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Les Juifs d'Europe orientale aux Etats-Unis 1880-1905

De
316 pages
De 1880 à 1910, plus de deux millions de Juifs russes émigrèrent aux Etats-Unis. Dans un contexte général de crises économiques récurrentes, de résurgence de l'antisémitisme et d'hostilité à l'immigration, les Juifs américains s'engagèrent aux côtés des exilés. Yidn ale binder : tous les Juifs sont frères. La communauté juive américaine se montra à cet égard exemplaire et permit l'intégration réussie de ses coreligionnaires.
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Les Juifs d'Europe orientale aux Etats-Unis 1880 - 1905

(Q L'Harmattan, 2009 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005

Paris

http://www.librairiehannattan.com diffusion. harrnattan@wanadoo.fr hannattan l@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-07547-4 EAN : 9782296075474

Annie Gusset-Krief

Les Juifs d'Europe orientale , aux Etats-Unis
1880 - 1905
Yidn ale brider: immiBration et solidarité

L'Harmattan

L'Aire Anglophone Collection dirigée par Serge Ricard
Cette collection entend s'ouvrir aux multiples domaines d'un vaste champ d'investigation, caractérisé par la connexion idiome-culture, auquel les spécialistes formés en langues, civilisations et littératures dites "anglo-saxonnes" donnent sa spécificité. Il s'agira, d'une part, de mieux faire connaître des axes de recherche novateurs en études britanniques, américaines et canadiennes et, d'autre part, de répondre à l'intérêt croissant que suscitent les cultures anglophones d'Afrique,

d'Asie et d'Océanie

-

sans oublier le rôle de langue véhiculaire

mondiale joué par l'anglais aujourd'hui. A cette fin, les domaines privilégiés seront l'histoire des idées et des mentalités, la sociologie, la science politique, les relations internationales, les littératures de langue anglaise contemporaines, le transculturalisme et l'anglais de spécialité.

Dernières parutions Pierre MELANDRI et Serge RICARD (dir.), Les Etats-Unis entre uni- et multilatéralisme de Woodrow Wilson à George W Bush, 2008. Jacques LAMOUREUX, Le XVIIf' siècle anglais, le temps des paradoxes,2008. Pierre VAYDAT, Robert Vansittart (1881-1957). Une lucidité scandaleuse au Foreign Office, 2008. Pierre MELANDRI et Serge RICARD (dir.), La politique extérieure des États-Unis au XX' siècle: le poids des déterminants intérieurs, 2008. Marie-Claude FELTES-STRIGLER, Histoire des Indiens des Etats- Unis, 2007. Pierre MELANDRI et Serge RICARD (dir.), Les États-Unis face aux révolutions, 2006. Sylvie AUFFRET-PIGNOT, Une romancière du siècle des Lumières, Sarah Fielding (J 710-1768), 2005. Carine BERBERI, Le Parti travailliste et les syndicats face aux questions monétaires européennes, 2005. Pierre MELANDRI et Serge RICARD (dir.), Les Etats-Unis et

lafin de la guerre froide, 2005.

Fternerciernents
Je souhaiterais remercier mon collègue et ami Serge Ricard pour m'avoir accueillie dans sa collection. Sa confiance m'est précieuse. Merci à Christian, mon mari, qui m'accompagne depuis tant d'années. Il s'est chargé de toute la mise en forme de ce manuscrit, tâche fastidieuse qu'il a accomplie avec beaucoup de patience et d'efficacité. Merci également à tous mes amis qui m'ont encouragée et soutenue dans ce projet. Merci enfin à mon fils, Matthieu. D'être là, tout simplement. Ce livre est pour lui.

À la mémoire de mes parents bien-aimés, Joseph et Gilberte KRIEF

Pour Matthieu, mon enfant, or sheli

A V ANT -PROPOS

Yidn ale brider: cette variante yiddish de la phrase biblique, «kol Israel arevim baaze » (tous les Juifs sont frères), a servi de fil conducteur à mon étude. Car jamais une telle phrase n'a eu un sens aussi prégnant qu'en cette fin de XIXe siècle, lorsque se produisit aux États-Unis la troisième vague migratoire en provenance de Russie. Le mot solidarité semble faible pour décrire les actions des Juifs américains à cette période. Comment expliquer la mobilisation d'une si petite communauté en faveur des Juifs d'Europe orientale - dix fois plus nombreux - si ce n'est par cette conviction qu'il y avait une identité fondamentale, transcendant frontières géographiques et culturelles? La création du Board of Delegates of American Jews en 1859 marqua le début décisif de cet engagement qui ne se démentit pas au fil du temps. À la lecture des nombreuses critiques contemporaines qui mirent en cause l'establishment juif américain dans son traitement de l'immigration, il m'a paru souhaitable de réévaluer ces accusations et d'en vérifier la véracité à la lumière de différentes sources. Il n'appartient pas à l'historien de porter des jugements. Tout au plus pouvons-nous rendre compte et porter à la connaissance de tous des faits, des actes, qui ont été négligés ou oubliés - et ainsi jeter un regard différent sur des événements que l'on estime connus. Ma recherche m'aura permis d'éclairer l'histoire de la communauté juive américaine sous le jour de ce sens infini de la fraternité.

INTRODUCTION

L'identité juive est quelque chose non pas de JlXe et de statique, mais de dynamique et même de dialectique, puisque dans ses aspects spirituels, non moins que dans ses aspects sociaux et politiques, elle implique un organisme vivant et créateur d'individus qui se nomment eux-mêmes Juifs. Gershom Sholem, Qui est Juif? (1970)

En 2004, les Juifs américains célébraient les 350 ans de leur installation en Amérique. Leur présence en 1776, date de la Déclaration d'Indépendance, était évaluée à 1 500. Ils sont aujourd'hui entre 6 et 7 millions, soit environ 2.5% de la population totale des États-Unis. Il y a quelques années, le Wall Street Journal titrait: « La judaïcité américaine est le plus grand succès ethnique de l'Amérique ». Cette petite phrase résume en quelques mots l'histoire de la communauté juive américaine: arrivés aux premiers temps de la colonisation du Nouveau Monde (1654), les immigrants juifs surent préserver leur spécificité culturelle et religieuse tout en s'intégrant avec succès à la société d'accueil. Leur histoire s'est écrite en parallèle à l'histoire des États-Unis, incorporant vague après vague des immigrants d'origines extrêmement différentes. Succès social et économique des Juifs américains sur lequel tout le monde s'accorde aujourd'hui, exemple d'intégration réussie... Symbole ultime peut-être de cette réussite: la présence de Joseph Lieberman aux côtés d'Al Gore en l'an 2000, et donc la possibilité pour la première fois dans l'histoire de voir un Juif à la vice-présidence des États-Unis. La communauté juive s'est bâtie progressivement, avec l'intégration de quatre immigrations successives entre 1654 et les années 1970: Sépharades venus de Recife, Brésil (alors colonie portugaise), Ashkénazes partis d'Allemagne, Juifs fuyant la Russie tsariste et dans les dernières décennies du XXe siècle l'Union soviétique. C'est la troisième vague migratoire qui a façonné la communauté de la manière la plus durable.

YIDN ALE BRIDER:

IMMIGRATION

ET SOLIDARITÉ

Pendant plus de 30 ans, de 1880 à 1914, les immigrants juifs d'Europe orientale affluèrent aux États-Unis], pensant trouver dans le Nouveau Monde une terre promise où s'allègeraient leurs souffrances. Rejetés en marge de la société russe, contraints de vivre dans la Zone de Résidence, lieu surpeuplé marqué par la détresse économique, soumis aux caprices des tsars et à une législation discriminante, victimes de pogroms, expression ultime de la haine antisémite populaire: telle fut la condition de millions d'individus tout au long du XIXe siècle. Immigration spécifique au sein d'une plus grande immigration, les Juifs venus de Russie renforcèrent une communauté d'environ 250 000 personnes, d'origine et de traditions différentes, mais qui partageaient avec eux une histoire ancienne et la même foi. Pour les accueillir se mit en place un réseau d'aide, qui allait bien audelà de la simple assistance, et qui recouvrit toutes les sphères de l'intervention: interne, avec des appels au Congrès des États-Unis, extérieure, avec des actions diplomatiques nombreuses. Exemple de solidarité intercommunautaire, I'histoire de cette immigration revêt un caractère exceptionnel si on la déchiffre à travers le prisme des échanges au sein des groupes juifs. Car c'est une réalité persistante à travers l'histoire: par-delà les frontières, quelles que soient les évolutions des diasporas, le sentiment d'appartenir à une même communauté, à un même peuple, ne se démentit jamais. Même si des tensions et désaccords s'exprimaient, l'unicité fondamentale du peuple juif s'affmnait, s'imposait lorsque les épreuves s'abattaient. Et la mise en œuvre aux États-Unis de cette unité fut le ressort indispensable de l'intégration accomplie. Ce caractère universaliste du judaïsme se conjuguait avec les principes fondateurs de la civilisation américaine, car les concepts fondamentaux de justice et fraternité, au cœur de la religion juive, trouvaient leur contrepartie dans l'établissement démocratique de la nation américaine. Louis Brandeis2, l'une des figures marquantes du judaïsme américain, affirmait en ces termes la parfaite congruence des deux idéaux :
Les idéaux juifs les plus élevés sont par essence américains [...]. La loi américaine fondamentale vise à faire de la fraternité entre les hommes une réalité.

2044180 immigrants. Chifftes établis par Gerald Sorin, A Time for Building, The Third Migration, 1880-1920 (Baltimore: The Johns Hopkins University Press, 1992), p. 58. 2Louis Brandeis (1856-1941). Le rabbin Stephen Wise disait de lui: « c'est, sans comparaison ni conteste possible, notre plus grand Juif ». Il fut le premier Juif à siéger à la Cour suprême des États-Unis, de 1916 à 1939. 12

]

INTRODUCTION

Cette fraternité est devenue une des lois fondamentales du judaïsme il y a plus de 2 500 ans3.

Les États-Unis apparaissaient comme la seule nation où l'acquisition de la citoyenneté s'était faite sans heurts. À l'inverse, le sort réservé aux différentes communautés en Europe variait considérablement. Le XIXe siècle vit naître de nombreux mouvements libéraux qui permirent aux Juifs d'accéder à la citoyenneté. Les premiers à en bénéficier furent les Juifs de France, en 1791, puis de Hollande (1796). Il fallut attendre la deuxième moitié du XIXe siècle pour que les autres pays d'Europe franchissent le pas: Angleterre (1858), Autriche-Hongrie (1867), Italie (1870), Allemagne (1871). La Russie (1917) et la Roumanie (1918) furent les derniers pays d'Europe à considérer les Juifs comme des citoyens, et non plus des étrangers. Malgré les difficultés qu'impliquait tout départ, l'émigration apparut pour beaucoup comme la seule solution viable. La France, l'Allemagne ou l'Angleterre ne semblaient pas disposer des capacités d'accueil nécessaires - tout au moins, c'est ce que refléta la réaction des communautés juives de ces pays - et l'antisémitisme qui se propageait en France et en Allemagne, réduisant de façon dramatique les progrès accomplis par l'Émancipation, décourageait les tentatives d'immigration de nouvelles populations juives. Ces pays servirent d'étapes sur le chemin de l'Amérique, «asile pour les opprimés» (selon l'expression de Thomas Paine); une faible proportion s'arrêta en route, qui à Paris, donnant naissance au Pletzl4, qui à Londres, se regroupant dans l'East End. Entre 1899 et 1914, 120 000 Juifs d'Europe orientale s'établirent en Angleterre, 30 000 en France et 60 000 en Allemagne5. Mais 90% des 3 millions d'immigrants se dirigèrent vers les États-Unis. Le XIXe siècle fut pour les États-Unis une période de développement géographique et économique sans précédent. L'immensité d'un territoire à conquérir et développer attira des millions d'individus: entre 1820 et

3 Jerold S. Auerbach, Rabbis and Lawyers. Cité par Elliot Abrams, « Judaism or Jewishness », First Things: A Journal of Religion and Public Life, June/July 1997, p. 18. 4 Terme yiddish signifiant « petite place ». Quartier du Marais, à grande concentration juive. 5 Jocelyne Lenglet-Ajchenbaum, Yves Marc Ajchenbaum, Les judaïsmes (paris: Gallimard, 2000), p. 117. 13

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IMMIGRATION

ET SOLIDARITÉ

1920,33,5 millions d'immigrants6 s'installèrent aux États-Unis. Encouragée, voire provoquée par les différents États dans les premières décennies du XIXe siècle, l'immigration changea d'origines après 1880, et l'arrivée de personnes totalement étrangères au modèle anglo-saxon déclencha des réactions de moins en moins favorables. «Nativisme \) et antisémitisme marquèrent la fm du siècle. La politique des « portes ouvertes» devait s'achever dans les années 1920 avec la mise en place d'une législation restrictive qui mit un terme à la tradition d'asile. La nouvelle Terre Promise rejetait les exilés, après avoir offert à des générations les chances d'une nouvelle vie. Infime partie de ce gigantesque mouvement d'immigration (à peine 8,5%Y, la venue des Juifs russes sortis du shtetl suscita cependant maintes questions et posa un certain nombre de problèmes à leurs coreligionnaires américains. Devaient-ils aider ces hommes et ces femmes à quitter leur pays? Pouvaient-ils encourager l'immigration de dizaines, voire de centaines de milliers de personnes à un moment où la population américaine se méfiait des étrangers? Comment accueillir un tel nombre, alors que la communauté juive américaine comptait à peine 250 000 personnes ? Cet afflux d'immigrants constituait une pression sociale et économique difficilement mesurable. Et même si les États-Unis, à la différence des pays européens, n'avaient pas connu de manifestation antisémite grave, les occurrences d'un antisémitisme social qui indisposaient et inquiétaient les Américains, se faisaient plus nombreuses. Un Timayenis9 ou une Zénaïde RagozinfO n'avaient certes pas l'audience de DrumontIl en France, mais leurs idées, calquées sur les arguments des Européens (Timayenis avait plagié la France juive de Drumont dans son ouvrage principal), imprégnaient les déclarations de sénateurs, tels Henry Cabot Lodge ou W. E. Chandler, partisans d'un arrêt de l'immigration au nom de la préservation d'un tissu
61975 Annual Report. Immigration and Naturalization Service (Washington, D.C., 1976), table 13, pp. 62-64. 7J'emprunterai à John Higham la définition du terme « nativisme» : « forte opposition à une minorité en raison de ses liens avec l'étranger». Strangers in the Land. New Brunswick, NJ, Rutgers University Press, 1956. 8 Ibid. 9 Te1emachus Thomas Timayenis, écrivain d'origine grecque, auteur de The Original Mr Jacobs (1888). fOZénaïde Alexeïevna Ragozin (1835-1924), immigrée russe naturalisée américaine. Elle écrivit pour Century Magazine des articles antisémites, que s'attacha à réfuter la célèbre poétesse Emma Lazarus. Il Edouard Drumont (1844-1917), auteur de l'ouvrage antisémite La France juive (Paris: Marpon et Flammarion, 1886). 14

INTRODUCTION

ethnique anglo-saxon. Le contexte n'était pas favorable à l'accueil de ces Juifs si différents des Juifs émancipés, et si manifestement étrangers, qui parlaient une langue hybride, le yiddish, totalement inconnue sur ces rivages.

L'historien Irving Howe12 voit dans l'année 1881, date à laquelle fut assassiné le tsar Alexandre II (crime suivi d'une vague de pogroms), le moment charnière de l'histoire juive au même titre que l'an 70 lorsque le second Temple fut détruit, jetant le peuple juif hors de sa terre, ou 1492, lorsque les Juifs furent expulsés d'Espagne. Dans les trois cas, des populations nombreuses, enracinées, furent contraintes à l'exil, et ces déplacements forcés occasionnèrent des bouleversements sans précédent. Les communautés défaites se reconstituèrent, tout en se modifiant, intégrant, en les adaptant, les caractéristiques des pays d'accueil. L'Amérique avait vocation à devenir refuge pour des millions d'exilés. Mais la période à laquelle se déroula ce mouvement migratoire (crises économiques de 1884, 1893, mouvements radicaux, violence sociale, fin de la Frontière en 1890), ainsi que la concentration dans le temps de cet afflux, posèrent des problèmes d'encadrement et d'organisation auxquels durent s'atteler les Juifs américains. Solidarité et antagonismes s'exprimèrent, parfois simultanément, parfois en alternance. Outre les difficultés proprement internes, et liées aux différences sociales et culturelles, les Juifs américains étaient soumis à une pression de la société globale. La crainte de voir s'installer des individus qui pourraient devenir des charges publiques s'était exprimée dès la fondation de la communauté. La toute première installation de Juifs à la NouvelleAmsterdam en 1654 s'était faite à la condition expresse qu'ils subviendraient à leurs propres besoins13.Ce « contrat» passé avec le gouverneur Peter Stuyvesant était devenu la règle dans tous les rapports avec les différentes instances locales. L'arrivée d'immigrants engendrait deux types d'engagement: l'un interne, vis-à-vis des demandeurs, l'autre externe, en relation avec la société américaine. Consenti ou subi, anticipé ou clairement demandé, le devoir d'assistance apparaissait comme l'une des données fondamentales de la question de l'immigration. Redéfinition du rôle

12Irving Howe, World a/Our Fathers (New York: Harcourt Brace Jovanovich, 1976), p. 5. 13« Les pauvres ne seront pas une charge pour la compagnie ou la communauté, mais devront être pris en charge par leur propre nation ». Morris U. Schappes, A Documentary History a/the Jews a/the United States, 1654-1875 (New York: Schocken, 1971). 15

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IMMIGRATION

ET SOLIDARITÉ

à jouer, des rapports avec les communautés européennes, telles furent les conséquences de l'arrivée des Juifs russes. Et parallèlement, dans cette confrontation des deux groupes - Juifs américains et Juifs d'Europe orientale - se dessina la question de l'identité. L'existence diasporique semble être en effet marquée par une multiplicité de judéités - ou pour le formuler autrement, une judéité polymorphe qui apparaît indissociable de l'exil. La préservation de l'identité juive a été une constante pendant deux millénaires, mais elle a revêtu diverses formes. Phénomènes d'identité, d'acculturation et d'assimilation, genèse de la communauté juive américaine, seront les différents points sur lesquels nous nous pencherons. Ils nous permettront d'appréhender la question de l'immigration, le soutien qui lui fut apporté, les précautions prises également afm de canaliser le flux, les réactions parfois réticentes. La mobilisation de l'establishment juif apparaît d'autant plus impressionnante et éclaire avec une plus grande acuité cette notion clé qu'est la solidarité. À travers l'étude précise de multiples archives, l'interaction de ces deux phénomènes - immigration et solidarité - nous est apparue une donnée primordiale pour déchiffrer cette période fondamentale de l'histoire des Juifs en Amérique. Le point de départ de mon travail a été un journal de la communauté juive, le Jewish Messenger. Ce journal, créé en 1857 par Samuel Myer Isaacs, Juif d'origine anglaise, devint rapidement l'un des organes quasi officiels des Juifs américains. Emblématique du succès rencontré par les immigrants de cette deuxième vague, le Jewish Messenger eut un rôle primordial dans la sensibilisation au drame vécu par les Juifs de Russie et dans la mobilisation qui suivit. Quel que soit l'angle d'étude des diverses communautés juives, nous sommes confrontés à un questionnement récurrent: qu'est-ce que la judéité? Faut-il parler de peuple? De groupe ethnique, ethnico-religieux ? Comment expliquer ce lien pérenne entre les communautés diasporiques ?
Le mot même de « diaspora» réclame une définition: le terme grec, axé sur le sens de dispersion, perd la dimension de l'exil incluse dans l'hébreu galout (exil) : Le terme galout embrasse un monde de représentations et de réalités qui, à chaque époque de l'histoire juive, se sont renouvelées, approfondies ou affadies. Asservissement politique, dispersion, aspirations à la libération et à la

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INTRODUCTION

réunion des exilés, péché et pardon: voilà quelles sont les grandes lignes qui définissent la nature de l'exil14.

Exil, arrachement, espoir de retour, attachement à la terre ancestrale: le Juif sera enfermé dans sa condition de Juif, parfois martyrisé au nom de celle-ci, et la Palestine restera le centre pour toute communauté et le cœur de ses prières:
La centralité d'Eretz15donnait un sens à cet Exil, qui n'était pas une dispersion arbitraire, un éparpillement informe à travers l'espace, mais un épanouissement géométrique, coordonné, pensé, autour d'un centre. Comme les rayons vers un centre, les régions d'Exil tendaient vers Eretz. Pour lointaines qu'elles fussent, elles conservaient leur point d'appui au centre, en Eretz. C'est de là que jaillissait la sève nourricière qui venait apporter la vie aux branches les plus éloignéesl6.

À la différence de « diaspora », le terme « galout » recèle une signification empreinte de positivisme, la possibilité de retrouver la révélation divine, et de réaffirmer une alliance avec Dieu. L'exil ne marquera ni l'abandon du peuple juif par Dieu ni la fin de ce peuple:
Depuis la destruction du premier Temple, l'exil apparaît non pas comme le trou noir de l'identité juive mais au contraire comme l'occasion du renforcement de celle-ci, cela par l'expression d'une préférence pour cette identité, le refus de l'abandonner, en situation limite17.

Perduration de l'identité juive en terres chrétiennes, ou en terres d'Islam, que l'époque soit répressive ou plus tolérante, l'histoire juive reste un cas exceptionnel. Et lorsque le monde s'ouvrira à l'acceptation des différences religieuses, le Juif sera juif et autre chose. Sans abdiquer ce qui constitue un des fondements de son identité, il participera de la communauté ambiante. L'idée de « diaspora» renvoie ainsi à une entité historique, un ensemble uni, un tout, lequel s'est scindé du fait de la dispersion, mais laisse intacte une unité fondamentale. Un peuple donc, éclaté en sous-groupes, mais un peuple qui avait perdu sa terre:
Le peuple juif n'a pu survivre que grâce à la permanence de sa culture pendant près de trois mille ans. Les États qu'il a successivement fondés n'ont été que des épisodes: sa constance durable ne fut pas l'État, mais le peuple, une

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YitzhakF. Baer, Galout,l'imaginairede l'exil dans lejudaïsme (Paris: Calmann-Lévy,

2000), p. 61. 15 Eretz : mot hébreu désignant la terre sainte. 16 André Neher, L'identitéjuive (Paris: Editions Payot, 1994), p. 117. 17 Raphaël Draï, Identitéjuive, identité humaine (Paris: Armand Colin, 1995), p. 180. 17

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entité non pas politique, mais socioreligieuse fmalement indéfinissable, irréelle et pourtant bien présentel8.

« Entité indéfinissable, irréelle»: historiens ou sociologues sont en permanence confrontés au mystère de la survie de cette entité qui se maintint avec ses variantes pendant des millénaires, et qui se perpétue aujourd'hui, en exil assumé, choisi, et sur sa terre historique retrouvée. Alors que périodiquement on s'interroge sur le futur du judaïsmel9, il semble impossible de circonscrire le fait juif à une définition. Seule s'impose l'évidence de sa permanence, et de la volonté des Juifs de se perpétuer, d'être « des nouveaux maillons dans une chaîne ancienne »20.Mais chaque nouveau chaînon se transforme, se redéfinit et la caractéristique du judaïsme, aujourd'hui comme hier, est sa diversité. Les tentatives pour le défmir sont donc sans fin: la source originelle reste la Bible et l'Alliance avec Dieu.
L'historien Jacob Katz proposait la description suivante: Les Juifs apparaissent plutôt comme un peuple, une communauté pour le moins, qu'une origine commune et un même héritage culturel avaient constitué. La Loi et les enseignements juifs concevaient la communauté israélite non seulement comme une congrégation religieuse mais comme un peuple ayant une ascendance distincte, une histoire fondée sur des textes, une destinée clairement défmie21.

Le sociologue Marshall Sklare utilise lui aussi le critère d'ascendance et définit le judaïsme comme « une communauté dont les membres se distinguent de ceux qui se réclament d'autres confessions non seulement en raison de leur doctrine et de leurs pratiques religieuses, mais aussi en raison de leur ascendance»22. La juxtaposition des deux termes, communauté et peuple, dans la définition de Jacob Katz apparaît comme une réponse définitive à la question de savoir si le judaïsme peut être réduit à une religion. Si aujourd'hui l'existence du peuple juif en tant que peuple n'est pas remise en cause, au XIXe siècle il n'en était pas de même. L'appartenance à un peuple juif distinct était incompatible avec l'idée d'émancipation et de patriotisme, et

18 Friedrich Dürrenmatt, Sur Israël (Paris: Albin Michel, 1977), p.24. 19 Notons les plus récentes publications, The Vanishing American Jew d'Allan Dershowitz (New York: Simon and Schuster, 1997) et New Jews. The End of the Jewish Diaspora de Caryn Aviv et David Shneer (New York: New York University Press, 2005). 20 A. Dershowitz, op. cit. (dédicace). 21Jacob Katz, Hors du Ghetto (Paris: Editions Hachette, 1984), p. 224. 22 Marshall Sklare, «The ethnic church and the desire for survival», dans Peter 1. Rose, The Ghetto and Beyond (New York: Random House, 1969), p. 107.

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INTRODUCTION

l'émergence des nouveaux États modernes impliquait l'unité au sein des nations en excluant la double identité. Tout ce qui pouvait mettre en danger l'équilibre atteint parfois difficilement dans les sociétés ambiantes était par conséquent rejeté, ce qui explique les diatribes virulentes contre le sionisme au début de ce mouvement. Par contre, l'héritage culturel et historique n'était pas gommé; au contraire on assistait à une revalorisation du patrimoine culturel et identitaire juif, notamment avec le développement de la Wissenschaft des Judentums (science du judaïsme), ce courant scientifique qui vit le jour en Allemagne en 1822 et cherchait à répondre aux nouvelles interrogations des Juifs émancipés. Le support de mon étude, le Jewish Messenger, contribuait par ses chroniques d'une façon certes plus modeste, mais constante, à l'élargissement des connaissances sur le judaïsme. Dans cette optique, on cherchait à allier les deux composantes de l'identité juive: l'originelle et la nouvelle, qu'elle ait été volontairement choisie ou imposée par les expulsions. Le but alors n'était pas de mettre fin à cet exil, il était au contraire de positiver l'alliance. Les différentes communautés issues d'un même peuple restaient liées par un passé commun, mais étaient des entités bien distinctes. L'idée d'exil laissait progressivement la place à la notion d'accomplissement au sein des autres nations. Ce n'est qu'avec les récurrences croissantes d'antisémitisme à la fin du XIXe siècle que la perception de la permanence de l'exil se renforça, en Europe tout au moins, car les ÉtatsUnis restaient un cas à part. L'utilisation de « peuple» pour rendre compte de l'entité juive est plus commune que le terme de « nation ». On trouve pourtant le mot employé, notamment par Clermont-Tonnerre lors de son discours à l'Assemblée, lorsqu'il refuse la perpétuation de l'existence d'une entité juive distincte23. Dans mon travail, j'ai choisi le terme de «communauté» ou «judaïcité », tel que l'emploie Albert Memmi, mot qui désigne l'ensemble des personnes juives, soit, au sens large, la totalité des Juifs éparpillés à travers le monde, soit, au sens étroit, un groupement juif donné, géographiquement localisé. Unicité fondamentale des diverses communautés juives: sur le plan linguistique, cette unité se retrouvait partiellement, puisque l'hébreu restait langue commune pour la prière; quant à la langue de communication,
23 « Il faut refuser tout aux Juifs comme nation dans le sens de corps constitué et tout accorder aux Juifs comme individus». Comte Stanislas Marie Adélaïde de ClermontTonnerre, discours à l'Assemblée Constituante, 23 décembre 1789. 19

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elle différait selon les groupements, tout en réunissant des aires géographiques importantes: judéo-arabe, judéo-espagnol, yiddish. Ces variantes redéfinissent les groupes constituant le peuple juif, ses subcultures. Le terme choisi de « communauté» permet de rendre compte d'une réalité polymorphe et complexe, car il souligne l'unité, mais permet aussi d'évoquer l'existence de variables, linguistiques ou autres. Il n'y a pas une communauté, mais des communautés juives, liées par l'histoire, la culture et la religion, différentes par leur évolution, leur langue, mais mues par un même sentiment d'appartenance à une entité qui transcende les oppositions et dissemblances. « Être Juif », écrit le Grand Rabbin de France Gilles Bernheim, «c'est s'inscrire dans une communauté de destin24». Pourtant, les destins apparaissent bien différents, selon que l'on vit à Londres, New York ou Vilna. L'expression de la fraternité relèvera donc d'un acte volontaire, d'un choix déterminé, qui peuvent s'expliquer par la permanence dans les consciences des liens ancestraux. Ces liens semble-t-il inaltérables, se perpétuaient à travers le temps et l'espace. Le XIXe siècle, qui fut une période de bouleversements politiques, économiques et sociaux, fut le cadre de nouveaux changements au sein des communautés juives et dans les rapports qu'elles entretenaient les unes avec les autres. L'écart grandissant entre l'Est et l'Ouest provoqua la remise en cause de conditions de vie devenues intolérables. Le statut des Juifs ne pouvait plus demeurer inchangé, et les lenteurs dans l'aboutissement des progrès à accomplir déclencha une action définitive: l'émigration. Nouvel exil pour la diaspora russe, déracinement accompagné par une redéfinition de l'identité juive qui allait se fondre dans la nation américaine essentiellement, mais préserverait sa spécificité religieuse. Transmutation plutôt que fusion, comme l'explique le sociologue George R. Stewart :
Alors que les éléments étrangers étaient graduellement ajoutés au creuset, ils n'étaient pas simplement fondus dans l'ensemble, mais étaient en grande partie transformés; leur ajout n'affecta donc pas le matériau originel autant qu'on aurait pu s'y attendre25.

24Interview du Grand Rabbin Gilles Bernheim, L'événement, 18 février 1999. 25 George R. Stewart, American Ways of Lift (New York: Doubleday and Co., 1954), p. 23. 20

INTRODUCTION

Le sociologue Will Herberg26 reprend cette distinction entre « creuset de fusion» et « creuset de transmutation », soulignant l'importance de ces concepts dans l'histoire américaine: En ce qui concerne la langue, le creuset de transmutation a opéré de manière très efficace; dans le domaine de la religion, on ne peut dire que ce concept de creuset de transmutation ou même creuset de fusion existe... [Dans ce pays] dès le début, nous n'attendions pas des immigrants qu'ils changent de croyance.27 La religion devait maintenir les groupes dans leur particularisme et leur différenciation, totalement acceptés par la société américaine, car le fait religieux était profondément américain. Absorbant, en l'espace de trente ans, plus de deux millions d'immigrants, la judaïcité américaine fut un cas exceptionnel dans l'histoire juive: Une formidable communauté juive s'est trouvée rassemblée au sein d'une société démocratique, d'un État industriel avancé, société et État eux-mêmes largement fondés sur un système de communautés. Voici donc que cette solution américaine, hors de tout calcul antérieur, a donné au judaïsme d'être exposé à tous les ferments de la plus extrême modernité: le nombre et l'espace, la science et la technologie, le bien-être et la prospérité, sans perdre pour autant sa consistance propre, sans que se désagrègent pour autant les structures communautaires garantes de la conservation des valeurs et des normes constantes28.

L'analyse d'Annie Kriegel souligne à juste titre le processus d'intégration à une société globale sans déjudaïsation. La permanence du judaïsme s'affirmait, par un processus conscient et volontaire de préservation des spécificités. Nathan Glazer constatait en 1950 la permanence de la cohésion communautaire juive, soulignant l'aspect surprenant et mystérieux de ce maintien:
Il existe bien un groupement social avec des limites nettement déterminées, mais la source des énergies qui le maintiennent à part et des liens qui l'unissent, est devenue tout à fait mystérieuse29.

N'est-ce point la manifestation d'une force interne au judaïsme, qui avait été à l'œuvre dès la constitution de cette communauté, et s'était
26

Will Herberg, Protestants-Catholics-Jew: An Essay in American Religious Sociology

(New York: Doubleday Anchor Books, 1960), p. 27. 27George R. Stewart, op. cit.., pp. 50, 72. 28 Annie Kriegel, Les Juift et le monde moderne (Paris: Editions du Seuil, 1977), p. 30. 29 Nathan Glazer, « What sociology knows about American Israelites », Commentary, vol. IX, nO.3, mars 1950.

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IMMIGRATION

ET SOLIDARITÉ

consolidée à mesure que de nouveaux immigrants rejoignaient le pays, en dépit des différences et sentiments conflictuels? Dans son premier numéro du Jewish Messenger, l'éditeur, Samuel Myer Isaacs s'adressait à ses « frères d'Israël »; ainsi gommait-il toute différence et mettait-il l'accent sur l'unité essentielle de la communauté juive, fondée sur la foi, le respect de la religion et la fraternité. Kal Israel arevim bazeh: «Tous les Juifs sont frères ». Sans doute faut-il voir dans ce précepte talmudique le moteur de bien des actions entreprises par les différentes communautés au cours du temps. Et la communauté juive américaine, dans ses actions en faveur des Juifs d'Europe orientale, ne fait pas exception.

Note: les traductions sont de l'auteur.

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CHAPITRE 1

LA COMMUNAUTÉ mIVE AMÉRICAINE

ORIGINES

ET CARACTÉRISTIQUES

ÉVOLUTION

DE LA POPULATION

JUIVE DES ÉTATS-UNIS3o

:

Population Juive des Etats Unis
300 000 250 000 200 000 150 000 100 000 50 000 o 2 Années Population 1790 1500 1800 2000 3 1820 2650 4 1840 15000 5 1848 50 000 6 1854 100 000 7 8 1860 150000 1877 250 000

1850

1877 174 277

Communautésprincipales
Congrégations

51

44 77

30 Source: Dan Cohn-Sherbok.

Atlas of Jewish History (London: Routdlege, 1996), p.

153. 31 H.S. Linfield, « The Jewish Population of the United States », American Jewish Year Book (Philadelphia: The Jewish Publication Society, 1945-1946), vol. 47, p. 641. Le tenne de communauté fait référence aux foyers de peuplement. « Congrégation» correspond à la création d'une unité religieuse regroupée selon des critères rituels ou géographiques. 25

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ET SOLIDARITÉ

En septembre 1654, le Sainte Catherine accosta à la NouvelleAmsterdam. À son bord, 23 Juifs (4 couples, 13 enfants, 2 veuves). La Nouvelle-Amsterdam devait être la dernière étape d'un périple qui les avait menés du Portugal à la Hollande, puis au Brésil. Le comptoir commercial de Recife était une enclave hollandaise depuis 1630. Mais en 1654, le Portugal avait repris le territoire et instauré l'Inquisition. Les Juifs avaient eu trois mois pour partir. La plupart rejoignirent la Hollande, mais certains choisirent de rester en Amérique ou aux Antilles. Une nouvelle fois forcés à l'exil, ils allaient maintenant poser bagage, et jeter les fondements d'une communauté qui allait se développer durablement. Malgré l'anti judaïsme profond du gouverneur de la NouvelleAmsterdam, Peter Stuyvesanf2, ces familles, qui bénéficiaient du soutien de la Hollande, s'installèrent au cœur d'une cité déjà marquée par son cosmopolitisme. Lorsque la Nouvelle Amsterdam tomba aux mains des Anglais, les citoyens juifs virent leurs droits confirmés et leur liberté religieuse garantie33.D'autres Juifs s'installèrent: en 1695, ils représentaient 2,5% de la population de la ville (soit 100 habitants), en 1730, ils étaient 200. La plupart d'entre eux étaient des commerçants prospères qui travaillaient dans l' import-export avec la Jamaïque, l'Afrique, l'Angleterre. Ils « constituaient, à une époque du moins, une part essentielle de la population marchande, et représentaient une grande partie du commerce colonial »34. La composition de cette communauté n'était plus exclusivement sépharade, car des immigrants ashkénazes venus d'Allemagne s'installèrent à leur tour à New York, mais l'influence sépharade était dominante, notamment dans les rituels adoptés par les différentes congrégations religieuses. Dès 1695, ils pratiquaient librement leur culte dans la synagogue de Mill Street, une simple maison louée à un chrétien. En 1728, ils étaient assez nombreux pour établir une véritable structure synagogale, Shearit

32

Dans une lettre à la West India Dutch Company, propriétaire de la colonie, Peter Stuyvesant écrivit: « il ne serait pas du tout dans les intérêts de vos excellences d'autoriser

cette race trompeuse- ennemishaineux, blasphémateursdu nom du Christ - de continuer
à infecter et perturber cette nouvelle colonie, au détriment des sujets les plus révérencieux de vos excellences ». Morris U. Schapper, op. cit. 33« Donnez la permission à toutes personnes, de quelque religion que ce soit, de résider à New York, sans qu'elles aient à subir une discrimination en raison de leur religion ». Ordre donné par le Duc d'York aux autorités de New York. Ibid. 34Eli Faber, A Timefor Planting, The First Migration, 1654-1820. (Baltimore: The Johns Hopkins University Press, 1992), p.35. 26

LA COMMUNAUTÉ

mlVE

AMÉRICAINE

Israel (Survivance d'Israël), dénommée Congrégation espagnole et portugaise. De manière assez remarquable, les Juifs des colonies britanniques parvinrent à allier la perpétuation de leur foi, tout en assimilant un certain nombre de valeurs de la société coloniale. S'ils ne se distinguaient ni par leurs vêtements, ni par leur langue, ils continuaient à respecter le shabbat, les lois alimentaires (cashrout) et le taux d'exogamie ne dépassa pas 16%35. Pendant 120 ans, l'immigration des Juifs demeura très limitée, et concerna essentiellement les Juifs sépharades. Le début du XIXe siècle marqua un changement radical: de nombreux groupes, ashkénazes cette fois, s'installèrent dans le Nouveau Monde. Le recensement de 1820 attestait de la présence de 2650 Juifs. Entre 1820 et 1880, leur nombre atteignit 25000036. À la différence de la grande majorité des Américains qui vivaient dans de petites villes ou des zones rurales, les nouveaux immigrants s'installèrent le plus souvent dans les grandes villes. À la fin des années 1840, un quart de la population se trouvait à New York, Philadelphie et Baltimore. Dès la deuxième moitié du XIXe siècle, des communautés juives étaient présentes sur tout le territoire des États-Unis, de New York à San Francisco: près de mille « noyaux» de peuplement juif (ne regroupant parfois que quelques dizaines de personnes) dans 32 des 38 États ou territoires en 1880. New York rassemblait 65 000 Juifs, San Francisco en comptait déjà 16 000 et la Nouvelle-Orléans 5 00037. En 1860, à la veille de la guerre de Sécession, on dénombrait environ 150 000 Juifs aux États-Unis. Cette progression numérique importante était due à l'immigration en provenance d'Allemagne et d'Europe centrale.

JUIFS ALLEMANDS: POURQUOI L'ÉMIGRATION?

Cette immigration ashkénaze façonna durablement la communauté juive américaine. Elle se produisit au sein d'une émigration allemande généEli Faber, op. cit., p. 93 36 Source: Dan Cohn-Sherbok, Atlas of Jewish History (London: Routledge, 1996), p. 153. 37 Gerald Sorin, A Time for Building, The Third Migration, 1880-1920 (Baltimore and London: the Johns Hopkins University Press, 1992), p. 4. 27
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ET SOLIDARITÉ

raIe, ce qui allait faciliter le processus d'intégration au pays-hôte. Au cours du XIXe siècle, environ 5,5 millions d'Allemands émigrèrent; les Juifs représentaient 4% de cette émigration. Quelles étaient les raisons qui poussèrent les Juifs à quitter l'Allemagne dans les décennies 1820-1850 ? Tout d'abord, l'égalité civique. Les différents États allemands pratiquaient une politique discriminatoire à l'égard des résidents juifs, qui avaient le statut d'étrangers. Par exemple, pour aller d'un État à l'autre, voire d'une ville à l'autre dans le même État, les Juifs devaient acquitter un droit, le /eibzoll (péage corporel), analogue au droit qu'il fallait payer pour introduire du bétail. Les Juifs étaient tenus de résider dans certaines rues et ces quartiers avaient toutes les caractéristiques des ghettos médiévaux. Même dans des villes libérales comme Hambourg, où certains Juifs avaient un rôle économique important, des restrictions s'imposaient: restrictions de résidence, de profession. Lois et décrets empêchaient les Juifs de se marier et de s'installer dans les villes ou villages où leur nombre était limité. Le gouvernement de Bavière introduisit en 1813 cette politique restrictive, intitulée Matrikel - à savoir une liste qui fixait le nombre de Juifs autorisés dans chaque village. Ce système ne fut aboli qu'en 1861. Lorsque la Prusse annexa la province polonaise de Posen en 1815, les 80000 Juifs qui y vivaient se virent refuser l'accès aux emplois officiels, les professions d'avocat, médecin, etc. On comptait quelques exceptions, des Juifs «tolérés », essentiellement de grands capitalistes qui avaient contribué au bon état des fmances royales et qui, à ce titre, bénéficiaient de certains privilèges. Mais de manière générale, la société allemande méprisait les Juifs et exerçait une forte discrimination à leur encontre. À la diète bavaroise les députés hurlaient « expulsez les Juifs en Amérique! ». Aux cris de « hep hep» (Hie7'Os%mita est perdita, cri de ralliement des Croisés) les émeutiers s'attaquaient aux Juifs (émeutes de 1819 à Karlsruhe, Hambourg, Heidelberg, Dusseldorf... ). Face aux difficultés auxquelles étaient confrontés les Juifs allemands, l'idée nationale émergea timidement, quoique dissociée de la Palestine. Dès 1818, Mordecai Noah, Juif américain, avait eu l'intuition de la création d'un foyer de peuplement juif, non pas en Palestine, mais au nord de l'État de New York: c'est ainsi qu'il acquit, en 1825, un terrain de 17 000 acres à Grand Island près de Buffalo, sur le fleuve Niagara. Il nomma le lieu Ararat, « ville refuge pour les Juifs ». Il inaugura Ararat le 15 septembre 1825, en présence d'officiels et de membres d'ordres fraternels :

28

LA COMMUNAUTÉ

JUIVE AMÉRICAINE

C'est en son nom que je ravive, renouvelle et réinstaure le gouvernement de la nation juive, sous les auspices et la protection de la Constitution et lois des États-Unis d'Amérique38.

L'entreprise de Noah échoua, mais cette initiative eut un certain retentissement en Allemagne, où les intellectuels en particulier désespéraient de voir aboutir leur quête de citoyenneté. C'est ainsi qu'un petit nombre d'entre eux contactèrent Noah en 1822, lui détaillant la misère dans laquelle vivaient les Juifs européens et proclamant qu'ils « se tournaient Le vers les États-Unis avec une impatience aiguë )}39. personnage de Noah a été parfois décrit comme un bizarre mélange « d'aventurier)} et « entreIl preneur à la manière jacksonienne )}40. n'en demeure pas moins symbolique de l'existence de préoccupations réelles sur l'avenir des Juifs en Allemagne. Par le biais de correspondances privées, d'articles publiés dans des journaux influents, tels le Allgemeine Zeitung des Judentums41, les Juifs en Europe occidentale étaient sensibilisés à l'attrait exercé par les ÉtatsUnis:
L'Israélite bavarois déjà mentionné nous montra une lettre que lui avait envoyée son ftère, émigré à New York sans sa femme et son enfant, étant donné toutes les restrictions imposées par son pays natal. Il loue sans réserve sa situation présente et son travail (c'est un cordonnier) lui garantit largement de quoi survivre, même s'il n'est pas fortuné. Dans sa lettre il se réjouit particulièrement de ce que ses enfants aient la possibilité d'acquérir une éducation, et de ce que, tout en jouissant d'une extrême liberté civique, un Israélite a aussi la possibilité de remplir toutes ses tâches religieuses, dans la mesure où il y a trois synagogues et toutes les autres institutions juives. Il invite son ftère à émigrer, car il pourra sûrement trouver une situation42. Les départs furent si nombreux que les autorités allemandes d'enrayer le phénomène en imposant des taxes à l'émigration. tentèrent

Les gouvernements européens, comme nous le savons, ont conclu un traité avec les États d'Amérique du Nord à propos d'une immigration libre jusqu'en 1840; mais les « Standesherren}} (princes) ont le droit d'exiger le
38

Cité par Jonathan Sarna, JacksonianJew: The Two Worldsof MordecaiNoah (Homes
The Second Migration, 1820-1880 (The

and Meier, 1981). 39 Cité par Hasia Diner, A Time for Gathering, John Hopkins University Press, 1992), p. 40.
40

41Le journal Allgemeine Zeitung des Judentums fut fondé à Berlin en 1837 par le rabbin Ludwig Philippson (1811-1889), partisan d'un judaïsme réformé. 42Article publié en 1840. Cité par Hasia R. Diner, op. cit., p. 38. 29

Leon AJick, TheAmericanizationof the Synagogue,p.19.

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ET SOLIDARITÉ

dixième gulden (à savoir un dixième) des possessions que les émigrants emportent avec eux, et une famille qui aurait, disons, 4 000 florins devrait remettre au Prince 400 florins. Wallerstein, Prince d'Ettingen, use ouvertement de ce droit, et, de ce fait, treine l'émigration des Juifs43.

Situation paradoxale, où l'on ne voulait plus des Juifs, mais où l'on reconnaissait leur importance sur le plan économique. Ils représentaient une source de revenus dont les princes ne voulaient pas se priver. En 1847, Allgemeine Zeitung des Judenthums rendait compte de l'émigration en provenance de nombreuses villes, Alzey, Worms, Osthofen, Oppenheim, Woerstadt, Wollstein, Fuerfeld, Flonheim, Gauodernheim, et soulignait le fait que les émigrants étaient des gens aisés. Les statistiques dont nous disposons tendent cependant à modérer ces affirmations: 25% notamment étaient des cordonniers ou des tailleurs. Cette émigration s'accrut après la révolution de 1848: «Ce n'est pas une émigration - c'est en fait la migration de nations », s'exc1ame-t-on cette année à Brême44. Les Juifs quittèrent en grand nombre la Bavière, Posen, les comtés de Hesse et de Souabie, Rudolstadt et Altmark. La révolution avait fait naître de grands espoirs parmi les Juifs libéraux, qui pensaient que l'essor de la démocratie leur apporterait l'émancipation politique. Leurs espérances furent déçues et, de même que d'autres libéraux allemands non juifs, ils optèrent pour l'émigration vers les États-Unis, seul endroit où, pensaient-ils, pourrait s'épanouir leur liberté:
Mon père fut actif au sein du mouvement révolutionnaire de 1848. C'était un effort héroïque de la part des forces libérales en Europe pour instaurer des gouvernements constitutionnels, et lorsqu'il échoua, nombre de ceux qui y avaient participé s'enfuirent vers d'autres pays. Ces hommes et ceux qui partirent immédiatement après eux constituent l'un des groupes d'immigrants les plus précieux qui soient venus sur ces rivages depuis la création de notre gouvernement. Dans leur patrie d'origine, ils avaient déjà accompli des sacrifices pour le constitutionalisme et la démocratie, et, fondamentalement, ils les avaient faits au nom de principes américains. Par conséquent, ils étaient américains par l'esprit, avant même d'arriver45.

43Allgemeine Zeitung des Judenthums, 1854, R. Glanz, op. cit., p. 95. 44Allgemeine Zeitung des Judentums, 1854, R. Glanz, op. cit., p. 20. 45 Dorothy and Thomas Hoobler, The Jewish American Family Album (Oxford: University Press, 1995), p. 16.

Oxford

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C'est en ces termes qu'Oscar Straus46, ministre du Commerce et du Travail de Theodore Roosevelt, relatait l'expérience de son père. Une différence essentielle apparaît avec l'immigration suivante d'Europe orientale, qui fut constituée d'individus chassés par la misère et les pogroms anti-juifs, et qui n'étaient pas politiquement engagés, ignorants de tout système démocratique. C'est probablement dans cette optique qu'il faut entendre le mot «précieux» accolé au terme d'immigrants: l'immigration allemande apportait à la société américaine autant qu'elle recevait. Et l'adaptation des immigrants pouvait s'opérer sans trop de heurts. En Autriche également se forma un mouvement encourageant l'émigration. À la suite du partage de la Pologne en 1795, l'Autriche avait intégré des régions à forte population juive, telles la Galicie. Très vite, restrictions et discriminations avaient été mises en place par les différents empereurs, maintenant les sujets juifs dans un statut d'infériorité économique et sociale. « Auf nach Amerika ! » (en avant pour l'Amérique !), avait déclaré l'écrivain LéopoldKompert.
Aucune aide ne nous a été apportée! Le soleil de la liberté s'est levé pour notre pays pour nous, c'est simplement la froide lumière du nord. Parce que les hordes d'esclaves ne peuvent comprendre l'esprit de la liberté, nous devons en payer le prix. Nous sommes prêts à recevoir de nouveaux coups. À tous ceux qui sont opprimés et écrasés, à tous ceux qui ont été expulsés, appauvris, pillés, à tous ceux qui n'ont reçu que malheur de cette « liberté », nous disons: « aucune aide ne nous a été apportée. C'est dans la lointaine Amérique qu'il nous la faut chercher! »47. Les premières associations d'aide à l'émigration furent créées en mai 1848, afin d'organiser les départs, mais aussi l'installation dans le Nouveau Monde: ces comités virent le jour à Budapest, Prague, Lemberg et Vienne. Les statuts de l'association de Vienne (Viennese Emigration Association), établie en mai 1848, prévirent le financement des voyages, une aide pour les émigrants qui n'avaient pas les moyens de payer leur traversée, mais ces statuts déterminèrent également la nécessité de procéder à une sélection des candidats à l'émigration. Les personnes désireuses de

Oscar Solomon Straus (1850-1926), diplomate, juriste, Secrétaire au Commerce et au Travail, d'origine allemande. Il fut le premier Juif américain à occuper un poste ministériel sous la présidence de Theodore Roosevelt (de 1906 à 1909). Il participa très activement aux organisations communautaires qui œuvraient en faveur des immigrants russes et roumains. 47Leopold Kompert, cité par Abraham J. Karp, A History of the Jews in America (Northvale, N.J. : Jason Aronson Inc., 1997), p. 51. 31

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