Les Indiens du Chiapas et la Foret Lacandon

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En 1944 éclatait au Chiapas le soulèvement zapadste. Il surprit tous ceux qui avaient refusé de voir les transformations des Mayas, lancés, depuis les annees 50, dans l'aventure de la forêt de Lacandon. Ce livre étudie les processus d'apprentissage et de résistance des Indiens. Il prend en compte leur environnement naturel, difficile et convoité, le contexte lourd de conflits, notamment entre politique, développement et projets écologiques officiels
Publié le : jeudi 1 janvier 1998
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EAN13 : 9782296354845
Nombre de pages : 240
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LES~IENSDUCEŒAPAS
ET LA FORÊT LACANDON

Collection Recherches et Documents -Amériques Latines dirigée par Joëlle Chassin, Pierre Ragon et Denis Rolland
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@ L' Harmattan, 1997 ISBN: 2-7384-6154-9

Rodolfo LOBA TO

LES INDIENS DU CHIAPAS ET LA FORÊT LA CAND ON

Préface

d'Yvon Le Bot

Traduit de l'espagnol (Mexique) par Marie - Odette Colin

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

à Sylvie

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Carte @ R.L.

Préface

Le petit groupe des fondateurs de ce qui allait s'est établi en 1983 au fm fond de la Selva lacandona eux-mêmes baptisé La Pesadilla (le Cauchemar), colonisation portant un autre nom chargé de sens: commencement, déjà, était le symbole...

devenir l'armée zapatiste en un lieu qu'ils avaient proche d'une terre de "Tierra y Libertad". Au

Rodolfo Lobato fait partie de cette poignée de chercheurs qui, bien avant que le monde ne résonne des faits et dires de Marcos et des siens, se sont intéressés à cette région oubliée de Dieu et des hommes - on l'appelait le Désert de la Solitude. Comme la plupart des autres scientifiques sociaux travaillant dans la région, il ne s'est pas borné à étudier ces phénomènes en universitaire, mais s'est impliqué dans des projets et programmes de développement. Cette double approche lui permet de décrire et d'évaluer avec beaucoup de justesse les bouleversements écologiques et socio-économiques dont la région a été le théâtre lors des dernières décennies. L'ouvrage qu'il a tiré de cette expérience nous fait entrer dans la "forêt du Lacandon" avec ceux qui en précipitent la disparition et nous mène par étapes, à travers l'analyse des conflits et des contradictions de cette colonisation, jusqu'au seuil du soulèvement zapatiste. Il nous invite à découvrir les étapes d'un Exode porté par une formidable soif de libération jusqu'à une Terre Promise qui, passés l'exaltation et les espoirs bibliques des pionniers, s'appauvrit, se rétrécit comme une peau de chagrin et voit se dresser de nouveaux murs. Pour comprendre ce cheminement et ces impasses, pour évaluer les perspectives de ce développement, il faut en dévider les fils entremêlés, ce que l'auteur fait en privilégiant trois entrées: l'écologie, l'acteur social, son identité culturelle. La tragédie écologique ("en trente ans, un million d'hectares de forêt a été détruit, soit les deux tiers de la Lacandonie") est analysée ici pour la première fois de manière documentée et systématique. Ce qui n'empêche pas l'auteur de désigner les responsables et de prendre parti. Alors même qu'ils se sont souvent livrés à d'abusives coupes de bois et à des feux de forêt, les paysans mayas, à qui l'on fait habituellement porter l'essentiel de cette responsabilité, ont été, affnme-t-il, moins destructeurs que les agences gouvernementales et les grands exploitants.

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Lobato décrit dans le détail le phénomène de la migration massive dans la forêt (80 000 migrants dispersés sur I million d'hectares), l'illustrant par d'exemplaires histoires de vie. Il distingue trois générations dans la population actuelle de la Selva lacandona : - la génération des trente à cinquante ans qui a pris l'initiative de l'Exode. C'est en son sein que se recrutent les dirigeants et les responsables, politiques, économiques, religieux, culturels, des nouvelles communautés. Formés dans l'action catholique, l'action protestante et les luttes sociales, ils sont aussi, très souvent, les intermédiaires entre ces communautés et la société nationale; - les aînés qui ont suivi ou rejoint ces pionniers. Ils ont en général perdu une bonne partie du prestige et de l'autorité qui étaient les leurs dans les anciennes communautés ou dans les plantations et les domaines d'élevage d'où ils sont partis; - les moins de trente ans, nés dans la forêt, partiellement scolarisés et qui subissent l'attrait de la ville. Aujourd'hui, les habitants de cette terre de colonisation se situent, pour une majorité, dans l'entre-deux: ils n'ont pas vécu personnellement dans l'ancien monde, dans le monde des communautés traditionnelles et des exploitations quasi-féodales; ils aspirent à entrer dans le "nouveau monde" de la consommation et du marché généralisé, mais se heurtent à de multiples barrières. Si certains leaders zapatistes appartiennent à la génération des pionniers, c'est surtout au sein de cette "seconde génération" que se recrutent les militants, les combattants et les sympathisants du mouvement. Comme le souligne Lobato avec d'autres, ce ne sont pas les plus pauvres et les plus dépendants, mais les protagonistes ou les bénéficiaires de l'émancipation par rapport au vieux système vermoulu et les acteurs d'un développement fiustré qui basculent dans l'insurrection. Le zapatisme, comme bien des mouvements comparables, est le fruit de la modernisation et de sa crise (une analyse de la gestation et de l'émergence du zapatisme dans les Altos n'invaliderait sans doute pas ces observations). La migration, le déracinement débouchent-ils inévitablement sur la perte d'identité et l'anomie ou peuvent-ils alimenter des reconstructions identitaires? Que signifie le fait que les Indiens acculturés restent des Indiens, à leurs propres yeux et aux yeux des non-Indiens? Assistera-t-on à terme à un retour de la tradition, à la production d'une nouvelle identité ou à une assimilation à la culture métisse? Lobato souligne la capacité des Indiens mayas à résister, à sélectionner et incorporer des innovations externes, à reproduire ou à produire un système social complexe. Il observe "que la culture des groupes mayas (...) a pu se maintenir, non pas parce qu'elle est restée inchangée, mais au contraire parce qu'elle a évolué" et que les paysans 10

de la Selva lacandona ofITentun exemple rare de colonisation relativement réussie parce qu'ils ont compté principalement sur leurs propres forces. Quelle que soit l'issue - en dépit des observations qui précèdent, l'auteur considère que celle de l'assimilation est la plus probable - le mouvement d'émancipation et de modernisation puis l'insurrection zapatiste auront constitué une subversion de l'image de l'Indien négatif, un rejet de la domination et de la dépendance, de la soumission et de la honte de soi. Dans ses dimensions éthiques, ethniques et religieuses, à travers des conflits sociaux et de genre, dans son projet politique, ce mouvement s'est déjà traduit par l'émergence d'un sujet dont la fragilité, la relative indéfmition et l'ouverture n'empêchent pas, au contraire, la richesse. L'épilogue de l'ouvrage propose un récit du soulèvement qui recoupe, sur les principaux points, celui qu'en donne Marcos dans Le rêve zapatiste (Seuil, 1997). Toutefois, alors que son analyse des changements qui ont constitué le terreau du zapatisme met en évidence cette émergence du sujet, quelques passages de cette conclusion illustrent l'idée de l'hétéronomie du mouvement, en soulignant l'influence d'idéologies et d'acteurs extérieurs (théologie de la libération, militants maoïstes plus ou moins liés aux Salinas, guérilleros ou ex-guérilleros centraméricains...) Cette thèse fort répandue peut éclairer certains aspects des origines du mouvement (les affirmations et les allusions relatives aux liens de l'EZLN avec les guérillas centraméricaines demanderaient toutefois à être étayées). Elle ne permet pas d'expliquer que le zapatisme se soit développé parallèlement au déclin de ces idéologies, à l'effacement ou à la rétraction de ces acteurs. Tout indique, à l'opposé, qu'il s'est affirmé dans la mesure où il a su se dégager des sources auxquelles il s'est alimenté au départ, dans la mesure où il a su se transformer et inventer sa propre voie, avec ses réussites, ses insuffisances et ses incertitudes. En nous faisant partager sa connaissance et son intelligence des changements récents et en cours dans la Selva lacandona, Rodolfo Lobato conforte plutôt cette vision d'une société indienne en pleine mutation, désireuse et capable de prendre en mains son propre sort. Yvon Le Bot Directeur de recherche, Centre d'analyse et d'intervention sociologiques (CADIS) EHESS, CNRS juin 1997.

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La Forêt du Lacandon

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INTRODUCTION

"La forêt vierge. Les crocodiles qui se nourrissent d'une eau étrange. Une eau qui se change en verre. Les reptiles les plus venimeux: nahuyacas, serpents-corail, vipères à crochets, tamagaces. Le bois de la gomme à mâcher. Les Indiens lacandons. Et puis, un jour, la fortune. Le planteur de bananes dans les meilleurs terrains du monde pour ces cultures, semées sur la toison verte de la terre pubère, là où la vase des fleuves a la couleur du tournesol, où l'œil du tigre émet en plein jour des lumières d'étoiles et où des chats dorés et annelés de noir ne sont ni des tigres ni des jaguars, mais cette étrange bête qu'on nomme ocelot." Miguel Angel Asturiasl.

C'est en 1975, par une nuit sans lune, que je suis entré en Lacandonie pour la première fois, venant de Tenosique, par une piste forestière qui mène au village de la scierie de Chancalâ2. Comme il faisait très sombre, je laissais voler mon imagination et me croyais à l'entrée des entrailles profondes de la forêt vierge. Le lendemain matin très tôt, à mon réveil, quelle n'allait pas être ma déception en voyant qu'il n'y avait aucune forêt autour de moi! Profondément surpris, je posai la question: - Mais, où est la forêt? Et quelqu'un me répondit: - Plus loin. Heureusement, j'ai pu découvrir la forêt le jour même, à une heure du campement forestier. Aujourd'hui il faut continuer encore par la route de la frontière et rouler encore au moins six ou huit
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2 Après vingt ans de travail dans et pour cette région, j'ai écrit cette chronique entre 1989 et 1992. Lorsque I'Histoire en 1994 a rattrapé les dernières pages de ma réflexion, j'y ai ajouté un épilogue. 13

1956:

147-148.

heures - quand la route est en bon état pour retrouver les derniers vestiges de la forêt. Plus de 70% de la surface boisée a disparu, sur un million et demi d'hectares qu'elle couvrait à l'origine. La petite surface qui subsiste est l'un des derniers espaces de forêt encore conservés au Mexique3. Au cours des vingt dernières années, on a de moins en moins eu l'impression d'être en forêt, car presque tout s'est transformé en pâturages et en herbages. Durant cette période, j'ai assisté à la destruction de la partie boisée, tout en écoutant et en lisant des histoires sur la Lacandonie d'il y a tout juste vingt ans. Je découvre aujourd'hui que je commence aussi à me rallier au groupe des gens qui racontent comment était la forêt, naguère4. Le processus de destruction de la Lacandonie a acquis une certaine notoriété. Pas une semaine ne s'écoule, depuis 1985, sans que la presse, la radio, la télévision à Mexico. ou à l'étranger, n'en parlent. De fait, l'intérêt croissant pour cette région semble devenir une mode pour les écologistes, les hommes politiques et les journalistes. Cependant, cet intérêt a précisément été accompagné de la destruction: moins il y a de forêt, plus la région semble devenir importante. Voilà pourquoi depuis au moins dix ans la grande nouvelle, en première page, est que la zone boisée disparaît en fumée. Beaucoup d'études universitaires font partager cette inquiétude. En effet, nous sommes devenus, nous, les chercheurs et les experts, les chroniqueurs des forêts et des années perdues, et nous avons dénoncé dans de multiples réunions "l'extermination" de la Lacandonie. On consacre beaucoup d'énergie à faire les calculs les plus exacts possibles pour établir les taux de déboisement de la région, pour compter le nombre d'hectares qui disparaissent par an, par mois, par jour, et pour calculer, "si les tendances actuelles se
Pour cette estimation j'ai surtout utilisé les cartes du Ministère de l'Agriculture et des Ressources Hydrauliques (1978; 1980 a), de Triplay de Palenque (non daté) et de Diaz Calero (1985), ainsi que des prises de vue par satellite ou des photos aériennes lors d'un survol personnel en hélicoptère, en 1990. 4 Pour connaître la situation de la Lacandonie autrefois, on peut consulter Alvarez del Toro (1990); Maler (1903); De Vos (1988 b); Harris et Sartor (1984); Blom (1988; 1990); Blom et Duby (1955); Soustelle (1980) et Moscoso (1986). 14 3

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poursuivent", à quelle date pourra être signé le certificat de décès de la forêt du Lacandon. Et les biologistes de comptabiliser toute la faune et toute la flore qui disparaîtront avec la forêt, signalant que ce sont des milliers d'espèces qui meurenf . Il est évident qu'il ne s'agit pas là d'un phénomène isolé: les forêts tropicales disparaissent de plus en plus vite dans le monde entier6. Or, face à la destruction, il n'y a pas eu de vraie réponse, et l'on n'a pas pu ralentir le rythme de cette dévastation. En effet, à partir d'une vision simpliste de la réalité, les mesures prises en sont restées au niveau des dénonciations, ou des interdictions, qui n'ont pas eu d'impact réel. D'autre part et surtout, la perte des forêts implique un problème d'ordre politique. Les zones tropicales ont fait l'objet de décisions qui n'ont pas tenu compte de leur spécificité; elles ont, au contraire, été touchées par des politiques qui cherchaient à résoudre d'abord les problèmes d'autres régions. Au cours des quarante dernières années, ces zones ont été transformées comme jamais auparavant, mais, dans la plupart des cas, on n'a pas tenu compte de l'avis de leurs habitants, à qui on a prétendu ôter toute initiative. Les décisions ont surtout été prises par des gens qui n'avaient jamais vécu dans ces régions et qui ignoraient souvent tout de la situation de ces forêts 7. Après la Deuxième Guerre mondiale, il fallait trouver une issue rapide à la croissance de la population, au processus d'urbanisation et à une demande alimentaire croissante. Le plus simple était de transformer les forêts en pâturages et en terres cultivées. Il y a donc eu une politique
5 Voir Secretaria de Agricultura y Ganaderia (1975); Seminar FUr Landwirtschaftliche (1975); Gomez Pompa, et. al. (1976); Lobato (1980); Price et Hall (1983); Mauricio Leguizarno (1984); Dichtl (1987); De Vos (1988 b). 6 Sur ce phénomène mondial en forêt tropicale, voir Council on Environmental quality (1988: 131-134); German Forestry Association (non daté); Schumann, et. al. (1989); National Geographic Magazine (1-1983; XII-19~8); Time (18-X-1982; 18IX-1989; 15-IV-1991; 2-XII-1991); Newsweek (22-IV-1991). Sur Ie cas de l'Amazonie brésilienne, voir Mahar (1989) et Survival International (1990). 7 Voir aussi Chang (1968); Mc Broy (1972); Gourou (1970); Institut Français de Recherche (1989); Maistre (1969); l'ouvrage classique de Sutherland (1971); Watters (1971); Tosi, et. al. (1975: 2-10). 15

délibérée d'utilisation des terres restées jusqu'alors marginales pour élargir la frontière agricole. Les agences internationales de développement, les organismes internationaux de crédit et de financement, les gouvernements, les experts et les planificateurs ont donc soutenu des programmes qui ont finalement dévasté les forêts de façon plus ou moins directe8. En général, on stimulait la disparition des forêts au profit de la production alimentaire. Les résultats de cette politique ne gênaient alors personne car les forêts, hormis quelques produits rares comme les bois précieux, n'avaient pas de valeur en tant que telles. Le Mexique n'est pas un cas à part. A partir des années cinquante, la colonisation agricole s'est présentée comme une alternative pour une réforme agraire qui s'était essoufflée, mais qui, dans les campagnes, avait jusqu'alors doté de légitimité l'État mexicain. Le président Ruiz Cortines affirmait en 1952, dans son discours d'intronisation: "Fidèles à nos convictions révolutionnaires, nous allons poursuivre la réforme agraire. Compte tenu des surfaces déjà distribuées et de la croissance démographique, nous allons proposer aux paysans de s'installer dans de nouvelles contrées, en intensifiant le processus de colonisation agricole"9 . Ainsi est née l'idée de la colonisation agricole de la zone tropicale du Mexique, grâce à la distribution et à la mise en valeur de nouvelles terres, jusqu'alors marginales. Au début, il s'agissait d'un processus lent et pénible qui devait affronter de gros problèmes d'infrastructure et d'insalubrité puisqu'il fallait dominer "l'enfer vert" de la forêt. La boîte de Pandore s'ouvrait donc avec le démarrage de la colonisation et la destruction des forêts commençait, en une progression qui semble irréversiblelO.
8 Sur ces problèmes, voir Janka et. al. (1981). 9 Secretaria de la Reforma Agraria (1976: 141). 10 Sur le cas du Mexique, voir Ballesteros Porta et. al. (1970); Revel-Mouroz (1972); Tudela (non daté); Centro de Investigaciones Agrarias (1974: 693-747); Casco Montoya (1974); Bartra (1976); Nelson (1977); Fort 91979); Barkin (1978); Ewell (1980).

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Longtemps la forêt du Lacandon fut une contrée oubliée. Seuls la visitaient des voyageurs et des explorateurs de vestiges de la civilisation maya, comme J. Soustelle, des chercheurs de bois précieux ou, sur ses marges, des hommes politiques en exil à la recherche d'un refuge. Ce n'est qu'en 1895, avec le conflit frontalier entre le Mexique et le Guatemalall, puis en 1926, à cause des critiques contre les mauvais traitements infligés aux travailleurs des chantiers forestiers, que la région avait acquis une notoriété passagère dans les journaux de Mexico. Puis, elle allait de nouveau être plongée dans l'oubli et ne plus intéresser que les spécialistes. Forêt très éloignée du monde et encore plus du Chiapas. L'écrivain chiapanèque Eraclio Zepeda relate qu'étant enfant il entendait parler de la forêt du Lacandon comme d'un autre pays, d'un autre monde, très loin de la capitale de l'État, Tuxtla Gutiérrezl2. Le premier président à reconnaître cette région fut Lazaro Cardenas. IlIa parcourut pendant sa campagne électorale et, en la survolant, fut très impressionné par l'immensité de la forêt, par le potentiel hydroélectrique de l'Usumacinta et par son isolement13. Il eut tout de suite l'idée de relier la région au reste du pays grâce à un chemin de fer, qui n'y arriva que seize ans plus tard, dans la partie nord, et d'utiliser les eaux de l'Usumacinta pour l'irrigation et l'électrification. Ces deux entreprises n'ont d'ailleurs pas encore été réalisées et ont provoqué récemment une forte controverse. La Lacandonie a acquis une célébrité mondiale pour la première fois en 1946, lors de la découverte des peintures murales de Bonampak par Gilles Healey et Charles Frey. Le premier se lança
Il De Vos (1988 a: 250-254). 12 Ces souvenirs m'ont été transmis personnellement par Eraclio Zepeda, en 1986. 13 Dans le premier tome des mémoires du général Cârdenas (1972: 255-277), on trouve ses impressions sur la région en 1934: "Le Chiapas. Un peuple simple et affectueux qui devrait être disposé à la construction d'un État progressiste. Il y a des terres riches de zone tropicale, avec de grandes zones forestières et des chutes d'eau suffisantes pour électrifier tout le Sud-Est. J'entamerai le développement du Sud-Est en y faisant amener le chemin de fer qui reliera l'isthme avec Campeche et en utilisant l'énergie électrique des fleuves du Chiapas. Cet État dispose de suffisamment de bois pour payer la construction du chemin de fer entre l'isthme et Campeche. Nous avons parcouru à cheval et vu d'avion d'immenses forêts . exploitables" (1972: 259). 17

dans des expéditions patronnées par la United Fruit Company pour photographier les peintures. Pour l'un des clichés, il fit poser devant les fresques plusieurs Lacandons et l'impact fut alors instantané: on avait ainsi une représentation des Mayas morts mille ans plus tôt à côté des Mayas vivants. Cette photo causa sensation et fit le tour du monde. A la suite de cette découverte, le gouverneur de l'État du Chiapas d'alors mentionna pour la première fois la Lacandonie dans son rapport de gestionl4, en relatant l'expédition ratée vers les ruines de Bonampak, au cours de laquelle, en 1949, Charles Frey et un de ses compagnons avaient trouvé la mort. Ce drame fut aussi largement répercuté par la presse. Bonampak devient alors célèbre dans le monde entier et, au Chiapas, on commence à tout baptiser de ce nom, du plus grand hôtel de Tuxtla Gutiérrez au groupe de ballet du Chiapas, à propos duquel le gouverneur de l'époque disait, dans un discours vibrant de patriotisme local: "La mise en scène des danses de Bonampak, arrachées aux murs des ruines qu'emprisonne la jungle du Lacandon, plus qu'un divertissement populaire, constitue pour le Chiapas une revendication. Le Chiapas a en effet été le berceau de la plus haute civilisation du peuple maya, car c'est ici, chez nous, que ce peuple a atteint l'apogée de son expression artistique, de son organisation sociale et de son pouvoir militaire"15. Malgré cette rhétorique, la Lacandonie restait en fait très loin des préoccupations des habitants du Chiapas. Le chemin de fer du SudEst facilita néanmoins, à partir de 1950, une meilleure liaison avec le reste du pays pour la zone nord de la forêt, surtout pour Palenque, où les travaux archéologiques entamés par Alberto Ruz Lhuillier en 1949 s'intensifiaientl6. En 1952, on annonçait la découverte d'une tombe dans le Temple des Inscriptions: c'était la première fois qu'on

14 Cette première mention a été faite dans Grajales (1949). 15 Troisième Rapport du gouverneur Grajales (1951: 74). 16 Ruz Lhuillier (1973).

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trouvait dans une pyramide maya une crypte et un sarcophage, qui évoquaient pour beaucoup les célèbres tombes égyptiennes. Mais la forêt du Lacandon était surtout un trésor pour les planificateurs. Elle ressortait sur toutes les cartes du Chiapas à cause de sa grande taille et de son potentiel pour l'agriculture et l'élevage. Moisés De la Pefia, dans son étude Chiapas Economico, publiée en 1951, n'échappait pas à cet enchantement et qualifiait déjà cette région de terre promise, en recommandant: "Si l'on construit des routes et si l'on rend accessible la Lacandonie, le processus en cours de transfert de population sera accéléré, sans avoir besoin des mesures artificielles de colonisation agricole dont les expériences n'ont pas été couronnées de succès et qui exigent en outre des ressources dont nous ne disposons pas. Des routes, des terres nationales gratuites ou des terres en propriété privée, à un prix conforme à leur valeur au cadastre, avec au préalable le drainage de toutes les terres inondables; tout cela joint à une forte campagne contre la malaria et à la présence de brigades sanitaires mobiles, ce n'est pas trop demander pour pouvoir tirer parti des meilleures terres du Mexique. Plus que jamais, nous osons affirmer qu'à Mexico on a peur des magnifiques plaines tropicales parce qu'on ne les connaît pas et qu'on ignore qu'elles recèlent la promesse d'un avenir très prometteur"17. Pourtant, pendant une décennie encore, il ne se passa rien. Au début des années soixante, la forêt du Lacandon était encore une grande promesse pour la résolution des problèmes agraires et sociaux dont souffrait le Chiapas. Les techniciens de l'Institut National Indigéniste y plaçaient leurs espoirs: "Nous aurons peut-être demain la possibilité d'arracher les Indiens à ces montagnes érodées et de les faire venir vers les terres vierges d'Ocosingo et de Las Margaritas, en pleine forêt du Lacandon. C'est un grand espoir pour ces Indiens qui sont à l'étroit et meurent de faim dans les Altos de Chiapas"18.

17 De La Pefia (1951: 386). 18 Cité par Benitez (1985: 239). Voir aussi Instituto Nacional Indigenista (1965) et Romano Delgado (non daté).

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Depuis les bureaux de Mexico, le Chiapas s'ouvre donc au processus de colonisation agraire. Personne ne savait exactement ce qu'on y faisait ni où se trouvait cette région19. Mais il était impératif d'augmenter les chiffres des distributions de terres, comme allait le reconnaître, non sans surprise d'ailleurs, José Lopez Portillo, lors de sa visite en Lacandonie pendant la campagne présidentielle de 1976. En effet, dix ans plus tôt, il avait examiné la plupart des décrets de réforme agraire qui distribuaient des terres de la forêt, et s'adressait ainsi aux paysans: "Chers amis d'Ocosingo, j'ai beaucoup attendu cette rencontre d'aujourd'hui dans ce site légendaire d'Ocosingo et je vais vous expliquer pourquoi. Il y a longtemps, très longtemps, quand j'étais Directeur des Questions juridiques au Secrétariat de la Présidence, je devais revoir les décrets présidentiels de dotation et de restitution de terres et nous recevions souvent celles touchant les forêts d'Ocosingo" . "Nous cherchions à mettre en place un système d'exploitation des ressources potentielles de cette zone. Les donner à un peuple sans organisation, à un peuple désuni et traversé par des conflits allait conduire à la ruine immédiate, car vous auriez détruit la forêt, ~ans rien y gagner, sinon l'accentuation des conflits internes. Je viens maintenant vous saluer et connaître de près les gens dont je connaissais les noms sur le papier. Je viens aussi découvrir la forêt dont l'importance demeurait une notion abstraite pour moi; ce qui n'était alors que des mots devient maintenant une réalité"20. Si les planificateurs d'il y a quarante ans pouvaient voir la forêt d'aujourd'hui, ils seraient surpris, mais satisfaits. Ils verraient exaucé leur désir de gagner la bataille contre la forêt, contre cet immense désert vert qui semblait isoler, coincer, étouffer toute vie humaine. Pour ces techniciens, ne serait-ce pas merveilleux de voir comment on a gagné du terrain sur la forêt avec des routes, des ponts, des villages, des derricks, des champs et des pâturages? Ils auraient
19 Sur la participation de l'INI au Chiapas, voir Aguirre Beltran et. al. (1976) et Aguirre Beltran et Pozas (1981). 20 L6pez Portillo (1976). 20

l'impression de voir réalisée l'épopée dont ils avaient rêvé. Il serait difficile de les convaincre que l'appréciation a totalement changé: ce qui fut désiré si longtemps est maintenant considéré comme une vraie tragédie, conduisant à la stérilité des terres. Ils jugeraient incroyable le genre de projet, de programme et de plans que l'on réalise maintenant pour sauver la forêt. Peut-être souhaiteraient-ils leur échec total... Notre étude cherche précisément à comprendre le processus de destruction de la forêt du Lacandon et son impact sur la population au cours des trente dernières années. Il est indéniable que l'on ne pourra pas prendre des mesures adaptées pour protéger la forêt si l'on ne comprend pas la complexité des relations entre les organismes publics et les paysans. En relatant l'histoire récente de cette région, nous cherchons à encourager une nouvelle approche pour aborder les problèmes écologiques. L'histoire nous dit surtout que, sans la participation des paysans déterminés à conserver leurs propres ressources, rien ne pourra freiner le déboisement. S'il est vrai que la population par ellemême ne pourra pas résoudre les problèmes actuels, il est cependant plus probable qu'elle y arrivera avec un minimum de soutien, si l'on en respecte ses décisions, depuis Mexico ou depuis la capitale du Chiapas. Dans cette nouvelle perspective, la population jouera un rôle prépondérant pour contrôler son propre développement; c'est un risque qu'il faudra prendre si nous voulons que la situation s'améliore. Il y a dans la forêt du Lacandon une leçon à tirer, une leçon qu'un paysan venu depuis la frontière nord du Mexique, à plus de trois mille kilomètres, vers la Lacandonie, me résumait ainsi: "Le gouvernement et vous, les experts, vous vous êtes très souvent trompés et c'est pour ça que nous en sommes arrivés là; maintenant, laissez-nous nous tromper nous aussi, c'est sûr qu'on s'en sortira mieux."

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La Forêt du Lacandon: relief et hydrologie

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LA LACANDONIE, PAYS DE L'ACAJOU

"Cette terre a toujours été et demeure une terre d'infidèles, peu peuplée et presque dépourvue de commerce, de culture et de lois, du fait de son éloignement, au [m fond de forêts épaisses. On l'appela "Terre de Guerre". Les Espagnols l'ont appelée "Terre de Guerre", car ils ne l'ont jamais conquise ni pacifiée, comme ils l'ont fait dans les autres contrées, par la force des armes. C'est parce qu'elle a gardé le renom d'une terre jamais conquise qu'on l'a appelée "Terre de Guerre". On peut dire aussi qu'elle doit son nom au fait qu'il Y a là beaucoup d'infidèles et de guerriers comme ceux qu'on dénomme Lacandons et pochutecas et d'autres nations encore inconnues. " Francisco Montero de Miranda' .

Au confluent du Chiapas et de l'Amérique centrale s'étend la forêt du Lacandon, ou Lacandonie. De fait, sur les cartes, cette région se présente comme une sorte de pointe qui s'incruste dans le territoire guatémaltèque. Au cours des temps, la forêt de Lacandonie a formé une unité géographique et historique avec deux autres régions guatémaltèques: le Petén et le Verapaz, constituant ainsi une zone aux confins de la péninsule du Yucatan, du Sud du Mexique et de l'Amérique centrale. A différentes époques de l 'histoire, cette zone tropicale a été considérée comme partie intégrante de l'une de ces trois régions qui l'ont toutes

Ce paragraphe de Montero de Miranda, qui date de 1575, se trouve dans Acufia (1942: 248).

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revendiquée; son contrôle a même été une cause de guerre entre le Mexique et le Guatemala2 . Par sa situation, cette contrée a été une terre reculée, une lointaine frontière, un no man's land, un endroit où se confondent les limites entre les pays et les États. Sa caractéristique principale fut son inaccessibilité, raison pour laquelle elle a toujours été isolée et marginalisée. Y ont contribué son éloignement par rapport à la mer - plus de deux cents kilomètres de la côte la plus proche - et le fait qu'elle est presque entièrement entourée de montagnes, aux escarpements de plus de 1000 mètres, de marécages et de lagunes. La navigation sur ses fleuves est souvent interrompue par des cascades ou des rapides. La densité de la végétation rend cette contrée hostile, la transformant en une sorte d'enfer vert. Cette région a, en général, été peu peuplée et peu développée. Frontière inexistante, refuge et abri pour ceux qui sont poursuivis3 , zone où vécurent pendant des siècles de modestes paysans qui ont abattu les arbres pour commencer leurs cultures sur brûlis en pleine forêt et qui ont cherché à se soustraire aux influences extérieures. Mais ce fut aussi une terre d I attraction pour des hommes venus de très loin: militaires, missionnaires, guérilleros, voyageurs, aventuriers et même commerçants et entrepreneurs, qui ont considéré la forêt et ses habitants comme une partie de leur butin ou de leurs intérêts. Pourtant, en dépit de toutes ces contraintes naturelles, avait pris son essor ici l'une des plus impressionnantes civilisations de l'histoire. Entre le IVe et le Xe siècles de notre ère, toute cette région fut le cœur de la culture maya classique4. C'est là que fleurit une activité sociale complexe, centrée autour des villes de Palenque, Bonampak, Yaxchilân, Tikal, Uaxactun, Piedras Negras
2 Sur les disputes frontalières entre l'État du Yucatan et le Guatemala, voir Chamberlain (1948) et Gerhard (1974), entre le Mexique et le Guatemala, voir De Vos (1988 a: 103-129). 3 De Vos (1980 a) et Martinez Pelaez (1982: 557-564). 4 Thompson (1959); Morley (1972); Harrison et Turner (1978); Nations (1979); Hammond (1982) ; Hammond et Willey (1979). 24

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