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Les jeux interalliés de 1919

De
143 pages
Du 22 juin au 6 juillet 1919, soit sept mois après la signature de l'Armistice mais au moment même où un accord permet enfin la rédaction du Traité de Versailles, se déroule à Paris la première renconte sportive internationale de l'après-guerre : les Jeux interalliés. Au terme d'un parcours l'ayant amené dans de nombreux pays impliqués dasn l'événement, l'auteur réunit ici une documentation souvent surprenante qui bouscule les idées reçues sur les relations entre sport, guerre et relations intrenationales.
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Thierry TERRET

Les Jeux interalliés de 1919
Sport, guerre et relations internationales

L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris, France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest - Hongrie

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino - Italie

Thierry TERRET, Professeur en Sciences et Techniques des Activités Physiques et Sportives à l'Institut Universitaire de Formation des Maîtres de Lyon, directeuradjoint du Centre de Recherche et d'Innovation sur le Sport (Université Lyon I), a publié: Chez L'Harmattan - Naissance et diffusion de la natation sportive, 1994. - Histoire des sports, 1996. - Histoire du sportféminin, 1996,2 volumes (avec Pierre Arnaud). - L'eau et la balle. Une histoire du water-polo, 1998 (avec Pascal Charroin). - Le sport français dans l' entre-deux-guerres. Regards croisés sur les influences étrangères, 2000 (avec Jean-PhilippeSaint-Martin). - Le sport et les Français pendant l'Occupation, 2002, 2 volumes (avec Pierre Arnaud, Pierre Gros et Jean-Philippe Saint-Martin). - L'athlétisme et l'école. Histoire et épistémologie d'un sport « éducatif », 2002 (avec Patrick Fargier, Bernard Rias et Anne Roger).
- Histoire et diffusion de la gymnastique aquatique, 2002 (avec Henri Humbert).

Chez d'autres éditeurs

- Le

rêve blanc. Olympisme

et sports d'hiver, Bordeaux,

Presses universitaires

de

Bordeaux, 1993 (avec Pierre Arnaud). - Education et politique sportives, Paris, Ed. du CTHS, 1995 (avec Pierre Arnaud). - Education physique, Sports et Arts. 1ge-20e siècles, Paris, Ed. du CTHS, 1996 (avec Pierre Arnaud). - Le sport et ses espaces. 1ge-20e siècles, Paris, Ed. du CTHS, 1997 (avec Pierre Arnaud). - L'institution et le nageur. Histoire de la Fédération Française de Natation, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 1998. - Sport and Health in History, Sankt Augustin, Akademia Verlag, 1999. - Agir dans le monde. L'éducation physique à l'école maternelle, Paris, Nathan, 2000, 2ème 2001, 3ème 2002 (avec Roland Michaud et coll.). éd. éd. - Education physique, sport et loisir. 1970-2000, Marseille, AFRAPS, 2000. - Sport and Politics, (avec Katalin Szikora et Gertrud Pfister), Budapest, HUPE, 2002.

(Ç)L'Harmattan, 2002 ISBN: 2-7475-3694-7

Préambule Comme toute recherche, ce livre a une histoire. Celle-ci commence par la découverte d'un gros volume illustré, de près de 500 pages, en anglais, dans l'ancienne bibliothèque d'André Latarjet, célèbre professeur d'anatomie à la Faculté de médecine de Lyon et directeur de l'Institut Régional d'Education Physique de Lyon dans les années vingt. La première page porte une dédicace de Louis Schroeder à Latarjet, deux personnages dont nous reparlerons bien entendu. Le livre, publié précisément le 17 septembre 1919 à Paris, s'avère être en fait le rapport officiel des Jeux interalliés1 - sur lesquels je ne connaissais pas grand chose. La lecture de ce texte, édifiant s'il en est, mettait en évidence une vision très américaine de l'événement, à la fois extraordinairement intéressante et documentée, mais aussi particulièrement frustrante à maints égards. Stimulé, puis peu à peu passionné par ces Jeux, j'ai eu envie d'en avoir une vision plus distanciée, plus outillée et peut-être moins naïve. Malheureusement, en l'absence de financements pour une telle recherche, le projet s'est étalé sur plusieurs années, le recueil des données s'étant souvent réalisé à l'occasion de déplacements effectués pour d'autres buts. Au cours de cette quête discontinue, j'ai souvent éprouvé le besoin de procéder à des essais ponctuels, dont plusieurs ont été publiés dans des revues plus ou moins accessibles en France, dans des actes de congrès demeurés trop confidentiels ou dans des chapitres de livres collectifs. Le présent ouvrage en constitue à la fois une reprise, une synthèse et un large dépassement. Lyon, le 3 octobre 2002

1 Sauf dans les citations où l'orthographe utilisée par les auteurs a été respectée, j'ai opté pour la formulation qui apparaît être la plus officielle et la plus communément admise alors.

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Introduction
Vimy, Verdun, la Somme, Arras, le Chemin-des-Dames, les tranchées, le sang, la douleur, la mort. ... la guerre semble ne pouvoir s'accommoder de rien d'autre, et certainement pas du jeu et des divertissements. Et pourtant... Du 22 juin au 6 juillet 1919, soit sept mois après la signature de l'Armistice, mais au moment même où un accord permet enfin la rédaction du Traité de Versailles, se déroule à Paris la première rencontre sportive internationale de l'après-guerre: les Jeux interalliés. Vingt neuf nations sont conviées par les EtatsUnis à l'événement. Dix-huit acceptent de participer et envoient près de 1500 athlètes aux différentes épreuves. A l'évidence, le choix du moment, l'ampleur de la manifestation et la proximité des discussions entre alliés en rendent nécessaire une lecture politique. Paradoxalement, pourtant, peu de travaux se sont intéressés à l'histoire de ces jeux. S'il faut remercier Guy Lewis d'en avoir tenté une courte présentation générale en 19742, puis Elmer L. Johnson d'avoir rappelé les grandes lignes de son organisation lors d'un congrès de l'HISPA en 19853, avant que, plus récemment, Jean Durry n'en évalue la participation française et ses effets sur certaines structures militaires en France4, il faut bien convenir que ces travaux s'appuient en très grande partie sur un document unique, le rapport

2 Lewis, Guy, The Military Olympics at Paris, France, 1919, in Physical Educator, 31,4,dec. 1974,172-175. 3 Johnson, Elmer L., The Inter-Allied Games, Paris, France 1919, in Mangan, J.A. (Ed.), Proceedings of the HISPA Congress, 1985,295-7. 4 Durry, Jean, 1919 - Les jeux Interalliés, in Commissariat aux sports militaires, De Joinville à l'olympisme. Rôle des armées dans le mouvement sportif français, Paris, Ed. revue EPS, 1996, 103-115. Cf. aussi du même auteur, Jeux interalliés de 1919, in Sports International: CISM Magazine, n098 et 99, 1994.

officiel des jeux5. Surtout, ils développent essentiellement la manière dont l'événement a été organisé dans les conditions particulières de la démobilisation6. Toujours est-il qu'il faut attendre les réflexions de Wanda Wakefield7, en 1997, pour que la question des enjeux de ces jeux soit réellement posée. John Schleppi a cependant, à juste titre, reproché à cette auteure américaine d'avoir insuffisamment analysé le rôle que les Jeux interalliés ont joué à la fois en terme d'image de la nation et de politique intérieure8. Ce relatif manque d'intérêt provient-il du fait que les Jeux interalliés aient été peu suivis par la presse dans le pays organisateur, la France, comme le rappelle Pierre Amaud9, et que les sources soient relativement rares? Pourtant, si l'événement a été sans doute moins suivi que les Jeux olympiques, il est loin d'avoir été oublié, y compris sur le sol français: des journaux nationaux aussi importants que Le Figaro, l'Excelsior ou l'Intransigeant pour la grande presse, et l'Auto ou La Vie au Grand Air pour la presse sportive, lui consacrent régulièrement des articles. La presse anglophone n'est pas en reste et les auteurs du rapport officiel des Jeux ont pu dénombrer plus de 56000 mots publiés sur l'événement dans le New York Herald, le Chicago Tribune et le London Daily Maillo. Plus sûrement, les difficultés proviennent de la dimension internationale d'une telle manifestation. Une couverture trop locale aurait pu se traduire par des
5 Wythe, George (Compiled by Major) and Hanson, Joseph (Edited by Captain), The Inter-Allied Games. Paris 22 June to 6 July 1919, Paris, The Games Committee, Société anonyme de publications périodiques, 1919, 496 pages. 6 En négligeant toutefois l' histoire politique et sociale de cette démobilisation. Le plan américain prévoyait par exemple une démobilisation par catégorie de personnes selon leurs occupations professionnelles avant que le général March ne fasse accepter une démobilisation par unité en janvier 1919, c'est-à-dire au moment où les Jeux interalliés sont préparés (voir The New York Times, 26/01/1919). 7 Wakefield, Wanda E., Playing to Win: Sport and the American Military. 18981945, Albany NY, State University of New York Press, 1997, chapitre 3, pp. 35-53. 8 Voir la critique qu'il développe dans The International Journal of the History of Sport, vol. 15, n03, Dec. 1998, p. 165-166. 9 Arnaud, Pierre, Le sport français face aux régimes autoritaires (1919-1939), in Arnaud, Pierre et Riordan, James, Sport et relations internationales (1900-1941), Paris, L'Harmattan, 1998, p. 279. Nous n'en avons guère trouvé de traces non plus dans la presse canadienne. 10 Wythe, George (Compiled by Major) and Hanson, Joseph (Edited by Captain), The Inter-Allied Games, op. cit., p. 156.

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analyses partielles ou plus partiales. Nous avons donc fait le choix d'élargir nos regards et de recourir à des fonds d'archives et à des bibliothèques situés en France, aux Etats-Unis, au Canada, en Angleterre, en Belgique et en Suisse, et de croiser archives militaires11, sportives12 et associatives13, pour ne prendre que quelques exemples. Pourtant, on comprendra rapidement les raisons pour lesquelles nous avons choisi de privilégier l'analyse de l'événement à partir d'un axe franco-américain, n'abordant la question des autres pays que de façon plus marginale. S'il nous faut probablement assumer une dérive "francocentriste", il y a aussi des explications plus objectives à ce choix. Les Etats-Unis et la France sont les deux nations qui semblent avoir accordé le plus d'importance aux Jeux interalliés. Leur classement à la première et à la seconde place des rencontres, avec des totaux respectifs de 120 et de 104 points, n'est pas un hasard. Pour ne prendre que l'exemple de la Belgique, la troisième délégation la plus importante (157 athlètes contre respectivement 282 et 253 pour les Etats-Unis et la France), pourtant classée cinquième (en fait troisième au nombre de médailles d'or), le nombre de points obtenus est, avec un total de 27, très éloigné des précédents. Quant à la presse belge, elle néglige complètement l'événement. La libre Belgique et Le soir, deux journaux à orientation patriotique, font l'effort d'une rubrique régulière pendant les 15 jours concernés, mais ils se contentent de quelques résultats et préfèrent s'appesantir sur les premières étapes du Tour de France14 ou sur la pose de la première pierre commémorative du stade où se dérouleront bientôt les Jeux olympiques d' Anvers15. Le Patriote illustré publie de son côté une simple photo de l'inauguration du stade Pershing16. Pour sa part, l'Italie, arrivée officiellement troisième, ne semble pas non
Il En particulier au Service Historique de l'Armée de Terre (SHAT), à Vincennes. 12 Notamment certains fonds conservés au musée olympique de Lausanne, ou encore dans les fédérations françaises. 13 Par exemple les archives de l'Alliance mondiale de la YMCA à Genève ou celles de la YMCA américaine à Minneapolis dans l'Etat du Minnesota. 14 Le départ du Tour 1919 est donné le 29 juin, une semaine après l'ouverture des Jeux interalliés. 15 Voir les éditions des 4, 5 et 6 juillet 1919 par exemple. 16 Le Patriote illustré, 6 juillet 1919.

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plus avoir considéré les jeux inter-alliés avec la même importancel? La répartition des participants par délégation officielle rend d'ailleurs compte de cette dissymétrie entre les Etats-Unis et la France, d'une part, et les autres pays, d'autre part (tableau 1). En dépit de cette réduction du regard, la dispersion de l'information demeure bel et bien. Au-delà des difficultés méthodologiques liées à l'objet, le projet reste en effet de comprendre un événement dans toute l'épaisseur de son contexte. Si l'on considère avec Pierre Milza que "1919 est à bien des égards l'année des symboles"18, quelle est, finalement, la signification que cette manifestation sportive originale a pu revêtir dans les pays alliés, tant dans les milieux sportifs qu'au niveau des autorités militaires et politiques, voire religieuses: célébration de la guerre ou hymne à la paix? En outre, au-delà de l'enjeu symbolique apparaît immédiatement une question plus politique: pourquoi la France a-telle accepté de donner suite à l'initiative américaine ou, en d'autres termes, comment, dans un pays où le sport ne représentait pas grand chose, les propositions américaines ont-elles été reçues? Ainsi, les perceptions de (et les réactions à) l'événement ne peuvent être finalement analysées sans être mises en relation avec l'état des relations internationales franco-américaines dans l'immédiat aprèsguerre. Pourtant, si les enjeux politiques et symboliques des Jeux interalliés semblent les plus flagrants, il serait réducteur, voire erroné, de limiter ainsi leur interprétation. D'une part, présentés comme une manière d'occuper les troupes, l'événement a aussi manifestement joué pour les Etats-Unis un rôle d'ambassadeur culturel dont les conséquences méritent une observation plus fine. D'autre part, s'inscrivant sans le vouloir dans le calendrier sportif entre des Jeux olympiques initialement prévus (et bien entendu annulés) à Berlin en
17 Nous n'avons pas consulté la presse transalpine, mais les Jeux de 1919 ne sont évoqués ni par Gigliola Gori dans L' athleta e la nazione. Saggi di storia dello sport (Rimini, Panozzo Editore, 1996), ni par Angela Teja dans Le sport italien et les relations internationales au temps du fascisme, in Arnaud, Pierre et Riordan, James, Sport et relations internationales, op. cit. 18 Milza, Pierre, Les relations internationales de 1918 à 1939, Paris, Armand Colin, 1995, p. 6.

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Tableau 1 : Nombre de participants par délégation et classement par nation19. Source: Wythe, George (Compiled by Major) and Hanson, Joseph (Edited by Captain), The Inter-Allied Games, op. cit, 422-475. Délégation officielle Australie Belgique Brésil Canada Chine France Etats-Unis Grande- Bretagne Grèce Guatemala Hedjaz Italie Nouvelle-Zélande Pologne Portugal Roumanie Serbie Tchécoslovaquie Terre-Neuve Total Nombre de participants 62 157 o? 113 o? 253 282 5 +27 86 1 3 132 17 1 51 110 67 47 1 1415 Classement final et nombre de points
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16 Y2 points

1916 et "les jeux ressuscités20" d'Anvers en 1920, les Jeux interalliés interpellent directement les autorités olympiques et questionnent, au19 Nous avons fait apparaître la Grande-Bretagne et la Pologne, bien que ces deux pays ne soient pas officiellement représentés. En outre, certaines délégations comprennent en réalité plus de personnes, retenues uniquement pour des démonstrations. 20 Renson, Roland, La Vllième olympiade. Anvers 1920. Les Jeux ressuscités, Comité Olympique et Interfédéral Belge, 1995

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delà, sur l'importance des enjeux sportifs qui les traversent. A ces divers titres, les Jeux interalliés méritent assurément d'être analysés. N'y a-t-il pas, pourtant, un terrible paradoxe à s'appesantir sur un événement somme toute aussi modeste et qui n'aura aucune suite immédiate? Sa dimension profondément dérisoire face à l'hécatombe des tranchées, le contexte de grande misère économique et humaine mais, en regard, de folles espérances dans lequel il s'inscrit ne sont-ils pas, de loin, beaucoup plus décisifs pour la connaissance de cette période charnière ou même, plus simplement, de l'histoire du sport? La question est légitime; elle n'oblitère pourtant pas le statut hautement symbolique de célébration de la solidarité et de la fraternité entre les soldats alliés accordé à ces jeux de 1919, ni les considérations que les plus hautes autorités militaires et politiques de toutes les nations concernées n'ont pas hésité à développer pour l'occasion. Dès qu'une manifestation, aussi futile soit-elle, concentre autant d'enjeux politiques, militaires, symboliques et sportifs, elle devient bien au contraire un événement hautement remarquable pour l'historien.

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Première partie Des enjeux militaires
Les Jeux interalliés sont conçus comme un événement sportif destiné aux troupes en période de démobilisation. Dépendants directement de l'Etat-major américain, organisés en un lieu et à un moment où les affres de la guerre sont omniprésentes, leur essence est clairement militaire. Dès lors, leur conception comme leur organisation échappent totalement aux institutions sportives, au profit des autorités qui, quelques semaines plus tôt, dirigeaient les combats. On imagine sans peine que la reconversion, certes très partielle, n'est pas gratuite. On se doute aussi que le discours des organisateurs n'aura pas la coloration habituelle des rencontres sportives. Il convient alors de saisir le rôle des Forces Expéditionnaires Américaines (AEF) et la manière dont les Jeux sont présentés et justifiés. Jeux de la guerre ou jeux de la paix, les enjeux militaires de ces rencontres leur donnent une incontestable originalité. 1 - Les Jeux interalliés de 1919 : des Olympiades militaires L'histoire des Jeux interalliés commence véritablement le 15 octobre 1918, c'est-à-dire quelques semaines avant l'Armistice, avec l'initiative de Elwood Stanley Brown, un jeune chief athletic officier à la YMCA américaine de 34 ans, formé à Chicago21. Porteur d'une très
21 Pour quelques éléments biographiques, voir Johnson, Elmer, The History of YMCA Physical Education, Chicago, Association Press, 1979, pp. 160-161, ainsi que Daniels, George C., The Olympic Century, vol. 6, Los Angeles, World Sport Research and Publication Inc., p. 115.

riche expérience de promotion du sport dans les Philippines entre 1910 et 1918, il adresse en effet un courrier au Colonel Bruce Palmer, où il fait quatre suggestions dont la YMCA pourrait, selon lui, assurer la promotion et l'organisation, en étroite coordination avec les autorités militaires: "1 - De grandes épreuves de masse et jeux pour tous les hommes: "sports athlétiques pour tous" ; 2 - Des championnats officiels de l'AEF avec une large variété de sports compétitifs incluant des manifestations militaires, commençant par des phases éliminatoires dans les régiments, se poursuivant dans les divisions, voire les corps d'armée et s'achevant dans une grande finale à Paris; 3 - Des spectacles d'activités physiques et démonstrations à organiser dans de nombreux centres pour montrer à nos amis alliés le meilleur du sport américain, son grand esprit de jeu et, incidemment, sa virili té ; 4 - Des compétitions athlétiques interalliées - ouvertes seulement aux

soldats des armées alliées - un véritable ensemble de jeux olympiques
militaires"22. Pour Brown, le premier point est le plus important en ce qu'il est tout à fait conforme aux buts traditionnels de la YMCA. C'est d'ailleurs sur sa base qu'il obtient une écoute attentive de sa hiérarchie. Pour autant, les enjeux diplomatiques du dernier point sont rapidement envisagés et l'hypothèse de Jeux interalliés est la seule à être présentée dans le premier courrier que E. C. Carter, responsable de la YMCA, adresse au Général Pershing le 27 novembre 191823.La lettre se veut décisive; elle engage à une réaction à court terme, car l'intérêt de la proposition tient autant dans l'événement en tant que tel que dans le rayonnement gagné par celui qui en prendrait l'initiative: "Le stade de Colombes pourrait abriter les jeux en avril. Il y a en effet urgence car quelqu'un pourrait faire une proposition similaire, mais

22 Lettre de E. S. Brown au colonel B. palmer, 15/10/1918, reproduite dans Wythe, George (Compiled by Major) and Hanson, Joseph (Edited by Captain), op. ciL, p. 17-18. 23 Lettre de E.C. Carter au Général Pershing, 27/11/1918, reproduite dans Wythe, George (Compiled by Major) and Hanson, Joseph (Edited by Captain), op. ciL, p. 23-24.

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sur des bases moins satisfaisantes et à partir d'une autre source"24. Devant l'écoute favorable suscitée par l'offre, E.C. Carter est invité par le Général Pershing à prendre l'attache du colonel Colonel Wait C. Johnson. Celui-ci s'avère immédiatement séduit par l'idée des Jeux interalliés; "Il avait la conviction que quelque chose était nécessaire pour remplacer le combat en tant que stimulation d'un effort collectif et unitaire. Il était évident qu'une liste d'exercices militaires obligatoires ne pouvait accrocher l'imagination ou maintenir l'enthousiasme d'une armée civile"25. Toutefois, ses supérieurs ne sont pas convaincus au départ. Le programme prévu normalement consiste en effet, alors, en 8 heures de gymnastique quotidienne pour occuper les troupes26. C'est d'ailleurs devant sa critique (respectueuse) que le Général Fisk décide de le nommer le 1er décembre "Chief Athletic Officer" aux Forces expéditionnaires américaines (AEF) et de travailler au projet de Brown. Les deux hommes, l'un représentant l'AEF, l'autre la YMCA, seront les deux chevilles ouvrières des Jeux interalliés. Le premier problème qu'ils rencontrent est celui de l'origine officielle de l'initiative. Comment, en effet, conserver l'indépendance de décision de l'AEF dans l'organisation alors que tous les événements sportifs internationaux devraient s'appuyer sur les fédérations internationales ou, surtout, sur le Comité International Olympique. La solution proposée par Carter est celle d'une "invitation", en dehors de toutes les instances sportives déjà existantes. "Des jeux sur invitation permettent de contourner l'habitude prise - l'expérience des rencontres internationales l'a invariablement démontré - d'organiser d'interminables et pénibles

24 Idem. 25 "He brought with him the conviction that something was needed to replace fighting as the stimulus for united organized effort. It was evident that a schedule of compulsory military drills and exercises could not grip the imagination or maintain the enthusiasm of a civilian army", Wythe, George (Compiled by Major) and Hanson, Joseph (Edited by Captain), op. cit., p. 29. Assumant les traductions de nos sources, nous avons opté, sauf en quelques endroits, pour la reprise de la version originale en note infrapaginale. 26 Fisher, George J., Athletics in the AEF in France, in From Physical Training, mai 1919.

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discussions avant qu'un accord ne soit trouvé"27. Derrière le prétexte du pragmatisme se lit le rejet d'une soumission à l'ordre du CIO. Au cœur de ces enjeux, notamment, la question du professionnalisme. Faux problème pour les Américains, celle-ci pourrit à cette époque les relations internes au monde du sport en Europe. En outre, le CIO en fait aussi son cheval de bataille dans la plus pure tradition coubertinienne et en dépit de quelques concessions28. Le problème sera passé sous silence, les participants aux jeux de 1919 devant simplement avoir été membres des forces militaires de l'une des nations alliées pendant les 52 mois de la Grande Guerre. Plus généralement, Carter refuse de prendre le risque d'une perte d'autonomie des Américains dans le dispositif d'ensemble, qui se traduirait par une diminution de leur pouvoir décisionnel et une remise en question partielle du gain symbolique des jeux. Aussitôt, cependant, se pose le problème du financement. Peut-on, en effet, inviter d'autres nations en leur demandant une contribution? La YMCA s'engagera alors à assurer le coût de l'organisation générale si chaque armée se charge de l'entraînement, de l'équipement, du transport et de l'alimentation de son équipe. Au moment où se prennent ces premières décisions, les structures sportives militaires américaines s'affinent. Le 20 novembre 1918, soit une semaine seulement après l'Armistice, est ainsi mis en place un organisme de régulation, the Army Sport Control Board, en charge de la rédaction d'instructions et de règlements qui ne seront pas modifiés avant 193629. Et si le comité d'organisation des Jeux interalliés n'est établi qu'en février 1919 sous la direction du colonel Johnson, le principe de la co-responsabilité de la YMCA, compte tenu de ses énormes engagements financiers, techniques et humains, est arrêté en revanche dès décembre 1918.
27 "Invitation games avoid the customary preliminary meetings, which, experience in international games has invariably shown, involves long-drawn-out and difficult conferences before general agreement is possible", Lettre de E.C. Carter au colonel Wait. C. Johnson, 16/12/1918, reproduite dans Wythe, George (Compiled by Major) and Hanson, Joseph (Edited by Captain), op. cit., p. 24. 28 Boulogne, Yves-Pierre, La vie et ['œuvre pédagogique de Pierre de Coubertin. 1863-1967, Ottawa, Leméac, 1975. 29 Army Sport Control Board, War Office, Games and Sports in the Army. 1938-39, 1939, p. 34.

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