Les gauches européennes après la victoire nazie

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Publié le : mercredi 1 janvier 1997
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EAN13 : 9782296343436
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LES GAUCHES EUROPEENNES , APRES LA VICTOIRE NAZIE
Entre planisme et unité d' action 1933-1934

,

Collection Chemins de la mémoire dirigée par Alain Forest

- Jacques MICHEL,
Quint

La Guyane sous l'Ancien-Réginle. Le désastre de

Kourou et ses scandaleuses suites judiciaires. - Louis PEROUÂS: Une religion des Linzousins ?Approches historiques.

- Henri SACCHI, La guerre de Trente ans, Tome I : L'ombre de Charles

-Torne II: L'Empire

supplicié
et pouvoir

-Tome III:
ci l'âge

La guerre des Cardinaux.
baroque.

- ChristinePOLEITO, Art

- Alain

ROUX, Le Shangaïouvrier

des années Trente, coolies, gangsters

et syndicalistes. - Elisabeth TUTTLE, Religion etidéologie dans la révolution anglaise, 1647-1649. - Nadine VIVIER, Le Briançonnais rural aux XVIlIè111eet X/Xènle siècles. - Sabine ZEITOUN, L'oeuvre de secours aux enfantsjuifs (O.S.E.) sous l'Occupation en France.

- Michel
1944

PIGENET,

Les «F abiens

>? des barricades

au front

(Septenlbre

- Mai

1945)

- Robert

MECHERINI, Une entreprise de Marseille "sous gestion ouvrière", 1944-1948. - Maurice LESCURE, Madanle Hanlelin. Merveilleux et turbulence Fortunée (1776-1851). - Véronique MOLINARI, Le vote des fel1unes et la prenlière Guerre
1110ndiale en Angleterre.

-Rémi ADAM, Histoire des soldats russes en France (1915-1920 )-Les danlnés de la guerre. - Guy TASSIN, Un village du Nord avant la nlÎne. Chronique d'Edouard PIERCHON, curé d'Haveluy au X/Xe siècle - Odette HARDY -HEMERY,L'envers d'unefusillade Fourmies, Jernlai 1891. -MargueriteDURAND(1864-1936),Lafrondefélniniste ou le telnpsen jupons.

- Claudie

WEILL, Etudiants russes en Allemagne.

- Jean LEVY, Simon PIETRI, De la République à l'Etatfrançais, 19301940. - Thierry VIVIER, La politique aéronautique de la France (Janvie r 1933

- septembre

1939).

- Jean VERLHAC, Lafonnation de l'unité socialiste (J893-1905). - M.-Th. ALLEMAND-GAY et J. COUDERT, Unlnagistrat lorrain au XVIIIe siècle. Le PrenlÎer Président de Cœurderoy (1783-1800) et son diaire. - M. GALOPIN, Les expositions inten1ationales au XXe siècle et le bureau international des expositions. - COMTE ERNEST DE MUNNICH, Mé1110ires ur la Russie de Pierre s le Grand à Elisabeth 1re (1720-1742). Traduit et annoté par F. Ley.

Gilles VERGNON

LES GAUCHES

EUROPÉENNES

APRÈS LA VICTOIRE NAZIE
Entre planisme et unité d'action 1933-1934

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

@ L'Harmattan, 1997 ISBN: 2-7384-5563-8

j

Introduction1.

Le premier janvier 1933, le chroniqueur du Temps écrit, dans son premier Bulletin de la nouvelle année:
"Au cours de l'année qui conlmence, les maîtres de l'heure auront à remplir la plus grande tâche qui se soit jamais imposée à des gouvernements responsables: celle de sauver notre civilisation en péril. Puissent-ils être dans tous les pays à la hauteur de leur devoir. "

Depuis l'entrée dans la grande crise', de nombreux observateurs ont compris que l'Europe, sortie d'un bref après-guerre, est entrée dans l'ère des périls et dans un nouvel avant-guerre, des "années tournantes" pour reprendre le titre d'un livre de 1932 de Daniel-Rops2. L'année 1933, avec l'accession de Hitler à la chancellerie, l' "événement cataclysmique de notre temps"3, marque une étape supplémentaire dans la marche à une nouvelle catastrophe. Après quelques semaines d'hésitation, où l'on spécule sur les chances d'une restauration monarchique ou d'un coup d'Etat militaire, il faut se rendre à l'évidence: le régime nazi tient fermement la situation en mains. On est frappé, à la lecture de la presse de l'époque, par la conscience du poids de l'événement. Le terme de "catastrophe allemande", qui donnera le titre après 1945 d'un livre célèbre de l'historien conservateur Friedrich Meinecke, s'impose très vite, à gauche en particulier, repris par des hommes politiques aussi divers que Trotsky ou le menchevik Theodor Dan, par l'Internationale Ouvrière Socialiste en tant que telle et par des milliers d'anonymes 4. On parle aussi de la "Tragédie du prolétariat allemand", de la "Peste brune" évoquée pour la première fois par Romain Rolland, mais immortalisée par Daniel Guérin, de la "Terreur brune"5. Pour la gauche européenne, dans la diversité de ses composantes, la "catastrophe allemande", c'est avant tout la destruction sans combat du plus puissant mouvement ouvrier du continent, du SPD décrit par un socialiste américain comme le "rocher de Gibraltar de l'Internationale", comme du KPD, alors le plus important parti communiste d'Europe. La "catastrophe allemande", c'est aussi l'échec des strat~gies portées par ces deux partis: conciliation et confiance dans les institutions -7-

républicaines pour l'un, activisme antisocialiste et croyance que la crise amènera fatalement la révolution prolétarienne pour l'autre. Cet échec rejaillit sur les politiques menées par les "partis-frères" dans les principaux pays du continent: Itl'odeur de 1933", que renifle Henri Béraud dans les faubourgs de Vienne6, c'est celle du chômage et de la récession, mais aussi du "fascisme", terme générique appliqué aussi bien aux "Ligues" françaises qu'au J efe espagnol Gil Roblès ou au chancelier autrichien Dollfuss. La combinaison Hitler-crise-"fascisme" autochtone menace en effet partout, aux yeux des contemporains, les institutions de la démocratie politique et l'existence même des partis de gauche et des syndicats: en ce sens, la "catastrophe allemande" est d'emblée perçue comme un événement transnational et non comme un fait de politique intérieure allemande dont les "retombées" se limiteraient à l'aggravation des relations interétatiques en Europe. L'échec des stratégies conduites par la gauche allemande contraint donc à la mise en débat des orientations suivies ailleurs, pour éviter que le fascisme soit l'inévitable futur des autres pays. C'est à cet examen de l'impact de l'événement sur les orientations de la gauche européenne que ce travail est consacré. La gauche européenne Dans les années trente, le concept de gauche est, en principe, aisément définissable: un parti de gauche inscrit son activité quotidienne dans la perspective d'une société nouvelle fondée sur la propriété collective des moyens de production et l'accession au pouvoir du prolétariat, cette définition englobant aussi bien "révolutionnaires" que "réformistes" sur la base de leurs textes de référence, soit le KPD ou le PCF comme la SFIO, le PSOE ou le SPOe. Cette gauche, et c'est la principale caractéristique qui saute aux yeux de l'observateur d'aujourd'hui, est tout entière enserrée dans le maillage d'organisations transnationales, grandes ou petites. C'est vrai bien sûr pour les partis communistes, et les premières recherches effectuées dans les Archives de l'IC à Moscou laissent entrevoir une centralisation encore plus poussée qu'on ne le pensait auparavant. Le militant communiste de 1933 adhère à une organisation qui se définit elle-même comme un "parti mondial", dont les organisations nationales ne sont que des "sections". La presse des partis communistes publie régulièrement des thèses, résolutions, rapports des différentes instances de l'IC, sans compter les articles écrits directement par - 8-

des responsables de l'Internationale, véritables "fonctionnaires internationaux" dont la prose est diffusée de Paris à Buenos-Aires: il est banal que l'italien Togliatti ou que l'allemand Fritz Heckert écrivent dans l' Humanité et que l'argentin Codovilla ou le français Jacques Duclos rencontrent au nom de l'IC des socialistes espagnols. Les "campagnes internationales" mobilisent régulièrement les militants, parfois avec succès, comme c'est le cas dans la campagne pour Dimitrov et ses compagnons à l'automne 1933: le dossier de police conservé aux Archives Nationales françaises recèle les doubles d'une énorme masse de télégrammes de solidarité provenant aussi bien d'Alès, Oran ou Bordeaux, que d'une bourgade finistérienne ou de "quinze travailleurs de Valensolles"7... L'Internationale Ouvrière Socialiste (lOS), plus forte numériquement, fonctionne au contraire dans une "culture de compromis et 'de consensus" où aucune décision importante n'est prise sans l'assentiment des partis les plus forts8. Ce fait, qui révèle 1'hétérogénéité des partis social-démocrates et socialistes et la tendance croissante à la "nationalisation" de leur action politique, amène parfois une sous-estimation de la place de l'lOS dans la vie politique, qui explique peut-être le faible intérêt qu'elle inspire aux historiens9. Pourtant, dans un mémorandum de 1939, le dernier secrétaire de l'lOS, l'autrichien Fritz Adler, distingue "l'esprit international", qui implique la primauté des intérêts du mouvement dans son ensemble sur les intérêts nationaux du "sentiment de solidarité internationale" qui est resté vivant selon luilO. Ce "sentiment" s'exprime au travers de revues alors prestigieuses dans l'opinion publique socialiste, Der Kampf, publiée par le SPOe, Zeitschrift fir Sozialismus, fondée par l'allemand Rudolf Hilferding, Leviatan, fondée par l'espagnol Luis Araquistain. Ces revues accordent une place centrale à l'actualité internationale et aux problèmes du socialisme mondial et un responsable socialiste espagnol peut lire régulièrement des textes d'Otto Bauer, Harold Laski ou Stafford Cripps, de même qu'un autrichien prendra connaissance des problèmes de l'unité d'action en France à la lecture d'un article d'Oreste Rosenfeld, rédacteur en chef du Populaire et lui-même menchevik émigré!1. Si l'on descend un étage au-dessous, on constatera la qualité de l'information de la presse socialiste quotidienne sur les questions internationales et, en descendant encore au niveau des organismes régionaux et locaux, on ne sera plus surpris de voir la fédération SFIO de la Drôme - 9-

inviter le socialiste italien Pietro Nenni pour une série de conférences sur le fascisme, certaines se déoulant dans des localités de moins de 5000 habitants et des sections rurales voter des motions sur les événements d'Allemagne ou d'Autriche. Nous pensons qu'il est légitime, avec la prudence nécessaire, de parler d'opinion publique communiste ou socialiste à l'échelle européenne, au sens où quelques dizaines de milliers d'individus par-delà les frontières, partagent des représentations et un vocabulaire communs, lisent des articles écrits par les mêmes auteurs, bref partagent un même univers politico-mental qui se surimpose à la réalité "objective". L'ensemble des phénomènes politiques que nous allons décrire s'enracine dans cette réalité humaine, hors de laquelle ils sont incompréhensibles. La gauche européenne, ce sont aussi les "petites Internationales" des socialistes ou communistes dissidents: l'Opposition de gauche internationale (OGI), trotskyste, l'Internationale Vereinigung der Kommunistischen Opposition (IVKO, Union internationale de l'opposition communiste), qui regroupe les "brandlériens" ou communistes "de droite", l'Internationale Arbeitsgemeinschaft (lAG, Communauté de travail internationale) des socialistes de gauche. Ces "petites internationales", qui bordent les deux grandes à leurs marges, ne rassemblent pas de simples "groupuscules", mais des petites formations bien structurées, telles le SAP allemand ou le RSP néerlandais, qui ont conservé des liens et des passerelles multiples avec leurs grands voisins. Ici, l' "esprit international" est cultivé d'autant plus aisément que la charge idéologique est intense et qu'elle se nourrit d'une abondante masse d'écrits, où l'Internationale est souvent la préoccupation dominante. La gauche européenne, ce sont enfin les "franc-tireurs", individualités (Daniel Guérin, Simone Weil...) et revues (Die Neue Weltbühne, Aufruf, Masses, La Révolution Prolétarienne...) qui ne se rattachent directement à aucun des courants cités, tout en entretenant des relations privilégiées avec les petites Internationales 12. Cet ouvrage n'est pas une histoire de la gauche en Europe de 1933 à 1934. TIne recouvre pas d'ailleurs l'ensemble des pays d'Europe: nous ne traitons pas de l'Europe balkanique et orientale, du Portugal, de l'Italie, c'est-à-dire des pays qui connaissent dès avant 1933 des formes diverses de régimes autoritaires, où le mouvement ouvrier est déjà contraint à l'exil et à la - 10-

clandestinité, ou à une survivance précaire, ni de certains pays démocratiques marginaux par leur position géographique ou leur poids politique, et dans lesquels la gauche est particulièrement faible (Irlande, Luxembourg, Suisse, Finlande). Il vise à saisir les réactions des courants internationaux face à l'événement, les essais de stratégies nouvelles et les blocages, en s'appuyant sur l'exemple des pays où la gauche est anciennement implantée, fortement représentée et diversifiée, c'est-à-dire au premier chef}' Allemagne, la France, la Belgique, l'Espagne et l'Autriche. L'Allemagne, parce qu'elle est l' hypocentre du séisme qui secoue l'Europe et qu'elle est "productrice" d'images politiques particulièrement fortes qui seront ressassées aux quatre coins du 'continent. La France bien sûr, parce qu'on y trouve un mouvement ouvrier où presque toutes les composantes sont bien représentées, parce qu'elle est aussi, avec la Tchécoslovaquie,le principal lieu d'accueil de l'exil politique allemand et la "plaque tournante" des réseaux de l'IC et de courants plus petits. Le cas français permet enfin une étude comparative des strates nationales et locales de la vie politique, la descente du niveau des "Etats-majors" à celui des départements et des localités. La Belgique, vieux pays industriel, injustement négligé par les historiens français, offre l'intérêt d'abriter un mouvement ouvrier dominé par une social-démocratie hégémonique et qui sera pour un bref temps, avec l'invention du "Plan", un phare pour la gauche socialiste européenne. L'Espagne et l'Autriche, parce que ces deux pays sont les plus directement confrontés à la menace autoritaire et seront le théâtre d'une radicalisation significative de la gauche socialiste. D'autres cas nationaux ne seront pas étudiés en profondeur. La Tchécoslovaquie sera étudiée comme lieu d'exil et de débats de la gauche allemande, et comme creuset d'une des tentatives les plus hardies de l'époque, le projet de "nouvelle Internationale" se construisant sur les ruines des précédentes. D'autres pays, la Grande-Bretagne, les Pays-Bas, les Etats scandinaves, seront surtout abordés au travers des courants internationaux, en particulier des socialistes de gauche de l'IAG qui y possèdent leurs groupes les plus significatifs. Nous essaierons, en contrepoint de l'étude principale, de montrer les raisons de l'évolution divergente du travaillisme britannique et des social-démocraties nordiques par rapport à leurs voisins continentaux et méridionaux.
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Le cadre temporel et le choix des thèmes. L'année 1933, c'est, d'abord et avant tout, la catastrophe elle-même, dont on suivait la progression depuis plusieurs années et qui s'étale d'ailleurs sur plusieurs semaines après la date fatidique du 30 janvier. C'est à elle que nous consacrons notre première partie, "Ouverture", un morceau qui, à la différence des opéras, ne se joue pas ici à rideaux fermés, mais sous les yeux du public. Son objet n'est pas de refaire l'histoire de la gauche allemande face à la "résistible" ascension du nazisme, mais d'examiner comment les enjeux de la situation sont alors perçus, en Europe et en Allemagne, de présenter les protagonistes, d'étudier aussi les premiers reclassements qui se profilent et de relever enfin les principales "images" politiques produites. A partir de mars 1933, quand la victoire des nazis est consommée, le souvenir du désastre joue en effet de façon systématique le rôle d'un véritable "rappel à l'ordre", un rappel de ce qu'il ne faut plus faire, qui se nourrit d'images-symboles comme "le lieutenant et trois hommes" (allusion à la destitution sans résistance du gouvernement social-démocrate de Prusse en 1932 par un petit détachement mandaté par le chancelier von Papen), "l'unité dans les cimetières" (allusion à une manifestation commune socialistes-communistes le 10 février 1933, doublement symbolique puisqu'elle a lieu au cimetière de Friedrichsfelde, à l'occasion de l'enterrement de trois militants), ou, variante, "l'unité dans les camps de concentration"...13 Le souvenir du désastre réhabilite aussi le "volontarisme" au détriment de la valorisation traditionnelle des "conditions objectives" dont il faudrait attendre la maturation pour "faire la révolution": de nombreux textes socialistes se réfèrent pêle-mêle à Lénine, Mussolini et Hitler qui ont montré "comment on conduit un vaste mouvement de masse à la victoire"14. La seconde partie, "Leçons d'Allemagne", s'intéresse à la propagation des leçons de la défaite, au printemps et à l'été 1933, en France, en Autriche, et dans les deux grandes Internationales, en insistant sur le vent de contestation qui souffle dans les milieux kominterniens, en particulier chez les exilés communistes allemands à Paris. Les troisième et quatrième parties s'attachent à l'étude de deux projets de renouvellement stratégique qui mûrissent successivement entre le printemps 1933 et les six premiers mois de l'année 1934. Le premier, celui de la - 12-

construction d'une nouvelle Internationale, se développe entre le printemps et l'été 1933, avant de s'essouffler dès l'hiver de la même année. On connaît généralement les prises de position de Trotsky, en mars pour la construction d'un nouveau parti communiste en Allemagne, après l'effondrement sans combat du KPD, puis en juillet pour une nouvelle Internationale communiste, après que l'IC n'ait tiré aucun bilan critique de son orientation allemande. Mais ce projet n'est en aucune façon l'exclusivité de Trotsky et de ses amis politiques: il traverse aussi les débats des socialistes de gauche de l'IAG, des "brandlériens" de l'IVKO et de certains des "franc-tireurs" et des revues qu'ils animent, jusqu'à certains secteurs de l'lOS. n faut lui redonner toute sa place dans le champ politique de la gauche européenne, pas seulement parce que l'intérêt pour ce qui est supposé "marginal" permet "en disproportionnant les ensembles, en forçant sur certains aspects jusque-là négligés... de faire ressortir quelque brin de vérité15." Mais aussi parce que le désastre subi par les deux piliers des grandes Internationales, le SPD et le KPD, rejaillit sur leurs partis-frères et laisse un espace vacant pour un projet radicalement novateur. Son échec rapide, qui mérite qu'on en tire quelques enseignements méthodologiques, est dû pour partie au tournant à gauche de secteurs entiers de l'lOS qui, pour reprendre l'expression de l'ancien dirigeant communiste Albert Treint, se chargent de "globules rouges", attirent une nouvelle génération et entravent ainsi une entreprise qui, du coup, redevient marginale. Cette radicalisation socialiste est le phénomène politique majeur du deuxième semestre 1933 et du premier semestre 1934, alors que les partis communistes campent encore sur l'orientation antisocialiste dite de la "Troisième période". Elle prend plusieurs formes. L'adoption par le Parti Ouvrier Belge (POB) du "plan du travail" d'Henri De Man déclenche une vague "pIaniste" qui touche particulièrement la SFIO, mais effleure aussi d'autres pays. L'engouement pour le plan plonge directement ses racines dans l'émotion soulevée par le succès du nazisme, qui a d'ailleurs vivement frappé De Man lui-même. Le "plan" offre en effet tous les avantages: il permet de surmonter l'opposition traditionnelle entre l'objectif nébuleux de la "révolution" et l'exigence quotidienne de réformes de répartition rendues impossibles par la crise, il permet de regagner ces "classes moyennes" dont le basculement à droite est analysé comme une raison majeure de l'avènement des nazis, il permet enfin, par l'établissement d'un calendrier précis de mesures à prendre, d'orienter de - 13-

façon crédible les partis socialistes vers l'objectif du pouvoir et de marginaliser définitivement le "sectarisme" communiste. Le "planisme" socialiste participe incontestablement, contrairement aux affirmations de Zeev Sternhell, de la tentative de renouvellement révolutionnaire du socialisme. Il n'en est pas la seule forme: on rencontre aussi la discussion autour d'une voie "insurrectionnelle", comme en Espagne et, partout, la volonté de rompre avec les politiques de "participation" à des gouvernements de coalition, avec les pratiques gestionnaires et l'idéalisation de la démocratie parlementaire. Cette effervescence ne touche pas au même degré l'ensemble des partis socialistes et il faudra s'interroger sur le "contre-modèle" britannique ou scandinave où domine un réformisme avoué, révélant une cassure entre "bloc de gauche" et "bloc de droite" dans l'Internationale, qui précipitera sa désagrégation en 1939-194016. L'ouvrage s'achève à la fin de 1934, avec la réalisation de l'unité d'action en France et l'échec de l'insurrection des Asturies en Espagne, qui débouche un an plus tard par la conclusion entre le PSOE, le PCE et les partis républicains d'un "plan politique commun" pour "la coalition de leurs forces respectives dans la campagne électorale prochaine"17. Deux formes d'unité "modérée" qui ne sont pas en parfaite concordance avec le discours des deux années précédentes, où les socialistes, et particulièrement les socialistes de gauche, avaient tendance à subordonner l'unité à la régénération de leurs propres partis. Dans les deux cas, ces événements marquent l'entrée dans une phase nouvelle, où les partis communistes regagnent une importante capacité d'attraction et où les références à l'expérience allemande comme patrimoine commun et source d'expériences politiques, s'estompent progressivement au profit de références nationales ou de références à la menace de guerrel8. De ce point de vue, le postulat généralement partagé d'une continuité entre 1934 et 1935-1936 reste problématique.

1 Cet ouvrage est issu d'une thèse de doctorat, soutenue en 1994, Catastrophe et renouveau. Socialistes, communistes et oppositionnels d'Europe et d'Amérique du nord sous l'impact de la victoire nazie: crises et reclassements (1933-1934). Le matériau original a été, selon l'usage, considérablement raccourci aux fins de la publication. En même temps, certains chapitres ont été retravaillés en tenant compte des publications récentes, des critiques, et de notre propre recherche.

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2 La meilleure analyse pour la France de cette prise de conscience d'une entrée, dès 1930, dans un nouvel avant-guerre reste celle de Ladislas Mysyrowicz, Autopsie d'une défaite, Lausanne, L'Age d'homme, 1973. De façon générale, on trouve dans toute l'Europe de nombreux ouvrages publiés à partir de 1930 qui témoignent d'une même angoisse. Citons à titre d'exemple le livre particulièrement "noir" de Heinz Fuldi, publié en Allemagne au début de l'année 1933, SOS 1933. Die Tragodie einer irrsinnigen Generation, Leipzig- Wien, M. Winkler, 1933. La catastrophe de janvier 1933 s'abat sur des esprits déjà largement sensibilisés à la crise et aux dangers qu'elle suscite. 3 Fritz Stem, Rêves et illusions. Le drame de l'histoire allemande, Paris, Albin Michel, 1989, p. 163. 4 Friedrich Meinecke, Die Deutsche Katastrophe, Wiesbaden, 1947. En 1933, le terme catastrophe est utilisé d'abord par Theodor Dan, "Zur deutschen Katastrophe", Der Kampf, avril 1933, p 491. Il est repris par Kurt Neuendorf, "Die deutsche Katastrophe", Ibidem, octobre 1933, p 385. Trotsky l'utilise dans un article du 28 mai, "Die deutsche Katastrophe", Die Neue Weltbühne, 23, 8 juin 1933, p 699. "Après la catastrophe allemande" est le titre de la brochure rendant compte de la conférence de Paris de l'lOS, en août 1933. Le terme figure par ailleurs dans des dizaines d'articles du printemps. 5 "La Tragédie du prolétariat allemand" est le titre d'une série d'articles de Juan Rustico (Hippolyte Etchébéhère) parus dans Masses à partir de juillet 1933. L'expression "peste brune", promise à un bel avenir, est employée à notre connaissance pour la première fois par Romain Rolland en mars 1933: "La peste brune a dépassé, du premier coup, la peste noire" (liA propos du fascisme allemand", Europe, mars 1933, p. 440) Daniel Guérin publie son reportage La Peste brune a passé par là en septembre à la Librairie du Travail. "La Terreur brune" est le titre d'un article de Monde en mars 1933. Ces expressions sont aussi utilisées par des auteurs d'un tout autre bord: le journaliste de droite Xavier de Hautecloque titre un de ses livres La Tragédie brune, Paris, Nouvelle Revue Critique, 1934. 6 Henri Béraud, Vienne Clef du Monde, Paris, Editions de France, 1934, p. 21. 7 Archives nationales, série F7, 13432. 8 Ce point est souligné par Bruno Groppo, "L'Internationale Ouvrière Socialiste en 1933", Prolétaires de tous les pays, unissez-vous?, Dijon, Editions universitaires de Bourgogne, 1993, pp.153-165. 9 Michel Dreyfus, L'Europe des Socialistes, Bruxelles, Complexe, 1991, constate à l'occasion en 1989 du centenaire de sa fondation que la Ilème Internationale "semble n'avoir laissé aucun souvenir dans la mémoire collective" (p. 10). 10 "La situation de l'lOS. Mémoire de Friedrich Adler, secrétaire de l'lOS", in Herbert Steiner, "L'Internationale socialiste à la veille de la Seconde Guerre mondiale, juillet-août 1939", Le Mouvement Social, 58, janvier-mars 1967, pp. 95-112. Il Oreste Rosenfeld (1891-1964), tout en demeurant membre de l'organisation menchevique en exil, devient rédacteur en chef du Populaire en 1932. Parmi les textes publiés dans les revues citées ci-dessus, mentionnons: Otto Bauer, "La insurrecci6n obrera de Austria", Leviatan, juin 1934, pp. 67-71, Harold Laski, "El malestar de la democracia representativa", Ibidem, décembre 1934, pp. 1-12, Henri De Man, "Las clases medias y el socialismo, Ibidem, juillet 1934, pp. 3240, Max Klinger, "La bancarrota de la Alemania nacionalsocialista", Ibidem, août 1934, pp. 36-

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42; Oreste Rosenfeld, "Die Aktionsgemeinschaft pp. 208-217, etc..

in Frankreich", Der Kampf, 6, octobre 1934,

12 Nous n'avons pas traité des Internationales syndicales (L'Internationale Syndicale Rouge et, surtout, la Fédération syndicale Internationale) , qui relèvent bien de la "gauche" mais posent des problèmes spécifiques et mériteraient une étude à part. Nous avons cru devoir négliger le courant anarchiste, dont l'étude ne manque pas d'intérêt, mais qui reste très marginal sur le plan international, à l'exception bien sûr de l'Espagne. 13 L'image de "l'unité dans le cimetière" est utilisée pour la première fois par Hippolyte Etchébéhère dans ses articles de Masses. L'Allemagne est aussi "exportatrice" de toute une symbolique gestuelle, paramilitaire et scénographique: le geste du poing levé, le symbole des trois flèches, le port de l'uniforme, etc... Voir sur ce point l'article de Philippe Burrin, "Poings levés et bras tendus. La contagion des symboles au temps du Front Populaire", Vingtième Siècle, Il, juillet-septembre 1986, pp. 5-20. 14 IITour d'horizon en Espagne", sn, L'Action Socialiste (Belgique), 41, 20-10-1934. Voir aussi l'intervention de Jean Itard au congrès de Toulouse de la SFIO qui demande que le groupe parlementaire socialiste "fasse comme les nazis, agisse comme les nazis ont agi en Allemagne, avec le parlement", XXX/o Congrès national du Parti Socialiste. Compte-rendu sténographique, Paris, Librairie ~opulaire, sd, p. 217. 15 Jacques Berque, Arabies (Entretiens avec Mirèse Akar), Paris, Stock, 1978 p. 87. L'arabisant français répond à une question sur son goût pour les "personnages obscurs et marginaux de . l'histoire ou de la littérature arabe". 16 Otto Bauer, "Rechtsblock und Linksblock in der Internationale", 1934, pp. 273-280. Der Kampf, 8, décembre

17 Le texte du programme est reproduit dans Pierre Broué, LA Révolution espagnole 1931-1939, Paris, Flammarion, 1978, pp. 125-132. 18 Le "Front populaire" devient à son tour une référence internationale dont le maniement devient systématique à partir de 1935: voir par exemple les articles de Jacques Soustelle dans Regards, "Comment le Front Populaire mexicain a terrassé le fascisme" (cité par Georges Lefranc, Juin 36, Paris, Gallimard-Julliard, "Archives", 1976, pp. 30-31).

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PREMIERE PARTIE

OUVERTURE: ALLEMAGNE 1932-1933

Chapitre

Premier

Un inconnu dans la maison? La gauche européenne et la montée du national socialisDte
Le 14 septembre 1930, le parti national-socialiste remporte un éclatant succès aux élections allemandes. Passant de 12 à 107 sièges, remportant 6 383 107 voix, il devient le second parti représenté au Reichstag. Partout dans le monde, c'est la surprise générale. Karl Radek, ancien oppositionnel rallié à Staline en 1929, parle d'un "parti sans histoire qui se dresse brusquement dans la vie politique allemande comme une île qui surgit en pleine mer sous l'effet de forces volcaniques"}. Le socialiste allemand Rudolf Hilferding n'est pas moins surpris et constate que le résultat du scrutin, qui dépasse les pires attentes, est "sans précédent" dans l'histoire parlementaire2. La stupeur est d'autant plus forte que les résultats du scrutin contreviennent parfois radicalement aux analyses antérieures: le communiste Hermann Remmele avait prononcé en 1926 un verdict sans appel, jugeant le nazisme "définitivement fini" comme mouvement de masses3, un jugement que les succès locaux des nazis, n'avaient pas infirmé, leur association aux responsabilités devant permettre de les "démasquer" facilement et limiter leur performance à un feu de paille4. Quelques commentateurs de tous bords avaient pourtant insisté dans leurs chroniques sur les chances d'une victoire nazie. Achille About, envoyé spécial à Berlin de ['Ordre, le quotidien d'Emile Buré, notait dès juillet que Hitler avait réussi à "radicaliser le peuple allemand d'une manière effrayante" et que ce "fléau politique... pourrait peut-être un jour prochain submerger toutes les digues érigées par le Traité de Versailles".5 On trouve une analyse proche dans les rapports de Sir Horace Rumbold, l'ambassadeur britannique à Berlin, qui montre dès décembre 1929 l'attrait des nazis sur la jeunesse et leur prochaine expansion hors de leur repère bavarois. Leur puissance d'attraction, dit-il, est comparable à celle qu'exercerait un orchestre de jazz à côté des "orchestres ordinaires" des autres partis6. Chez les communistes allemands, quelques voix discordantes attirent, - 19-

dès 1929, l'attention sur les racines du succès nazi, qui ne résident pas dans un "chauvinisme" traditionnel, mais dans l'exploitation de "l'état d'esprit démocratique "pour installer une dictature d'un type nouveau, accordée au "Zeitgeist" de la modernité7. Après le scrutin, la crise allemande est au centre de l'attention des journalistes, des hommes politiques et des principaux gouvernements européens, jusqu'à son dénouement en janvier 1933, amenant un flot ininterrompu de publications. Hans Horling, dans une étude sur l'opinion française devant la montée nazie, relève que l'Allemagne occupe de la moitié à 2/3 des colonnes de politique extérieure de la presse "de droite", 30 à 60 % de la rubrique étrangère dans la presse socialiste, soulignant même que l'Humanité lui consacre à partir de 1932 plus de place qu'à l'Union Soviétique.8 Les éditeurs ne sont pas en reste et publient entre 1930 et 1932 33 ouvrages sur l'Allemagne, dont la première biographie de Hitler9. Quant aux grandes revues françaises, mensuelles et bimensuelles, elles ne publient pas moins de 36 articles pour la seule année 1932, dont Il pour la seule Revue de France, et 10 pour la Revue universelle. On pourrait faire les mêmes observations à la lecture de la presse belge, autrichienne, voire même américaine, qui dépêche en Allemagne ses reporters vedettes comme le fameux H. Knickerbockerl0. Au total, si, pour reprendre l'expression d'Edgar Morin, la montée et l'accession des nazis au pouvoir sont bien un "événement-sphinx", dont le sens ne se dégage qu'après-coup, il est clair que l'événement lui-même est accompagné dans son déploiement de l'attention générale des observateurs et de l'opinion. Les différents courants de la gauche européenne participent de ce mouvement, à la différence près qu'ils ne sont pas seulement observateurs, mais acteurs directs, par le biais de leurs "filiales" allemandes.

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1) L'lOS

devant la montée nazie

Créée officiellement en 1923 par la dissolution-fusion de "l'Internationale 21/2" dans la IIème Internationale, l'lOS compte en 1930 plus de 6 millions d'adhérents dans le monde, presque exclusivement concentrés en Europe; 26 millions d'électeurs lui confient leurs suffrages. L'lOS s'intéresse peu au départ au phénomène national-socialiste, comme d'ailleurs au "fascisme" dans son ensemble. Son congrès de Marseille, en 1925, n'adopte ainsi aucune résolution sur ces questions. De façon générale, le fascisme est identifié à la "réaction internationale", les régimes de Mussolini et de Horthy en Hongrie étant mis sur le même plan Il. Le congrès de Bruxelles en 1928 n'adopte pas non plus de résolution sur l'Allemagne, mais le "fascisme" comme terme générique recouvrant les nouvelles formes prises par l'extrême-droite, est cette fois présent dans la discussionl2. Le président de l'lOS, Emile Vandervelde, dans un discours célèbre, reprend à son compte les propos d'un industriel distinguant deux Europe le long d'une ligne qui court de Kowno, en Pologne, à Bilbao: "l'une où le cheval-vapeur domine, l'autre où c'est le cheval vivant; l'une où il y a des parlements, l'autre où il y a des dictateurs,,13. Faisant du fascisme l'apanage exclusif d'une "Europe de seconde zone" et le caractérisant comme "un boulangisme qui a réussi", il délimite très étroitement le phénomène sur les plans géographique (l'Europe orientale et méridionale) et social (un produit de "l'apeurement des classes maîtresses") et semble en exclure toute extension future. Le séisme électoral de septembre 1930 bouleverse ces théorisations et contraint à un brutal virage sur l'aile. Interrogé peu après le scrutin par Le Populaire, Rudolf Breitscheid, président du groupe parlementaire du SPD, explique le succès nazi par le "développement d'une classe sociale très nombreuse, qu'on pourrait appeler celle des "nouveaux pauvres" : éléments sortis de la bourgeoisie et qui s'accrochent désespérément pour ne pas tomber dans le prolétariat...". Il s'affirme néanmoins "bien tranquille" car le national-socialisme éclatera sous ses contradictions et ses électeurs se rallieront à la social-démocratie...14 Léon Blum et Oreste Rosenfeld, rédacteur en chef du Populaire souscrivent à ce jugement, qui rattache désormais la poussée des nazis à la crise de la modernité et en fait donc un phénomène propre aux pays industrialisés. - 21-

Pour autant la question allemande se pose maintenant de manière urgente et dramatique, et, pour la première fois, le congrès de Vienne, en juillet 1931, la traite à part entière. La résolution sur "la situation en Allemagne et le combat de la classe ouvrière pour la démocratie" propose d'éviter]'effondrement de l'économie allemande par "une action internationale grandiose de crédit,,15. Le rapporteur, Otto Bauer, analyse en effet la crise mondiale comme "crise de confiance": le capital est thésaurisé par peur de la guerre et de la révolution et seule une action étatique internationale peut le remobiliser et empêcher que la crise de crédit n'amène une nouvelle montée du chômage, la violence fasciste et la guerre16. Il faut accorder sans délai et sans conditions politiques des crédits à l'économie allemande, aboutir à un nouveau règlement des réparations et des dettes de guerre. Si les gouvernements n'entendent pas cet appel et laissent s'effondrer l'économie et la démocratie, alors la classe ouvrière devra s'opposer par tous les moyens à la violence fasciste: "Le monde n'a plus d'autre choix que celui-ci: soit une action internationale immédiate et généreuse pour le sauvetage de l'économie, de la démocratie et de la paix, soit la catastrophe et la guerre civile". La nouveauté de la résolution de Vienne est de poser la solution de la question allemande en termes transnationaux, c'està-dire en faisant jouer dans toute l'Europe de façon coordonnée le poids de l'Internationale et de ses différents partis, pour résoudre un problème dont l'importance excède le cadre national allemand. Le texte montre bien l'interdépendance économique des différents pays européens et le poids particulier de l'économie allemande, et propose une stratégie originale, qui diffère de ce que l'on a coutume d'appeler "internationalisme", c'est-à-dire, au mieux, des "actions de solidarité" avec un acteur identifié d'emblée comme extérieur. Comme en 1923, lorsque l'occupation de la Ruhr par les troupes françaises avait ouvert une séquence révolutionnaire en Allemagne où se mêlaient indissolublement les passions sociale et nationale, l'lOS tente de sortir du champ de ces passions pour régler le problème sur le terrain économique international17. La faiblesse de la résolution réside dans son absence de dimension pratique: comment contraindre des gouvernements non socialistes à accorder des crédits à l'Allemagne, dans une conjoncture de récession économique et de protectionnisme croissant? De plus, elle laisse, sans véritable discussion, les - 22-

mains libres auSPD pour mener une politique dite du "moindre mal tt, qui consiste à "tolérer" par ses votes au Reichstag le cabinet Brüning pour barrer la route aux nazis, mais sans demander aucune contrepartie. Le rapport est l'objet d'un vif débat à la tribune, mais aussi dans la salle et les travées: certaines séances sont publiques et de nombreux jeunes socialistes allemands suivent la discussion.18 Léon Blum, suivi par le belge Camille Huysmans, le britannique George Lathan et l'italien Pietro Nenni défend les perspectives ouvertes par le rapporteur.19 D'autres, comme Jean Zyromski, le suisse Robert Grimm, le belge Paul-Henri Spaak, l'italien Filipo Turati, réclament une action plus énergique contre le fascisme20. Mais l'opposition est principalement représentée par l'Independant Labour Party (ILP) britannique, qui marque le congrès par ses interventions. L'ILP, fondé en 1893, fut un des moteurs de la lutte pour la constitution du Labour Party au début du siècle. Pacifiste pendant la guerre, il appartient ensuite avec l'USPD d'Allemagne et les socialistes autrichiens à l'éphémère "Internationale 21/2". Après sa disparition, l'ILP s'efforce de regrouper les différents courants de gauche du socialisme européen privés d'organisation propre, et multiplie les contacts. Ceux-ci aboutissent à la création en août 1930, lors d'un camp d'été de l'organisation britannique, d'une "communauté de travail internationale" (Internationale Arbeits Gemeinschaft, lAG), avec la participation du NSPP polonais, du DNA norvégien, mais aussi des ailes gauches du SPD et du parti néerlandais. John Paton est le premier secrétaire de cette structure de coordination, "clandestine" dans l'Internationale. Le congrès de Vienne est donc une échéance importante pour la structuration d'une gauche socialiste internationale, à la fois interne et externe à l'lOS, et l'ILP l'a soigneusement préparé21. Ses représentants déposent une motion condamnant la politique du SPD et James Maxton, le bouillant député de Glasgow prononce un de ses grands discours, salué par la presse socialiste autrichienne comme la "sensation" de la journée et applaudi par les jeunes . allemands qui se pressent dans les tribunes22:
"Il Y a deux ou trois ans, le fascisme était encore un enfant. Maintenant, il commence à se transformer en loup, nous devions mener une politique de coalition, pour ne pas permettre à l'enfant de grandir, et pendant que nous avons mené cette politique, le danger fasciste, s'est fait toujours plus pressant; et on nous dit

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maintenant de poursuivre encore la coalition, probablement jusqu'à ce que le loup nous saute à la gorge et c'est alors (c'est Otto Bauer qui nous le dit dans sa résolution) une fois que nous aurons usé et abusé des armes de la démocratie et que la dictature sera sur nous, une fois que le malheur sera arrivé ,..que nous ,,23 utiliserons la force...

Ces arguments sont repoussés par Otto Bauer, qui ironise sur ceux qui, venant d'un pays qui n'est pas menacé par le fascisme, se permettent de donner des leçons. La résolution finale reprend l'idée d'une action internationale de crédit accordée sans conditions politiques pour éviter l'effondrement de l'économie allemande. Elle réaffirme la foi de l'Internationale dans la démocratie et menace les "classes capitalistes" de révolution dans le cas exclusif d'un effondrement de l'Allemagne qu'elles auraient laissé se produire24. Somme toute, c'est en apparence un congrès pour rien: le SPD garde les mains libres pour appliquer une politique qu'il n'a pas l'intention de modifier, et les principaux partis européens sont incapables de "convaincre" leurs gouvernements respectifs d'accorder des crédits à l'Allemagne, dans une conjoncture où le protectionnisme et le "chacun pour soi" monétaire deviennent la règle. Pourtant, pour la première fois depuis longtemps, un authentique débat politique, mené à visage découvert, s'est tenu25. Et la gauche socialiste en sort plutôt optimiste: elle s'est reconstituée et a imposé la discussion. On devra maintenant compter avec elle dans l'Internationale. 2) L'IC et le nazisme On connaît bien aujourd'hui la politique de l'Internationale Communiste en Allemagne et son aveuglement suicidaire illustré par de célèbres formules telles que "l'arbre nazi ne doit pas cacher la forêt social-démocrate" ou "Après Hitler, ce sera notre tour !,,26 Cette orientation n'est en principe que la version locale d'une ligne mondiale justifiée par l'entrée du monde dans la "Troisième période" de l'histoire du capitalisme d'après-guerre, marquée par un "danger croissant de guerre"

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contre l'Union Soviétique et une "fascisation" concomitante de la socialdémocratie. Pourtant la tactique suivie en Allemagne est beaucoup plus qu'une simple variante nationale : elle sert de modèle à l'activité de l'ensemble des sections de l'IC. Le KPD, avec plus de 200 000 adhérents en 1931, est en effet le parti communiste le plus puissant en dehors de l'URSS. Trempé à l'épreuve de deux révolutions, présenté comme l'héritier des spartakistes, iJ bénéficie d'un grand prestige dans l'IC où il apparaît comme Je "modèle du modèle" bolchevik. Surtout, c'est en Allemagne, grande puissance industrielle déstabilisée par une profonde crise et théâtre après 1930 de la spectaculaire ascension d'un groupe se dégageant de la jungle d'une extrême droite multiforme, que la politique d'un PC revêt la plus grande importance pour Moscou. Pour toutes ces raisons, Staline la suit de près et l'infléchit en relation avec ses propres objectifs diplomatiques: volonté de ménager l'état major et les milieux nationalistes avec lesquels il compte perpétuer l'accord de Rapallo, croyance que les nazis leur sont subordonnés et qu'on peut éventuellement "s'entendre" avec eux dans une Realpolitik internationale. Ajoutons enfin une incompréhension réelle de la nature du mouvement nazi, visible dès les années vingt où Hitler était comparé à Pourichkévitch ou Koltchak27, qui s'enracine sans doute dans une incompréhension plus profonde de la "crise de modernité" européenne et des racines du renouveau nationaliste en Europe28.Traitée et élaborée au plus haut niveau de la direction soviétique, appliquée sur place par une équipe particulièrement rodée et fidèle, la politique allemande est finalement peu discutée dans les organismes officiels de l'IC entre 1930 et 1933. Les commentaires et les articles surabondants que l'on trouve dans la presse communiste puisent largement dans l'arsenal "théorique" et surtout rhétorique du loème plénum du Comité exécutif de juillet 1929, avant l'ouverture de la crise allemande. C'est en effet au cours de cette réunion que sont définis sub specie aeternitatis les termes "social-fasciste", "fascisme pur", "fascisation" etc..., que l'on distingue les "fascistes purs" avec "leur tactique simple, celle du fer et du feu" des "social-fascistes" avec leur tactique "plus prudente, plus élastique", la différence n'étant que dans les mots d'ordre et les méthodes. Le hongrois Bela ICun, un des rapporteurs du Plenum, va plus loin encore et - 25-

envisage que la "fascisation" de la social-démocratie permettra peut-être de faire l'économie du "fascisme pur" dans les pays développés: le "social-fas29 cisme" ne serait-il pas "le type du développement fasciste" dans ces pays? On conçoit qu'avec un tel "armement" politique, les sections de l'IC sont incapables de rendre compte de la montée nazie, et que leurs pronostics rejoignent parfois ceux d'une presse "bourgeoise Uhonnie: Gabriel Péri ne s'affirme t-il pas "certain", après les élections législatives du 14 septembre 1930 que "ce demi-succès nazi serait sans lendemain" ?30 Les Il ème et 12ème plénums, tenus respectivement du 25 mars au 13 avril 1931 et du 27 août au 15 septembre 1932, ne remettent pas en cause ce cadre d'analyses. A vrai dire, ils ne discutent pratiquement pas de la situation allemande en tant que telle. La réunion de 1932, dernière session avant l'arrivée au pouvoir des nazis, n'adopte ainsi aucun texte particulier sur ce pays. Le rapport d'Otto Kuusinen sur la situation internationale se contente de répéter en quelques lignes que le KPD oppose simultanément au "troisième Reich" et à la République, une "Allemagne soviétique". 31 Ce rapport fait cependant l'objet d'importantes critiques de la part de la délégation tchécoslovaque, et, d'une manière moindre, du polonais Lenski, secrétaire général du KPP. La délégation du PCT, alors le second parti communiste d'Europe par son importance, est composée de Klement Gottwald, le secrétaire du parti, Josef Guttmann, rédacteur en chef de Rude Pravo, et Jan Sverma.32 Selon Jacques Rupnik, c'est Guttmann qui aurait émis les plus vives critiques de la politique du KPD33. Ses remarques finales, bien qu'édulcorées sous la pression de Piatniski, l'un des "secrétaires politiques" de l'IC, remettent en cause deux aspects essentiels de la ligne officielle: la certitude d'un "effondrement automatique" et la caractérisation des socialistes34. Cette proposition de réorientation fut rejetée: la "ligne" ne serait pas modifiée... Il reste que l'intervention critique de cadres pourtant soigneusement sélectionnés dans une Internationale caporalisée, témoigne de profondes interrogations et, sans doute, de la persistance dans les directions, d'éléments "conciliateurs", qualificatif désignant, dans la terminologie komintemienne, la tendance hésitant, depuis 1928-1929, entre la "droite" boukharinienne et la direction stalinienne: la publication des archives de Jules Humbert-Droz,

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dirigeant du PC suisse membre de la direction de l'lC jusqu'en 1932, montre l'existence, sinon d'une "tendance" d'opposition, d'une nébuleuse de "courants instables et flous", eux-mêmes connectés à des éléments du PCUS35. L'IC du début des années trente n'est en effet plus celle des années vingt, secouée par les controverses et les luttes fractionnelles, mais elle n'est pas encore celle d'après 1936, cible des épurations et des purges: il est normal que la question allemande soit un des principaux points d'achoppement pour la critique, même si celle-ci, enfermée dans le cadre de l'appareil, ne peut déboucher au grand jour. 3 ) "L'Allemagne, clé de la situation vue de Trotsky sur l'Allemagne internationale" :Ie point de

Les écrits de Trotsky sur l'Allemagne sont incontestablement, dans la masse de ses textes politiques, ceux qui ont exercé l'influence la plus grande, jusqu'à fournir une grille de lecture qui a marqué profondément de jeunes intellectuels qui en revendiqueront I'héritage bien longtemps après36. L'exilé de Prinkipo avait consacré dès avant 1930 plusieurs articles aux événements d'Allemagne et au phénomène fasciste, en particulier en 1929, où il le définit comme un "parti bourgeois spécial, adapté à des conditions et des tâches particulières" 37. Quelques mois plus tard, commentant le scrutin de septembre 1930, il note que "le fascisme en Allemagne" est devenu "un réel danger", et que la crise allemande met le KPD, de son point de vue le seul contrepoids effectif, "au centre de l'attention de l'avant-garde mondiale,,38. Mais c'est en 1931 qu'il décrit pour la première fois les événements dans leur dimension internationale, en développant ses analyses antérieures. Après avoir fait un tour d'horizon de la situation des principaux pays, il conclut:
"La construction du socialisme en U.R.S.S, le cours de la révolution espagnole, l'évolution d'une situation pré révolutionnaire en Angleterre, l'avenir de l'impérialisme français, le sort du mouvement révolutionnaire en Inde et en Chine, tout cela se ramène directement à la question: qui, du communisme ou du fascisme, sera vainqueur en Allemagne au cours des prochains mois?"

Cependant, alors que le NSDAP connaît sa première grande poussée, Trotsky estime que la direction de l'IC ne fait "qu'enregistrer les défaites": le refus du KPD de développer une orientation unitaire envers les socialistes, son - 27-

incapacité à rassembler, préparent à son avis "une gigantesque catastrophe" qui fera apparaître en comparaison le fascisme italien "comme une expérience bien pâle et presque humanitaire" et impliquera une guerre contre l'URSS. Trotsky insiste cependant sur le fait que tout n'est pas perdu et que "la clé" de la situation se trouve entre les mains du KPD qui doit modifier sa pOlitique39. Ces analyses sont alors partagées par un "public" de militants ou d'intellectuels qui ne connaissent souvent que cet aspect de son combat politique. En Allemagne même, ses différentes brochures ont une audience très supérieure à celle de la petite organisation qui en défend les thèses: un rapport de juillet 1932 informe que sur 67 000 brochures éditées en Allemagne depuis avril 1931, 55 000 ont été vendues.40 Autre exemple: Kurt Glowna, un ingénieur de Garlitz qui correspond avec Trotsky, fait circuler autour de lui quatre exemplaires de la brochure Et maintenant à "80 ou 90 personnes de tous les milieux sociaux et de tous les bords politiques". Il relève "l'intérêt énorme" que suscite la brochure jusque chez les adversaires, y compris nazis, tout en regrettant que "tandis qu'on dévore vos brochures, une grande partie . . . 41 des traval 11eurs rejette nos Journaux. Dans le reste de l'Europe, plusieurs textes de Trotsky seront publiés, après la prise du pouvoir par Hitler, dans des publications aussi prestigieuses et différentes qu'Europe ou la NRF en France, le Manchester Guardian en Grande-Bretagne ou la Yale Review aux USA 42. Mais ils sont lus et médités par nombre de militants et d'intellectuels dès 1931-1932, et l'on peut citer parmi d'autres la réaction(td'André Gide qui confie dans son Journal, le "terrible désarroi" éprouvé "après lecture des manifestes trotskystes confiés par Pierre Naville..." et le commentaire de Pierre Gérôme, future cheville ouvrière des intellectuels antifascistes en 1934, qui approuve l'argumentation de Trotsky sur les rapports contradictoires entre démocratie et fascisme et note que l'assimilation des socialistes aux nazis est "une erreur et une . . . . , ,,43 capltu 1 atlon antlclpee . En URSS même, les textes de Trotsky parus dans le Bulletin de l'Opposition se frayent un chemin par divers canaux jusqu'aux, sommets même du régime qu'ils secouent par l'impact de leurs critiques 44,

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4) Les "franc-tireurs"

français

La crise qui secoue l'Europe à l'orée des années trente, la dimension singulière qu'elle prend en Allemagne, poussent à la "radicalisation" toute une génération d'intellectuels, particulièrement les plus jeunes. Cette génération, attirée par les perspectives de révolution sociale, rencontre dans le cours même de son mouvement à gauche, le communisme "officiel" des partis de l'IC. Si certains se laissent séduire, les plus critiques et souvent les plus talentueux, le considèrent bien vite comme un repoussoir. Ces derniers, s'ils veulent rester fidèles à leurs aspirations révolutionnaires, se rapprochent alors d'une autre génération, un peu plus âgée, celle des pionniers de l'IC, ralliés à la révolution russe, puis exclus ou démissionnaires d'un PC bureaucratisé dès 1924-1925, avant d'être totalement stalinisé. C'est en France que ce milieu est le plus développé et c'est là où paraissent les principales revues de "franc-tireurs": revues de gauche ou pacifistes, critiquant à la fois socialdémocratie et communisme officiel, enracinées dans le vieux terreau syndicaliste révolutionnaire, libertaire et/ou jauressien 45. Ces hommes, dotés de fortes personnalités, ayant conservé un minimum d'amitiés, sinon d'influence intellectuelle et morale, animent en effet des revues (La Révolution Prolétarienne de Pierre Monatte, la Critique Sociale de Boris Souvarine, et, un peu plus tard, Masses de René Lefeuvre) prêtes à accueillir les contributions des plus jeunes. Tous, militants ouvriers et intellectuels, deux catégories qui, parfois, n'en forment qu'une, se passionnent pour les événements d'Allemagne qu'ils suivent avec angoisse. Tous connaissent peu ou prou les analyses de Trotsky, qu'ils approuvent complètement ou en partie. Tous sont des "franc-tireurs", au sens où ils n'appartiennent pas, ou plus, à des organisations politiques. Simone Weil, alors proche des milieux syndicalistes révolutionnaires, appartient sans conteste à la jeune génération des "franc-tireurs". Elle se rend en Allemagne dans l'été 1932 et y rencontre Sedov, le fils de Trotsky. Rendant compte dans Libres Propos des textes de ce dernier sur l'Allemagne, - 29-

elle en donne une appréciation très laudative, admirant sa faculté "propre à l'homme d'action véritable" à "passer froidement en revue tous les éléments de n'importe quelle situation,,46. Pourtant ses nombreux articles dans la Révolution Prolétarienne et surtout l'Ecole Emancipée, l'hebdomadaire de la Fédération Unitaire de l'Enseignement, s'écartent nettement, par leur pessimisme, des analyses du révolutionnaire russe. Maniant le paradoxe, elle regrette presque que la classe ouvrière n'ait pas "les mains nues", c'est-à-dire qu'elle soit dépourvue de toute forme d'organisation politique, car "les instruments qu'elle croit saisir sont maniés par d'autres dont les intérêts sont contraires ou au moins étrangers aux siens".47 Dans cette optique, elle nie bien sûr toute possibilité d'un éventuel redressement du KPD, car "on ne peut rendre une bureaucratie capable de diriger une guerre civile"48. Et ses conclusions, mêlées d'un aveu d'impuissance, sont particulièrement sombres:
"Si notre régime en décomposition contient des hommes capables de nous donner quelque chose de nouveau, c'est cette génération de jeunes ouvriers allemands. A condition toutefois que les bandes fascistes, ou plus simplement le froid et la faim, ne leur ôtent pas, soit la vie, soit du moins cette énergie qui est le ressort de la vie. Nous ne sommes, nous ne pouvons guère être que spectateurs de ce drame. Portons-y du moins l'attention qu'il mérite. ,,49

Alfred Rosmer, rédacteur de la Vie Ouvrière cégétiste avant 1914, opposant à la guerre, fut un des pionniers du communisme en France et le premier français élu à l'Exécutif de l'IC, avant même la fondation du PCF. Vieil ami de Trotsky, connu pendant la guerre, symbole vivant, avec Pierre Monatte, de la lignée des syndicalistes révolutionnaires ralliés au communisme, il est exclu en 1925 avec ses camarades et sera un des fondateurs de l'Opposition de gauche en France. En 1932, retiré de la politique active, il suit néanmoins de près le développement des événements allemands. Un peu plus "optimiste", en tout cas moins fataliste que Simone Weil, il écrit le 6 juillet 1932 à son ami, l'ouvrier longovicien Auguste Mougeot :
"Un camarade vient de rentrer d'Allemagne. Il a passé à Berlin une bonne partie de la semaine précédent les élections... La grande ville est absolument calme, sans déploiement de forces policières exceptionnel, sans parades fascistes... Les attentats et crimes nazistes (sic)...ne sont pas inventés, mis ils sont le fait de

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bandes spéciales, recrutées par les chefs nazistes parmi les pires éléments des basfonds et payés pour exécuter ce genre de travail. Les nazis ordinaires, qu'on rencontre dans la rue et aux alentours de leurs quartiers généraux, avec leur équipement neuf, font plutôt rire. Il y a dans le nazisme un et qu'il ne faut pas oublier quand de barons aussi pour élément de mascarade qui n'est pas négligeable on veut évaluer sa vraie force. Ce qui, par contre, est tout à fait sérieux, c'est le présent gouvernement et de hobereaux: en particulier von Schleicher et sa Reichswehr, qui se donne

pour tâche principale de mater les ouvriers et d'anéantir leurs organisations, bien social-démocrates que communistes, utilisant " les bandes fascistes compléter et renforcer ses mesures administratives.

Il conclut en estimant que "pour l'avenir, la perspective la plus probable, c'est la guerre civile" et que les élections sont considérées là-bas comme "un ,,50 simple épisode sans signification. Cette lettre est le seul texte connu de Rosmer sur la crise allemande, et son biographe, Christian Gras, note que nous ne possédons aucun document permettant de dire quelle issue il envisage. Il signale tout de même que le groupe de la Révolution Prolétarienne était généralement optimiste sur l'issue d'un tel conflit et que le pessimisme de Simone Weil était minoritaire, suscitant même l'étonnement.51 Boris Souvarine, autre pionnier de l'IC, anime de son côté, après son exclusion en 1924, le "Cercle communiste démocratique" et le Bulletin Communiste. La Critique Sociale, "Revue des idées et des livres", qui paraît sous sa direction à partir de mars 1931 n'est pas un organe du Cercle, mais ses "perspectives de travail", pour reprendre les termes de Souvarine dans son premier éditorial, en sont très proches: il faut se réarmer théoriquement, transmettre l'héritage révolutionnaire à la jeune génération, car le mouvement ouvrier est frappé par une "déchéance collective dont la guerre et l'avortement de plusieurs révolutions sont certainement parmi les causes déterminantes".52 Souvarine pense qu'une "grande collision" se prépare en Allemagne "où se joue le sort de l'Europe". Mais le sort en est, pour lui, réglé d'avance:
"La défaite du faux communisme est acquise avant tout combat. Un parti asservi n'a jamais fait de révolution... Incapable de réaliser avec l'ensemble de la classe ouvrière une action commune contre le danger nazi, il ne saura que laisser son élite se sacrifier trop tard dans - 31 -

une lutte désespérée, tandis qu'une importante portion de ses membres passera dans le camp adverse, comme déjà tant de nationalistes sont devenus instantanément "communistes" et vice versa... L'issue de la grande collision en perspective en Allemagne est déjà prédéterminée, tant par le présent et le passé récent du ci-devant parti communiste que par toute l'évolution de la social-dénlocratie depuis la guerre... " 53

Souvarine rejette toute possibilité de redressement du KPD et brocarde Trotsky qui perd son temps à "engager une discussion-monologue avec les aventuriers médiocres qui tiennent lieu de leaders au pseudo Parti communiste allemand, comme si ces gens avaient des opinions et non des raisons vulgaires d'obéir à des ordres".54 Le plus "positif" de tous ces franc-tireurs, révolutionnaires sans organisations, est sans doute Daniel Guérin. Ce fils de famille en rupture de ban, révolté par le colonialisme, avait adhéré à la SFIO en 1930 au retour d'un voyage en Indochine. IlIa quitte très vite, en mars 1931, et se lie aux "syndicalistes révolutionnaires,,55. Parallèlement, il collabore à Monde, l'hebdomadaire d'Henri Barbusse, auquel le PC consent une certaine liberté dans le choix de ses collaborateurs56. Lecteur attentif de Trotsky, Guérin se rend en Allemagne du 10 août au 20 septembre 193257. Admiratif devant "l'organisation admirable" du pays et devant un peuple selon lui "collectiviste dans le sang,,58, il en rapporte une série d'articles qui paraîtront dans Monde et Regards, le mensuel illustré lancé par le PC59. D'autres journaux, plus éloignés de la mouvance communiste, publient aussi ses reportages: la Révolution Prolétarienne bien sûr, mais aussi Vu, le grand hebdomadaire illustré de Lucien Vogel, qui s'intéresse particulièrement aux événements d'Allemagne60. On notera enfin un article dans un bulletin syndical CGT, Le Gazier de Banlieue, écrit à la demande de son responsable, Delsol, où Daniel Guérin montre que ses préoccupations allemandes sont étroitement liées à ses interrogations françaises:
"Un voyage outre-Rhin ne renseigne pas seulement sur le mouvement ouvrier allemand, mais permet aussi de mieux comprendre notre mouvement chez nous, sa triste histoire depuis dix années. Le jeune militant qui n'a pas vécu la scis-

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sion, cherche en vain la clé du drame. La clé du drame est peut-être en Allemagne ,t61

Les articles de Guérin forment un ensemble homogène. On y trouve une appréciation lucide du danger et de l'ampleur de la "véritable épidémie" nazie.62 La constatation aussi de son enracinement populaire: "Les prolétaires allemands sont aujourd'hui non plus coupés en deux, mais en trois. Ils n'y ont rien gagné. Et le doute, le désarroi est en eux si grand qu'on en voit passer avec une étonnante facilité de l'un à l'autre... Il est des nazis et des communistes que rapproche la haine commune de la social-démocratie. Il est des socialistes et des communistes que rapproche l'instinct de classe. Il est des socialistes et des fascistes que rapproche une conception peu différente du syndicalisme, de la nationalisation des banques, du capitalisme d'Etat,,63. Critiquant aussi bien les "bonzes" socialistes et leurs magnifiques "Maisons du peuple" où l'on palabre "dans de profonds fauteuils", alors que le péril est à la porte,64 que l'absurdité de la politique communiste, Guérin conclut par une touche d'espoir: il constate le progrès des sentiments unitaires, et espère que, si "la nuit totale appartient déjà au passé", "l'unité s'avance tout doucement, comm~ un mince rayon de lumière. " 65 Daniel Guérin s'est rendu en Allemagne au même moment que Simone Weil: il en ramène, on le voit, de toutes autres perspectives. Rosmer, qui s'exprime à partir de témoignages de deuxième main, est plus "optimiste" que Souvarine qui réfléchit cependant dans les mêmes conditions que lui. Ce n'est donc pas le voyage allemand qui est à la source d'appréciations divergentes; celles-ci renvoient déjà sans doute à des désaccords plus profonds sur les PC, l'URSS, le socialisme, la vocation révolutionnaire de la classe ouvrière, voire à des attitudes différentes devant la politique elle-même... Bien des évolutions personnelles sont déjà perceptibles dans cette lecture de la montée du nazisme qui scinde en fait, les futurs "militants" des futurs "observateurs". Les "franc-tireurs" se retrouvent au moins sur le constat de la situation et de ses dangers. Leurs cris de Cassandre, recueillis dans des revues minoritaires, ne s'entendent pas encore au-delà du cercle de leurs lecteurs et il n'est même pas évident que ceux-ci ont déjà eux-mêmes totalement conscience du péril. C'est donc en Allemagne, et en Allemagne seulement, que la partie va se jouer, sous le regard d'un large public, régulièrement informé par la presse - 33 -

quotidienne, mais qui saisit encore malles enjeux. Le public des petites revues, restreint par nature, n'aura ni les moyens ni l'opportunité de modifier les choses.
1 Karl Radek, "Die Bilanz der Reichstagwahlen", Inprekorr, 26-9-1930. 2 "ln der Gefahrenzone", Oie Gesellschaft, septembre 1930, cité par Leonid Luks, Enstehung der kommunistischen Faschismustheorie, Stuttgart, DV A, 1985, p. 255. 3 Hermann Remmele, "Der Faschismus in Deutschland", Die Kommunistische Internationale, 712-1926, Ibidem, p. 140. 4 Rudolf Gerber, "Uber die jüngste Entwicklung der Bedingungen des Kampfes", ibidem, 26-21930, Ibidem, p. 142. 5 6 L'Ordre, 17 et 20-7-1930, "Les chemises brunes".

Sir Horace Rumbold à Arthur Henderson, 17-12-1929 et 5-9-1930, cité par Francis L. Carsten, "Adolf Hitler in britischer Sicht", in Deutschland 1933. Machtzerfall der Demokratie und Nationalsozialistische Machtergreifung, Berlin, Colloquium, 1984, pp. 97-118, ici p. 99. 7 J.K "Die nationalfaschistische L. Luks, op.cit, p. 141. 8 Welle in Deutschland", Die Internationale, 15-12-1929, cité par

Hans Horling, "L'opinion française face à l'avènement d'Hitler au pouvoir", Francia, tome III, pp. 587-639. 9 Il s'agit du Hitler Siècle, 1931.

1975,

de Robert Tourlet et L. Lovosky, préface de Pierre Mac Orlan, Editions du

10 Un de ses reportages paraît en français chez Flammarion en 1932, sous le titre Allemagne: fascisme ou communisme? Dans son avant-propos, l'auteur insiste sur le fait que les américains sont concernés par un éventuel naufrage de l'Allemagne: "l'intérêt pécuniaire est de 33 dollars par tête pour tout américain, homme, femme, enfant". Il "Rapports du secrétariat. 4. La lutte contre la réaction internationale", 110 Congrès de l'lOS. Marseille 22-27 août 1925. Compte-rendu, Bruxelles, L'Eglantine, 1925, p. 69. Le "rapport du secrétariat" consacre un point à la "lutte contre le fascisme" et insiste, sans définir le phénomène, sur la création d'un "Fonds Matteotti" d'aide aux victimes du fascisme, 1110 Congrès de l'lOS, Bruxelles (1928), Tome 1, pp. 17-25. 13 14 lbideln, Tome 2, p. 19. Le Populaire, 20-9-1930. 12

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15 Résolution reproduite dans Julius Braunthal, Hanovre, 1963, pp. 570-572. 16 Ibidem, pp. 382-383.

Geschichte

der Internationale.,

II, Dietz,

17 La résolution commune de l'lOS et de la FSI en octobre 1923 se prononçait déjà pour la négociation et la reconstruction économique comme solutions à une crise nationale menacant la "civilisation occidentale" tout entière, 110Congrès de l'lOS. op.cit" pp. 23-26. 18Willy Buschak, Das Londoner Büro, Europaische Linkssozialisten in der Zwischenkriegszeit, Amsterdam, IISG, 1985, p. 53. Camille Huysmans (1871-1968), dirigeant du Parti Ouvrier Belge (POB), a participé au secrétariat du Bureau Socialiste International de 1905 à 1922. Georges Lathan (1875-1942) est membre du National Exécutive du Labour Party et député de Sheffield. Pietro Nenni (1891-1980) était l'un des principaux dirigeants du PSI en exil. 20 Jean Zyromski (1890-1975), secrétaire de la fédération SFIO de la Seine, est un des animateurs de la Bataille Socialiste, tendance de gauche de la SFIO. Alexandre-Marie Desrousseaux, dit Bracke (1861-1955), helléniste, député de Lille depuis 1928, est membre de la Commission Administrative Permanente (C.A.P) de la SFIO. Robert Grimm (1881-1958) était la figure de proue du PS suisse dès avant la guerre. Paul-Henri Spaak (1899-1972), avocat, a commencé une carrière parlementaire brillante, puis entamé une brusque évolution vers la gauche en lançant le bimensuel La Bataille Socialiste. La haine et la crainte du fascisme jouent un rôle essentiel dans cette évolution, Jacques Willequet, Paul-Henri Spaak. Un homme, des combats, Bruxelles, La Renaissance du Livre, 1975, p. 21. Filipo Turati (1857-1932), émigré en 1927, dirige le Parti socialiste réformiste (PSLI). 21 W. Buschak, op. cit, pp. 44-45. 19

22 Arbeiterzeitung, 1-8-1931, et John Paton, Left turn t, Londres, 1936, p. 366. James Maxton (1885-1946) préside l'ILP de 1926 à 1931.
23 Cité par W. Buschak, op. cit, p. 53. 24 25 Julius Braunthal, op. cit, pp. 570-572. Internationale pour

Il faut en effet remonter au congrès de Stuttgart (1907) de la nème retrouver un débat aussi vif entre "droite" et "gauche" socialistes.

26 On peut consulter à ce sujet l'article de Siegfried Bahne, "Sozialfaschismus in Deutschland. Zur Geschichte eines politischen Begriffs ", International Review of Social History, 1965, vol 2, pp. 211-245, mais surtout l'ouvrage magistral de Leonid Luks, op.cit. 27 Zinoviev, "Der deutsche Koltschak", Inprekorr, 20-12-1923, L. Luks, op.cit, p. 79. Vladimir Pourichkévitch (1870-1920) était l'un de~ dirigeants de l'extrême droite russe avant 1914. 28 Ce point est développé de façon convaincante par Leonid Luks, op.cit, pp. 189 sq et 197 sq.

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29

Compte-rendu sténographique de la 10ème session du Comité Exécutif de l'IC, La Correspondance Internationale (août-septembre 1929), pp. 864 sq. 30 31 L'Humanité, 19-9-1930.

Thèses, Décisions et Résolutions de la 12ème Assemblée Plénière du COlnité Exécutif de l'Internationale C0l11muniste, Paris, Bureau d'éditions, 1932, p. 15. 32Klement Gottwald (1896-1953) est secrétaire général du PCT depuis 1929. Josef Guttman (1902-1958), élu au CC en 1925, est un des principaux dirigeants du PCT et, sans doute, le véritable "théoricien" de la direction. 33 34 Cf. pour tout ce qui suit, Jacques Rupnik, op. cit, pp. 83-97 et pp. 103-104. K. Gottwald, "Remarques de clôture", The Communist International, loco cit, pp. 683-689.

35 Bernhard Bayerlein, "Jules Humbert-Droz, les "conciliateurs" dans l'histoire du communisme allemand et le cas Laszlo-Gide. Un cas exemplaire de morale et culture politique dans l'entre-deuxguerres", Archives de Jules Humbert-Droz, volume IV, Zürich, Chronos, 1996, pp. 5-21. 36 Les écrits de Trotsky sur l'Allemagne ont été publiés chez Buchet-Chastel en 1973 sous le titre Conzment vaincre le fascisme? Cette édition, incomplète et dépourvue d'appareil critique, vient d'être rééditée par les Editions de la Passion en 1993 sous le même titre. 37 38 "La crise Autrichienne et le Communisme", Ecrits, op. cit, tome I, pp. 293-306. et la situation en Allemagne", 26-9-1930,

"Le tournant de l'Internationale Communiste Comtnent vaincre..., op. cit, pp. 17-64.

39 40

"La clé de la situation internationale est en Allemagne", 26-11-1931, Ibidem, pp. 45-66.

Dans son étude, Anton Grylewicz (1885-1971), Université de Cologne, 1985, p. 61, Sylwia Wulf fournit quelques précisions sur le tirage des brochures. Contre le National-Communisme Enseignenlents du plébiscite "rouge" fait l'objet de 3 éditions, avec un tirage total de 15 000 exemplaires. Comment vaincre le national-socialisme, de décembre 1931, a trois éditions de 31 500 exemplaires au total. Enfin, Et maintenant de mars 1932, est édité à deux reprises à 15 000 exemplaires en tout. 41 Lettre de Kurt Glowna à Léon Trotsky, 6-6-1932, Archives de Harvard (dorénavant AH) 1907, reproduite dans Cahiers Léon Trotsky, (dorénavant CLT) 22, juin 1985, pp. 90-92. 42 Europe publie "Hitler et le désarmement" le 15 juillet 1933 et la NRF "Qu'est-ce que le national-socialisme" en février 1934. Le premier de ces textes est aussi publié dans le Manchester Guardian britannique les 21 et 22 juin 1933 et le second dans la Yale Review en décembre aux Etats-Unis. 43 André Gide, Journal, Paris, La Pléiade, 1951, p. 1142. Pierre Gérôme, "Léon Trotsky. Et maintenant?", Europe, 120, 15-12-1932, pp. 644-655.

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44

"Lettre de Moscou", Bulletin de l'opposition, juillet 1932, in CLT, 7-8, juin 1981, pp. 194202. "Svoï", correspondant de l'opposition à Moscou et auteur de la lettre signale que des "échos" du texte "L'Allemagne, clé de la situation internationale", ont "pénétré de divers côtés" dans le parti. 45 Il n'y a qu'en Allemagne à notre connaissance qu'on trouve alors une revue comparable, la Weltbühne de Carl von Ossietsky et Kurt Tucholsky . Simone Weil, "Conditions d'une révolution allemande", Libres Propos, 8-8-1932. Ibidem, 138, 25-10-1932.

46 47

48 "Condition d'une révolution allemande", loco cir. Simone Weil n'est pas plus optimiste concernant le "réformisme allemand" qui "n'a pas délivré les ouvriers allemands de leurs chaînes, mais leur a procuré des biens précieux" qui les lient au régime, l'Ecole Emancipée, 15, 8-1-1933. 49 Ibide1n, 10, 4-12-1932. L'ensemble des textes sur l'Allemagne est regroupé dans le tome II des Oeuvres cOlnplètes de Simone Weil, Ecrits historiques et politiques. Volume 1. L'engagement syndical (1927-juillet 1934), Paris, Gallimard, 1988. 50 51 Correspondance Rosmer-Mougeot, Paris, Musée Social. et le Mouvement Révolutionnaire International, Paris,

Christian Gras, Alfred Rosmer François Maspero, 1971, p. 392. 52

Boris Souvarine, "Perspectives de travail", Ibidem, 1, mars 1931, pp. 1-4.

53 B. Souvarine, "Chaos mondial", Ibidem, 4, décembre 1931, p. 147. 54 "Revue des livres" : Léon Trotsky: Les probLèmes de la révolution allemande, Ibidem, 5, mars 1932, p. 224. Daniel Guérin, Front popuLaire, révolution manquée, Paris, Julliard, 1963, pp. 17-36. Monde a été créé en juin 1928 par Henri Barbusse.

55 56 57

Partant de Strasbourg, son itinéraire passe par Offenbourg, Tübingen, Stuttgart, Rothenbourg, Nuremberg (le 18 août), Weissenberg, Bayreuth, Plauen, Chemnitz, Dresde (le 2 septembre), Berlin (Ie 6). A Berlin, il rencontre le cinéaste Slatan Dudow, les dirigeants du SAP Paul Frolich et Boris Goldenberg, le philosophe Karl Korsch (Fonds Guérin, BDIC, Nanterre). 58 59 Lettres de Daniel Guérin à ses parents, 18-8 et 6 -9-1932, Ibidem.

Les articles de Guérin dans Monde sont: "Images d'Allemagne. Par les routes et les villes" (810-1932), "Dans les Maisons du Peuple, avec les socialistes et les Communistes" (15-10), "Deux écoles d'Allemagne: 1- Bernau ou le séminaire sans doctrine" (12-11), "2- Sachsenberg ou la cacophonie allemande" (26-11). Regards publie en décembre 1932 "A Kühle Wampe, avec les chômeurs révolutionnaires."

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La Révolution Prolétarienne fait paraître deux articles les 10 octobre et 10 novembre 1932: "Schleicher 1 Hitler 1 ou Révolution 1" et "Victorieuse résistance du prolétariat allemand". Vu , créé en mars 1928 par Lucien Vogel, publie de nombreux articles sur l'Allemagne et un abondant numéro spécial, "L'énigme allemande", 13-4-1932. Le reportage de Daniel Guérin, "Avec la jeunesse allemande", paraît le 7 décembre. 61 Projet d'article pour le Gazier de Banlieue, novembre 1932, Fonds Guérin, BDIC. 62 63 64 65 "Images d'Allemagne", loc.cit. "Schleicher 1 Hitler 1 ou Révolution 1", loco cil. "Dans les maisons du peuple...", loco cil. Ibidem.

60

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Chapitre

deuxième

Veillée d'Armes en Allemagne: les protagonistes
1) Face à Hitler? Le KPD de 1930 à 1933

L'orientation politique 1930-1933 De 1929 à 1934, le KPD est l'élève modèle de l'IC, le plus acharné et le plus aveuglel. La ligne générale, inchangée quant au fond, connaît néanmoins quatre inflexions avant 1933, bien dégagées par Hermann Weber2. Jusqu'au début 1930, le KPD combat la social-démocratie comme un seul bloc "social-fasciste", l'adhérent de base étant assimilé à sa direction dans une même opprobre. Cette ligne extravagante est infléchie au printemps, en relation avec le freinage de la collectivisation en URSS et la constitution du cabinet Brüning qui met fin à la "grande coalition" et à la participation du SPD au gouvernement. La troisième phase débute avec la parution le 24 août 1930 du fameux "Programme pour la libération nationale et sociale de l'Allemagne", en fait le premier programme du KPD depuis sa fondation3. Ce document présentant le KPD comme le seul authentique champion de la lutte nationale contre "le pillage de Versailles" et l'ensemble des traités let accords qui en procèdent (plan Young, traité de Locarno, etc...), dénonce les socialistes et les nazis qui se taisent sur "l'annexion brutale du Sud Tyrol à l'Italie fasciste", comme coupables de "haute trahison". Le KPD, qui réclame l'annulation de toutes les dettes et réparations, et le droit de réunion à l'Allemagne de toutes les régions allemandes, n'abandonne pas pour autant le terrain social ou classiste, répétant que la seule libération nationale ne suffit pas et qu'il faut aussi "renverser la domination de sa propre bourgeoisie". Sévèrement critiqué par Trotsky pour ses concessions au nationalisme, ce texte a été jugé différemment par certains historiens. Louis Dupeux estime qu'il était avant tout tourné contre les nazis et en fait même un programme précurseur des "Fronts populaires", son contenu révélant une recherche "d'indépendance nationale" de la part du KPD4. - 39-

Cette présentation des faits est fort discutable. D'abord parce que les Fronts populaires sont inséparables de la recherche par la diplomatie soviétique d'alliances occidentales contre la menace allemande, ce qui n'est pas alors la politique de l'URSS. Ensuite parce que ce programme a été élaboré à Moscou, au sein du "secrétariat d'Europe centrale" de l'ICs. Enfin parce que la lutte contre les socialistes n'a jamais cessé un seul instant avecOdes dénonciations, de plus en plus calquées sur le style nazi, des "bonzes corrompus" de la social-démocratie. Enfin également parce que "le programme de libération", loin d'être déclaré caduc en 1931, nourrira de multiples initiatives jusqu'en 1933. Son utilité première était d'exploiter d'éventuelles divisions dans les rangs nazis: n'est-il pas paru quelques semaines après la scission du NSDAP d'Otto Strasser et de ses "nationalsocialistes révolutionnaires"? Quoiqu'il en soit, ce programme semble n'être pour rien dans les progrès enregistrés aux élections de septembre 1930, le succès étant dû à la vague de paupérisme qui gonfle les rangs du parti. Désormais sont en place toutes les pièces du dispositif communiste: appels simultanés à la "libération nationale" du pays et au "front unique par en bas" en direction des socialistes. Seule varie l'analyse de la conjoncture et le poids respectif des différents mots d'ordre. Ainsi la "quatrième phrase" aperçue un peu artificiellement par Weber, de décembre 1930 au printemps 1931 et qu'il baptise "le fascisme est là" associe simplement les mots d'ordre déjà cités à une appréciation aberrante des événements6. Die Rote Fahne écrit le 2 décembre que "nous avons à faire à une République fasciste" et Walter Ulbricht déclare devant les responsables de Berlin-Brandebourg que le gouvernement Brüning est "le premier gouvernement de la dictature fasciste". Les remontrances de l'IC ne modifient pas la ligne générale qui court sur toute l'année 1931, jusqu'au printemps 1932, en intégrant au passage le "plébiscite rouge" du 9 août 1931, c'est-à-dire le vote, en commun avec les nazis, pour la dissolution du Landtag de Prusse. Il semble dans ce dernier cas (c'est ce qu'affirmaient des historiens de l'ex-RDA) que Staline et Molotov intervinrent directement pour contraindre le KPD à appeler au vote "Non" de . 7 concert avec Ies nazIS.

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Quelques mois plus tard, Ernst Thalmann, candidat aux élections présidentielles, obtient 4 983 341voix au premier tour, soit 13,2 % des suffrages.. La progression est très faible (400000 voix de plus qu'en 1930) et masque des revers sensibles dans les bastions traditionnels du parti: à Berlin, Thalmann obtient 29,4 % des voix, contre 33 % pour le KPD en septembre 1930, 23,2% des voix à Halle-Merseburg contre 25 %, 16,9 % à Potsdam II (19,7) et 18,4 % à Potsdam I (20,0)8. Au second tour le 10 avril, Thalmann perd plus d'un million de voix, un échec qui se prolonge aux élections régionales du24 avril où le KPD perd 300000 voix en Prusse. La succession des revers électoraux et, sans doute, l'insatisfaction croissante de la base, amènent un tournant important, le seul dans cette période. Le 25 avril, le CC lance un appel à tous les travailleurs social-démocrates et syndiqués et assure que les communistes sont "prêts à combattre ensemble" avec eux9. Le 25 mai, un nouvel appel enjoint de "barrer au fascisme hitlérien la route du pouvoir" 10,Surtout une circulaire reconnaît pour la première fois l'existence de différences entre "les deux ailes du front de classe bourgeois" (social-démocratie et nazisme), avant de conclure:
"Nous ne marchons jamais avec les nazis contre la Reichsbanner mais au contraire avec les ouvriers de la Reichsbanner contre les SA. Cette différence doit être clairement établie dans tout le parti. ,,11

Dans l'action pratique, il s'agit maintenant de construire dans les entreprises et les quartiers "l'Action antifasciste", large mouvement "à adhésion individuelle ou collective", les divers comités préexistants (Secours Rouge, comités de chômeurs) devant s'y rattacher. Si l'on néglige la logomachie, le changement de ton et d'objectifs est indiscutable et il est bien accueilli par la base et les cadres intermédiaires: des organisations locales en profitent pour s'adresser à leurs vis-à-vis du SPD, de l'ADGB, comme à Heilbronn ou Gottingen, ou même à la KPDO brandlérienne, comme à Tübingen; à Berlin même la direction lance le 17 juin un appel à l'action commune au SPD, à l'ADGB, à la Reichsbanner. 12 Le "tournant" ne dure pas et dès le 14 juillet de nouvelles directives ramènent le KPD à son ancienne orientation. Le document parle de "fautes impardonnables" et rappelle que le front unique ne peut être formé que "d'en bas", que l'appel du 25 avril a été fréquemment mal interprété "comme une - 41-

démarche au sommet", ce qui est "inadmissible", tout comme les "réunions communes" où l'on discute "abstraitement" de l'unité. Insistances et répétitions révèlent les difficultés à convaincre une base trop tôt satisfaite d'un tournant permettant enfin de libérer des aspirations trop longtemps bridées. Le secrétariat le sait bien qui appelle à défendre avec "une énergie de fer" la stratégie et la tactique du parti, au besoin "contre les aspirations des masses, actuellement disponibles pour une unité à tout prix... aspirations qui se font 13 sentir jusque dans nos rangs." Après ce bref épisode "unitaire", interrompu sans doute sous la pression du Komintern, la ligne traditionnelle s'applique sans discontinuité jusqu'à la fin, réservant ses principaux coups au SPD qu'une circulaire du 28 janvier 1933 dépeint encore comme "en voie de fascisation...,,14 Effectifs, organisation, structures Dans son ouvrage sur l'antifascisme du KPD, Eve Rosenhaft énonce bien le paradoxe à la base de toute étude de ce parti, dans cette période: "Pourquoi le KPD eut-il sa plus grand audience populaire, faite d'adhésions et de succès 15 électoraux, alors qu'il poursuivait une politique apparemment absurde ?" Les chiffres sont incontestables: recueillant 13,1 % des suffrages en septembre 1930, le parti communiste allemand obtient 14,3 % en juillet 1932, gagnant 700 000 électeurs, et 16,9 % en novembre, gagnant encore 700 000 électeurs malgré la baisse de participation. La progression des adhésions suit la même courbe: fort de 143 000 adhérents en 1927, il en compte 320 à 360 000 fin 1932, pour finir à 300 000 le 30 janvier 1933, selon Piatniski.16 Pourtant cette croissance est directement proportionnelle à une détérioration de la santé du parti, de ses capacités d'action, de son poids dans la société allemande. Il n'y a pas développement linéaire du KPD de 1927 à celui de 1933 : il y a constitution d'un nouveau parti, sur les ruines du premier. Le parti de 1927 comptait 68 % d'ouvriers d'industrie, en majorité qualifiés; 33 % de ses membres ont moins de 30 ans 32,7 % entre 30 et 40 ans. Lajeunesse de ses effectifs n'exclut pas l'enracinement dans l'histoire du mouvement ouvrier allemand: 30,3 % des adhérents ont appartenu auparavant au SPD. En 1930, le KPD ne dénombre plus que 32,2 % d'ouvriers et seulement Il % en 1932. Il est bien devenu "le parti des chômeurs": le - 42-

pourcentage de sans emploi dans ses rangs dépasse le même pourcentage dans l'ensemble de la classe ouvrière. Ces transformations sociales s'accompagnent d'une baisse relative du nombre de cellules d'entreprise: en 1931, elles passent de 1524 à 1802 (soit + 15 %), alors que les groupes locaux passent de 3769 à 5231 et les cellules de quartiers de 3394 à 5888 (+ 75 %). Fin 1932, on compte 2210 cellules d'entreprises, 6000 cellules de quartier, 6500 groupes locaux: de plus la plupart des cellules d'entreprise sont composées de militants "rattachés", extérieurs à l'entreprise. Du coup, l'implantation syndicale est extrêmement faible: le KPD dirige seulement 250 des 13 129 unions locales de l'ADGB, la principale confédération, 10 % de ses militants y sont syndiqués. Les effectifs du parti connaissent enfin d'importantes fluctuations: avec 133 000 adhérents en janvier 1930 et 143 000 adhésions au cours de l'année, il a seulement 180 000 membres en décembre, ce qui s'explique par les 95 000 . . 17 ." sortIes enregIstrees dans le meme d e 1al. " " Ces chiffres, sur lesquels s'accordent tous les historiens, montrent une organisation littéralement construite sur du sable et ouverte à tous les vents. Certains observateurs de l'époque l'avaient déjà discerné. Boris Goldenberg, étudiant berlinois du SAP et correspondant de Trotsky, analyse la croissance du KPD comme "indépendante de la tactique impulsée" et simplement sur une "base protestataire". Pour lui, l'avant-garde sociale ne se trouve plus au KPD et les vieux cadres formés à l'époque du spartakisme sont pour beaucoup en dehors du parti, pour une part inactifs à l'intérieur, pour une autre part corrompus dans l'appareil. Il ajoute que la masse des adhérents est un "troupeau de moutons" et que la bureaucratisation, comparée à une "artériosclérose de haut en bas" est telle que tout changement de cap est impossible.IS Cette opinion est corroborée par un témoignage sur la vie d'une cellule locale, paru dans la presse de l'opposition, et signé par K. Mar, pseudonyme de Werner Scholem19, frère du philosophe Gerschom Scholem, exclu du parti en 1926. Selon cette relation, les adhésions intègrent au parti une masse de gens de "ces couches moyennes broyées", qui, auparavant indifférentes, s'éveillent à la politique par le biais du KPD ou du NSDAP.

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La cellule berlinoise ainsi décrite compte de 70 à 80membres, dont peu d'ouvriers d'industrie, mais ils ne sont que 20 ou 30 à assister aux réunions hebdomadaires:
"Les vieux nzilitants ne viennent pas, d'abord parce qu'ils sont intérieurenzent brisés et ne croient plus à rien, ensuite parce qu'ils sympathisent avec l'Opposition, mais ne veulent pas sortir. "

Les 20 ou 30 participants se décomposent en deux groupes: "les employés du parti" (permanents, employés d'une entreprise soviétique...) qui "terrorisent la cellule":
" Ils approuvent avec enthousiasme toute ligne qui garantit leurs appointements. En ce moment, ils prêchent sur ordre que lef4scisme serait déjà là. En réalité les gaillards tremblent devant le fascisme qui arrive, car ils savent qu'à ce moment Teddy et Remmele fileront sans doute à Moscou tandis qu'il seront abandonnés aux couteaux. "

Et "quelques camarades actifs", essentiellement des jeunes, qui se succèdent "aurythme d'un turn-over fréquent. Ce tableau, que l'on pourrait recouper avec les témoignages d'Arthur Koestler, de Manès Sperber et Gustav Regler20, permet de reprendre une question souvent évoquée, celle des racines sociales de la division entre SPD et KPD. Selon cette thèse, la coupure entre le "parti des ouvriers âgés" et le "parti des jeunes et des chômeurs" était si profonde qu'aucune unité durable n'était possible, même si le PC avait modifié sa politique. Nous pensons qu'il faut plutôt inverser la perspective: c'est la ligne politique imposée par le Komintern qui interdit au KPD de trouver une base sociale stable et détruit celle qui existait antérieurement. Inversement cette même ligne suscite la base sociale appropriée: un appareil de fonctionnaires domestiqués et une masse fluctuante de jeunes chômeurs désespérés. Les chômeurs communistes de 1932 ne sont pas, dans leur majorité, des ouvriers communistes de 1927, victimes de licenciements économiques ou d'une répression interne aux entreprises. Les chômeurs sont de nouveaux adhérents et les "vieux" militants soit sont partis, soit maintiennent une adhésion toute passive, soit encore militent dans les tlorganisations soeurs" du PC, comme le Secours Rouge International ou surtout les organisations de défense antifasciste.

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Communistes

et nazis

L'ascension spectaculaire du NSDAP, révélée dans le. scrutin de 1930, oblige les dirigeants communistes à développer une tactique particulière à leur égard. La question se pose avec une acuité spéciale à Berlin, "bastion rouge", où le parti obtient ses meilleurs résultats et où agissent ses plus puissantes organisations. Nouveau venu à Berlin --la section locale est fondée début 1925--, le parti nazi connaît une ascension rapide sous l'impulsion de son nouveau Gauleiter, Joseph Goebbels. Celui-ci comprend rapidement que le nazisme ne peut prospérer dans la capitale qu'en se donnant un visage "de gauche" différent de celui qu'il se donnait dans ses bases munichoises, en bref en présentant le NSDAP "comme étant aussi un parti ouvrier.,,21 Dans cette optique, les SA cherchent à s'implanter dans les quartiers ouvriers comme Wedding, Neukoln, Friedrichshain. Ils s'infiltrent en développant leurs Sturmlokale, les "tavernes SA" qu'Eve Rosenhaft définit comme "un mélange de clubhouse et d'estaminet" : "le Sturmlokal était une base opérationnelle, une forteresse en territoire ennemi. Entre 1928 et 1933, les Sturmlokale non seulement se multiplient mais se rapprochent de plus en plus des quartiers rouges, succédant même aux communistes dans des lieux qu'ils avaient traditionnellement fréquentés. ,,22 L'implantation d'un Sturmlokal est en effet facile: les tenanciers de débits de boissons dans les quartiers ouvriers voyaient leurs revenus menacés par la paupérisation de leur clientèle et étaient sensibles aux avances des nazis qui leur offraient des garanties de consommations: débit forfaitaire de bière par . . . ,,23 Jour, mInImum de repas assures, etc... Pour le KPD, réagir, c'est d'abord empêcher physiquement les nazis de s'installer dans ses "zones réservées" : pour cela, il dispose d'organisations de défense. Mais c'est aussi rechercher les moyens politiques de les scissionner, de regagner au mouvement ouvrier les "camarades SA" fourvoyés, tout cela en restant dans les limites de la "ligne générale"... Dès sa création, le KPD a mis sur pied de multiples formations paramilitaires. La plus importante, et la plus ancienne, est le RFB créé en 1924. Dissout en 1929 alors qu'il comptait plus de 100 000 adhérents, il poursuit son existence dans la clandestinité et ses fonctions "militaires" sont assurées en principe par - 45-

le Proletarischer Selbstschutz, en fait le service d'ordre du parti, et, plus largement, par le Kampjbund gegen den Faschismus (Ligue de combat contre le fascisme) qui cherche à être un mouvement de masses. lIne reste au RFB clandestin qu'à "faire de l'agitation pour son retour à la légalité" et, plus sérieusement, à former des cadres militaires pour la future Armée Rouge, un rôle subalterne qu'il accepte mal.24 Créé officiellement lors d'un meeting le 28 septembre 1930, le Kampjbund est une organisation légale qui doit organiser la lutte contre les nazis, idéologique, politique et physique, dans les entreprises, les bourses du travail et les quartiers. Il est en principe ouvert à tous: des directives d'organisation d'octobre 1930 spécifient qu'il accueille "toutes les organisations et personnes prêtes à mener une lutte de masses politique et idéologique contre le fascisme" .25Mais cette ouverture ne concerne pas seulement les organisations socialistes, elle s'étend sans limite à droite. Le bulletin du RFB de novembre 1931 déclare ainsi:
"On peut adhérer à la Reichsbanner, au SPD., au Zentrum et même au NSDAP et être en même temps membre du Kampjbund. Dans le parti d'Hitler, il existe de nombreux éléments révolutionnaires honnêtes, qui combattent le cours fasciste des Hitler et consorts et ont des idées anticapitalistes. C'est la même chose pour le SPD, la Reichsbanner, le Zentrum, etc..." 26

Le NSDAP et le SPD sont donc traités sur un pied d'égalité comme sources de recrutement. Peu de nazis s'affilièrent au Kampjbund ; en revanche sa plate-forme rebute les adhérents de la Reichsbanner, alors que c'est seulement dans cette direction que le combat contre le nazisme pouvait rencontrer un écho, une base sociale plus stable et une chance de succès. Adhérents du RFB, du Kampjbund, des JC, auxquels s'associent parfois des bandes d'adolescents, sont conviés à se lancer à l'assaut des tavernes SA. La campagne débute en avril 1931 et les attaques culminent en septembre et octobre avec l'attaque de la taverne Bowe à Neukoln.27 Le 10 novembre pourtant, le CC du KPD arrête tout net cette campagne par une résolution dénonçant "l'état d'esprit gauchiste", "les tendances terroristes, l'usage de la terreur individuelle contre les fascistes".28 TIest possible, comme le pense Eve Rosenhaft, que la direction communiste redoutait la mise hors-la-loi du RFB. Il est possible aussi que la mise en

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sommeil des organisations de défense fût un gage de bonne volonté destiné à faciliter un rapprochement avec le SPD. Mais il existe aussi une autre explication que l'on ne peut écarter a priori: celle que<propose l'ancien responsable du RFB Erich Wollenberg dans une lettre ouverte parue en 1934 dans le journal trotskyste allemand Unser Wort, après son exclusion du KPD en avril 1933. Ce témoignage jette une lumière crue sur les entraves mises par la direction du KPD au développement du RFB. Wollenberg estime que les interdits lancés contre la "terreur individuelle" tendaient à paralyser toutes les organisations de défense: leur existence indépendante gêne une direction qui ne s'intéresse réellement qu'à la lutte contre les "social-fascistes" .29 Cette interprétation permet en tout cas de mieux comprendre les résistances à l'application de cette résolution. Les JC en particulier restèrent un foyer d'opposition à la nouvelle ligne: un groupe de Berlin Nord proteste le 13 novembre, qualifiant la résolution du CC de "liberté laissée aux groupes de terreur fasciste contre les travailleurs" et la jugeant motivée par la "peur" de l'illégalitéO, Beaucoup de ces militants, ainsi que d'autres du RFB, rejoignirent "l'opposition Neumann Remmele" ou sympathisèrent au moins avec elle. Les derniers remous ne s'apaisèrent qu'à l'automne 1932. Le second volet de la démarche communiste vis-à-vis des nazis est la recherche des "national-socialistes honnêtes"; le programme de "libération nationale et sociale" de 1930 était, au moins pour partie, rédigé en ce sens. Il est d'ailleurs bien reçu par certains strassériens, ces "nazis révolutionnaires" qui reprochent à Hitler l'abandon des "25 points", le premier programme du NSDAP. L'un d'entre eux, Eugen Mossadowsky, parle à son propos de "document historique" dont l'adoption range le KPD "dans le front de la résistance allemande." 31 Quelques autres franchissent le pas et adhérent au KPD le 4 octobre 1930: Korn, Rehm et Lorf, trois responsables brandebourgeois du NSDAP, puis strassériens. Korn et Rehm se définissent eux-mêmes comme la "composante prolétarienne du national socialisme" mais ce dernier ajouta

plus tard qu'il avait adhéré au KPD pour essayer de le "démarxiser",32 La
politique communiste obtient son plus gros succès avec le ralliement du lieutenant Scheringer, incarcéré à Leipzig pour propagande nazie dans l'armée, et déçu par le "pacifisme" (sic!) de Hitler, qui déclare en mars 1931 - 47-

qu'il "se joint comme soldat au front du prolétariat combattant" et que "la ,. ,. ,,33 l1 erte se trouve chez Ies ouvrIers, paysans et soIdats revo Iutlonnalres b . Ce ralliement est suivi par le lancement d'une revue chargée du débauchage des milieux nationalistes,Aujbruch, Kampjblatt im Sinne des Leutnants Scheringer, de cercles de travail autour d'elles, les Aufbruch Arbeitskreise, et d'une abondante diffusion de matériel en direction des SA, pour créer en leur sein des" détachements Scheringer". L'entreprise attire sans doute quelques personnes honnêtes, comme le comte Stenbock-Fermor, un ancien des corps francs de la Baltique qui tente de correspondre avec Trotsky pour l'assurer du caractère authentiquement communiste de ses convictions 34, mais aussi beaucoup d'éléments douteux, comme ce capitaine Giesecke, promu rédacteur en chef d'Aujbruch, qui passe aux nazis fin 1932 et dénonce de nombreux militants35. En fait, toute cette activité, en dépit de l'énergie dépensée, de donne pas de grands résultats, au-delà des quelques ralliements individue1s36. Le KPD est confronté, dans son traitement de la question nationale, aux mêmes difficultés qu'en 1923 quand il avait tenté, pendant l'occupation de la Ruhr, d'utiliser le carburant du nationalisme: sur le terrain de la passion nationale, il ne peut aller trop loin sous peine de perdre son identité et ne peut donc concurrencer les nazis qui n'ont pas à prendre ses précautions37. Son positionnement est jugé peu crédible par les nationalistes qui considèrent, à l'instar d'Ernst Niekisch qu' "il a cherché à remplacer par la tactique ce qui lui manquait par nature", à savoir l'esprit national et qu'il demeure, sur le fond, "un parti trotskyste", c'est-à-dire de classe et internationaliste, même s'il se range du côté de Staline38. Surtout, et c'est la grande différence avec 1923, ce cours s'accompagne d'un refus de toute politique d'alliance à gauche avec le SPD, mis systématiquement sur le même pied que les nazis, ce qui désaxe le KPD et lui ôte tout point d'appui solide. On peut dire, pour simplifier, que, dans le traitement de la connexion entre social et national, le KPD de 1930-1932 s'attribue un double monopole, déniant à ses deux adversaires, SPD et nazis, toute représentativité dans ces deux domaines. Ce faisant, il se conduit quasiment comme un parti unique au pouvoir, qui dicte ses ordres et ses conditions et excommunie ses adversaires. Cette extension à la politique intérieure allemande du comportement du PCUS en Union soviétique, pousse le KPD
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dans un ghetto politique et l'empêche, même s'il a vu le problème national, de peser sur les événements: il n'est pas et ne sera jamais assez national pour être crédible face à ses concurrents de droite, et il ne recouvre pas non plus la totalité du champ social. Une opposition introuvable? TIreste à éclaircir un problème considérable, à vrai dire essentiel même dans l'esprit de ce travail: pourquoi une telle politique n'a-t-elle pas amené la formation, avant 1932, d'une opposition plus nette dans le parti? Hermann Weber note qu'après l'élimination de Paul Merker du Bureau Politique en 1930, on ne relève plus de discussions d'orientation, mais de simples "querelles de sommet, que la base n'apprenait qu'après leur , . ,,39 resorption. L'opposition Neumann-Remmele semble pourtant dépasser ce cadre étriqué et avoir tenté ce que Margarete Buber-Neumann nomme "une révolution de palais à la tête du parti." Heinz Neumann était, derrière Ernst Thalmann, le principal dirigeant du KPD. Son importance réelle excède cependant ses fonctions officielles: intellectuel issu d'un milieu aisé, adhérent au parti en 1920 à 18 ans, Neumann avait été l'un des premiers communistes allemands à entrer en relations avec Staline en 1922 et à lier sa carrière politique à la sienne. Envoyé en Chine, il avait organisé en décembre 1927 le soulèvement de Canton qui devait faire oublier les précédentes compromissions avec le Kuo-Min- Tang. L'écrasement des communistes chinois dans cette "insurrection" sur commande lui avait valu le surnom de "boucher de Canton". Rentré en Allemagne, il devient à 26 ans, l'un des "triumvirs" du parti, avec Thalmann et Hermann Remmele. Ce dernier, plus âgé, avait appartenu au SPD avant la guerre et fut de ces "zinoviévistes" allemands qui se rallièrent à Staline, exerçant par la suite les plus hautes fonctions. On ne connaît pas précisément le contenu réel de leur opposition, si l'on excepte les quelques renseignements livrés par Margarete Buber-Neumann. Selon elle, Neumann, inquiet de la progression nazie, aurait émis dès la fin 1931 de sévères critiques contre la ligne de son parti.40

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