//img.uscri.be/pth/9126f2a32235bc4decec134d7c8444c0287aca2c
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 22,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

LES JUIFS DE FRANCE

De
317 pages
La Révolution Française a, pour la première fois dans l’histoire européenne, proclamé l’accession des Juifs à l’égalité des droits civiques. Elle a radicalement transformé la relation de l’homme chrétien du XVIIIè siècle face au Juif. Ce n’est cependant que le 27 septembre 1791 que l’Assemblée Constituante finit par voter l’abolition de toute discrimination concernant les Juifs. Ce décret marque leur complète émancipation. Les structures communautaires sont détruites. Puis Napoléon, partisan d’une «régénération» autoritaire donne une organisation à la communauté juive. Les documents présentés ici dégagent des événements d’une époque exaltée et exaltante, les processus qui ont mené à l’émancipation et à l’intégration des Juifs en France.
Voir plus Voir moins

ÙUliAis1ltLJ
COLLECTION DIRIGÉE PAR ARIANE KALFA

RICHARD AYOUN

Les Juifs de France
De l'émancipation à l'intégration (1787 - 1812)
documents, bibliographie et annotations

L'Harmattan
5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

DU MÊME AUTEUR
Catalogue des manuscrits de la bibliothèque de l~.l U. (Alliance Israélite Universelle), t. 1, manuscrits judaïca, en collaboration avec Georges J. Weill et Samuel Kerner, Paris, 1979, 110 p. Les Juifs d'Algérie deux mille ans d'histoire en collaboration avec Bernard Cohen, Paris, J.C. Lattès, 1982, 264 p. Séfarades d'hier et d'aujourd'hui: 70portraits, en collaboration avec Haim Vidal Séphiha, Paris, Liana Levi, mars 1992, 368 p. Typologie d'une carrière rabbinique L'exemple de Mahir Charleville, Préface de Pierre CHAUNU, Nancy, Presses Universitaires de Nancy, 1993, 2 vol., 1003 p. + 8 p. d'illustrations. «Monde Séfarade d'Orient et d'Afrique du Nord» dans le Dictionnaire Encyclopédique du JudaïsnJe, Paris, Cerf, 1993, 1771 p., pp. 1355-1375 ; réédité CerflRobert Laffont (coll. «Bouquins»), 1996, XVI-1635 p., pp. 1234-1254. Juifs d'Algérie 1830-1905, Inventaire des Archives Consistoriales et Bibliographie, sous la direction de Gérard NARON, Prix ZANEA ET COBILOVICI, (décembre 1983). Louvain-Paris, E. Peeters, à paraître. L'auteur a rédigé 330 comptes rendus; a collaboré à 32 ouvrages, a écrit: 111 articles sur le judaïsme séfarade, d'Afrique du Nord et français.

Première partie LA RÉVOLUTION FRANÇAISE.

I. AVANT LA RÉVOLUTION.
Michelet dans l'introduction à son Histoire de la Révolution française (1847), définitla Révolution comme «l'avènement de la Loi, la résurrection du Droit, la réaction de la Justice». Dans la suite de l'ouvrage, il déclare que la Révolution est: «la réaction de l'équité, l'avènement tardif de la Justice éternelle». Dans quelle mesure ces deux définitionspeuvent s'appliquer au sort des Juifs pendant la Révolution française ?l Pour mieux comprendre l'évolution de la situation des Juifs en France, il convient de distinguer trois périodes très différentes: les Juifs en France avant la Révolution, l'émancipation et ses conséquences pendant la période impériale. Depuis l'ordonnance du 17 septembre 1394, visant à l'expulsion de Charles VI jusqu'à la Révolution, il n'y a plus légalement de Juifs en France, excepté dans les parties du royaume nouvellement annexées. Parfois la loi qui interdit aux Juifs le séjour du royaume a été étendue aux acquisitions récentes, Provence, Flandre et Franche-Comté. Ailleurs, comme à Marseille, en Alsace et en Lorraine, on a au contraire respecté l'existence et l'organisation des anciennes communautés juives.

A. EN LORRAINE: À METZ.
La Lorraine est réunie à la France sous le règne de Louis XV. Avant cette époque, la situation des Juifs de Lorraine est réglée par une déclaration du duc Léopold le 20 octobre 1721, autorisant 73 familles juives à y résider2. Ils ont le droit de pratiquer leur religion, de faire du commerce en se conformant aux ordonnances, usages et règlements du lieu de leur domicile. L'édit du 29

1. Cf. PieITeGAXOTTE, La Révolution Française, Paris, Fayard, 1928,504 p., réédité en 1987,FrançoisFURET, Denis RICHET, La Révolution Française, Paris, Fayard, 1973, 544 p., 1. TULARD, 1. F. FAYARD, A. FIERRO, Histoire et dictionnaire de la Révolutionfrançaise 1789-1799, Paris, Robert Laffont, 1987, 1214 p., Albe11 SOBOUL, La Civilisation et la Révolution Française, Paris, Arthaud, 1988, 475 p., Michel WINOCK, 1789, l'année sans pareille, Paris, OlivierOrban, 1988,302 p., Jean TULARD, Les révolutions, Paris, Fayard, 1988, 503 p., FrançoisFURET, Mona OZOUF, Dictionnaire critique de la Révolution française, Paris, Flammarion, 1988, 1122 p. 2. Simon SCHWARZFUCHS, Les Juifs de France, Paris, Albin Michel, 1975, 352 p., p.175.

9

décembre 1733, porte le nombre de familles autorisées à résider dans le duché à 180. La situation des Juifs de Lorraine s'améliore ensuite sous le règne de Stanislas de Pologne. Ils se réunissent le 18 août 1737, à Morhange où ils adoptent des statuts, ils désignent Reicher comme Rabbin du Comté3 et leurs syndics dirigent ces Juifs. Administrativement séparés de la communauté de Metz, ils sont pourtant soumis à son influence car nombre d'entre eux ont la même origine messine. Avec l'arrêt du conseil du roi Stanislas, le 20 janvier 1753, le sort des Juifs des duchés se fixe. L'édit de Léopold de 1728, restreignant leur activité commercialeest abrogé, le nombre de syndics s'élève à trois4. À Metz, le second établissement de Juifs daterait du 22 juillet 1565, (treize ans après que cette cité soit devenue française), lorsque Mardochée et son domestique sont autorisés à y résider ainsi qu'un certain Isaacs. En 1595, la communauté comprend 120 personnes pour vingt familles. En 1603, le duc d'Épernon, gouverneur de Metz, autorise la résidence de 24 familles. En 1712, on estime qu'il y a dans la ville 400 familles et environ 100 dans le plat pays.6 En 1718 et 1748 le nombre de familles est de 480, en 1769, 440 en regard de 6000 non-Juifs.Puisjusqu'en 1789la populationjuive semblediminuerpour atteindre 2000 personnes vers 1789. Cette diminution serait due au fait que des Juifs messins vont dans les Ardennes à Sedan, ou en Lorraine à Lunéville, Nancy, Étaim, Bitche, Phalsbourg, Boulay, Dieuze ou Sarrelouis. Un Conseil composé de syndics ou membres élus et du Grand Rabbin administre la communauté messine. Le conseil dresse une liste de candidats dans laquelle on choisit le Grand Rabbin. Le corps électoral se compose: 1ère de six

syndics,2edesRabbinscomposantle tribunalrabbinique, 3e de dix individusde
chaque classe. La communauté se divise, en effet, en trois classes. La plus riche regroupe ceux qui possèdent plus de 10.000 florins de fortune; la moyenne ceux qui détiennent entre 1000 et 10.000 florins et la plus pauvre ceux qui disposent de moins de 1000 florins mais ne sont pas secourus par la caisse commune. Les électeurs de chaque classe sont tirés au sort sur une liste formée par une commission électorale réunissant six syndics et six membres (deux de
3. A. D. Moselle 10F373, cité par Gilbert CAHEN, ceLa région LOlTaine»dans Bernhard BLUMENKRANZ, Histoire des Juifs en France, Toulouse, Privat, 1972, 480 p., pp. 77 -136, p. 91. 4. Jacques GODECHOT, ccBeIT Isaac-BelT et sa famille», Revue Juive de Lon4aine, 1925, n° 1, pp. 122-125, 141-144. 5. Nathan NETTER, Vingt siècles d'Histoire d'une c01Jl1llunauté juive (A1etzet son grand passé), Paris, Lipschutz, 1938, 535 p., p. 22. 6. A. N. GuelTeAl 2393, n° 181,233, Al 2395, n° 104, Al 2420, n° 323 cité par Robe11 ANCHEL, Les Juifs de France, Paris, J. B. Janin, 1946,293 p., p. 155.

10

chaque classe sont élus chaque année). Les Juifs de Metz sont régis par des lois et coutumes propres, et soumis à leur juridiction particulière7.Ainsi ils sont tenus de porter des chapeaux jaunes. Mais cet usage tombe en désuétude dans la première moitié du XVIIIe siècle. Toutefoisla taxeBrancasde 20000 livres8s'ajoutant à celles de droit commun dont la principale est celle de la capitation, apparaît comme une nouvelle marque de servitude. L'ordonnance du maréchal de Vieilleville,de 1567 leur défend de loger dans les rues principales. En 1614, le duc d'Épernon leur permet «d'acheter des maisons dans le quartier Saint-Ferroy».À la fin du XVIIIe siècle la quasi-totalité des maisons de ce quartier est devenue leur propriété. Les Juifs messins bénéficient d'une grande sécurité ce qui permet à leur communauté de se développer. Ils tirent leur moyen d'existence du commerce en général, malgré les difficultés provoquées par les corporations de la ville. Leur négoce se porte principalement sur les grains et les chevaux de la cavalerie. La grande majorité des Juifs messins est pauvre. Mais ils n'ont pas le droit d'exercer des professions libérales, ni d'être artisans; le fait de ne pas pouvoir acquérir et louer des immeubles les écarte de l'agriculture.

B. EN ALSACE.
Contrairement à ce qui s'est passé à Metz où les Juifs sont venus s'installer dans les tecres de domination ftançaise, les communautés d'Alsace, sont passées sous l'autorité du roi de France du fait de l'annexion de leur pays à la France de Louis XIV. Le traité de Westphalie attribue au roi une partie de la province
7. Cf Recueil des Lois, Coutumes et Usages observés par les Juifs de Metz, Metz, Antoine, 1786, 276 p. Coutunles et Usages observés par les Juifs de Metz 1743, Metz, Antoine, 1786, 104 p. 8. Pour prévenir les troubles possibles et pour s'assurer les bonnes grâces des autorités, les Juifs font des cadeaux au lieutenant du roi et au président du Parlement. Et, afin de ne pas être taxés de CccolTUptionde fonctionnaires», ils s'engagent à faire chaque année des cadeaux Ïn1portants au duc de Brancas, gendre du président du Parlement et à la Comtesse de Fontaine, fille du lieutenant du roi. À la mort du président et du lieutenant du roi, la communauté supprime ces dons. Les bénéficiaires font des démarches auprès du roi Louis XIV pour obtenir qu'il transfoffi1e ces dons en taxes obligatoires. Le roi s'y refuse. Mais, après la mort de Louis XIV, le duc de Brancas est plus heureux avec le régent, qui lui petmet de percevoir une taxe de 40 livres par famille juive (il y en a alors 480). Lors du renouvellement de leurs privilèges par Louis XV, en 1716, les Juifs demandent au duc de Brancas de les défendre contre 1'hostilité des n1archands. Ils s'engagent, en échange, à lui verser une rente de 20.000 livres par an, réversible sur ses descendants. Le duc accepte. En 1735 et en 1743 les Juifs font des démarches pour obtenir l'abrogation de cette redevance ~ils sont déboutés et doivent la payer jusqu'à la Révolution.

Il

dont les dix villes impériales, Colmar, Haguenau, Kaisersberg, Landau, Munster, Obernai, Rosheim, Sélestat, Turkheim et Wissembourg. En 1657, Louis XIV confinne aux Juifs d'Alsace, par lettres patentes, les privilèges qu'ils avaient obtenus auparavant. Cette faveur est la conséquence du péage corporel (1652) au souverain, c'est-à-dire du paiement d'une taxe hebdomadaire de séjour par tous les Juifs étrangers auxquels sont assimilés ceux qui s'absentent quelque temps. À leur retour, ils sont dans l'obligation de payer la taxe. Cette dernière fait double emploi puisqu'il existe dans cette région une taxe semblable appelée Judenzoll ou Leibzoll que perçoivent les seigneurs sur chaque Juif entrant dans leurs domaines. L'enchevêtrement des différents pouvoirs locaux explique les fréquentes fluctuations du statut des Juifs alsaciens.Après 1689, les Intendants gouvernant la province au nom du Roi prennent plusieurs mesures' d'expulsions contre des Juifs et des «étrangers, mendiants et gens sans aveu». Leur renouvellement, le 23 septembre 1720, le 23 mars 1723, le 5 mai 1739, le 26 mars 1746, le 1er janvier 1749, le 10 décembre 1751, le 22 février 1755, les 20 et 24 décembre 1776 et en 1784 montre qu'elles ne sont pas suivies d'effets durables9. Le Conseil souverain de la Province oeuvre pour l'application de mesures sévères. Par contre, les commandants militaires d'Alsace prennent à plusieurs reprises la défense des Juifs, en 1738, en 1747 et en 1765 (lorsque le maréchal de Contades prend les Juifs d'Alsace «sousla sauvegarde du Roi et sous sa protection»)10. Plusieurs localités n'autorisent pas les Juifs à y résider, certaines comme Strasbourgjusqu'en 1784, leur permettent, d'y pratiquer le commerce dans la journée, en contre partie d'une taxe et sous la surveillance d'un employé municipal. Parfois, certains obtiennent la permission de passer la nuit à l'auberge. Quelques-uns vont pouvoir être autorisés à séjourner provisoirement en ville, Cerf-Berr, le syndic général des Juifs d'Alsace, est le seul à obtenir, en 1768, l'autorisation de demeurer pendant l'hiver (à noter que par le biais d'un prête-nom chrétien, il est propriétaire d'une résidence à Strasbourg). Malgré les difficultés qu'ils rencontrent, la population juive d'Alsace se développe. En 1689, on trouve 587 familles, en 1716, 1348, en 1744, 2104, en 1754,2565, en 1784: 3913 (soit 19707 personnes). En moins d'un siècle, le nombre de Juifs d'Alsace a donc été multiplié par six. Il faut ajouter à cette population sédentaire les vagabonds, les mendiants et autres dont le nombre doit
9. Zosa SZAJKOWSKI, The Econolllic Status of the Jews in Alsace, lvfetz and Lorraine (1648-1789), New-York, Éditions Historiques Franco-Juives, 1954, 152 p., p. 28. 10. Georges WEILL, eeL' lsace», dans BLUMENKRANZ, Histoire..., op. cit., 1972, pp. A 137-192, p. 152.

12

osciller entre quatre et cinq mille individus. Dans le Haut-Rhin, les concentrations sont moins importantes que dans le Bas-Rhin (il y en a trois fois plus), où le peuplement rural est plus accusé11.La condition des Juifs d'Alsace évolue vers le milieu du XVIIIe siècle puisqu'ils sont représentés désormais par des préposés généraux auprès des autorités. Trois préposés généraux, assistés d'un caissier général, dirigent les affaires de la nation juive d'Alsace. Sur le plan économique, l'activité des Juifs d'Alsace s'exerce dans la friperie, le prêt à intérêt et le commerce des bestiaux. Ce dernier consiste principalement en la fourniture de chevaux aux armées, dont ils possèdent le monopole. Nombreux sont ceux qui pratiquent le colportage. L'usure est la profession la plus dénoncée par l'opinion publique et par les autorités locales malgré la réglementation sévère pour éviter les abus. En 1769, la rédaction des contrats sous-seing privé par le débiteur lui-même ou par deux témoins est rendue obligatoire. En 1778-1780, les contrats doivent être passés devant un officier public ou à la résidence du prévôt. En 1778, à la suite d'une crise économique, l'affaire des «fausses créances», provoque la ruine de nombreux paysans. Des quittances de remboursement contrefaites sont opposées aux Juifs lorsqu'ils demandent le paiement de l'argent dû. Mais les Juifs ont gain de cause. Cette affaire permet à Cerf-Berr12,préposé général des Juifs d'Alsace puis syndic de solliciter l'abolition du péage corporel et de diverses taxes, la liberté totale du commerce, la liberté du culte, le droit pour les Juifs de s'établir là où ils le désirent, l'interdiction des baptêmes forcés, le droit d'acquérir des immeubles et la reconnaissance de l'autorité des dirigeants juifs. Il s'ensuivit la suppression du péage corporel en janvier 1784 et les lettres patentes du 10 juillet 1784, statut répressif pris à cause du grand nombre de Juifs (plus nombreux que dans toute autre région française), et des reproches des paysans alsaciens. Ces mesures restrictives sur le plan de la population et sur celui du commerce ont connu un début d'application. Il en résulte une plus grande sûreté des Juifs à partir de 1784.

Il. Georges WE~L, ccRecherchessw.la démographie des Juifs d'Alsace du XVIe au XVIIIe siècle», Revue des Études Juives, T. CXXX, 1971, pp. 51-89. 12. Moïse GINSBURGER, Cerf-Berr et son époque, Guebwiller, 1908, 1. Dreyfuss, 34 p.

13

c. À AVIGNON

ET DANS LE COMTAT-VENAISSIN.

Cette communauté alsaciennedotée de forces latentes est différente de celle d'Avignon et du Comtat-Venaissin13. Cette dernière s'est désintégrée rapidement et cela un peu avant la Révolution. La division administrative entre Avignon et le Comtat-Venaissin s'explique par le fait que ce dernier est cédé à Rome en 1226, après la défaite des Albigeois; en 1274 le Comtat-Venaissin est effectivement attribué au Saint-Siège par Philippe le Hardi, quant à la ville d'Avignon elle n'est attribuée au Pape qu'en 1348. Ces Juifs sont le dernier vestige du judaïsme français méridional. Leur condition est marquée par la transformation de la carrière en ghetto c'est-à-dire d'un quartier réservé où leur résidence devient obligatoire. En 1624, ils reçoivent l'ordre de se rassembler tous, dans les quatre carrières d'Avignon, de Carpentras, de l'Isle-sur-Sorgue et de Cavaillon. Ils ne peuvent passer que trois nuits par semaine hors de la carrière. Sur le plan démographique14, cette communauté double à peu près entre la fin XVIIe siècle et 1775, puis elle stagne. À Carpentras15,la population juive est, en 1693 de 450 âmes, en 1709, de 605, en 1717, de 600, en 1721, de 574, en 1743, de 752, en 1750, de 1084, en 1755, de 1033, en 1769, de 914, en 1780, d'environ 1000 (soit 15% de la population de la ville),en 1789, de 705. À Avignon, on dénombre en 1746, 279 Juifs, en 1755,389, en 1781,340, en 1789,350. À l' Isle-sur-Sorgue, on trouve en 1789, 400 Juifs, et à Cavaillon, en 1789, 200 Juifs. L'étude des noms de famille montre une grande homogénéité dans le peuplement, issue en grande partie de la France méridionale. Les noms, de ces Juifs que l'on trouve le plus fréquemment sont Mossé (Moïse), Samuel, Alphandéry, Astruc, Bendit, Naquet, Vidal, Caderousse, Cavaillon, Monteux, Lunel, Milhaud, Valabrègue, Crémieux, Carcassonne et Lattes. Les carrières dans lesquelles, ils vivent sont un espace restreint, ils s'entassent dans des maisons très hautes pour l'époque, huit étages à Carpentras, quatre à cinq à Avignon. Chaque carrière a une synagogue, un cimetière hors du ghetto. Seule Avignon dispose d'une boucherie cacher. Une réglementation très stricte et minutieuse est édictée par les papes, les vice-légats, les évêques et le Saint Office. Depuis 1525, le port du chapeau jaune est exigé. Ils ne peuvent pas exercer de fonctions publiques, leurs relations
13. René MOULINAS, Les Juifs du pape en France, Toulouse, Privat, 1981, 584 p. 14. Jean DE DIANOUX, ceLe Sud-Est» dans BhllnenÂTanz, Histoire..., op. cil., 1972, pp. 193-220,pp.193-196. 15. Isidore LOEB, ceLes Juifs de Carpentras sous le gouvel11ementpontifical» Revue des Études Juives, T. XII, 1886, pp. 34-64, 161-235, p. 192. 14

avec les Chrétiens sont limitéesle plus possible. Ils sont contraints d'écouter des prédications qui devraient les inciter à se convertir. Chaque carrière constitue un corps autonome s'administrant lui-même grâce à des escamot (règlements intérieurs). L'organisme dirigeant, le conseil, est formé de bayIons (officiers). Considérés comme des «bourgeois», les Juifs sont soumis aux mêmes tribunaux que les Chrétiens. De même, ils participent aux charges publiques.N'ayant pas d'impôts particuliers, ils doivent de nombreuses redevances, plus irritantes que lourdes grâce à la dépréciation de la monnaie. Le budget de ces communautés endettées est alimenté depuis 1723 par des versements volontaires en fonction de la fortune, librement appréciée par chaque contribuable. Ils permettent une amélioration provisoire des difficultés financières. Malgré les règlements, les Juifs de cette région sont l'objet d'une forte et permanente hostilitépopulaire. Les enfantsjouent à tourmenter les Juifs, les obligeant à faire cavo ou capo ce qui signifie qu'ils doivent s'agenouiller en ôtant leur chapeau. Dans le domaine économique, malgré la limitation légale de leurs activités, les Juifs se sont enrichis au XVIIIe siècle. Leur commerce s'étend à la plupart des provinces françaises.Ils deviennent de plus en plus les correspondants et les égaux des plus riches négociants de la région. Ils refusent d'accepter les charges communales. La tentation de quitter la carrière est due en grande partie aux conditions de vie insupportables. Aussi vont-ils s'installer en Languedoc, à Montpellier et principalementà Nîmes. Ces départs sont tels qu'à la veille de la Révolution, plus d'un cinquième de la population juive a déjà quitté les carrières. D. AU SUD-OUEST. Alors même que la vie suit son cours dans les carrières d'Avignon et du Comtat- Venaissin, une nouvelle con1munauté voit le jour dans le Sud-Ouest, entre l'embouchure de la Gironde et la frontière espagnole. En 1492, à la suite de l'expulsion des Juifs d'Espagne et en 1536, de l'établissement de l'Inquisition au Portugal, des Juifs convertis, appelés Nouveaux-Chrétiens quittent la péninsule ibérique. Certains ne pouvant atteindre de lointains rivages s'installent autour de Bordeaux et de Bayonne, après avoir obtenu le 22 août 1550 des Lettres Patentes de protection et de sauvegarde d'Henri 1116.En 1574,
16. Gérard NAHON, ccLettresde naturalité et dispenses pour les P011ugais appelez Nouveaux Chrétiens»dans Les «Nations») juives portugaises du Sud-Ouest de la France (16841791), doculnents, Paris, Fundaçao Calouste Gulbenkian, centro cultural português, 1981, 515 p., pp. 21-25. 15

Henri III renouvelle ces lettres pour leur permettre de mener «leurs trafics et exercice de marchandises et toutes autres manufactures». Leur utilité économique justifie donc la bienveillance dont les autorités font preuve à leur égard. Jusqu'à la fin du XVIIe siècle, les membres de ces groupements appelés «MarchandsportugaiS»pratiquent extérieurement le catholicisme. La qualité de «Juifs»leur est reconnue pour la première fois, le 20 novembre 1684, lors d'un arrêt du Conseil de Louis XIV qui expulse 93 familles juives de Guyenne17.À Bordeaux c'est seulement en 1723 que les marchands portugais sont nommément qualifiésde Juifs dans les Lettres Patentes qui leur sont accordées18. Cette qualification nouvelle n'est que la reconnaissance différée d'une situation acquise. Dès 1711, lesjurats de Bordeaux déclarent reconnaître l'appartenance au judaïsme de leurs administrés portugais19. Sur le plan démographique, la populationjuive à Bordeaux oscille entre 1500 et 2000 personnes. Elle est moins nombreuse que celle de la région de Bayonne, où à Bourg-Saint-Esprit et à Peyrehorade, on trouve en 1655, 300 familles pratiquant ouvertement le judaïsme, en 1723, 290 familles, soit 1100 âmes, et à la fin du xvme siècle314 familles,soit 3500 âmes. Les structures administratives et financières de ces communautés, apparaissent dans les règlements de 1752 à Saint-Esprit et de 1760 à Bordeaux. Ces nations se répartissent en quatre classes: pauvres secourus, pauvres non secourus et non contribuables, contribuables et anciens qui sont les contribuables ayant exercé auparavant des charges administratives. Un Conseil formé de 13 anciens dirige ces communautés. À Bordeaux, le Conseil recueille la succession d'une association charitable, la Sedaca, qui désigne les administrateurs. Sur le plan financier, le trésorier de la Nation collecte les sommes destinées à la vie communautaire et les impôts «extérieurs» pour lesquels les Juifs sont imposés en bloc. Les Juifs de Bordeaux paient au titre des impôts royaux, en 1720, deux mille livres, en 1780, plus de dix mille, alors que le vingtième d'industrie qui pèse sur eux, varie entre quatre et six mille livres20.À SaintEsprit, les Juifs paient dix fois plus de char~es locales que les Chrétiens. Des emprunts forcés s'ajoutent à ces impôts. A Saint-Esprit des pensions sont
17. Gérard NAHON, COffl111Unautés judéo-portugaises du Sud-Ouest de la France (Bayonne et sa région) 1684-1791, Paris, Thèse de troisième cycle, 1969, T. I, 575 p., p. 23. 18. Zosa SZAJKOWSKI, Franco-Judaica, New-York, American academy for jewish research, 1962, p. 21, n° 237-240. 19. Rapport Jean Pudeffer dans Simon SCHWARZFUCHS, Le registre des délibérations de la nationjuive portugaise de Bordeaux (1711-1787), Paris, Fundaçao Calouste Gulbenkian, Centro cultural português, 1981, 640 p., pp. 599-605. 20. Élie SZAPIRO,celeSud-Ouest»dans B. BLUMENKRANZ, Histoire ..., op. cit., 1972, pp. 221-264, p. 235. 16

versées notamment au duc de Gramont et au marquis d'Amou. Les problèmes financiers sont les plus préoccupants, d'autant que de nombreuses familles sont secourues. En 1783, à Saint-Esprit, les subventions à diverses sociétés et personnes représentent plus des deux tiers des dépenses communautaires. Le Talmud Torah (l'école) est une des charges qui pèse sur la communauté, puisqu'il, est gratuit pour les pauvres. Les enfants le suivent jusqu'à leur majorité religieuse sous la surveillance des Rabbins. Ceux-ci contrôlent la vie quotidienne religieuse et civile. Ils permettent à la foi d'être vigoureuse dans tous les milieux. Ils affrontent les nombreuses conversions. À Bordeaux en 1728, ils obtiennent une ordonnance royale interdisant la conversion forcée des enfants. Très rapidement ceux de Saint-Esprit la font enregistrer devant leur juridiction pour pouvoir s'en prévaloir. Ainsi en 1769, la jeune Rebecca Gentilhomme est rendue à sa famille. L'opinion du chancelier d'Aguesseau est qu' «ily a si peu de stabilité dans les conversions des Juifs et des Juives qu'on ne peut guère s'y fier». La caractéristique de ces Juifs est la réussite commerciale. À Saint-Esprit ils s'occupent de commerce de gros sur le plan local, et de la fabrication du chocolat. À Bordeaux leur activité principale est le commerce avec les Amériques, et essentiellement avec les Antilles. Cette réussite leur permet par exemple à Bordeaux, de jouer un rôle dans la Société (par exemple, les Gradis). On constate aussi une résurgence de la communauté juive espagnole médiévale avec la possession de privilèges que la Révolution Française va abolir. E. À PARIS. À Paris, ces Juifs entrent en contact avec les Messins, les Alsaciens, les Comtadins et les Avignonnais. Dès la fin du XVIIe siècle, quelques Juifs se seraient fixés à Paris comme François Lopès, professeur à la faculté de médecine, l'imprimeur Joseph Athias et un nommé Cohen, considéré comme un savant étranger, pensionné par le roi de France. Sous Louis XIV, les Juifs obtiennent le droit de séjourner quelque temps pour affaires à Paris, tel est le cas des frères Schwab de Metz en 1709. Puis les Portugais arrivent ce qui conduit les autorités policières à s'intéresser à eux de façon à les décourager de s'installer à demeure dans la capitale. La police surveille les Juifs dits Portugais ou Allemands, (Lorrains Messins ou Alsaciens). Ainsi en 1715, ils doivent fréquemment, faire viser leurs passeports. Des «états des juifs» sont régulièrement envoyés au roi avec des appréciations sur leur conduite, pour l'obtention

17

.

d'une prolongation de séjour, une mise en prison ou une relégation21. Certains Juifs se distinguent particulièrement, tel est le cas de Silva et d'Astruc médecins consultants de Louis XV ; de Fonséca et d'Azvédo, «savants», de Jacob-Rodrigues Péreire, le célèbre instituteur des sourds et muets, interprète du roi, membre de l'Académie royale de Londres, du lettré Isaac Pinto, de l'huissier-priseur Revel; d'un secrétaire du roi, Raynal, d'un interprète du roi, Israël-Bernard de Valabrègue et du fondateur de l'école royale de dessin, Salomon Perpignan. En 1776, les Juifs portugais sont admis à résider dans la capitale, sur présentation d'un certificat de la nation attestant leur origine juive portugaise, et sur recommandation de leur représentant Rodrigues Péreire. Dans le commerce, les Juifs se divisent à Paris en deux catégories. Les plus misérables en majorité Allemands, sont courtiers, colporteurs, fripiers et brocanteurs. À tout moment, ils risquent d'être exilés de la capitale pour errer ou pour retourner dans les ghettos d'où ils viennent. La deuxième catégorie est

constituéepar lesmoinspauvres.Ils sontfournisseursde l'armée pour les vivres
ou.la remonte. Un petit nombre s'occupe de banque ou de change. Plusieurs banques juives existent au XVIIIe siècle, rue Beaubourg, rue Saint Julien des Ménétriers, là où ils vivent, et près de la rue Quincampoix, centre financier depuis Law. Les Portugais se consacrant tout particulièrement, d'une part au négoce du drap et de la soie (les corporations s'élèvent contre leur concurrence en 1767) et d'autre part à la joaillerie (commerce des diamants et des perles). On trouve aussi à Paris des Juifs chocolatiers, ouvriers, travailleurs manuels, artisans, cordonniers, peintres en miniatures, graveurs, brodeurs et bijoutiers. Certains n'ont pas de profession et d'autres sont des vagabonds. On trouve des rentiers panni les Portugais. TIsdonnent à leurs enfants une éducation mondaine, se vêtent, disent les autorités, avec coquetterie, et portent l'épée. Il est difficile de connaître sur le plan démographique au XVIIIe siècle les Juifs de Paris. Beaucoup essaient d'éviter les contrôles policiers. Ils ne se présentent pas à l'exempt. Ils logent sur les collines de Chaillot et chaque jour descendent à Paris pour y travailler ou alors restent dans la cité après avoir déclaré qu'ils partaient. Selon les «états des juifs», ils sont en 1715, 17, en 1721, 25, en juin 1755,109, en juillet 1759, 92, en 1783, de 400 à 500, en 1789,500. En 1755, sur 109 Juifs dénombrés, il y a 25 Messins, 12 Lorrains, 24 Méridionaux et 48 Alsaciens ou étrangers. D'après Paul Hildenfinger de 1717 à 1789,

21. Sylvie Anne GOLDBERG, CÙnetières anciens, Étude de deux cÙnetières juifs à Paris all XVI/Ie siècle, Paris, mémoire de Maîtrise, 1981, 316 p., pp. 52-53. 18

171 Juifs sont décédés à Paris22. ans la capitale, nombreux sont les Juifs célibaD taires, n'ayant pas les moyens d'assurer la subsistance d'une famille. N'ayant pas le droit de posséder des immeublesou des appartements, ils logent dans des garnis ou dans des auberges. Les Juifs portugais vivent sur la rive gauche d.ela Seine, quai de la Vallée, rue du Battoir, rue Hautefeuille, rue de l'Hirondelle, rue Poupée, rue SaintAndré-des-Arts aux abords de l'enclos Saint-Germain-des-Prés où ils sont proches de leur lieu de travail, sans crainte des interdictions des corporations parisiennes23.Quant aux Allemands dont le syndic est Liefman Calmer, ils se regroupent dans les quartiers les plus populaires, le quartier du Temple où ils peuvent bénéficier d'un refuge contre les arrestations policières et où les corporations ne peuvent les atteindre: rue Geoffroy-l'Angevin, rue Beaubourg, rue Saint Martin, rue Simon le Franc et rue de Montmorency. Pour ceux qui désirent se convertir au Catholicisme, deux établissements leur sont ouverts, l'un pour les hommes, l'autre pour les femmes. De 1718 à 1722, 40 d'entre eux se convertissent. À la veille de la Révolution, les groupes juifs donc, ne constituent pas une communauté homogène, solide et fermée aux influences extérieures. En outre, un certain nombre de Juifs sensiblesau mouvement des Lumières manifeste leur souci de participer à la vie de la nation.

22. Paul HILDENFINGER, DOC~l111ents les Juifs à Paris au .:x..1/IIIe sur siècle, actes d'inhunlatiol1 et scellés, Paris, Chan1pion, 1913, 290 p. 23. Gérard NAHON, ccPapiersde la Con1ll1unautédes Juifs portugais de Paris de 1785 à 1790»,Revue des Études Juives, T. CXXIX, fase. 1,janv. mars 1970, pp. 43-65. 19

II. L'ÉMANCIPATION.
Quelques années avant la fin du XVIIe siècle et avant le débat lancé par Spinoza avec la parution de son ouvrage en latin, le Traité Théologico politique, de nouvelles idées sur la Bible et les Juifs, anciens et modernes, apparaissent en France de façon sporadique. De son côté, Pierre Charron, un de fondateurs de l'école du scepticisme français annonce le relativisme religieux. Pascal donne un témoignage enthousiaste du judaïsme biblique: «La religion juive est toute divine, dans son autorité, dans sa durée, dans sa perpétuité, dans sa morale, dans sa doctrine, dans ses effets». A. LES NOUVELLES IDÉES. Les mieux disposés à l'égard des Juifs sont les Protestants, minoritaires comme eux. Le pasteur huguenot Basnage qui s'est enfui en Hollande en 1683, deux ans avant la révocation de l'Édit de Nantes, publie une Histoire des Juifs remarquable pour l'époque, dans laquelle il explique, sur des bases idéologiques, que la tolérance est due à tous ceux qui «errent» de bonne Foi. À cette époque, John Locke se trouve en Hollande, il y publie la première version de sa fameuse lettre sur la tolérance concernant la souffrance des Huguenots. Pierre Bayle de façon comparable écrit un plaidoyer pour une complète tolérance religieuse,pour toutes les croyances, même pour les Juifs, les Musulmans et les libre-penseurs. À cette époque Richard Simon, le père de la critique biblique dont les controverses avec Bossuet sont restées célèbres, écrit un mémoire à l'occasion de l'affaire Raphaël de Boulay pour démontrer l'inanité de l'accusation de meurtre rituel. En 1674, afin de dissiper les préjugés à l'égard du judaïsme, il traduit en français, les Cérénlollies et coutunles des Juifs de Léon de Modène. Quant aux Encyclopédistes, défenseurs de la raison, ils ne connaissent les Juifs que par les légendes qu'on leur attribue. Diderot, le rédacteur de l'article Juifs (philosophie des) pour l'Encyclopédie, a accumulé des erreurs. Rousseau reconnaît que la lutte engagée entre Chrétiens et Juifs est à armes inégales, il écrit: «Connaissez-vousbeaucoup de Chrétiens qui aient pris la peine d'examiner avec soin ce que le judaïsme allègue contre eux ?». Voltaire n'a vu dans l'Ancien Testament qu'immoralité et superstition, il stigmatise les «défauts» des Juifs; cependant parfois il proteste contre «les accusations ridicules qui servaient à les dépouiller». L'abbé Guénée a critiqué Voltaire dans ses Lettres de quelques juifs portugais, allenlallds et polollais à M de Voltaire (1765). Montesquieu n'éprouve pas de sympathie particulière pour le judaïsme, mais il blâme le fanatisme clérical responsable des malheurs et de la dégradation de la situation du peuple juif. 21

C'est à Berlin, grâce à Moïse Mendelssohn* qui souhaite tirer ses coreligionnaires de leur misère matérielleet morale, et qui prône l'ouverture au monde et à la culture non-juive, que se manifestent les premiers signes de l'émancipation. Sollicité par Cerf-Berr, Mendelssohn* préfère charger l'historien protestant Christian WilhelmDohm d'écrire De la Réfornle politique des Juifs, pour faire pièce aux agissements de Françqis Hell et à son récent libelle Observations d'un Alsacien sur l'affaire présente des Juifs d'Alsace (1779) concernant l'affaire des fausses quittances, afin de nuire aux Juifs!. Il conclut en demandant l'accession des Juifs à toutes les professions, à toutes les fonctions publiques et aux mêmes droits civiques et politiques que les autres habitants de la France. Mirabeau* est un des premiers parmi les membres des cercles libéraux à faire connaître, à propos de la question juive, les principales idées de Dohm dans son ouvrage Sur Moses Mendelssholl et sur la Réfornle politique des juifs (1787). Mirabeau* se livre à une analyse de la situation des Juifs. Leur condition est aggravée par les lois, dans telle ville tout séjour est interdit, dans telle autre ils ne peuvent passer plus d'une nuit. Dans les pays qui les tolèrent, ils sont contraints à des attitudes avilissantes.Dans plusieurs villes où ils peuvent résider leur nombre est limité dans les quartiers qui leur sont assignés. Ils sont exclus des fonctions publiques, de l'agriculture, de la possession de biens-fonds et des corporations. Ils ne peuvent pratiquer que le commerce de l'argent puisque les autres métiers leur sont interdits. Leur situation ne provient pas de leurs croyances religieuses ni de leurs moeurs. Le remède dépend des Chrétiens: «Nous avons le pouvoir en main, nous l'avons toujours eu. C'était donc à nous et c'est encore à nous de guérir le Juif de ses préjugés qui sont notre ouvrage en nous dépouillant des nôtres... Voulezvous que les Juifs deviennent des hommes meilleurs, des citoyens utiles? Bannissez de la société toute distinction avilissante pour eux; ouvrez-leur toutes les voies de subsistance et d'acquisitions... Qu'en un mot ils soient mis et maintenus en possession de tous les droits de citoyen, et bientôt cette constitution équitable les rangera au nombre des membres les plus utiles de l'État». Comme l'écrit Simon Schwarzfuchs : «L'entrée dans le monde moderne était donc conditionnée bien plus par le changement d'attitude des Chrétiens envers les Juifs que par le renoncement de ces derniers à tout ou partie de leur croyance»2. chaque étoile (*) renvoie à une explication dans l'index.
1. Christian Wilhem von DOHM, De la Réforllle politique des Juifs, Paris, Stock, 1984, préface et notes de Dominique Bourel, réédition de l'édition de Berlin de 1781 traduite en 1782, 185 p. 2. Simon SCHWARZFUCHS, Les JuifS..., op. cil., 1975, p. 199. 22

B. L'ACADÉMIE ROYALE DE METZ.
C'est dans ce climat de fermentation générale des esprits alors que souffle partout un vent de réforme que la Société royale des Sciences et des Arts de Metz, propose pour le Concours de 1787 le sujet suivant: «Est-il des moyens de rendre les Juifs plus utiles et plus heureux en France ?». Le Mercure de France, dans son édition parisienne du Il février 1786 donne le véritable départ au Concours, permettant à ce problème de devenir national. L'Académie royale de Metz reçoit neuf mémoires, sur lesquels deux seulement témoignent de sentiments hostiles aux Juifs. Le premier, celui du procureur au parlement de Metz Haillecaurt considère les Juifs comIne «un peuple d'esclaves lâches et barbares, avare et cruel» ; pour les rendre heureux sans faire tort aux autres français, il faut les transporter dans les déserts de la Guyane. Le second est celui du Bénédictin Dom Chais de l'abbaye de SaintAvoId qui tout au long de son mémoire, est guidé par ces paroles de l'Évangile: «Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants»3. Dans cette oeuvre de haine et de préjugés, Dom Chais prétend qu'on ne peut rien changer à l'état des Juifs «car leur avilissement est la plus constante assurance de la vérité de la foi» chrétienne. Par contre pour le procureur du roi, en la sénéchaussée et amirauté de l'Isle de Saint-Domingue, Pic de Père, les Juifs sont «hommes» comme les Chrétiens et, à ce titre, susceptibles d'être français. Le secrétaire perpétuel de l'académie d'agriculture de Laon, Valioud exprime la même pensée, la religion chrétienne enseignant l'amour du prochain c'est le dogme le plus recommandé, de ne connaître ni haine ni mépris pour personne. L'abbé de la Lauze développe l'idée que la France doit donner l'exemple, il fait des voeux pour qu'elle soit la première nation à être bienveillante «envers un peuple qu'elle a toujours vu docile à ses lois, qui se glorifiera du titre de Citoyen français»et affirme que leur reconnaissance «ne mettra point de bornes à son zèle ni à son amour, pour sa patrie». Pour Claude CornuDesmarais, curé de Ban de Bazeilles, près de Longwy, les Juifs doivent être les instruments du bien-être public, il faut les lancer dans les sciences et les beauxarts4.Claude-Antoine Thiéry, avocat au Parlement de Nancy, a pour devise: «Il faut finir des Juifs le honteux esclavage»5,pour cela, il en appelle aux législateurs : «confiez-enle soin à ces hommes dont nous vous demandons le bonheur, ils immortaliserontvotre nom, en transmettant d'âge en âge avec le fruit de vos
3. Matthieu XXVII, 25. 4. David FEUERWERKER,L 'él1lancipationdes Juifs ell France, de l'Ancien Régi1lleà la fin du Second Elnpire, Paris, Albin Michel, 1976, 775 p., pp. 91-92. 5. Athalie, Acte IV, scène III. 23

bienfaits les sentiments de votre admiration et celui de leur reconnaissance». Au milieu de ces hommes de loi et de ces ecclésiastiques, se manifeste un concurrent différent, Zalkind Hourwitz*, le «Juif polonais» comme il s'intitule, futur secrétaire interprète à la bibliothèque du Roi pour les manuscrits orientaux. Il avance sept propositions: 1ère Possibilité pour les Juifs d'acquérir des biens-fonds. 2e Ouvrir aux Juifs l'exercice de tous les arts libéraux et mécaniques ainsi que l' agriculture. 3e Leur accorder la liberté du commerce. 4e Interdire aux Juifs l'usage de l'hébreu ou de l'allemand dans leurs livres de commerce. se Ouvrir les écoles publiques à la jeunesse. 6e Interdire aux Rabbins et aux Syndics d'obliger les Juifs à garder la barbe. Les Juifs doivent s'habiller comme les Chrétiens.
7e

Ne plus prononcerle mot «Juif;>ans lesjugements criminels. d

Le dernier mémoire, celui de l'Abbé Grégoire* d'Embormesnil près de Lunéville, s'élève contre la dureté du traitement imposé aux Juifs dans les pays chrétiens. En 1787, l'Académie de Metz ne décerne pas de prix. Il est remis au Concours de 1788 que cinq concurrents disputent et dont trois se partagent le prix: Zalkind Hourwitz*, Claude-Antoine Thiéry et l'abbé Baptiste-Henry Grégoire*. Ils présentent de nouveaux mémoires. L'idée essentielle est la modernisation du judaïsme. Pour cela, l'abbé Grégoire* suggère que le français devienne la langue courante des Juifs. Pour l'éducation, il pense que l'on pourrait se passer de Rabbins dont «l'entretien est fort dispendieux». Fidèle à la théorie traditionnelle de l'Église sous sa forme la plus modérée il termine par: «Enfants du même père, dérobez tout prétexte à l'aversion de vos frères, qui seront un jour réunis dans le même bercail», que le Juif accorde au Chrétien un retour de tendresse, qu'il embrasse en lui «son concitoyen et son ami». Ce concours suscite un grand intérêt en Europe et aux Antilles, à l'île de SaintDomingue. Il est évoqué le 28 janvier 1790 à l'Assemblée Nationale, après le discours de l'avocat Jacques Godard.

c.

LA PRÉPARATION.

Dans les milieux gouvernementaux, les idées nouvelles commencent à faire leur chemin. Louis XVI semble acquis au principe d'une réforme libérale. Il en confie la préparation à Malesherbes* qui, le 28 novembre 1787, a octroyé par un édit, l'état civilaux Protestants. Louis XVI dit: «Monsieur de Malesherbes *, vous vous êtes fait protestant; moi maintenant, je vous fais juif;>.Malesherbes* 24

étudie la condition des Juifs dans le monde, réunit une commission de juristes (dont Roederer*, le rapporteur du concours de l'Académie de Metz et Lacretelle, l'ancien avocat des Juifs de Thionville), consulte les intendants des provinces de l'Est et du Midi et les principaux représentants des communautés juives. TIpréconise dans son rapport, un changement favorable à leur situation et la fixation de leur condition en France, en proposant une législation unique pour tous les Juifs. Les idées de Malesherbes* ont fait prendre conscience à nombre de personnes, de la nécessité de l'émancipation des Juifs. L'intérêt porté à la condition des quarante mille Juifs de France dans certains milieux a une influence certaine sur les rédacteurs de quelques cahiers de doléance6.En Alsace, l'opinion publique est hostile aux Juifs. Aussi demande-ton de leur enlever ou de restreindre le droit de prêter à intérêt. Plusieurs cahiers souhaitent que leur organisation communautaire et leurs syndics (membres élus de la communauté les représentant), soient supprimés. À Metz les avis sont partagés. Le clergé est hostile aux Juifs, alors que les députés de la noblesse et du Tiers-État leur sont favorables. Par contre, dans les autres districts des trois évêchés, à Thionville,à Toul, à Vic, à Sarrebourg et à Phalsbourg comme dans la majorité des districts de Lorraine, on n'est pas bien disposé à leur égard. La question se pose de savoir si les Juifs peuvent être admis à présenter des cahiers et, en ce cas, s'ils peuvent prendre part à la rédaction des cahiers de leur district en concurrence avec le Tiers-État. Le règlement général du 24 janvier 1789 stipule que: «Tous les habitants du Tiers-État, ayant un rôle séparé d'impositions, seront tenus de s'assembler à l'effet de rédi~er le cahier de leurs plaintes et de leurs doléances et de nommer des députés», A ces assemblées ont le droit de participer <<touses habitants composant le Tiers-État, nés français l ou naturalisés, âgés de 25 ans, domiciliés et compris au rôle des impositions.. .». Les Juifs de Paris n'étant que tolérés et non admis à domicile, sont donc éliminés. Ceux d'Alsace, de Metz et de Lorraine auraient dû se joindre aux assemblées et le syndicgénéral des Juifs d'Alsace Cerf-Berr, envoie au Ministre d'État Necker, un mémoire dans lequel les Juifs protestent contre leur exclusion à cause d'une différence de religion. Après une nouvelle intervention de CerfBerr, les Juifs de Metz, de Lorraine et d'Alsace seront autorisés à se réunir pour la rédaction d'un mémoire mais pas d'un cahier. À l'exception des Juifs de Lunéville et de Sarreguemines, ils ne demandent

pas de droits politiques.Ils souhaitent 1ère obtenir l'égalité fiscale avec leurs
6. Maurice LIBER, ceLesJuifs et la Convocation des États Généraux (1789)), Revue des Étudesjuives, 1912, T. LXIII pp. 185-210, T. LXIV, pp. 89-108, pp. 244-277,1913, T. LXV, pp. 89-133, T. LXVI, pp. 161-212. Réédité en 1989 par la Société des Études Juives, préface et mise à jour bibliographique par Gérard Nahan, Index Roger Kahn, XX + 200 p. 25

concitoyens, et ne plus payer les impôts ou charges extraordinaires applicables seulement aux Juifs, 2e établir et exercer librement leur commerce, 3e résider dans les quartiers de leur choix et pas seulement dans ceux qui leur sont assignés 4e garder leur organisation communautaire, leurs syndics et leurs Rabbins se enfin, ils réclament la liberté de culte qui leur permettra d'avoir des synagogues là où ils ont en besoin. Quant aux Juifs bordelais et bayonnais, ils n'ont pas présenté de doléances propres à leur nation pensant obtenir l'amélioration de leur sort sans présentation d'un mémoire ou d'un cahier. À Bordeaux, les Juifs participent normalement aux assembléesélectorales. Quatre, choisis comme électeurs, participent à l'élection des représentants aux États Généraux, Furtado* l'aîné, Azvedo, Lopes Dubee et David Gradis, auquel quatre voix ont manqué pour être élu. Pour ceux établis à Saint-Esprit, ils prennent part aux États Généraux après l'intervention du Garde des Sceaux et sont représentés par deux députés JacobSilveyra et Mardochée Lopès Fonséca. Les Cahiers de doléances ont-ils été utiles à l'obtention du droit de citoyenneté des Juifs? Trois cent sept cahiers traitent du problème juif: dans six provinces ou généralités et dans 33 bailliages ou districts. Il est évident qu'une large fraction de la population est sensibilisée à la question de l'émancipation des Juifs. Des cahiers des Trois ordres préconisent cette émancipation pour leur permettre l'accès aux diverses professions. De plus, le gouvernement reconnaît qu'il y aurait une injustice à ce que les Juifs ne soient pas entendus. La convocation et la réunion des États Généraux marquent donc une étape irréversibledans l'émancipation des Juifs en France. Cette question commence à intéresser l'opinion en 1789, bien que, en raison du petit nombre de Juifs en France, la majorité des Français ne connaissent pas leur existence. Par contre, des préjugés religieux existent dans le clergé et dans l'ensemble des milieux chrétiens, des opinions préconçues sur leur rôle dans l'économie se manifestent dans les milieux bourgeois et populaires, notamment en Alsace et dans les régions où vivent des Juifs. Dans les manuels de théologie on peut lire les thèmes du prêtre Fleury pour qui <<les juifs endurcis ont été rejetés jusqu'à ce que tous ceux que Dieu a résolu de sauver soient entrés dans l'Eglise. Car Dieu sauvera les restes des juifs à la fin des siècles»7.La seule voie de salut possible pour les Juifs se trouve donc dans le baptême. Quant à la petite et moyenne bourgeoisie, elle leur reproche de plus en plus la concurrence déloyale et l'usure. Alors que les États Généraux sont réunis depuis le 5 mai 1789 à Versailles,
7. FLEURY, Catéchis1JleHistorique, 1683, T. 2, pp. 120-130. 26

les Juifs se rassemblent le 25 mai dans différentes communautés. À Nancy, à Metz et en Alsace les représentants des Juifs se rencontrent le 9 juin et en août, ils écrivent en commun une requête. Des changements politiques interviennent marqués par la prise de la Bastille, le 14juillet, la «Grande Peur» qui se propage en Alsace, et la nuit du 4 août qui amène l'abolition des privilèges. C'est la fin de l'Ancien Régime. À l'occasion de la «Grande Peur» en Alsace, du 19 au 31 juillet 1789, les Juifs sont également les victimes de bandes rurales qui pillent leurs maisons. L'Abbé Grégoire*, porte-parole des persécutés et de l'aile libérale de l'Assemblée8, expose dans la soirée du 3 août, les persécutions que subissent les Juifs en Alsace, à Lischeim et en Lorraine. Son intervention n'a pas de succès mais c'est la première fois, qu'au sein de l'Assemblée Nationale, le problème juif est évoqué. Les Juifs de Bordeaux tout en remerciant Grégoire* de cette action, lui feront remarquer, le 14 août 1789, qu' «aucune loi particulière ne peut être proposée pour les Juifs, car toute loi particulière qui établirait des restrictions aux principes fondamentaux de la Constitution serait une grande injure qui empêcherait un grand bien et perpétuerait la durée d'un grand mal»9. D. À L' ASSEMBLÉE NATIONALE. Le 22 août 1789, à l'Assemblée, les débats portent sur l'article IOde la Déclaration des Droits de l'homme, la motion du Comte de Castellane ainsi libellée: «Nulne doit être inquiété pour ses opinions religieuses, ni troublé dans l'exercice de son culte».Les députés de la droite prétendant faire reconnaître la religion catholique comme religion dominante, consentent en contrepartie, à accorder une certaine «tolérance» aux autres cultes, proposition qui provoque l'indignation de Mirabeau* : «Je ne viens pas, s'écrie-t-il, prêcher la tolérance. La liberté de la religion est, à mes yeux un droit si sacré que le mot tolérance me paraIt, en quelque sorte, tyrannique lui-même». Un député protestant Jean Paul Rabaut de Saint-Etienne, plaidant à la fois la cause de ses coreligionnaires et celle des Juifs, se montre plus véhément encore: «Il est temps de briser les barrières injustes qui séparent les Juifs de nous et de leur faire aimer une patrie qui les proscrit et les chasse de son sein»lo. Le résultat de ce débat débouchera, après quelques modifications, sur l'article 10 de la Déclaration des droits de l'homme, ainsi rédigé «Nul ne peut
8. Le Tiers-État se déclare ..Assemblée Nationale», le 17 juin 1789. 9. Lettre adressée à M. Grégoire, Curé d'Enlbe17Jlesni/,Député de Nancy, par les Députés de la Nation Juive P011ugaisede Bordeaux, le 14 août 1789, Versailles, 1789, 4 p. 10. Le Aloniteur, 25, 26 août 1789. 27

être inquiété pour ses opinions, même religieuses,pourvu que leur manifestation ne trouble pas l'ordre public établi par la loi». Cette disposition constitue un progrès sur l'Ancien Régime, même si elle n'apporte aucune espèce de modification à la condition civile et politique des Juifs. Les Juifs de Paris, enhardis par ces débats, envoient le 26 août 1789, à l'Assemblée ,Constituante une adresse dans laquelle ils sollicitent l'octrqi des droits civils.Etant des hommes comme les autres, ils entendent être des citoyens comme les autres11.Quant aux six députés d'Alsace, de Lorraine et des Trois Évêchés, réunis avec Cerf-Berr, par une adresse du 31 août, ils dénoncent les abus dont ils sont victimes, multiples impôts (dont plusieurs contraires à la dignité d'homme) et distinctions avilissantes. Ils demandent l'égalité avec leurs compatriotes tout en gardant leur religion, leurs synagogues, leurs Rabbins et leurs syndics.Le lendemainl'Abbé Grégoire*, au cours de la séance à l'Assemblée, sollicite un débat pour y traiter de l'état des Juifs en France, qui a lieu, le 3 septembre au soir et où les questions posées par les Juifs eux-mêmes les 26 et 31 août, sont envisagées, à savoir 1èreque l'Assemblée prononce d'une manière expresse sur leur sort, en leur décernant le titre de citoyen; 2e qu'ils puissent demeurer dans toutes les villes, indépendamment de toutes les lois, de tous privilèges; 3e que soient abolies à jamais toutes les taxes arbitraires et injustes auxquelles ils sont assujettis, comme la taxe de protection, qui se paye au profit de la maison de Brancas ; 4e qu'ils puissent exercer librement leur religion, lois, rites et conservent particulièrement leur Synagogue publique à Metz. On met en place un comité pour s'occuper de ces questions. Cependant, à la suite des rixes survenues en Alsace et en Lorraine, le Grand Rabbin David Sintzheim et Théodore Cerf-Berr demandent à l'Assemblée Nationale Constituante, le 27 septembre 1789, de protéger les Juifs, surtout à l'occasion de la célébration du «Grand Pardon», qui aura lieu le 28 et le 29 septembre on discute à l'Assemblée de <<1' affaire des juifs de Metz» qui ont demandé protection. Les interventions de l'Abbé Grégoire* et de ClermontTonnerre*, lors de ce débat permettent aux Juifs d'être mis sous la protection de la loi. Le 14 octobre, l'Assemblée Constituante consent à recevoir une délégation des députés juifs de Metz, des trois-Evêchés, d'Alsace et de Lorraine. Leur porte-parole est Berr* Isaac Berr, de Nancy12. Ému jusqu'aux larmes, il prononce un bref discours, digne malgré son ton emphatique, dans lequel il
Il. A.N., AD XV 1149 pièce 2. 12. Martine LEMALET, ccL'émancipationdes Juifs de LOITaineà travers l'oeuvre de BelT Isaac BeIT(1788-1791}> dans Politique et Religion dans lejudaïs111e1tloderne, Textes réunis par Daniel Tollet, Paris, Presses de l'Université de Paris-Sorbonne, 194 p., pp. 63-83. 28

réclame, pour ses coreligionnaires, l'accès à la citoyenneté et s'écrie: «puisse le voile d'opprobre qui nous couvre depuis si longtemps, se déchirer enfin sur nos têtes. Que les hommes nous regardent comme leurs frères». Aucun résultat, si ce n'est des paroles rassurantes du président Fréteau de Saint-Just. Le débat reprend les 21, 23 et 24 décembre 1789. Les chefs du parti patriote paraissent tous favorables à l'émancipation et dans leur grande majorité, ne connaissant pas les Juifs, ils acceptent les avis de Grégoire* et de Mirabeau* qui désirent «régénérer» les Juifs. Le 23 décembre, cette idée s'exprime dans la formule devenue célèbre: «Il faut tout refuser aux Juifs comme nation et tout leur accorder comme individus; il faut qu'ils ne fassent dans l'État ni un corps politique, ni un ordre; il faut qu'ils soient individuellement citoyens». Cependant qu'à l'Assemblée, les députés réactionnaires du clergé dirigés par l'abbé Maury* et les députés de l'Est veulent maintenirles Juifs dans les anciens statuts. Par 408 voix contre 403, l'Assemblée repousse la proposition de décret d'Adrien Duport* : «Ilne pourra être opposé à aucun Français, soit pour être citoyen, soit pour être éligible aux fonctions publiques, aucun motif d'exclusion qui n'ait pas été prononcé par les décrets de l'Assemblée dérogeant à toutes les lois et règlements contraires». Très rapidement, le 30 décembre 1789, les Juifs de Bordeaux réagissent à la nouvelle de l'ajournement de toute décision de l'Assemblée Nationale en adoptant une nouvelle politique. Renonçant à l'émancipation implicite qu'ils visaient précédemment, ils renvoient à Paris une députation de huit membres dont un avignonnais et cherchent à se rapprocher des autres communautés13 mais leurs rencontres avec les députés de Lorraine et d'Alsace, ceux-ci leur paraissent moins désireux de devenir citoyens. N'arrivant pas à se mettre d'accord, les «Portugais» (Séfarades) distribuent alors, le 22 janvier 1790, leur Adresse aux députés de l'Assemblée Constituante dans laquelle ils se désolidarisent de leurs coreligionnaires «Allemands» (Achkénazes). Les Portugais expliquent ainsi aux députés qu'il ne faut pas commettre de confusion: «Nous sommes Français, ayant été naturalisés comme tels par lettres patentes datées de 1550, renouvelées à chaque règne, notamment en 1776». E. 28 JANVIER 1790. Le rapporteur Talleyrand, Évêque d'Autun qui leur est favorable, propose le 28 janvier 1790, d'adopter le projet présenté par les Juifs portugais et l'Abbé
13. Gérard NAHON, ttSéfarades et Ashkénazes en France à la conquête de l'émancipation (1789-1791 )) dans Myriam YARDÉNI, Les Juifs dans I 'histoire de France, Premier colloque international de Haïfa, Leiden, E.J. Brill, 1980, pp. 121-145.

29

Grégoire* au cours de la même séance orageuse, demande en soirée «que le décret ait lieu pour tous les Juifs portugais, espagnols et avignonnais. Quant aux Juifs allemands je demande l'ajournement à jour fixe, me proposant de réfuter les paralogismes de M. l'Abbé Maury* et autres». L'Assemblée décrète que tous les amendements seront successivement mis aux voix et le premier amendement est d'ajouter les mots: «Juifs espagnols, portugais et avignonnais.»La question préalable ayant été rejetée, l'amendement est ensuite mis aux voix. Après de nombreux débats, et grâce à la persévérance de la majorité de l'Assemblée, l'appel nominal a lieu. Le résultat de l'appel donne 374 voix pour admettre l'amendement qui accorde aux Juifs portugais, espagnols et avignonnais les droits de citoyens actifs, et 224 voix contre l'amendement14. La motion principale ayant été ensuite mise aux voix, avec les différents amendements admis, }'Assemblée rend le décret suivant: «L'Assemblée Nationale décrète que tous les Juifs portugais, espagnols et avignonnais, continueront de jouir des droits dont ils ont joui jusqu'à présent, et qui sont consacrés en leur faveur par des Lettres-patentes; et en conséquence, ils jouiront des droits de citoyens actifs, lorsqu'ils réuniront par ailleurs les conditions requises par les décrets de l'Assemblée». Après avoir obtenu satisfaction, les Juifs portugais, espagnols et avignonnais viendront en aide à leurs coreligionnairesen demandant à la Commune de Paris d'intervenir en leur faveur auprès de l'Assemblée Nationale. Leur attitude est critiquée par Simon Doubnov, un des grands historiens juifs, selon lequel «les Juifs de Bordeaux commirent un acte honteux» en renonçant à la solidarité. Ce jugement devrait s'adresser aussi aux Juifs de Lunéville et de Sarreguemines qui, dans un mémoire à l'Assemblée Constituante, ont demandé que leur sort soit dissocié de celui de la communauté de Nancy. La seconde phase pour l'obtention des droits de citoyen des Juifs de France commence le 28 janvier 1790 lorsque les Juifs d'Alsace, de Lorraine et de Paris adressent une pétition à l'Assemblée Nationale, soulignant que la cause des Juifs de Bordeaux est la même que la leur à cette époque. La France elle-même devait être intéressée à accorder à tous les Juifs la citoyenneté, sans restriction ni retard puisqu'elle a besoin d'avoir plus de personnes au service de la patrie. À dater de ce jour jusqu'au 25 février 1790, la Commune de Paris (sur la proposition de l'avocat Jacques Godard, avec l'aide de Cahier de Gerville, le
14. Achille-EdmondHALPHEN, Recueil des Lois, décrets, ordonnances, avis du Conseil d'État, anités et règlel11ents Ol1cenlant Israélites, Paris, 1851, 511 p., pp. 1-2. Voir Recueil C les de pièces relatives à l'adl11Ïssiolldes juifs à l'état civil. (28-30 janvier J 790). Paris, de Latin, 1790.

30

futur Ministre de l'Intérieur), et les districts de la capitale, vont demander l'émancipation des Juifs et, le 26 février, une délégation de la Commune de Paris à l'Assemblée Nationale réclame que les Juifs de la capitale reçoivent le droit de citoyenneté. Talleyrand, le président de la séance, proclame: «Messieurs,l'Assemblée Nationale s'est fait un devoir sacré de rendre à tous les hommes leurs droits: elle a décrété les conditions nécessaires pour être citoyen actif C'est dans cet esprit, c'est en les rapprochant de ces conditions, qu'elle examinera, dans la justice, les raisons que vous exposez en faveur des Juifs, d'une manière si touchante»15. De nouveau, l'Assemblée Nationale décide un ajournement les 22 mars, 15 et 16 avril 1790. Du 3 au 21 mai, on y discute d'un nouveau plan de la Municipalité de Paris et, le 20 juillet 1790, l'Assemblée Constituante abolit la taxe Brancas que payaient les Juifs de Metz, le droit de protection et toutes les taxes d'exception auxquelles ils étaient assujettis. Des Lettres-patentes datées de Saint-Cloud, le 7 août 1790, confirment «la suppression des droits d'habitation, de protection et redevances semblables sur les Juifs» et le Parlement de Paris enregistre l'Édit, en vacation, le 17 août 1790. Les lettres-patentes sont transcrites en la Chambre des Comptes, à Paris, le 18 août. Le 20 août elles seront enregistrées sur les registres de la Commune de Paris puis dans tous les Directoires et Parlements de province. La législation discriminatoire de l'Ancien Régime disparaît donc, mais cela n'est pas encore l'émancipation.

F. 27 SEPTEMBRE 1791.
En 1791, année de rédaction de la Constitution, l'action juive se poursuit. En janvier, les Juifs de Paris obtiennent de la police de la Capitale d'être retranchés de l'affiche concernant les objets d'administration de l'organisation de la troisième Division, et de ses tâches départies. Ce droit reconnu met fin au régime très désagréable auquel les Juifs de Paris étaient soumis, celui d'un contrôle particulièrementtatillon. On ne les distinguait plus des autres citoyens. En mai et juin 1791, le Corps municipal de Paris intervient à nouveau à l'Assemblée Nationale afin que les Juifs soient admis au droit de cité. Le 27 septembre 1791, Adrien Du Port, député de la Noblesse de Paris, ancien Président de l'Assemblée Nationale intervient en faveur de l'émancipation, comme il l'a déjà fait le 23 décembre 1789. Il déclare: «Je crois que la liberté des cultes ne pennet plus qu'aucune distinction soit mise entre les droits
15. Adresse de l'Asse1l1blée des Représentants de la COlll1llUne de Paris à l'Asse1l1blée Nationale, sur l'ad1Jlissioll des .Juifs à l'état civil..., Paris, 1790, 15 p. 31

politiques des Citoyens à raison de leur croyance. La question de l'existence politique des Juifs a été ajournée. Cependant les Turcs, les Musulmans, les hommes de toutes les sectes sont admis à jouir en France des droits politiques. Je demande que l'ajournement soit révoqué, et qu'en conséquence, il soit décidé que les Juifs jouiront en France des droits de Citoyens actifs». Et Du Port présente un décret que n'approuve pas Jean François Reubell tandis que Michel Regnault de Saint-Jean d' Angély propose que l'on rappelle à l'ordre tous ceux qui s'élèveront contre cette suggestion car «c'est la Constitution elle-même qu'ils combattront». L'Assemblée passe alors au vote et le projet d'Adrien Du Port est adopté: «L'Assemblée Nationale, considérant que les conditions nécessaires pour être citoyen français, et pour devenir citoyen actif: sont fixées par la Constitution, et que tout homme qui, réunissant les dites conditions, prête le serment civique et s'engage à remplir tous les devoirs que la Constitution impose, a droit à tous les avantages qu'elle assure: révoque tous ajournements, réserves et exceptions insérées dans les précédents décrets, relativement aux individus Juifs qui prêteront le serment civique qui sera regardé comme une renonciation à tous privilèges et exceptions introduits précédemment, en leur faveur». Ce décret, est voté à la quasi-unanimité. Son enregistrement et son application datent du 13 novembre 1791. Mais il comporte des aspects restrictifs, comme l'emploi du terme «individus juifs», l'interprétation du serment civique comme la renonciation à tout privilège antérieur, et le fait que la communauté juive n'est pas reconnue sur le plan juridique par le législateur (afin de hâter l'assimilation). Le contexte et les conséquences psychologiques de la tentative de fuite du roi n'ont-ils pas eu d'influence ?16.Dorénavant, tous les Juifs de France sont traités en égaux, mesure dont les Niçois et les Comtadins bénéficientpar la suite après l'occupation des États du Pape et de la Savoie par les armées révolutionnaires. Comme nous venons de le voir, dans le désir de hâter l'assimilation, }'Assemblée Constituante n'a pas reconnu aux communautés, d'existence légale et par scrupule religieux, quelques orthodoxes hésitent à prêter le sennent civique. Berr-Isaac Berr* les rassure alors dans une lettre anonyme11. Le serment civique sera prêté par la plupart des Juifs selon la formule constitutionnelle, individuellement ou collectivement. Il leur permet d'être des
16. Léon KAHN, Les Juifs de Paris pendant la Révolution, Paris, Paul Ollendorff, 1899, 369 p., p. 111. 17. Lettre d'un citoyenlnenlbre de la ci-devant c01Jl1Jlunauté des Juifs de Lorraine, à ses confrères, à l'occasion du droit de Citoyen actif, rendu aux Juifs par le décret du 28 septe111bre 1791,22p.,1791.

32

Français de plein droit. Satisfaits sur l'essentiel, les Juifs, à part quelques exceptions, ne participent pas activement à la Révolution. Certains vont s'établir en ville, et une partie d'entre eux commence à se fondre dans la population. Cependant pour la majorité des Juifs, la vie se poursuit comme sous l'Ancien Régime, sur le plan, des activités traditionnelles, des usages communautaires et cultuels. Comme les églises, dès septembre 1793, les synagogues sont fermées et transformées principalement en Temples de la Raison ou en clubs. La pratique religieuse est interdite et nombreux sont les Rabbins qui n'exercent plus et qui doivent même se cacher. À cause de leurs activités commerciales ou de leurs sympathiespolitiques réelles ou supposées, un certain nombre de Juifs sont inquiétés (amendes, prison). Certains sont guillotinés, notamment à Paris et à Bordeaux, à cause de leur sympathie pour les Girondins ou autres tendances politiques. Lors du retour à la liberté des cultes, la reconstruction de la vie juive va s'avérer difficile puisque les communautés juives n'ont pas de moyens financiers. L'appartenance à la communauté devient volontaire, la loi du 29 septembre 1795 ayant supprimé les contributions obligatoires aux frais du culte. Alors que la situation des Juifs est devenue misérable, principalement en Alsace où il leur est difficile de continuer à prêter sur gages et à se livrer aux petits métiers traditionnels d'autant plus que les paysans leur empruntent toujours de l'argent tout en continuant à protester contre eux, ce qui n'aide évidement pas au recouvrement des créances, au début du Consulat, fin 1799, la rumeur accusera les Juifs d'avoir triplé leurs créances et de détenir la moitié de l'Alsace, les problèmes économiques vont fréquemment amplifier la tension, qui deviendra intolérable lors de la crise de 1805, provoquant l'intervention de l'Empereur.

33

III. DOCUMENTS.
A. LE CLIMAT INTELLECTUEL.
1. Le Concours de l'Académie de Metz. a. Zalkind Hourwitz* Apologie des Juifs en réponse à la question: Est-il des nJoyens de rendre les Juifs plus heureux et plus utiles en France? Il est encore susceptiblede perfection, afin de rendre les Juifs non-seulement plus heureux et plus utiles, mais encore plus honnêtes de la manière suivante. 1èreIl faut leur accorder la permission d'acquérir des biens fonds, ce qui les attachera à la patrie, où ils ne se regarderont plus comme étrangers, et augmentera en même temps la valeur des terres. 2e Il faut leur permettre l'exercice de tous les arts libéraux et mécaniques, et l'agriculture; ce qui diminuera parmi eux le nombre des marchands, et par conséquent celui des fripons.

3e On sent bien qu'on doit accorder des encouragements à ceux qui
défticheront des terres incultes, qui établiront des nouvelles manufactures, ou qui introduiront dans le royaume quelque nouvelle branche de commerce. 4e Pour rendre leurs marchands plus honnêtes, il faut leur accorder la liberté de tout commerce, de tenir boutique ouverte, de trafiquer en tout, et de demeurer parmi les autres citoyens; alors étant plus liés avec eux, plus à leur aise, et leur conduite plus exposée à l'inspection de la police, ayant d'ailleurs à ménager leur crédit, leur réputation et surtout leurs chalands; ils auront en conséquence moins d'inclinations, moins de nécessité et moins de facilité de tromper et d'acheter des vols. se Pour mieux diminuer cette facilité, il faut leur défendre, sous peine de nullité, l'usage de la langue et du caractère hébreu et allemand dans leurs livres et dans leurs contrats de commerce, soit entre eux, soit avec les Chrétiens. 6e TIfaut en conséquence ouvrir à leurs enfants les écoles publiques, pour y apprendre le !Tançais,ce qui produira un double avantage; il facilitera d'éclairer leur conduite, et les rendra dès leur enfance familiers avec les Chrétiens; ils contracteront avec eux des liaisons d'amitié qui se fortifieront par le voisinage, par la conformité de langue et des usages, surtout par la reconnaissance de la liberté qu'on leur accordera, ils apprendront par ces liaisons que les Chrétiens adorent l'Être suprême comme eux, et par conséquent ne se permettront plus à leur égard le dol que le Talmud autorise envers les Païens. 35