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Les maquis de la nuit (1942-1944)

De
224 pages
Voici le quatrième tome de l’œuvre considérable à laquelle Roger Arvois a consacré des années de travail, et qui n’est pas seulement un témoignage sur l’action des maquisards de Champagne, mais aussi un message adressé à ceux qui se font les gardiens de la mémoire. Il y a chez Roger Arvois, une authenticité qu’on ne saurait contester. Il n’écrit pas seulement sa propre histoire, mais nous conte, souvent avec émotion, ce que fut le combat collectif des hommes qui luttèrent à ses côtés.
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LES MAQUIS DE LA NUIT
1942-1944

Du même auteur

Des bagnes de Vichy aux maquis de Champagne (19421944), Les années terribles, Tome I, 1992. Malgré milice et gestapo (1942-1944), Les années terribles, Tome 2,1993. Combattre l'ennemi par tous les moyens (1942-1944), Les années terribles, Tome 3, 1993.

Roger ARVOIS

LES MAQUIS DE LA NUIT
1942-1944

LES ANNÉES TERRIBLES TOME IV

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 PARIS

@ L'HARMATIAN, 1994 ISBN: 2-7384-2085-0

L'APPEL AUX ARMES
Toutes les forêts s'emplissent de voix tonnantes: Tocsin! Tocsin! Que de chaque maison il sorte un soldat; que le faubourg devienne régiment; que la ville se fasse armée. Les Prusssiens sont huit cent mille, vous êtes quarante millions d'hommes. Dressez-vous et soufflez sur eux! Lille, Nantes, Tours, Bourges, Dijon, Toulouse, Bayonne, ceignez vos reins. En marche! Lyon, prends ton fusil. Bordeaux, prends ta carabine. Rouen, tire ton épée, et toi, Marseille, chante ta chanson et deviens terrible. Cités, cités, cités, faites des forêts de piques, épaississez vos baïonnettes, attelez vos canons, et toi village, prends ta fourche. On n'a pas de poudre, on n'a pas de munitions, on n'a pas d'artillerie? Erreur! On en a. D'ailleurs, les paysans suisses n'avaient que des cognées, les paysans polonais n'avaient que des faux, les paysans bretons n'avaient que des bâtons. Et tout s'évanouissait devant eux! Qui veut peut. Un mauvais fusil est excellent quand le cœur est bon ; un vieux tronçon de sabre est invincible quand le bras est vaillant. C'est aux paysans d'Espagne que s'est brisé Napoléon. Tout de suite, en hâte, sans perdre un jour, sans perdre une heure, que chacun, riche, pauvre, ouvrier, bourgeois, laboureur, prenne chez lui ou ramasse à terre tout ce qui ressemble à une arme ou à un projectile. Roulez des rochers, entassez des pavés, changez les sillons en fosses, combattez, pierres de notre terre sacrée, lapidez les envahisseurs avec les ossements de notre mère la France. 0 citoyens, dans les cailloux du chemin, ce que vous leur jetez à la face, c'est la Patrie... Faisons la guerre de jour et de nuit, la guerre des montagnes, la guerre des plaines, la guerre des bois. Levez-vous! Levez-vous! Pas de trêve, pas de repos, pas de sommeil; le despotisme attaque la liberté, l'Allemagne attente à la France. Qu'à la sombre chaleur de notre sol cette colossale armée fonde comme la neige. Que pas un point du territoire ne se dérobe au devoir. Organisons l'effrayante bataille de la Patrie. 0 francs-tireurs, allez, traversez les halliers, passez les torrents, profitez de l'ombre et du crépuscule, serpentez dans les ravins, glissez-vous, rampez, ajustez, tirez, exterminez l'invasion. Défendez la France avec héroïsme. Soyez terribles, ô patriotes.
Victor HUGO

1871
Publié par Les Lettres françaises clandestines, n° spécial, 1er août 1944. 7

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JEUDI 13 JUILLET 1944

On s'active partout. Les filles des villages fabriquent des cocardes tricolores. On va les porter au nez et à la barbe des boches et des collabos. Notamment pour se rendre dans les cimetières. Aux monuments aux morts. Les femmes préparent les gerbes aux trois couleurs. Elles cousent aussi des drapeaux. L'un d'eux doit nous être apporté dans quelques heures. Celui que Loppin et Debarle devront hisser sur le clocher de l'église de Jean Brion. Les hommes ne sont pas en reste. TIfaudra veiller à mettre en application les consignes données pour cette journée. Tout patriote devra avoir réalisé, collectivement ou individuellement, une action contre l'ennemi. C'est l'appel à l'ingéniosité de tout un peuple. Instinctivement, on sent, on sait que c'est le dernier 14 juillet de l'occupation. Que la libération est proche, l'ennemi acculé, qu'il suffit d'une poussée. Même pour ceux qui étaient décidés à attendre et voir venir, l'issue ne fait plus de doute. Cette situation est ressentie encore beaucoup plus fort ici. La dernière bouchée avalée, tout le monde s'active. Cela durera tout l'après-midi. Un seul incident amusant relaté par André dans son journal1 :

1 Témoignage non publié. 11

"Nous arrivons au 13 Juillet 1944. En mission sur FèreChampenoise, avec René, de retour lé soir, passant près du chemin conduisant au terrain de chasse allemànd, il nous vint l'idée d'aller rôder un peu .du côté du camp voir ce qui se passait. Après avoir laissé nos vélos dans le bois, nous approchons en nous cachant des abords du camp. Tout était calme. Les hommes devaient être à la soupe. Rien ne bougeait. Et voilà qu'à notre grande surprise, nous tombons sur des caisses de bière. Sans hésiter, nous nous emparons chacun d'une caisse, reprenons nos vélos et faisons un retour triomphal au Maquis. Et chacun de boire la bière des Chleuhs pour fêter la liberté".'. En tout cas, les observations rapportées furent encore plus appréciées que la boisson. A 18 heures, Richard commence son rapport. L'essentiel est consacré à la journée du 14 jui1!et. Lecture des extraits du journal "France d'Abord", numéro 57 - Edition spéciale du 14 Juillet 1944 1. "Le 14 Juillet 1944, anniversaire de la prise de la Bastille doit être pour tout le peuple de France un jour de combat, un pas en avant pour la libération du territoire". "Le débarquement en Normandie a amorcé le Second Front par un succès militaire que les forces écrasantes des Alliés peuvent rapidement transformer en grandes défaites pour les bandits hitlériens". "Les prodigieuses batailles de destruction de l'armée ennemie développées sur le front de l'Est par les armées soviétiques ne permettent plus à l'Allemagne d'occuper la France avec des forces capables d'empêcher que notre Patrie se lève pour assurer sa libération" . "L'heure pour la France de se dresser, terrible et toujours aussi grande, a sonné". "Tout citoyen qui maintenant resterait passif, aiderait l'ennemi à prolonger ses crimes". "Le 14 Juillet 1944 doit être un jour de rassemblement, de mobilisation et de combat qui donne à tout le peuple français la mesure de sa puissance qu'il va jeter tout entière dans l'insurrection nationale pour réaliser la libération nationale en chassant l'envahisseur et en rétablissant toutes les libertés populaires". " Français, Françaises, " A l'appel du Comité National de la Résistance (C.N.R.), " Faites grève le 14juillet toute la journée et, si le 14juillet est férié, faites grève le lendemain.
1 Organe des F.T.P.F. 12

" Organisez des manifestations de masse aux Monuments aux Morts des villes et des villages. " Arborez les couleurs nationales, hissez-les sur les bâtiments publics, les clochers, les cheminées d'usines".
D'autres extraits : " Quelles que soient les difficultés, tout vaut mieux que d'être mis hors de combat sans combattre. Général De Gaulle".

S'unir, s'anner, se battre. C'est le devoir de tous les Patriotes! Richard nous fait aussi part de nouvelles, hélas, assez alarmantes. Elles concernent des attaques de maquis par les Allemands. D'abord tout près de nous dans l'Aube (on attend des précisions). Puis dans d'autres régions de France. Le plus grave est que les Allemands se seraient livrés en certains endroits à de véritables actes de barbarie. Les détails manquent mais les sources sont sérieuses. Il faut impérativement renforcer nos mesures de sécurité. Le cloisonnement, notamment, va être mieux contrôlé. Il rappelle ensuite les bons résultats des actions de la nuit précédente et adresse ses félicitations aux exécutants. Enfin, il exhorte ceux qui partiront tout à l'heure à faire preuve de la plus grande prudence. C'est sur cet appel que notre discussion de ce soir est engagée. Brièvement, je rappelle les grandes lignes de la stratégie et de la tactique de la guerre des Partisans. Mais tout le monde a de la mémoire, semble-t-it. On attend autre chose. J'en viens donc au combat tel qu'il doit être mené dans les prochains jours. Appelons-le "GUERILLA". - Compte tenu de nos moyens en hommes et en matériel, de l'état de préparation au maniement des amIes et des explosifs, de la nécessité absolue de poursuivre l'exécution des différents plans de sabotage: transports, communications, etc..., l'entrée dans cette nouvelle phase de la lutte doit être progressive. TIy aura deux sortes de missions: a) le harcèlement, b) l'embuscade. La première consistera en des opérations menées en des lieux éloignés des agglomérations. Un commando, soigneusement dissimulé au bord d'une route, ouvrira un feu nourri sur un ou deux véhicules ennemis. Jamais sur un convoi. Le repli sera immédiat. Surtout, ne se préoccuper en 13

aucune façon des résultats des tirs. L'objectif à atteindre, pour ce genre d'opération, est essentiellement psychologique. fi s'agit de faire régner un climat d'insécurité. Le commando se déplacera et renouvellera l'opération quelques kilomètres plus loin. Ou il reviendra à la charge au même endroit, suivant les circonstances. Le but est d'étendre à toute une région le sentiment d'insécurité. De sorte que l'ennemi ne puisse situer sur le terrain la base de

départ de nos groupes.

.

Bien entendu, une coordination minutieuse sera établie. Les coups seront frappés en différents endroits de manière plus ou moins simultanée. Leur rythme sera pr.ogressif. De un ou deux coups par nuit ou par jour au début, on passera à six ou huit ou même davantage. On surveillera attentivement les réactions de l'ennemi et on agira en conséquence. Voilà pour le harcèlement. Suivant les résultats obtenus au cours de cette première phase (qui ne sera pas transitoire mais devra se poursuivre), nous serons amenés à un nouveau stade: "l'embuscade". Celle-ci aura pour objet d'attaquer l'ennemi, de tuer, et de détruire son matériel. Ce n'est plus une opération psychologique mais toutes les règles de la guérilla s'y appliquent cependant. Ainsi, les premières missions s'attaqueront à un ou deux véhicules qui devront être détruits avec leurs occupants. Comme pour les harcèlements, les lieux d'embuscade seront toujours situés aussi loin que possible des villages, afin d'éviter d'éventuelles représailles. L'ensemble des opérations de sabotage, de harcèlement et d'embuscade doit tendre à désorganiser les arrières de l'ennemi. A gêner, sinon interdire, la montée du ravitaillement et des renforts en direction du front de Nonnandie. Vous attendez tous impatiemment ces actions. Pourtant, il faut que vous sachiez qu'elles s'accompagneront d'un renforcement de la discipline. Toute faute sera sanctionnée. Notre présence ici a valeur d'engagement. Les limites de celui-ci vous seront précisées dans les jours à venir. Un délai de réflexion sera laissé à chacun pour y souscrire. Vous connaissez le traitement réservé par l'ennemi à ceux qu'il traite de "francs-tireurs" ou de "terroristes". Le journal nous le rappelle chaque jour. Sans, bien entendu, faire mention des tortures infligées. Souvenez-vous de Gouget, de Brion et de tous les autres. On n'a pas le choix. Se battre jusqu'à la mort plutÔt que se rendre! Méditez bien tout ceci. 14

Nous allons vers des jours difficiles. Comme on dit chez nous: "On ne fait pas d'omelette sans casser d'oeufs". Nous aurons des pertes. C'est, hélas, le prix à payer! Une fois le processus enclenché, il n'y aura pas de tolérance pour les attitudes capitulardes. Toute fuite ou désertion devant l'ennemi n'aura qu'une sanction. Est-ce clair? S'il y a des questions à poser, c'est le moment. Les visages sont tendus. Les regards fixes. Ils semblent galvanisés. Je les sens prêts à se lever et à partir au premier signal. Pas la moindre trace de désarroi. Mes doutes s'évanouissent. Néanmoins, je tends encore une perche: - Pour ceux qui pourraient avoir des problèmes et ne voudraient pas les exposer en public, je me tiens à leur disposition. Toujours pas de question? ... Non? ... Ah, enfin, une main se lève. C'est bref, net et précis: - Quand est-ce qu'on commence? Difficile. - Voilà, c'est simple. Vous savez qu'on ne travaille plus au jour le jour. Ces derniers temps, nous avons intensifié le nombre de nos actions. Cette nuit-même, vous serez presque tous en opération. Chaque jour marque un progrès. Richard a déjà toute une série d'actions à l'étude. L'attente ne devrait guère dépasser une semaine. Je ne peux rien vous dire de plus précis. Merci de votre attention et

bon appétit!

'

Cette fois, tout le monde se lève et les discussions s'engagent. Notre "chef prisonnier" s'avance vers moi: - Toujours rien à notre sujet? - Non, mais ça peut arriver d'un moment à l'autre! TIn'y a pas lieu de vous inquiéter. - Je ne m'inquiète pas mais quand même! Ce soir, on va encore rester là ! Nous aussi, on aimerait bien être dégagés de ce souci! TIsnous immobilisent trois ou quatre gars pour leur surveillance ! Je doute qu'un seul d'entre nous se souvienne du menu de ce soir-là! Les discussions y furent trop animées. La plupart allaient partir pour exécuter les missions confiées. Mais la préoccupation dominante semblait être la nécessité de faire de ce 14 juillet un 14 juillet exceptionnel. Une date qu'on se rappellerait. Et ce soir, il est absolument certain que la plupart espéraient tirer enfin sur l'ennemi. Ils pensaient que l'occasion était bonne. Tout semblait nous y inviter: radio, journaux, etc. Pourtant, même après tant d'années, nous sommes bien obligés de convenir que cela eût été prématuré. Non pas au regard de la 15

situation en général, mais en fonction de notre niveau de préparation et de notre volonté détenninée de poursuivre une action homogène et coordonnée. Cenes, il existait des groupes susceptibles de passer immédiatement à l'attaque. Mais les réactions de l'ennemi? Etionsnous prêts à faire face? A encaisser? A riposter? ... La population, elle-même, était-elle prête à supponer les retombées inévitables de nos actions? Pas sûr encore. La journée du lendemain allait peut-être nous aider à faire le point sur cette question. Suivant l'ampleur des manifestations, nous mesurerons le niveau atteint. De plus, il devenait pressant de prévoir et d'organiser très vite une structure susceptible de recevoir des blessés, de donner des soins. Il nous fallait disposer d'un matériel de première urgence que nous n'avions pas encore. C'était inscrit à l'ordre du jour de demain. Faure et Royer devaient nous dire où en était la situation à ce sujet. Mais Richard me fait signe: - Des groupes sont déjà en train de se rassembler. D'après l'horaire établi, René doit partir en premier pour ses fameux pylônes. Puis André et Henri pour Clamanges. Enfin, à Il heures, suivront les équipes pour les lignes téléphoniques, les crève-pneus, poteaux indicateurs, etc. Cérémonial habituel présidé par Richard: vérification de quelques poches, de quelques annes, musettes ... et puis les souhaits de bonne chance. Une dernière poignée de main accompagnée de l'expression de rigueur: "je te dis merde". Une constatation qu'on ne peut manquer de faire: il y a ce soir, plus perceptible que jamais, inscrite sur les visages et dans la raideur des mouvements, la volonté de démontrer: "voyez si nous ne sommes pas prêts". Chacun marque le pas devant Richard. Les regards sont éloquents. On y lit une résolution, une foi inébranlable. C'est émouvant. Je frissonne. De fierté d'abord et, sentiment encore bien plus fort, comme si un immense trésor nous était soudain dévoilé. Un patriotisme vrai, profond, simple, enrichi d'esprit de sacrifice. Comme s'ils voulaient nous crier: "Vous allez voir comment nous allons nous comporter !". Richard, qui affecte volontiers l'impassibilité, et alors que le dernier s'éloigne, laisse percer son émotion: - Quand même, ces gamins! Cette faille, chez ce grand bonhomme, qui pour nous tous est l'Ancien. Imaginez, presque le double de nos âges. Ça me fait tout drôle. 16

Mais les aiguilles tournent. Gilbert me fait signe: - L'heure approche. Blouson enfilé, je rejoins mon groupe. Rapidement, on fait l'inventaire du matériel: pinces coupantes, annes, etc... Et bientôt, nous voilà partis. Petite halte au poste de garde: le temps de s'habituer à l'obscurité. Cette nuit-là. combien de fils coupés? Impossible à dire, mais une quantité. Combien de poteaux indicateurs modifiés, déplacés, retirés ou enlevés? Combien de pneus crevés? A part les pylônes qui vont rester couchés un bon bout de temps, les conséquences des autres actions ne seront connues que plus tard. Les échos nous en parviendront alors que nous sommes bien trop occupés pour y attacher de l'intérêt. Les retours s'échelonneront jusqu'au petit matin. La fatigue réduit à rien le cérémonial. Vite un quart de flotte et donnir. Richard monte la garde. Les chefs de groupe font leur rapport. Sur le chemin du retour, nous avons fait route avec Gilbert, retrouvé au point convenu. - Pour nous, tout a marché comme sur des roulettes. On a entendu la pétarade des pylônes. Deux ont été couchés, paraît-il. Richard me rassure: - Va dormir. S'il y a quelque chose, je t'appelle. Littéralement, je m'effondre. Même pas le courage de délacer mes godasses, d'ôter mon blouson. La nuit a dû être bonne.

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VENDREDI

14JUILLET 1944

Oh ! là ! là ! Quel réveil! Quel chambardement! Secoué, roulé, bousculé et, tout autour, des cris, des piaillements et des rires. Le vacanne dure un bon quart d'heure. C'est un réveil en fanfare imaginé par nos aviateurs. Eux, sont frais et roses. Nous, on se frotte les yeux, essayant de reprendre pied dans la réalité. Les péripéties de la nuit passée, toutes proches, rappliquent au galop. En même temps, aux premiers mouvements esquissés, les traces de fatigue et de courbatures. Aïe, aïe, aïe! Une bonne grasse matinée nous aurait pourtant fait du bien... Une exclamation achève de nous réveiller. - C'est le 14 Juillet aujourd'hui, les gars, et on fait la foire! Une autre voix: - Ouais, ouais, on a quartier libre! On va s'en payer! Ça couine et ça braille dans toutes les cagnas. Galopades dans tous les sens, poursuites, empoignades. Et par-dessus tout ça, des rires à n'en plus finir. Ça commence bien! Encore à moitié éberlué par tout ce tintamarre, je n'ai pas pris garde au retour en douce de nos trois mousquetaires aviateurs. Ces salopards, ils m'ont choisi comme victime. Soulevé de terre, je me retrouve allongé sur une toile et immédiatement expédié dans les airs. Les allers et retours se succèdent. J'entends seulement les rires qui redoublent. Les balançoires, ça n'a jamais été mon fort. 19

Ils décident enfin de mettre fin à mon supplice. Le William se tord de rire. Heureusement, j'ai le réflexe de prendre la fuite avant qu'il ne vienne me serrer la main. Mais partout, ça chahute. A la toilette, on s'asperge d'eau. Là, au moins, on se réveille. Au réfectoire, les rires fusent. Même les cuistots rigolent. A peine assis, Richard s'approche et me tend une enveloppe. - Une liaison de Fère vient de l'apporter. Réponse E.M. au sujet de nos prisonniers. "Pas de problèmes pour les trois récupérés". Ouf! Soulagement. Je fais lire à Richard. Je continue: "Sommes sans courant. Grande pagaille. Bravo ... H.D.F." Suivent quelques nouvelles diverses des différents champs de bataille: toutes bonnes. J'expédie le Finlandais:

- Va me chercher le grand "prisonnier" 1.
Celui-ci s'approche et me regarde. Avec une mine compassée, je lui montre le papier. .? ç a va pas. ? .., - QUOl L'inquiétude lue dans ses yeux m'interdit de poursuivre la plaisanterie: - Tiens, lis ! ... Il lit et relit: - Ben, alors, ça va, non? Qu'est-ce que ... - Mais oui que ça va ! Tu vois bien! D'un bond, il est auprès de ses deux acolytes et leur annonce la bonne nouvelle. Aussi sec, les revoilà tous les trois. Ils veulent confirmation. C'est Mathiotte qui s'exprime: - Alors, on est accepté? - Bien sûr, t'avais pas compris? - Si, si, mais eux ... je voulais qu'ils t'entendent le dire ! De nouveau, le Finlandais est mis à contribution: - Va me chercher leurs armes. Et à Richard: Faut annoncer à tous! Richard se lève. Un peu de calme s'établit. - Voilà, j'ai le plaisir de vous dire que notre maquis compte trois nouvelles recrues! En même temps, je leur restitue leurs armes. Une véritable rafale d'applaudissements déferle sur le camp. Il faut dire que les trois gaillards avaient su gagner la sympathie de tous en un temps record. Encore un moment d'émotion bien agréable.
1 Voir tome 3.

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Nos trois mousquetaires, le grand, le moyen et le petit, surpris et émus, arborent des mines embarrassées et, finalement, se tournent vers nous. Leur attitude est éloquente. Ils voudraient remercier mais l'émotion leur a coupé le sifflet. Qu'à cela ne tienne! Richard se lève à nouveau. - Voilà, ils vous disent merci, merci, merci ! Bon, tout le monde éprouve l'envie d'applaudir encore. Décidément, la journée démarre sous les meilleurs auspices. René, qui a vu le papier arriver à notre table, n'a pas pu résister plus longtemps. Je lui montre ce qui le concerne: "sommes sans courant" . Pas sûr de bien comprendre, il me regarde, l'oeil interrogateur. - Que veux-tu de plus, René? Il daigne quand même sourire et rejoint sa table. Je sais ce qui le taraude. Le souci qui le ronge. Il voudrait, noir sur blanc, la preuve que la coupure de courant est bien le résultat de leur mission d'hier soir. La ligne sabotée est en effet une ligne à haute tension reliant Reims à Troyes et nous n'avons aucun moyen, dans l'immédiat, de connaître les répercussions exactes de cette action. Quels sont les secteurs touchés, l'étendue des dégâts ? Et puis, si d'autres ont eu la même idée? On a peut-être fichu par terre une ligne déjà coupée! Il nous faudrait davantage d'informations. Mais, après tout, mieux vaut qu'elle soit coupée deux fois que pas du tout. Dans un joyeux brouhaha, tout le monde quitte la table. Richard m'interroge: - A quelle heure on se retrouve? Je lui montre ma barbe: - Dans un quart d'heure. On va pouvoir travailler tranquillement pendant une heure. Préparer l'ordre du jour. Les questions urgentes à débattre avec nos visiteurs. Procéder à un échange d'informations. Examiner en commun les grandes lignes de nos futures actions. Oh ! oui, bien sûr! Nous discutons beaucoup. Cela doit être fastidieux pour le lecteur d'aujourd'hui. Mais je crois que la multitude de problèmes qui se posaient chaque jour nous imposait cette contrainte. Imaginez qu'il fallait des vélos en bon état. Or, il était pratiquement impossible de trouver des pneus et des pièces. Nos réparateurs faisaient des miracles! Pour les armes, de nombreuses étaient récupérées en plus ou moins bon état. Nous avions donc deux ou trois armuriers qui se faisaient aider par les. artisans des villages. On remettait une crosse à un fusil. A un autre, on usinait un nouveau percuteur. Des pièces étaient changées.

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Ensuite venaient les essais. Le bon état des cartouches n'était pas toujours garanti... Pour les cuistots, l'augmentation constante de l'effectif créait un souci pennanent. Plus assez de mannites. De plus grandes étaient nécessaires. Difficiles à trouver! Toute la batterie de cuisine, couteaux, louches, etc., en passant par la vaisselle, devait se multiplier. Dans ce secteur, le souci majeur restait, bien entendu, le ravitaillement. Son transport, surtout. Un véritable réseau de collectage avait dû être organisé. La viande, entre autres denrées, était difficile à trouver car les bêtes étaient comptées, contrôlées, enregistrées par l'occupant. En faire disparaître une équivalait à un très grave délit. Et l'argent? Là aussi, quel problème! Car même lorsqu'on avait réussi à se procurer des tickets d'une manière ou d'une autre, il fallait payer nos achats. Que ce soit de l'alimentation, des produits textiles ou autres. André, notre trésorier, avait beau veiller avec un soin jaloux sur notre trésor de guerre, celui-ci diminuait vite. Mes litanies ont assez duré. Je voulais simplement montrer que la vie au maquis, contrairement à ce qu'on a souvent lu, ne se bornait pas à une suite d'actions d'éclat. TI fallait consacrer une énonne partie de notre temps à résoudre de fastidieux problèmes d'intendance. Ravitaillement, annurerie, mécanique, renseignements, cuisine, gardes, liaisons, radio, vadrouille, maraude, corvées de toute nature, bois, transports, préparation et instruction militaire, etc. etc., nous devions, en commun, faire face à toutes ces tâches. Ainsi, des groupes spécialisés s'étaient créés et rivalisaient d'ardeur. Nous étions arrivés à un point où tout fonctionnait admirablement. Un extraordinaire état d'esprit de solidarité s'était forgé. Un peu, je crois, comme à l'intérieur d'une ruche où tout le monde travaille pour le bien commun. On s'aidait et s'entraidait. Sans poser de questions. Avec une seule idée en tête. Ces liens extraordinaires faisaient que nous baignions constamment dans
une atmosphère chaleureuse de fraternité, d'amitié et de gaieté.

Quels souvenirs nous gardons de cette époque! Ceux relatifs à cette ambiance sont, sans doute aussi, ceux qui nous ont le plus marqués. Panni les faits saillants de cette journée, je retiendrai la visite faite à notre premier véhicule à moteur, en compagnie de nos visiteurs. Nous devenions, en quelque sorte, un détachement motorisé. Celui-ci devait être renforcé. Le projet en avait été accepté. L'opération visant à s'emparer du camion des Ponts et Chaussées de Vertus et du stock d'essence, ainsi que de la traction avant de 22