait de
ces jeunes en phase de préparer une thèse de doctorat, des
professionnels de l’histoire qui n’en connaissent que les e e6 LES FANG AUX XIX ET XX SIECLES
notions préliminaires comme les grandes périodes : histoire
ancienne, médiévale, moderne et contemporaine ou encore
des notions largement dépassées comme précoloniale et
coloniale… Or, si l’histoire n’est pas seulement le récit de ce
qui s’est passé autrefois, contrairement à l’assertion de Meyo
Bibang (cf. Aperçu historique du Gabon), la situation en
vigueur dans les institutions d’enseignement supérieure où
est enseignée l’histoire, est préoccupante. Pourtant l’histoire,
comme le soutenaient déjà les tenants des Annales, notam-
ment Febvre et Bloch, englobe le vécu humain. Autrement
dit, tout ce qui concerne et touche l’homme est historisable.
C’est la raison pour laquelle la position des collègues
soutenant que le sujet pourtant éminemment historique
intitulé : Le Lycée Léon Mba : contribution à la formation de
1la future élite du Gabon de 1954 à nos jours ne relèverait
pas de l’histoire, est surprenante. Notre étonnement devant
une position aussi rétrograde provenant d’un historien en
2008 est grand. Il en est de même d’une réunion de validation
des sujets au cours de laquelle un autre collègue, non moins
éminent, affirmait qu’un sujet d’histoire se situant dans les
années 90 ne peut être considéré comme relevant de
2l’histoire, oubliant que, depuis quelques décennies, l’IHTP
avait réalisé des progrès importants tendant à faire accepter la
notion d’histoire immédiate. La « maison histoire » du Gabon
mérite d’être revisitée sans fanfares ni trompettes. En effet,
des assertions tendant à contester l’historicité d’un sujet
comme celui consacré au Lycée national Léon Mba qui est
l’un des plus vieux établissements secondaires de la capitale,

1 De Diarra WAGUE, Octobre 2008, Libreville, UOB, 95 pages.
2 L’Institut d’Histoire au Temps Présent est une unité de recherche du
Centre National de la Recherche scientifique en France. Il fut fondé en
1978 pour l’intégration de plusieurs structures spécialisées dans l’histoire
de la seconde guerre mondiale ou dans certains thèmes spécifiques à
l’histoire contemporaine comme le nazisme, les transformations de la
France, épistémologie de l’histoire du temps présent… INTRODUCTION GENERALE 7
même s’il a subi une évolution au niveau des noms, ne
devraient plus avoir cours dans nos officines. Certains
collègues apparaissent ainsi un peu comme naviguant à
contre-courant de l’évolution, et, pire encore, comme faisant
de l’obstruction à ceux qui souhaitent adapter nos pratiques,
nos objets, nos méthodes à la dilatation de la discipline qui a
investi de nouveaux champs et territoires. Dans le cas du
lycée Léon Mba, un historien peut parfaitement s’intéresser
aux élites qui y ont été formées, pour en réaliser une
3prosopographie . Ensuite, les programmes en vigueur dans
cet établissement ont subi une nécessaire évolution. Il est
donc possible de s’interroger sur leur portée. Enfin, on peut
voir l’évolution des effectifs, des enseignants, des personnels
administratifs, des proviseurs… autour desquels il est loisible
de réaliser des biographies. Dire que tout cela ne relève pas
de l’histoire, tient de la méconnaissance de la discipline.
D’où la nécessité de la définir une nouvelle fois ici pour en
apprécier les évolutions et circonvolutions.
L’histoire ne saurait donc être un simple récit des événe-
ments passés, comme le suggérait Frédérique Meyo Bibang ;
mais elle concerne tout ce qui touche l’homme. Et à ce
propos, Charland, dans ses Pérégrinations intellectuelles,
affirmait, lors de son séminaire de didactique, qu’elle est
simplement « l’ensemble des démarches vérifiables suivies
par les chercheurs pour interpréter l’enchaînement des
phénomènes sociaux à partir de leurs traces » (2000). Cette
définition, quoique assez révolutionnaire, arrime encore la
discipline aux seules traces finalement écrites, oubliant, par
conséquent, la dimension de l’oralité dont le Professeur
4Metegue N’nah , à la suite des Annales, a élaboré une théorie

3 La prosopographie est utilisée en histoire sociale pour élaborer des
biographies des élites. Pour en avoir des idées plus précises, on peut
s’intéresser aux travaux de Christophe Charles.
4 METEGUE N’NAH, (2004), L’oralistique, Libreville, Raponda Walker. e e8 LES FANG AUX XIX ET XX SIECLES
originale qu’il a désignée par le mot « oralistique ». C’est
dire que l’histoire serait finalement la vie dans la mesure où
elle prend en compte les contours de celle-ci, c’est-à-dire
notre naissance, notre vie, notre mort, nos passions, nos
amours, notre travail, nos loisirs, notre mentalité, notre
alimentation, notre psyché, notre mariage, notre baptême,
notre scolarité, en fait, la vie humaine dans ses
manifestations et célébrations, dans la joie ou la tristesse.
C’est Loungou Mouelé qui, déjà, corroborait cette assertion,
quand il affirmait, dans ses cours d’histoire à l’Université
Omar Bongo, que l’histoire serait finalement la vie. Mais pas
seulement la nôtre, mais aussi celle de nos ancêtres, de notre
société, de notre système politique, des interactions
hommes/systèmes, hommes/structures, hommes/femmes…
Ce sont à la fois, les phénomènes perceptibles et
imperceptibles comme les odeurs, le bruit, l’amour, les
passions, les haines, la mentalité, la sociabilité… Il n’y a
qu’à mesurer l’annexion de nouveaux territoires par les
Annales pour mesurer la dilation subie par la discipline ce
qui a permis à l’histoire de préserver sa situation de carrefour
des sciences sociales. Il y a ainsi plusieurs histoires. On parle
alors d’histoire anthropologique, d’histoire démographique
ou démographie historique, d’histoire des mentalités,
d’histoire culturelle, d’histoire de la mémoire, de l’identité,
de l’histoire immédiate, de l’imaginaire, des marginaux…, en
veut-on encore ? Notre discipline a, fort à propos, annexé de
nouveaux territoires et nous nous devons d’apprendre à nos
étudiants les méthodes, les outils et les sources pouvant
permettre de les aborder.
S’agissant maintenant du territoire du Gabon, l’ancienne
colonie française de l’Afrique Equatoriale, a toujours été
considérée comme une zone de sous-peuplement. Gilles INTRODUCTION GENERALE 9
5Sautter , dans sa thèse, a révélé cette géographie de sous-
peuplement caractérisée par des faibles densités de popula-
tions avec seulement quelques habitants au kilomètre carré.
Ce constat de la faiblesse démographique du Gabon a d’ail-
leurs été fait par tous les chercheurs qui se sont intéressés à
l’histoire ou à la géographie de ce territoire. Du Chaillu, en
son temps, fut intrigué par le mal mystérieux qui anéantissait
les populations côtières. Ce constat demeura valable jusqu’à
la fin des années trente, période au cours de laquelle les
témoignages concordaient, pour affirmer le recul de la
population du pays à cause, semble-t-il, et selon Pourtier, des
destructions consécutives à l’occupation militaire suivies par
ce que l’auteur a désigné par la mort en temps de paix, c’est-
à-dire, « introduction des maladies vénériennes, de l’alcoo-
lisme, la diffusion de la trypanosomiase et d’autres maladies
sur les traces du commerce. Les recrutements inconsidérés
par les chantiers de la côte (…) ce grand et brutal
déménagement initié par la colonisation (a) provoqué des
surmortalités soudaines venant s’ajouter (à) un lent
dépérissement des peuples côtiers » (1989 : 18-19).
Cette situation induit le fait que la population du Gabon,
ne révèle que des données faibles, c’est-à-dire celle d’une
population qui augmente lentement, voire stagne. Ainsi, si
certaines sources annonçaient des millions d’habitants pour
le Gabon et ceci à tort (cf. les statistiques de 1906 annonçant
4 millions d’habitants, Annuaire statistique de l’AEF, 1950,
vol.1 ou R.P. Trilles parlant de 4 à 5 millions d’individus
echez les seuls Fang à la fin du XIX siècle), il en va réel-
lement autrement. Et, en dehors des recensements admi-
nistratifs dont le taux d’erreur peut être très élevé, les autres
recensements sont toujours allés à contre-courant de cet

5 SAUTTER Gilles, (1966), De l’Atlantique au fleuve-congo. Une géo-
graphie du sous-peuplement, Paris, Mouton. e e10 LES FANG AUX XIX ET XX SIECLES
optimisme enthousiaste et ont toujours montré,
paradoxalement, un pays sous-peuplé.
Le premier de ces recensements administratifs annonce, en
1921, 389 000 habitants, celui de 1926, un peu moins car il
parle de 388 819 habitants tandis que celui de 1959 publie le
nombre de 416 142 habitants et est considéré comme le
dernier recensement administratif colonial.
Merlet, présentant ces populations, parle des migrants qui
6recherchent «le tombeau du soleil » source d’abondance. Il
s’agit notamment des Mpongwé, des Séki, des Kélé, des
Benga et enfin, des Fang qui investissent les trois estuaires
tandis que d’autres populations non moins nombreuses vivent
dans l’hinterland. Ce sont les Gisir, les Bayack, les Apindji,
les Nzébi, les Obamba…, une soixantaine d’ethnies qui
vivent sur ce territoire grand de 267 667 km2. Dans cet
7ouvrage il s’agit surtout des Fang dont Medjo Mve affirmait
qu’ils sont au nombre de 850 000 répartis en Guinée
Equatoriale, au Cameroun et au Gabon. Mais parmi ces
populations, celles de Libreville semblaient spécifiques.
Ainsi la population du Gabon et, particulièrement, celle de
Libreville et ses environs, peut être classée en trois groupes
principaux : les Africains, les Européens et les Métis issus du
mélange des deux premiers groupes. Selon le recensement de
1953, parmi la population africaine, on rencontre, à
Libreville, les Fang qui sont environ cinq mille personnes
(5000); suivi des Mpongwe avec deux mille deux cent neuf
personnes (2209) et les ressortissants des autres régions
(entre 5000 et 7000 personnes) (Lasserre, 1958). Les

6 Ce serait d’après Merlet une expression employée par Philippe Laburthe
Tolra pour désigner la destination de la migration fang dans son ouvrage
paru à Odile Jacob, Seuil, 1986.
7 MEDJO MVE Peter (1997), Interaction et quantité vocalique dans le
parler fang de la région de Cocobeach (Gabon), In Iboogha n° 1, p. 150-
165. INTRODUCTION GENERALE 11
Africains se rendent dans la ville européenne pour travailler
ou faire des emplettes, alors que les Européens sont installés
dans leurs quartiers et les Métis, généralement rejetés du
second groupe, sont accueillis par les familles maternelles
dans les quartiers africains.
Les Européens ne sont pas nombreux à Libreville. En
1900, on en dénombre environ cent trente (130) dont une
majorité de Français. Vers 1956, mille cinq cent vingt cinq
(1525) Européens sont présents dans cette ville. Ils sont
surtout de sexe masculin et employés de l’administration
coloniale quand ils ne sont pas des hommes d’affaires vivant
avec leurs familles (Lasserre, 1958). L’origine des métis est à
situer à l’arrivée des premiers Européens à Libreville. En
effet, ces derniers sont généralement célibataires. Durant leur
séjour administratif, ils se mettaient en concubinage avec des
jeunes femmes du territoire dont l’activité principale con-
sistait à se mettre au service des Européens comme bonnes à
tout faire. Des enfants naissaient ainsi de ces unions et ils
formaient une communauté marginale, celle des Métis qui
étaient recueillis par leurs parents maternels. Les enfants
métis étaient rejetés par leurs pères européens et constituaient
une population fragile et souvent maladive à laquelle
l’administration coloniale attribuait le statut de citoyen fran-
çais assorti par conséquent d’une assistance financière et
matérielle. En 1934, une amicale des Métis, visant à les
rassembler, vit le jour à Libreville.
Les différentes communautés vivant dans la ville de
Libreville sont appréciées dans leur habillement par les Euro-
péens. Ainsi, d’après Du Chaillu, les populations Mpongwé
de Libreville se présentent de fort belle manière. Ceux de la
côte sont de taille moyenne et ont des traits agréables. Ils
ressemblent certes aux populations des autres contrées
africaines, mais, d’après lui, ce serait un type « plus beau que
chez les tribus du Congo » (1996 : 10). Les populations de e e12 LES FANG AUX XIX ET XX SIECLES
eLibreville, en contact avec les Européens depuis le XV
siècle, ont acquis de nouvelles habitudes vestimentaires et de
toilettage. Les nombreuses images et gravures de l’époque
montrent des hommes vêtus à l’européenne comme le
rapporte le même auteur : « Les hommes portent une chemise
de calicot anglais, français ou américain, par dessus laquelle
ils s’enveloppent d’une pièce de toile carrée qui leur tombe
jusqu’à la cheville. Ils ont pour coiffure un chapeau de
paille… les plus riches et les chefs aiment passionnément la
toilette et sont heureux quand ils trouvent l’occasion de se
pavaner dans quelques uniformes militaires bien éclatant
l’épée au côté.» (Du Chaillu, 1996 : 10). Les femmes ne sont
pas en reste. Elles sont vêtues d’un pagne roulé autour de la
taille depuis les hanches jusqu’au dessus du genou et de
nombreux anneaux de cuivre ornent leurs bras et jambes.
C’est une population propre et bien vêtue qui se livre à de
nombreuses activités dans les rues de Libreville qui, en 1957,
compte seize mille (16 000) personnes selon Lasserre (1958).
Les habitants du Gabon, bien qu’en nombre variable,
étaient cependant socialement organisés. N’doume Assebe,
dans sa thèse, parle de l’organisation villageoise comme
comprenant plusieurs paliers, notamment « le Nda ou
communauté maritale ; le Nd’ébor, communauté familiale
étendue ; le Dzal ou village minimal ; le Nlâm ou village
restreint ; le Mfag ou village étendu » (1979 : 59). Le groupe
social fondé sur la communauté de sang donnait à l’individu
toute son importance qui pouvait être atténuée, cependant,
par l’adoption, car les ressortissants du groupe ethnique Fang
affirment qu’un enfant appartient d’abord à celui qui l’élève.
La société était divisée en clans composés, chacun, selon
Metegue N’nah, des descendants d’un même ancêtre. « Le
clan se subdivisait en lignages dont certains se détachaient
du tronc principal pour diverses raisons et s’érigeaient en
groupes bien individualisés avec des appellations différentes. INTRODUCTION GENERALE 13
Mais, dans ce dernier cas, les membres d’un même clan se
reconnaissaient toujours, grâce, d’une part, au souvenir du
nom originel de leur communauté qu’ils conservaient et,
d’autre part, à la généalogie et au totem qui, souvent, était
un animal passant pour avoir rendu un service particu-
lièrement important au groupe » (2006 : 39).
Le village, constitué de maisons en écorces d’arbres, de
bambous ou parfois d’argile avec un toit de paille, était, selon
Metegue N’nah, souvent construit sur une hauteur et se
constituait de deux rangées de cases situées de part et d’autre
d’une large avenue centrale jalonnée de corps de garde.
Du point de vue politique, chaque village avait un chef et
était organisé en villages-Etats. Les chefs de villages étaient
assistés du conseil des anciens dans l’exercice de leur
fonction. Et à ce propos, Elelaghe Nze affirme que ce conseil
des anciens était une institution importante dans la mesure où
« il est détenteur d’un pouvoir réel et prend les décisions
irrévocables après délibérations. Il peut décréter l’ostra-
cisme contre un individu nuisible et le livrer en otage »
(1977 : 82). Le Nd’ébor est le groupe le plus élémentaire de
l’intégration sociale de l’individu chez les Fang. Il constitue
l’unité la plus solide dans la mesure où l’autorité y est
détenue par le Ntôl mor (l’aîné) qui rassemble sous son
autorité toute la descendance, c’est-à-dire les frères cadets et
leur descendance, ainsi que les individus qui lui sont rat-
tachés par des liens de parenté, d’adoption ou d’amitié.
L’aîné siège au conseil des anciens lorsqu’il s’agit de prendre
une décision intéressant tout le clan. L’autorité est donc liée à
la séniorité et celle du Ntôl repose sur son âge mais aussi sur
« une gérontocratie doublée d’une autorité religieuse » dans
la mesure où il est, en effet, le détenteur des reliques fami-
liales et préside le culte des ancêtres.
Dans l’organisation sociale traditionnelle, les femmes et
les enfants n’avaient pas de rôle spécifiques dans la mesure e e14 LES FANG AUX XIX ET XX SIECLES
où ils étaient souvent représentés par le mari où le père dont
ils constituaient les biens. Mais du point de vue des activités
et dans la perspective de la sociabilité, leur rôle semble avoir
été important.
Dans la réalité et le vécu quotidien, le peuple, dans son
ensemble, se livre à plusieurs formes de sociabilité. Metegue
N’nah, affirmait, à ce propos, que «bien qu’individualisés, ils
n’étaient pas,…repliés sur eux-mêmes. Des relations d’amitié
et des alliances matrimoniales unissaient leurs membres et
ils procédaient entre eux à quelques échanges de produits »
(2006 : 28). Autrement dit, des formes de sociabilités se
déroulaient entre les différents groupes sociaux du Gabon. Ce
qui semble important à souligner ici, c’est le fait de s’intéres-
ser aux groupes sociaux, voire à la population entière,
permettant de rompre avec l’approche traditionnelle de l’his-
toire. Celle-ci, en privilégiant l’événement et les grands
hommes, écartait d’office les masses anonymes, attitude
contre laquelle nous nous insurgeons en portant un intérêt
redoublé à la sociabilité qui s’inscrit dans la longue durée.
Il nous semble alors important, à ce niveau, de nous arrêter
un moment sur le contenu du concept de sociabilité. La
sociabilité étant ce que l’on fait avec quelqu’un d’autre, elle
englobe dans son champ sémantique les différentes formes de
manifestations culturelles telles que les danses, les échanges,
les palabres, les cérémonies religieuses, les enterrements,
mais aussi les loisirs… Dans cet ouvrage, l’accent est mis
aussi sur les sociabilités des milieux urbains, notamment
ceux qui ont lieux dans la rue, les écoles, les marchés, au
bord des marigots, à table... Mais il y a aussi les sociabilités
ludiques, celles qui se déroulaient lors de la chasse au filet,
sans oublier des ruptures importantes de ces sociabillités qui
se produisaient à certains moments dans des relations person-
nelles, entre les divers groupes, entre ces personnes ou grou-
pes et l’administration coloniale. INTRODUCTION GENERALE 15
Dans cet ouvrage, il n’est pas possible d’aborder toutes les
formes de sociabilité qui se sont produites au Gabon entre les
e e
XIX et XX siècles. Cette difficulté s’impose à nous car
l’histoire se fait avec des sources et, en ce qui concerne la
sociabilité, il fallait en trouver de nouvelles. Quant à la
e epériode considérée, les XIX et XX siècles, elle est impor-
tante en ce qui concerne les relations sociales dans le terri-
toire du Gabon. Les peuples de la côte et de l’arrière pays
rencontrent les Européens et les migrations commencées au
siècle dernier, se poursuivent. Il y a donc un déploiement de
populations, de relations, de rencontres mais aussi de heurts
sous formes de résistance, d’influence commerciale, de
découpages administratifs, de répartition territoriale, de
cession de territoires…
e e Ces deux siècles, le XIX et le XX , sont riches en événe-
ments au Gabon. Ils sont, en outre, déterminants dans ce
qu’est devenu ce territoire peuplé d’une soixantaine d’ethnies
dont les Fang qui sont au centre de cet ouvrage. C’est
eeffectivement au XIX siècle, que certains chefs locaux
passent des accords de cession de territoire avec la France.
C’est aussi durant ces siècles que la colonisation s’impose
aux habitants du territoire et que s’installent les écoles,
l’administration, la christianisation des populations, à partir
desquelles émergent des groupes comme les « évolués ». Le
e
XX siècle est celui de l’indépendance du Gabon avec de
nouvelles institutions mais aussi l’existence des faits de
cultures autochtones qui persistent en même temps que de
nouvelles activités.
Ces deux siècles sont donc importants dans l’histoire du
Gabon à propos de laquelle il semble nécessaire de voir autre
chose que les grandes dates ayant trait aux découvertes, à la
cession de territoires, à l’installation de l’administration colo-
niale, aux résistances… qui constituent encore la trame de
l’historiographie. Nous souhaitons dépasser ce paradigme et e e16 LES FANG AUX XIX ET XX SIECLES
accéder un peu à l’histoire du troisième niveau, c’est-à-dire la
possibilité d’étudier des phénomènes moins événementiels
mais ancrés dans les mœurs des habitants.
Dans cet ouvrage, nous ne pouvons appréhender la com-
plexité du phénomène de la sociabilité dans son ensemble, et
nous nous limitons, et selon l’évolution de nos recherches, à
quelques unes de ses formes dans la période contemporaine
et nous répartissons la sociabilité en sociabilité traditionnelle
et en sociabilité moderne. Dans la sociabilité traditionnelle,
nous présenterons la chasse au filet chez les Fang du Gabon.
Nous traiterons ensuite de la commensalité chez ce même
groupe.
Pour appréhender la complexité des phénomènes traités,
nous les abordons en deux grandes parties. L’histoire socio-
culturelle du Gabon est au centre de la première partie dans la
mesure où nous avons des perspectives historiques vastes.
Nous traitons ainsi, en trois chapitres, l’épistémologie de
cette branche de l’histoire en un chapitre premier : de l’his-
toire sociale à l’histoire des mentalités appliquées au Gabon :
un chantier immense. Nous évoquons ensuite l’origine de
cette histoire sociale, son évolution et ses différentes
tendances comme l’histoire des mentalités, l’histoire urbaine,
l’histoire des femmes, l’histoire anthropologique dont plu-
sieurs tendances connaissent un certain reflux comme
l’histoire des mentalités. Dans ce chapitre sont aussi évo-
qués, de manière succincte, les problèmes de mémoire, la
sociabilité et les problèmes de sources en histoire socio-
culturelle gabonaise. Dans le deuxième chapitre nous traitons
de la sociabilité anthropologique lors de la chasse au filet
chez les Fang du Gabon. Ancienne activité de prélèvement, la
chasse au filet apparaît aujourd’hui comme un moyen sage de
gérer les ressources naturelles, notamment la faune. Et, dans
un troisième chapitre, une fois les ressources prélevées, elles
doivent être consommées. Alors les Gabonais se déploient en INTRODUCTION GENERALE 17
commensalité entre des convives qui éprouvent davantage le
besoin de se retrouver que le fait de consommer de la viande.
La deuxième partie de l’ouvrage comporte quatre cha-
pitres. Elle se préoccupe des sociabilités de Libreville qui
sont abordées notamment avec les jeunes dans les rues iné-
gales de cette ville où encore et dans le cinquième chapitre, il
est question de sociabilité dans les bars et bistrots. Dans le
sixième chapitre, nous observons les ruptures de sociabilité
qui se sont produites dans le territoire du Gabon entre
autochtones, entre ces derniers et les colons et les expatriés.
Enfin, nous abordons en septième chapitre, les problèmes de
mémoire.
Les concepts abordés dans cet ouvrage sont novateurs en
ce sens qu’ils rendent possible de traiter des phénomènes
nouveaux dans la vie des Gabonais et permettent ainsi à
l’histoire de se dilater, d’utiliser de nouvelles sources et d’ap-
préhender des éléments nouveaux, aboutissant ainsi à l’an-
nexion de nouveaux territoires par l’historien.












Première partie :


L’HISTOIRE SOCIOCULTURELLE AU
GABON :
DE VASTES PERSPECTIVES DANS UN
TERRITOIRE EN FRICHE !



L’histoire sociale n’est, malheureusement pas, prise en
compte en tant que tendance spécifique dans l’enseignement
au Gabon. Elle est diluée dans ce que l’on désigne par
« histoire africaine » comme si celle-ci ne pouvait avoir de
spécificités et surtout suivre l’évolution de la discipline.
Pourtant, elle intervient à tous les niveaux de l’élaboration de
la connaissance et des activités. Lorsque certains auteurs ou
chercheurs étudient les groupes sociaux, les syndicats, le
mariage, la nuptialité, les grèves, les tontines, les femmes…,
ils ne font que de l’histoire sociale qui a connu de profondes
mutations.
En effet, de la biographie à la prosopographie, on en est
arrivé à l’histoire anthropologique, à l’histoire urbaine, à e e20 LES FANG AUX XIX ET XX SIECLES
celle des femmes, des mentalités et, finalement, à l’histoire
culturelle qui est actuellement le fleuron de l’historiographie
française. Quant à l’histoire sociale, elle est devenue socio-
culturelle à cause de son ambition globalisante et a finale-
ment annexé la mentalité qui se meut elle-même dans la
longue durée en prenant en compte des phénomènes imper-
ceptibles comme l’alimentation, la sociabilité…, qui échap-
pent aux sujets individuels parce que révélateurs de leur
pensée et, finalement, de la psyché collective.
La sociabilité rentre dans ce cadre en ce sens qu’elle est
l’une des attitudes inconscientes qui poussent les hommes
vers d’autres hommes. Lors de la chasse au filet, ce sont
plutôt les difficultés dans les opérations qui poussent les
hommes à se regrouper et à coopérer. Et lorsque cette chasse
a été fructueuse, dans les forêts environnantes de nos
villages, nous en consommons les produits en familles ou en
groupes, en des commensalités qui magnifient plus le fait
d’être ensemble que celui de manger du gibier. Cette partie
comporte trois chapitres. Dans le premier, nous définissons la
sociabilité en la situant dans son contexte d’histoire socio-
culturelle. Dans le deuxième, nous verrons la sociabilité lors
de la chasse au filet chez les Fang du Gabon et enfin, dans le
troisième, nous apprécierons les commensalités dans le
eGabon de la fin du XIX siècle à l’an 1960.


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