Les Hospitaliers

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À l’origine de l’ordre des hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem se trouve un hôpital fondé dans la Ville sainte
au milieu du XIe siècle pour héberger les pèlerins venus prier sur le tombeau du Christ. Pendant deux siècles, les frères accueillent des voyageurs, riches ou pauvres, malades ou non, portent assistance aux déshérités et délivrent des soins médicaux aux blessés de guerre.
D’abord ordre religieux, il est investi de responsabilités militaires dès le XIIe siècle avant même de devenir pleinement
un ordre religieux-militaire. Pour preuve, l’apparition de frères d’armes, engagés avec les Templiers dans la défense des
Lieux saints et des États latins d’Orient, et la grande forteresse du Crac des Chevaliers, qui atteste aujourd’hui encore
de l’importance des moyens consacrés à cette tâche.
La Terre sainte, mais aussi la péninsule Ibérique, sont le terrain d’élection de leur engagement dans les combats et la
défense des forteresses. Pour mener leurs missions sur le « front », ils peuvent s’appuyer sur des ressources accumulées
à « l’arrière », dans la chrétienté latine d’Occident, grâce à un puissant réseau de maisons et provinces. Chassé de Terre sainte à la chute d’Acre en 1291, l’hôpital se replie à Chypre avant de s’établir à Rhodes à partir de 1310.
Assiégé par Soliman le Magnifi que, il se réfugie à Malte fin 1521. De nos jours, l’ordre de Malte est revenu à la vocation
charitable de ses débuts.
Publié le : jeudi 17 janvier 2013
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EAN13 : 9791021000797
Nombre de pages : 576
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ALAIN DEMURGER

LES HOSPITALIERS

De Jérusalem à Rhodes, 1050-1317

TALLANDIER

Ouvrage publié avec le concours du Centre national du Livre

AVANT-PROPOS

UN ORDRE NÉ AU MOYEN ÂGE ET TOUJOURS VIVANT :
DE L’ORDRE DES HOSPITALIERS DE SAINT-JEAN
À  L’ORDRE DE MALTE

Frères, et non chevaliers, de l’Hôpital

On trouve souvent utilisée, dans les titres des ouvrages consacrés à l’histoire de l’ordre de l’Hôpital, l’expression de « Chevaliers hospitaliers », de « chevaliers de l’Hôpital » ou de « Chevaliers de Saint-Jean », et pas seulement dans les ouvrages anciens d’ailleurs. Cette expression n’est pas conforme à la réalité et à l’histoire des premiers siècles de l’ordre. C’est au Temple, ordre militaire fondé en 1120, que l’expression de chevalerie (militia) fut dès l’origine appliquée dans la titulature de l’ordre. Les hospitaliers, eux, furent toujours des « frères », même si parmi eux il y eut des chevaliers et même si, lorsque leur ordre fut devenu militaire, une catégorie de « frères chevaliers » émergea (comme il y en avait une au Temple). La « maison chèvetaine » de l’Hôpital – son quartier général en quelque sorte – fut toujours la « sainte maison de l’Hôpital de Saint-Jean de Jérusalem » et le maître ou grand maître fut assez vite désigné d’une titulature devenue immuable : « Humble maître de la sainte maison de l’Hôpital de Jérusalem et gardien des pauvres du Christ. » L’expression « chevaliers de l’Hôpital » est en effet réductrice, car, comme le montrent les expressions que je viens de citer, l’ordre fut au départ un ordre hospitalier. Il s’est transformé en ordre militaire tout en conservant ses fonctions et missions hospitalières. Son originalité, son identité sont restées fondamentalement attachées à cette fonction hospitalière originelle et à un édifice emblématique, l’hôpital, ou grand hôpital, qui de Jérusalem à Malte, en passant par Acre et Rhodes, a marqué la présence de l’ordre. Aujourd’hui encore, c’est cette mission charitable qui caractérise l’ordre de Malte où seuls les uniformes d’apparat et les grades rappellent la fonction militaire d’antan.

Je n’utiliserai donc pas l’expression malheureusement consacrée, mais inexacte, de chevaliers hospitaliers ou Knights Hospitaller.

Sur un plan différent, mais lié, il est une autre approximation de vocabulaire que je récuse : celle d’utiliser le mot « milice » pour qualifier les ordres religieux-militaires. Bien des auteurs du dictionnaire Prier et combattre. Dictionnaire européen des ordres religieux-militaires au Moyen Âge emploient ce terme de façon quasi systématique. Certes notre mot contemporain « milice » vient de militia, qui, au Moyen Âge, désignait la chevalerie. Mais le miles Christi est le chevalier du Christ, et pas le « milicien du Christ ». Les gens du Moyen Âge savaient être précis et quand ils désignaient l’ordre du Temple, ils parlaient de Militia Templi (« chevalerie du Temple »), de miles Templi (« chevalier du Temple ») ; mais ils n’appliquaient pas ces termes aux hospitaliers. En 1232, un accord est conclu entre les hospitaliers et l’ordre de Calatrava en Castille : Gonzalo Yáñez s’intitule « maistre de la Cavalleria de la Horden de Calatrava » ; cinquante ans plus tard, c’est un accord des Hospitaliers avec l’ordre de Santiago, toujours en Castille : Pedro Núñez est « maistre de la Horden de la Cavalleria de Santiago ». Maître de la milice de l’ordre de Calatrava ou maître de l’ordre de la milice de Santiago ? Cela est au bas mot redondant, ce que n’est pas « chevalerie de l’ordre de Calatrava » ou « ordre de la chevalerie de Santiago ». Il ne sera donc jamais fait emploi du terme anachronique de « milice » dans ce livre.

hôpital et Hôpital

Le terme hôpital, tel qu’il est utilisé dans ce livre et pour l’époque traitée (XIIe et XIIIsiècle), peut prêter à une double confusion.

 

1. Pour distinguer l’hôpital, au sens de l’édifice créé à Jérusalem par des marchands amalfitains au XIsiècle et l’ordre de l’Hôpital, tel qu’il s’est développé en Orient et en Occident à partir de 1113 et de la bulle Pie postulatio voluntatis, j’utiliserai le h minuscule pour le premier, le H majuscule pour le second avec parfois la précision suivante : Hôpital de Saint-Jean.

 

2. L’assistance se décline sous différentes formes, au Moyen Âge comme de nos jours :

– Accueil des voyageurs, riches ou pauvres, fatigués ou pas, malades ou en bonne santé.

– Assistance aux déshérités de la vie, miséreux, mal portants et faibles, vieux, estropiés, isolés, etc. Là encore la pauvreté « économique » n’est pas un critère pertinent pour caractériser ce groupe.

– Soins médicaux aux malades et blessés de guerre ou autre.

 

Nous disposons de trois mots pour désigner ces trois niveaux :

Hôtellerie, accolée à un monastère et gérée par lui pour héberger les visiteurs et bienfaiteurs et les passants et voyageurs.

Hospice, pour accueillir les « assistés ».

Hôpital, pour soigner et, si possible, guérir.

 

J’ai renoncé à faire un usage systématique de ces mots parce que cela ne rendrait pas compte de la complexité de la situation médiévale et surtout parce que l’appréhension des choses de l’assistance par « ces gens du Moyen Âge » n’est pas la nôtre.

Quant aux « pauvres malades » que servent dans leurs établissements les frères de l’Hôpital de Saint-Jean, ils ne sont pas (tous) des malades sans le sou. Ce sont des pauvres (structurels ou occasionnels) qui peuvent être ou ne pas être malades ; ce sont des malades qui ne sont pas nécessairement des miséreux, mais qui, parce qu’ils sont malades, deviennent des pauvres du Christ. Situation économique et rang social, situation sanitaire et situation spirituelle sont donc inextricablement mêlées. L’Occident médiéval n’a qu’un mot pour tous : hospicium/hospitale, puis s’y ajoute, mais sans que cela recouvre une réalité foncièrement différente, domus Dei (maison-Dieu, hôtel-Dieu). L’Orient byzantin a plusieurs mots, au contenu plus précis et différent : Xenodochion, établissement d’accueil et d’assistance peu différent de l’hospice ; Nosokomeion, qui est un établissement de soins pour les malades.

Jérusalem-Acre

L’ordre de l’Hôpital en effet, né au Moyen Âge, est encore vivant aujourd’hui sous le nom d’« Ordre souverain, militaire et hospitalier de Saint-Jean de Jérusalem, dit de Rhodes, dit de Malte ». Il a son siège à Rome et a des relations diplomatiques avec une centaine d’États, dont la République française. Un hôpital avait été fondé par des marchands amalfitains à Jérusalem au milieu du XIsiècle pour accueillir et héberger des pèlerins. La prise de Jérusalem à l’issue de la première croisade en 1099 et la fondation des États latins d’Orient accrurent le nombre des pèlerins visitant les lieux marqués par la vie et la mort du Christ ; cela entraîna aussi des besoins croissants, notamment militaires, pour assurer l’existence de ces États. L’hôpital, placé sous la protection du pape et transformé en ordre religieux (on peut parler alors de l’Hôpital avec un H majuscule), joignit bientôt à ses activités charitables des activités militaires, à la suite de la fondation et de la reconnaissance par l’Église d’un ordre spécifiquement consacré à cette tâche, l’ordre du Temple. L’Hôpital assura cette double mission hospitalière et militaire grâce au puissant réseau de maisons et de provinces (appelées prieurés) qu’il constitua en Occident à partir des nombreuses donations qu’il avait reçues de la part des fidèles.

Pendant deux siècles, l’Hôpital a exercé ses missions dans le cadre des États latins d’Orient et il a joué, avec l’ordre du Temple, un rôle majeur dans leur défense. La grande forteresse du Crac des Chevaliers, aujourd’hui située en Syrie et admirablement conservée, atteste toujours de l’importance des moyens que l’ordre pouvait consacrer à cette tâche. L’ampleur des constructions révélées par les fouilles archéologiques menées à Acre ces dernières années témoignent aussi de son investissement dans le domaine charitable. La péninsule Ibérique a été un second front, mais moins important, de l’engagement militaire des hospitaliers durant ces XIIe et XIIIsiècles dont ce livre va présenter l’histoire.

Les Latins perdirent Jérusalem en 1187 ; Acre, évacuée la même année mais reconquise en 1191, devint la capitale d’un royaume de Jérusalem sans Jérusalem ; les souverains du royaume furent toujours rois de Jérusalem, pas rois d’Acre. Le Temple et l’Hôpital transférèrent leur quartier général de Jérusalem à Acre. À Acre et non à Saint-Jean-d’Acre ; il s’agit là encore d’une dénomination largement usitée par de nombreuses personnes aujourd’hui mais qui ne l’était pas aux deux siècles où je me place. Je ne l’emploierai donc pas.

Il n’y eut pas du fait de ce transfert de changement dans la titulature de l’ordre de l’Hôpital, ni dans celle de son maître. Il s’agissait toujours de l’Hôpital de Saint-Jean de Jérusalem. Mais on trouve parfois, il est vrai, dans des actes de souverains castillans de la fin du XIIIsiècle, l’expression d’« Hôpital de Saint-Jean d’Acre ». Alphonse X de Castille fait un don a la orden del Ospital de Sant Juhan d’Acre le 10 mars 1281, mais le lendemain le même parle des châteaux que eran de la orden del Hospital de Jerusalem.

L’histoire de l’Hôpital (et plus généralement de la croisade) ne s’est pas arrêtée à la chute d’Acre en 1291 et à la disparition des États latins de Syrie-Palestine. Les Latins se sont alors repliés sur le royaume de Chypre. Les ordres militaires du Temple et de l’Hôpital aussi. Mais alors que les templiers connurent le sort tragique que l’on sait (ce dont profita l’Hôpital, qui récupéra leurs biens), les hospitaliers réussirent une véritable reconversion en s’établissant sur l’île grecque de Rhodes. Ils en firent un État indépendant original pour lequel les historiens allemands, le comparant à la Prusse de l’ordre religieux-militaire des Teutoniques, ont forgé le concept d’Ordenstaat (État d’ordre). La situation était cependant paradoxale puisque cet État était dirigé par un ordre religieux-militaire placé sous la protection et donc la tutelle du pape ; qu’il possédait des biens lui fournissant les ressources dont il ne pouvait se passer, dans tous les États de la chrétienté ; des États dont les souverains, en cette fin du Moyen Âge, entendaient être complètement maîtres, ce qui sous-entendait contrôler et mettre à leur service les ressources et les hommes de l’Hôpital.

Rhodes

À Rhodes, les hospitaliers se sont retrouvés en première ligne face aux Turcs ottomans qui, au XIVsiècle, avaient pris le contrôle de l’Asie Mineure, et, en Europe, des Balkans. En 1453, ils s’emparèrent de Constantinople et mirent fin à l’Empire byzantin. De Rhodes, les hospitaliers ont mené une guerre de course contre la piraterie qui infestait la mer Égée. Ils s’allièrent à la papauté, à Venise parfois, à Gênes surtout et à tous les princes d’Occident pour qui l’esprit d’aventure sinon de croisade n’était pas mort, pour tenter de faire barrage aux Turcs. La cité de Rhodes, puissamment fortifiée, fut par deux fois soumise au siège des Ottomans. Sièges mémorables. En 1480, durant quatre mois, d’avril à juillet, les hospitaliers, sous la conduite du grand maître Pierre d’Aubusson, résistèrent victorieusement aux assauts des Turcs de Mehmet II. Le 27 juillet, celui-ci levait le siège. Quarante ans plus tard, Soliman Ier, dit le Magnifique, reprit le combat. Le siège dura de juillet 1521 à la fin de l’année. Les hospitaliers finirent par capituler. Cinquante navires, chargés des survivants et de quelques milliers de Rhodiens transportant avec eux leurs avoirs, leurs armes et les reliques de l’ordre, quittèrent Rhodes avec les honneurs.

S’ensuivirent sept ans d’errance en Méditerranée, l’ordre étant réduit à sa flotte qui faisait escale là où l’on voulait bien l’accueillir : Messine, Civitavecchia, Villefranche et Nice. Dès 1523, des négociations avaient commencé avec Charles Quint pour obtenir la cession en pleine souveraineté de l’île de Malte. L’accord fut conclu le 24 mars 1530 et le grand maître Philippe de Villiers de l’Isle-Adam put faire débarquer sa troupe et les habitants de Rhodes qui avaient suivi celle-ci.

Malte

Malte, dont la capitale alors était Mdina, dépendait depuis le milieu du XIIsiècle du roi de Sicile qui était représenté par un capitaine sicilien. Sitôt installés, les hospitaliers fortifièrent la forteresse de Birgu où ils établirent leur quartier général. L’île était peu riche et l’ordre dépendit plus que jamais de ses maisons d’Occident et du contrôle des lignes maritimes.

La réforme protestante en Europe eut pour l’ordre des conséquences dommageables : la sécularisation de leurs biens dans les principautés et royaumes protestants d’Allemagne, de Scandinavie et d’Angleterre ; des dévastations dans les États touchés par les guerres de Religion (la France par exemple).

Cependant, l’ordre ne sombra pas et poursuivit la lutte contre les Turcs ottomans. À la fin de son long règne, Soliman le Magnifique rendit aux hospitaliers – sans doute bien malgré lui – un fier service en venant, quarante-trois ans après les avoir chassés de Rhodes, les assiéger à Malte. Les hospitaliers tinrent bon et c’est leur résistance, plus que le tardif secours de la flotte espagnole, qui obligea les Ottomans à lâcher prise le 12 septembre 1565. Le prestige de l’ordre fut rétabli d’un coup, aussi bien chez les catholiques que chez les protestants. Le grand maître Jean Parisot de la Valette fut couvert d’éloges et son nom fut donné à la nouvelle capitale construite près de Birgu, La Valette. Une nouvelle capitale, de nouvelles fortifications, un nouvel hôpital témoignèrent de cette vigueur nouvelle. Dans la foulée, les quelques galères de l’ordre (il n’en eut jamais plus de six à huit) prirent part à la Sainte Ligue qui détruisit en grande partie la flotte turque à Lépante en 1571.

Par la suite, aux XVIIe et XVIIIsiècles, ce n’est plus contre les Ottomans, engagés profondément dans des campagnes militaires en Europe (siège de Vienne en 1683), que les chevaliers de Malte mènent la « guerre sainte » ; bien que, malgré la distance, des corsaires hospitaliers s’aventurent encore en Égée au temps où l’abbé Prévôt écrit Manon Lescaut et les Mémoires pour servir à l’histoire de Malte ou Histoire de la jeunesse du commandeur de ***. Mais le commandeur en question mène surtout sa galère dans les eaux italiennes, le long des côtes du Maghreb ou en Méditerranée occidentale.

Les chevaliers de Malte pratiquent la guerre de course (le corso) contre les pirates « barbaresques » d’Afrique du Nord, contre les ports et capitales de cette même région et contre les navires des « mauvais chrétiens » qui se livrent au commerce avec l’infidèle – au premier rang desquels se trouve Venise avec qui l’ordre entretient des relations exécrables. Ce corso n’est pas le fait des quelques galères dont l’ordre dispose à Malte, mais des galères privées de frères faisant leur « karavane » (entreprise maritime consistant à attaquer et à s’emparer d’un bateau au moins). Les autorités de l’ordre n’ont que peu de prise sur eux et les incidents et conflits se multiplient ; ce n’est que dans la deuxième moitié du XVIIIsiècle que les pressions françaises (la majorité des frères de Malte sont français) parviennent à juguler un peu les attaques sur les bateaux chrétiens mais aussi turcs, l’Empire ottoman étant désormais intégré au jeu diplomatique européen.

L’ordre apporta à l’île de Malte une stabilité politique indéniable, une protection et la prospérité : un grand hôpital, largement ouvert à la population de l’île, une université. Les Maltais n’avaient accès qu’à la catégorie des frères chapelains dans l’ordre. Le grand maître dirigeait le petit État souverain comme un prince, avec sa cour et ses favoris. Ses liens avec Rome et le pape se distendirent de plus en plus. Le chapitre général ne fut pas réuni pendant près d’un siècle et demi. Lors de la dernière réunion en 1776, le grand maître Emmanuel de Rohan-Polduc fit rédiger une nouvelle compilation des statuts.

La Révolution française bouleversa la donne. Mais l’ordre trouva peu de défenseurs en Europe lorsque ses biens furent confisqués en France en 1792. Toutefois, la Convention et le Directoire, conscients de la place stratégique de Malte en Méditerranée, se gardèrent de rompre avec un ordre dénoncé pourtant comme le « monument honteux érigé par la religion et l’orgueil de la noblesse ». L’objectif était que l’ordre disparaisse certes, mais en abandonnant Malte à la France. Les ambitions méditerranéennes de l’Autriche et de la Russie ne le permirent pas. Le gouvernement français passa à l’attaque. La flotte se rendant en Égypte avec une armée commandée par Bonaparte s’empara du port par la force le 9 juin 1798. Le 17 juin, le grand maître fit sa reddition et quitta l’île avec les frères. On sait que les Français furent contraints à leur tour d’abandonner l’île aux Anglais en 1800.

Quant à l’ordre de Malte, il n’a pas disparu. Après maintes tribulations, il a fixé son siège à Rome en 1834 où il est toujours. Il est revenu à la vocation charitable qui fut celle de ses débuts.

INTRODUCTION

LECADRE : L’ORIENT DESCROISÉS
 ET DESPÈLERINS

La Méditerranée orientale à la fin du XIsiècle

L’Orient méditerranéen de la deuxième moitié du XIsiècle est dominé par trois puissances, l’une chrétienne, les deux autres musulmanes.

Héritier de l’empire romain d’Orient, l’Empire byzantin, grec et chrétien, comprend l’Asie Mineure, la Grèce et une partie des Balkans. Constantinople, ville riche et peuplée, abritant de fastueux monuments et gorgée de reliques, fait l’objet de l’admiration mais aussi des convoitises de tout ceux qui la visitent. Les villes maritimes italiennes, Amalfi puis Venise, y ont pignon sur rue et dominent de plus en plus un commerce que les Grecs leur abandonnent. Les relations avec l’Occident chrétien, mais romain et latin, sont jalonnées de conflits et de tentatives de rapprochement. Avec le pape de Rome, qui prétend régenter l’ensemble des chrétiens, les querelles sont constantes ; les ruptures, les schismes sont parfois longs. Nul pourtant, ni à Rome ni à Constantinople, ne pouvait imaginer que le schisme de 1054 serait durable et définitif.

Partie d’Arabie, berceau à partir de 610 de la prédication de Mahomet, le fondateur de la religion musulmane, la conquête arabe a, en un siècle, submergé la majeure partie du pourtour méditerranéen et du Moyen-Orient, du plateau iranien à l’est, au Maghreb et dans la plus grande partie de l’Espagne à l’ouest. Jérusalem fut conquise en 638 et la ville sainte des juifs et des chrétiens fut bientôt considérée par les musulmans comme leur troisième ville sainte après La Mecque et Médine : la construction des deux mosquées du Dôme du Rocher et d’al-Aqsa n’a pas peu contribué au renom d’al-Quds (la sainte) dans le monde musulman. Le vaste empire ainsi constitué par les premiers califes (successeurs du Prophète) ne tarda pas cependant à se lézarder. En 750, la dynastie des Omeyyades fut évincée par celle des Abbassides qui fit de Bagdad la capitale du califat ; le dernier survivant omeyyade s’enfuit en Espagne et prit la tête de l’émirat puis califat de Cordoue. Omeyyades et Abbassides étaient sunnites : ils se référaient au Coran, bien sûr, mais aussi à la sunna, la « tradition », fondée sur les enseignements de Mahomet.

Très tôt cependant une interprétation religieuse différente se fit jour dont le chef de file emblématique fut Ali, gendre de Mahomet et quatrième calife, celui qui fut vaincu par les Omeyyades en 661. Ali et ceux qui par la suite se référèrent à lui représentent une tendance plus mystique que le sunnisme dans l’islam qu’on a appelé le chiisme. L’opposition entre sunnisme et chiisme tient davantage du schisme que de l’hérésie par rapport à une orthodoxie, si l’on veut établir une corrélation avec des critères propres au christianisme. En 909, les chiites fondèrent un État au Maghreb avant de s’établir en Égypte en 973 ; ils y fondèrent un troisième califat, chiite, dit aussi califat fatimide ou du Caire ; ils débordèrent d’ailleurs sur la Palestine et une bonne partie de la Syrie.

Un pouvoir instable au Caire, un pouvoir miné à Bagdad : la situation des deux califats n’est pas brillante au milieu du XIsiècle. L’invasion des Turcs seldjoukides va modifier la situation dans l’Orient musulman, mais aussi dans l’empire de Byzance. Venus d’Asie centrale et convertis à l’islam sunnite, les Seldjoukides s’emparent de Bagdad en 1055 et flanquent le calife, réduit à sa fonction de chef religieux, d’un sultan chargé du pouvoir politique dans l’ensemble du califat abbasside. Poursuivant leurs conquêtes, ils s’emparent pratiquement de toute l’Asie Mineure après avoir vaincu les armées byzantines à Mantzikert en 1071. Ils poursuivent leur avance en Syrie aux dépens des Fatimides ; en 1073, ils s’installent à Jérusalem. Mais l’unité seldjoukide n’est que de façade. Dans les dernières années du XIsiècle, le sultanat est une coquille presque vide. Le pouvoir réel appartient à des émirs qui se taillent des principautés quasi autonomes dans tout le califat abbasside.

À l’ouest aussi l’unité du monde musulman n’existe plus depuis longtemps : les dynasties zîrides et hammâdides se partagent le Maghreb. En Espagne, le califat de Cordoue disparaît en 1031, laissant la place aux nombreux royaumes des Taifas (Cordoue, Séville, Tolède, Valence, Saragosse, etc.).

Le pèlerinage chrétien et la croisade à Jérusalem

À l’origine de l’ordre des hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem se trouve un hôpital fondé dans la Ville sainte dans les années 1060 pour héberger les pèlerins venus prier sur le tombeau du Christ.

Le pèlerinage chrétien sur les lieux de la vie et de la passion du Christ a commencé au IVsiècle après la « découverte » du sépulcre et de la sainte croix. Les nouveaux maîtres musulmans ne l’ont jamais empêché hormis dans la deuxième décennie du XIsiècle à la suite de la persécution du calife fatimide Hakim qui fit détruire le Saint-Sépulcre. Remarquons que Hakim persécuta non seulement les chrétiens et les juifs, mais aussi les musulmans qui s’opposaient à ses prétentions religieuses, qu’ils soient sunnites ou chiites. Hakim disparaît en 1021 et le cours du pèlerinage put reprendre. Le Saint-Sépulcre fut reconstruit partiellement au milieu du siècle grâce au « mécennat » de l’empereur byzantin. Les troubles consécutifs à l’invasion seldjoukide et à l’occupation de la ville par l’un de leurs émirs purent le gêner, mais ne l’interrompirent pas. Simplement, il changea quelque peu de caractère en se « collectivisant » pour reprendre l’expression de Aryeh Graboïs. Ce sont désormais des groupes plus importants dirigés par un clerc et comprenant des chevaliers qui assurent la protection. Le pèlerinage de 1027, conduit par l’abbé de Saint-Vanne (Verdun), ou celui de 1064-1065 dirigé par l’évêque de Bamberg, ont mis en mouvement des foules importantes et nécessité une organisation plus rigoureuse. Si la voie maritime qui d’Italie du Sud conduit à Jaffa reste très utilisée, la voie terrestre par le Danube et l’Empire grec devient de plus en plus fréquentée avec la conversion du royaume de Hongrie au christianisme. Jusqu’à Mantzikert du moins, l’Asie Mineure devenant impraticable avec la conquête seldjoukide.

Le succès de la première croisade, qui rend Jérusalem aux chrétiens, et la fondation des États latins vont faciliter les pèlerinages au XIIsiècle. Il est parfois difficile de distinguer le pèlerin du croisé, les objectifs spirituels de l’un et de l’autre se chevauchant. Pourtant, un pèlerinage plus individualisé redevient possible et la mentalité pèlerine s’éloigne de la mentalité croisée. Le pèlerin ne s’intéresse qu’aux sites bibliques, aux reliques qui s’y trouvent et aux indulgences que leur visite permet d’obtenir. La géographie sacrée telle qu’elle apparaît dans les guides de pèlerinage qui commencent à fleurir alors ne fait aucune référence à la géographie réelle de la Terre sainte au moment où le pèlerin la visite.

Jérusalem n’est pas le seul pèlerinage qui attire les chrétiens alors. Rome et surtout Saint-Jacques-de-Compostelle, en Galice, sont également très fréquentés et attirent d’autant plus qu’ils sont plus proches. La dimension pénitentielle de ces trois pèlerinages majeurs s’insèrent parfaitement dans le contexte spirituel de la chrétienté occidentale du XIsiècle. La réforme grégorienne impulsée par la papauté, dont l’objectif de correction des abus du clergé n’était que le prélude à une réforme en profondeur de l’ensemble de la société pour la rendre conforme au schéma divin, utilise le pèlerinage comme moyen privilégié de pénitence, de « conversion », de salut. Qu’il soit une sanction infligée au pécheur ou un acte volontaire de pénitence, le pèlerinage est difficile et périlleux. Celui qui l’entreprend à ses risques et périls peut être certain, si son intention est droite, de gagner des indulgences lui permettant de racheter ses fautes. Le pèlerinage aux Lieux saints était le plus long, le plus pénible mais aussi le plus prisé. Tout en gardant son autonomie, il va devenir une des composantes de l’idée de croisade.

Le mot « croisade » est une création récente ; il n’apparaît, furtivement, que dans la seconde moitié du XIIIsiècle, dans la langue vulgaire ; en revanche, le mot « croisé », cruce signatus, « qui est marqué de la croix », a dès le début caractérisé celui qui s’engageait sur le chemin de la Ville sainte pour la « libérer » ou la défendre et qui manifestait son engagement en cousant sur son vêtement une croix.

En novembre 1095, le pape Urbain II est en déplacement dans le Sud de la France. À Clermont, il préside un concile consacré à la réforme et à la paix. Au lendemain de sa clôture, le pape réunit une foule de laïcs sur le parvis de la cathédrale et lance un appel à aider l’Empire byzantin et les Églises d’Orient menacés par les Turcs seldjoukides et dans la foulée à aller libérer Jérusalem. La réponse à cet appel dépasse tout ce que pouvait imaginer le pape. C’est la première croisade qui mobilise des centaines de milliers d’hommes et de femmes sur les routes menant à Jérusalem et qui aboutit, après bien des péripéties, à la prise de la ville le 15 juillet 1099 et à la fondation d’États latins en Orient : la principauté d’Antioche et le comté d’Édesse au nord, le royaume de Jérusalem en Palestine et Syrie et, entre les deux, et un peu plus tard, le comté de Tripoli.

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