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Les indiens de Tocqueville

De
296 pages
Tocqueville a-t-il rencontré des Indiens ? Bien sûr, il les a étudiés. En précurseur des sciences sociales, il a observé leur culture et surtout recherché à comprendre pourquoi la colonisation faisait d'eux une " race en voie d'extinction ". Tocqueville a passé près de deux mois à enquêter sur les Iroquois, les Chippewas, les Hurons et les Choctaws. Ce sont ses témoignages, ses analyses, mais aussi ses sentiments sur le crépuscule de l'Amérique indienne qui sont exposés et commentés dans ce livre.
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HistoriquesHistoriques Historiques
série série Histoire et travauxHistoire et travaux
Les Indiens de Tocqueville Jean-Patrice Lacam
Témoignage et réfexions
sur l’Amérique indienne des années 1830
Quand Alexis de Tocqueville débarque à Newport le 9 mai 1831,
pour un périple à travers les États-Unis, il s’est fxé trois objectifs : Les Indiens de Tocqueville
enquêter sur le système pénitentiaire, faire le portrait d’une grande
république et visiter les « tribus sauvages ». Que sait-on de ce dernier Témoignage et réfexions
projet ? Tocqueville a-t-il rencontré des Indiens ? Bien sûr. Et il a fait
même mieux. Il les a étudiés. En précurseur des sciences sociales, il sur l’Amérique indienne des années 1830
a observé leur culture et surtout cherché à comprendre pourquoi la
colonisation faisait d’eux une « race en voie d’extinction ». Sur les
neuf mois qu’a duré son séjour outre-Atlantique, Tocqueville en a passé
presque deux à enquêter sur les Iroquois, les Chippewas, les Hurons et
les Choctaws. Et dans plusieurs de ses textes américains, il a consacré
à ces « indigènes du Nouveau-Monde » de nombreuses pages à la fois
émouvantes et instructives. C’est dire s’il se souciait de leur sort. Ce
sont ses témoignages, ses analyses, mais aussi ses sentiments sur le cré-
puscule de l’Amérique indienne qui sont exposés et commentés dans
Les Indiens de Tocqueville. Cet ouvrage, le seul à ce jour entièrement
dédié au sujet, met en lumière plusieurs aspects méconnus de la vie et
de l’œuvre de l’auteur de De la démocratie en Amérique.
Jean-Patrice Lacam est professeur agrégé de Sciences sociales et docteur en
Science politique. Il enseigne à l’université Montesquieu-Bordeaux 4 et à
l’Institut d’études politiques de Bordeaux. Il est l’auteur de plusieurs articles
sur Tocqueville.
Illustration de couverture : La rencontre de Sault-Sainte-Marie, par Didier Vigneron, 2012,
collection particulière.
Collection « Historiques »
dirigée par Bruno Péquignot et Denis Rolland
30 € HistoriquesISBN : 978-2-343-01529-3
Histoire et travaux
Jean-Patrice Lacam
Les Indiens de Tocqueville

















LES INDIENS DE TOCQUEVILLE
Témoignage et réflexions sur l’Amérique indienne
des années 1830

















Historiques
Dirigée par Bruno Péquignot et Denis Rolland


La collection « Historiques » a pour vocation de présenter les recherches
les plus récentes en sciences historiques. La collection est ouverte à la
diversité des thèmes d'étude et des périodes historiques.
Elle comprend trois séries : la première s’intitulant « travaux » est
ouverte aux études respectant une démarche scientifique (l’accent est
particulièrement mis sur la recherche universitaire) tandis que la deuxième
intitulée « sources » a pour objectif d’éditer des témoignages de
contemporains relatifs à des événements d’ampleur historique ou de publier
tout texte dont la diffusion enrichira le corpus documentaire de l’historien ;
enfin, la troisième, « essais », accueille des textes ayant une forte dimension
historique sans pour autant relever d’une démarche académique.

Série Travaux

Jean-Yves CHAUVET, L’usage des maisons lorraines. Familles et maisons
e epaysannes de la fin du XVII au milieu du XX siècle, 2013.
André POLARD, Ecrire l’histoire de l’épilepsie, 2012.
Claude COHEN-MATLOFSKY, Flavius Josèphe. Les ambitions d’un
homme, 2012.
Georgiy VOLOSHIN, Le nouveau Grand Jeu en Asie centrale. Enjeux et
stratégies géopolitiques, 2012.
Emmanuel de CHAMBOST, Histoire de la CSF sous l’Occupation,
L’enfance de Thales, 2012.
Armand AJZENBERG, L’abandon à la mort… de 76 000 fous par le régime
de Vichy, 2012.
Michel GRENON, Charles d’Anjou. Frère conquérant de Saint Louis, 2012.
Thomas PFEIFFER, Marc Lescarbot : pionnier de la Nouvelle-France,
2012.
Michel VANDERPOOTEN, 3000 ans de Révolution agricole, Techniques et
epratiques agricoles de l’Antiquité à la fin du XIX siècle, 2012.
Kilien STENGEL, L’aide alimentaire : colis de vivres et repas
philanthropiques. Histoire de la Gigouillette 1934-2009, 2012.
Donald WRIGHT, L’Antiquité moderne, 2012.
Georges ASSIMA, La France et la Suisse. Une histoire en partage, deux
patries en héritage, 2012. Jean-Patrice LACAM




























LES INDIENS DE TOCQUEVILLE
Témoignage et réflexions sur l’Amérique indienne
des années 1830
















































































































































































Conception et réalisation
Armelle Jézéquel
UMR 5116 CNRS, centre Émile Durkheim

















© L’Harmattan, 2013
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-01529-3
EAN : 9782343015293 « Le voyageur qui voudrait les voir [les Indiens] dans leur
simplicité et leur beauté naturelles doit se hâter de gagner les
prairies et les montagnes Rocheuses, sans quoi il ne les verra que
sous leur aspect actuel sur la frontière : des gibiers de carnassière,
harcelés, pourchassés, perdant leur sang, morts, dépouillés de
leurs plumes et de leurs ornements. »
G. Catlin, 1844

Sommaire
INTRODUCTION 13
Chapitre 1. L’OCCASION
New York et la vallée de l’Hudson 22
Sur la Frontière 26
Le Bas-Canada 33
Boston et Philadelphie 34
Les États du Sud 40
Washington DC 49
Chapitre 2. LE DÉCOR
L’aire de la Grande-Forêt 55
L’aire du Sud-Est 64
Les derniers combats 72
La création du Territoire indien 79
Chapitre 3. L’ATTRAIT
De quoi rêver 86
La liberté au-dessus de tout 88
L’aristocratie du Nouveau-Monde 90
La mode indienne 93
Un intérêt fluctuant 99
9 Chapitre 4. LES RENCONTRES
Sur la piste des Iroquois de l’État de New York 106
Visite aux Chippewas du Michigan 112
À la recherche des Algonquins des Grands Lacs 122
Rencontre avec les Hurons de Lorette 128
Sur le Mississippi en compagnie des Choctaws 130
Chapitre 5. L’ENQUÊTE
Les observations in situ 139
Les entretiens avec les Frontiermen 145
Les entretiens avec les notables des villes de l’Est 154 s avec les Métis et les Indiens 157
La méthode des entretiens 163
Chapitre 6. LES LECTURES
Les documents pour la connaissance 175
Les documents pour l’action 192
Les traités de paix 201
La collecte des documents 202
Les conversations avec Gustave de Beaumont 205
Chapitre 7. LES ÉCRITS
L’extinction de « l’homme rouge » 213
La voie sans issue de l’assimilation 221
Esquisse d’une théorie de la civilisation 230
De la colonisation de l’Amérique 234
Le génie colonial français 237
10 Chapitre 8. LA MÉMOIRE
Pauvreté « barbare » et pauvreté « moderne » 244
Les Sauvages d’Algérie 251
La preuve de l’égalité raciale par les Indiens 253
CONCLUSION 261
ANNEXE DES DESSINS
Dessins de Gustave de Beaumont 269
TABLE DES CARTES 271
RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES3
INDEX DES NOMS CITÉS 2 79

11
INTRODUCTION
Aussi étonnant que cela puisse paraître, il existe toujours dans l’œuvre
intellectuelle d’un grand penseur quelques aspects de celle-ci que les
commentateurs considèrent moins que d’autres et traitent de façon
superficielle. De fait, sans être complètement ignorés du public, ceux-ci sont
peu ou mal connus de lui. L’œuvre d’Alexis de Tocqueville (1805-1859),
pourtant l’une des œuvres les plus disséquée et discutée au monde, ne déroge
pas à cette règle de l’intérêt sélectif et donc de la connaissance partielle. En
effet, elle contient encore aujourd’hui quelques dimensions restées dans la
pénombre. En cherchant bien, on en trouve même dans les recoins de ces
deux maîtres ouvrages que sont De la démocratie en Amérique (1835-1840) et
L’Ancien Régime et la Révolution (1856). Parmi les aspects assez largement
ignorés chez Tocqueville, figure son étude consacrée au présent et à l’avenir
des tribus indiennes qui vivent, vers 1830, à l’intérieur du territoire des
États-Unis d’Amérique. C’est un fait, bien peu de personnes, sauf évidemment
les spécialistes qui se plongent régulièrement dans la lecture et l’exégèse de
ses Œuvres complètes, savent qu’il a rencontré des Indiens à l’occasion de son
séjour en Amérique du Nord (mai 1831-février 1832), qu’il les a observés à la
façon d’un ethnographe, qu’il a interrogé toutes sortes de gens qui les
connaissaient bien, qu’il a collecté sur leur culture et sur leur histoire une
somme importante de documents manuscrits et qu’il a rédigé des dizaines de
pages afin d’exposer et expliquer la triste condition dans laquelle ils se
trouvent depuis que les Européens se sont mis à coloniser le Nouveau-Monde
et, surtout, depuis que les Américains, en 1783, à l’issue de la Guerre
d’Indépendance, ont pris leur destinée en main.
Cette ignorance est regrettable. Car, même si les textes relatifs aux Indiens
ne constituent pas un aspect incontournable de l’œuvre de Tocqueville, et pour
cause, ils ne participent pas de sa magistrale réflexion sur l’« état social
démocratique », on perd beaucoup à ne pas les connaître, sinon à ne pas les
connaître mieux. Et cela pour deux raisons au moins. La première : ses textes
constituent un précieux témoignage sur l’un des épisodes les plus sombres de
l’histoire des États-Unis d’Amérique. À savoir, la politique indienne du
Président Andrew Jackson. Une politique ségrégationniste qui, pour satisfaire
l’appétit de terres des fermiers et des mineurs blancs, a organisé la déportation
à l’ouest du fleuve Mississippi de toutes les tribus résidant à l’intérieur des
États de l’Union. Cette déportation, qui s’est déroulée dans des conditions
13 Les Indiens de Tocqueville
inhumaines, a causé la mort de milliers d’Indiens. La seconde raison : ses
textes permettent de mieux connaître Tocqueville, en faisant voir de lui
quelques dimensions cachées. Nous voulons parler de son tempérament
mélancolique, de son goût pour l’aventure, de sa philosophie antiraciste, de ses
positions politiques en faveur d’un empire colonial français, de sa théorie
sociologique du choc des cultures ou bien encore de ses outils et techniques
d’enquête. Bref, de notre point de vue, les Indiens de Tocqueville méritent un
meilleur traitement que celui qui leur a été réservé jusqu’à présent. Parler
d’eux autrement que de façon anecdotique, tel est l’objectif que nous nous
fixons avec cet ouvrage. Celui-ci s’intitule Les Indiens de Tocqueville. Si ce
titre a été retenu, c’est parce qu’il énonce, mieux que d’autres, les deux idées
qui structurent notre propos et lui donnent sa ligne directrice.
La première idée, exprimée par l’article Les, est qu’il existe plusieurs
catégories d’Indiens de Tocqueville. Au total, nous en avons identifié quatre.
Il y a, d’abord, la catégorie des Indiens fantasmés. C’est-à-dire, celle de ceux
qui sont nés de l’imagination du jeune Alexis et qui ont peuplé ses rêves de
forêts vierges et de Peaux-Rouges, bien avant son départ pour l’Amérique du
Nord. Ensuite, il y a la catégorie des Indiens rencontrés qui regroupe, quant à
elle, des indiens bien réels. Il s’agit des Mohawks, des Chippewas, des
Chickasaws, des Choctaws et des Creeks, en chair et en os, avec lesquels il est
entré en relation et a échangé lors de son périple à travers l’État de New York,
sur les Grands Lacs, autour de Québec et dans la basse vallée du Mississippi.
Puis vient la catégorie des Indiens étudiés. C’est celle sur lesquels Tocqueville
a mené une activité de recherche, à savoir un travail d’observation, de
questionnement et de lecture. Ces Indiens étudiés, ce sont ceux qui constituent
sa documentation scientifique sur les « hommes sauvages » de l’Amérique du
Nord. La quatrième et dernière catégorie est celle des Indiens expliqués. Ce
sont les Indiens que l’auteur de De la démocratie en Amérique a passé au
crible de sa théorie de la civilisation des « peuples barbares ». De tous les
Indiens de Tocqueville, ces Indiens-là sont les plus conceptualisés et donc les
plus intelligibles.
La seconde idée énoncée par notre titre, via la préposition de, est que
Tocqueville s’est approprié les Indiens de l’Amérique du Nord. Comment ?
Par la pensée, cela va de soi. Ce processus intellectuel s’est opéré en
deux temps et à l’aide, chaque fois, d’un cadre cognitif particulier. Dans un
premier temps, c’est-à-dire avant l’expérience de la première situation de face
à face avec les « hommes rouges », Tocqueville s’est approprié les Indiens
grâce à un ensemble de représentations mentales qu’il a puisées dans des récits
de voyages, des romans exotiques et des traités de philosophie. Cet imaginaire
14 Introduction
touristique, où les stéréotypes sur les « Sauvages » et sur la « vie primitive »
abondent, lui a permis d’aborder de façon médiatisée l’univers inconnu, donc à
la fois attirant et inquiétant, des véritables Indiens. Dans un second temps,
c’est-à-dire après avoir été confronté à la réalité de l’extinction des Indiens
d’Amérique du Nord, Tocqueville s’est doté d’un nouveau cadre cognitif. Il a
abandonné, parce qu’ils étaient totalement disqualifiés, les schémas de pensée
naïfs et naturalistes du touriste en visite au pays des Peaux-Rouges et a opté
pour ceux du savant qui veut comprendre ce qu’il advient aux premiers
habitants du Nouveau-Monde. Pour réussir cette conversion épistémologique
qui, soit dit en passant, n’est pas à la portée du premier venu, il s’est lancé
dans une véritable recherche en sciences sociales. Grâce à une méthode
d’enquête remarquable pour l’époque, il a acquis des connaissances solides sur
le choc culturel subi par les Indiens du fait de la colonisation européenne. Sur
cette base, il a pensé, émis, puis argumenté une hypothèse quant à l’avenir des
tribus qui vivent aux États-Unis. Bref, au cours de ce second temps,
Tocqueville a fait sien les Indiens d’Amérique du Nord à la façon d’un
scientifique, c’est-à-dire à l’aide de définitions, de catégories, de modèles, de
théories et de lois.
Ces deux cadres cognitifs, grâce auxquels les Indiens d’Amérique du Nord
sont devenus les Indiens de Tocqueville, complètent pour l’améliorer la
typologie établie précédemment. Ils permettent, en effet, de relier entre elles,
par une chaîne causale, les quatre catégories d’Indiens qui la composent. En
début de chaîne, les Indiens fantasmés, avec leur charge d’exotisme et de
pittoresque, ont suscité l’envie d’aller à la rencontre des vrais Sauvages du
Nouveau-Monde, de ceux qui mènent encore leur vie ancestrale au milieu des
forêts et des déserts. Ces premiers Indiens de Tocqueville appartiennent au
cadre cognitif ordinaire du touriste. Deuxième maillon de la chaîne, les Indiens
rencontrés. En désenchantant les clichés véhiculés par les précédents, ils ont
soulevé des interrogations et, afin d’y répondre, l’ont poussé à enquêter sur la
réalité de la situation démographique, économique, culturelle et politique des
derniers indigènes qui résident sur le territoire des États-Unis d’Amérique. Ils
ont donc conduit l’auteur de De la démocratie en Amérique à adopter le cadre
cognitif savant du sociologue. De ce fait, les Indiens rencontrés occupent une
position charnière dans notre typologie. Enfin, les Indiens étudiés ont fourni
les matériaux indispensables à tout exercice d’analyse scientifique. Sans eux,
les Indiens expliqués, dernier maillon de la chaîne, n’auraient jamais existé et
les Indiens de Tocqueville seraient restés pour toujours au simple stade de
souvenirs de voyage. Rendant par conséquent leur intérêt assez limité.
15 Les Indiens de Tocqueville
Dans l’ensemble de son œuvre écrite, où est-il donc question des Indiens de
l’Amérique du Nord ? Autrement dit, quels sont les textes sur lesquels nous
nous sommes appuyés afin de rédiger cet ouvrage ? Nous avons travaillé sur
ses lettres d’Amérique (lettres à sa famille et à ses amis), sur ses notes de
terrain, qui se trouvent consignées dans trois sortes de « petits cahiers » (les
cahiers portatifs, les cahiers alphabétiques et les cahiers non alphabétiques),
sur le récit d’une excursion à l’intérieur du territoire du Michigan intitulé
Quinze jours dans le désert, sur deux chapitres du Livre 1 de De la démocratie
en Amérique, le premier et le dernier, sur le Premier mémoire sur le
paupérisme, sur deux rapports parlementaires consacrés à la colonisation de
l’Algérie et, pour finir, sur plusieurs lettres adressées à Arthur de Gobineau.
Tous ces textes sont très différents les uns des autres. Ils n’ont pas la même
forme, ne sont pas rédigés du même style, ne contiennent pas les mêmes
éléments, ne servent pas les mêmes objectifs et ne s’adressent pas au même
lectorat. Dans ses lettres d’Amérique, comme dans Quinze jours dans le
désert, Tocqueville relate des anecdotes, exprime des sentiments, donne des
avis et porte des jugements. Le registre y est personnel. On a affaire à des
textes rédigés par un voyageur qui fait du tourisme. Ce sont des souvenirs. En
revanche, dans ses cahiers et, bien plus encore, dans De la démocratie en
Amérique (Livre 1), le Premier mémoire sur le paupérisme et les rapports sur
l’Algérie, Tocqueville expose des faits, construit des catégories, propose des
théories et développe des argumentations. La démarche intellectuelle s’y veut
objective. C’est celle d’un savant en sciences sociales. Ces textes
appartiennent à la catégorie du discours conceptuel. Bref, à l’opposé de ce que
l’on pourrait imaginer a priori, les écrits de Tocqueville sur ses Indiens non
seulement représentent un certain volume, mais en plus appartiennent à des
registres variés. Par conséquent, que ce soit en quantité ou en qualité, la
matière pour rédiger un ouvrage ne manque pas.
Pour désigner les premiers habitants de l’Amérique du Nord, Tocqueville
use de plusieurs mots. Il les appelle, indifféremment et de façon très
spontanée, les « Sauvages », les « Barbares », les « Indiens », les
« Indigènes », les « Naturels de l’Amérique » ou bien encore les « Hommes
rouges ». De ces cinq mots, celui qui revient le plus souvent sous sa plume est
celui d’Indiens. D’où sa reprise dans le titre de notre ouvrage. En revanche, le
vocabulaire de l’auteur de De la démocratie en Amérique ne contient pas les
termes d’« Amérindiens », d’« Autochtones », de « Natifs » ni de « Premières
nations ». Et pour cause, ces appellations sont récentes. Elles datent seulement
des années 1960-1970, c’est-à-dire de l’époque où les gouvernants des
États-Unis et ceux du Canada ont souhaité tourner définitivement la page des
politiques ethnocidaires et génocidaires menées par leurs prédécesseurs. Pour
16 Introduction
marquer symboliquement la rupture avec des siècles de déshonneur, une
nouvelle terminologie a été créée et promue. Aujourd’hui, elle a remplacé
l’ancienne jugée scientifiquement inexacte et surtout politiquement incorrecte.
Tout cela pour dire que les mots du vocabulaire de Tocqueville, en particulier
ceux de Sauvages et de Barbares, doivent être replacés dans leur contexte pour
être bien interprétés. Ce contexte, c’est celui de l’Europe des années
1830-1840. Une Europe où même les esprits les plus éclairés pensent la
relation aux peuples « primitifs » et le processus de civilisation en termes
essentiellement ethnocentristes et évolutionnistes.
Notre ouvrage est ordonné en huit chapitres. Le premier (L’occasion)
permet d’identifier, c’est-à-dire de situer dans l’espace et dans le temps, les
onze rencontres que Tocqueville a faites avec ses Indiens lors de son séjour
aux États-Unis et au Canada. Le deuxième chapitre (Le décor) a pour but de
fournir un certain nombre de données ethnographiques et historiques sur les
Indiens de Tocqueville. Si l’on possède quelques connaissances sur
el’Amérique indienne du début du XIX siècle, la lecture de ce chapitre est tout à
fait facultative. Après l’occasion et Le décor, le plan de l’ouvrage reprend à
peu de choses près notre typologie des Indiens de Tocqueville. L’attrait, le
troisième chapitre, questionne, à l’aide de la psychologie et de la sociologie,
l’intérêt particulier que Tocqueville porte aux Sauvages du Nouveau-Monde.
Il correspond donc aux Indiens fantasmés. Un quatrième chapitre (Les
rencontres) raconte dans le moindre détail comment se sont déroulées les
onze rencontres de Tocqueville avec ses Indiens. Il le fait en combinant les
deux dimensions de toute interaction humaine, à savoir la dimension objective
et la dimension subjective. Comme son titre l’indique, ce chapitre a pour sujet
les Indiens rencontrés. Deux chapitres, le cinquième (L’enquête) et le sixième
(Les lectures), font état de l’important travail de recherche que Tocqueville a
effectué, in situ et en bibliothèque, afin d’acquérir un savoir savant sur les
Indiens d’Amérique du Nord. Les Indiens étudiés sont évidemment au centre
de ces deux chapitres de nature méthodologique. Le septième chapitre
s’intitule Les écrits. Il est consacré aux Indiens expliqués, c’est-à-dire à la
présentation et à la discussion de la thèse de Tocqueville sur l’avenir des
Indiens qui vivent sur le territoire des États-Unis. Cette thèse qui est énoncée
et défendue à la fin de De la démocratie en Amérique (Livre 1), constitue la
forme la plus achevée de la pensée de Tocqueville sur les « hommes
sauvages » de l’Amérique du Nord. En effet, après De la démocratie en
Amérique (Livre 1), Tocqueville n’écrira plus un seul texte sur ses Indiens.
Mais, pour autant, il ne les effacera jamais de ses souvenirs. C’est ce que nous
démontrons dans La mémoire, le dernier chapitre de cet ouvrage.
17 Les Indiens de Tocqueville
Sur la forme comme sur le fond, le présent ouvrage a bénéficié au moment
de sa rédaction des conseils et des encouragements de Matthieu Béra,
Pascal Jan, Lucien Orio, Henri Perrier, Marie-Louise Penin,
Marie-Françoise Pointel, Josette Rico et Didier Vigneron. Que ces personnes
soient ici remerciées pour leur aide.

18
Chapitre 1
L’OCCASION
« Nous faisons le plus beau voyage qu’on puisse imaginer et avec un
agrément que presque aucun voyageur n’a rencontré. »
Lettre d’A. de Tocqueville à sa mère du 15 mai 1831
eSi certains Européens, au XIX siècle, entreprennent le voyage en Amérique
1du Nord avec comme principale motivation celle de voir des Sauvages , ce
n’est pas le cas de Tocqueville.
« Tocqueville, a de sa génération le goût de la wilderness, du monde sauvage
[…]. Mais la part du désir d’aventure [dans sa décision d’aller en Amérique]
2n’est pas déterminante. »
Effectivement, il s’y rend avec deux projets qui, dans l’échelle de ses priorités,
se placent bien avant celui de rencontrer des Peaux-Rouges. Il y a, d’une part,
le projet officiel qui permet la réalisation du voyage. Ce qu’il appelle son
« passeport » ou son « prétexte ». Tocqueville, avec son collègue de la
magistrature Gustave de Beaumont, doit diligenter une enquête sur le système
pénitentiaire américain pour le compte du gouvernement français. Il est prévu
que cette enquête dure 18 mois et débouche sur la remise d’un rapport au
ministre de l’Intérieur. Et il y a, d’autre part, le projet officieux qui donne son
véritable intérêt au voyage. En collaboration avec son ami G. de Beaumont, il
envisage de faire une étude de la démocratie américaine, de ses institutions et
de ses mœurs, et d’en extraire un grand ouvrage. À travers ce second projet, il
vise la connaissance et la carrière. La connaissance : « Voilà longtemps que
j’ai le plus grand désir de visiter l’Amérique du Nord. J’irai voir là ce que c’est
3qu’une grande République. » Tocqueville, en homme d’esprit curieux, veut
comprendre comment le système politique des États-Unis réussit à concilier

1 Ces Européens-là ne sont pas très nombreux. Parmi les plus connus, on peut citer le
naturaliste Maximilien de Wied–Neuwied et le peintre Karl Bodmer. De leur grande
expédition chez les Indiens du nord des Grandes Plaines (1832–1834), ils ramenèrent une
riche documentation ethnographique, sous formes de textes, de dessins et d’objets.
2 F. Mélonio, Tocqueville et les Français, Paris, Aubier, coll. « Histoires », 1993.
3 Lettre du 26 août 1830 à Charles Stöffels.
19 Les Indiens de Tocqueville
dans son fonctionnement l’amour de la liberté et la passion de l’égalité.
La carrière :
« Ce voyage, à lui seul, vous a tiré de la classe la plus vulgaire. Les
connaissances que vous avez acquises chez un peuple si célèbre achèvent de
vous sortir de la foule. […] Si le moment est favorable, une publication
quelconque peut avertir le public de votre existence et fixer sur vous l’attention
4des partis. »
En homme d’action ambitieux, il rêve de quitter au plus vite son métier de
5magistrat, ennuyeux et sans perspective , pour se lancer dans une carrière
politique aussi exaltante que brillante. Résoudre l’énigme de la démocratie
moderne et préparer un nouvel avenir professionnel, telles sont les
deux bonnes raisons qui l’ont poussé à partir en Amérique au début des
années 1830. Et rencontrer des Indiens alors ? Ce n’est pas à proprement
parler un motif du voyage, mais c’est une chose qu’il veut absolument faire à
l’occasion de celui-ci.
Tocqueville a passé un peu plus de neuf mois sur le continent américain
(du 9 mai 1831 au 20 février 1832). Mise à part une petite incursion d’une
dizaine de jours au Canada, son séjour s’est entièrement déroulé aux
États-Unis et plus précisément dans la partie orientale. À aucun moment, il n’a
franchi le Mississippi (voir la carte 1). Durant neuf mois, il s’est beaucoup
déplacé. Au total, il a parcouru près de dix milles kilomètres, le plus souvent
en bateau et le reste du temps en stage-coach (diligence) ou à dos de cheval.
De l’Amérique du Nord, il a visité les grandes villes, mais aussi les déserts,
c’est-à-dire les territoires non encore colonisés. Et c’est en voyageant ainsi de
l’océan Atlantique au Mississippi et du Saint-Laurent au golfe du Mexique,
qu’il a rencontré des Indiens. Quels Indiens ? Combien de fois ? À quels
moments ? Où ? Dans quelles circonstances ? Voilà les questions assez
générales auxquelles nous allons répondre dans ce premier chapitre. Mais,
nous le ferons succinctement. Car, pour le moment, nous ne voulons procéder
qu’à un repérage de ses rencontres avec les « naturels de l’Amérique » ou les
« hommes sauvages », comme il se plaît à les nommer. Tous les détails sur ces
rencontres viendront plus tard, une fois fournis l’ensemble des éléments
nécessaires à leur bonne compréhension.

4 Lettre du 4 novembre 1830 à C. Stöffels.
5 Depuis 1827, il est juge auditeur au tribunal de première instance de Versailles. Suite au
changement de régime, en juillet 1830, sa situation professionnelle lui apparaît bloquée. Il
est convaincu que le fait d’appartenir à une famille légitimiste radicalement opposée à
Louis Philippe pénalisera le déroulement de sa carrière de magistrat. Aussi, dès l’été 1830,
réfléchit-il à un autre avenir.
20 L’occasion
Carte 1 : Itinéraire du voyage de Tocqueville et Beaumont aux États-Unis
et au Canada, du 9 mai 1831 (arrivée à Newport) au 20 février 1832
(départ de New York pour la France)

21 Les Indiens de Tocqueville
C’est le 2 avril 1831, que Tocqueville et Beaumont ont pris le bateau à
destination des États-Unis. Au moment du départ, sur le pont du voilier La
ville du Havre, les deux amis sont envahis par des sentiments mitigés. D’un
côté, ils sont heureux à l’idée de découvrir ce pays dont ils espèrent tant. Mais
d’un autre, ils sont dans la peine de devoir passer 18 mois séparés de leurs
6proches. « Jamais je me suis senti le cœur si serré. » Certes, ce n’est pas la
première fois qu’il voyage à l’étranger, mais en revanche c’est la première fois
qu’il part si loin et pour un si long séjour. De plus, il est très jeune. Il n’a pas
26 ans. La navigation entre Le Havre et Newport a pris 35 jours. Au dire de
Tocqueville, elle n’a pas été ennuyeuse. Les deux amis se sont occupés à se
documenter, à rédiger leurs premières lettres, à s’entraîner à parler anglais –
une jeune femme, Miss Edwards, leur a donné bénévolement quelques
leçons – et à nouer d’utiles relations avec les passagers de nationalité
américaine. Dans une lettre du 8 mai à son père, Tocqueville écrit : « Notre
voyage a été long, mais très heureux. » Les deux amis débarquent à Newport
(État du Rhode Island) le 9 mai au soir. « Le lendemain, nous allâmes visiter la
7ville qui nous parut fort jolie » . Après avoir savouré quelques heures le plaisir
d’être à terre, ils reprennent le bateau « un immense vaisseau à vapeur
descendant de Providence » pour se rendre à New York. Ils y arrivent le
11 mai dans la matinée. C’est là que commence véritablement leur odyssée
américaine, avec les Indiens au programme.
New York et la vallée de l’Hudson
Tocqueville et Beaumont s’installent en centre-ville, dans une pension
située au 66 de « la rue la plus à la mode, qu’on appelle Broadway » (B).
L’arrivée à New York des envoyés du gouvernement français ne passe pas
inaperçue. « Notre arrivée en Amérique a fait sensation. Nous sommes dans
tous les journaux américains » écrit fièrement Beaumont à sa mère. Et
Tocqueville, à la fois étonné et ravi, constate de son côté : « Il en résulte que
toutes les portes nous sont ouvertes et que partout nous recevons l’accueil le
plus flatteur. » Les deux jeunes aristocrates français n’ont donc pas à
s’inquiéter, ils vont pouvoir enquêter librement. Et ils vont même bénéficier
pour cela du soutien des personnes les plus en vue du pays : « Nous avons
mille lettres de recommandation » (B). Ils vont demeurer un mois et demi à

6 Lettre de Tocqueville à sa mère, 26 avril 1831.
7 Dans le but de rendre ce premier chapitre le plus vivant possible, nous avons choisi de
donner très souvent la parole à Tocqueville. Et nous l’avons fait en citant ses lettres, ses
cahiers et son récit Quinze jours dans le désert. Mais, nous avons aussi, de temps en temps,
laissé s’exprimer Beaumont. Quand c’est ce dernier qui parle, la citation est suivie d’un (B).
22 L’occasion
New York. C’est un long séjour. Il faut dire que cette ville et ses environs
comptent plusieurs établissements pénitentiaires du plus grand intérêt. Et, de
fait, quand on regarde l’emploi du temps new-yorkais des deux magistrats, on
constate qu’il est largement rempli par leur travail sur le système pénitentiaire.
Celui-ci s’organise autour de deux tâches complémentaires : les visites aux
établissements et la documentation en bibliothèque. À New York même, ils
enquêtent très minutieusement à la House for juvenile offenders et à la prison
de Blackwell-Island. À l’extérieur de la ville, ils inspectent, dix jours durant,
l’immense pénitencier de Sing-Sing. Là, écrit Tocqueville, « nous menons à
peu près la vie des détenus. C’est ce que j’appelle se donner du système
pénitentiaire à cœur joie. » Et il ajoute : « Nous sommes maintenant des
machines à examen ». Partout, comme promis, on joue la transparence. « On
est pour nous aux petits soins ; on nous a livré tous les registres, ouvert toutes
les portes » (B). Cette bonne volonté les surprend, eux qui ne connaissent que
le comportement peu coopératif de l’administration carcérale française. La
seconde tâche a pour cadre l’Athenoeum et la New York Society Library. Dans
ces deux grandes bibliothèques de Manhattan, ils passent des heures et des
heures à éplucher méticuleusement tous les documents qui ont trait au système
pénitentiaire de l’Union. Mais, contre leurs attentes, les données à leur
disposition se présentent la plupart du temps de façon parcellaire et dispersée.
« Nous avons la plus grande peine à nous fournir des documents généraux ».
On notera, avec une pointe de malice, que dans le domaine des statistiques
publiques, un peu plus de centralisation n’aurait pas déplu au futur chantre du
local government. Donc, ni tableaux d’ensemble ni synthèses pour faciliter
l’analyse. Aussi, « nous sommes obligés de faire nous-mêmes une partie de ce
travail et je vous jure que c’est à la sueur de notre front. » On le voit, les
deux jeunes magistrats apportent un très grand soin à la mission qui leur a été
confiée. Mais, aussi zélés soient-ils, ils ne vont quand même pas jusqu’à
consacrer tout leur temps au système pénitentiaire. Ils jettent aussi un regard
curieux sur une multitude d’autres objets qui les entourent. « Le temps a ici,
pour nous, mille sortes d’emplois différents. » La journée, ils se promènent en
touristes dans la ville et ses faubourgs, lisent la presse, rendent visite aux
autorités politiques locales, fréquentent les clubs et trouvent même quelques
heures pour aller à la messe et au tribunal. Le soir, ils sortent dans le monde.
« Nous n’avons pas le temps de respirer : c’est un feu roulant d’invitations
agréables » (B). Ces « grands dîners », ces « jolies soirées » et ces « fêtes
charmantes », pour reprendre les mots de Beaumont, sont l’occasion pour eux
d’approcher les hommes les plus riches, les plus cultivés, les plus influents de
New York (Albert Gallatin, James Kent, Rufus King, Nicholas Fish,
Nathaniel Prime, etc.) et de les soumettre à un questionnement intarissable.
23 Les Indiens de Tocqueville
Car les deux jeunes français veulent tout savoir et tout comprendre de la
société américaine, de ses mœurs, de ses lois et de ses institutions. « Nous
n’avons, en vérité, qu’une seule idée depuis que nous sommes ici : cette idée,
c’est de connaître le pays que nous parcourons. » Par conséquent, « nous
allons toujours questionnant ceux que nous rencontrons ; nous pressurons
quiconque nous tombe sous la main » (B). Voici une preuve, s’il en fallait
encore une, que les deux amis n’ont pas entrepris le voyage dans le
Nouveau-Monde qu’à la seule fin d’informer leur gouvernement sur les
innovations pénitentiaires. Dans les conversations mondaines des salons
8new-yorkais, c’est le Livre 1 de De la démocratie en Amérique qui commence
à prendre forme. En parcourant la dizaine de lettres que Tocqueville et
Beaumont ont envoyées aux parents et aux amis, durant les mois de mai et de
juin 1831, on peut constater qu’ils sont tous les deux très satisfaits de leur
séjour à New York. C’est vrai que tout a concouru à faire de cette première
étape sur le sol américain un moment heureux : les New-yorkais, bien que
« puants d’orgueil national », les ont reçus à bras ouverts ; ils ont noué des
relations fructueuses avec les élites du pays ; ils ont fait quelques « charmantes
promenades » (B) ; leurs progrès en anglais ont dépassé leurs espérances; ils
9n’ont pas de souci d’argent ; moralement et physiquement, ils ne se sont
jamais mieux portés « Nos santés sont très bonnes. » (B) ; le temps a été
particulièrement clément ; et, dernier motif de contentement mais non le
moindre, l’enquête sur les prisons a avancé comme ils voulaient. Et les Indiens
dans tout ça ? En ont-ils vus ? Non, aucun. Et pour cause, il y a bien
longtemps, des siècles sans doute, qu’il n’y a plus un seul Indien à
l’embouchure de l’Hudson. Les Delaware qui, à l’arrivée des colons
européens, occupaient cet endroit, sont désormais installés beaucoup plus à
l’ouest. Cela dit, ils entendirent quand même un peu parler d’eux au cours
d’une discussion avec le banquier A. Gallatin. Cette discussion qui portait sur
les mœurs sexuelles des populations de l’Amérique du nord, leur apprit que
celles propres aux « nations sauvages » étaient particulièrement libres. Car,
leur expliqua leur interlocuteur, les Sauvages ne considèrent pas la chasteté
comme une obligation morale. Eurent-ils d’autres conversations au sujet des
Indiens pendant leur séjour new-yorkais ? Peut-être, mais il n’en existe aucune
trace écrite.

8 Cité DDA1 à partir de maintenant.
9 Pour mener à bien leur mission sur les prisons américaines, le gouvernement français, en
l’occurrence le ministre de l’Intérieur, leur a concédé dix-huit mois de congés payés. En
revanche il a laissé à leur charge tous les frais du voyage. Ils doivent donc gérer leur budget
avec rigueur. Aussi, toute invitation à déjeuner, à dîner ou à loger est-elle toujours
la bienvenue.
24 L’occasion
Le 28 juin, Tocqueville et Beaumont quittent New York sans regret.
Depuis quelque temps, ils commençaient à se lasser des visites dans les
prisons et de la vie agitée de la grande ville. À présent, les deux jeunes gens
souhaitent changer d’air et d’occupation.
« Après six semaines de séjour dans cette ville, nous avons senti le besoin de
parler d’autres choses que des prisons et nous nous sommes résolus à nous
esquiver pour aller faire un tour dans l’Ouest. »
Tocqueville a hâte de s’enfoncer « la tête la première dans le désert » et d’y
rencontrer des Indiens. Et son compagnon de voyage partage avec lui cette
même soif d’aventure et d’exotisme. Dans ce but, ils embarquent sur le North
America, un steamer qui remonte l’Hudson jusqu’à Albany. En route, ils
s’arrêtent dans les petits bourgs de Yonkers, Callwell et Newburg pour se
reposer et se détendre. Pendant que Beaumont dessine les paysages
10pittoresques de la vallée de l’Hudson , Tocqueville se baigne et, surtout, ne
manque pas une occasion de faire une partie de chasse. « Tocqueville faisait
eraux oiseaux américains une guerre à mort » (B). Le 1 juillet, ils visitent le site
de Bear Mountain Bridge. Arrivés à l’aube du 2 juillet dans la capitale de
l’État de New York, ils la quittent le 4 en fin de journée, après avoir assisté,
mi-admiratifs mi-amusés, à la cérémonie commémorative de l’Independance
day. Entre-temps, ils s’étaient rendus dans un établissement de Quakers où ils
ont assisté à un office religieux et au siège du gouvernement central de l’État
où ils ont recueilli une grande quantité de notes, de brochures et de documents
sur les prisons. Ce bref passage à Albany a été très instructif pour Tocqueville.
Car c’est dans cette ville-capitale, qu’il a perçu toute la force du civisme du
peuple américain ainsi que l’absence de centralisme administratif à l’échelon
de l’État fédéral. Deux indices essentiels pour lui permettre de commencer à
résoudre l’énigme de cette société américaine « qui se gouverne toute seule ».
En sortant d’Albany, Tocqueville et Beaumont prennent la direction de
l’Ouest. C’est celle à la fois de la Wilderness et de la prison d’Auburn, un
établissement qu’ils doivent obligatoirement faire figurer dans leur rapport. Le
voyage se fait désormais en stage-coach. « C’était la première fois que nous
nous enfoncions dans les terres ; jusqu’ici nous n’avions vu que les rives de la
mer, ou les bords de l’Hudson. » La route suit la rivière Mohawk et traverse
une région couverte de vastes forêts que percent par endroits de petits
établissements agricoles. C’est sur cette route « infernale » que Tocqueville,
« en quête des sauvages et du désert », va voir ses premiers Indiens. Il s’agit de

10 G. de Beaumont a un tempérament d’artiste. Il joue de la flûte et pratique le dessin. De son
voyage en Amérique, il a ainsi ramené une série de croquis. Quelques-uns représentent son
ami Tocqueville, mais la plupart ont pour sujet les paysages du Nouveau-Monde.
25 Les Indiens de Tocqueville
Mohawks, « la plus révérée et la plus brave des tribus confédérées des
Iroquois ». Cet événement a lieu le 6 juillet à l’ouest d’Utica, aux abords d’un
petit village du nom d’Oneida Castle. Oneida est le nom d’une tribu iroquoise.
Première rencontre avec les Indiens et premier choc. La réalité est décevante.
Un jour plus tard, les deux magistrats s’installent à Syracuse. De là, ils partent
en excursion au lac Oneida où ils font un petit pèlerinage sentimental à l’île du
11Français . Le 9 juillet, ils retournent à leur occupation forcée : « Au sortir du
lac Oneida, nous nous sommes rendus dans la prison d’Auburn. » Cette prison
est une référence dans le monde carcéral. D’une part, elle a été prise pour
modèle par d’autres établissements de l’Union, situés pour la plupart dans
l’État de New York (ex : Sing-Sing) et en Nouvelle Angleterre. D’autre part,
elle jouit d’une grande réputation à l’étranger. En France, par exemple, les
12milieux philanthropiques ne jurent que par le « système d’Auburn » . C’est
pourquoi, Tocqueville et Beaumont vont y mener une enquête très approfondie
qui va les mobiliser pendant une semaine (du 9 au 15 juillet). Cette tâche
accomplie, à cette étape du voyage, ce n’est pas encore une corvée pour les
deux chargés de mission, c’est le départ pour Buffalo via Canandaigua puis
Batavia. À Canandaigua, petite ville distante d’Auburn d’une cinquantaine de
kilomètres, ils séjournent chez le juriste et politicien John Spencer. Celui-ci,
outre son hospitalité, ses conversations et sa bibliothèque, a deux jolies filles
qui ne laissent pas indifférents nos jeunes voyageurs. « Nous les regardions
encore plus que les livres du père » confesse Tocqueville dans une lettre du
25 juillet à sa belle-sœur Émilie. Mais afin d’éviter de succomber à la
tentation, et surtout parce que l’appel des Indiens et des déserts est plus fort
que tout, les deux Français décident de se remettre rapidement en route.
Sur la Frontière
Ils atteignent Buffalo dans la soirée du 18 juillet. Dans cette ville, vont
survenir deux événements importants. D’une part, le voyage va y prendre une
nouvelle tournure. Jusqu’à présent, mis à part de courts intermèdes
touristiques, le voyage a surtout été consacré à l’enquête sur le système
pénitentiaire et son itinéraire a été déterminé par la localisation des prisons à
visiter. À partir de maintenant et durant un mois et demi, Tocqueville et
Beaumont vont se déplacer pour leur plaisir et selon leurs envies, sans se

11 Tocqueville a raconté cette excursion dans son récit intitulé Course au lac Oneida (CLO).
Ce petit récit a été publié pour la première fois en 1860.
12 L’organisation pénitentiaire d’Auburn est basée sur trois principes : l’isolement des détenus
en cellules individuelles pendant la nuit, le travail en commun la journée dans le silence
absolu et le recours aux châtiments corporels (le fouet).
26 L’occasion
soucier de la mission que leur a confiée leur ministre de tutelle. Celle-ci
reprendra bien assez tôt pensent-ils. En arrivant à Buffalo, ils apprennent
qu’un Steam Boat, l’Ohio, part le lendemain pour Detroit. C’est l’occasion de
traverser le lac Erié « qui ressemble parfaitement à l’Océan » et de voir à quoi
13ressemble une ville située sur la Frontière (voir la carte 2). Cette occasion, ils
ne vont pas la laisser passer. « Nous n’avons pu résister au désir de faire cette
14excursion » . Les voilà donc partis plus à l’ouest, vers le territoire du
Michigan encore vierge. C’est à Buffalo, d’autre part, qu’a lieu la deuxième
rencontre avec des Indiens (il s’agit encore de Mohawks). Celle-ci va être
déterminante pour Tocqueville. Confronté à ces « êtres faibles et dépravés »,
comme il l’écrit dans ses carnets de route, il va prendre pleinement conscience
de l’état de délabrement physique et moral dans lequel se trouvent les
populations indigènes et va alors être amené à réfléchir à la colonisation de
l’Amérique du Nord. La « Rencontre de Buffalo » a modifié son regard sur les
Indiens. Il était jusque-là romantique et touristique, il devient réaliste,
c’est-à-dire à la fois anthropologique, historique et politique. Trois jours de
navigation sont nécessaires pour parcourir les 423 km qui séparent Buffalo de
Detroit. De cette traversée du lac Erié, Tocqueville ne dit presque rien si ce
n’est qu’il a eu un peu le mal de mer et qu’il a assisté à un spectacle qu’il
15qualifie de singulier et qu’il rapporte ainsi dans Quinze jours dans le désert :
« À notre droite, sur le rivage, un soldat écossais montait la garde en grand
uniforme. Il portait ce costume que les champs de Waterloo ont rendu si
célèbre. Le bonnet à plume, la jaquette, rien n’y manquait, le soleil faisait
étinceler son habit et ses armes. À notre gauche, et comme pour nous fournir un
parallèle, deux Indiens tout nus, le corps bariolé de couleurs, le nez traversé par
un anneau, quittaient au même instant la rive opposée. Ils montaient un petit
canot d’écorce dont une couverture formait la voile. Abandonnant cette frêle
embarcation à l’effort du vent et du courant, ils s’élancèrent comme un trait
vers notre vaisseau dont en un instant ils eurent fait le tour. Puis ils s’en allèrent
tranquillement pêcher près du soldat anglais qui, toujours étincelant et
immobile, semblait placé là comme le représentant de la civilisation brillante et
armée de l’Europe. »

13 « La Frontière sépare le monde américain connu, répertorié, habité par un monde civilisé du
monde méconnu, mystérieux, incertain, et surtout habité par des “Sauvages”. La Frontière
qui avance, qui parfois recule, […] est une vague géante, une lame de fond dont le contenu
va envahir et bouleverser l’ordre immuable de la “vierge” wilderness […] »,
Olivier Delavault, « Préface », in : La Prairie de James Fenimore Cooper, Paris, Éd. du
Rocher, 2006, p. 9-27. La Frontière apparaît en 1607, avec les débuts de la colonisation
anglaise. Elle disparaît en 1890, quand l’espace des États-Unis est entièrement colonisé.
14 Lettre de Beaumont à son ami Ernest de Chabrol du 24 juillet 1831.
15 QJD à partir de maintenant.
27 Les Indiens de Tocqueville
Carte 2 : Limites de frontières en 1830–1831

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