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Les intellectuels français et l'Italie 1945-1955

De
444 pages
Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, c'est le visage d'une Italie traumatisée et durablement marquée par plus de 20 ans de fascisme qui se dessine. Une attitude revancharde, condescendante et paternaliste, prévaut alors dans l'intelligentsia et de larges pans de l'opinion publique française. Pourtant, des intellectuels se rendent sur place, soucieux de découvrir une Italie antifasciste qui a combattu le régime mussolinien. Ils remplissent une fonction de médiateurs culturels entre les deux pays.
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Les intellectuels français et l'Italie (1945-1955)

www.librairieharmattan.com harmattan1@wanadoo.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr cgL'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-00312-5 EAN : 9782296003125

OLIVIER

FORLIN

LES INTELLECTUELS FRANÇAIS ET L'ITALIE (1945-1955)
Médiation culturelle, engagements et représentations

« La Librairie des Humanités ))

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(2005)

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M. Lequan (Dit)
Métaphysique et philosophie transcendantale .relOIl

Mnt (2005)

Remerciements

Mes pensées vont à Jean-Pierre son énety,ie. Il sut m'apporter Que Pierre Guillen, Grange)
accorder

Vialle0

trop tôt disparu:

directeur de la thèse dont ni son temps ni

est issu cet ouvrage, il a suivi de près son élaboration, amitié et réconfort.

ne ménageant

qui est à l'origine de ce stijet et a suivi sa progression, le relais dans la direction
ici l'expression trouvent

et Daniel et lui

qui a bien voulu prendre
toute son attention)

de ce travail

de toute ma reconnaissance.

Je tiens à exprimer ma gratitude à Christian Delporte) Marc Lazar et Jean-François Sirinelli) membres du jury de thèse aux côtés de Daniel Grange et Jean-Pierre Vialle0 dont les remarques furent précieuses pour l'élaboration du présent livre.

Mes remerciements vont à mes collègues de l'Université Pierre Mendès particulièrement à Éric Vial qui a pris sur un étépour faire une lecture de et me prodiguer ses conseils avisés) et à Gilles Bertrand, dont l'attention furent constantes. Je n'oublie pas les encouragements de Pierrette Parary, Bruneteau, Robert Chagtry, Hubert Desvages.
Plusieurs cinquante témoignages. Jean-François reconnaIssance. protagonistes ont manifesté Que Francis de la vie intellectuelle un intérêt pour Cohen) Dominique Vernant française Desanti) des années

France) ma thèse et l'aide Bernard

quarante

et

cette recherche) l'enrichissant Pierre Gamarra, Edgar Morin,

de let/rs Francis

Jeanson) Emmanuel

Le Rqy Ladurie)

Gilles Martine0

Geoty,es Piroué, de ma proftnde

Revel et Jean-Pierre

trouvent ici l'expression

J'adresse tous mes remerciements aux responsables des services d'archives) des centres de recherche et des bibliothèques) dont l'aide et les conseils ont facilité mon travail: notamment de La Olivier Corpe0 directeur de l'Institut des revues,. de l'Europe Mémoires Chabin, de l'Édition Contemporaine (IMEC) Revue Centre d'Histoire Enfin, et de La Revue des revues) et André Odile Gaultier- Voiturie~ du Vingtième secrétaire de rédaction des archives du

responsable

Siècle (CHEVS/FNSP). toute

mes pensées vont à ces êtres chers dont le soutien fut essentiel. J'exprime à Caroline, Anton

ma tendresse à mes parents,

et Zoé, et à l'ensemble de ma famille.

INTRODUCTION

SSU D'UNE THÈSE DE DOCTORAT, cet ouvrage consacré aux représentations de l'Italie dans l'imaginaire des intellectuels français, au cours de la première décennie postérieure au second conflit mondial, appelle plusieurs observations préliminaires; il convient notamment d'indiquer les courants historiographiques ou les champs de la recherche dans lesquels ce travail s'inscrit, et les études qui en sont à l'origine. Depuis vingt-cinq ans environ, les études françaises consacrées à l'histoire de l'Italie contemporaine se sont considérablement développées. Si en 1978, dans un volume des Mélanges de l'École française de Rome, Philippe Levillain et Jean A. Gili1 constataient que les chercheurs avaient manifesté, jusque-là, une « relative prudence» face à l'histoire de l'Italie après 1870, à l'exception de la période du fascisme qui avait déjà suscité d'assez nombreux travaux2, et que l'ère s'ouvrant avec la Libération de la péninsule était davantage étudiée par les politologues, les juristes ou les sociologues que par les historiens (le manque de recul par rapport à la période concernée expliquant sans doute leurs réticences), ils se montraient toutefois optimistes: « l'élan de la recherche» sur l'Italie contemporaine était en effet assuré par divers centres3 et, en relation avec ces organismes, deux thèses d'État majeures venaient d'être soutenues et bientôt publiées, dont celle de Pierre Milza sur les relations franco-italiennes des années 1880 à 19024, tandis que d'autres étaient en préparation.

I

1

P. Levillain, « Commentaire

», Recherches sur l'Italie contemporaine, Rome,

1\1EFRM,

t. 90, 1978, p. 11-13 ;

J. A. Gili,« État des travaux en histoire », Ibid., p. 35-41. 2 Dont ceux de Pierre l\1ilza et Serge Berstein, Le fascisme italien, 1919-1945,

Paris, Le Seuil, 1980 (le éd.

1970) ; de P. Milza, Le fascisme italien et la pressefrançaise, 1920-1940, Bruxelles, Complexe, 1987 (1c éd. 1967). 3 Nous nous contentons de mentionner l'École française de Rome (ÉfR) et le Centre de Recherche d'Histoire de l'Italie et des Pays Alpins (CRHIPA) de Grenoble. Pour les autres centres de recherches, se reporter aux listes établies par P. Levillain, article cité, p. 13, et Jean-Dominique Durand, « La storia dell'Italia in Francia », Italia contemporanea, 205, décembre 1996, p. 759-763. n° 4 P. Milza, Français et Italiens à la fin du XIX' siècfe.Aux originesdu rapprochementranco-italien de 1900f 1902, Rome, ÉfR, 1981. La seconde est celle de Michel Ostenc, L'Éducation en Italiependant lefascisme, soutenue en 1977 à ['Université d'Aix-en Provence et publiée en 1980 (paris, Publications de la Sorbonne).

8

LES INTELLECTUELS FRANÇAIS ET L'ITALIE (1945-1955)

Aussi, en 1996, Jean-Dominique Durand pouvait se féliciter de l'évolution des recherches sur la période contemporaines: plusieurs thèses ont en effet été réalisées, couvrant les domaines de l'histoire religieuse6, politique (politicoculturelle7, histoire des cultures politiques8, des relations internationales9), culturellelO, l'histoire des intellectuels11, pour nous limiter aux principales recherches sur le XXe siècle qui nous ont été utiles. Il faut y ajouter les nombreux ouvrages qui ne sont pas le fruit d'une thèse de doctorat, notamment ceux de Pierre Milza sur le fascisme12, Marc Lazar sur les communismes français et italien13, Marie-Anne Matard-Bonucci sur la mafial4, les livres traitant de la question nationalels, sans compter les manuels consacrés à l'histoire de l'ltalie16. Quelques-unes de ces études, notamment celles de Marc Lazar et de Fabrice d'Almeida, portent sur l'histoire comparée de forces et de cultures politiques française et italienne (le communisme et le socialisme), ou analysent les relations franco-italiennes. Ce domaine de recherches, dans lequel notre travail s'inscrit pleinement, a donné lieu, sous la houlette du Comité franco-italien d'études historiques, à plusieurs colloques dont les actes ont été publiés depuis le milieu des années soixante-dix: l'histoire des rapports franco-italiens de la Première Guerre mondiale jusqu'aux années 1950, dans leur dimension méditerranéenne, celles des relations culturelles entre les deux pays et de la confrontation

5 J.-D. Durand, « La storia dell'Italia in Francia », art. cité, p. 755-773. Nous renvoyons à cet article qui propose une bibliographie exhaustive des études historiques françaises sur l'Italie contemporaine. 6 l d., L'Église catholique dans la crise de l'Italie (1943-1948), Rome, ÉfR, 1991 ; Jean-Pierre Viallet, L'anticlé!icalisme en Italie (1867-1915), Université de Paris X, 1991. 7 Catherine Brice, Monumentalité publique etpolitique: le Vittoriano (1870-1943), Rome, ÉfR, 1998. B F. d'Almeida, Histoire et politique en France et en Italie: l'exemple des socialistes, 1945-1983, Rome, ÉfR, 1998. 9 D. Grange, L'Italie et la kIéditerranée (1896-1911). Les fondements d'une politique étrangère, Rome, ÉfR, 1994. 10 Fanette Roche-Pézard, L'al'enture futmiste (1909-1919), Rome, ÉfR, 1983 ; J. A. Gili, L'Italie de Mussolini et son cinéma, Paris, Veyrier, 1985 ; Isabelle Renard, L'Institut français de Florence (1900-1920). Un épisode des relations j'anco-italiennes au début du XX' siècle, Rome ÉfR, 2001. 11 Frédéric Attal, Les intellectuels napolitains (1943-1964). La formation d'une classe dirigeante dans l'Italie de l'après-guerre, Thèse de doctorat, lEP de Paris, janvier 2000. 12À ceux précédemment cités, il convient d'ajouter les ouvrages Paris, Imprimerie nationale, 1985 ; Mussolini, Paris, Fayard, 1999. suivants: P. Milza, Les fascismes,

13l'vI. Lazar, j\1aisons rouges. Les Pa/tis communistes j'ançais et italiens, de la Libération à nos jours, Paris, Aubier, 1992. 14 M.-A. Matard-Bonucci, Histoire de la mafia, Bruxelles, Complexe, 1994. 15 Ilvo Diamanti, Alain Dieckhoff, Marc Lazar et Didier Musiedlak, L'Italie, une nation en smpens, Bruxelles, Complexe, 1995 ; Gilles Pécout, Naissance de l'Italie contemporaine (1770-1922), Paris, Nathan, 1997. 16 De celui de P. l'vIilza et S. Berstein, L'Italie contemporaine, des Nationalistes aux Européens (1870-1972), Paris, A. Colin, 1973, à ceux de J.-D. Durand, L'Italie de 1815 à nos jours, Paris, Hachette, 1999, et de ou par F. Attal, Histoire de l'Italie de 1943 à nos jours, Paris, A. Colin, 2004. Pour les ouvrages (manuels autres) qui ne sont pas issus d'une thèse de doctorat, nous renvoyons à la bibliographie établie J.-D. Durand, art. cité.

INTRODUCTION

9

entre nationalismes, ont ainsi été analysées par des chercheurs tant français qu'italiens17. Parmi les nombreux articles issus des ces colloques, certains, auxquels il faut ajouter des ouvrages ou articles publiés dans un autre cadre, sont à l'origine intellectuelle de notre ouvrage. Ce sont les recherches qui explorent les domaines de l'opinion, des imaginaires collectifs, de la perception en France de tel aspect des réalités transalpines, notamment celles de Ralph Schor, Pierre Guillen, Jean-Pierre Viallet et Daniel Grange\8. Dans le domaine culturel, les travaux de Pierre Guiral sur les écrivains français et le Sud de l'ItalieI9, ceux de Jean-Pierre Viallet consacrés aux traductions dans les années 1930, puis de 1945 à 195820, revêtent également une importance particulière pour notre travail. Quant à Pierre Milza, qui a réservé un chapitre de sa thèse au « poids des mentalités et des influences culturelles» dans les contacts entre Français et Italiens à la fin du XlXe siècle2\, il a étudié de près les représentations de l'Italie en France sur tout ou partie du XXe siècle22. Deux de ses recherches sont plus directement à l'origine de nos problématiques: l'une porte sur l'Italie vue, après la seconde guerre, par les deux milieux intellectuels français réunis autour des revues Esprit et Les Temps A10dernes ; la seconde, réalisée en collaboration avec Anne Le Fur, concerne la réception du cinéma italien en France, toujours au lendemain de la deuxième guerre, et accorde une large place à l'attitude de l'intelligentsia de gauche dont l'engouement pour la

17

La France et /'Italie pendant la première gl/erre mondiale, Grenoble,

PUG, 1976 ; Enrico Decleva et

P. Milza (dir.), La Francia e I1talia I/CJ!,li nni venti: tra politica e CIIltl/ra, Milan, ISPI/SPAI, a 1998 ; Jean-Baptiste Duroselle et Enrico Serra (dir.), Italia e Francia dal1919 al 1939, lv1ilan, ISPI/F. Angeli, 1981; Id. (dir.), Italia e Francia (1939-1945), Milan, ISPI/F. Angeli, 1984 ; Id. (dir.), Italia e Francia (1946-1954), Milan, ISPI/F. Angeli, 1988 ; Id (dir.), Italia, Francia e MeditelTaneo, Milan, ISPI/F. Angeli, 1990 ; Id. (dir.), Il vincolo cl/ltl/rale fra Italia e Francia negli anni trenta e ql/aranta, Milan, ISPI/F. Angeli, 1986; E. Decleva et P. Milza (dir.), Italia e Francia. I na;;jonalismi a cOl/ftvnto,Milan, ISPI/F. Angeli, 1993. 18R. Schor, « L'Italie de 1920 devant l'opinion française », in La Francia e /'Italia negli anni venti..., op. cit., p. 14-32; Id., «L'image de l'Italien dans la France de l'entre-deux-guerres », in P. Milza (dir.), Les Italiens en France de 1914 à 1940, Rome, ÉfR, 1986, p. 89-109; Id., «L'image de l'Italie dans la presse niçoise (1948-1953) », in Italia e Francia (1946-1954), op. cit., p. 250-268 ; P. Guillen, « Les Français et la Résistance italienne», Revl/e d'Histoire de la Del/xième Cl/elTe mondiale et des conflits 1986, p. 79-90 ; J.-P. Viallet, « L'Italie des années vingt dans contemporaim, n° 143, juillet-septembre les revues de la droite française ", in La Francia e I1talia negli anni venti..., op. cit., p. 134-177 ; D. Grange, « L'image de l'Italie fasciste chez les "Catholiques de gauche" français durant les années 30 », in Il
vincolo cl/ltl/rale..., op. cit., p. 50-82.

19 P. Guiral, « Les écrivains français contemporains et le Sud de l'Italie», in Il Vincolo..., op. cit., p. 158-180. 20J.-P. Viallet, «Statistiques et histoire des relations culturelles franco-italiennes: l'exemple des traductions (1932-1939»), in Il vincolo..., op. cit., p. 246-294 ; «Le livre, témoin des relations culturelles entre l'Italie et la France (1945-1958) », MEFRZvI, 98, 1986-1, p. 465-524.
21

P. Milza, Françaiset Italiem à lafin dl/ XIX' siècle...,op. cit., chap. V, p. 353-476.
de l'Italie fasciste dans la France des années 1936-1939», in Italia e Francia dal1919 al

22 Id.,« L'image

1939, op. cit., p. 271-302 ; «L'Italie dans les manuels français de l'après-guerre », in Italia e Francia (1946-1954), op. cit., p. 205-227 ; «L'image de l'Italie et des Italiens du XIXc siècle à nos jours ", in Robert Frank (dir.), Images et imaginai1~ dans /es relations internationales depuis 1938, Cahiers de I1H7P, n° 28, juin 1994, p. 71-82.

10

LES INTELLECTUELSFRANÇAIS ET L'ITALIE (1945-1955)

production néo-réaliste est vif23. Quelques-uns de nos principaux axes de recherche sont explicités dans ces travaux. Concernant les notions d'image, d'imaginaire collectif ou système de représentations, d'opinion, les contributions de Jean-Jacques Becker et Jacques Ozouf aux volumes intitulés Pour une histoire politique24 et Paire de l'histoire25, le numéro des Cahiers de l'IHTP consacré aux images et imaginaires dans les relations internationales qui comporte une importante introduction de Robert Frank26, les réflexions de Michel Beynet, Pierre Laborie et Gilles Bertrand, sont précieux pour nos recherches27. Notre travail s'inscrit aussi directement dans le champ de l'histoire des intellectuels en France, dont les initiateurs sont, entre autres, Jean-François Sirinelli, Pascal Ory, Michel Winock, ou encore Jeannine Verdès-Leroux. Si nous aurons plusieurs occasions de réfléchir sur le rôle et la fonction de l'intellectuel, il convient néanmoins, dès maintenant, d'indiquer que nous retenons la définition de l'intellectuel proposée par Jean-François Sirinelli et Pascal Ory, qui en fait « un homme du culturel, créateur ou médiateur, mis en situation d'homme du politique, producteur ou consommateur d'idéologie »)Z8. L'intellectuel engagé est donc au cœur de
notre travail. Pareillement, nous nous inspirons directement des réflexions de

Jean-

François

Sirinelli relatives aux questions

méthodologiques

de l'histoire

des clercs29;

23 Id., « L'Italie

de l'après-guerre

vue par deux organes

de la "nouvelle

gauche"

: Les Temps jl,fodemes et

Esprit", in Itafia e Francia (1946-1954), op. cit., p. 185-204; P. Milza et Anne Le Fur, «L'accueil du cinéma italien en France au lendemain du second conflit mondial", in Il vincolo..., op. cit., p. 304-329. 24J.-J. Becker, « L'opinion ", in R. Rémond (diL), Pour/me histoire politique, Paris, Le Seuil, 1996 (1 e éd. 1988), p. 161-183. ({L'opinion publique: apologie pour les sondages in Jacques Le Goff et Pierre Nora 25

(dir.), Faire de l'histoire,Paris, Gallimard, 1986 (1e éd. 1974), vol. III : Notll!eaux objets,p. 294-314. 26R. Frank, « Images et imaginaire dans les relations internationales depuis 1938 : problèmes
méthodes ", in Images et imaginaire..., op. cit., p. 5-11. 27 M. Beynet, L'image de l'Amérique dans la culture italienne de l'entre-deux-guen'es, 3 vol., Publications

J. Ozouf,

",

et
de

l'Université de Provence Aix-Marseille l, 1990 ; P. Laborie, L'opinion ji-ançaise sous Vichy, Paris, Le Seuil, 1990 ; Id., « De l'opinion à l'imaginaire social", Vingtième siècle, Revue d'Histoire, n° 18, avril-juin 1988, p. 101-117 ; Id., « Histoire politique et histoire des représentations mentales ", in Denis Peschanski, Michael Pollak et Henry Rousso (diL), Histoire politique et sciences sociales, Cahiers de l'IHTP, G. Bertrand, « La construction de l'autre dans et par les récits de n° 18, juin 1991, p. 105-114; voyage: le cas des voyageurs français en Italie au XVIIIe siècle ", in Letteratura, identità eulturali e immagini na;;jonali, Pise, Edizioni ETS, 1997, p. 113-128. Voir aussi la mise au point, sur ces questions, de J.-B. Duroselle : « Opinion, attitude, mentalité, mythe, idéologie: essai de clarification ",
Relations Intema-tionales, n° 2, 1974, p. 3-23. 28 P. Ory et J.-F. Sirinelli, Les intelledueLr France,de l'AjJail7! I7!JjÙs ell D à

nosjoun, Paris, A. Colin, 1986, p. 10.

C'est aussi la définition proposée par J. Julliard et M. Winock, Dietionnaitr des intelledueLrji-ançais, Paris, Le Seuil, 1996, p. 11-17, et :Michel Leymarie, Les intelledueLret lapolitique en France, Paris PUF, 2001, p. 3-16. 29J.-F. Sirinelli, « Le hasard ou la nécessité? Une histoire en chantier: l'histoire des intellectuels ", 1986, p. 97-108 ; Id., « Les intellectuels ", in Pour/Ille Vingtième siècle, Revue d'Histoire, n° 9, janvier-mars histoire politique, op. cit., p. 199-231. Voir aussi les observations de M. Winock, « Les intellectuels dans Vingtième siècle, Revue d'Histoire, n° 2, avril-juin 1984, p. 3-14 ; et le volume récent publié le siècle

",

sous la direction

de M. Leymarie

et J.-F. Sirinelli, L'histoire des intellectuels aujourd'hui, Paris PUF, 2003.

INTRODUCTION

11

car l'étude du discours intellectuel ne peut être distinguée de celle de ses modalités d'élaboration et des vecteurs de l'engagement. Aussi, les problèmes de la formation des groupes ou des réseaux intellectuels, des itinéraires, de génération, des structures de la sociabilité intellectuelle, retiennent-ils toute notre attention. Quant au contexte historique dans lequel s'exerce la fonction de l'intellectuel en France, deux périodes se succèdent: l'immédiat après-guerre marqué par une hégémonie de l'intellectuel de gauche et une domination du marxisme, tandis que l'extrême droite, et même une partie de la droite intellectuelle, est ostracisée ou demeure silencieuse depuis la Libération marquée par une double épuration dans le monde des lettres; si l'intelligentsia communiste connaît numériquement un apogée, son importance quantitative, comme la qualité de ses débats, méritent d'être assez nettement nuancées30. Les positions et les engagements conservent une relative souplesse et les frontières entre les différents camps ne sont pas encore hermétiques. À partir de 1947 et jusqu'en 1956, la guerre froide, guerre idéologique par excellence, provoque un durcissement significatif des rapports intellectuels, une quasi-impossibilité de maintenir une voie autonome entre la sphère intellectuelle communiste et le bloc anticommuniste. Le dialogue cède alors la place à la polémique et à l'invective. À la faveur de ce tournant, la droite intellectuelle, ainsi que toute une partie de l'intelligentsia d'extrême droite, relèvent la tête tandis que la cléricature liée au PCF, si elle resserre les rangs derrière les autorités du parti, voit son influence fléchir sensiblement comme en témoignent la chute du tirage de ses périodiques et, parfois, la disparition de certains d'entre eux: l'hégémonie de l'intellectuel de gauche n'est déjà plus, après 1947, qu'un souvenir. L'histoire des intellectuels en Italie connaît une respiration analogue même si, nous aurons l'occasion d'en reparler, la souplesse des rapports intellectuels paraît plus ample dans l'immédiat après-guerre et si le « dégel» de l'intelligentsia communiste, amorcé dès 1951, semble plus précoce qu'en France où ses prémices ne se font pas sentir avant 1954. Quoi qu'il en soit, l'un des moyens dont disposent les clercs pour intervenir dans le champ politique est la revue qui, en même temps, est l'une des structures de la sociabilité intellectuelle. Nous reviendrons plus en détail sur les analyses d'Olivier Corpet consacrées aux revues, tout particulièrement celles concernant le statut et le rôle qu'il leur accorde3l. Parmi nos sources imprimées, en effet, les revues, auxquelles nous associons certains hebdomadaires des années 1945-1955 - en raison de la qualité de leur contenu et parce que ce sont des

30J. Verdès-Leroux, Au sel7Jicedu Parti. Le parti communiste, les intellectuels et la culture (1944-1956), Paris, Fayard/Éd. de Minuit, 1983, p. 13-18. 31 O. Carpet, « La revue », in ].-F. Sirinelli (dir.), Histoire des Droites en France, Paris, Gallimard, 1992, t. II: Cultures, p. 161-212; Id., « Archives et histoire des revues », La Rf/we des revues, na 16,1993. Voir aussi Jacqueline Pluet-Despatin, « Une contribution à l'histoire des intellectuels: les revues », in Nicole Racine et Michel Trebitsch (diL), Sociabilités intellectuelles. Lieux, milieu>..; réseaux, Cahiers de f'IHTP, na 20, mars 1992, p. 125-136.

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LES INTELLECTUELSFRANÇAIS ET L'ITALIE (1945-1955)

groupes intellectuels qui les font vivre -, occupent une place prépondérante32. Plusieurs périodiques ont d'ailleurs fait l'objet de recherches s'inscrivant dans le cadre de l'histoire des intellectuels, ou sont largement utilisés comme sources dans ces études33. Nos travaux touchent enfin deux autres champs de la recherche historique. Celui de l'émigration politique italienne, tout d'abord. Le juoruscitismo a suscité d'importants travaux en France et il occupe une place significative dans plusieurs volumes collectifs consacrés à l'émigration transalpine en France, fruits de différents colloques organisés notamment par le Centre d'Étude et de Documentation sur l'Émigration italienne (CEDEI)34 et l'École française de Rome35. Les représentants du PCI et ceux de la mouvance socialiste libérale, incarnée à partir de 1929 par Giustizja e Libertà, ayant été politiquement actifs dans le combat antifasciste et intellectuellement novateurs dans leurs analyses du fascisme, nous avons trouvé d'utiles renseignements dans les différents actes de colloques consacrés à Piero Gobetti36, Carlo Rosselli et G LJ7, Silvio Trentin38, et dans La Trace, la revue du CEDE!. Pourquoi cette importance, au regard de nos recher32 Les autres sources utilisées pout ce travail sont les essais, récits de voyage et récits d'esthètes, publiés par les intellectuels; les archives de revues (celles d'Esprit se sont révélées les plus riches pour notre travail) et d'intellectuels (ce sont notamment les correspondances ou les «papiers» d'Elio Vittorini, Jean-Paul Sartre/Simone de Beauvoir, Gilles Martinet, Hubert Beuve-Méry/Maurice Vaussard, Giacomo Antonini/Roger Nimier, Jean-Richard Bloch/Pierre Abraham, Georges Sadoul, Francis Cohen/ L.a Nouvelle Oitique...) ; on a également eu recours aux témoignages rétrospectifs en consultant les Mémoires et autobiographies publiés par des intellectuels et en réalisant des entretiens ou en échangeant une correspondance avec certains d'entre eux; aussi nous tenons à remercier Francis Cohen, Dominique Desanti, Pierre Gamarra, Francis Jeanson, Emmanuel Le Roy Ladurie, Gilles Martinet, Edgar Morin, Georges Piroué, Jean-François Revel et Jean-Pierre Vernant pour leur disponibilité. 33 Pour ne retenir que les principales et sans mentionner les nombreux articles consacrés aux revues et hebdomadaires, ou qui les utilisent comme sources, citons les ouvrages de M. \V'inock, « Esprit ». Des intellectuels dans la cité. 1930-1950, Paris, Le Seuil, 1996 (le éd. 1975) ; Anna Boschetti, Sartre et « Les Temps l\iIodernes i). Une entrePlise intelleetuelle, Paris, Éd. de Minuit, 1985 ; Pierre Grémion et François Bondy, « Preuves)). Une revue européenne à Paris, Paris, Julliard, 1989 ; P. Grémion, Inteiiigence de l'anticommunisme. Le Congrès pour la libn1é de la cultul~ à Paris, 1950-1915, Paris, Fayard, 1995 ; François Hourmant, Le désenchantement des clercs. rlgures de l'intellectuel dans l'après Mai-68, Rennes, PUR, 1997 ; Frédérique Matonti, Inteiieetuels commu-nistes. Essai sur l'obéissance politique. La Nouvelle Critique (19611980), Paris, La Découverte, 2005. 34 L'immigration italienne en France dans les années 20, Paris, CEDEI, 1988. P. Milza et D. Peschanski (dir.), Exils et migration. Italiens et Espagnols en France, 1938-1946, Paris, L'Harmattan, 1994. Antonio Bechelloni, Michel Dreyfus et Pierre Milza (dir.), L'intégration italienne en France, Bruxelles, Complexe, 1995. 35 P. Milza (dir.), Les Italiens en France de 1914 à 1940, op. cit. Côté italien, signalons l'étude précoce de l'ancien émigré politique Aldo Garosci, Storia dei fuo17lsciti, Bari, Laterza, 1953, et celle plus récente de Simonetta Tombaccini, Stmia deifuorusciti italiani in Francia, J\lilan, Mursia, 1988. 36 Piero Cobetfi e la Francia, Milan, Franco Angeli, 1985. 37 Ciustizja e Libertà nella lotta antifascista e nella storia d'ftalia, Florence, La Nuova Italia, 1978. Cario et 2000. Nello Rosselli. Antifascisme et démocratie, Maté/iaux, n° 57, janvier-mars 38 Silvio Trentin e la Francia. Saggi e testimonianze, Venezia, Marsilio Editori, 1991.

INTRODUCTION

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ches, de l'émigration politique italienne? Certains intellectuels français, à partir de 1945, sont italophiles et jouent un rôle de premier plan dans la connaissance de l'Italie en France, ce qui nous a conduit à leur accorder le statut de médiateurs culturels franco-italiens. Or, pour plusieurs d'entre eux, l'attrait pour la péninsule, les liens tissés dans les réseaux politiques ou intellectuels italiens, prennent leur source dans les relations nouées avec des émigrés politiques réfugiés en France dans l'entre-deux-guerres et/ou au cours de la Résistance. Afin de reconstituer la nature de ces contacts, dans le but aussi de cerner « l'expérience italienne» des intermédiaires culturels, leur insertion dans des réseaux de sociabilité intellectuels, nous avons analysé l'itinéraire de chacun d'eux et tenté de savoir si leur italophilie n'était pas la résultante d'un phénomène de génération. Ce faisant, nous retrouvons les problématiques de l'histoire des intellectuels. Nous sommes également au contact de celles de l'histoire culturelle39. Plusieurs autres axes de recherche placent aussi notre travail dans le champ de l'histoire culturelle: l'étude des représentations collectives, celle de la réception en France de la culture italienne et, partant, celle des échanges et transferts culturels4D. Les limites chronologiques retenues pour cette recherche appellent quelques observations. Si le choix de l'année 1945 s'impose (les intellectuels français publient leurs premiers écrits sur l'Italie au tout début de l'année alors qu'ils étaient, depuis la fin de l'été 1944, silencieux sur les événements italiens), celui de l'année 1955 peut surprendre. Du point de vue de l'histoire italienne, après les grandes étapes de la construction du régime démocratique - le 2 juin 1946, les Italiens choisissent par référendum la République et élisent l'Assemblée constituante et, le 18 avril 1948, moins d'un an après la rupture de la coalition antifasciste et l'éviction du PCI et du PSI du pouvoir, ont lieu les premières législatives qui donnent la majorité absolue, à la Chambre des députés, à la démocratie chrétienne d'Alcide De Gasperi -, un premier tournant intervient en juin 1953 qui voit, la DC perdant sa majorité absolue à la Chambre, se clore l'ère De Gasperi. Concernant l'histoire culturelle du pays, la césure se situe autour de 1951-1952, lorsque
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J .-P. Rioux et J .-F. Sirinelli (dir.), POlir line histoire cllltllrelle, Paris, Le Seuil, 1997 ; Id., Histoire cllltllrelle de la France, vol. IV : Le temps des masses, Paris, Le Seuil, 1998 ; Philippe Poirrier, Les enjellx de l'histoire cllltllrelle, Paris, Le Seuil, 2004. Les réflexions méthodologiques de Pascal Ory sur les apports de

l'histoire quantitative à l'histoire culturelle du contemporain et la nécessité, pour celle-ci, de choisir des « indicateurs culturels}) permettant de « sortir de l'exclusive considération de l'intuitif et de l'ineffable », nous ont été fort utiles: P. Ory, « L'histoire culturelle de la France contemporaine, question et questionnement», Vingtième siècle, Revue d'Histoire, na 16, octobre 1987, p. 67-82 (citation p. 72) ; « Hypothèse de travail en histoire culturelle. L'exemple de la France contemporaine », Blllletin du de la Société d'histoire modeme et contemporaine, na 2, 1982, p. 6-13 ; « Pour une histoire culturelle

contemporain

», Revile d'histoire modeme et contemporaine,janvier-mars

1992, p. 3-5 ; L'Histoire cllltllrelle,

Paris, PUF, 2004. 4DSe reporter aux volumes consacrés par la revue Relations Intemationales à ces problématiques: Cllltllre Ji relations internationales, na 24 et 25, hiver 1980 et printemps 1981 ; Diplomatie et transferts cultmds, na 115 et 116, automne et hiver 2003.

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LES INTELLECTUELS FRANÇAIS ET L'ITALIE(1945.1955)

s'achève progressivement la vague néo-réaliste dans les domaines de la littérature et du cinéma41. Quant à l'histoire des intellectuels, la rupture intervient - elle est plus sensible encore en France qu'en Italie - en 1956 : le rapport Khrouchtchev, la déstalinisation, et surtout l'intervention soviétique en Hongrie en novembre décident plusieurs clercs ou compagnons de route du PCF à s'éloigner de la formation emmenée par Thorez; autant d'événements qui provoquent d'importantes mutations dans le champ intellectuel français. Mais, afin de pouvoir saisir toutes les conséquences de l'année 1956 sur l'attention portée à l'Italie par les clercs français, il aurait fallu étendre notre étude à 1957 ou 1958 ; nous y avons renoncé, pour ne pas allonger démesurément notre travail42. L'histoire des intellectuels aurait pu nous inciter à choisir 1953 ou 1954 comme dates limites: après la mort de Staline, en mars 1953, se produit un premier « dégel », politique et surtout idéologique, accentué par l'abandon, au XIIIe congrès du PCF de juin 1954, des canons du réalisme socialiste comme normes esthétiques; une très relative autonomie culturelle accompagne cette décision43. Mais en Italie, le PCI opte pour une politique de relative ouverture culturelle et idéologique dès le printemps 195144 ; les courants intellectuels de la gauche libérale, laïque et catholique, après avoir été affaiblis dans les débuts de la guerre froide, connaissent quant à eux un regain de dynamisme autour des années 1951-1953. Et une fraction de l'intelligentsia française y est attentive à partir de 1954-1955, ce qui nous a conduit à borner notre étude à 1955. D'autant qu'il nous a paru opportun d'inclure dans nos sources le volume consacré à la péninsule, en septembre-octobre 1955, par Esprit et les archives liées à ce numéro. Comment les intellectuels français renouent-ils le contact avec un pays vaincu et traumatisé par le legs du fascisme et de la guerre, et dont ils ont le sentiment qu'il a été coupé du monde de la liberté depuis 1922 ? Quelle sont les représentations de l'Italie et de son peuple élaborées par les intellectuels français au lendemain du second conflit mondial et comment s'inscrivent-elles dans une double perspective: celle de l'engagement intellectuel tout d'abord; très prégnant à partir de 1945, comment l'engagement et les idéologies influencent-ils à la fois les relations nouées par les intellectuels français dans les réseaux de leurs homologues transalpins, et les contours des images qu'ils façonnent de l'Italie? Celle du

41 Alberto

Asor Rosa, « La cultura », in Storia d'ftalia, vol. IV : Dall'Unità a oggi, 2, Turin, Einaudi, 1975, p. 1607-1608. 42 La version originale de cette thèse, bien plus longue que le présent ouvrage, est consultable dans les bibliothèques universitaires: O. Forlin, L'Italie au regard des intelleettlels français.' images et opinions (1945-1955), Thèse de doctorat, Université Pierre Mendès France-Grenoble II, décembre 2000. 43 C'est Aragon qui est chargé par Thorez de présenter un rapport, qui introduit une certaine rupture avec la culture de guerre froide, sur « L'art de parti ». Cf Stéphane Courtois et Marc Lazar, Histoire dtl
Parti eomlltuniste français, Paris, PUF, 1995, p. 291.

44Politique qui se manifeste notamment par la décision, prise au VII' congrès du PCI d'avril 1951, de remplacer Emilio Sereni par Carlo Salinari à la tète de la Commission culturelle du parti. Cf Nella
Ajello, fnte!letttlali e PC!. 1944-1958, Bari, Laterza, 1997 (1 e éd. 1979), p. 293-296.

INTRODUCTION

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regard traditionnel que les Français portent sur leurs voisins italiens, ensuite: profondément ancrés dans les systèmes de représentation, fruit d'un héritage pluriséculaire, les stéréotypes que les premiers associent à la péninsule et à son peuple perdurent-ils dans les années 1945-1955 ? Autre interrogation: la culture italienne connaît, au lendemain de la guerre, un important renouveau placé sous le signe du néo-réalisme: quel accueil l'intelligentsia lui réserve-t-elle ? Qui, enfin, diffuse la connaissance des réalités italiennes en France? Qui sont ces experts des questions transalpines, ces médiateurs culturels entre les deux nations latines? À quels réseaux d'intellectuels s'agrègent-ils et quelle est l'origine de leur expérience italienne? Notre travail est structuré autour de trois axes: après un premier chapitre consacré aux médiateurs culturels franco-italiens que, parce qu'il constitue le fondement de chacun des chapitres suivants, nous avons placé en dehors des grandes parties, le premier de ces axes tente d'identifier les modalités de la découverte de l'Italie nouvelle par les intellectuels français et leur attitude, contrastée, oscillant de l'enthousiasme à l'inquiétude et à l'hostilité, face aux questions politiques italiennes des années 1945-1948 pour l'essentiel. Rapidement, leur attention s'oriente vers les réseaux, l'histoire récente et les débats de leurs homologues transalpins; vivement séduits par leurs contacts et les dialogues dont ils sont témoins, certains d'entre eux vont jusqu'à considérer l'Italie idéologique comme un véritable laboratoire. Enfin, un dernier axe s'intéresse à la perception par les intellectuels français de la société et de la culture, passée et contemporaine, italiennes: si la première leur paraît en marge de l'évolution du « modèle» des sociétés occidentales, la seconde suscite des représentations contradictoires, qui soit ancrent l'Italie dans l'épaisseur du passé, ou bien la font entrer de plain-pied dans la modernité de la culture européenne.

CHAPITRE

PREMIER

Les médiateurs culturels franco-italiens: itinéraires et expérience italienne

ERTAINS INTELLECTUELS FRANÇAIS, par leur itinéraire, entretiennent un lien privilégié avec l'Italie et peuvent être qualifiés de médiateurs culturels francoitaliens: ils sont fréquemment les auteurs des articles sur l'Italie publiés dans les périodiques de la période 1945-1955 ; d'aucuns signent des essais ou des récits de voyage sur l'Italie au cours de la même décennie; d'autres encore traduisent des romans transalpins. Il convient d'analyser leur parcours, leurs engagements politico-idéologiques, leur « expérience italienne », les réseaux auxquels ils s'agrègent, afin de cerner les contours du regard qu'ils portent sur la péninsule, de l'attitude qu'ils adoptent à son endroit. Avant d'analyser leur itinéraire - dix-huit au total ont été retenus -, deux choses méritent d'être précisées. En premier lieu, un dénominateur leur est commun : ils ne sont pas uniquement des passeurs et des diffuseurs de divers aspects de la réalité italienne. Au contraire, ils distillent des éléments de connaissance qu'ils ont eux-mêmes déjà analysés et interprétés à travers leurs propres grilles de lecture. De plus, ils effectuent des choix, privilégient des éléments plutôt que d'autres. Aussi les réalités qu'ils présentent sont-elles déjà façonnées par le regard qu'ils leur portent. Seconde précision: une typologie de ces interlocuteurs entre les deux nations latines a été élaborée. Elle tient compte à la fois du parcours de chacun (formation, idéologie) et des fondements de ce qui en fait des spécialistes de l'Italie: doivent-ils leur expertise à une « expérience italienne» faite de séjours fréquents dans la péninsule, de contacts directs avec des intellectuels transalpins; ou bien à une formation « académique », universitaire, d'italianiste notamment? La typologie prend en compte également le degré d'importance de leur rôle d'analyste~ et d'observateurs privilégiés de la péninsule.

C

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LES INTEllECTUELS FRANÇAIS ET l'ITALIE (1945-1955)

L LES MÉDIATEURS

CULTURELS îvIAJEURS

Certains intellectuels constituent un noyau de médiateurs culturels dont la place est essentielle dans la diffusion de la connaissance de l'Italie en France. Ils élaborent également toute une réflexion sur les réalités péninsulaires. Ces qualités de passeurs et d'analystes ont été acquises par le truchement d'une expérience italienne, fruit d'un contact direct et prolongé avec les réalités d'outre-monts. AI Les Italiens d'origine

Ce contact incombe tout d'abord à une origine italienne, dans le cas d'intermédiaires qui pour la plupart furent des émigrés antifascistes dans l'entredeux-guerres. Réfugiés en France, ces jt/ort/sciti nouèrent là des relations et des amitiés au sein des réseaux intellectuels français; d'aucuns participèrent à la Résistance en France où ils s'installèrent définitivement après la guerre, y fondant des familles. D'autres au contraire - c'est le cas le plus fréquent! - retournèrent en Italie pendant ou après le conflit, mais les liens noués avec des clercs français furent conservés et les séjours dans l'hexagone fréquents. Parmi les Italiens d'origine figurent Maria Brandon-Albini et Nicola Chiaramonte, anciens exilés politiques, et Giacomo Antonini. Maria Brandon-Albini Née en 1904 en Lombardie, Maria Brandon-Albini est l'aînée d'une famille de trois enfants issue de la petite bourgeoisie du Nord de l'Italie qui s'installa à partir de 1916 à Milan2. En 1921, après le lycée, contrainte de cesser ses études, elle acquit seule une solide culture philosophique, historique et littéraire. Elle commença à découvrir à ce moment - entre 1921 et 1926 - la politique, éveil qui la conforta dans son aversion pour le fascisme et le conformisme culturel et social que ce dernier suscitait.

1 De nombreux juorusciti firent le choix du retour au début de la guerre, parfois mème avant celle-ci, eu égard aux désillusions que certains éprouvèrent à l'égard du Front populaire (sur l'Espagne) et de l'attentisme gouvernemental face aux dictatures; quelques-uns rompirent avec l'antifascisme en raison de la durée de l'exil, de la longévité du fascisme et enfin des divisions au sein mème de l'antifascisme. Le mouvement s'amplifia à partir de juillet 1943 et de l'écroulement du fascisme, les antifascistes allant résister en Italie. Sur ces questions, se reporter à Marie-Claude Blanc-Chaléard, « Les mouvements d'Italiens entre la France et l'étranger », in P. Milza et D. Peschanski (dir.), Exils et migration. Italiens et Espagnols en France...,op. cit., p. 71-85. Cf aussi É. Vial, « Notes sur le retour des émigrés politiques de France en Italie », Mezzosecolo,na 9, 1993, p. 59-65. 2 Les informations sur Maria Brandon-Albini proviennent de l'un de ses romans autobiographiques, De la terre de Lombardie à iVIontmartre(paris, Éd. Entente, 1988), qui couvre la période qui s'étend de son enfance à 1946. Un autre, moins complet sur le second après-guerre, s'intitule Il paese ill esilio. RDmanzo,Roma, Caltanissetta, 1978.

LES MÉDIATEURS

CULTURELS

FRANCO-ITALIENS

19

La période milanaise de l'intellectuelle est fort importante dans la perspective de sa médiation culturelle après la guerre. Elle a en effet acquis une conscience politique qui évolua, entre 1926 et 1936, d'un antifascisme de gauche libéral et attaché aux valeurs démocratiques, à un antifascisme plus radical, davantage imprégné de marxisme. Elle a d'autre part fréquenté de près les milieux intellectuels milanais antifascistes ouverts sur la culture européenne, notamment celui qui se réunissait autour d'Edoardo Persico, critique napolitain qui avait fondé une galerie d'art, Il Milione. Bien insérée dans leurs réseaux, elle fit la connaissance de nombre d'écrivains, d'artistes et de critiques qui allaient occuper le devant de la scène culturelle italienne à partir de 1945 (citons parmi eux le poète Alfonso Gatto, de jeunes peintres comme Carlo Levi3 ou Renato Guttuso que Persico contribua à faire connaître, le critique d'art Raffaello Giolli ; et le noyau qui animait la revue marxiste 01pheus : Remi Assayas, Enzo Paci4 et Luciano Anceschi5). Toutefois, de plus en plus isolée en raison de la mort de Persico en 1934, de la dislocation des groupes intellectuels et des revues auxquelles elles participait (Olpheus par exemple), elle prit le chemin de l'exil en France à l'été 1936. La période 1936-1945, qui correspond à son exil à Paris (août 1936-mai 1940) et à sa participation à la Résistance en France (août 1940-août 1944), constitue également une étape décisive quant à sa fonction médiatrice. Arrivée à Paris en août 1936 où elle découvrit la France « terre de liberté et des droits de l'homme»6 et participa avec enthousiasme aux manifestations du Front populaire7, elle entra en contact avec les milieux antifascistes italiens de Paris. À l'automne 1937, elle envoya des articles sur des écrivains transalpins à La Voce degli Italiani - le quotidien créé par l'organisation de masse de l'antifascisme en France, l'Union populaire italienne (UPI), fondée en mars 1937, regroupant plusieurs

3 Originaire de Turin, Carlo Levi (1902-1975) est à la fois peintre et écrivain. Il est aussi l'un des fondateurs de Giusti::;iae Libertà ; arrêté en 1934, puis en 1935, il est envoyé au conftno en Lucanie, expérience qu'il relate dans Le Cb,ist s'est arrêtéà Ebo/i (publié en 1945 en Italie). Il émigre en France en 1939, retourne en Italie en 1941 pour y réorganiser GL, adhère au parti d'action et participe à la Résistance à Florence. 4 Enzo Paci fera partie, après la guerre, avec Antonio Banfi son directeur, Remo Canto ni et Giulio Preti, de la rédaction de la revue communiste milanaise 5tudiftlosoftci. 5 Il était en 1935 étudiant avant de devenir, après la guerre, critique littéraire; trotskiste au milieu des années 1930, il sera après 1945 un intellectuel membre du PCI (M. Brandon-Albini,
Lombardie..., op. cit., p. 190).

De la tc/TCde la France

6 Comme le fait remarquer Catherine Lucas, de nombreux

exilés antifascistes perçoivent

comme la patrie des droits de l'homme et de la liberté

«<

Un regard sur la France de l'entre-deux-

guerres: les Mémoires des antifascistes », in L'immigration italienne en France dans les années 20, op. cit., p. 129-141). 7 Sur ce problème de la participation massive ou non des Italiens aux manifestations du Front populaire et au-delà, sur celui du degré de politisation des immigrés transalpins, voir P. Milza, « L'immigration italienne en France d'une guerre à l'autre: interrogations, directions de recherche et premier bilan », in Les Italiens en Francede 1914 à 1940, op. cit., p. 1-42, notamment p. 28-42.

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LES INTELLECTUELS FRANÇAIS ET L'ITALIE (1945-1955)

mouvements mais dominée par les communistes8 -, sous le pseudonyme d'Antonio Morreno. Les responsables du quotidien, notamment Giuseppe Di Vittorio9 (le rédacteur en chef), Emilio Sereni10, Leo Valianil1 et Ambrogio Doninil2, lui proposèrent de travailler pour La Voce où, en tant que rédactrice de la page culturelle, elle publia des articles sur la culture et les intellectuels italiens, et des enquêtes sur l'immigration transalpine de région parisienne. Entre 1936 et 1939, ses nombreux contacts avec les antifascistes italiens installés à Paris - et plus particulièrement avec ceux issus des réseaux communiste et gielliste -, dont beaucoup devaient jouer un rôle important en tant que responsables politiques ou syndicaux, ou occuper une fonction de premier plan dans la vie culturelle à partir de 1945, la placent parmi les médiateurs culturels les mieux informés sur les idéologies et les courants culturels de l'Italie nouvelle. La période 1936-1939 complète et diversifie la formation acquise dans les années précédentesl3. Dans le même temps, elle s'intégra dans des milieux intellectuels français, parfois par l'intermédiaire des Italiens résidant à Paris. C'est notamment chez Assayas qu'au cours de l'hiver 1936-1937 elle fit la connaissance de son futur époux, Pierre Brandon, licencié en droit et futur avocat, communiste, qui lui fit
8 Sur l'UPI, se reporter aux travaux d'Éric Vial, dont « L'Unione Popolare Italiana (UPI), 1937-1940. Une organisation de masse communiste en exil », La Trace,na 11-12, mai 1999, p. 11-34. 9 G. Di Vittorio (1892-1957) adhéra au PCI en 1924 et s'exila en France l'année suivante où il représente la CGL dans l'Internationale syndicale. Quand j'vIaria Brandon-Albini le rencontre, il revient d'Espagne où il avait été blessé (J'vI.Brandon-Albini, op. cit., p. 226). Il sera en 1945 secrétaire général de la CGIL. 10Sereni (1907-1977) adhéra au PCI en 1927 et, condamné en 1930, passa cinq ans en prison, avant d'émigrer en France en 1935. Réfugié dans le Sud de la France après juin 1940, il fut arrèté par la police fasciste en juin 1943 et transféré en Italie; livré à la SS après le 8 septembre, il réussit à s'évader en aoùt 1944 et participa à la Résistance. Après la guerre, il est membre de la dire'(iolJedu PC l, député à la Constituante, sénateur et responsable de la commission du comité central pour le travail culturel (1948-1951) où il fait preuve d'intransigeance doctrinale. Il Né en 1909, Leo Valiani avait été emprisonné ou confiné plusieurs années en Italie (1928-1930 et 1931-1936). Alors communiste, il rompt avec le PCI à la suite du pacte germano-soviétique. Interné au camp du Vernet, il s'enfuit ensuite au Maroc et au Mexique et, rentré en Italie en 1943, il participe à la Résistance dans les rangs du parti d'action. Élu député à la Constituante, il appartient, après la guerre, au milieu intellectuel actionniste. 12Il deviendra un intellectuel communiste intransigeant au cours de la guerre froide, comme en témoigne sa nomination par le PCI, au printemps 1947, au comité de rédaction de Società où, avec notamment Sereni, il est chargé de veiller à l'orthodoxie idéologique de la revue. 13Sur les cultures de l'exil, voir P. Milza, « Cultures et pratiques culturelles », in Exils et migration..., op. cit., p. 321-341. L'auteur distingue la culture de l'élite politique, des juomsciti, «dont la productionlivres, articles de journaux et de revues, conférences, cours universitaires, pamphlets - était avant tout une production de combat, destinée à mobiliser l'élite et la masse de l'émigration », et celle des intellectuels à« demi-engagés », des « migrants culturels », qui n'ont pas forcément quitté l'Italie pour des motifs politiques - bien que certains soient devenus antifascistes en France -, dont la production s'inscrit plus dans le champ de la culture « désintéressée» que dans celui de la culture engagée, et dont l'action politique passe après l'activité littéraire ou artistique. Maria Brandon-Albini se situe à mi-chemin entre ces deux attitudes puisque sans ètre une pure politique, son activité intellectuelle se situe dans le domaine de la culture engagée contre le fascisme (citations p. 324-326).

LES MÉDIATEURS

CULTURELS

FRANCO-ITALIENS

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découvrir progressivement à la fois la classe ouvrière et la petite bourgeoisie intellectuelle parisienne engagée à gauche14. Fréquentant d'assez près les sphères intellectuelles communistes, elle commença à publier des poèmes dans la revue Commune dirigée par Aragon et des articles sur la culture italienne dans EuropéS. Au moment de l'invasion allemande en mai 1940, elle quitta Paris pour rejoindre, après de nombreuses péripéties, Pierre Brandon en zone libre, à Cahors, où il avait été démobilisé. Là, ils se marièrent (début août 1940) avant de s'installer jusqu'en 1943 à Toulouse. Pierre Brandon mena dans la ville une activité importante au sein de la Résistance communiste, puisqu'il eut de nombreux contacts avec des dirigeants du PC en zone Sud, notamment avec Georges Marrane qui lui confia des missions16. Ils rencontrèrent également à Toulouse Georges Sadoul, Jean-Pierre Vernant et Silvio Trentin, lequel, depuis sa librairie, animait à partir de la fin de 1941 un mouvement et un journal clandestins, Libérer et Fédérer. Au printemps 1943, Pierre Brandon fut appelé par Marrane à Lyon, puis envoyé à Marseille en octobre, où il fonda et dirigea La Marseillaise. En juin 1944, il partit pour Nice créer un quotidien, Le Patriote niçois, et organiser un réseau de résistance départemental. Sa femme le suivit dans toutes ces étapes. Les Brandon retournèrent à Paris à l'automne 1944. L'expérience de la Résistance a donc rapproché Maria Brandon-Albini des milieux communistes. Son mari est membre du PCF17, tandis qu'elle même est sans doute devenue compagnon de route. C'est en tout cas au sein de la sphère intellectuelle du PCF qu'elle diffuse la connaissance de l'Italie nouvelle à partir de 1945. Elle publie en effet, et ce dès 1946, plusieurs études approfondies sur la vie culturelle transalpine dans des périodiques liés au PCF où elle privilégie l'analyse des courants culturels progressistes et met en lumière l'antifascisme de certains groupes intellectuels dès l'entre-deux-guerres. De surcroît, en mars 1946, elle se rend pour plusieurs mois en Italie où elle peut s'informer auprès de ses amis milanais, des anciens juorusciti rentrés en Italie, et obtenir de fait des renseignements de première main. Ces contacts, sa connaissance de la culture et des réseaux intellectuels italiens de gauche, font d'elle un médiateur culturel majeur à partir de 1945, distillant auprès des communistes et compagnons de route français des informations de qualité.

14 M. Brandon-Albini, op.cit.,p.

221.

15 Ces textes sont publiés sous le pseudonyme d'Antonio Morreno. 16 Pierre Brandon, Coulisses de la Risistance à Toulouse, Lj/on, i\larseille et Nice, Paris, L'Harmattan, 1994. 17 L'appartenance de Pierre Brandon au PCF nous a été confirmée par Gilles Martinet. Ce dernier a connu Brandon au service militaire à l'école des sous-officiers, puis Maria Brandon-Albini; il se souvient que Brandon représentait le PCF auprès des organisations de résistance à Toulouse, et qu'il avec Gilles Martinet, du est resté au parti en 1945. Il l'a par contre perdu de vue ensuite. Entretien 22 décembre 1997.

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En outre, elle fait paraître, au début des années 1950, un ouvrage de synthèse sur la culture italienne et un autre sur la littératurel8. Elle traduit en français des romans italiens, dont Les petits bourgeois de Vittorinil9, et enseigne en tant que lectrice d'italien à l'Institut des Lettres de Tours et professeur de littérature italienne à la Dante Alighieri de Paris. Elle demeure autonome par rapport au PCF du point de vue professionnel et culturel. Ses textes paraissent en effet dans des périodiques qui, jusque vers 1947-1948, disposent d'une marge d'autonomie relative vis-à-vis des autorités du parti: Action, Arts de France et Europe. Dans la continuité des années précédentes, elle demeure très certainement compagnon de route. Elle poursuit toutefois sa collaboration à Europe à un moment où, après 1948, la revue n'est pas épargnée par le dogmatisme. Au moins jusqu'au début des années 1950. Car, ensuite, elle paraît s'éloigner des sphères communistes: après 1951, elle cesse d'écrire dans les titres liés au PCF et s'adresse à Esprit afin de collaborer au numéro italien que la revue sort en septembreoctobre 19552°. Elle propose2! ainsi à Jean-Marie Domenach d'y publier soit l'extrait d'un essai sur la Calabre qu'elle venait d'achever22, soit le texte d'une conférence qu'elle a consacrée à deux écrivains transalpins, Leonida Repaci et Rocco Scotellaro, et insiste sur l'importance des ces auteurs encore inconnus en France. De plus, après 1955, elle collabore, au moins occasionnellement, aux Temps Modernes, comme en témoigne un article critiquant vivement le livre de JeanFrançois Revel, Pour l'Italie, publié en 195823. Elle prend donc ses distances par rapport aux milieux communistes, de façon certaine à partir de la fin 1954, sans doute une ou deux années auparavant. Quoi qu'il en soit, elle continue de jouer un rôle de médiateur culturel à la fin de notre période et au-delà, contribuant à diffuser la connaissance de la culture transalpine auprès cette fois de l'intelligentsia de gauche indépendante.

18M. Brandon-Albini,

La culture italienne, Paris, Éd. André Bonne, 1950 ; La littérature italienne, Paris,

Nouveau Larousse universel, 1954. 19E. Vittorini, Les petits bourgeois, raduction de M. Brandon-Albini, Paris, Éd. Marin, 1948. t 20L'Italie bouge,EsjJlit, n° 230-231, septembre-octobre 1955. 21Lettre de M. Brandon-Albini à J-M. Domenach, du 5 novembre 1954, Dossier « Numéro spécial Italie» sept.-oct. 1955, ESP2.S2.02 (dossier 3), Archives Esprit, IMEC. N'ayant pas eu de réponse de Domenach, elle lui adresse une seconde lettre, réitérant ses propositions quant aux textes qu'elle souhaite publier pour le numéro sur l'Italie Oettre de M. Brandon-Albini à J-M. Domenach, du 8 avril 1955, Dossier« Numéro spécial Italie» (dossier 6), Archives Esp/it) réf. citées). Si ses textes ne sont pas publiés, Esprit fait toutefois une place, dans son volume italien, à l'écrivain Rocco Scotellaro, en présentant le personnage et en publiant des extraits de son enquête sociologique sur la paysannerie du Sud «<Rocco Scotellaro et les "Contadini dei Sud" », L'Italie bouge,op. cit., p. 14641482). 22Ce livre est publié en 1957 sous le titre Calab/~ (paris, Arthaud). 23M. Brandon-Albini, « Pour ou contre l'Italie?», Les Temps Modernes (désormais Th!), n° 152, août 1958, p. 563-576. Elle a aussi traduit chez Julliard, la maison d'édition des Th! après 1948, et dans la collecti()n des TM, l'Enquête à Palermede Danilo Dolci, publiée en 1958.

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Giacomo Antonini Giacomo Antonini se fit le promoteur de la littérature italienne après de groupes intellectuels français positionnés sur un tout autre bord politique et idéologique. C'est en effet à La Table Ronde qu'il collabore de façon assez régulière à partir de 1950 ; il apparaît lié plus particulièrement à Roger Nimier, comme en témoigne sa correspondance avec lui qui constitue la principale source d'information dont nous disposons sur l'intellectuel italien24. Il vit, dans la deuxième moitié des années 1940 et dans les années 1950, à Paris, tout en effectuant de fréquents séjours prolongés dans la péninsule. Il exerce sa fonction de médiateur culturel essentiellement auprès des jeunes clercs (les « Hussards ») qui se veulent non engagés afin de contester les théories sartriennes sur le devoir d'engagement et qui se regroupent autour de la revue La Table Ronde. Mais, on le sait, cette volonté affichée de désengagement ne résiste guère à l'affirmation explicite de valeurs clairement ancrées à droite (l'élitisme, le nationalisme et la défense de l'ordre). C'est donc dans ce réseau d'intellectuels de droite que s'insère Giacomo Antonini et c'est auprès d'eux qu'il diffuse la connaissance de la littérature italienne essentiellement: son rôle de médiateur culturel concerne le seul univers littéraire. Outre sa collaboration régulière aux pages littéraires de La Table Ronde, et celle, occasionnelle, à la La Revue de Paris, sa correspondance avec Nimier révèle aussi sa participation à des publications dont celui-ci s'occupe. Aussi, Nimier étant rédacteur en chef de l'hebdomadaire culturel Opéra jusqu'en 195225, Antonini y

écrit des articles et propose

la publication

de textes d'écrivains

transalpins

-

Moravia, Brancati, entre autres26. Antonini a la même fonction pour le Nouveau Fémina27 dont Nimier est le directeur littéraire de 1953 à 1956 (il est alors attaché au groupe Lazareff). À partir de 1956 et jusqu'en 1959 au moins, Nimier assume d'importantes fonctions chez Gallimard28 ; Antonini travaille de son côté pour l'éditeur transalpin Bompiani29 ; il est de ce fait l'intermédiaire privilégié de Nimier pour choisir et proposer des auteurs italiens, édités par Bompiani, et les faire publier chez Gallimard: c'est le cas notamment pour !talo Svevo, dont il avait parlé à Nimier, puis envoyé les œuvres complètes30. Il est en réalité un

24Fonds Giacomo Antonini, Lettres reçues, n. a. fr. 18898, Département des Manuscrits, Bibliothèque nationale de France. 25Marc Dambre, « Roger Nimier », in Dictionnairedes intellectuels français, op. cif., p. 831-832. 26Lettres de R. Nimier à G. Antonini, du 25 mai 1951 et du 20 juin 1951, Fonds G. Antonini, réf. citées. 27Lettres de R. Nimier à G. Antonini, du 6 mai 1955, du 12 septembre 1955, de février-mars 1956, du 3 août 1956 et du 9 août 1956, Fonds G. Antonini, réf. citées. 28Marc Dambre, « Roger Nimier », art. cité. 29Lettres de R. Nimier à G. Antonini, du 23 janvier 1958, du 2 décembre 1958 et du 19 août 1959, Fonds G. Antonini, réf. citées. 30Lettres de R. Nimier à G. Antonini, du 26 février 1958 et du 26 mars 1958, Fonds G. Antonini, réf. citées.

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intermédiaire entre Bompiani et Gallimard dès avant les années 1950. Elio Vittorini lui adresse en effet une lettre en février 1946 dans laquelle il évoque les accords passés entre les deux maisons d'édition, par la médiation d'Antonini, pour traduire en français et publier Conversa;done in Sicilia, et précise que Gallimard doit acheter les droits d'Uomini e no à un éditeur suisse (les Éditions du Continent) pour pouvoir le faire paraître en France3!. Giacomo Antonini a donc un rôle de premier plan pour faire connaître en France certains écrivains transalpins. À La Table Ronde, il donne huit articles présentant et analysant l'œuvre de nombreux hommes de lettres italiens, quelquesuns déjà connus en France et dont des livres ont été traduits, d'autres au contraire totalement ignorés. Il procède également à l'analyse des structures de la vie littéraire d'outre-monts et des conditions de production des écrivains. Il donne aussi un texte sur Mario Soldati à La Revue de Paris. Si, en tant que médiateur culturel, il a un rôle de moindre envergure que celui de Maria Brandon-Albini et l'exerce essentiellement auprès d'une partie de l'intelligentsia de droite, il a néanmoins une fonction essentielle dans la redécouverte (Italo Svevo) ou la découverte en France de nombre d'écrivains transalpins. Il contribue à la mise en valeur de la vitalité et de la diversité littéraires de l'Italie du second après-guerre. Nicola Chiaromonte Le dernier médiateur culturel transalpin est Nicola Chiaromonte. Son itinéraire idéologique et ses engagements en font un intellectuel de gauche libéral, indépendant par rapport au communisme après la Seconde Guerre mondiale, puis hostile au communisme dans les années 1950. Né en 1905, écrivain antifasciste, il quitta l'Italie en 1934 pour s'installer à Paris où il adhéra au mouvement Giusti;da e Liberlà. En compagnie de deux autres militants de G L, Mario Levi et Renzo Giua32, il rompit avec l'organisation antifasciste pour une courte période, entre la fin de 1935 et le début de 1936, en raison de dissensions politiques avec la direction du mouvement33. La crise passée,
31Lettre d'E. Vittorini à G. Antonini, du 12 février 1946, in E. Vittorini, Gli anni dei « Politecnico N. Lettere, 1945-1951, Torino, Einaudi, 1977, p. 51. Dans une lettre adressée à Giulio Einaudi, du 7 juillet 1947, Vittorini insiste également sur le rôle majeur joué par Antonini pour faire publier chez Bompiani des écrivains français. Voici en effet ce que Vittorini écrit à Einaudi, juste après son séjour en France en juin 1947 : «Je n'ai pu avoir quasiment rien parmi les nouveautés françaises: les meilleures choses sont déjà hypothéquées par Bompiani par l'intermédiaire d'Antonini dont il faut dire qu'il est vraiment remarquable [...]. Tant qu'Antonini travaillera pour Bompiani, tous les meilleurs travaux français seront chez Bompiani [...J » (in E. Vittorini, op. cit., p. 126). 32Chimiste, Renzo Giua a animé dans la première moitié des années trente, avant de s'exiler en France, un groupe gielliste clandestin à Turin; l'économiste Vittorio Foà ét.'lit l'autre responsable de ce groupe Oacques Droz, Histoirede l'antifascisme enEurope, 1923-1939, Paris, La Découverte, 1985, p. 53). 33La crise se manifeste, en outre, par un important échange de lettres entre Chiaromonte et la direction de GL en novembre et décembre 1935. Le 10 janvier 1936 paraît dans l'hebdomadaire Giusti'{ia e Libertà un article intitulé « Séparation nécessaire », contenant une lettre de Chiaromonte,

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il s'engagea avec GL dans la guerre d'Espagne, revint en France, avant de gagner les États-Unis en 1941. Là, il collabora aux revues new-yorkaises Partisan Reviewet Politics, deux publications de gauche libérales34. C'est à New York, au printemps 1947, que Simone de Beauvoir, qui effectue un séjour aux États-Unis depuis janvier 1947, le rencontre, ainsi que l'un de ses amis, Abel. Dans une lettre à Sartre, elle les qualifie de « libéraux de gauche» et évoque « le vide total de leur pensée », ajoutant cependant qu'elle les trouve «gentils et [qu'elle] les aime bien »35. Sartre a sans doute rencontré Nicola Chiaromonte avant sa compagne, en 1946, puisqu'elle refait l'année suivante le parcours réalisé par Sartre, fréquentant les mêmes cercles intellectuels et les mêmes lieux culturels. Quoi qu'il en soit, Chiaromonte se lie avec Sartre et Beauvoir et, au-delà, avec le microcosme intellectuel structuré autour des Temps lvlodernes, puisqu'il donne à la revue un article sur l'Italie à la fin de 1948. Après les États-Unis, il rejoint la péninsule où il collabore, en tant que critique de théâtre, à Il Mondo, un hebdomadaire romain lancé en février 1949, dirigé par Mario Pannunzio et situé dans la mouvance de la gauche libérale, qui inspire le parti radical créé en 195536. À partir des années 1950, il évolue vers une attitude nettement opposée au communisme. En compagnie d'Ignazio Silone en effet, il s'insère dans la mouvance intellectuelle rassemblée autour du Congrès pour la liberté de la culture, fondé à Berlin en juin 1950. Cette organisation s'est fixée pour objectifs principaux, à côté d'un attachement profond à l'Europe, la lutte contre le communisme et l'analyse de la nature des régimes soviétique et des démocraties populaires, afin de mettre en lumière leur dimension totalitaire. Le Congrès donne aussi naissance à tout un réseau de revues européennes développant les mêmes idées, dont Preuves en France, créée en 1951, et Tempo Presente en Italie, fondée en 1955. Chiaromonte participe à ces publications, de façon occasionnelle à la première et très active à la seconde puisqu'il en est le codirecteur avec Silone37. Bien qu'anticommuniste, il demeure, tout comme Silone, ancré à gauche; d'ailleurs leur revue « s'affirme vite comme la plus "intellectuelle de gauche" des revues du Congrès pour la liberté de la culture »38,Preuves se situant sur des positions plus « centristes ». Chiaromonte tente, tant à Preuves qu'à Tempo Presente surtout, de maintenir un dialogue avec des intellectuels progressistes positionnés aux marges des partis communistes. Entre la deuxième moitié des années 1940 et les années 1950, il reste de gauche et libéral, mais ce sont ses
Levi et Giua, et la réponse de la direction gielliste. Fonda « Giustizia e Libertà », « Luciano, Selva e Bittis (ce sont leurs pseudonymes) », Archivi di « Giustizia e Libertà) (1915-1945), Costanzo Casucci (dir.), Rome, 1969, p. 144-145. 34 Pierre Grémion et François Bondy, « Preuves». Une revue euroPéenne à Paris, op. cit., p. 16. 35 Simone de Beauvoir, Litlres à Sar!l~, vol. II : 1940-1963, Paris, Gallimard, 1990, p. 295. 36 Ce parti naît d'une scission de l'aile progressiste du parti libéral. Son poids électoral est très faible, mais il exerce une influence intellectuelle significative, justement 37 P. Grémion, Intelligence de l'anticommunisme..., op. cit., p. 398-409. par le truchement d'Il Mondo.

38P. Grémion et F. Bondy,

Il

Preuvesi). Une rfllue...,op. cit., p. 18-19.

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positions face au communisme qui se modifient du fait de son engagement anticommuniste et antitotalitaire. Les articles qu'il publie en France corroborent cette évolution. Dans Les Temps iVlodernes à la fin de 1948, il procède à une analyse approfondie des forces politiques transalpines, de leurs idéologies et de leurs stratégies, peu après les élections d'avril 1948. Il effectue le même travail dans l'article donné à Preuves au début de 1952, tout en faisant une place à la littérature transalpine du moment. Ce qui différencie les deux textes en terme d'idéologie, c'est essentiellement son jugement face au PCI, confirmant ainsi son passage de l'acommunisme à l'anticommunisme. Dans un autre texte publié par Preuves, il réaffirme son aversion visà-vis du communisme à travers l'étude de l'œuvre littéraire de son ami Silone. Ainsi, c'est auprès de l'intelligentsia de la gauche marxiste indépendante du PCF dans un premier temps, puis, dans une seconde période, auprès des intellectuels anticommunistes réunis autour du Congrès pour la liberté de la culture, que Chiaromonte exerce son rôle de médiateur culturel et diffuse la connaissance des réalités politiques, et accessoirement littéraires, transalpines.

BI Les Français
À côté de ces médiateurs culturels italiens d'origine existent des intellectuels français dont l'activité médiatrice est également de premier plan au cours de la décennie 1945-1955. Ils appartiennent eux aussi à ce premier cercle, à ce pôle de médiateurs privilégiés entre la France et l'Italie, grâce à un séjour prolongé dans la péninsule. Avoir vécu en Italie leur permet en effet d'acquérir une connaissance approfondie des réalités du pays, de nouer d'étroites relations parmi les intellectuels transalpins et de s'insérer dans leurs réseaux. Leur expérience italienne est directe, leurs informations sont de première main; il sont en mesure de développer une réflexion de premier ordre et publient, depuis l'Italie, ou à leur retour en France, des articles, des ouvrages, donnent des conférences, contribuant ainsi à faire connaître les réalités d'outre-monts dans certains milieux de l'intelligentsia française. Telle est la fonction exercée par Janine Bouissounouse, Jean-François Revel et Maurice Vaussard.
Janine Bouissounouse

Née en et de tradition 1920, des études cours de l'École

1903 dans une famille modeste originaire de la région parisienne socialiste, Janine Bouissounouse effectua, au début des années d'histoire et d'histoire de l'art à la Sorbonne, avant de suivre les du Louvre39. Elle se lia avec les membres du groupe Philosophies,

39 Les informations sur Janine Bouissounouse proviennent d'Autun. Le temps c/esif/usions,Paris, Calmann-Lévy, 1977.

pour l'essentiel de ses Mémoires, La nuit

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puis côtoya les surréalistes dont André Breton et surtout Paul Éluard avec qui elle noua progressivement des liens d'amitié. Après ses études, elle travailla dans le milieu du cinéma, en tant qu'assistante du réalisateur Cavalcanti, puis comme secrétaire de la Revue du Cinéma de Jean-George Auriol. Elle devint ensuite journaliste et collabora à Marianne, participa aussi à Europe, L 'Humanité, Vendredi et effectua plusieurs reportages, pour le magazine Vu notamment, qui l'amenèrent à se rendre à plusieurs reprises en Italie à la faveur d'une enquête qu'elle réalisait sur la mafia. Puis, au printemps 1933, dans le cadre d'un numéro de Vu consacré à l'Italie fasciste, elle interviewa Mussolini en compagnie, entre autres, de Louis Martin-Chauffier et Ramon Fernandez, avant de poursuivre son reportage en Sicile. Au cours des années 1930, sous l'effet de la montée des périls, elle se rapprocha davantage des communistes: elle s'engagea aux côtés des intellectuels antifascistes du Congrès international pour la Défense de la Culture en 1935, s'enthousiasma pour le régime soviétique lors d'un voyage en URSS en novembre 1935, soutint le Front populaire. Elle fit par ailleurs, au début des années trente, la connaissance de Louis de Villefosse qu'elle épousa en 1936. Ce dernier, issu d'une famille aristocratique et catholique, était à cette époque jeune officier de marine. Politiquement modéré, il se rapprocha progressivement des idées de sa compagne au cours des années trente, tout en restant plus critique vis-à-vis des communistes et de l'URSS. Quoi qu'il en soit, le couple vécut très mal la signature du pacte germano-soviétique40. Au début de la guerre, Villefosse partit à bord du Duquesne. Il entra en résistance en mai 1941, rejoignit de Gaulle à Londres qui le nomma gouverneur de Saint-Pierre et Miquelon fin 1941, gagna à nouveau l'Angleterre l'année suivante, et revint à Paris le 25 août 1944 avec les FFL. Janine Bouissounouse passa quant à elle l'essentiel de la guerre à Longjumeau; elle travailla à Paris comme correspondante pour un éditeur, Jean Vigneau, et entra en contact avec des résistants qui animaient un journal clandestin, Pantagruel, édité justement par Vigneau. Au cours de la période 1945-1955, deux éléments concernant Louis de Villefosse et Janine Bouissounouse retiennent plus particulièrement l'attention: un long séjour en Italie et un engagement indéfectible en tant que compagnons de route du parti communiste. Les deux intellectuels vivent en effet plus de deux ans à Rome, de 1945 à septembre 1947, Villefosse siégeant à la Commission alliée chargée de veiller à l'exécution des clauses de l'armistice avec l'Italie. Cette fonction conduit le couple à s'installer dans une demeure située dans un quartier de diplomates et à fréquenter les milieux officiels de Rome qu'elle n'apprécie guère. Elle se montre en effet très critique à l'égard de ce qu'elle appelle « la Rome de Pie XII »41, dénonçant notamment les hauts militaires, l'aristocratie, les prétentions politiques du Vatican et son influence sur la société. Cette proximité avec les
40 41

Ibid., p. 96.

J. Bouissounouse,

op. cit., p. 135.

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sphères dirigeantes lui permet toutefois de côtoyer les ambassadeurs de France auprès du Quirinal et auprès du Saint-Siège, respectivement Alexandre Parodi et Jacques Maritain, le directeur de la Villa Médicis Jacques Ibert. Elle est par ailleurs active: elle écrit en effet des articles envoyés à Paris (notamment aux Temps j\1odernes), fait les sous-titres en français de films de Luciano Emmer, assure une émission à la radio française sur la vie culturelle à Rome. Surtout, elle entre progressivement en contact avec ce qu'elle nomme «l'Italie républicaine », expression qui recouvre chez elle à la fois le peuple, les hommes politiques et les intellectuels de gauche42. C'est tout d'abord par l'intermédiaire d'Éluard, invité à Rome par L Unit à pour faire une conférence sur la poésie et la Résistance françaises, et logé chez elle, qu'elle approche cette Italie républicaine. Le poète lui fait connaître de nombreux communistes et socialistes, dont Togliatti et Nenni, puis l'emmène via Margutta, rue romaine dans laquelle se concentrent les ateliers d'artistes. Là, elle fait la connaissance de plusieurs peintres, tel Guttuso. Éluard la met enfin en contact avec Ranuccio Bianchi Bandinelli, directeur général des Beaux Arts. Actif dans la Résistance et membre du PCI, Bianchi Bandinelli prend le relais d'Éluard pour introduire Janine Bouissounouse et son mari auprès de nombreux hommes politiques et intellectuels italiens, dont les écrivains Alba de Cespedes, Alberto Moravia, Giuseppe Ungaretti, Ignazio Silone (dont ils sont très proches), Curzio Malaparte, Carlo Levi43. Elle s'agrège donc à des réseaux de l'intelligentsia de gauche et acquiert une connaissance approfondie d'une part importante de la vie culturelle italienne. Il faut ajouter à ces éléments un intérêt accru pour les problèmes politiques de la péninsule, pour la Résistance italienne, et enfin une attention particulière accordée aux questions sociales. Une expérience italienne dont elle fait profiter certains clercs français. On dit, elle est en relation avec la rédaction des Temps Modernes; aussi, en juillet l'a 1946, lorsque Sartre et Beauvoir viennent à Rome où le premier doit faire deux conférences, elle les accueille et réunit pour l'occasion les intellectuels italiens familiers des cocktails qu'elle organise chaque semaine. C'est par ailleurs au cours de ce voyage de 1946 que Sartre a l'idée de publier un numéro de sa revue consacré à l'Italie, publication prévue à l'origine pour décembre 1946. Janine Bouissounouse est associée au projet et organise alors un dîner avec des amis transalpins susceptibles d'y collaborer44. Parmi eux citons Carlo Levi et deux intellectuels du PCI : Ambrogio Donini, ancien émigré antifasciste, résistant et professeur d'histoire des religions à l'Université de Rome45, et Ranuccio Bianchi

42
43

Ibid., p. 159. Ibid., p. 163.

44Selon Janine Bouissounouse, c'est Beauvoir qui lui demande de les aider à mettre en place ce projet. Elle accepte et attache « une grande importance à la parution de ce numéro» (Ibid., p. 169). 45On l'a dit, Maria Brandon-Albini l'a connu à Paris avant la guerre. Il dirigeait les éditions antifascistes italiennes et collaborait à La Voce dl,gliItaliani (M. Brandon-Albini, op. cit., p. 226).

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Bandinelli, le directeur des Beaux Arts, qui dirige aussi la revue liée au PCI Società. Les trois hommes sont séduits par le projet. Beauvoir et Sartre, de leur côté, souhaitent vivement leur collaboration qui permettrait de compléter celle des clercs milanais qui animent, autour de Vittorini, Il Politecnico, dont le couple existentialiste a fait la connaissance avant de venir à Rome46. Selon Janine Bouissounouse, le projet échoue pour des raisons politiques: les intellectuels de S ocietà reviennent sur leur décision jugeant que Sartre a « accentué sa position antisoviétique» peu après son retour en France47. Seuls Vittorini et ses amis collaborent finalement au numéro italien des Temps Modernes d'août-septembre 1947. L'article demandé par Beauvoir à Bouissounouse pour ce volume est toutefois publié. Sa connaissance des réalités italiennes s'enrichit encore de visites effectuées sous la conduite de Bianchi Bandinelli et de Silone. Le premier, spécialiste de la civilisation étrusque, lui fait découvrir les richesses historiques de Toscane, tandis que le second la guide dans les Abruzzes, lui faisant connaître les mœurs et les coutumes de son pays natal évoqués dans son ouvrage Fontamara. La mission de Louis de Villefosse prend fin en septembre 1947, lors de la signature du traité de paix; elle aurait pu se prolonger sous une autre forme mais Villefosse est rappelé en raison de ses opinions pro-communistes, suite à une intrigue politicienne complexe48. Elle a l'occasion de revenir en Italie à deux reprises entre 1947 et 1955 : lors d'un reportage réalisé pour Libération au moment des élections d'avril 1948, et pour le congrès international du PEN Club à Venise en septembre 1949, cette fois en compagnie de son mari. Ce deuxième voyage se prolonge en Toscane où le couple assiste à Florence à la fête de L'Unità. Bien entendu, ces séjours lui permettent de revoir ses amis italiens, notamment Bianchi Bandinelli, Silone et Guttuso. Elle acquiert donc une excellente connaissance de nombreux aspects de la réalité transalpine. Elle connaît bien Rome, mais peut prendre également conscience de la diversité régionale de l'Italie. Elle noue et conserve d'étroites amitiés grâce auxquelles elle est introduite dans des groupes intellectuels transalpins principalement communistes ou sympathisants. Forte de cette expérience italienne, elle a un rôle de médiateur culturel majeur et diffuse ses connaissances auprès de
46 Sur ce voyage en Italie de Sartre et Simone de Beauvoir en 1946 et sur leurs rencontres avec l'équipe du Politecnicoà Milan, puis avec d'autres intellectuels et quelques hommes politiques italiens, notamment avec ceux connus à Rome par l'intermédiaire de Janine Bouissounouse, se reporter aux Mémoires de S. de Beauvoir, Laforce des choses,Paris, Gallimard, 1963, Folio (rééd.), vol. l, p. 136150. Dans ces pages, l'auteur n'évoque pas le projet de collaboration avec les intellectuels de Società. 47 J. Bouissounouse, op. cit., p. 169. Si effectivement à ce moment les relations entre l'équipe des Temps Modernes et les autorités culturelles du PCF sont tendues, la revue Società, qui jusque-là avait bénéficié d'une relative autonomie idéologique par rapport au PCI, est rappelée à l'ordre par Togliatti (fin 1946) avant que ce dernier nomme dans son comité de rédaction, au printemps 1947, des intellectuels chargés de veiller à son orthodoxie idéologique (dont Emilio Sereni, Ambrogio Donini et Giuseppe Berti). Cf N. Ajello, Intellettuali e PO..., op. cit., p. 72-73. Nous reviendrons plus en détail sur les positions idéologiques et l'évolution de Societàau chapitre V, p. 208-210. 48Sur cette affaire, voirJ. Bouissounouse, op. cit., p. 176-180 et 183-186.

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deux milieux intellectuels: celui structuré autour des Temps iVIodemes et celui de la mouvance communiste. Car Janine Bouissounouse et son mari, restent des compagnons de route du PCF jusqu'à la fin de 1956. À leur retour en France fin 1947, l'engagement aux côtés du PCF se fait plus intense. Merleau-Ponty demande d'ailleurs à Janine Bouissounouse de choisir entre sa collaboration aux Temps jVIodemes et sa participation aux publications communistes plus particulièrement aux Lettres françaises. Elle cesse alors (à partir de 1950) d'écrire dans la revue existentialiste tandis qu'elle fréquente le Comité national des Écrivains (CNE), en devient secrétaire générale en 1950-1953, participe aux Batailles du livre du PCF, collabore à plusieurs périodiques du parti, notamment Europe, Action, Les Lettres françaises, tient la chronique cinématographique du quotidien Ce Soir et parcourt plusieurs pays de l'Est. Villefosse fait quant à lui partie du comité de rédaction d'Europe à partir de juillet 1950, appartient au Mouvement de la Paix, s'occupe d'associations proches du PCF et s'engage en faveur d'Henri Martin49. L'engagement des deux intellectuels aux côtés du PCF est donc sans faille tout au long de la guerre froide; ils sont étroitement insérés dans les réseaux de l'intelligentsia communiste, notamment celui qui se structure autour d'Aragon au CNE et aux Lettres françaises, et celui rassemblé autour de la revue Europe. Ils participent à plusieurs combats qui sont autant d'éléments constitutifs de la bataille idéologique orchestrée par l'organisation de Thorez. Ils n'échappent pas à l'aveuglement vis-à-vis de la nature des régimes communistes et de la politique extérieure soviétique, même s'ils demeurent en dehors du parti et conservent une relative autonomie dans le domaine culturel: Janine Bouissounouse se montre réticente à l'égard du réalisme socialiste, conserve ses goûts pour toute une culture ostracisée par le parti (Kafka ou Proust, par exemple)50. Du point de vue politique, des doutes affleurent à son esprit au regard de l'attitude d'Aragon et d'Elsa Triolet qui donnent aux réunions du CNE un caractère mondain et en font un organisme étroitement soumis au parti communiste; des incertitudes surgissent également en 1952 lors du procès Slansky en Tchécoslovaquie, au moment de l'affaire des « blouses blanches» en URSS, ou encore au cours d'un voyage à Moscou, toujours en 1952. Sa position, tout comme celle de son mari, correspond à celle de compagnons de route à mi-chemin entre dévouement au parti et à la cause communiste, d'une part, et relative autonomie, d'autre part. C'est à la suite du XXe congrès du PCUS, des grèves de Poznan, et surtout de l'écrasement de la révolution hongroise fin 1956 que les deux clercs rompent avec le communisme au début de 1957.

49

cf

ses Mémoires politiques, 1. de ViIlefosse, L'Œuf de fl)asma, Paris, Julliard, 1962.
à Ce SoÙ; on lui demande de juger sévèrement Les mains sa/es de Sartre,

50 Ainsi en tant que journaliste

avant mème la présentation de la pièce, ce qu'elle refuse. De même, elle critique favorablement le film Casque d'Of; contrairement aux injonctions de la direction du journal. Ces événements lui valent des réprimandes de Laurent Casanova O. Bouissounouse, op. cil., p. 203).

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Mais avant cela, Janine Bouissounouse exerce sa fonction de médiateur culturel entre la France et l'Italie. Outre le rôle qu'elle a dans le premier projet du numéro italien des Temps Modernes de 1947 et le texte qu'elle publie dans ce même volumeSl, elle écrit aussi plusieurs articles pour la revue de Sartre sur la littérature et surtout sur la société italiennes. Les articles qu'elle donne aux périodiques communistes (Action, Les Lettres françaises et Europe) concernent principalement la culture italienne. Elle publie toutefois quelques textes politiques dans Action, l'un sur la Résistance italienne, l'autre sur l'action politique du Vatican. La Résistance constitue en effet un des sujets de prédilection de l'intellectuelle qui consacre un ouvrage au massacre des fosses Ardéatines, Dix pour un, publié aux Éditeurs français réunis en 1950 par Aragon.
Jean-François R£vel

Né en 1924 à Marseille, Jean-François Revel effectua dans cette ville ses études primaires et secondaires, avant d'entrer en hypokhâgne et khâgne à Lyon en 1941, puis d'être reçu en juillet 1943 à l'ENS d'Ulm. Muni de la licence et du diplôme d'études supérieures de philosophie, il ralentit alors la poursuite de ses études (la préparation de l'agrégation) suite à son mariage dans l'été 1945. Il enseigne en Algérie en 1947-1948, puis au lycée et à l'Institut français de Mexico entre janvier 1950 et octobre 1952, et enfin à l'Institut français de Florence de novembre 1952 à juillet 1956, date à laquelle il obtient l'agrégation de philosophies2. Il continue à enseigner jusqu'en 1963, à Lille puis à Paris, avant de quitter l'Éducation nationale pour se consacrer essentiellement à l'écriture, au journalisme littéraire et politique (à L'Express) et à la direction de collections chez divers éditeurs. Ses collaborations à des périodiques s'intensifient après son retour de Florence, en 1956 ; il participe, entre autres, à France-Observateur, et devient, entre 1960 et 1963, le directeur des pages culturelles de l'hebdomadaire avant de travailler à L'Express.

J ean-

François

Revel

effectue

un premier

voyage

en Italie

en 1948,

mais

c'est bien entendu son long séjour à Florence, de la fin de 1952 à 1956, qui fait de lui un médiateur culturel de premier plans3. À Florence, il enseigne à la fois à l'Institut français et à la faculté des langues vivantes de l'Université de la cité toscane, en tant que lecteur de français. À l'Institut, il donne des cours d'histoire et d'histoire de l'art, aucun historien n'ayant été nommé là. Il s'intéresse donc de près à l'histoire de l'art en général et à l'art italien en particulier. Il fréquente, au cours de son séjour, plusieurs représentants des milieux culturels transalpins. Il va
51Ce texte est un extrait du journal que J. Bouissounouse tenait à Rome dans lequel elle notait ses impressions sur la ville et son peuple. J. Bouissounouse, « Il popolo di Rama », TiVI, n° 23-24, aoûtseptembre 1947, p. 488-504. 52Se reporter à Jean-François Revel, Mémoires.Le voleurdans la maisonl)ide,Paris, Plon, 1997, p. 11-40. 53Sur ce séjour florentin: ibid., p. 269-305.

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LES INTELLECTUELS FRANÇAIS ET L'ITALIE (1945-1955)

par exemple écouter les leçons, à l'Université de Florence, de Roberto Longhi54, historien et critique d'art, qui anime aussi la revue culturelle Paragone55 ; il se lie d'amitié avec Lando Landini, membre du PCI, peintre et critique d'art, un collaborateur de la revue de Longhi56. Il fait également la connaissance d'autres poètes ou artistes florentins, comme Mario Luzzi, Salvatore Quasimodo, Ottone Rosai et surtout Silvio Loffredo, peintre dont il devient l'ami57. Ces rencontres, la découverte du patrimoine artistique, son enseignement et l'étude de l'histoire de l'art, font de lui un fin connaisseur de la culture transalpine passée et contemporaine. Avec la culture, c'est aussi de la société italienne, de ses mœurs, de ses coutumes, dont il devient un expert. Son séjour de quatre ans à Florence, son travail, ses relations, le conduisent à partager le quotidien de la population locale. Politiquement, dans les années 1940 et 1950, il est de gauche et séduit par le marxisme dont il prend connaissance en 1945-1946. Cependant, son souci de conserver sa liberté de jugement, l'intégrité de son « indépendance morale» et de son esprit critique, le retiennent d'adhérer au communisme ou d'en devenir le compagnon de route58. Cette position idéologique et une connaissance approfondie de la culture et de la société italiennes transparaissent dans l'essai qu'il consacre à la péninsule. Pour l'Italie paraît en France en 1958, mais évoque et analyse l'Italie du milieu des années 1950, le philosophe l'ayant peu à peu rédigé au cours des quatre années de son séjour toscan, sous forme de journal discontinu59. L'ouvrage a un caractère iconoclaste: ses analyses et ses réflexions sur l'Italie, note-t-il, « n'étaient ni essai ni roman, quoiqu'un peu les deux ». Il a rassemblé dans Pour l'Italie un « fatras de notes consignées sur place », pour faire du livre « une sorte de conversation à bâtons rompus »60. Il a volontairement conservé cette forme au moment de la publication pour deux raisons: donner à son texte un fort retentissement et s'en prendre à certaines idées reçues61. Pour l'Italie a en effet un impact important. En France, tout d'abord, où il suscite de nombreuses réactions - parfois vives62 - dans l'intelligentsia. L'ouvrage a aussi un fort retentissement en Italie, où il déclenche « une commotion, un débat national, avant même que le livre ne fût traduit ». Ce retentissement s'explique par la volonté de son auteur de prendre « le contre-pied des attendrissements

54 Ibid., p. 27 5. 55 Entretien avec J.-F. Revel, du 9 février 1998. 56 Landini collabore parfois à des périodiques français (L. Landini, « Surprise des critiques italiens à l'exposition des peintres lombards », Les Lettres françaises (désormais LF) n° 476, 31 juillet 1953, p. 9). 57 Entretien avec J.-F. Revel. 58J.-F. Revel, op. cit., p. 297-298.
59 Id.,

Pour l'Italie, Paris, Julliard, 1958.

60 Id., Alémoires..., op. cit., p. 286-287. 61 Entretien avec J.-F. Revel. 62 On l'a dit, Maria Brandon-Albini l'égard

publie dans la revue de Sartre, du livre, intitulé « Pour ou contre J'Italie? » (art. cité).

en 1958, un article

très critique

à

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préconçus des Italiens sur eux-mêmes et des étrangers sur l'Italie »63. Ainsi interpelle-t-il les Italiens à propos du conformisme et du traditionalisme d'une société italienne dont les fondements s'enracinent encore dans le XIXc siècle, dans le provincialisme, et dont la soumission à l'Église est très marquée. Le philosophe s'adresse d'autre part aux Français pour remettre en cause les stéréotypes et les images idylliques de l'Italie ancrés dans leurs esprits. Ce qui vise deux attitudes: celle, traditionnelle, qui consiste à percevoir la péninsule comme un pays où il fait bon voyager, doté d'un climat et d'une nature favorables, et dont le patrimoine artistique en fait un des hauts lieux de la culture européenne. L'autre travers, selon Revel, relève d'une attitude plus originale: elle est le fait de milieux intellectuels de la gauche non communiste qui s'intéressent à l'Italie depuis l'après-guerre. Leur attrait pour la péninsule est louable et tend à remettre en cause le mythe de « l'Italie éternelle ». Mais ils font aussi preuve d'un engouement parfois excessif à l'origine d'un décalage entre leurs représentations et la réalité: il parle d'une « italomanie » dépourvue d'esprit critique. Aussi, dans ces cercles, Pour l'Italie a été « une véritable bombe, parce que Ue livre] prenait le contre-pied de toutes les idées à la mode, chez les intellectuels français, sur l'Italie »64. L'« italomanie » qu'il dénonce comporte également des aspects politiques, les mêmes gens ayant nourri, selon lui, des illusions quant au caractère « libéral» du PCI et quant à la possibilité d'une révolution outre-monts65. Nous aurons l'occasion d'étudier de plus près les représentations de la culture transalpine et de l'Italie politique chez les intellectuels de gauche indépendants, et de faire la part entre ce qui repose sur des données réelles - ce que Revel reconnait - et ce qui relève d'une « italomanie ». Retenons pour l'instant que ce sont le caractère iconoclaste de Pour l'Italie, son ton provocateur, et la critique des stéréotypes et illusions associés à l'Italie qui donnent à l'ouvrage une résonance tant en France qu'en Italie. L'auteur procède aussi à une analyse fine des fondements, des mœurs et des coutumes de la société italienne des années 1950, des rapports entre les générations et entre les sexes, des mentalités66. Vivre quatre années en Italie et partager le quotidien des Transalpins lui permet d'observer de l'intérieur cette société et d'en être un analyste perspicace. Il élabore également toute une réflexion sur la culture passée et contemporaine. Il aborde enfin des questions politico-idéologiques, comme le poids politique de l'Église, la signification du Risorgimento, du fascisme, de la Résistance...

63J.-F. Revel, Mémoires..., op. cit., p. 286-287. 64 Entretien avec J.-F. Revel. 65 Il parle de « la fantasmagorie d'un parti

communiste italien plus français» O.-F. Revel, Mémoires..., op. cit., p. 299). Le terme libéral supposée - du PCI. 66Jean-François Revel a inséré dans POlir l'Italie le récit-témoignage geoisie romaine qui aborde les problèmes des mœurs familiales et de en Italie, récit intitulé Tradimenti (p. 101-152).

libéral désigne

et pluraliste que le PC chez lui la souplesse femme de la bourdes jeunes femmes

d'une jeune la condition

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LES INTELLECTUELS FRANÇAIS ET L'ITALIE(1945-1955)

C'est avec ce livre important qu'il devient un médiateur culturel francoitalien. En France, il s'adresse aux sphères intellectuelles et au public cultivé. En Italie, en dehors de la colère suscitée dans les milieux nationalistes, l'ouvrage est dans l'ensemble bien accueilli par la critique et les intellectuels qui comprennent les intentions de l'auteur. Celles-ci sous-entendent « une exhortation à changer, associaient un plaidoyer en faveur de l'Italie (Pro Italia) à un message adressé à l'Italie (Ad Italiam) >P. Le livre est lancé par Indro Montanelli qui lui consacre un long article dans Il Corriere della S erdo8. Manlio Cancogni, alors correspondant permanent à Paris de l'hebdomadaire L'Espresso, est également favorable à l'ouvrage, de même que Moravia, et Jean-François Revel devient, après cette publication, « un personnage très populaire» dans la péninsule qui « décréta qu'il était le meilleur ami qu'elle eût depuis Montaigne »69. Se liant d'amitié avec Montanelli et Cancogni, il commence à collaborer à la presse italienne, tout d'abord à L'Espresso - que dirige Arrigo Benedetti -, à La Stampa entre 1972 et 1976, quotidien dirigé par Arrigo Levi, et enfin au Giornale que crée Montanelli en 1974, jusqu'à ce que ce dernier quitte le journal en 1994, Silvio Berlusconi, son propriétaire, voulant lui imposer une ligne politique70. Inversement, Revel publie en France des articles sur l'Italie dès son retour de Florence; il rédige par exemple un texte sur la peinture transalpine pour le numéro spécial de La Table Ronde consacré à la péninsule en 195771. Il écrit ensuite sur l'Italie à France-Observateur entre 1960 et 1963, et surtout à L'Express, puis au Point. A1aurice Vaussard Le rôle de Maurice Vaussard en tant que médiateur culturel franco-italien est bien plus ancien que celui de Jean-François Revel. Né en 1888, il se situe dans la mouvance des intellectuels catholiques: il fut rédacteur en chef d'une revue ecclésiastique, Les Nouvelles religieuses en 1918-191972, collabora à Temps Présent - un hebdomadaire laïc publié de 1937 à 1947 et créé par un groupe d'intellectuels catholiques Ooseph Folliet, Pierre-Henri Simon, Stanislas Fumet, entre autres)73 et participa à la revue animée par les dominicains, Vie intellectuelle. Il était également très lié aux sphères démocrates chrétiennes, comme en témoignent ses options politiques après la Deuxième Guerre mondiale et son amitié avec Georges
67J.-F. Revel, Mémoires..., op. cit., p. 288. 68 Entretien avec J-F. Revel. 69 J .-F. Revel, op. cit., p. 291. 70 Entretien avec J-F. Revel. Voir aussi J-F. Revel, op. cit., p. 292. 71 Id., « L'Italie devant l'art moderne », Italie 1957, La Table Ronde, n° 117, septembre 1957, p. 70-75. 72 Lettre de Maurice Vaussard à Hubert Beuve-Méry, du 4 avril 1953, Archives Beuve-Méry, CHEVS/FNSP, Dossier BM 116 : Correspondance avec les collaborateurs occasionnels du iVlonde, 1944-1969, Corresp. Beuve-Méry/M. Vaussard. 73 Tangi Cavalin, « Temps Présent », in Dictionnaire des intellectuelsfranrais, op. cit., p. 1102-1103.

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Bidault; dans une lettre adressée à Hubert Beuve-Méry en décembre 1944, il affirme en être proche depuis vingt ans 74. Il fut d'autre part un italianisant majeur tout au long de sa vie. Il séjourna à plusieurs reprises en Italie, dès le début du XXe siècle, où il précise « avoir passé les meilleurs années de [sa] jeunesse »75, puis au cours de la Première Guerre mondiale lorsqu'il était sous-directeur de l'Institut français de Milan. Il noua, à partir de cette période, d'étroites relations avec des hommes politiques ou intellectuels transalpins qui tinrent un rôle de premier plan dans la vie culturelle et politique italienne tout au long de la première moitié du XXe siècle, tels Benedetto Croce, Carlo Sforza76 - que Vaussard vit souvent à Bruxelles dans l'entre-deuxguerres77 - et surtout Luigi Sturzo, le fondateur en 1919 du premier parti démocrate chrétien italien, le parti populaire italien (PPI)78, dont l'italianisant fit traduire les œuvres politiques en français et préfaça un livre79. Vaussard est donc lié aux milieux démocrates chrétiens italiens ainsi qu'aux courants libéral, représenté par Croce, et républicain de tradition mazzinienne, auquel appartient Sforza. Son parcours en fait un excellent connaisseur de la culture et de la vie politique transalpines, ainsi qu'un spécialiste de l'histoire de l'Italie. Ses premiers ouvrages sur l'histoire du pays sont d'ailleurs publiés au cours du second après-guerre, en 1950 pour l'Histoire de l'Italie contemporaine80, et en 1956 pour le premier volume de l'Histoire de la démocratie chrétienne qui consacre une partie à l'Italie aux côtés de celles réservées à la France et à la Belgique81. À partir de 1945, outre les relations citées précédemment, il est en contact avec les animateurs du quotidien Italia Libera82, et avec la revue Res Publica dirigée par Domenico Russo (qui collabore aussi à Italia Libera et est un ami de Vaussard)83, périodique proche dans ses options politiques de celles du Monde
74 Lettre de M. Vaussard à H. Beuve-Méry, du 27 décembre 1944, Archives Beuve-Méry, réf. citées. 75 Ibid. 76 Carlo Sforza (1872-1952) fut ministre des Affaires étrangères en 1920-1921, puis ambassadeur à Paris, fonction dont il démissionna lorsque Mussolini accéda à la présidence du Conseil. Il vit en exil en France et en Belgique de 1927 à 1943. À son retour en Italie, il fait partie de l'aile modérée du parti d'action puis, après l'échec de la formation, devient membre du parti républicain. Il est ministre des Affaires étrangères de De Gasperi de 1947 à 1951. 77 Lettre de M. Vaussard à H. Beuve-Méry, du 27 décembre 1944, réf. citées. 78 Luigi Sturzo (1871-1959) fut, en 1923, contraint par les autorités ecclésiastiques de se démettre du secrétariat général du PPI en raison de ses positions antimussoliniennes. Il s'exila alors à Londres (1924-1940), puis aux États-Unis et revint en Italie en 1946. 79 Il s'agit de La Tétralogie chrétienne écrite en exil. Lettre de M. Vaussard à H. Beuve-Méry, du 27 décembre 1944, réf. citées. 80 M. Vaussard, Histoire de l'Italie contemporaine, Paris, Hachette, 1950. 81Id., Histoire de la démocratie chrétienne, Paris, 1956. 82 Lettre de M. Vaussard à H. Beuve-Méry, du 23 mars 1945, réf. citées. 83 Res Publica est l'héritière d'une revue du mème nom publiée en 1931-1932, en langue française, à Bruxelles par un exilé politique catholique, Francesco Luigi Ferrari (mort en 1933). Carlo Sforza et Gaetano Salvemini, entre autres, y collaborèrent. Domenico Russo est par ailleurs l'ami de Luigi Sturzo. Cf J. Droz, Histoire de !'antifascisme en Europe, 1923-1939, op. cit., p. 64-65.

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auquel collabore l'italianisant84. C'est en effet surtout au NIonde qu'il exerce sa fonction de médiateur culturel au cours de la période 1945-1955, et même au-delà. Il a rencontré Hubert Beuve-Méry au cours de l'hiver 1939-1940, un an après que celui-ci eût démissionné de son poste à Prague, et a repris contact avec lui à la fin de 1944, au moment de la création du Monde. Il souhaite en effet collaborer au nouveau quotidien dans lequel il voit l'héritier du Temps, et également en raison de la sensibilité chrétienne que devait lui insuffler son directeur85. Aussi propose-t-il en décembre 1944 à Beuve-Méry de devenir le correspondant du Monde à Rome, ville dans laquelle il devait séjourner pour achever la rédaction de son ouvrage sur l'histoire de l'idée impérialiste en Italie. Le directeur du quotidien accueille favorablement la proposition, le poste romain étant alors vacant et la nécessité d'un correspondant dans la capitale italienne étant vivement ressentie86. L'affaire va dès lors durer presque un an et demi, Le Monde n'ayant pas, dans un premier temps, les moyens de rémunérer de façon assez substantielle Vaussard87 ; aussi ce dernier renvoie sa décision, puis hésite entre la correspondance permanente, qui suppose son installation à Rome, et la rédaction d'articles sur l'Italie depuis Paris. Il propose enfin à Beuve-Méry d'alterner entre la Suisse et l'Italie, en novembre 1945, avant de lui soumettre l'idée d'une correspondance en Belgique, pays qu'il connaît bien et où il a collaboré à plusieurs revues88. Le poste de correspondant permanent à Rome est finalement attribué à Jean d'Hospital au printemps 1946 et Vaussard reste un collaborateur occasionnel du journal de la rue des Italiens. Néanmoins, il donne un nombre important de textes sur l'Italie, plus particulièrement entre 1945 et le printemps 1946, mais aussi jusqu'en 1948. Après cette date, ses articles deviennent moins fréquents. Les sujets analysés par Vaussard sont variés: problèmes de politique intérieure, de politique étrangère et thèmes historiques. L'histoire occupe toujours une grande place dans ses réflexions sur l'Italie, les articles sur les vicissitudes de l'actualité politique étant toujours replacés dans une perspective historique. Il traite aussi certains aspects socio-économiques, plus particulièrement la question agraire, et n'oublie pas de s'intéresser à la vie littéraire. Il propose en effet à Beuve-Méry, à partir de mars 1946, de tenir une chronique de littérature italienne qui le conduit à publier plusieurs analyses sur Piovene, Moravia, Silone et quelques autres. Vaussard diffuse ainsi auprès d'un public éclairé assez large, le lectorat du Monde, la connaissance de nombreux aspects de la réalité transalpine à travers des textes qui sont toujours des études fouillées. Du point de vue idéologique, il est de

84 Lettre de M. Vaussard à H. Beuve-Méry, du 26 septembre 1945, réE. citées. L'auteur y évoque « ami Russo» et affirme que « les directives de cette revue sont très proches de celles du i\londe ». 85 Lettre de M. Vaussard à H. Beuve-Méry, du 22 décembre 1944, réE. citées. 86 Lettre d'Ho Beuve-Méry à M. Vaussard, du 25 décembre 1944, réE. citées. 87 Ibid. et lettre de M. Vaussard à H. Beuve- Méry, du 27 décembre 1944, réE. citées. 88 Lettre de M. Vaussard à H. Beuve-Méry, du 12 novembre 1945, réE. citées.

son

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sensibilité démocrate chrétienne et anticommuniste. Sa collaboration occasionnelle à la Revue des Deux Mondes, publication pour laquelle il écrit aussi quelques textes sur l'Italie, corrobore cet ancrage politico-idéologique de centre/ centredroit. Il sait toutefois faire preuve d'intérêt pour les questions sociales, en soulevant notamment le problème agraire et celui de la condition paysanne. C'est même lui qui attire l'attention de Beuve-Méry sur la question agraire et sur l'opportunité d'une réforme visant à redistribuer aux paysans italiens les terres incultes pour un prix minime, et ce dès le début de 1946, à un moment où le directeur du Monde ne semble guère favorable à une telle solution, ni très sensible au problème89.
II. UNE DEUXIÈME COURONNE D'INTERMÉDIAIRES CULTURELS

À la périphérie de ce pôle d'italianisants majeurs gravitent des intellectuels français dont la fonction médiatrice est importante, mais quelque peu en retrait par rapport aux précédents. Ils effectuent, au cours des années 1945-1955, de nombreux déplacements dans la péninsule, à l'occasion de reportages, de tournées de conférences ou de séjours d'agrément, sans cependant y vivre pour une longue période. Leurs voyages en Italie sont toujours limités dans le temps et, de ce fait, leur connaissance des réalités italiennes est moins approfondie et moins directe que celle des intellectuels du précédent cercle. Ils témoignent toutefois d'un intérêt soutenu pour la péninsule, y nouent des relations étroites dans les groupes intellectuels et parfois politiques, analysent de près certains éléments de la réalité d'outre-monts et, par leurs écrits, font part de leur expérience italienne et de leurs réflexions à une partie de l'intelligentsia. Leur contribution en ce domaine demeure essentielle. Aussi convient-il d'analyser les itinéraires et les rapports à
l'Italie de Gilles Martinet, Dominique Desanti,

J ean-

Pierre

Vernant

et Edgar

Morin.

AI

Gilles Martinet

Né en 1916 dans une famille de la bourgeoisie républicaine, Gilles Martinet se rapprocha puis devint membre du PCF en novembre 1933, admis dans la cellule Mouffetard des Jeunesses communistes, à laquelle appartenait

89Lettre de M. Vaussard à H. Beuve-Méry, du 6 février 1946, et lettre d'H. Beuve-Méry à M. Vaussard, du 10 février 1946, réf. citées. Dans son courrier du 6 février 1946, Vaussard évoque l'un de ses articles, « Les autonomistes italiens », qui analyse les tendances autonomistes en Sicile et dans le Val d'Aoste, et les projets de réformes concernant ces deux régions. Or, il regrette que Beuve-Méry ait coupé du texte une de ses suggestions proposant cette redistribution des terres incultes aux paysans siciliens. Le directeur du Monde, dans sa lettre du 10 février 1946, lui répond qu'« il nous a paru difficile en effet de recommander une distribution forcée des terres au profit des Italiens », non pour des raisons économiques, mais pour des motifs politiques.

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également Jean-Pierre Vernant9o. Il participa aux côtés du PCF au 6 février 1934, milita en faveur du Front populaire, contre la non-intervention du gouvernement Blum en Espagne. Mais les procès de Moscou et les purges de 1936-1938 le décidèrent à rompre avec le PCF en décembre 1938 lors de la condamnation de Boukharine qui fut un choc pour lui. Il s'est dès lors « considéré comme communiste mais antistalinien » et il est resté sur cette position durant de nombreuses années91. Parallèlement, il poursuivit dans la seconde moitié des années 1930 des études d'histoire à la Sorbonne qui le conduisirent à présenter un diplôme d'études supérieures sur la politique de Bonaparte et du Directoire durant la campagne d'! talie (1796-1797). Au printemps et à l'été 1940, il était à Clermont-Ferrand où il venait d'être démobilisé. Il s'engagea dans la Résistance, animant à partir du printemps 1943 un journal clandestin, Le Bulletin ouvriefJ2. Peu après, des contacts furent établis entre ce groupe et celui de L'Insurgé de Lyon. Il entra également en liaison avec les hommes de Libel1és, basés à Paris, de même qu'avec les responsables - dont Silvia Trentin - de Libérer et Fédérer de Toulouse, journaux dont les tendances étaient proches de celles de L'Insurge93. Au début de 1944, le groupe clermontois fut disloqué par les arrestations et Gilles Martinet, après avoir échappé de peu à la police vichyste, alla à Paris rejoindre un réseau comprenant, entre autres, Pierre Courtade et Léon Rollin, avant de participer à l'insurrection de la capitale en août94. À la Libération, il est nommé rédacteur en chef de l'Agence France-Presse grâce à ses liens avec Léon Rollin - il dirige l'AFP depuis le 25 août 194495. Son seul véritable engagement politique dans l'immédiat après-guerre est celui de La Revue internationale fondée fin 1945 et animée par les trotskystes Pierre Naville, Maurice Nadeau, et un peu plus tard, David Rousset96. À la fin de 1947, il rejoint, avec certains collaborateurs de la revue (dont Naville), le parti socialiste unitaire (PSU), dont la ligne politique est de réaliser l'unité d'action avec les communistes

90 Gilles Martinet,

Cassandre et les tueurs. Cinquante ans d'ulle histoire française, Paris, Grasset,

1986, p. 27-

46. Voir aussi Jean Maitron, «Gilles Martinet », in J. Maitron (dir.), Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier, IVe partie (1914-1939), t. 35, Paris, Éd. ouvrières, 1989, p. 405-406. 91 Entretien avec G. Martinet, du 22 décembre 1997. 92 La diffusion de ce journal s'étendait au Puy-de-Dôme, à l'Allier, à la Haute-Loire et à la Loire. J'vfR 1 : La Presse, 1938-1948, Dossier 2 : Coupures de presse, notes, littérature, 1944, Archives Gilles Martinet, CHEVS/FNSP. 93 Archives G. Martinet, réf. citées. 94 G. Martinet, Cassandre et les tueurs..., op. cit., p. 60-64. 95 Ibid., p. 62. 96 Le comité de rédaction de La Rezwe internationale, qui comprenait à l'origine cinq membres: Gilles Martinet, Pierre Naville, Charles Bettelheim, Pierre Bessaignet et Maurice Nadeau, est élargi, au début de 1947, à Théo Bernard, Gérard Rosenthal et David Rousset. MR 1 : La Presse, 1938-1948, Dossier 3 : La Revue inte171ationale, Rapport de fin 1946, Archives G. Martinet, réE. citées.

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tout en restant antistalinien. Cette expérience fait long feu: le parti éclate dès 1949, peu après son refus de condamner Tito, condamnation exigée par le PCF97. Au début de 1950, il fonde, en compagnie de Claude Bourdet et de Roger Stéphane, L'Observateur, devenu France-Observateur en 1954, hebdomadaire qui défend une ligne neutraliste dans les relations internationales. En politique intérieure, la position de Martinet, qui souhaite une union de la gauche avec le PCF, est critiquée par Bourdet qui lui reproche une trop grande bienveillance vis-à-vis de l'URSS et du PCF98, tandis que lui craint au contraire que Bourdet oriente l'hebdomadaire dans un sens trop hostile au camp communiste99. Mais ces divergences sont transcendées par ce qui constitue le ciment de l'équipe: le thème de l'indépendance entre les deux blocs, qui est aussi le ciment de l'engagement des deux intellectuels au parti de l'Union progressiste et neutraliste dans cette première moitié des années 1950. Les espoirs d'alliance avec les communistes demeurant vains, l'engagement de Martinet s'infléchit à partir de 1954 : comme toute l'équipe de L'Observateur, il soutient l'expérience de Pierre Mendès France. Sa fidélité à celui-ci perdure les années suivantes, à travers la participation à différents mouvements politiques: l'Union de la gauche socialiste dans la deuxième moitié des années 1950 et le parti socialiste unifié (deuxième PSU) au début des années 1960. Tout au long de ces années, Gilles Martinet entretient des liens privilégiés avec l'Italie. À l'origine de ceux-ci, son mariage avec la fille cadette du dirigeant de la Confédération italienne du travail, Bruno Buozzi (1881-1944), socialiste réformiste, antifasciste réfugié en France à partir de 1926 où il reconstitue la CGL, arrêté en juillet 1940 par les Allemands et livré à Mussolini qui le mit en résidence surveillée. À la chute de ce dernier, en 1943, il fut chargé de liquider les corporations et d'entamer le processus de fusion des trois anciennes composantes syndicales (catholique, socialiste et communiste) ; mais lors de l'invasion allemande, il dut rejoindre la clandestinité, avant d'être arrêté par la Gestapo en 1944 et fusillé le jour même de la libération de Rome100. Ces liens familiaux conduisirent Martinet à s'intéresser de près à la péninsule, dès les années 1930, par le biais de
97Sur l'expérience du premier PSU, se reponer à G. Martinet, Cassandre et les tueurs..., op. cit., p. 66-69. Voir aussi MR 5 : Mouvements socialistes, Dossier 1 : Le parti socialiste unitaire, 1948-1950, Archives G. Martinet. Dans ce dossier, G. Martinet a consigné dans des notes les orientations idéologiques et politiques du PSU: condamnation de la social-démocratie, unité d'action avec le PCF, fusion PSU!PCF envisagée à terme. Le PSU est cependant resté attaché à la démocratie politique, ce qui constitue la principale divergence avec le PC ; la fusion est considérée comme « impossible tant que les tendances ne sont pas autorisées dans le PC », et tant que ce dernier demeure stalinien. Le PSU, dont le nom originel était le Mouvement socialiste unitaire et démocratique (MSUD), publie aussi un organe, La Bataille socialiste,auquel Martinet a collaboré. 98Lettre de C. Bourdet à G. Martinet, du 10 août 1950, MR 3 : L'ObsenJateur!France-ObsellJateur, Dossier 1 : L'Observateur (1950-1953), Archives G. Martinet. 99Lettre de G. Martinet à C. Bourdet, du 5 juillet 1950, réf. citées. 100G. Martinet, Les Italiens, Paris, Grasset, 1990, et Cassandreet lestueurs..., op. cit., p. 61.

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voyages comme celui - son premier en Italie - effectué en 1936 en compagnie de Jean-Pierre Vernant, et surtout par les nombreux contacts qu'il eut avec des émigrés antifascistes installés en France. Outre Buozzi, et par l'intermédiaire de celui-ci, il en connut en effet plusieurs, dont Giuseppe Saragat qui était très lié à son beau-père lOI, Les liens les plus étroits furent noués parmi les groupes communistes et socialistes: il fut ainsi en relation avec, entre autres communistes, Giorgio Amendolalo2, avec des militants de Giustizia e Libertà, dont Carlo RossellilO3, et enfin avec des membres du PSI, dont Pietro NennilO4, Sandro Pertini lOS,ou encore Angelo Tasca, ancien communiste, qui était alors rédacteur

101Entretien avec G. Martinet. Les informations sur ses contacts avec les jtlomsciti dans les années 1930 proviennent de cet entretien. Saragat (1898-1988), socialiste depuis 1922, s'exile en Autriche puis en France. Rentré en Italie en 1943, membre du PSI, il est élu président de l'Assemblée constituante; c'est lui qui est à l'origine de la scission du PSI de janvier 1947 et qui fonde alors le parti socialiste des travailleurs italiens (PSU), devenu parti social-démocrate italien (PSDI). Plusieurs fois ministre au cours de l'ère De Gasperi, vice-président du Conseil dans les gouvernements Scelba et Segni (1954-1957), il est élu président de la République (1964-1971). 102Fils du philosophe et démocrate libéral Giovanni Amendola (1882-1926), l'un des chefs de file de l'opposition antifasciste parlementaire, mort en France en 1926 des blessures que lui infligèrent des squadristes, Giorgio Amendola (1907-1980) s'engage dans l'antifascisme libéral (1924-1928), avant d'adhérer au PCI en 1929. Arrêté en 1932 en Italie, il passe cinq ans au COIlJiIlO, avant de rejoindre la France en 1937. Là, il participe à la Résistance de l'été 1940 à avril 1943, retourne en Italie où, à partir du 9 septembre 1943, il s'engage dans la lutte armée. Il fait partie de la direzione du PCI en 1945. Voir G. Amendola, Un 'isola, Milan, Rizzoli Editore, 1981 (ses Mémoires) et G. Amendola et Piero Melograni (dir.), IlltenJistasull'alltifascismo, ari, Laterza, 1994 (1ceéd. 1976). B 103Carlo Rosselli (1899-1937), professeur d'économie politique, a animé dès 1925 à Florence, avec son frère et Gaetano Salvemini, la revue antifasciste NOll lHollare ; il s'exile en 1927. De retour en Italie, il est arrêté et envoyé au cOIlJino, 'où il s'évade pour rejoindre la France et fonder en 1929 d Giustizja e Libertà. Il combat en Espagne avant d'être assassiné par des membres de l'extrême droite française (du CSAR) en juin 1937, à Bagnoles de l'Orne. Moins engagé que son frère, Nello Rosselli (1900-1937), historien, n'en est pas moins un opposant au fascisme dès le début des années vingt. Il mène ensuite une existence légale en Italie. Il est assassiné avec son frère alors qu'il lui rendait alors visite. 104j'",lilitant républicain avant la guerre, Nenni (1891-1980) est interventionniste en 1914 et contribue à créer le faisceau de Bologne en 1919. Puis il adhère au PSI en 1921 et doit s'exiler en France en 1926. Il parvient à refaire l'unité du PSI en 1930 puis, chef du nouveau parti, conclut avec les communistes en 1934 un pacte d'unité d'action antifasciste. Commissaire politique en Espagne, il est écarté de la direction du PSI en 1939, arrêté par la Gestapo en 1943 et livré à l'Italie. Libéré à la chute de Mussolini, il reprend en 1944 les rênes du PSI qu'il fait participer aux gouvernements, luimême devenant vice-président du Conseil en 1945-46, puis ministre des Affaires étrangères jusqu'au début 1947. Il suit le PC dans l'opposition en mai 1947 avant de s'en éloigner en 1956. 105Inscrit au PSI en 1918, Pertini (1896-1990) s'exile en France en 1927. Il retourne en Italie en 1929 où il est arrêté et condamné à sept ans de prison et autant de COIlJiIlO. Libéré en 1943, il est arrêté par les Allemands en octobre 1943, réussit à s'évader et prend une part active à la Résistance. Il reste au PSI après la Libération où il occupe diverses responsabilités et dirige le quotidien du parti, l'Avallti ! Il est élu président de la chambre des députés (1968-1976) et président de la République de 1978 à 1985.

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en chef des pages internationales du Popufairel06. La guerre n'a pas distendu ces liens. L'intellectuel en noua même de nouveaux dans la Résistance puisque c'est un Transalpin, Bogoni, membre de l'ancien parti maximaliste italien, qui mit en contact le groupe clermontois de Martinet avec d'une part celui de L'Insurgé lyonnais et, d'autre part, le mouvement toulousain Libérer et Fédérer de Silvia Trentin, devenu à ce moment un ami de MartinetlO7. Il avait également connu, on par l'intermédiaire de son mari. l'a dit, Maria Brandon-Albini À partir de la Libération, ses liens avec l'Italie, où il se rend dès avant la fin de la guerre, puis y effectue de nombreux séjours, ne diminuent pas en intensité. Ses contacts avec les milieux politiques et intellectuels de gauche se multiplient alorslO8. Son engagement de communiste indépendant le porte à s'intéresser de près au PCI, d'une part, considéré comme « un parti plus intellectuel et plus libéral »109que le PCP et, d'autre part, au PSI qui maintient l'unité d'action avec le parti de Togliatti. Pour ces raisons, ce qui se passe en Italie entre 1945 et 1956 correspond à ce qu'il souhaite pour la France. Il noue ou maintient d'étroites relations avec des communistes, telle chef de la rubrique de politique étrangère de L'Unità, Alberto Jacoviello, et sa femme Maria-Antonietta Macciocchi, et surtout avec des socialistes du PSI, comme Pietro Nenni ou Lelio Basso, l'un des animateurs du courant antistalinien du partillO, qui l'invitent à tous les congrès de l'organisation III. Bassa est l'un des représentants du PSI à la conférence socialiste internationale de Varsovie de juin 1948, à laquelle Martinet et ses amis du PSU participentl12. Ce dernier est également attentif aux débats idéologiques transalpins et s'intègre à plusieurs réseaux de l'intelligentsia d'outre-monts. Il suit d'assez près la polémique entre Vittorini, qu'il soutient, et Togliatti, à propos des rapports entre politique et culture113 ; il est proche de nombreux autres clercs comme Silone, connu dès les années 1930 en France, Cesare Pavese, Alberto Moravia ou
101i Angelo Tasca (1892-1960) fut l'un des fondateurs, avec Gramsci, Togliatti et Terracini, de

L'Ordine Nt/ovo en 1919 à Turin, et du PCI en 1921. Il fait partie du secrétariat du parti en 1923, de l'exécutif de la Ille Internationale en 1926, avant d'être exclu du PCI en 1929 ; il milite alors au PSI et à la SFIO. 107 MR 1 : La Presse, 1938-1948, Dossier 2 : Coupures de presse, notes, littérature, 1944, Archives G. Martinet. 108G. Martinet, Les Italiens, op. cit., p. 12. 109Entretien avec G. Martinet. 110 Socialiste, Lelio Basso fut arrêté en 1928, envoyé au confino et libéré en 1931. Entre 1942 et 1943, il fonde le Mouvement d'unité prolétarienne qui fusionne ensuite avec le PSI. Il devient aprês la guerre l'un des principaux responsables du parti socialiste; il appartient au courant, emmené par Nenni, favorable à l'unité d'action avec les communistes mais hostile à la fusion avec le Pc. Intellectuel socialiste, il entretient des liens d'amitié avec Gilles Martinet et, dans les années 1950, avec Jean-Marie Domenach. 111Entretien avec G. Martinet. 112 MR 5 : Mouvements socialistes, Dossier 1 : Le parti socialiste unitaire, 1948-1950, Conférence socialiste internationale de Varsovie Guin 1948), Archives G. Martinet. 113MR 1 : La Presse, 1938-1948, Dossier 3 : La Reme internationale, « Plate-forme politique de La RI », 11 septembre 1947, Archives G. Martinet.

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encore Roberto Rossellini. Ainsi, ses liens humains, culturels et politiques avec l'Italie, en font un fin connaisseur du pays. La diffusion de cette connaissance et de ses analyses de la réalité transalpine se fait par de multiples vecteurs: les conférences et surtout les écrits. Gilles Martinet publie, dès 1945, un court ouvrage, L'Italie après le fascismell4, avant de faire part de son expérience italienne dans de nombreux livres - notamment dans Les Italiens -, mais tous publiés bien après les années cinquante. Entre 1945 et 1955, c'est principalement dans la presse qu'il écrit sur la péninsule, et avant tout dans les publications qu'il contribue à créer, La Revue internationale et L'Observateur, dans lesquelles l'information sur l'Italie passe par luil15. C'est donc dans les sphères intellectuelles de la gauche marxiste indépendante du PCF qu'il distille la connaissance de la péninsule. Les aspects de la réalité italienne qu'il analyse concernent le plus souvent la situation politique intérieure, et plus précisément celle des forces de gauche. La politique étrangère, l'histoire et enfin la littérature italiennes ne sont certes pas négligées; mais il laisse fréquemment à d'autres, notamment à L'Observateur, le soin de couvrir ces domaines. Inversement, il écrit aussi dans la presse italienne, essentiellement dans trois publications au cours de notre période: If Momento, Mondo Operaio - dont il est le correspondant à Paris de 1948 à 1950 - et La Nuova Stampa (en 1952), assurant cette fois la diffusion d'informations sur la France, là aussi principalement politiques, en Italiel16. Ainsi sa médiation franco-italienne couvre-t-elle surtout le domaine politique entre 1945 et 1955 et ne s'élargit-elle aux aspects socio-économiques et culturels qu'ultérieurement, lorsque l'intellectuel devient ambassadeur de France à Rome en 1981. Une expérience diplomatique qui nourrit le contenu de l'essai publié en 1990, Les Italiens.

BI Dominique Desanti
À la différence de Martinet, c'est avant tout la connaissance de la culture italienne que Dominique Desanti s'est attachée à diffuser en France, bien que comme lui, son expérience italienne ait aussi concerné la politique. Née en 1919, elle commença des études d'histoire et de sociologie à Paris et rencontra, au début de ses années universitaires, Jean-Toussaint Desanti11ï. Ce dernier, né en 1914 en Corse, vint à Paris en 1932, entra en khâgne à Lakanal, puis à l'ENS à partir de 1935. Il obtint l'agrégation de philosophie et devint enseignant. En khâgne, il se lia d'amitié avec Pierre Hervé et Pierre Courtade, avec qui il partagea un itinéraire politique commun. À l'ENS, il fit la connaissance de Jean Cavaillès et de Maurice

114Paris, Éditions du Chêne, 1945. 115Entretien avec G. Martinet. 116MR 20 : Articles de presse, Dossier

5 : « Articles de Gilles Martinet dans la presse 1987 », Archives G. Martinet. 117Voir Dominique Desanti, Ce que le siècle m'a dit. Alémoires, Paris, Plon, 1997.

italienne,

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Merleau-Ponty qui l'orientèrent vers la phénoménologiel18. Dans la seconde moitié des années 1930, les idées politiques du couple s'ancrèrent à gauche, dans la mouvance marxiste. La guerre représenta un tournant dans leurs itinéraires. Dominique Desanti interrompit en effet ses études en 1940 et s'engagea, avec son mari, dans la Résistance, à Paris tout d'abord, puis de manière plus active à Clermont-Ferrand où ce dernier fut nommé professeur de philosophie. Ils adhérèrent alors au PCF en 1943 et animèrent deux journaux clandestins dont Le Patriote, organe du Front national. À la Libération, de retour à Paris, Dominique Desanti devint journaliste à part entière tandis que son mari resta dans l'enseignementI19. La position de Dominique Desanti - comme celle de son mari - au sein de l'intelligentsia communiste connaît deux phases entre 1945 et 1956. Si elle soutient la ligne politique du parti dans l'immédiat après-guerre, elle se montre favorable à la liberté culturelle. Elle collabore fréquemment à Action et est très liée à une partie des intellectuels qui animent l'hebdomadaire, Pierre Courtade et Pierre Hervé, ainsi que Claude Roy, Victor Leduc, Jean-Pierre Vernant ou Roger Vailland, qui tous revendiquent le pluralisme en matière artistique et littéraire. Elle est également proche des clercs qui se réunissent rue Saint-Benoît, chez Marguerite Duras, et qui ont fondé là un « Groupe d'Études marxistes »120.Dionys Mascolo, Robert Antelme, Edgar Morin, Marguerite Duras, entre autres, tous membres du PCF, constituent un groupe encore plus attaché à une culture libre que celui d'Action, dont, par ailleurs, ils sont proches. Outre Action, elle collabore au mensuel Démocratie nouvelle, parfois aux Lettres françaises, et effectue des reportages en Allemagne, en Italie et en Europe de l'Est, rencontrant dans ces pays plusieurs responsables communistes et des intellectuels. Avec la guerre froide, elle abandonne son autonomie culturelle. Certes, elle n'adhère pas au réalisme socialiste, mais elle passe sous silence ses goûts culturels à partir de 1948. Et elle s'engage profondément - de même que Jean Desanti - dans la bataille idéologique du parti, collaborant, outre les titres cités précédemment, à L'Humanité et à La Nouvelle Critique. Jean est d'ailleurs membre du comité de rédaction de la « revue du marxisme militant» dirigée par Kanapa, y récuse la phénoménologie et y défend le lyssenkisme, la théorie des deux sciencesl21. Dominique s'engage également dans le Mouvement des intellectuels pour la paix, participe aux Batailles du livre du PC aux côtés, entre autres, de Janine Bouissounouse et Louis de Villefossel22, publie un ouvrage, commandé par

118Joël Roman, «Jean-Toussaint Desanti », in Dictionnaire des intellectuelsfranf{1is, op. cit., p. 354-355. 119D. Desanti, Les Staliniens. Une expérience politique, 1944-1956, Paris, Fayard, 1975, p. 7. 120Id., Ce que le siècle m'a dit..., op. cit., p. 376-391.
121 Id.,

Les Staliniens..., op. cit., p. 232-253. Jean Desanti suit là le même itinéraire politique que ses
Courtade et Pierre Hervé, au moins jusqu'en 1956. Aprês sa mort en 1963, alors que les deux autres le quittent. cette date,

camarades de Lakanal, Pierre Courtade reste au PCF jusqu'à 122Ibid., p. 239.

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le PCF, dans lequel elle dénonce le déviationnisme de Tito et des dirigeants des pays de l'Est accusés de titisme, jugés et condamnés en 1949, le Hongrois Rajk et les Bulgares Kostov et Stephanovl23. Elle situe la césure avec la période précédente en 1948 : c'est après le congrès mondial des intellectuels pour la paix de W roclaw d'août 1948 qu'elle abandonne progressivement ses illusions et rompt peu après avec ses amis de la rue Saint-BenoîtI24. Stalinienne, « intellectuelle soumise» au sein du PCF à partir de 19481949, elle l'est pour des raisons idéologiques comme sur le plan professionnel, puisqu'elle exerce son métier de journaliste uniquement dans la presse contrôlée par le PCF. Elle retrouve une relative autonomie idéologique à l'amorce du premier dégel consécutif à la mort de Staline au printemps 1953125. Et son départ du PCF - et celui de Jean Desanti - se fait sur « la pointe des pieds» à la fin de 1956 suite à l'écrasement de la révolution hongroise. Cet itinéraire l'amène à avoir des rapports étroits avec l'Italie à partir de 1945. Elle en eut déjà avec des émigrés antifascistes installés en France: elle connut par exemple Maria Brandon-Albini juste avant le conflit à Paris, puis son mari Pierre Brandon, qu'elle perdit de vue ensuite. De même, elle fut en relation à Toulouse, au cours de la même période, avec Silvio Trentin et son fils Bruno, et se souvient de sa librairie comme d'un « centre politique et culturel ardent »126.C'est toutefois surtout à partir de la Libération que ses contacts avec l'Italie s'intensifient, en premier lieu par le truchement des nombreux voyages qu'elle y effectue à l'occasion de reportages ou de séjours touristiques. Le premier se fait à Rome au début de janvier 1946. Elle est alors accueillie au siège de L'Unità, puis se rend au congrès du PCI qui s'achève, profitant de l'occasion pour réaliser une interview de Togliatti. Elle rencontre par la suite plusieurs dirigeants communistes aux fêtes de L'Unità et aux congrès du parti: Mario Alicatal27, le responsable aux intellectuels

123Masques et visagesde Tito et des siens, paru en décembre 1949, juste avant le procès de Kostov et Stephanov à Sofia, au cours duquel le premier récusa les aveux qu'il avait faits et clama son Innocence.
124 D. Desanti, Les Sta!inienJ..., op. cit., p. 120. Voir aussi Ce que le siècle m'a dit..., op. cit., p. 366-376

125Elle affirme que sa croyance a vacillé au moment du procès du Bulgare Kostov auquel elle assiste en décembre 1949, ou lors du témoignage de Margarete Buber-Neumann au procès Kravchenko qui fait la lumière sur l'attitude de Staline vis-à-vis des communistes allemands réfugiés en URSS à partir de 1933 et sur ['existence des camps soviétiques (D. Desanti, Ce que le sièclem'a dit..., op. cit., p. 392402, et Les Staliniens..., op. cit., p. 169-170).

126Entretien avec D. Desanti, du 8 décembre 1997. 127Étudiant à Rome en 1936, Mario Alicata (1918-1966) appartient alors au fascisme de gauche; mais il entre en dissidence en 1939 et participe aux activités d'un groupe antifasciste qui anime la revue Scintilla. Il rejoint le PCI l'année suivante, est arrêté fin 1942, libéré en août 1943, puis collabore à L'U nità clandestine de Rome. Il devient membre du CC en 1948 et de la direzione en 1956.