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Les Français dans l'histoire de la Lituanie

De
235 pages
la Lituanie n'est pas un Etat jeune, puisque son nom est apparu le 14 février 1009. Ce pays reste néanmoins méconnu des Français et pourtant... de 1009 à 2009, du plus humble au plus prestigieux, il est fait ici une galerie de portraits de Français qui, chacun à leur niveau, ont marqué l'histoire de la Lituanie : Edwige d'Anjou, à l'origine de la conversion de la Lituanie au christianisme, Henri de Valois, Henri III, éphémère roi de Pologne, ou encore Napoléon, tant fut grand l'espoir de liberté qu'il apporta en 1812...
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LES FRANÇAIS DANS L'HISTOIRE DE LA LITUANIE
(1009-2009)

Mare Balticum Collection dirigée par Viviane du Castel
La collection « Mare Balticum » vise à faire redécouvrir une région qui se trouve hors du champ traditionnel des intérêts politiques, économiques, voire culturels de la France. Or, depuis 1995, date d'entrée de la Suède et de la Finlande dans l'Union européenne (UE), celle-ci s'est élargie à la région baltique. Ce processus va encore s'amplifier en 2004, avec l'adhésion à l'UE et à l'OTAN de la Pologne, de la Lituanie, la Lettonie et de l'Estonie. La région concernée est définie comme l'ensemble des pays qui bordent la Baltique: Pologne, Lituanie, Lettonie, Estonie, Finlande, Suède et Danemark, ainsi que les régions russes de Kaliningrad et de Saint-Pétersbourg. Si cette collection n'a pas vocation à traiter des Hinder du littoral allemand de la Baltique, elle inclut la thématique liée à l'ancienne et profonde influence allemande en Lettonie et Estonie. Depuis la dislocation et la disparition de l'URSS, la région baltique connaît une métamorphose de sa situation géopolitique et géostratégique avec le retour de la Pologne à une véritable indépendance et la renaissance des trois Etats baltes. Ainsi, cette aire expérimente des recompositions politiques, économiques, sociales et culturelles. Les trois Etats baltes, notamment, développent des réseaux de coopération qui constitue autant de moyens pour leur réinsertion dans l'Europe, tout en cherchant à préserver les bases du développement de cultures et d'identités nationales trop souvent opprimées, voire niées. Si le monde francophone méconnaît trop souvent le monde baltique, l'inverse est beaucoup moins vrai. Aussi, à l'heure des retrouvailles entre Européens, les éditions L'Harmattan ont souhaité combler cette lacune en créant la collection «Mare Balticum ». Celle-ci se donne pour but de présenter les multiples aspects des peuples et des cultures de l'aire baltique en publiant des ouvrages abordant les domaines suivants: - Littérature (traduction ou bien éditions bilingues et unilingues) : des romans contemporains à la poésie et aux chants populaires ou épiques.

-

Histoireet géopolitique. - Géoéconomie. Thèses et mémoiresuniversitaires.
-

- Ethnographie et linguistique.

Gilles Dutertre

LES FRANÇAIS DANS L'HISTOIRE DE LA LITUANIE
(1009-2009)

Préface de Pierre Minonzio, Consul Honoraire de Lituanie en Rhône-Alpes

L'Harmattan

<9L'Harmattan, 2009 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan I@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-07852-9 EAN : 9782296078529

« Vous venez de Lituanie, et vous parlez polonais? comprends pas du tout.
Je pensais qu'en Lituanie il n y avait que des Moscovites.

Je ne

J'en sais encore moins sur la Lituanie que sur la Chine. J'ai vu une fois un article sur les Lituaniens dans le Constitutionnel - mais les autres journaux français n'en parlent guère. » Adomas MickeviCius (Adam Mickiewicz), « Les Aïeux» (1823)

« Qui connaît la Lituanie? » L'Echo National, (13 janvier 1923) « Après tout, les Baltes n'ont été indépendants que pendant vingt ans... » Roland Dumas, ministre français des affaires étrangères Emission 7 sur 7 (13 janvier 1991)

LES FRANÇAIS DANS L'HISTOIRE DE LA LITUANIE (1009 - 2009)

PRÉFACE

INTRODUCTION I - LES PREMIERS AVENTURIERS CHEVALIERS TEUTONIOUES ~ ~ ~ Les lettres de Gediminas Guillaume de Machaut Guillebert de Lannoy II - DES SOUVERAINS FRANCAIS ESSENTIELS POUR L' AVENIR DE LA LITUANIE ~ ~ Edwige d'Anjou Henri de Valois III FRANCAIS AVEC LES

-

REINES DE POLOGNE ET PRETENDANTS MALHEUREUX: LA

« NEVERSCONNEXION»
~ ~ ~ ~ ~ ~ Louise-Marie de Gonzague-Nevers Henri III Jules de Bourbon-Condé, duc d'Enghien Marie-Casimire Louise de la Grange d'Arquien François-Louis de Bourbon-Conti Claire-Isabelle de Mailly-Lascaris Les témoins français de cette époque IV - LES SUITES DE LA RÉVOLUTION FRANCAISE ~ ~ ~ La longue errance du futur Louis XVIII Des émigrés au destin exceptionnel: les comtes de Choiseul-Gouffier Le baron de Corberon, autre diplomate français à la cour de Catherine II

V - LA LITUANIE DANS LA CAMPAGNE DE RUSSIE ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ La rencontre et les traités de Tilsit Le franchissement du Niémen Napoléon à Vilnius La formation des unités militaires lituaniennes La retraite Le passage de la Bérézina, succès militaire Panique et chaos à Vilnius La mission particulière du maréchal Macdonald Des Français opposés à Napoléon Stendhal en Lituanie Des destins hors du commun Epilogue (provisoire ?) : le charnier de Vilnius

VI - LA LITUANIE SUR LA ROUTE DE ST PETERSBOURG ~ Nicolas-François Blondel ~ Denis Diderot ~ Abbé Georgel ~ Jean-Baptiste le Prince ~ Abbé Chappe d'Auteroche ~ Étienne Maurice Falconet et Marie-Anne Collet ~ Henri Bernardin de Saint Pierre ~ Élisabeth Vigée Lebrun ~ Madame de Staël ~ Mademoiselle George ~ Jacques-Pierre-Joseph Rode ~ Honoré de Balzac ~ VII- UNIVERSITAIRES ET ENTREPRENEURS ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ Jean-Etienne Guettard André Le Brun Jean-Emmanuel Gilibert Hubert Vautrin Pierre Jean Georges Cabanis Auguste Becu Louis-Henri Bojanus Joseph Poussier Edouard François André La chaire de philologie française Carl de Wim La brasserie Chopen

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~ ~

Constructions ferroviaires à Kaunas Marie Pelichet

VIII - AUTOUR DE TROIS GUERRES ~ ~ ~ ~ Les prisonniers français du Konig-Wilhelm-Kanal (1871 - 1873) Les prisonniers français de Nida Lucien Finance, un Alsacien dans l'armée allemande à Vilnius (1915 Des otages civils français en Lituanie occupée (1918)

- 1918)

~
~ ~ ~ ~

Des Chasseursà Memel (1920 - 1923)

Les relations lituano-françaises dans l'entre deux guerres Georges Matoré : 8 mois dans les prisons soviétiques de Kaunas Les évadés d'Allemagne par l'Union Soviétique Les déportés juifs français du Neuvième Fort de Kaunas (1944)

~

Le régimentNormandie- Niémen

IX - ÉPOOUE CONTEMPORAINE ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ L'appel des sirènes soviétiques: Edmond Zajac Jean-Paul Sartre en Lituanie Un aventurier des temps modernes: Patrick Lion Témoins et acteurs du retour à l'indépendance La visite de François Mitterrand Jacques Chirac et les locaux de l'Ambassade de Lituanie à Paris Les communautés monastiques L'exemplaire aventure de la famille de Caroline Masiulis

ANNEXES ~ ~ ~ ~ Bibliographie sélective Chronologie de l'histoire de la Lituanie Liste comparée des dirigeants de Lituanie, de Pologne, de France et de Russie à partir du XIVèmesiècle Traité de paix de Tilsit entre la France et la Russie

REMERCIEMENTS

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PRÉFACE
En juin 1990, la Lituanie était soumise au blocus soviétique. Le Président de Pharmaciens sans frontières Comité International m'a demandé de l'accompagner pour porter, à la demande de la Communauté Lituanienne en France, un camion chargé de médicaments d'urgence. J'étais loin de me douter que ce premier convoi humanitaire serait suivi de dizaines et dizaines d'autres. D'une mission parmi tant d'autres, la Lituanie est devenue très rapidement le centre d'intérêt de Pharmaciens sans Frontières Drôme-Ardèche. Pendant 10 ans nous nous sommes retrouvés au croisement de l'humanitaire et du développement économique, côtoyant le politique et aidant de notre mieux le culturel. Tout simplement, nous avons essayé d'être présents et actifs aux côtés de nos amis Lituaniens. Nous leurs apportions non seulement une aide matérielle à travers ces tonnes de médicaments mais aussi un soutien appuyé ici, en France, auprès des Autorités avec l'aide précieuse de la Coordination France-Lietuva que nous avions créée avec Richard BACKIS et Anne-Marie GOUSSARD. Très rapidement j'ai voulu en savoir un peu plus sur cette Lituanie, cette mystérieuse Lietuva qui s'était extirpée des griffes de « l'ours soviétique» avec une volonté chevillée au cœur et une conviction qui va chercher ses motivations dans le tréfonds de son histoire millénaire. D'abord, j'ai consulté les dictionnaires et les encyclopédies: mais comment ça s'écrit avec ou sans H ? Et Vilnius et ses nombreuses façons de la nommer: Wilna, Vilno? Je crois qu'on ne peut approcher l'étude de la Lituanie sans avoir une vision globale de ces « marches de l'Europe », mêlant intimement les strates de sa composition multiculturelle à une géographie à géométrie variable. Il ne fallait pas oublier les différentes langues qu'on y a parlé, et les religions qui ont cohabité avec des fortunes diverses, de façon trop souvent très douloureuses. Tout cela pour dire que dans les années 90, il n'était pas aisé de trouver de la documentation en langue française sur ce pays, à la fois si neuf et si chargé d'histoire; cette Lituanie, fille cadette de l'Église mais toujours empreinte d'une mythologie fantastique faisant en arrière plan référence aux divinités ancestrales gravées au plus profond du cœur des Lituaniens. En novembre 1999, lorsque avec S.E. Asta SKAISGlRYTE-LIAUSKIENE nous avons ouvert le premier consulat honoraire à Valence, nous étions très loin de nous douter que cette ville avait abrité en 1572 l'évêché de Jean de MONTLUC, ambassadeur de Charles IX auprès de la Diète Lituano-Polonaise. C'est lui qui a diplomatiquement négocié et orienté très adroitement l'élection d'Henri de Valois, duc d'Anjou au trône de Pologne et du Grand-duché de Lituanie. Ce dernier

s'éclipsera cependant subrepticement à la mort de son frère pour lui succéder et être couronné roi de France sous le nom d'Henri III. Je me suis mis à fréquenter les bouquinistes et à rechercher tous les ouvrages qui faisaient référence à la Lituanie pour tenter de constituer un fond de livres qui pourrait un jour constituer l'éventuelle ébauche de la bibliothèque d'un centre culturel Franco-Lituanien. En parallèle je travaillais sur les moteurs de recherche d'internet en inscrivant les mots dans toutes les orthographes et dans toutes les langues de sorte à réaliser un catalogue de sites sur lesquels je pouvais me connecter pour me fondre dans son histoire et mieux comprendre l'âme de ce pays au travers de la richesse de sa culture. Toute cette documentation réunie, nous avons commencé avec Gilles DUTERTRE à partager notre travail et échanger nos informations. Il a d'abord fallu effectuer une analyse et un tri sérieux dans cette masse de documents collectés de sorte à ne conserver que les plus fiables, croisant les sources, les dates, les lieux. Nous sommes enfin arrivés à tisser et suivre ce fil rouge qui motivait notre curiosité
montrant ainsi que la France et la Lituanie avaient partagé une histoire

- parfois

riche mais aussi douloureuse- durant ce dernier millénaire. Il nous paraissait donc intéressant de pouvoir rassembler au sein d'un ouvrage toutes ces personnalités que nous avons trouvées ou découvertes et qui ont participé volontairement -ou non- à l'Histoire commune à nos deux pays. Bien sûr, nous aurons fait beaucoup d'oublis. Il y a aussi des personnes que nous avons perdues de vue. Je pense à Frédéric JUGEAU qui était coopérant à la faculté de Vilnius en 1990 et qui a fait fonction d'attaché culturel à l'ambassade de France. Il a écrit un article remarqué dans la revue «Autrement» de janvier 1991 sur « les cours de Vilnius ». Il ne faut pas non plus oublier tous ces français rencontrés à cette époque en Lituanie venus à la recherche de leurs racines ou porter de l'aide humanitaire. Beaucoup nous ont souvent rejoints au sein de la Coordination avec enthousiasme, compétence et efficacité et je pense tout particulièrement à Jean, Philippe, Milda et Tony. Je ne laisserai pas dans l'ombre les hommes politiques qui n'ont pas hésité à venir porter leur soutien appuyé à la Lituanie malgré les réticences gouvernementales de l'époque. Parmi eux, je veux rappeler les Députés Gabriel KASPEREIT, Georges DURAND, Michel PELCHAT sans oublier Michel DESTOT. Une pensée toute particulière pour deux dames remarquables. La première, Reine BACH qui avait épousé entre les deux guerres un lituanien qui était, en France, le chauffeur de son père. Elle a suivi par amour son mari à Kaunas. Les autorités soviétiques lui ayant confisqué son passeport français, elle a traversé l'occupation, survivant grâce aux leçons particulières de français qu'elle donnait. Elle a formé en particulier de futurs diplomates lituaniens Pharmaciens sans Frontières lui a

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fourni à la fin de sa vie les médicaments dont elle avait besoin avec la complicité affectueuse de Jean Charles et Caroline BERTHONNET. S.E. Philippe de SUREMAIN premier ambassadeur de France après que la Lituanie eût recouvré son indépendance lui a remis avec beaucoup d'émotion son passeport français. La seconde, Francienne LACOME d'ESTALENX qui aurait pu couler des jours tranquilles de retraitée à Paris. Elle n'a pas hésité à monter en Lituanie dès 1992 malgré la rigueur de la vie à cette époque à Vilnius pour enseigner le français et renouer des contacts fructueux avec la Faculté et les associations. Le nombre des amis de la Lituanie en France croit sans cesse. La proximité entre nos deux histoires, entre nos deux cultures l'explique sans doute.
L 'histoire continue.

Pierre MINONZIO Consul honoraire de Lituanie à Valence Ancien vice-président et ancien trésorier de Pharmaciens sans Frontières Comité International Secrétaire Général de la Coordination des Associations France - Lituanie.

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INTRODUCTION

« J'en sais encore moins sur la Lituanie que sur la Chine ». La constatation que faisait un personnage d'Adomas MickeviCius (Adam Mickiewicz), poète lituanien de langue polonaise, dans « Les Aïeux» en 1823 esthélas - toujours d'actualité. Il n'est donc pas étonnant qu'en 1919 l'écrivain francolituanien Oskaras Milasius (Oscar Milosz) nous invite encore à découvrir la Lituanie: « Venez, je vous conduirai en esprit vers une contrée étrange, vaporeuse, voilée, murmurante. {...} C'est Lietuva, la Lituanie, la terre de Gedymin et de Jagellon... ». Mais ce qui est dramatique, c'est que cette méconnaissance, voire ce mépris, perdure encore aujourd'hui. Il n'est qu'à lire la déclaration péremptoire de M. Roland Dumas en 1991, montrant au plus haut niveau une ignorance coupable de l'histoire de la Lituanie. Ce pays n'est pourtant pas jeune; en effet, en 2009, la Lituanie fête le millénaire de l'apparition de son nom. C'est en effet en 1009 que les annales de Qued1inburg mentionnent le récit de la fm mortelle de la mission du moine Brunon de Querfurt : « ... aux limites de la Russie et de la Lituanie (m confmo Rusciae et Lituae) ... » En dépit de cette longue existence, s'il n'y avait eu, fmjuillet 2003, la malheureuse affaire de ce chanteur venu y tuer sa compagne actrice, peu de Français sauraient aujourd'hui situer Vilnius et la Lituanie sur une carte d'Europe. Or, ce qui va suivre voudrait montrer que ce ne fut pas toujours le cas, que nombre de Français y sont passés, et que même certains s'y sont installés. Au cours de l'histoire, on notera toutefois une constante, celle d'une certaine incompréhension entre la France et la Lituanie, du fait même parfois de l'ignorance de l'existence de cette dernière! En effet, on englobait souvent la Lituanie soit dans la Pologne, soit dans la Russie. Même pour Madame Hélène Carrère d'Encausse, secrétaire perpétuel de l'Académie française, la Lituanie est dans la Pologne lorsqu'elle parle des révoltes anti-russes du xrxème siècle!. Des premiers aventuriers français aux XIVème - XVème siècles, jusqu'aux événements souvent douloureux liés aux guerres du XXèmesiècle, y compris lors du retour de la Lituanie à l'indépendance, nombreux sont les Français qui, volontairement ou non, ont un jour découvert la Lituanie qui, ne l'oublions pas, s'étendait à son apogée au XVèmesiècle de la Baltique à la Mer Noire et fut de tout temps une zone tampon entre le monde slave et le monde germanique, pour ne pas dire leur champ de bataille.

!

Hélène Carrère d'Encausse L'Empire d'Eurasie, Fayard Pages 124-125

Allons donc à la rencontre de quelques uns de ces visiteurs les plus emblématiques afin d'inciter nos contemporains à suivre leurs traces pour venir découvrir le pays du chevalier blanc et mieux le comprendre.

Remarque La Lituanie a subi tour à tour les influences, voire les occupations, de ses voisins, principalement russes, allemands et polonais. Celles-ci ont eu des répercussions sur le nom des lieux et des habitants, qui ont de ce fait changé au cours des siècles. Tilsit est ainsi devenue Sovetsk, et Friedland: Pravdinsk. Il y eut par ailleurs un certain « snobisme» des nobles lituaniens à se poIoniser (et à poloniser leur nom) après l'Union de Lublin. L'utilisation d'un nom plutôt qu'un autre n'est souvent d'ailleurs pas innocente. Aussi, pour faciliter la compréhension par le lecteur, il a été fait le choix arbitraire mais pédagogique d'utiliser les noms lituaniens actuels, en précisant, quand cela est nécessaire, le nom usuel local ou de l'époque. Par exemple, je parlerai d'Adomas MickeviCius, afin de rappeler que ce poète est indubitablement Lituanien, tout en précisant son nom polonisé d'Adam Mickiewicz, nom sous lequel il est plus connu en France. Par ailleurs, il sera écrit Lituanie sans « h » comme le veut la graphie actuelle, sauf dans les citations qui respecteront l'orthographe d'origine.

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Les premières populations migrantes, des petits groupes de chasseurs, sont arrivées sur le territoire qu'occupe aujourd'hui la Lituanie environ 10 000 ans avant Je., après la fonte des glaciers. La première sépulture connue de Lituanie date de 5 871 avant Je. et se trouve dans la région de Telsiai. Au troisième millénaire avant Je. apparurent des tribus de migrants venant du sud que l'on appellera les « Virvelininkai» (cordeliers), en raison des motifs ressemblant à des cordes qui apparaissaient sur leurs poteries. Ils amenèrent avec eux une culture différente de celle qui prévalait jusqu'alors. Ce sont les premiers Baltes. Au premier siècle après Je., à l'apogée de l'empire romain, arrivèrent sur les côtes sud de la Baltique les premiers marchands romains qui, en échange d'objets en bronze, ramenèrent des chargements d'ambre. En l'an 98, l'historien romain Tacite mentionna pour la première fois le nom d'une peuplade balte, agriculteurs et ramasseurs d'ambre, les Aestes (en lituanien AisCiai).
Dans la première moitié du
v"me

siècle, le territoire de l'actuelle Lituanie fut ravagé

par des hordes des steppes qui brûlèrent les lieux d'habitation et exterminèrent les habitants. Au Vrme siècle, les peuplades slaves s'établirent rapidement dans la majeure partie de l'Europe de l'Est et réduisirent ainsi l'espace ethnogéographique original des Baltes. Dès cette époque, sur le territoire de l'actuelle Lituanie, les peuplades baltes se distinguent par des noms différents: Lietuviai, Sëliai, AukStaiCiai, Jotvingiai, Ziemgaliai, Zemaiéiai, Skalviai. A la fin du premier millénaire, toutes les ethnies baltes avaient formé une hiérarchie sociale et avaient commencé à s'unir, d'une part face aux Vikings (ou Varègues) sur le littoral, d'autre part face aux slaves de la Rus kiévienne, puis, au .xme siècle, face à l'Etat polonais, au sud Enfin, c'est en ce même .xme siècle que les premiers missionnaires chrétiens commencèrent à pénétrer dans la partie Ouest du territoire des Baltes. C'est à cette occasion qu'en 1009 a été mentionné, pour la première fois, le nom de Lituanie dans les sources historiques. En effet, les annales de Quedlinburg (Annales Quedlinburgenses) relatent le récit de la fin tragique de Saint Brunon de Querfurt dans les termes suivants: «Saint Brunon, appelé aussi Boniface, archevêque et missionnaire, fut grièvement blessé à la tête par les païens, dans la onzième année de sa conversion, aux limites de la Russie et de la Lituanie et, avec 18 des siens, s'éleva au ciel le 7 mars >/ La mission de Brunon avait été organisée par le roi de Pologne, Boleslas r le Vaillant (967-1025), la Pologne étant chrétienne depuis 965, pour convertir les Borusses (ou Vieux-Prussiens) baltes au christianisme.

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...Sanctus Bruno, qui cognominatur Bonifacius, archiepiscopus et monachus, Il. suae conversionis anno in confinio Rusciae et Lituae a paganis capite plexus, cum suis 18,7. Id.
MartH

petiit coelos. ObEt Wigbertus Merseburgensis

episcopus, cui successit Thiatmarus...

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Durant l'hiver 1183-1184, les Lituaniens commencèrent soudainement une grande campagne dans les terres russes, vraisemblablement parce qu'ils s'étaient unis pour former l'embryon d'un Etat. Dès lors, chaque année, les Lituaniens lancèrent des campagnes, dont l'intensité ne fit qu'augmenter pendant deux siècles. Le XII/me siècle va s'avérer être le grand tournant de l 'histoire de la Lituanie. De taille modeste, elle allait devenir un puissant Etat, dirigé par un roi, Mindaugas (qui règnera de 1253 à 1263), Etat qui deviendra bientôt le plus grand d'Europe centrale et qui affirmera sa puissance face aux Chevaliers Teutoniques.

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CHAPITRE PREMIER

LES PREMIERS AVENTURIERS FRANÇAIS AVEC LES CHEVALIERS TEUTONIQUES

A l'origine institution charitable, l'hôpital de Sainte-Marie des Allemands à Jérusalem remplit d'abord une mission d'assistance auprès des pèlerins venus du monde germanique en Terre Sainte, notamment après la troisième croisade (11891191), consécutive à la prise de Jérusalem par Saladin (30 septembre 1187). Mais dès 1193, le caractère militaire de l'institution apparut. C'est le Pape Innocent III qui clarifia le statut de l'Ordre dans un document pontifical du 19 février 1199. Son nom officiel perdurera, mais l'appellation Ordre Allemand ou Teutonique (der Deutsche Orden) ou Ordre des Chevaliers Teutoniques (der Deutsche Ritterorden) s'imposera peu à peu dans le langage courant. D'abord implanté en Terre Sainte, l'Ordre acquerra au XlIIème siècle de vastes domaines en Méditerranée et en Allemagne. C'est pendant l'hiver 1225 - 1226 que le Grand Maître de l'Ordre Teutonique, Hermann von Salza, alors à Rome à la cour de l'empereur Fréderic II, reçut la visite d'envoyés du duc Conrad 1er de Mazovie, conduits par l'évêque de Prusse, Christian. Ils venaient solliciter l'aide de l'Ordre pour assurer la défense des frontières Nord de la Pologne chrétienne, contre les attaques des Borusses païens. Après bien des hésitations, ce n'est qu'à partir de 1230 que les premiers Chevaliers Teutoniques arrivèrent en Prusse, bientôt suivis par des colons. Memel, future Klaipëda, fut fondée en 1242, Konigsberg, actuelle Kaliningrad, en 1255, et Marienburg (aujourd'hui Malbork en Pologne), qui deviendra plus tard capitale de l'Ordre, verra le jour en 1276. En 1290, la conquête de la Prusse était achevée, la plupart des Borusses exterminés et remplacés par des colons allemands qui allèrent jusqu'à leur voler leur nom de Prussiens. La tactique des Teutoniques était simple: « baptiser par le feu et par le glaive {...} en même temps confisquer les terres, asservir les paysans, se payer enfm de tant de peines par les trésors dont ils savaient la Lithuanie abondamment pourvue: ses femmes, son ambre et ses chevaux »3.

Les lettres de Gediminas4 Gediminas naquit vers 1275 et devint grand-duc de Lituanie (Gedeminne Dei gratia Letphanorum Ruthenorumque rex, princeps et dux Semigallie) après la mort de son frère Vytenis en 1316. Comme son titre l'indique, il régnait sur un territoire déjà vaste comprenant la Lituanie ethnique proprement dite, la Samogitie et la Ruthénie (Ukraine et Belarus actuelles). Mais ces possessions étaient entourées d'ennemis, dont les Chevaliers Teutoniques et les Chevaliers Livoniens5.
3 Jean MAUCLÈRE
4

5

D'après

Letters

ofGediminas

Le rayonnement de la France en Lituanie Lituanus volume 15 n° 4

-

Les Chevaliers Porte-Glaive est un autre ordre militaire, créé en 1202 à Riga. Sérieusement battus par les Lituaniens et les Semigalliens à la bataille de Saulè en 1236, les Porte-Glaive

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Furieux des incursions pennanentes des Teutoniques, le grand-duc Gediminas envoya, à la fm de 1322, au Pape Jean XXII, qui réside alors à Avignon, une supplique pour lui demander sa protection. Dans cette lettre, il infonnait le Pape que les Dominicains et les Franciscains avaient déjà reçu le privilège de prêcher la parole de Dieu et de baptiser en Lituanie, et il s'annonçait prêt à recevoir la foi 1324) et dépêcha en Lituanie deux légats munis d'instructions précises pour assurer la conversion du pays et, au besoin, l'excommunication des Teutoniques. Selon certaines sources, ces légats étaient deux Français, Bartholomée, évêque d'Alet (entre Limoux et Quillan), et Bernard, abbé bénédictin du Puy. C'est par eux que se serait manifestée pour la première fois l'influence de la France en pays balte.

chrétienne. Suite à une seconde lettre, le Pape répondit favorablement CI er juin

Les deux prélats entamèrent aussitôt leur œuvre bienfaisante, abordant la région à Riga à l'automne 1324, et des traités étaient déjà sur la bonne voie. Mais, pour les Teutoniques, cette apparente volonté de conversion n'était qu'une ruse de Gediminas pour se débarrasser d'eux. Et ils n'eurent pas de mal à démontrer l'ambiguïté de sa position, païen régnant sur des païens de Samogitie, des orthodoxes de Ruthénie et des catholiques de Mazovie. Aussi Gediminas renonça à chercher un terrain d'entente avec les chrétiens, mais il réussit à convaincre les légats du Pape que la difficulté de sa position l'obligeait à reporter sa conversion. Les légats, confiants, réussirent à arracher une paix de 4 ans entre le Grand-duché et ses voisins et approuvèrent le traité de paix entre Gediminas et l'archevêque de Riga. Au passage, on soulignera que ces deux légats, apparemment français, sont les premiers étrangers connus à se rendre à Vilnius, la capitale lituanienne depuis 1323, qu'ils ont atteinte en novembre 1324, le samedi suivant la Toussaint. Il est par ailleurs supposé que des moines eux aussi français soient venus à Vilnius après que le grand duc Gediminas ait, à partir de janvier 1323, envoyé des lettres aux moines, commerçants, artisans et agriculteurs de toute l'Europe pour les inviter à venir s'établir en colons en Lituanie. Il précisait son intention de se convertir à la religion catholique et indiquait que trois églises avaient déjà été édifiées à Vilnius et à Nowogrodek (Naugardukas en lituanien, aujourd'hui au Belarus). Gediminas décéda au cours de l'hiver 1341, sans doute à l'occasion d'un coup d'état. Ses obsèques par crémation, avec sacrifices humains, semblent montrer qu'il n'avait jamais abandonné sa foi païenne. Il laissera toutefois l'empreinte d'un souverain avisé.

survivants ont été incorporés en 1237 aux Chevaliers Teutoniques, en tant que branche autonome, sous le nom de Chevaliers Livoniens.

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