Les Grands Combats de la FEANF (Fédération des Etudiants d'Afrique noire)

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La période allant de 1955 à 1960 est la période des grands combats menés par le mouvement étudiant africain. Le souffle de la conférence de Bandung tenue en 1955 a profondément touché le continent africain qui est devenu un grand théâtre de la lutte pour l'indépendance. L'année 1960 a été baptisée année de l'Afrique à la suite de l'octroi des indépendances formelles à ses colonies par la France. Les autorités coloniales ont décidé de liquider la FEANF en créant des mouvements sécessionnistes, qui aboutira à sa mort en 1980.
Publié le : vendredi 1 mai 2009
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EAN13 : 9782296226593
Nombre de pages : 279
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Les Grands Combats de la Fédération des étudiants d'Mrique noire

Etudes Africaines
Collection dirigée par Denis Pryen et François Manga Akoa

Dernières parutions Zeyni El Abidine SV, Géographie de l'insalubrité urbaine :le cas de Saint-Louis du Sénégal, 2009. Philippe ASSALE, Les dessous de la crise ivoirienne. D 'Houphouët à Guéi~ 2009. Monique aimée MOUTHIEU épouse NJANDEU, L'intérêt social en droit des sociétés, 2009. Nguessé Joachim BANGASSARO COULIBAL Y, Le Mal ivoirien, 2009. Souleymane FOF ANA, Mythes et combats des femmes africaines,2009. Thomas TC HA TCHOUA, Les Bangangte de l 'ouestCameroun. Histoire et ethnologie d'un royaume africain, 2009. Thierry BANGUI, La Chine, un nouveau partenaire de développement de l'Afrique, 2009. Gratien MOKONZI Bambanota, De l'école de la médiocrité à l'école de l'excellence au Congo-Kinshasa, 2009. Benjamin MULAMBA MBUYI, Droit des traités internationaux, 2009. Chrystelle GRENIER-TORRES, Expériences de femmes ivoiriennes au cœur de l'épidémie de sida, 2009. Justin KOUMBA, La résolution des conflits au CongoBrazzaville: l'expérience du Conseil National de Transition (1998-2002),2009. Hervé CARLOS, Vision africaine d'une crise de l'éducation. A l'école de l'entreprise, 2009. Richard FILAKOT A, Le Renouveau islamique en Afrique noire, L'exemple de la Centrafrique, 2009. Francis NKEA NDZIGUE, Les droits de la défense en matière pénale au Gabon, 2009. Titinga Frédéric PACERE, Les Origines africaines des Avocats Sans Frontières, 2009. Sidi Mohamed OULD BEIDY, L'administration territoriale et le développement local en Mauritanie, 2009. Essé AMOUZOU, L'influence de la culture occidentale sur les cultures africaines, 2009.

Amady AIy Dieng

Les Grands Combats de la Fédération des étudiants d'Mrique noire

De Bandung aux indépendances 1955 - 1960

L'HAR1v.lA TIAN

Nous sommes conscients que quelques scories subsistent dans cet ouvrage. Le contenu étant nécessaire aux études, nous prenons le risque de l'éditer ainsi et comptons sur votre compréhension.

@ L'HARMATfAN, 5-7, rue de l'École-Polytechnique;

2009 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan I@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-08620-3 EAN : 9782296086203

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T'D'ANE SAïDV LV ET 'SRAH'MA LV QU, ONT COURAGEUSEMENT LUTTÉ POUR L"NDÉPENDANCE ET L'UN'TÉ DES PAYS AFRICAINS

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Sommaire

INTRODUCTION CHAPITRE I : LES ORGANISATIONS POUTIQUES D'ETUDIANTS AFRICAINS CHAPITRE II : LES ETUDIANTS DEVAN[ LES PROBLEMES POLmQUES CHAPITRE III : LES ORGANES DE LA FEDERATION CHAPITRE IV : LES CONGRES ET CONSEILS D'ADMINISTRATION CHAPITRE V : LES ACTIVITES DE LA FEDERATION SUR LE TERRITOIRE FRANCAIS CHAPITRE VI :
LES ACTIVITES INTERNATIONALES DE LA FEANF CHAPITRE VII : LES ACTMTES UTTERAIRES DE LA FEDERATION ET SCIENTIFIQUES

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CHAPITRE VIII : LA PRESSE DES ETUDIANTS AFRICAINS CHAPITRE IX: LES LECTURES ET LES PROBLEMESCULTURELS DES ETUDIANTS AFRICAINS CHAPITRE X : LES RELATIONS DE LA FEANF AVEC LES ORGANISATIONS D'AFRIQUE NOIRE CONCLUSION ANNEXES BIBLIOGRAPHIE GENERALE 172 195 196 266 145

Introduction
La période allant de la Conférence de Bandoung d'avri11955 aux indépendances des pays africains sous domination française survenues en 1960 est riche en événéments politiques qui ont contribué à éveiller et à raffermir la conscience politique des étudiants africains en France. De 1956 à 1960, la lutte en faveur de l'indépendance s'intensifie en Afrique. L'indépendance du Soudan anglo-égyptien en septembre 1955 ouvre la voie aux indépendances des autres pays africains. L'année 1956 est fertile en événements politiques importants: les indépendances du Maroc (2 mars), de la Tunisie (20 mars), l'insurrection de Budapest (Hongrie), la nationalisation du Canal de Suez par Gamal Abdel Nasser. La France acculée est obligée de faire voter une loi cadre proposée par Gaston Defferre accordant aux pays africains sous domination française une semi-autonomie. Les hommes de culture africains et de la Diaspora font le procès du colonialisme en tenant le Premier congrès des écrivains et artistes noirs à la Sorbonne du 19 au 22 septembre 1956. Le Ghana obtient son indépendance le 6 mars 1957. La FEANF envoie son vice-président aux affaires extérieures, Charles Diarié, à Accra pour fêter cet événément grandiose. En 1957, Osende Mana, vice-président de la FEANF, des délégués de l'UPC et des notables camerounais présentent un dossier au nom du peuple camerounais à la IVè Commission de l'assemblée générale de

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l'ONU afm qu'elle fasse pression pour que le Cameroun accède à l'indépendance. En septembre 1957 à Thiès (Sénégal) est créé un parti marxiste réclamant l'indépendance des pays africains sous domination française, le Parti africain de l'indépendance. Ce nouveau parti crée une section estudiantine en France sous le nom de Mouvement des étudiants du Parti africain de l'indépendance (MEPAJ). L'axe des luttes pour l'indépendancese déplaced'Asie et d'Afrique du Nord en Mrique noire subsaharienne. Les conférences afroasiatiques ou panafricaines se tiennent de plus en plus en Mrique et non en Asie. La Conférence du Caire tenue le 26 décembre 1957 est la « fille» de Bandoung. L'année 1958 est l'année qui est la plus fertile en événements politiques. Sylvanus Olympio réussit le 27 avril à remporter une victoire électorale au Togo. Ruben Um Nyobé est tué le 3 septembre par une patrouille française. Le Général De Gaulle entame une grande tournée en Mrique noire et à Madagascar du 20 au 27 septembre. TIorganise le 28 septembre un référendum sur la Communauté franco-africaine qui débouche sur l'indépendance de la Guinée ayant choisi de voter « Non ». Une première Conférence des Etats africains indépendants tient ses assises à Accra au Ghana du 15 au 22 avril 1958. Quelques mois après, est organisée dans la même ville du 6 au 13 décembre 1958, la Conférence des peuples africains où la Fédération des Etudiants d'Afrique noire en France était représentée par son secrétaire général Ibrahima Konaté et Amady Aly Dieng, simple militant. L'année 1959 est une année charnière qui a inauguré la cascade des indépendances« octroyées» par la France aux pays africains. La tutelle de l'ONU sur le Cameroun est levée le 14 mars 1959. La FEANF a participé à de nombreuses conférences internationales. La Fédération et la West Mrican Student's Union (WASU) sont représentées à Tunis où se tient une conférence panafricaine des étudiants. En janvier, une conférence syndicale panafricaine est organisée à Brazzaville pour la création d'une Union panafricaine des travailleurs croyants. Par ailleurs, l'Union générale des travailleurs d'Mrique noire (UGTAN) tient à Conakry du 11 au 14 janvier 1959 une conférence à laquelle le président de la FEANF, Hamat Bâ, et Abdoul Bâ, vice-président aux relations extérieures, ont participé. Cette conférence devait confier à ses organismes dirigeants le soin de convoquer un congrès des centrales syndicales d'Mrique noire en mars 1960. Nous avons représenté la FEANF à ce congrès panafricain qui s'est tenu à Casablanca. En avril 1959, Présenœafricaineorganise le deuxième Congrès des écrivains et artistes noirs à Rome où nous avons représenté la FEANF en qualité de vice-président chargé des questions culturelles.

L'année 1960 est appelée « année de l'Afrique» puisque la France a été
obligée d'octroyer l'indépendance à ses quatorze colonies d'Mrique noire.

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Tous ces événements auront des répercussions sur l'orientation, les activités, l'évolution et les organes de la FEANF. De 1955 à 1958, la Fédération a connu son apogée en participant aux multiples luttes engagées par les peuples africains pour leur indépendance. Mais dès le vote de la Loi-Cadre Gaston Defferre en 1956 et sa mise en œuvre en 1957, le vers de la division était dans le fruit à la suite de la balkanisation des pays africains voulue et organisée par les autorités coloniales avec la bénédiction de Houphouët Boigny. La FEANF dont la force reposait sur le combat qu'elle menait dans le cadre des deux fédérations d'AOF et d'AEF contre un seul adversaire, le gouvernement français, va être affaiblie. Les associations territoriales vont se renforcer au détriment de la fédération. A la suite de l'autonomie interne des territoires coloniaux et la liquidation des deux grandes entités administratives de l'Afrique occidentale et de l'Afrique équatoriale, les problèmes politiques, sociaux, économiques et culturels seront traités exclusivement au niveau des territoires. Les interlocuteurs des étudiants n'étaient plus le gouvernement français et les deux fédérations, mais les gouvernements africains de la Loi-Cadre. Avec les indépendances de 1960, la FEANF va encore davantage être affaiblie. Les problèmes des étudiants sont réglés au niveau de leurs pays. Plus de commissions fédérales de bourses où la FEANF était représentée. Les ambassades africaines établies à Paris vont prendre en charge les problèmes des étudiants africains. Le nationalisme territorial qui couvait au sein de la FEANF va prendre sa revanche. Les associations territoriales vont se transformer de fait en associations « nationales» et traiter des problèmes de bourses, de logement, de passeports, etc. avec les autorités « nationales» de leur pays. La FEANF commence à perdre de son rayonnement d'antan et à être court-circuitée par ses sections territoriales. Et les scissions vont se multiplier au sein des associations territoriales, les étudiants pro-gouvernementaux vont quitter les associations encore membres de la FEANF, et fidèles à sa ligne révolutionnaire. Ces événements brièvement relatés ont pesé considérablement sur la conscience politique des étudiants africains et les activités des militants de la FEANF. Nous traiterons des thèmes suivants:

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les organisations politiques d'étudiants africains en France, les étudiants devant les problèmes politiques, les organes de la Fédération, les congrès et conseils d'administration, les activités de la Fédération sur le territoire français, les activités internationales de la FEANF,

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les activités littéraires et scientifiques de la Fédération, les lectures et les problèmes culturels des étudiants africains, les relations de la FEANF avec les organisations d'Afrique noire.

CHAPITRE

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Les organisations politiques d'étudiants africains
Les organisations politiques ayant existé en France de 1950 à 1955 ont disparu pour laisser place à d'autres organisations politiques. Plusieurs raisons sont à l'origine de leur disparition. Les nouvelles organisations politiques africaines ont cherché à recruter des militants parmi les étudiants africains et à contr8ler politiquement la Fédération des Etudiants d'Afrique Noire en France et ses sections académiques ou territoriales. Les raisons de la disparition politiques africaines des anciennes organisations

Le Groupement africain de recherches économiques et politiques (GAREP) dirigé par Abdoulaye Ly est mort avec son retour en Afrique intervenu en mai 1952. L'Association des étudiants du Rassemblement démocratique africain (AERDA), créée légalement en 1950 à Paris et dirigée successivement par Nki Traoré, étudiant guinéen à l'Ecole Scientia (1950-1951), par Cheikh Anta Diop, étudiant sénégalais (1952-1953), et enfin par Bruno Claver, étudiant ivoirien (1954-1956), est mone à la suite de nombreux faits: la dissension entre les étudiants nationalistes groupés autour de Cheikh Anta Diop et les étudiants du Groupe de langue groupés autour de l'étudiant sénégalais Babacar Niang et de l'étudiant nigérien Abdou Moumouni, membres du Parti communiste français (pCF), le dépan de cenains de ses membres en Afrique et la création d'un pani se réclamant de la lutte pour l'indépendance et l'instauration du socialisme scientifique, le Parti africain de l'indépendance (PAl), créé à Thiès (Sénégal), la ville du rail. Cependant, de 1956 à 1958, l'Association des étudiants du RDA s'est manifestée sunout à travers sa presse en attendant de voir cenains de ses membres rejoindre le Pani africain de l'indépendance créé en 1957. Dans les numéros de janvier-février 1956 (nO 3 et 4) de La Voix tk l'Afriqtœ Noire, le rédacteur en chef Birahim Ouattara, un étudiant ivoirien, écrit un éditorial :

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L'Afrique à la croisée des chemins. Ains~ ce mouvement politique étudiant s'est dissous en partie dans le PAl qui a pris le relais de la lutte pour l'indépendance des pays africains sous domination française. Tous les étudiants africains membres du RDA n'ont pas rejoint le PAl qui se réclamait du nationalisme et du marxisme. La plupart des étudiants nationalistes n'ont pas adhéré au PAl à cause de son programme maximum qui était la réalisationdu socialisme« scientifique ». La bataille pour contrôler la direction de la FEANF aggravée par l'intensification de la guerre froide, l'insurrection de la Hongrie en 1956 et la démission d'Aimé Césaire en 1956 du Parti Communiste Français va encourager les étudiants africains catholiques et musulmans à créer leur mouvement qui va se démarquer du Parti Africain de l'Indépendance qui ne cachait pas son option en faveur du marxisme. Ains~ Joseph Ki Zerbo, rentré en Afrique enseigner l'histoire au Lycée Van Vollenhoven de Dakar, créa un mouvement: Le Mouvement de Libération Nationale (MLN) qui publiait en 1958 un journal: Le Mali. Autant le MEP Al recrutait ses membres parmi les étudiants originaires des colonies françaises d'AOF et d'AEF, autant le MLN ne recrutait que parmi les originaires de l'Afrique occidentale sous domination française. Le mouvement nationaliste était très avancé dans les deux territoires placés sous la tutelle française par l'ONU: le Togo et le Cameroun. C'est pourquoi, le PAl ne pouvait pas recruter beaucoup de membres dans ces deux territoires où existaient des partis revendiquant l'indépendance. C'était le cas de l'Union des Populations du Cameroun (UPC), membre du Rassemblement Démocratique Africain (RDA) qui a été exclu de la grande formation politique africaine par son Comité de coordination dirigé par Houphouët Boigny à Conakry en juillet 1955. L'UPC a été dissous par le gouverneur Roland Pré qui agissait pour le compte du Ministre de la France d'Outre-Mer Henri Teitgen. A cette époque, Léopold Sédar Senghor était secrétaire d'Etat dans le gouvernement français et affilié au MRP (Mouvement des Républicains Populaires), parti acharnément colonialiste. Les nouvelles organisations politiques d'étudiants africains

Les anciennes organisations politiques d'étudiants africains comme le GAREP et l'Association des Etudiants du Rassemblement Démocratique Africain (AERDA) n'avaient recruté que parmi les étudiants d'Afrique occidentale et du Togo. Les étudiants originaires de l'Afrique occidentale et du Togo étaient plus nombreux que les étudiants ressortissants des quatre colonies d'Afrique équatoriale. En raison de l'inégale scolarisation des différentes colonies de l'Afrique occidentale sous domination française, les étudiants du Sénégal où étaient implantés le lycée Faidherbe de Saint-Louis et le lycée Van Vollenhoven de Dakar et du Dahomey, « quartier latin» de l'Afrique, étaient les plus nombreux en France. Le nombre élevé des étudiants et élèves sénégalais s'explique par la politique généreuse de la Mairie de Dakar dirigée par Me Lamine Guèye. Cela

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a contribué à renforcer leur présence parmi les premiers dirigeants de la FEANF durant la période allant de 1950 à 1954. La Côte d'Ivoire grâce au gouverneur Latrille et à Félix Houphouët Boigny et le gouvernement général de l'AEF ont envoyé beaucoup d'élèves dans les établissements secondaires et supérieurs en France après la Deuxième Guerre mondiale. Les deux territoires sous tutelle comme le Togo et le Cameroun jouissaient d'un statut spécial qui a concouru à l'éclosion d'un nationalisme politique très fort. Seuls les Camerounais ont adhéré au Rassemblement démocratique Africain né à Bamako sur la base d'un combat anticolonialiste. L'Union des Populations du Cameroun (UPe) dirigée par Ruben Um Nyobé était membre du RDA qui l'a exclue en 1955 au Comité de coordination de Conakry en même temps que l'Union démocratique Sénégalaise (UDS), l'Union démocratique du Niger (UDN) (Sawaba) qui ont refusé d'accepter la ligne colonialiste des dirigeants du RDA comme Félix Houphouët Boigny. Les dirigeants togolais avaient leurs propres organisations politiques qui n'avaient adhéré à aucun mouvement politique inter-africain. Le GAREP comptait des militants togolais comme François Amorin, Noé Efoé KutukIi, Gaba Sylvanus, Brym Moundjirou, Bob Emmanuel, Georges Glopor. L'Association des Etudiants du RDA ne comptait que quelques rares militants togolais comme Godwin Tété qui était membre du Parti Communiste Français.

Le Parti africain de l'indépendance (PAl)
D'anciens étudiants militants de la FEANF, des ouvriers ou techniciens, des étudiants en cours d'étude, des fonctionnaires, des membres des professions libérales, des artistes, etc. ont été signataires du Manifeste du PAl créé en septembre 1957 dans la ville du rail qui comptait beaucoup d'ouvriers. Ce parti a été fondé au domicile de Mme Basse née Félicia Ndiaye, pharmacienne, et d'Issa Basse, chirurgien-dentiste. Les signataires du Manifeste travaillent pour l'essentiel à Thiès. lis sont au

nombre de dix (10) sur vingt trois (23) : Mme Basse, pharmacienne, M. Issa
Basse, chirurgien-dentiste, Se)Ùou Cissokho, instituteur, Adama Diagne, attaché DN, Oumar Diallo, centralisateur, Birahim Diawara, agent T. DN, AIioune Kamara, étudiant, Samba Niang, service des Mines, Khalilou SalI, ingénieur, Sékou Touré, maÎtre-ouvrier DN. Sur les 23 signataires figurent sept (1) résidant à Dakar: Majmouth Diop, publiciste, Abdou Anta Kâ, artiste, MaIikKamara, fonctionnaire de l'enregistrement, BasileKhaly, étudiant guinéen en lettres, Tidiane Baïdy LY,étudiant en lettres, Moussé Guèye Seck, maître-ouvrier au dépôt de Thiès, AbdouMoumouni, professeur agrégé de physique. Rufisque compte parmi

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les signataires trois des personnes y résidant: Coupet Camara, technicien, Abdoulaye Ndiaye, typographe et Bachirou Sarr, typographe. Parmi les 23 signataires, on ne compte que trois ressortissants des villes de l'intérieur: deux de Kaolack, Bouna FalI, topographe 1P et Samba Ndiaye, étudiant en lettres, et un de Guinguinéo, Ousmane Santara, chef de station. Ce sont les originaires des quatre communes du Sénégal qui constituent l'essentiel des signataires du Manifeste. On compte parmi les cadres qui travaillaient à l'époque à Thiès ou à Dakar surtout des Saint-Iouisiens comme Khalilou SalI, Adama Diagne, Majhmout Diop et aussi des Soudanais comme Oumar DialIo.On a accuséle PAl d'être un parti surtout de Saint-Iouisiensqui étaient mécontents du transfert de la capitale du Sénégal à Dakar en 1957. Dans ces conditions, le PAl risquait d'avoir une implantation plus locale que territoriale ou fédérale et d'être porteur d'une idéologie des comptoirs coloniaux, Saint-Louis et Rufisque n'étant pas des villes industrielles. Seul Dakar

comptait des industries.Le PAIse réclamant du « socialismescientifique»ou du
marxisme courrait le risque d'être un parti non prolétarien, mais un parti de «petits bourgeois des villes». En raison de sa base sociale et de son idéologie prolétarienne, le PAl n'a eu aucune difficulté pour s'implanter dans les milieux étudiants de Dakar et de France. Ce qui a facilité ce phénomène, c'est le fait que certains étudiants africains ont milité dans le groupe de langue du Parti Communiste Français comme Babacar Niang, Seyni Niang, etc. Le terme de manifeste choisi par les signataires n'est pas innocent. TIporte la marque de leur adhésion au socialisme scientifique de Karl Marx et d'Engels, qui publient en 1848 : Le Manifeste du parti communiste. Les signataires sont clairs sur leur intention qui est de réaliser l'indépendance nationale des pays

africainset d'assurer la transformation socialistede leur économie: « A l'heure
historique de Bandoung et de la désintégration du système colonial de l'impérialisme, à l'heure où la confusion politique submerge l'Afrique noire sous domination française, notre devoir d'Africains nous oblige à porter devant les masses de notre pays le problème de l'indépendance nationale et de la transformation socialiste de notre économie ». Ce préambule du Manifeste est clair sur les intentions de ses signataires qui font le bilan de la situation politique de l'Afrique noire sous domination française et singulièrement du Sénégal. C'est pourquoi il est utile d'analyser le contenu du Manifeste.

Le contenu du manifeste
Dans ce document de douze pages, les signataires recensent les faits montrant la faillite de la « fusion» des partis politiques au Sénégal et qui incitent à la recherche d'autres formes d'unité.

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Le Bloc populaire sénégalais (BPS) est créé lors de la rencontre du 13 juin 1956 au café du Colisée à Dakar sur la base de la fusion du Bloc Démocratique Sénégalais (BDS) de Léopold Sédar Senghor, de l'Union Démocratique Sénégalaise (ODS) dirigée par Abdoulaye Guèye et Thiemo Bâ, et les socialistes unitaires comme Abdoulaye Fofana, Ali Bocar Kane. La SFIO de Lamine Guèye et le Mouvement Populaire Sénégalais (MPS), section locale du RDA de Houphouët Boigny, se sont retirés du groupe des partis ayant voulu réaliser leur fusion. Déjà, mauvaise elle-même, l'organisation du BPS devait se détériorer davantage. Car ne tardirent pas à se faire jour des tendances exclusivistes dirigées contre les éléments de gauche du BPS, éléments pour la plupart étant de l'exUDS. C'est au congrès des 22, 23 et 24 février 1957 que les tendances au refoulement et à l'endiguement des éléments de gauche devaient atteindre leur plein épanouissement. A ce congrès, les voix des jeunes, des étudiants de Dakar et de Fr.mce prônant l'indépendance se retrouvèrent sans écho. Après les élections du Grand Conseil de l'AOF, déferla une vague indestructible de chauvinisme territorialiste. Ces élections ont réussi à aggraver les méfaits de la balkanisation psychologique des masses africaines et ont donné naissance à un territorialisme chauvin. Les signataires prennent position contre le transfert de la capitale du Sénégal de Saint-Louis à Dakar. Cet acte est une bévue qu'on tente de faire oublier par des mesures de fermeté mal venues. Le choix de Dakar, après les regrettables incidents du Grand Conseil, est marqué au coin d'un certain sceau de chauvinisme sénégalais qui, n'ayant pas échappé aux dirigeants du RDA, a éloigné d'autant plus les perspectives d'unité à l'échelon fédéral et constitue une diverSIon. Entre 1950 et 1957, la chaîne des indépendances africaines a prouvé que les pays sous domination française ne sont pas à l'écart des grands courants de pensée mondiaux. En 1951, la Lybie est indépendante, en 1954 l'Egypte, en 1955 le Soudan (ex-anglo-égyptien), en 1956 le Maroc et la Tunisie, le 6 mars 1957 le Ghana. Avec le Soudan et le Ghana, c'est l'Afrique noire qui bouge. Alors que les grands partis politiques tergiversent depuis 1950, incapables d'avancer le mot d'ordre que l'histoire exige, alors qu'ils acceptent dans les faits la balkanisation de l'Afrique noire sous domination française (c'est-à-dire le rejet de l'unité nationale), les organisations de masse se chargent des tâches politiques et s'orientent vers la résolution correcte des problèmes politiques. Les travailleurs ont fait à la Conférence Intersyndicale la critique des méfaits de la Loi-Cadre Gaston Defferre. Les jeunes mettaient sur pied le Conseil Fédéral de la Jeunesse où les intolérables hésitations du début furent vite vaincues. L'Union générale des étudiants d'Afrique occidentale (UGEAO) et la Fédération des Etudiants d'Afrique Noire en France (FEANF) se sont constituées

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sur des bases fédérales. Ces deux derniers mouvements d'étudiants, ainsi que le Rassemblement de la jeunesse démocratique (RJDA), n'ont pas craint de formuler le mot d'ordre d'indépendance nationale. Cela traduit le retard considérable des partis politiques au regard des luttes des masses: travailleurs, jeunes, etc. n n'était que temps que naisse un parti réclamant l'indépendance comme le PAl Les signataires abordent longuement les théories de la libération, les classes et couches sociales, les sources d'idées et la question de l'unité.

Du point de vue des idées, les appendicesdes partis politiques « métropolitains », MSA-SFIO, RDA-UDSR, Convention africaine-MRP ne devaient rien apporter de neuf. Mais le RDA révolutionnaire des premières années chercha à utiliser le marxisme. n procédéa ainsi à une bonne analyse de la situation nationale et internationale aboutissant dans la pratique à l'instauration d'un mouv~ ment de masse et non d'un parti politique reposant sur le prolétariat. Le mouvement de masse s'inspirant du marxisme était une innovation en Afrique noire sous domination française. Mais pour qu'il eût deschancesd'aboutir, il fallait une certaine éducation des éléments prolétariens, une prise de conscience des travailleurs qui les rendissent suffisamment vigilants. Cela était nécessaire pour contrôler les dirigeants et pour pallier la difficulté née de la coexistence de l'idéologie du prolétariat et de la direction assurée par des éléments de la petite et moyenne bourgeoisie. Or, cette éducation, on ne la fit pas. Dès que la répression s'abattit sur le parti, la petite et moyenne bourgeoisie faiblit comme de coutume sans que les travailleurs puissent reprendre le flambeau de la lutte politique. Ainsi, l'expérience du RDA est des plus précieuses à l'heure actuelle. En dehors du RDA, la seule expérience importante où vit se développer de 1948 à 1957 un certain courant nationaliste dont la théorie s'est de plus en plus précisée, du nationalisme diffus du Bloc Africain de Lamine Guèye à celui de La CommunttuJ£de Pierre Diagne. Mais c'est surtout avec Cheikh Anta Diop que le nationalisme devait trouver son expression multilatérale (historique, linguistique, etc.). Son livre Nations nèf!"es et cultures (sic) constitue

ainsi une arme efficace dans la prise de conscience

nationale. Toutefois, c'est une arme culturelle et non le programme, la structure, la stratégie et la tactique du parti de l'indépendance. Moins encore, il ne pouvait poser la question du socialisme. On pourrait citer lesvelleités anarchisantes contenues dans le livre d'Abdoulaye Ly : Les massesafrKaineset l'am«dle conditian humaine (présence africaine, 1956) comme un timide essai de trotskystes africains. A notre avis, la critique tendant à présenter Abdoulaye Ly comme trotskyste n'est guère fondée. C'est plus une caractérisation qu'une analyse du contenu de son livre. Par ailleurs, les signataires n'ont guère procédé à l'examen critique de la négritude de Léopold Sédar Senghor dont le parti dominait la scène politique

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sénégalaise. Aucune analyse n'a été faite des études économiques de Mamadou Dia, compagnon de Senghor. Les signataires ne se contentent pas de revendiquer l'indépendance nationale, ils se prononcent sur le projet de société à proposer aux Africains. TIssont en faveur du« socialisme scientifique» : «Mais, dans un pays colonial, à l'époque de la deuxième phase de la crise générale du capitalisme, il n'y a qu'une issue pour l'économie: cette issue, c'est le socialisme» (p. 8). Ainsi, une vérité est devenue patente et pourrait s'exprimer en deux mots-force: indépendance et socialisme: deux mots liés et devenus inséparables. S'agissant des classes et couches sociales qui sont les sources d'idées, on peut constater que les contradictions entre la « métropole» et les colonies ont limité le développement du capitalisme autochtone. Les contradictions entre l'économie capitaliste et l'économie traditionnelle et entre le développement de la «métropole » et le sous-développement des colonies explique la situation présente: l'existence d'un prolétariat relativement important après 1950 et d'une bourgeoisie moyenne autochtone pratiquement inexistante. C'est ce qui est à l'origine du rôle de plus en plus important joué par le prolétariat et sa grande combativité. A la suite de la balkanisation consécutive à l'application de la Loi-Cadre Gaston Defferre, ministre socialiste de la France d'Outre-Mer, les partis politiques posent le problème de l'unité uniquement au niveau fédéral et non confédéral. Mais, aucun d'entre eux ne résoud le problème de l'unité. Le Bloc populaire sénégalais (BPS) ne peut plus bénéficier du soutien actif de la gauche. TIest temps de rompre avec le BPS et la Convention. La gauche a choisi de rompre avec une « fusion» qui est une intégration pure et simple d'un parti où il n'est plus permis d'avoir voix au chapitre qu'en se faisant délivrer un certificat d'assimilation et de soumission à la droite réactionnaire. Rompant avec les saboteurs de l'unité qui crient « Vive l'unité », la gauche pose le vrai problème : Unité d'action pour l'indépendance nationale et le socialisme. Elle appelle à la création d'un parti africain de l'indépendance, parti que le développement du prolétariat exige et que les événements portent aussi naturellement que la nuée porte la pluie bienfaisante. Cette analyse peu approfondie des classes sociales existantes en Afrique noire sous domination française et en particulier au Sénégal porte la marque d'un volontarisme politique faisant fi des dimensions sociales de la lutte pour l'indépendance et le socialisme. Les signataires du manifeste concluent à la nécessité de créer un parti de type nouveau, un parti« scientifique », un parti africain de l'indépendance. Avec le recul, on peut constater les difficultés qu'allaient connattre les militants du PAI qui voulaient réaliser deux objectifs sans avoir les bases sociales nécessaires à leur réalisation: obtenir une indépendance nationale sans l'existence d'une véritable bourgeoisie nationale puissante et instaurer un socialisme « scientifi-

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que» sans une base prolétarienne presque inexistante dans l'Afrique noire coloniale. Le PAl ne tarda pas à compter des militants parmi les membres de la FEANF dont certains avaient déjà appartenu au groupe de langue du Parti communiste français. Le PAl a recruté surtout des militants dans tous les pays d'Afrique occidentale et équatoriale sous domination française, à l'exception du Togo et du Cameroun. Le PAl possédait sur toute l'étendue de la France une section dénommée: Mouvement des Etudiants du Parti Africain de l'Indépendance (.MEPAI) dont le premier secrétaire général sera Touam André Zanifé, étudiant oubanguien. Succéderont Sadibou Camara, étudiant sénégalais, et Abdel Kader Fall, étudiant sénégalais en lettres, et Momar Sakho, étudiant sénégalais. Les étudiants africains poursuivant leurs études en France n'étaient pas sollicités par le PAl Certains d'entre eux avaient choisi de militer au Mouvement de Libération Nationale (MLN) dirigé par Joseph Ki Zerbo, alors professeur agrégé d'histoire au lycée Van Vollenhoven de Dakar.

Le mouvement de libération nationale (MLN)
Créé en 1958, l'année du Référendum proposé par le Général De Gaulle, le Mouvement de libération nationale se voulait non pas un parti, mais un mouvement, comme l'était le RDA de 1946.TIétait opposé au marxisme-léninisme qui inspirait les orientations et actions politiques du PAl, très influent au sein de la FEANF. La composition sociale du MLN est semblable à celle du PAl. Elle est petite bourgeoise. Mais ce mouvement a beaucoup recruté parmi les élèves et les anciens élèves de l'Ecole nationale de la France d'Outre-Mer (ENFOM) comme Cheikh Hamidou Kane, Babacar Bâ, Henri Senghor, Christian Valentin, Cabou Daniel et Mamoudou Touré. TI a aussi reçu l'adhésion de certains étudiants comme Amadou Sow et Amadou Abdoulaye Dicko ou de fonctionnaires africains travaillant en Afrique comme Bernard Dadzi. Abdoulaye Wade, président de la section grenobloise de la FEANF et avocat stagiaire à l'époque, envoie en 1959 une lettre d'adhésion au MLN qui suscitera beaucoup de commentaires au sein des étudiants africains de Paris. Ainsi, Abdoulaye Wade marque sa rupture politique avec son compagnon de route Majhemout Diop qui avait eu le tort d'avoir adhéré au PAl se réclamant du marxISme. Nous avons perdu ce document qui a été largement et diversement commenté au « Babel », café situé en face de la Cité Universitaire de Paris, boulevard Jourdan. Cette lettre d'adhésion est l'expression d'une division profonde entre les nationalistes culturalistes groupés autour de Cheikh Anta Diop et les

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marxistes léninistes organisés au sein du groupe de langue du Parti communiste français. Ces deux groupes militaient à l'Association des étudiants du rassemblement démocratique africain (AERDA), créée légalement en 1950. Abdoulaye Wade, à son domicile du Point E, m'a affirmé que dès 1957, année de création du PAl, il a écrit une lettre à Majhemout Diop, son compagnon de route politique à Besançon, dans laquelle il lui signifie leur rupture. La nature du MLN a été beaucoup discutée par les étudiants africains de France. Ce mouvement est-il sous la coupe de l'Eglise catholique et du Vatican ? Cette accusation a été portée contre le MLN. Elle reposait sur le rôle pionnier de deux étudiants africains, l'un voltaïque, Joseph Ki-Zerbo, et l'autre, dahoméen, Albert Tévodjeré, militants de l'Union des Etudiants Africains Catholiques sise au 6 rue Thibaut, Paris 1#. Amadou A Dicko, étudiant voltaïque, s'est élevé contre cette accusation issue des rangs du MEPAI dans son livre: Journal d'une défaite (1958). Pour assurer l'épanouissement de la personnalité africaine, le Mouvement de Libération Nationale (MLN) se prononce en faveur d'une vaste Fédération Ouest-Africaine du Ghana ou du Mali groupant le Nigéria, les Congo et les autres Etats de l'Ouest Africain, étape vers les Etats-Unis d'Afrique. Ce mouvement se déclarehostile à tout « socialisme d'importation» et partisan d'un socialisme africain. Ainsi, il se démarque du socialisme scientifique préconisé par le PAl Le MLN a déployé beaucoup d'efforts pour faire triompher ses positions politiques au sein de la FEANF. Lors du vrnè congrès, ses membres ont eu à défendre la thèse de l'exécutif fédéral, préalable à toute indépendance. C'est pourquoi, il y eut un désaccord total entre le MLN et le PAl lors non seulement du VIlle Congrès mais aussi lors du IXe Congrès ou Congrès extraordinaire. Nous nous souvenons d'une épique passe d'armes qui a opposé les militants du PAl aux membres du MLN à une conférence tenue à la résidence Poniatowski en 1958. C'est le MLN qui avait convié à une conférence faite par Babacar Bâ sur le socialisme où il donne comme exemple le dompe dahoméen. Les militants du PAl s'étaient concertés pour porter la contradiction au conférencier. TIs avaient désigné Ousmane Camara comme porte-parole. La conférence était présidée par Amadou Samb, étudiant en lettres. Ousmane Camara, avec son habituelle férocité dans les duels oratoires, a apostrophé Babacar Bâ et brocardé Cheikh Hamidou Kane qui avait commencé son intervention par la

fameuse phrase: « Sésame,ouvre-toi ».
Le MLN s'est affaibli avec le départ de ses ténors du territoire de France. En Afrique, beaucoup de militants n'ont pas approuvé le départ de Joseph KiZerbo, professeur au Lycée Van Vollenhoven, en Guinée. Un des dirigeants du MLN comme Amadou Dicko commençait dès 1959 à être sceptique sur les positions de certains membres du mouvement rentrés au pays.

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En dehors de ces deux organisations politiques à vocation fédérale comme le PAl et le MiN, il existait en France d'autres groupements politiques à caractère territorial comme l'Union des Populations du Cameroun (UPC), le Comité d'Unité Togolaise (CU1) et la Juvento qui étaient organisées dans deux territoires sous tutelle internationale, anciennes possessions allemandes. L'Union des populations du Cameroun

Cette organisation politique créée en 1948 était une section du Rassemblement démocratique africain (RDA) dirigé par Félix Houphouët Boigny. Elle a été exclue du mouvement international en 1955 lors de la réunion du Comité Directeur tenue à Conakry en même temps que les sections du Niger et du Sénégal,l'Union démocratique du Niger (UDN), l'Union démocratique sénégalaise (UDS). Elle a été dissoute en 1955 par le gouvernement français. Et ainsi, elle a été obligée de recourir à la lutte armée. Dans ces conditions, l'UPC ne pouvait pas avoir une action légale en France comme l'Association des Etudiants du RDA ou le Parti africain de l'indépendance. Elle était condamnée à mener des actions politiques dans la clandestinité. Beaucoup de membres de l'UPC, malgré la clandestinité de leur parti, ont réussi à mener des actions politiques au sein du Comité exécutif et des sections académiques de laFEANF (et notamment à Toulouse, Grenoble, Strasbourg...). Si les étudiants camerounais qui ressortissaient d'un territoire sous tutelle de l'ONU ont pu être des militants actifs de l'UPC au sein de la Fédération, il n'en a pas toujours été ainsi des étudiants togolais membres de partis nationalistes de leur pays qui était aussi sous tutelle internationale.

Les étudiants togolais, la politique et la FEANF
Les étudiants togolais membres des partis nationalistes ne se sont pas beaucoup manifestés à travers d'actions initiées par leurs partis de manière autonome. Cette situation est due, pensons-nous, au fait que, contrairement aux dirigeants de l'UPC, les dirigeants togolais n'avaient pas été obligés de recourir à la lutte armée. Dans ces conditions, les étudiants togolais membres de partis politiques nationalistes se sont contentés surtout de lutter au sein du comité exécutif et des sections académiques de la FEANF. lis ont aussi déployé d'énormes efforts pour s'engager dans les actions politiques menées dans le cadre des différentes académies de France par leur association territoriale. Au Togo, sous tutelle française à la suite du mandat confié par l'ONU à la France, il existait deux organisations nationalistes: le Comité de l'Unité Togolaise dirigé par Sylvanus Olympio et la «Juvento », mouvement de jeunesse togolaise dirigé par Ignace Santos. Ces deux mouvements sont dirigés par des afro-brésiliens aux noms à consonnance portugaise. Dans ce territoire, le PAl

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n'a pas pu s'implanter. Par contre, le MLN qui avait exprimé ses options en faveur d'une fédération ouest-africaine avait quelques militants comme Bernard Dadzi qui travaillait au Bréda (UNESCO) de Dakar. Ainsi, les organisations politiques qui cherchaient à exercer leur influence sur l'orientation de la FEANF étaient au nombre de cinq: le Mouvement des étudiants du Parti africain de l'indépendance (MEPA1), le Mouvement de libération nationale (MLN), le Comité de l'unité togolaise (CU1), la Juvento et l'Union des populations du Cameroun (UPC). Les relations entre les membres du PAI et la FEANF

Comme tout parti organisé sur la base des principes léninistes, le PAl a cherché à contrôler l'orientation de la Fédération et à envoyer ses membres siéger au Comité exécutif. On peut bien percevoir ce phénomène si l'on analyse l'appartenance politique des différents membres du comité exécutif. Le poste stratégique de la présidence faisait l'objet d'âpres luttes entre les différentes organisations politiques estudiantines. Désormais, ce ne sont plus des présidents choisis parmi les étudiants appartenant aux deux pays africains sous tutelle comme le Togolais Albert Franklin (1954-1955), le Camerounais, militant de l'UPC, Balla Benoît Ondoua (1956), le Togolais Noé Efoé Kutukli (1957, 1958). A partir de 1959, les présidents de la FEANF seront des Sénégalais et des militants du PAl : Hamat Bâ, étudiant sénégalais en médecine et membre du PAl (1959), Moustapha Diallo, étudiant sénégalais en médecine et membre du PAl (1960), Amady Aly Dieng, étudiant sénégalais en sciences économiques et militant du PAl (1961, 1962). Ce phénomène s'explique surtout par le fait que le PAl est né et mieux implanté au Sénégal qui semblait abriter plus d'ouvriers que dans les autres territoires de l'AOE Les autres postes stratégiques du comité exécutif étaient constitués par la direction et la rédaction du journal L'Etudiant d'Afriqu£ noire, les vice-présidences aux affaires extérieures, aux affaires panafricaines, aux affaires culturelles, aux affaires sociales, au secrétariat général et à la trésorerie générale. C'est pourquoi il est utile d'analyser la composition des comités exécutifs qui ont été élus à partir de l'année 1958, année qui a suivi la création du PAl. Durant l'année 1958, le président était encore un Togolais Noé Efoé Kutukli qui avait été naguère membre du GAREP, dirigé par Abdoulaye Ly. Dans le comité exécutif, y figuraient des membres du PAl Dans le comité exécutif de 1959, il y a 7 membres du PAl Lazare Matsocota, le secrétaire général, et Catherine Piaka, élève congolaise assistante sociale, n'appartiennent pas au PAl. Dans le comité exécutif de 1960, figuraient 7 membres du PAl. Le viceprésident aux affaires panafricaines, Abdoulaye Fadiga, le vice-président aux

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affaires sociales, Mountaga Aw, la secrétaire aux affaires culturelles, Aimée Gnali Mambou, le secrétaire aux affaires sociales, Sidi Condé, le secrétaire général, Habib Thiam, n'étaient pas militants du PAI. Le vice-président à l'information et à la presse, Michel Ndoh, est un militant de l'Union des populations du Cameroun (UPC). Amadou Dicko appartenait au Mouvement de Libération nationale (MLN) dirigé par Joseph Ki Zerbo. Autrement dit, ce comité exécutif était composé de 7 non membres du PAl. Cela signifiait que le PAl contrôlait massivement les organes de direction de la fédération à la suite de l'affaiblissement du MLN dont les ténors ont quitté le territoire de France. A partir de 1959, c'est-à-dire deux ans après sa création, le Parti Africain de l'Indépendance, a tout fait pour contrôler l'orientation politique de la FEANF et pour occuper des postes stratégiques au sein du Comité exécutif. A la fin du mandat de Noé Kutukli survenue en décembre 1958, le Mouvement des étudiants du Parti africain de l'indépendance (MEPAI) a réussi à imposer des militants du PAl à différents postes du Comité exécutif issu du Xè congrès: Hamat Bâ, président, Papa Soulèye Ndiaye, vice-président aux affaires sociales, Amady Aly Dieng, vice-président aux affaires culturelles, Ousmane Camara, vice-président aux affaires extérieures, Magatte Pathé Sène, secrétaire aux affaires sociales, Mamadou Barry, secrétaire chargé des étudiants en sanatorium. Au XIe congrès de décembre 1960, le MEPAl désigna, au cours d'une réunion tenue à la résidence Poniatowski (porte Dorée), les membres du parti devant siéger au Comité exécutif. Voici la liste des candidats du MEP Al: Moustapha Diallo, président; Abdel Kader Fall, vice-président aux relations extérieures; Abdourahmane Bah, secrétaire aux relations extérieures; Henri Lopès, secrétaire aux affaires culturelles; Boubacar Ly, secrétaire général adjoint; Yves Brenner, trésorier général; Amady Aly Dieng, rédacteur en chef de L'Etudiant
d'Afiiqu£noire.

Au cours de ce congrès, Abdoulaye Fadiga, étudiant ivoirien à Dijon, s'est présenté comme président en concurrence avec Moustapha Diallo, candidat du MEPAI. A l'issue du vote, Moustapha Diallo n'a battu Abdoulaye Fadiga que d'une voix. Ce dernier prit le micro pour dénoncer l'ingérence du MEPAl et pour montrer que ses militants ne sont pas plus progressistes que lui. L'atmosphère était chargée d'électricité. C'était une situation très grave pour qui connaissait la position de certains étudiants ivoiriens accusant les étudiants sénégalais de se comporter en impérialistes. Heureusement, Moustapha Diallo a eu l'intelligence de proposer Abdoulaye Fadiga au poste de vice-président aux affaires panafricaines. C'est à partir de cet incident que les deux hommes deviendront des amis jusqu'à la mort d'Abdoulaye Fadiga. A l'issue du XIIè congrès, le MEPAl envoya six de ses membres au Comité exécutif: Amady Aly Dieng, président; Hêdé Simon Ogouma, vice-président

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aux affaires sociales; Mamadou Diallo Djibril, vice-président aux affaires culturelIes; Abou Touré El Kaba, vice-président aux affaires panafricaines. Le MEPAI a ressenti les effets des divergences politiques qui ont éclaté au sein de la direction du PAl. Le MEPAI était divisé sur le mot d'ordre de désertion de l'université française que certains militants du MEPAI voulaient imposer aux membres de la FEANF. A cette époque, c'est Momar Sakho, dit Bassel, qui dirigeait le MEP AI. J'étais hostile à ce mot d'ordre sur la base de certains arguments: (1) les pays de l'Est ne pouvaient guère accueillir tous les étudiants africains poursuivant leurs études en France. Jiri Pelikan, secrétaire général de l'UIE, m'avait prévenu; (2) les étudiants africains ne pouvaient pas vivre dans les pays de l'Est où leurs étudiants vivaient jusqu'à quatre dans une même chambre; (3) mes amis étudiants algériens, qui étaient soutenus par leur gouvernement en exil, m'ont demandé de renoncer à ce mot d'ordre irréaliste. Pour eux, la désertion de l'université française qu'ils avaient adoptée était une erreur,

(4) (5)

tous les étudiants ne respecteront pas ce mot d'ordre; les gouvernements africains hostiles à la FEANF vont avoir l'occasion de

la briser.
Pour convaincre les membres du Comité exécutif, j'ai proposé d'organiser une tournée en province pour consulter les étudiants africains. En compagnie d'Yves Brenner, Fara Ndiaye, Simon Ogouma et un fonctionnaire stagiaire dahoméen Ballet, nous avons visité les sections académiques de Tours, Poitiers, Bordeaux, Toulouse, Lyon, Grenoble. Au retour, nous avons constaté que nous n'avons pas pu rencontrer un millier d'étudiants, alors que nous estimions compter huit mille membres. C'est ainsi que s'arrêta cette aventure qui allait se terminer par un naufrage de la FEANF. Avec l'accession des pays africains sous domination française survenue en

1960 baptisée « Année de l'Afrique », s'ouvre un débat au sein du MEPAI
autour du sigle. A cette occasion, le premier secrétaire territorial du MEPAI, l'étudiant oubanguien, Touam Bona Zanifé, diffuse un document: Autour du sigle débouchant sur la nécessité de changer le nom du Parti Africain de l'Indépendance. Mille neuf cents soixante, année de l'Afrique, est incontestablement un tournant décisif de l'histoire de l'Humanité selon Zanifé qui met en exergue trois caractéristiques de l'époque actuelle: essor considérable des pays socialistes avec en tête l'Union soviétique, essor considérable du mouvement de libération nationale et net déclin de l'impérialisme.

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La coexistence pacifique renforce les alliés des mouvements de libération nationale des pays coloniaux. La neutralisation de l'impérialisme américain et son manque de soutien actif aux vieux impérialismes facilitent la lutte des peuples africains. C'est dans ce contexte international qu'il faut placer l'essor du mouvement de libération nationale des pays coloniaux qui ne connaît plus de pause depuis Bandoung. La Conférence du Caire des pays d'Afrique et d'Asie, la Conférence d'Accra des peuples africains, la Conférence de Delhi des Ecrivains d'Asie, la Conférence de Tachkent des écrivains Afro-Asiatiques, la 2e Conférence des Peuples Africains de Tunis ont beaucoup contribué au développement de la lutte pour l'indépendance politique et économique des pays d'Asie et d'Afrique. Lors de sa conférence-débat sur 1960 : Situation et perspectives politiques en Afrique Noire, Babacar Niang, 2e secrétaire général fédéral, membre du Comité central du Parti africain de l'indépendance, disait notamment:« Depuis le mois de janvier 1960, il faut constater, et cela est perçu non seulement en Afrique, maishors d'Afrique, que l'Afrique n'est plus et ne sera plus le continent muet et absent dont on décide du sort et qui n'a rien à décider. TIsuffit, ajoutait le camarade B. Niang, de penser aux différents voyages d'hommes d'Etat, de journalistes, pour avoir une idée de l'imponance que le monde extérieur attache
à l'Afrique
».

La cadence des tournées africaines des personnalités internationales et européennes (Dag Hammarskjoeld, secrétaire général de l'ONU, le Roi Baudoin, le Général De Gaulle), s'accélère. A cette liste, s'ajoutent les hommes d'Etat de pays africains ayant obtenu leur indépendance et invités. La visite la plus importante a été celle de Sékou Touré à Washington, Londres, Moscou, Bonn. A la suite de la Table ronde de Londres sur le Keny.!, pendant qu'on refuse la libération du patriote Jomo Kenyata, on imagine une solution nègre-blanc pour barrer la route du peuple du Kenya vers l'indépendance et ceci grâce à la compréhension cenaine, dit le très officiel journal LeMorztk, des vues colonialistes britanniques de Tom M'Boy.!, l'Houphouët des Anglais. Les dirigeants africains actuels s'en tiennent encore à des formules dépassées de négociations ayant essentiellement pour but de colmater les lézardes du système colonial français moribond. Traduites en termes clairs, les déclarations d'un Senghor, d'un Houphouët, d'un Youlou, d'un Dacko, signifient la même chose. Aucun d'entre eux n'envisage l'indépendance réelle des pays d'Afrique Noire, leur unité et leur passage au système d'économie socialiste qui, seul, permettrait le développement rapide et harmonieux des pays africains. Cependant, poussés par l'action du PAl et l'écho de ses mots d'ordre dans les masses, tous les leaders africains sont amenés ou seront amenés à pariodier les

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mots d'ordre d'indépendance, de socialisme et accessoirement d'africanisme. Pariodiant les mots d'ordre du PA! pour conserver la direction des masses déçues, ils les vident de tout leur contenu révolutionnaire. Ces leaders de droite réussiront à priver les militants du PA! pendant un certain temps du fruit de leur travail pour des raisons bien simples. D'abord, ces dirigeants plus anciens que les militants du parti sur le terrain bénéficient d'une certaine expérience et d'une relative confiance des masses qui commence à s'effriter. Ensuite, ces dirigeants ne sont pas toujours démunis de toute intelligence et de toute capacité à s'adapter. La bourgeoisie essaiera de se maintenir en place en pariodiant, comme elle le fait déjà dans certains pays africains, le programme maximum, le socialisme. Pour ne pas freiner le développement du parti, les militants doivent engager la grande bataille de l'explication du contenu scientifique du socialisme. TIest temps, s'étonne Zanifé, de commencer ce travail, mais à deux conditions. En premier lieu, il faut éviter toute confusion dont pourrait profiter la bourgeoisie autochtone, faible et chancelante pour se consolider et s'affermir. En deuxième lieu, il faut évitertoute confusion susceptible d'affaiblir le parti en même temps qu'elle le priverait du soutien de ses alliés de classe sur le plan international. Toute cette analyse de Zanifé débouche sur le problème du sigle actuel qui se pose avec acuité. En 1957, l'année de sa naissance, l'appellation de Parti Africain de l'Indépendance relevait d'une question d'opportunité. Cette dénomination déjouait la politique des « fusions» et permettait d'éviter la liquidation du courant anti-colonialiste. En même temps, elle posait le problème de l'indépendance nationale comme jamais il n'avait été auparavant devant les masses. Le sigle du Parti porta alors la nécessité de l'indépendance dans les masses. Aujourd'hui, si le problème de l'indépendance reste plus que jamais à l'ordre du jour, le Parti ne saurait se contenter de son sigle actuel de Parti africain de l'indépendance (PAl) qui crée une confusion susceptible de profiter à la bourgeoisie. Dans ces conditions, il est nécessaire de lever cette équivoque par le changement du sigle du Parti. Le premier secrétaire territorial du MEPA! considère que le PA! est un parti marxiste-léniniste, un parti communiste « Communistes, nous sommes et, notre Parti, de Parti Africain de l'Indépendance, doit devenir Parti communiste africain (PCA) ». Ce document, où son auteur est plein de certitudes et fortement teinté de dogmatisme, a suscité des remous au sein du MEPA! et des autres partis communistes et notamment le Parti communiste français. Les dirigeants de ce dernier parti ont fait remarquer aux dirigeants du PA! que la base sociale de leur organisation n'est ni ouvrière, ni paysanne, mais essentiellement petite bourgeoise. Dans ces condtions, il est prématuré de se constituer en parti communiste.

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