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Les femmes dans l'Angleterre victorienne et édouardienne

De
281 pages
La période qui s'étend du début du XIXe siècle à la veille de la Première Guerre mondiale est l'une des plus riches en changements de l'histoire britannique. Le Royaume-Uni connaît alors des transformations sans précédent dont les femmes, de toutes classes sociales, ne manquent pas d'être affectées. L'une des conséquences de la Révolution Industrielle est de séparer le site de production de celui du foyer - et les valeurs dominantes participent à cette coupure entre la "sphère privée" et la "sphère publique", et de voir éclore les premiers combats féministes.
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Les femmes dans l'Angleterre victorienne et édouardienne

Véronique MOLINARI et Catherine-Emilie CORVISY

Les femmes dans l'Angleterre victorienne et édouardienne
Entre sphère privée et sphère publique

L'Harmattan

cg L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattanCq)wanadoo. harmattan I (0wanadoo. fr

fr

ISBN: 978-2-296-05291-8 EAN : 9782296052918

lf'a6fe des matières
Introduction Première partie

Il

- Mariage

et vie de famille

15

Chapitre 1 : le mariage 17 - L'importance du mariage - La codification des fréquentations, des fiançailles et de la cérémonie du mariage - Documents Chapitre 2 : le statut de l'épouse 35 - Les lois relatives au mariage et au veuvage - Le divorce au féminin - Documents Chapitre 3 : le rôle du l'épouse 53 - Le rôle de l'épouse dans les classes moyennes et supérieures - Le rôle de l'épouse dans la classe ouvrière - Documents Chapitre 4 : la maternité 63 - La grossesse - L'accouchement - La contraception - Documents Deuxième partie

- Les femmes et l'éducation

79

Chapitre 1 : l'éducation des jeunes filles de la classe ouvrière 81 - Les écoles du dimanche - Les Dames Schools - Les écoles de charité - Les nouvelles écoles élémentaires - L'enseignement supérieur féminin et les cours du soir - Documents Chapitre 2 : l'éducation féminine dans les classes moyennes et 93 l'aristocratie - Les premiers internats féminins

- Vers

une réforme de l'enseignement

féminin

- Les nouvelles écoles pour les filles des classes moyennes: les High Schools et les internats privés - Documents

Chapitre 3 : la lutte pour l'accès à l'enseignement supérieur 109 - Les premiers pas: Queen 's College et Bedford College - Les études universitaires féminines

- Le cas

particulier de la médecine

- Documents Troisième partie

- Les femmes

et le travail

121 123

Chapitre 1 : les femmes et le travail dans la classe ouvrière - Les paysannes et les journalières agricoles

- Le travail à domicile ou dans - Les femmes domestiques

les petits ateliers

- Les ouvrières de l'industrie textile - Les femmes dans les mines - Documents Chapitre 2 : le travail féminin dans les classes moyennes et supérieures - La fin des femmes chef d'entreprise - Les gouvernantes

147

- Les femmes - De nouvelles

du secteur tertiaire conquêtes dans le monde du travail

- Documents Chapitre 3 : les femmes et les syndicats

167

- Les premiers - La législation

syndicats féminins protectrice

- La Women 's Trade Union League - Documents Quatrième partie

- Les conquêtes

politiques

177 179

Chapitre 1 : les femmes dans les mouvements politiques et philanthropiques - Le mouvement philanthropique

- Documents Chapitre 2 : les femmes dans les partis politiques

- Les mouvements - Le gouvernement

de réforme local

189

- La

- La Primrose

League
National Association

Women 's Liberal

- Les femmes dans le mouvement travailliste - Documents Chapitre 3 : la lutte pour le droit de vote - La campagne en faveur du suffrage féminin - Le débat - Suffragistes et suffragettes

201

- Documents
Cinquième partie

- Les marginales

229 231
243

Chapitre 1 : Les célibataires

- Documents
Chapitre 2 : Les prostituées - Documents Conclusion

259

Chronologie indicative Bibliographie Index

265 271 281

Introduction

Du début du XIXèmeà la veille de la Première Guerre mondiale, la Grande-Bretagne! connaît l'une des périodes les plus riches en changements de son histoire. Tandis que, au début du XIXèmesiècle, le pays est principalement agricole et dominé par une aristocratie terrienne toute puissante, la Révolution Industrielle, qu'il est le premier à connaître, le projette, en l'espace de quelques décennies et grâce à son immense Empire, au sommet du monde. Quoique inégale selon les régions et les domaines de production, cette rapide industrialisation génère, tout au long du siècle, d'importants bouleversements politiques, économiques et sociaux par lesquels les femmes, quelle que soit leur classe sociale, ne manquent pas d'être affectées. « La » femme victorienne et édouardienne n'existe pas. Tout comme les hommes, les Anglaises connaissent une réalité

1

Si les propos tenus dans le présent ouvrage peuvent en grande partie

s'appliquer à l'Ecosse et au pays de Galles à la même époque, la majorité des documents utilisés concernent toutefois exclusivement l'Angleterre et les spécificités écossaise et galloise ne sont pas traitées. L'Irlande, qui fait elle aussi partie intégrante du Royaume-Uni au XIXèmesiècle, est, quant à elle, bien trop éloignée, économiquement, démographiquement et culturellement pour que des remarques relatives à l'Angleterre puissent lui être appliquées.

multiple et largement dépendante de leur appartenance sociale2. Or, la société britannique connaît, durant le siècle, d'importantes mutations: elle se définit et se divise (parfois même se subdivise) en classes sociales. Deux d'entre elles émergent de la Révolution Industrielle: celle des ouvriers, qui vit dans une grande pauvreté, entassée dans des taudis insalubres au sein de villes sans aucune urbanisation, et celle d'une classe moyenne, en plein essor, qui s'enrichit et jouit d'une vie matériellement confortable. De la même façon que les femmes ne peuvent être considérées comme un ensemble homogène, la période qui débute avec l'accession au trône de la reine Victoria et s'achève avec la Première Guerre mondiale ne forme pas un bloc uniforme: d'importants écarts sociétaux existent entre le début et la fin du siècle. La première phase de la Révolution Industrielle, qui repose sur la production textile (cotonnière et lainière) et le développement des infrastructures des transports dans le pays, s'accompagne d'un important chômage et d'une augmentation de la pauvreté au sein de la classe ouvrière qui aboutissent à une dégradation des relations sociales qui atteint son paroxysme avec le mouvement Chartiste, de 1838 à 1848. Les ouvrières souffrent doublement de cette situation, à la fois exploitées par les nouveaux industriels et dévalorisées par leurs collègues masculins pour lesquels elles représentent une concurrence. Alors que la nécessité de travailler en usine projette les femmes des classes laborieuses dans la sphère publique, celles de la classe moyenne se retrouvent, au
2

Un siècle plus tard, il nous est difficile de définir la classe sociale

d'appartenance de nombreuses femmes car celles-ci sont rarement reconnues économiquement et, lorsqu'elles travaillent, leur activité est le plus souvent mal payée ou bien non rémunérée. En conséquence, nous définirons dans cette étude, pour des raisons pratiques et contextuelles, le statut d'une femme par rapport à celui de son époux, si elle est mariée, ou bien celui de son père, si celle-ci est célibataire.

12

contraire, enfermées dans la sphère privée, victimes de l'idéologie victorienne qui lie la respectabilité et la réussite d'une famille à l'oisiveté de ses femmes. L'épouse des classes aisées est sanctifiée pour sa pureté et son ignorance du monde et, en qualité d' « Ange de la maison », doit veiller sur le bon fonctionnement du foyer, accompagner, encourager et soutenir son mari, superviser la bonne éducation des enfants. Dans une classe comme dans l'autre, les femmes victoriennes sont néanmoins dépourvues de tout pouvoir et droit décisionnel. Car la première moitié du siècle est surtout marquée par une diminution des droits des femmes à disposer de leurs corps et de leurs biens et par un accès encore plus difficile au savoir et aux professions libérales devenues presque exclusivement l'apanage des hommes. Non seulement l'expression de leurs droits politiques n'augmente pas, elle diminue parfois dans certains cas: elles n'ont plus explicitement la possibilité, par exemple, de voter. La seconde moitié du siècle marque un changement significatif avec la deuxième phase de la Révolution Industrielle, marquée par le développement du réseau ferroviaire, de l'industrie de l'acier et des mines de charbon. La production de biens d'équipement, elle aussi, s'accroît avec l'utilisation de machines-outils de plus en plus sophistiquées et performantes, qui nécessitent une main-d'œuvre plus qualifiée. L'Angleterre, « l'atelier du monde », connaît alors une longue période de prospérité économique, aidée en cela par la création d'infrastructures tertiaires, liées à la main invisible (invisible trade) et implantées dans la City de Londres. Cette prospérité va, cette fois-ci, bénéficier à toutes les classes sociales: bien que d'importants écarts subsistent selon les secteurs d'industrie et les régions géographiques, on estime qu'entre 1850 et 1870 l'ensemble des familles de la classe ouvrière voit son pouvoir d'achat augmenter d'au moins dix pour cent. En accordant plus de confort matériel aux classes laborieuses, les classes dirigeantes s'empressent, en contrepartie, d'éduquer celles-ci à leurs propres valeurs: croyance dans le progrès et dans le

13

travail, importance de la respectabilité et supériorité du rôle de l'homme dans la société par rapport à celui de la femme. La conséquence première sera, pour les femmes de la classe ouvrière, l'apparition d'une législation protectrice dans les secteurs textile et minier qui tentera de les tenir à l'écart des emplois spécialisés, les mieux rémunérés. Les femmes des classes supérieures demeurent, quant à elles, dans un premier temps, confinées dans la sphère privée. Rapidement, toutefois, les unes et les autres vont prendre conscience de leur statut et, pour la première fois dans l'Histoire britannique, lutter, non plus de façon individuelle mais collective, pour que les femmes, souvent reléguées à des positions d'infériorité -et pour certaines d'oisivetéet spoliées de leurs droits au sein du couple, obtiennent des droits égaux dans la sphère privée du domicile familial, mais aussi le droit au savoir, au travail et aux pouvoirs économiques et politiques de la sphère publique. Ce « mouvement des femmes », qui émerge à la fin des années 1850, rassemblera, au début du XXème siècle, des centaines de milliers d'adhérentes et de militantes. Entre sphère privée et sphère publique, cet ouvrage tentera de brosser un tableau le plus exhaustif possible de la condition des femmes durant la centaine d'années évoquées et d'étudier les grands combats menés pour obtenir des droits civiques, économiques et politiques égaux à ceux des hommes.

œremière partie 9darialJe et 'Vie tie famiD:e

Chapitre 1 : Je mariage

L'importance du mariage La structure familiale britannique au XIXèmesiècle est assez semblable à celle du XVlllème siècle. Le recensement de 1851 révèle qu'environ 87 % d'une classe d'âge se marie. Le mariage est en fait perçu comme l'ordre naturel des choses: il rend les relations sexuelles permissibles, donne une légitimité aux enfants à naître et transforme la famille en une structure économique respectable!. Comme au siècle précédent, un homme marié devient incontestablement le chef de famille. La vie d'une jeune fille victorienne est en fait entièrement orientée vers le mariage, non seulement parce que, comme le souligne J.F.C. Harrison, ce dernier, représente, au début du siècle, l'unique possibilité d'une vie sociale honorable ("the most socially approved goal for women")2 mais également parce qu'il est, pour la majorité des femmes, une nécessité économique. Celles-ci sont, jusqu'à la fin du XIXèmesiècle, exclues de tout système d'éducation professionnalisant et n'ont pas accès à la plupart des emplois qualifiés et bien rémunérés. Sans revenus personnels, elles sont donc obligées de se marier pour survivre. Malheureusement, l'équilibre démographique
1 Paula Bartley, The Changing Role of Women, 1815-1914, Londres: Hodder & Stoughton, 1996, p. 9. 2 I.F.C. Harrison, The Early Victorians, 1832-1851, Londres: Weidenfeld, 1971. p 117.

entre les sexes est mal assuré et, à l'époque victorienne, une jeune fille sur quatre est vouée au célibat. Le célibat féminin place les femmes de toutes les origines sociales dans une situation économique peu viable. Les ouvrières célibataires, même les mieux payées, c'est-à-dire celles qui travaillent dans les grandes fabriques de coton du début du siècle, ne peuvent vivre sur leur seul salaire. Quant aux femmes célibataires des classes moyennes, elles n'ont généralement le choix qu'entre deux ou trois professions jugées « respectables ». Seules quelques rares privilégiées des classes supérieures, dotées de revenus personnels, peuvent vivre indépendamment dans un confort matériel décent et échapper à la vindicte populaire grâce à leur intelligence et, surtout, à leurs richesses personnelles. Ainsi, une fille unique de la haute bourgeoisie comme Florence Nightingale participera à améliorer l'image de la femme célibataire au XIXèmesiècle. Pour les classes supérieures, le mariage est une institution dont le but est de maintenir ou de développer les fortunes familiales. Il a pour objectif économique de faire progresser et de sécuriser les richesses industrielles et terriennes des deux familles pour les générations à venir3. Les jeunes filles à marier sont donc l'objet de toutes sortes d'attention et préparées à être « vendues» au prétendant le plus offrant. Pour les classes moyennes, l'institution revêt la même importance: les enjeux sociaux sont similaires, même si les revenus financiers sont moins élevés. Quant aux femmes de la classe ouvrière, le mariage, ou du moins le fait d'avoir un conjoint permanent, est également très important mais régulé par des principes différents. La future épouse est choisie pour l'argent qu'elle peut apporter dans le ménage mais aussi pour ses capacités à avoir des enfants (le mariage se déroule souvent au cours de la grossesse et parfois même après la naissance du premier enfant), pour ses compétences domestiques et sa robustesse4.
3

4

Ibid, p.99.
Paula Bartley, op. cil., p.9.

18

Pour la très grande majorité des femmes victoriennes, le mariage est donc bien l'unique réponse à un avenir économique et social incertain. Les femmes célibataires, souvent considérées comme des «vieilles filles» (spinsters), sont marginalisées jusqu'à la fin du XIXèmesiècle. Elles sont vouées à une existence de solitude, de misère, sans aide financière ni statut légal.

La codification des fréquentations, cérémonie du mariage

des fiançailles et de la

Les connaissances, les rencontres, les fréquentations des jeunes gens de sexe opposé, sont soumises à des codes extrêmement stricts et très distincts d'une classe à l'autre. Les relations des jeunes filles appartenant à l'élite financière, c'està-dire aux 10 % des familles les plus riches du pays, sont très surveillées. Les mariages sont « arrangés» par les parents, tout au long du siècle, même si, parmi les familles intellectuelles les plus progressistes du pays, les mariages d'amour sont de plus en plus fréquents dans la deuxième partie du siècle. Cette règle sociale, ainsi qu'en témoignent les journaux intimes de l'époque, aboutit néanmoins parfois à des unions heureuses, telle que celle de Maud Samboume, fille du célèbre caricaturiste de Punch, Linley Samboume, qui remercie ses parents pour leur choix de son futur époux (document n° 3). Les jeunes filles font en général leur entrée dans la « Société» à l'âge de dix-sept ans mais cet âge peut être retardé jusqu'à vingt-cinq ans si une sœur aînée n'est toujours pas mariée. Certains estiment en effet que la benjamine doit attendre que toutes ses autres sœurs soient mariées pour faire son entrée sur le marché du mariage. De la même façon, toutes ces jeunes filles ne peuvent pas sortir, aller au théâtre, au restaurant, au bal, sans être dûment chaperonnées. Comme le recommande le guide de savoir-vivre de l'aristocratie et de la haute bourgeoisie, Manners and Rules of Good Society, publié

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en 1888 et qui fait autorité jusqu'à la fin du siècle: "it is imperative that a young lady should be accompanied by a chaperon, whether it be a dinner or a dance, and afternoon tea or an evening assembly, a concert or ball, or theatre, etc." (document n02). Dans cet environnement, il n'est pas surprenant que les membres de l'élite sociale du pays codifient et organisent des rencontres pour la jeunesse dorée. Avec l'esprit pragmatique qui caractérise l'époque victorienne, on organise à Londres une période de divertissements pour que les héritiers des plus beaux partis du pays se rencontrent. La Saison de Londres (London Season) se déroule du printemps à l'automne et propose nombre de bals et de sorties au théâtre ou à la campagne. Elle est considérée par les filles et les mères comme la meilleure possibilité de se marier. Au cours du 19ème siècle, cette élite financière compte un nombre de membres de plus en plus important. L'argent qui afflue grâce à la Révolution Industrielle fait se développer des classes moyennes supérieures qui n'en finissent pas de monter en nombre et en puissance. Au début du siècle, 300 à 400 familles sont répertoriées dans le Court Guide, qui établit la liste des familles les plus riches du pays et, en 1890, 4000 familles figurent dans ce célèbre guide. Seuls peuvent participer à la Saison de Londres les membres qui appartiennent aux familles citées dans ce dernier. L'événement est vécu avec appréhension par les jeunes filles, conscientes de l'enjeu et de la finalité de ces rencontres. C'est donc à 17 ou 18 ans que les jeunes filles font leur première Saison et leur entrée dans la « Société» en qualité de « Débutantes ». Cette première année est souvent la meilleure pour trouver un bon parti car l'énorme poids de la respectabilité victorienne contraint moralement ces jeunes filles à trouver un fiancé le plus rapidement possible. Après trois ou quatre Saisons, elles savent qu'elles devront encore attendre,

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mais très certainement en vain, un mari qui leur permettra d'exister légalement et socialement. Lorsqu'une jeune fille est choisie, le prétendant doit se déclarer à sa future belle-famille, qui est en droit d'accepter ou de refuser une telle offre. En cas d'assentiment, il peut commencer à faire la cour à la jeune fille. Cette cour n'est ni privée, ni romantique. Elle est, dans cet ordre social bien établi, un événement public dont les deux familles et les amis doivent être témoins5. Les fiançailles sont alors prononcées et fêtées. Les strictes règles de conduites sont généralement renforcées à cette occasion et ne permettent pas aux nouveaux fiancés d'échapper à la surveillance de leurs parents et divers chaperons. Cette période peut être considérée comme une période d'essai de la jeune femme dans son nouveau rôle. La jeune fille est alors sous haute surveillance, elle ne doit jamais rester seule à l'intérieur ou à l'extérieur de son domicile. Elle est dûment accompagnée par une amie mariée ou par une servante d'âge mûr. Tout contact charnel entre les futurs époux est, bien sûr, banni. La société victorienne est en fait tout autant obsédée par la nécessité pour une jeune fille d'être pure et ignorante des choses du sexe que par la naissance d'enfants bâtards. Les guides matrimoniaux de l'époque recommandent qu'après de longues périodes de fréquentation (deux à trois ans), les fiançailles soient rapidement suivies du mariage ou bien que la durée de ces fiançailles soit inversement proportionnelle à la durée de la rencontre. Les jeunes filles se marient souvent entre vingt et vingt cinq ans6. Les classes moyennes adoptent les mêmes codes et les mêmes normes que ceux de la haute bourgeoisie. La croyance victorienne dans les valeurs de moralité, intégrité, volonté, font en effet que chaque classe veut imiter le groupe social juste au5

6

Ibid., p. 10.
Women in the Victorian

Patricia Branca, Si/ent Sisterhood: Middle-Class Home. Londres: Croom Helm, p. 75.

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dessus pour l'intégrer et progresser socialement. Toutefois, en raison de différences matérielles et culturelles indéniables, ces classes moyennes doivent publier leurs propres livres d'étiquette. Le guide publié en 1861 par Mrs Beeton, Mrs Beeton's Book of Household Management, en est un des meilleurs exemples. Au sein de la classe ouvrière, hommes et femmes peuvent, le plus souvent, se choisir librement. Les limites de cette liberté sont ailleurs: elles appartiennent plutôt au domaine économique qu'aux nombreuses règles précédentes. A la ville comme à la campagne, il est en effet difficile pour une jeune fille pauvre de fréquenter un homme appartenant à un groupe social ou géographique différent du sien. Seules les foires et les fêtes des récoltes fournissent l'occasion aux jeunes gens de rencontrer des individus extérieurs à leurs cercles 7. Les enquêtes sociales du XIXèmesiècle permettent de constater que, jusqu'au milieu du siècle, ouvriers et ouvrières se marient au sein de leur communauté sociale homogène. Cette organisation sociale ne se modifie qu'avec les changements de société qui accompagnent la révolution industrielle. Le progrès technique fait apparaître de nouvelles machines dont le fonctionnement plus complexe demande une main d'oeuvre plus spécialisée. De nouvelles catégories professionnelles, comme les ouvriers spécialisés, émergent alors. Ces groupes bénéficient de conditions de vie de plus en plus favorables qu'accompagnent des changements de comportements. Au début du siècle, comme au siècle précédent, la virginité n'est pas sanctifiée dans la classe ouvrière comme elle l'est dans les autres classes. Dans certaines régions, la pratique ancienne du « bundling », subsiste8 : les jeunes gens dorment ensemble toute une nuit, habillés et «empaquetés» dans un
7

Paula Bartley, op. cil., p. 10. 8 Celle-ci est similaire à la pratique de l' « albergement» en Savoie à la même époque.

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drap, expérimentant parfois les prémices de l'amour physique. Dans certaines communautés, souvent rurales, les relations sexuelles et les grossesses hors mariage existent et sont même souvent, dans ces milieux socio-culturels, la condition nécessaire à un engagement plus permanent du futur époux ou compagnon. Comme pour les fiançailles, les cérémonies du mariage obéissent à nombre de règles précises et de recommandations que l'on retrouve dans les livres d'étiquette des classes moyennes ou supérieures ou dans les manuels matrimoniaux destinés à la classe ouvrière. Pour l'élite sociale, la fin de la Saison de Londres annonce la période des cérémonies de mariage. La plupart d'entre elles se déroulent le samedi, quelquefois le dimanche ou encore le lundi. Les devoirs du futur époux pour l'organisation de cette cérémonie sont peu nombreux. Il est surtout responsable de l'aspect officiel du mariage: il doit contacter le pasteur de la paroisse de sa fiancée pour régler les licences de mariage, organiser la cérémonie religieuse et faire publier les bans nuptiaux trois semaines à l'avance, acheter les alliances, le bouquet de la mariée et ceux des demoiselles d'honneur. C'est aussi une tradition pour le futur époux d'offrir à chacune un bijou pour la cérémonie. Les frais engagés par la famille de la jeune fille sont bien plus élevés. Les parents de la future épouse sont responsables, moralement et financièrement, de l'organisation du mariage, de la toilette de la mariée et de ses demoiselles d'honneur, des invitations, du repas... Au début du siècle, les mariages se déroulent le matin ou en début d'après-midi. Jusqu'aux années 1890, l'invitation consiste à convier la famille proche à un somptueux petit déjeuner avant la célébration religieuse. A la fin du siècle, celui-ci est remplacé par un banquet organisé à l'heure du thé. Lors de ce repas, les demoiselles d'honneur disposent les cadeaux de mariage offerts par la famille et les amis. Les somptueux cadeaux, nombreux et parfois redondants,

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sont exposés à la vue de tous et étiquetés du nom du donneur pour une meilleure lisibilité sociale de l'importance des hôtes présents. Tout cela se déroule dans un grand faste comme en témoigne un article du Daily News du 28 avril 1898 à propos du mariage de Maud Sambourne (document n° 3). Des arrangements financiers sont également signés entre les deux familles, chacune devant apporter la preuve d'une richesse financière capable de mettre à l'abri du besoin les mariés. La jeune fille apporte dote et trousseau, l'homme une situation aisée ou prometteuse. La cérémonie est souvent suivie d'un voyage de lune de miel dans la région des lacs (Lake District) ou sur le continent, en France ou en Italie. Dans les classes moyennes, chacun s'efforce de « copier» au mieux les traditions et rituels de la haute bourgeoisie avec des revenus souvent bien inférieurs. Le déroulement du mariage est à peu près similaire, il est seulement plus modeste. Dans la classe ouvrière, l'importance que revêt le mariage est bien moindre. Pendant toute la première moitié du siècle, la licence de mariage dont doit s'acquitter le futur époux est d'un montant très élevé. Elle coûte entre 5 et 12 shillings, ce qui représente trois jours de salaire pour un ouvrier. Si ce droit permet de légitimer les enfants à venir et d'éviter les bâtards, il reste trop élevé pour ces gens au revenu modeste. Aussi, nombre de travailleurs ne peuvent se marier officiellement et des cérémonies de mariage alternatives se mettent en place. Les codes sont surtout professionnels: les familles de cordonniers échangent des mouchoirs, les épiciers ambulants offrent des produits qui varient au cours des saisons... C'est ainsi que beaucoup de couples ouvriers vivent ensemble sans être mariés. En 1848, la London City Mission établit que, dans le quartier de Westminster à Londres, 500 couples sur 700 ne sont pas officiellement mariés mais vivent conjointement et de façon permanente9.
9 Paula Bartley, op. cit., p. Il.

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On peut mesurer à quel point la nation britannique est « divisée en deux », selon l'expression qu'utilise Benjamin Disraeli dans sa plaidoirie pour une nation unie, Sybil or the Two Nations, (1845). Inégalitaire, la société victorienne n'en est pas pour autant figée. La Grande-Bretagne qui, au début du siècle, se divise en deux classes, évolue avec l'ère victorienne. Les classes moyennes se développent sur la base de professions non manuelles, au moment où la richesse nationale tend à reposer sur la finance, le commerce et l'industrie. Ceux qui ont un certain niveau d'éducation rêvent moins de détruire la haute bourgeoisie que d'intégrer ses rangs. La condition des travailleurs manuels, elle aussi, s'améliore et leur conscience de classe s' affirme 10. Les cérémonies de mariage ou leur absence reflètent cette société victorienne stricte et hiérarchisée. La période édouardienne qui suit témoigne d'une plus grande souplesse sociale. Les rituels de la vie de l'individu, et donc ceux du mariage, deviennent moins formels et moins codifiés. Il semble que le passage progressif du banquet du matin au buffet l'après-midi annonce des cérémonies de mariage plus intimes, beaucoup moins tournées vers une représentation sociale ostentatoire. Le bonheur des mariés, leurs sentiments, commencent à être au cœur de la cérémonie. Ceux-ci sont également figés dans le temps par les premières photographies, publiées et commentées dans les journaux locaux. L'élite financière perd de son pouvoir pour se fondre dans ces classes moyennes de plus en plus importantes lors de la période édouardienne. La classe ouvrière, elle aussi, « s'embourgeoise» et commence à partager, à un niveau moindre, les valeurs et les plaisirs des classes sociales moyennes.

E.P. Thompson, The Making of the English Working-Class, Londres: PenguinBooks, 1991 (lèreed.: 1963),p.89.

10

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Document

n° 1 : John Ruskin. Sesame and Lilies (1865).

John Ruskin (1819-1900), critique d'art, mais aussi critique social reconnu et respecté, publie, dans Sesame and Lilies, un essai, Queen 's Gardens, qui définit la femme victorienne idéale. [1.] We are foolish, and without excuse foolish, in speaking of the "superiority" of one sex to the other, as if they could be compared in similar things. Each has what the other has not: each completes the other, and is completed by the other: they are in nothing alike, and the happiness and perfection of both depends on each asking and receiving from the other what the other only can gIve. [2.] Now their separate characters are briefly these. The man's power is active, progressive, defensive. He is eminently the doer, the creator, the discoverer, the defender. His intellect is for speculation and invention; his energy for adventure, for war, and for conquest wherever war is just, wherever conquest necessary. But the woman's power is for rule, not for battle, -and her intellect is not for invention or creation, but for sweet ordering, arrangement and decision. She sees the qualities of things, their claims and their places. Her great function is Praise: she enters into no contest, but infallibly adjudges the crown of contest. By her office and place, she is protected from all danger and temptation. The man, in his rough work in open world, must encounter all peril and trial: -to him, therefore, the failure, the offence, the inevitable error: often he must be wounded or subdued, often misled, and always hardened. But guards the woman from all this; within his house, as ruled by her, unless she herself has sought it, need enter no danger, no temptation, no cause of error or offence. This is the true nature of home - it is the place of Peace; the shelter, not only from all injury, but from all terror, doubt and division. In so far as the anxieties of the outer life penetrate into it, and the inconsistently- minded, unknown, unloved, or hostile society of the outer world is allowed by either husband or wife to cross the threshold, it ceases to be home; it is then only a part of that outer world which you have roofer over and lighted fire in...

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[3.] And wherever a true wife comes, this home is always round her. The stars only may be over the head; the glowworm in the nightcold grass may be the only fire at her foot: but home is yet wherever she is; and for a noble woman it stretches far round her, better than ceiled with cedar, or painted with vermilion, shedding its quiet light far, for those who else were homeless. [4.] This then, I believe to be, -will you not admit it to be, -the woman's true place and power? But do not you see that, to fulfil this, she must- as far as one can use such terms of a human creature -be incapable of error? So far as she rules, all must be right, or nothing is. She must be enduringly, incorruptibly good; instinctively, infallibly wise - wise, not for self-development, but for selfrenunciation: wise, not that she may set herself above her husband, but that she may never fail from his side... [5.] Generally, we are under an impression that a man's duties are public and a woman's private. But this is not altogether so. A man has a personal work or duty, relating to his own home, and a public work or duty, which is the expansion of the other, relating to the state. So a woman has a personal work or duty, relating to her own home, and a public work or duty, which is also the expansion of that. [6.] Now, the man's work for his own home is, as has been said, to secure its maintenance, progress and defence; the woman's to secure its order, comfort and loveliness. [7.] Expand both these functions. The man's duty, as a member of a commonwealth, is to assist in the maintenance, in the advance, in the defence of the state. The woman's duty, as a member of the commonwealth, is to assist in the ordering, in the comforting and in the beautiful adornment of the state.
Source: John Ruskin Sesame and Lilies, pp. 72-74, 1965. In J. M. Golby, Culture and Society in Britain 1850-1890, Oxford: Oxford University Press, 1986, pp. 118-120.

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Document n02 : Manners and Rules of Good Society (1888).

Nombre de livres d'étiquette sont publiés au xI.X!me

siècle

pour aider les femmes à remplir le rôle social qui leur est attribué. Ces manuels de savoir-vivre varient selon la classe sociale à laquelle ils sont destinés. Le document qui suit est extrait d'un livre pour les femmes de la haute bourgeoisie. n traite de l'importance du rôle du chaperon.
No sooner has a young lady left the schoolroom and dispensed with the chaperonage of the governess, than she requires the chaperonage of a married lady. At country out-door gatherings, such as garden-parties, lawn-tennisparties, archery-parties, and so on, the chaperonage is of comparatively slight nature, but at all other entertainments it is imperative that a young lady should be accompanied by a chaperon, whether it be a dinner or a dance, an afternoon tea or an evening assembly, a concert or ball, or theatre, etc.; and a young lady who attempts to evade this received rule would be considered unconventional and unused to the convenances prescribed by society. The bias of many young ladies to the present day is to assert as much independence of action as opportunity offers, but any dereliction in this respect is noted to their disadvantage. It is more especially "at homes", dances, and such, that an efficient chaperon is most needed, and the want of such most felt. By a good chaperon is meant a lady possessing a large circle of acquaintances, who is popular as well as good-natured - unremittingly good-natured throughout the whole evening in introducing the young lady under her care to those ladies of her acquaintance who are most in the habit of giving entertainments, and by introducing any gentleman to her whom she things would be likely to ask her to dance.

Source: Manners and Rules of Good Society pp. 209-211, in E. RoystonPyke, Human Documents of the Age of the Forsytes, Londres: Allen & Unwin, 1969 (1èreed. 1889), p. 311.

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Document n° 3 : un mariage de 1898 relaté par le Daily News. Le document suivant est extrait d'un article du Daily News et décrit le mariage de Maud Sambourne, fille du célèbre caricaturiste de Punch, Linley Sambourne, à Leonard Charles Rudolph Messe!. La cérémonie se déroule à Bayswater, à Londres.
She entered the church on her father's arm, and was followed by several bridesmaids, all dressed in white muslin and sky blue sashes with white hats trimmed with ostrich plumes. They carried bouquets of yellow roses. . . About two hundred people attended the wedding. From the guest list the Daily News gleaned some forty famous names, a stupendous rollcall of late-Victorian worthies. The Punch staff of course were all present, as well as many artists, but the worlds of science, literature, law, politics, theatre and industry were also well represented. It was a gathering which would have flattered any bride and groom, and must have made one middle-aged couple feel the greatest pride and satisfaction. The newspaper report continued: At the close of the ceremony Mr and Mrs Linley Samboume held a reception in the Empress Rooms of the Royal Palace Hotel, where refreshments were served, and the presents were displayed. They were numerous and costly. After the reception the bride and the bridegroom left for Paris, en route for the Italian Lakes where the honeymoon will be spent. The bride's travelling dress was a shot heliotrope voile, daintily arranged with a collar of cream embroidered muslin and point d'esprit net, and a pretty little sleeveless coat lined with heliotrope silk. The hat worn with this costume was of rustic straw most becomingly trimmed with branches of mauve lilac and draperies of heliotrope chiffon.
Source: Daily News, 28 avril 1898.

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Document n04 : Agnès Bowers. My Dear One: A Victorian Courtship (1881). Le document suivant est extrait de la correspondance amoureuse d'Agnes Bowers et d'Arthur Thorndyke pendant leurs fiançailles, qui durèrent trois mois. Plus qu'une littérature légère, ces lettres nous révèlent avec précision l'importance que revêt le mariage dans la société bourgeoise victorienne.
Glen Luie, 14 June 1881 My Own Darling Arthur, I was delighted with your sweet letter yesterday: it seems quite like a dream to me that we are really going to be married so soon; I don't thing I shall quite realize it even whe, we are married, but I do feel so thankful it is all settled, and I do think, dear, you have taken the right step. You talk about the sacrifice I am making; I think the sacrifice is all on your side; you are in fact giving up everything for me and I do pray, darling, that I may some day be able to repay You for all this goodness to me who has done so little to deserve it. I have written to Mrs Thorndike and explained everything [...] After that week will you stay on with me a little longer or will your Mother want you with her? It will be dreadful to part again, I don't know how I shall be able to see you go away. It was almost more than I could bear the last time, but of course, Arthur, I mustn't dictate to you, as I am so soon to obey, but if possible you will be as much as you can with me, won't you? I wish, dear, we could arrange about the wedding (of course I don't mean the date) but do you thing you will be ready the beginning of September? Of course I shall be ready when you want me and could manage it before then very well if you wished. Have you heard about the furniture? Of course you will tell me when you know. Oh! Arthur what a sight I should look in a bonnet and veil. I wouldn't, darling, appear in such a thing. My dress will be a rich ivory white satin, with very long veil and a wreath of orange blossom. I have written to Isabella about the bridesmaids' dresses.

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