Les médecins nestoriens au Moyen-Age

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Les chrétiens de l'ancien Empire perse, appelés nestoriens durant tout le Moyen-Age, ont pratiqué la médecine hippocrato-galénique dès le VIè siècle. A des fins d'enseignement, un certain nombre d'ouvrages médicaux grecs ont été traduits dans leur langue, le syriaque, qui à leut tour ont été traduits en arabe. Ils permettent ainsi aux Arabes d'acquérir, dès la fin du IXè siècle, des connaissances toutes nouvelles et de se lancer dans l'étude et la pratique de cet art. Jusqu'à la prise de Bagdad (1258) les médecins nestoriens participeront activement au développement de la médecine arabo-musulmane.
Publié le : samedi 1 mai 2004
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EAN13 : 9782296361164
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LES MEDECINS NESTORIENS AU MOYEN AGE
Les maîtres des Arabes

Comprendre le Moyen-Orient Collection dirigée par Jean-Paul Chagnollaud
Jean-Jacques LUTHI, Egypte et Egyptiens au temps des vice-rois, 1801-1863,2003. Pierre DARLE, Saddaln Hussein, maÎtre des mots, 2003. Bnlno GUIGUE, Proche-Orient: la guerre des mots, 2003. Habib ISHOW, Structures sociales et politiques de l'Irak contemporain, 2003. Véronique RUGGIRELLO, Khiam, prison de la honte, 2003. Mathieu BOUCHARD, L'exode palestinien, 2003. Carole H. DAGHER, Le défi du Liban d'après-guerre, 2002. J.-M. LARÈS, T.E. Lawrence avant l'Arabie (1888-1914), 2002. Bruno GUIGUE, Aux origines du conflit israélo-arabe, 2002. Mohan1ed Anouar MOGHIRA, L'isthme de Suez, 2002. Sepideh FARKHONDEH, Médias, pouvoir et société civile en Iran, 2002.

M. KHOUBROUY-PAK,

Une République

éphémère

au

Kurdistan, 2002. Pascal QUERE, Les illusions perdues en Palestine, 2002. M.C LUTRAND et B. YAZDEKHASTI, Au-delà du voile, Femmes musulmanes en Iran, 2002. Elisabeth V AUTHIER, Le roman syrien de 1967 à nos jours, 2002. Jean-Pierre TOUZANNE, L'islamisme turc, 2001. Jamal AL-SHALABI, Mohamed Heikal entre Ie socialisme de Nasser et I 'Yntifah de Sadate (1952-1981), 2001. An1ir NIKPEY, Politique et religion en Iran contelnporain, 2001. Claude BRZOZOWSKI, Du foyer national juif à l'État d'Israël, 2001. Annie CHABRY, Laurent CHABRY, Identités et stratégies politiques dans le monde arabo-musulman, 2001. Annabelle BOUTET, L'Egypte et le Nil, 2001. Khalid HAJJI, Lawrence d'Arabie, 2001. Georges CORM, La Méditerranée, espace de conflit, espace de rêve, 2001. Hassane MAKHLOUF, Cannabis et pavot au Liban, 2000. David MENDELSON, Jérusalem, ombre et lnirage, 2000.

Raymond LE COZ

LES MEDECINS NESTORIENS AU MOYEN AGE
Les maîtres des Arabes

Préface de Guy Lazorthes

L'Harmattan 5-7, nIe de l'ÉcolePolytechnique 75005 Paris

L 'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALlE

FRANCE

DU MÊME AUTEUR

Jean Damascène:

Ecrits sur l'islam, Présentation, traduction et d'Iran et de

commentaires, colI. Sourceschrétiennes, n° 383, Paris, 1992.
Histoire de l'Église d'Orient, chrétiens d'Irak, Turquie, Paris, 1995.

Isidore de Séville, Etymologies, chapitres IV et XI, Présentation et traduction, 10° Cahier du Centre d'Etude d'Histoire de la médecine, Montastruc-Ia-Conseillère, 2002.

(Ç) L'Harmattan, 2004 ISBN: 2-7475-6483-5 EAN : 9782747564830

« Après avoir été les disciples des Grecs, les Syriens deviendront les maîtres des Arabes et leur transmettront les livres grecs. Il n'est guère de version arabe d'une œuvre grecque qUI ne suppose un intermédiaire syriaque»
R.DUV AL

« Personne n'aurait pu avoir accès aux écrits des anciens Grecs car personne parmi les Arabes ne connaissait la langue grecque»
IBN KHALLIKÂN

PRÉFACE
A la chute de l'Empire romain (VO siècle), se fit une séparation politique, religieuse et culturelle du monde médi terranéen. En Occident, il y eut morcellement et, parfois, du temps des Wisigoths, des Mérovingiens et surtout des Carolingiens, des tentatives pour rétablir l'unité. Après Charlemagne, ce fut de nouveau la division; du latin, progressivement, naquirent les langues romanes: langue d'oïl, langue d'oc, espagnol, portugais, etc., parlées d'abord, consolidées par les écrits ensuite. Ce fut un moment de grand assoupissement intellectuel. Du XO au XVO siècle, ce ne fut toutefois pas l'absolu obscurantisme et l'immobilisme: art roman et gothique, riche littérature; mais on ne retient aucun apport scientifique ou médical sérieux. Le peuple était absolument illettré; le savoir était dans les monastères, les moines étant seuls capables de comprendre le latin et le grec et de recopier les écrits de l'Antiquité. En Orient, au contraire, régna l'unité. Deux empires: l'Empire byzantin chrétien exista pendant des siècles; l'Empire musulman ne cessa de prendre de l'importance et occupa une place de premier plan en science et en médecine parce qu'il sut rassembler les acquis de l'Antiquité grecque et les apports étrangers, indiens et perses. Les chrétiens nestoriens jouèrent alors un rôle capital. Dès le sixième siècle, ils avaient traduit les écrits scientifiques grecs en syriaque, qui était leur langue liturgique et culturelle. Au IXO siècle, ils les traduiront du syriaque en arabe et introduiront leur savoir dans le califat de Bagdad, où fut créé un foyer scientifique dans lequel se réunissaient les chercheurs. Les savants arabes ont été euxmêmes capables d'interpréter cet héritage et d'y ajouter des constructions originales en astronomie, en mathématiques, en optique, en chimie ainsi qu'en médecine. En médecine, les 9

conceptions islamiques étaient proches de celle des judéochrétiens: la maladie était la conséquence du péché et une punition de Dieu. Les musulmans croyaient à l'immortalité de l'âme et à l'existence d'un paradis. La dissection du corps humain était interdite, le savoir anatomique et physiologique arabe reposait sur les enseignements de Galien, faux sur beaucoup de points mais intouchable. Monsieur Raymond Le Coz a fait un travail considérable, très documenté. Il nous raconte 1'histoire des médecins nestoriens dont les rôles social, religieux, culturel et médical furent capitaux. Maîtres des Arabes, ils les informèrent très tôt du savoir grec, à partir duquel ils devinrent supérieurs à l'Occident, qui n'en fut informé qu'à partir du XIIO siècle. Les écoles de Salerne, Montpellier, Paris et Toulouse furent les premières à en être instruites, non directement, mais au travers de la traduction latine d'ouvrages précédemment traduits en arabe aux VIIIO et IXO siècles par les médecins nestoriens. L'étude très complète de l'héritage byzantin, puis des époques sassanide et abbasside représente une histoire ignorée par la plupart des traités d'histoire de la médecine. Elle comble de façon brillante et des plus sérieuses cette lacune. Voici un ouvrage de grande valeur. J'ai trouvé intérêt à le lire et plaisir à le présenter. Professeur Guy Lazorthes Membre de l'Institut-Académie des Sciences Membre de l'Académie Nationale de Médecine

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INTRODUCTION

On appelle nestoriens les chrétiens qui appartiennent à 1 l'Église implantée dans l'ancien Empire perse, dès le 1110siècle . Cette Église s'est développée rapidement en Mésopotamie et a eu pour chef l'évêque de Ctésiphon, la capitale du royaume, qui a pris le titre de patriarche-catholicos. Lorsque le christianisme est devenu religion d'État dans l'Empire romain, le roi de Perse Shâpûr a déclenché une terrible persécution contre cette Église, considérée comme une « cinquième colonne» au service de l'ennemi. Par la suite, en 410, à la faveur d'un traité de paix signé entre les deux puissances ennemies, un concile a enfin pu réunir tous les évêques et l'Église de Perse a alors reçu son organisation définitive. Le christianisme a été autorisé officiellement dans le pays en 486, pouvant désormais se développer librement, à condition de ne pas chercher à convertir les zoroastriens, le mazdéisme restant la religion obligatoire pour tous les habitants d'origine iranienne. Si, pendant de nombreuses années, le christianisme dit nestorien est le seul à avoir eu droit de cité dans le pays, sans doute est-ce parce que, bannis de l'Empire byzantin pour raison d'hérésie, les membres de cette communauté ne pouvaient plus être soupçonnés de collusion avec un ennemi qui les persécutait. En effet, au cours des querelles christologiques qui ont divisé les chrétiens au cours du VAsiècle, l'Église de Perse a été accusée d'avoir adopté la doctrine de Nestorius, un patriarche de Constantinople condamné lors du concile d'Ephèse en 431. Ce soupçon lui a valu son surnom de nestorienne, bien qu'une telle appellation soit fausse. Pour l'Église de Perse, en effet, le théologien de référence s'appelle non pas Nestorius mais Théodore de Mopsueste et seuls les écrits de ce dernier ont toujours fait autorité. Les chrétiens de Perse ont d'ailleurs constamment récusé l'appellation qui leur a été donnée par leurs Il

ennemis. Ainsi que l'explique, au XIIIO siècle, le grand juriste 'Abdîshô' de Nisibe2, Nestorius n'a pas fondé leur Église, pas plus qu'il n'a été leur patriarche. Comment cela serait-il puisqu'il n'est jamais venu en Perse et qu'il ne parlait même pas leur langue. Toutefois, comme ce nom leur a été donné durant tout le Moyen Age et qu'il est resté dans l'histoire, pour être compris du plus grand nombre, c'est le terme que nous utiliserons dans notre ouvrage pour désigner les chrétiens de Perse. L'appellation d'Église d'Orient ou de l' Orient3, qu'elle s'est donnée, est beaucoup plus appropriée, car, en fait, elle est la seule qui se soit développée en dehors de l'Empire romain, à l'Orient de celui -ci. Les nestoriens se sont distingués très tôt par leur vitalité missionnaire. Dès le VIa siècle, comme l'Empire romain leur était interdit, des moines sont partis vers l'Est et vers le Sud pour prêcher l'Evangile, en empruntant les routes de la soie et des épices, sans oublier celle des caravanes à travers le désert d'Arabie 4. Ils poursuivent ainsi leur chemin jusqu'en Chine après avoir annoncé la « Bonne Nouvelle» en Asie Centrale, au Tibet, mais également dans le sud de l'Inde, sur la côte ouest de la péninsule arabique et jusqu'au Yémen. Lorsque les musulmans arrivent en Mésopotamie, au Vllo siècle, la Chine est déjà suffisamment évangélisée pour que l'on trouve un évêque dans chaque province du pays. Des tribus alliées aux Mongols sont également christianisées et lors de l'invasion des cavaliers des steppes au XlllO siècle, plusieurs généraux et femmes de généraux sont des fidèles de cette Église, dont l'influence est devenue alors de plus en plus grande, au point que l'Empire des Khans de Perse a été sur le point de devenir un état chrétien. Les nombreuses terres de mission sont toujours appelées provinces « de l'extérieur », par opposition aux provinces dites « de l'intérieur », situées en Mésopotamie même ou dans les environs immédiats. Dernier vestige de cette époque glorieuse, le christianisme nestorien est encore bien vivant de nos jours dans le sud de l'Inde, en particulier dans l'état du Kérala. Quant aux chrétiens arabes, nous aurons à reparler longuement de certains d'entre eux au cours de notre ouvrage. Tout aussi surprenante est la curiosité intellectuelle des nestoriens, qui mettent rapidement sur pied des établissements que l'on peut qualifier d'universités dans toutes les villes où 12

réside un métropolite (archevêque), et qui ouvrent une école dans chaque village ainsi que dans bon nombre de monastères5. Dans le même temps, ils entreprennent un travail colossal de traduction, aussi bien d'ouvrages de l'Antiquité grecque que des écrits des Pères de l'Église, tout en rédigeant une abondante littérature originale en langue syriaque. Cette langue est issue de l'araméen, langue commune à tout le Proche-Orient à une certaine époque. Le Christ, ne l'oublions pas, comme tous les juifs de son temps, parlait un dialecte araméen et non pas l'hébreu. Dialecte d'Edesse, le syriaque est devenu la langue liturgique et culturelle des chrétiens de Mésopotamie. Il s'est divisé rapidement en syriaque oriental parlé et écrit par les nestoriens, appelés parfois, pour cette raison, syriaques orientaux, et en syriaque occidental, utilisé par d'autres chrétiens, les jacobites6. Le syriaque, qui appartient à la famille des langues sémitiques, est très proche de l'hébreu et de l'arabe par sa structure. A l'origine, la littérature syriaque est essentiellement d'essence religieuse et traite de théologie, d'histoire et de droit canon. Mais cette langue est surtout restée célèbre pour avoir permis la transmission aux Arabes d'un grand nombre d'ouvrages de philosophie et de médecine grecs. L'arrivée de l'islam n'a pratiquement pas bouleversé la vie des nestoriens, tant sur le plan social que dans le domaine religieux. En revanche, ils ont joué un rôle important dans l'apparition et le développement de la civilisation arabomusulmane, et on peut affirmer qu'ils ont été parmi les principaux fondateurs de la médecine et de la philosophie arabes, en créant de toutes pièces le vocabulaire technique nécessaire pour que ces sciences puissent exister7. Il convient toutefois de préciser ce que nous mettons sous le terme arabo-musulman. Le mot musulman ne comporte pas, dans le cas présent, de connotation religieuse puisque, aux côtés des adeptes de l'islam, ont participé à la richesse de cette civilisation aussi bien des juifs et des chrétiens que des zoroastriens et des sabéens. Il désigne tout simplement l'espace géographique englobant l'ensemble des régions qui se trouvent sous l'autorité de l'islam. De même le mot arabe ne revêt-il aucune signification ethnique; il convient de le prendre dans son acception strictement linguistique. Tout comme le latin est resté pendant de longs siècles la langue de la transmission du savoir dans la chrétienté occidentale, réussissant 13

à établir un lien très fort entre des populations d'origines très diverses, ainsi en a-t-il été pour l'arabe. Grâce à la langue du Coran, les différents peuples qui résidaient en terre d'Islam entre l'Indus et l'Atlantique, sont parvenus à partager leurs connaissances et à élaborer une civilisation qui leur est devenue commune8. Ou bien alors, peut-être faut-il comprendre le mot Arabe ainsi que l'ont défini le Prophète et le calife' Abd alMalik9 ? On attribue, en effet, à Mahomet ce hadith: « 0 gens! Dieu est un, l'arabisme n'est ni un père ni une mère mais plutôt une langue. Celui qui parle arabe est Arabe ». Quant à 'Abd alMalik, il demanda un jour à un homme qui venait le voir s'il était arabe. L 'homme lui répondit: « Si l'Arabe est un père, je ne suis pas Arabe; mais s'il est une langue, je le suis». Le calife lui répondit: « Tu as raison». Il faut bien reconnaître que les intellectuels, d'un bout à l'autre du monde musulman, par delà les clivages religieux ou ethnique, se considéraient tous de culture l arabe et membres d'une même civilisation o. Réduire les nestoriens au rôle de simples transmetteurs des textes de l'Antiquité ne correspond absolument pas à la réalité. Etant pratiquement les seuls médecins de Bagdad jusqu'à la fin du IXO siècle, car les Arabes ne sont venus que tardivement à la médecine, les travaux personnels de leurs grands savants comme Yûhannâ ibn Mâsawayh, Hunayn ibn Ishâq ou encore les membres de la famille Bakhtîshû' ont donné un élan définitif à la médecine - et à la philosophie - dans la capitale de l'Islam et, de là, elle a rayonné par la suite à travers le monde musulman tout entier. Si Ernest Renan a pu écrire que le IXO siècle à Bagdad a été « un siècle dont le monde rêvera éternellement », il ne faut pas perdre de vue que, dans la capitale des Abbassides, ce siècle a été celui des nestoriens, du moins dans les deux domaines que nous venons de préciser. De plus, les savants de l'Église nestorienne ne se sont pas contentés d'avoir été des initiateurs qui auraient, par la suite, cédé la place à plus compétents qu'eux. Jusqu'à la prise de la ville par les Mongols, en 1258, les membres de cette communauté ont, en effet, participé de façon très active à la vie intellectuelle et scientifique de la capitale du monde musulman et ils sont demeurés, durant toute cette période, les principaux médecins des califesll. Peut-être est-il bon de se rappeler que les chrétiens, en pays d'Islam, ont toujours été considérés comme des citoyens 14

de seconde zone. Cette situation les a constamment amenés à chercher à se valoriser - éternel réflexe de minoritaires - en exerçant des professions qui leur permettaient de détenir une certaine influence - ce qui était le cas pour la médecine -, puisqu'ils ne pouvaient participer directement à l'exercice du pOUVOIr. A titre de curiosité rappelons un rite de guérison pratiqué autrefois par les nestoriens. S'ils connaissaient, comme les catholiques, l'onction avec 1'huile des malades 12, les fidèles lui ont toujours préféré le henânâ ou « poussière de dévotion» qui était recueillie sur la tombe des martyrs. Après l'avoir mélangée à de 1'huile et de l'eau, ils en confectionnaient de petites boulettes, bénies par l'invocation de saint Thomas, considéré par la tradition comme le fondateur de leur Église. Les malades avalaient ces « pastilles» pour en obtenir la guérison, et il est amusant de surprendre des médecins en renom y avoir recours, tout du moins à l'époque sassanide 13. Dans leur grande majorité, les ouvrages consacrés à l'histoire de la médecine passent sous silence le rôle joué par les nestoriens, ou, lorsqu'ils en parlent, ils les appellent soit Perses, soit Arabes. S'ils ont bien vécu dans l'Empire perse, c'est en tant que citoyens de seconde zone. Leurs écrits n'ont jamais été rédigés en pehlevi et, surtout, ils n'ont jamais pratiqué une médecine qui s'apparentait de près ou de loin à celle l'on pouvait trouver dans les écrits zoroastriens. D'autre part, en faire simplement des Arabes est un peu réducteur, car les nestoriens pratiquaient déjà la médecine hippocrato-galénique deux siècles avant l'arrivée des musulmans et, durant toute leur histoire, ils sont restés indéfectiblement fidèles à la langue syriaque, même s'ils ont rédigé une partie de leurs ouvrages en arabe. Cette langue syriaque est d'ailleurs encore bien vivante de nos jours, puisqu'elle est utilisée quotidiennement dans la liturgie par le clergé, tandis qu'en Irak, une académie destinée à favoriser son développement a été fondée en 1972 avec le soutien du gouvernement baasiste. Il convient d'ajouter que les Arabes eux-mêmes n'ont jamais considéré ces chrétiens, qui parlaient une langue « étrangère », comme étant des leurs. Lorsqu'il y avait des réceptions au palais du calife, par exemple, les médecins et les scribes étaient divisés 15

en deux groupes, d'un côté les Arabes ou considérés comme tels, c'est-à-dire les musulmans, de l'autre les non-musulmans, appelés Nabat (Nabatéens), mot que l'on pourrait traduire , 14 eventue Ilement par arameen . ' Peut-être le sous-titre que nous avons choisi paraîtra-t-il provocateur aux yeux de certains. Heureusement, nous avons tous eu des maîtres, les nestoriens les premiers, qui ont bénéficié de l'influence de Byzance. Après s'être mis à l'école des Pères de l'Église, ils ont adopté les principes de la médecine grecque et se sont inspirés des hôpitaux byzantins tels qu'ils avaient été réformés par l'empereur Justinien. Si beaucoup de disciples sont parvenus à dépasser leurs maîtres, ce qui est sans doute vrai pour les Arabes dans de nombreux domaines, les mathématiques et l'astronomie par exemple, faut-il pour autant oublier ces maîtres sans lesquels aucun progrès n'aurait été possible ?15 Qu'aurait été la médecine arabe sans l'apport de tous les savants de cette communauté, ainsi que le rappelle, d'ailleurs, Ibn Khallikân cité en exergue? Espérons que notre livre, en restituant leur véritable identité à tous ces savants, contribuera à redonner aux nestoriens la place qui leur revient dans I'histoire de la médecine.

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CHAPITRE I

L'INFLUENCE

DE BYZANCE

Jusqu'à l'arrivée des musulmans, le rayonnement de l'école de médecine d'Alexandrie, grâce à la renommée de ses professeurs, continue à attirer vers cette ville de nombreux étudiants accourus de tout l'est méditerranéen, y compris naturellement de Syrie. Une fois revenus dans leur province d'origine pour y exercer leur profession, certains de ces médecins, qui appartiennent à la communauté jacobite, entreprennent de traduire dans leur langue, le syriaque, les ouvrages qu'ils ont eu l'occasion d'étudier au cours de leur séjour en Egypte. Ils mettent ainsi à la disposition de confrères moins favorisés, dont certains possèdent, sans doute, des connaissances scientifiques assez limitées et qui, surtout, ne sont peut-être pas très à l'aise dans le maniement de la langue officielle, un certain nombre de textes médicaux. D'autres chrétiens, également de langue syriaque, les nestoriens, qui résidaient, eux, dans l'Empire perse et ne pouvaient donc se rendre à Alexandrie, vont rapidement faire leur profit de toutes ces traductions. Ayant ouvert une sorte d'université à Nisibe, dans le but de donner une formation sérieuse aux futurs cadres de leur Église, ils introduisent rapidement dans le programme des études, au côté de disciplines plus traditionnelles comme la théologie ou de la philosophie, l'enseignement de cette médecine qui avait été importée d'Alexandrie et traduite dans leur langue.

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L'Ecole d'Alexandrie et la naissance du galénisme Il est impossible de parler d'Alexandrie sans mentionner la fameuse bibliothèque. Sa disparition a été rapportée par différents récits plus ou moins légendaires! . Si de tous les accusés Jules César fait figure de suspect numéro un, même s'il s'agit d'un accident, n'oublions pas que les chroniqueurs musulmans ont imputé cet acte au pieux calife 'Umar 1er (634-644) et lui ont fait gloire d'avoir été le responsable de cette destruction volontaire. Ils racontent que le directeur de l'établissement, le philosophe Jean Philopon, aurait fait visiter les locaux au conquérant de l'Egypte Amr ibn al-'Âs. Dans son rapport au calife, ce dernier aurait signalé l'existence de la fameuse bibliothèque, s'enquérant de la conduite à tenir. Le calife - et cette réaction est rapportée par les musulmans comme un acte de vertu - lui aurait répondu: « Quant aux livres que tu as mentionnés, s'il s'y trouve quelque chose qui soit conforme au Livre de Dieu (le Coran), le Livre de Dieu nous permet de nous en passer; et s'il s'y trouve quelque chose qui lui soit contraire, cela est alors inutile. Procède donc à leur destruction»2. Malheureusement, pour la crédibilité de ce récit, Jean Philopon est décédé un siècle avant la conquête. Cependant l'intention prêtée au pieux calife par les historiens musulmans reste comme un témoignage de l'hostilité des milieux traditionalistes de l'islam à l'égard de l'héritage gréco-byzantin. A Bagdad, il sera d'ailleurs violemment reproché aux nestoriens et autres chrétiens d'avoir pris l'initiative ou d'avoir accepté de traduire en arabe les philosophes grecs païens dans le seul but de pervertir les musulmans. L'une des grandes gloires d'Alexandrie a toujours été son école de médecine. Il convient naturellement de prendre le mot école dans le sens de courant de pensée, plusieurs traditions médicales ou écoles rivales ayant d'ailleurs coexisté pendant longtemps dans la ville3. Mais à partir du IVO siècle la doctrine contenue dans les ouvrages de Galien s'impose définitivement dans l'enseignement et se trouve quasiment érigée en dogme. C'est le début de ce qu'il est convenu d'appeler le galénisme4. En plus de toutes les raisons qui ont été avancées pour expliquer ce choix, on peut se demander également si les Pères de l'Église grecque n'ont pas joué un certain rôle en adoptant et en citant

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tout au long de leurs écrits la doctrine de ce païen qui n'hésite pas à déclarer: « Il faut reconnaître et révérer la sagesse, la toute puissance, l'amour infini et la volonté du créateur de l'être », et qui ajoute ailleurs: « (mon livre est) un livre sacré que je compose comme un hymne véritable à celui qui nous a créés: car je crois que la vraie piété ne consiste pas à sacrifier des hécatombes de bœufs, ni à brûler de la graisse et toutes espèces d'onguents odoriférants, mais d'abord à découvrir soimême, puis à montrer au reste du genre humain, sa puissance et sa bonté »5. Une telle profession de foi est en effet très proche des convictions monothéistes des chrétiens, mais aussi des juifs et des musulmans, ce qui explique le succès rencontré par Galien auprès de ces différentes communautés. Dès la fondation de l'empire byzantin, l'Église avait pris rapidement une place importante dans la vie de la cité. Elle avait sa propre école, appelée « la Catéchèse» ou Didascalée, où l'on enseignait une théologie toute imprégnée de culture grecque, en particulier de philosophie néo-platonicienne. Le rayonnement de cette institution n'empêcha pas cependant un certain renouveau de la pensée païenne, jusqu'à ce que la majorité des savants de la ville, en particulier les médecins philosophes qui y enseignaient, se convertissent au christianisme dans le courant du VIa siècle. Cette conversion permit à l'école d'Alexandrie de survivre jusqu'à la conquête musulmane et d'échapper à la mesure qui frappa celle d'Athènes, fermée en 529 sur ordre de Justinien à cause de la fidélité de ses maîtres au paganisme. Cependant, pour bien marquer leur indépendance de pensée vis-à-vis du pouvoir impérial ainsi que de la religion officielle, beaucoup de ces enseignants alexandrins prirent soin d'adopter une doctrine chrétienne considérée comme non orthodoxe et ils devinrent membres de l'Église jacobite nouvellement constituée. Pendant toute la période byzantine, tout comme aux époques précédentes, Alexandrie reste le seul grand centre de formation médicale. Oribase en est la figure la plus connue. Devenu médecin de l'empereur Julien « l'Apostat» dont il était l'ami, il rédigea à sa demande une encyclopédie médicale en 70 livres qui fait le bilan des connaissances de l'époque. Son ouvrage, qui comportait de nombreuses citations, a permis de perpétuer la mémoire de plusieurs de ses prédécesseurs et de conserver différents textes anciens dont le souvenir aurait été perdu sans

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cette utilisation6. Il est regrettable que les manuels d'histoire de la médecine évoquent à peine cette époque, et encore, lorsqu'ils en parlent, est-ce, le plus souvent, pour la déprécier. Les enseignants y sont décrits, en général, comme étant de simples commentateurs. Il est vrai que les ouvrages de Galien, complétés par quelques auteurs contemporains, comme Rufus d'Ephèse, demeurent les textes de base pour l'élaboration des cours. Cependant, les professeurs d'Alexandrie sont plus que de simples glossateurs, car ils introduisent souvent dans leurs commentaires les données de leur propre expérience de praticiens, et certains d'entre eux n'hésitent d'ailleurs pas à critiquer les Anciens lorsqu'ils estiment que ceux-ci se trompent. Que devient l'école d'Alexandrie dans les temps qui précèdent l'arrivée de l'islam? Max Meyerhof écrivait il y a un peu plus d'un demi-siècle: « Aucune période, peut-être, de l'histoire des sciences n'est tombée dans un oubli aussi complet que la dernière époque de l'école d'Alexandrie, cette institution célèbre dont les membres ont enrichi le savoir humain d'ouvrages immortels. La fin en est plongée dans les ténèbres, et on peut affirmer qu'une étrange incertitude règne sur les deux derniers siècles de son existence» 7. Depuis, les recherches menées par différents savants ont permis de mieux connaître le vrai visage de l'enseignement à Alexandrie à partir du VIa siècle. Grande nouveauté, c'est qu'Ammonius, le philosophe le plus éminent de la ville, y commente désormais les ouvrages d'Aristote dont la doctrine supplante définitivement le néoplatonisme qui était resté en faveur jusqu'alors. Quant à son principal disciple, Jean Philopon, s'il n'est absolument pas l'auteur des ouvrages de médecine qui lui sont attribués8, il n'en reste pas moins qu'il a enseigné sa discipline et donc la doctrine d'Aristote à de nombreux médecins. A partir de cette révolution intellectuelle les ouvrages de médecine théorique font désormais appel aux principes énoncés dans la Logique du Péripatéticien. Et lorsque les nestoriens prendront, d'une certaine façon, le relais de l'école d'Alexandrie à partir du VlllO siècle à Bagdad, encore une fois ce sont eux qui transmettront aux Arabes leur propre admiration pour Aristote. W. Wolska-Conus nous donne quelques précisions sur la méthode utilisée pour l'enseignement des études médicales: « C'est au cours du VIa siècle, dit-elle, que l'on voit apparaître à

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Alexandrie le courant qui a donné naissance à un nouveau type de savant, philosophe et médecin, souvent astronome, astrologue ou alchimiste, si caractéristique de tout le Moyen Age arabe et occidental. Sans qu'on puisse dire avec certitude, en parlant du VIO siècle, si c'étaient toujours les mêmes hommes qui enseignaient la médecine et la philosophie, on observe un parallèle assez proche entre les écrits de la médecine et de la philosophie.[...] C'est invariablement un commentaire à un écrit d'Aristote, de Platon ou de Porphyre, d'Hippocrate ou de Galien »9. Si Galien estimait que le commentaire était une forme inadaptée à l'enseignement et ne servait qu'à perdre du temps, Stéphanos, l'un des maîtres les plus réputés de l'époque, «au contraire, fait entrer le commentaire dans l'enseignement, mais il en modifie le contenu et la forme. Son commentaire est une leçon conçue à l'intention des étudiants, futurs médecins praticiens» 1o. Partant « d'un verset ou d'une phrase du tex te commenté, il fait entrer les doctrines particulières concernant les maladies, les phénomènes physiologiques ou autres théories médicales ou raramédicales dans des schémas établis une fois pour toutes» 1 . Si Stéphanos cite généralement Galien, il lui arrive parfois de l'opposer à d'autres auteurs. En plus de la méthode, nous connaissons également avec exactitude le programme des études. Hunayn ibn Ishâq nous apprend qu'au VIO siècle12, un groupe de médecins alexandrins avait mis au point une sélection de seize livres choisis parmi les oeuvres de Galien. Ils y avaient ajouté quatre ouvrages d'Hippocrate. L'ensemble, qui sera connu plus tard chez les Latins sous le nom de Summaria Alexandrinorum formait l'essentiel de l'enseignement. Cette sélection sera traduite rapidement en syriaque et lorsque les Arabes commenceront à s'intéresser à la médecine, elle sera mise à leur disposition par les
nestoriens 13.

Ibn Ridwân, un auteur égyptien du XIO siècle, nous révèle le programme dans le détail14. Tout d'abord, un cours préparatoire, sorte de propédeutique aux études médicales, comprend des matières à options, comme le langage et la grammaire, dans le but de rendre les étudiants plus aptes à comprendre les cours et à prendre correctement des notes, mais également des matières obligatoires qui sont: l'arithmétique, des éléments de la

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Géométrie d'Euclide, les Tables astronomiques et le Tétrabiblos de Ptolémée, l'étude des drogues à partir des livres de Galien et enfin des cours de morale. Viennent ensuite les cours principaux. L'étude de quatre ouvrages de la Logique d'Aristote: Les Catégories, De l'interprétation, le Syllogisme et la Démonstration, abordée dans un premier temps, doit permettre aux étudiants d'arriver à de saines conclusions dans le raisonnement. Puis on aborde les quatre livres d'Hippocrate, qui sont: les Aphorismes, le Pronostic, le Régime dans les maladies aiguës, et enfin Airs, eaux et régions. Les seize ouvrages de Galien sont ensuite assimilés en sept étapes. Le premier degré comprend l'étude des Sectes, de l'Art médical, du Pouls pour les débutants et la Thérapeutique à Glaucon. Il s'agit d'une introduction aux études médicales pour permettre à ceux qui veulent arrêter là leurs études d'avoir une formation d'aides médicaux, et à ceux qui souhaitent se spécialiser de s'orienter ensuite vers la chirurgie. Les éléments selon Hippocrate, Le tempérament, Les facultés naturelles et L'anatomie mineure, c'est-à-dire l'étude de ce qui est naturel, constituent le programme du second degré. Les étudiants du troisième degré commentent Les causes et les symptômes, ceux du quatrième Diagnostic des maladies des organes internes et Le pouls. Le cinquième degré porte sur Les types de fièvres, Les crises et Les jours critiques, tandis que La méthode thérapeutique est au programme du sixième degré. Ainsi, du 30 au 60 degré on étudie les maladies, alors qu'au 70 on inculque des principes d'hygiène avec Comment garder la santé. En outre, pour parfaire sa formation, il est conseillé à l'apprenti médecin de lire une vingtaine de livres supplémentaires, dont Le meilleur médecin est également philosophe de Galien15. Ce programme, mis au point au VIa siècle à Alexandrie, servira de modèle aux musulmans par l'intermédiaire des chrétiens de langue syriaque qui l'avaient adopté dans leurs propres écoles. Qu'est devenu l'enseignement de la médecine - et de la philosophie qui en est indissociable - après la conquête d'Alexandrie par les Arabes, en 642 ? Dans un premier temps la nouvelle situation politique semble n'avoir apporté aucune modification à la tradition intellectuelle de la ville. C'est ainsi, par exemple, que le dernier grand représentant de son école, Paul

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d'Égine (625-690), auteur d'un résumé de l'œuvre d'Oribase connu sous le nom d' Epitomé, y exerce toujours sa profession bien après l'arrivée des musulmans. Et, d'ailleurs, les premiers califes de la dynastie Umayyade, installés à Damasl6, font appel, lorsque leur santé le nécessite, à des médecins locaux, grecs de formation et tous issus de l'école d'Alexandrie. La fermeture de cette école n'intervient en fait que plus de 80 ans après la conquête. Elle est mise sur le compte de 'Umar II (717-720), le 80 calife umayyade. C'est le philosophe al-Fârâbîl7 qui en parle le premier, mais au XO siècle seulement, dans son Discours sur le nom de la philosophie et la cause de son apparition. Cet ouvrage est actuellement perdu mais le passage qui nous concerne a été conservé par l'historien Ibn Abî Usaybi'a dans son Histoire des médecins. Nous apprenons ainsi que « l'enseignement fut transféré d'Alexandrie à Antioche et y demeura longtemps, jusqu'à ce qu'il n'y restât qu'un seul professeur dont les élèves étaient deux hommes qui quittèrent la ville en emportant les livres. L'un d'eux était originaire de Harrânl8, l'autre de Merwl9. Les élèves de celui de Merw furent Ibrâhîm al-Marwâzî et Yûhannâ ibn Haylân20; ceux du harranien l'évêque Isrâ'îl et Quwayrî. Ces deux derniers se rendirent à Bagdad où Isrâ'îl s'absorba dans sa religion, tandis qu'Ibrâhîm alMarwâzî alla s'établir à Bagdad. L'élève d'al-Marwâzî était Mattâ ibn Yûnân »21. Ce récit est refris par un contemporain d'alFârâbî, l'historien al-Mas'ûdî 2 qui, dans son Livre de l'avertissement et de la révision, donne une version identique des faits23. Cependant, même si le récit de cette" délocalisation" est encore repris de nos jours par plusieurs auteurs, il ne manque pas de soulever de nombreuses questions. Nous avons vu, en tout premier lieu, qu'il ne s'agissait pas d'une école au sens propre du terme, mais de la concentration dans une même ville de savants qui acceptaient de faire bénéficier de leur savoir, sans doute moyennant finances, des disciples accourus de tous les horizons. Il est donc impossible de déplacer une institution qui n'existe pas. De plus, les narrateurs présentent le calife 'Umar II comme un ami des sciences de l'Antiquité. Ce serait, selon eux, dans le but de sauver et de promouvoir la philosophie, comme la médecine, qu'il aurait procédé à ce transfert. Or, si la tradition islamique considère les califes umayyades comme de mauvais musulmans,

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un seul d'entre eux échappe à la critique et c'est justement 'Umar II, que l'on compare volontiers à 'Umar 1er pour sa piété et sa rigueur morale24. N'oublions pas, ainsi que nous l'avons signalé, que la tradition musulmane a voulu faire de ce dernier l'incendiaire de la bibliothèque d'Alexandrie, qui ne présentait aucun intérêt aux yeux de l'islam. Et ce geste, qui lui est attribué à tort, est considéré comme un acte de piété. Comment, dès lors, est-il possible de croire que 'Umar II, contrairement à son modèle, aurait pris la défense de la philosophie hellénique accusée, par les docteurs de la loi, de pervertir les bons musulmans. N'importe quel autre calife umayyade, peut-être, mais surtout pas lui! Enfin pourquoi 'Umar II aurait-il choisi Antioche plutôt que Damas, sa capitale, où Mu'âwiya, le fondateur de la dynastie, avait déjà créé une amorce de bibliothèque pour y regrouper les ouvrages récupérés lors des conquêtes et surtout les écrits concernant l'islam25 ? A cette époque, en effet, Antioche a beaucoup perdu de sa splendeur. Ravagée le siècle précédent par les invasions perses et victime de plusieurs tremblements de terre, elle n'est plus désormais qu'une petite ville frontière, servant de base militaire aux troupes qui partent attaquer Byzance ou effectuer des razzias en Anatolie. Antioche n'a plus rien de la grande ville universitaire qui, dans certains domaines, pouvait prétendre rivaliser avec Alexandrie. Cependant, elle est encore le siège du patriarche de l'Église jacobite. Cette Église possède dans la région de nombreux couvents, dont celui de Quenneshré, qui sont autant de foyers intenses de culture grecque. On y entreprend, dès le VIOsiècle, la traduction des écrits des Pères de l'Église pour les besoins des chrétiens de langue syriaque; dans le même temps on y ajoute également les principaux ouvrages de la philosophie antique, en particulier ceux d'Aristote. Le principal traducteur est un ancien étudiant d'Alexandrie, le prêtre-médecin Sergius de Rêsh' aynâ, qui, en plus des ouvrages de philosophie s'est également attaqué aux textes d'Hippocrate et de Galien, en particulier à la Summaria alexandrinorum. C'est donc l'initiative de ces chrétiens jacobites de langue syriaque qui a perpétué, dans un premier temps, la culture antique dans la région d'Antioche, et non la soi-disant décision d'un calife rigoriste. Cette culture sera transmise aux musulmans à l'époque des califes de Bagdad grâce

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aux traductions arabes effectuées par d'autres chrétiens, en particulier les nestoriens2 6. Quant au calife 'Umar II, c'est sans doute lui qui a bel et bien mis un terme à l'enseignement des sciences à Alexandrie, décision tout à fait conforme à ce que l'on connaît du personnage, non pour le « délocaliser », mais pour y mettre fin tout simplement. Il faudra désormais attendre le XC siècle et la prise du pouvoir par d'autres califes, les Fatimides du Caire27, pour que l'étude de la philosophie et de la médecine reprenne vie dans la nouvelle capitale de l'Egypte. Les Pères de l'Église grecque et la médecine Les médecins nestoriens sont tous des clercs, formés à l'école de Nisibe, où prédominait l'influence morale et dogmatique des Pères de l'Église grecque. Or, pour ce qui concerne la maladie, la doctrine de ces théologiens s'avère beaucoup plus naturaliste que ce que l'on a tendance à penser en général. Selon leur enseignement, la maladie qui frappe chaque individu n'est pas la conséquence directe d'une sanction divine, même si elle résulte d'une déficience de la nature blessée par le péché originel. Nous sommes en présence d'un mal qu'il convient de combattre avec les moyens mis par Dieu à la disposition de l'humanité: la science médicale et les plantes qui guérissent. Les Pères de l'Église sont des écrivains ecclésiastiques qui se sont fait remarquer par l'orthodoxie de leur doctrine; ils sont considérés comme les témoins autorisés de la foi. La source de leur inspiration et le point de départ de leur réflexion se trouvent naturellement dans la vie de Jésus, telle qu'elle est rapportée dans les Évangiles. Or dans les quatre textes retenus par l'Église comme authentiques, de nombreux passages révèlent un Messie confronté à la misère physique, ne refusant jamais à un malade le secours de son action miraculeuse. Peu importe la foi que l'on accorde au miracle, l'essentiel est de considérer l'attitude prêtée au Christ par les auteurs des Évangiles lorsqu'il se trouve confronté à de telles situations. En revanche, il est important de constater qu'il établit une distinction entre les patients considérés comme possédés des démons (les épileptiques rentrent dans cette catégorie) et les vrais malades. Il s'agit pour lui de soulager deux catégories de souffrances bien distinctes. La maladie proprement dite n'est pas l'oeuvre de puissances

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maléfiques et ne relève pas de l'exorcisme. Pas plus qu'elle n'est liée au péché. Lorsqu'on lui présente un aveugle de naissance, Jésus est on ne peut plus explicite. A ses disciples qui lui demandent: « Rabbi, qui a péché, lui ou ses parents pour qu'il soit né aveugle »? Jésus répond « Ni lui ni ses parents n'ont péché », et il le guérit sur le champ28. En délivrant de leurs maladies ceux qui venaient à lui, Jésus a donné l'exemple à suivre29. Il se conduit en guérisseur et ses contemporains le considèrent vraiment comme te130.Les premières générations chrétiennes lui ont d'ailleurs attribué les titres de «médecin», de «Dieu guérisseur», ou encore de « nouvel Esculape», très supérieur à l'autre d'ailleurs, car lui soignait gratuitement alors que le premier aimait l'argent. Moines, prêtres et évêques médecins abondent dans les premiers temps de l'Empire byzantin31. Au Iya siècle, Basile, l'évêque d'Ancyre (Ankara), est qualifié de « savant dans l'art médical» par Jérôme32. Celui de Laodicée, un certain Théodote, qui participa au concile de Nicée en 325, l'emportait, d'après l'historien Eusèbe, dans la science de guérir les corps3 3. Quant au médecin Gérontios, il continua à pratiquer son art après avoir été sacré évêque de Nicomédie, démarche qui fut d'ailleurs à l'origine de sa très grande popularité34. Un siècle plus tard, dans son Histoire ecclésiastique, Théodoret de Cyr raconte, qu'à son époque, il était courant de voir les prêtres chrétiens exercer la médecine et qu'ils pouvaient le faire sans aucune entrave. Lorsque lui-même devint évêque de la ville de Cyr, il chercha à constituer dans sa ville épiscopale un corps de médecins et s'évertua à instituer un service médical gratuit35. Au Yla siècle encore, la tradition se perpétue dans l'Église byzantine. Samson, un médecin de Justinien, est ordonné prêtre après avoir donné ses biens aux pauvres et il est affecté au service de l'église sainte Sophie36. Choisi par Justinien pour soigner ses problèmes urinaires, l'empereur lui aurait élevé un hôpital pour le remercier. A la même époque, un certain Pansikakos, originaire d'Apamée en Cilicie, étudie de front médecine et théologie, dans le but de soigner les pauvres. Ordonné prêtre, puis sacré évêque de Synadon, il soigne les malades de sa ville et guérit l'empereur Maxime d'une maladie grave. Deux épisodes de la vie de l'Église de Perse, plus connue sous le nom de nestorienne qui lui sera donné à la fin du ya siècle,

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viennent confirmer la compétence du clergé grec dans le domaine médical. Lorsque le roi de Perse, Shâpûr 1er, envahit la Syrie et prend la ville d'Antioche en 260, il déporte une grande partie de la population pour créer des villes nouvelles dans son pays37. Parmi les exilés se trouve un moine nommé Bar Shaba38. D'après une vieille chronique syriaque, il aurait guéri Shirârân une des soeurs du roi, qui en était également l'épouse ainsi que le voulait la coutume chez les zoroastriens39. A la suite de cette guérison, la princesse se serait convertie au christianisme et le roi l'aurait alors répudiée et exilée à Merw dans le Khorâsân. Tombée à nouveau malade, elle aurait fait venir près d'elle le moine médecin qui devint alors le premier évêque de cette ville d'Asie centrale, où il continue de soigner la population. Au siècle suivant, en 399, à l'occasion de la montée sur le trône de Yazdgard 1er, l'empereur Arcadius envoie une ambassade au nouveau roi. Le chef de cette délégation était, selon toute vraisemblance, Mârûthâ, l'évêque de Maïpherkat40. Habile médecin, Mârûthâ soigne Yazdgard 1er avec succès, et, grâce à cette guérison, il acquiert une influence si grande sur son malade, qu'il reçoit l'autorisation de réorganiser l'Église de Perse décimée peu auparavant par de violentes persécutions et menacée de disparition41. Le christianisme a donc dû sa survie dans le royaume sassanide à l'intervention de cet évêque médecin. Le succès de la démarche de Mârûthâ impressionna sans doute beaucoup ces chrétiens de langue syriaque et le salut qui leur est ainsi venu grâce la médecine peut très bien avoir été le point de départ d'une prise de conscience que la maîtrise de cette science permettait de prendre une certaine ascendance sur les grands de ce monde. La leçon sera retenue. Les élèves de l'Ecole de Nisibe, puis de celle d'Edesse, où étaient désormais formés les futurs cadres de l'Église de Perse, vont désormais s'intéresser à cette médecine grâce à laquelle leurs tourments avaient pris fin. L'étude des Pères grecs qui était au programme à Nisibe, en particulier des écrits de Jean Chrysostome et de ceux des Pères cappadociens: Basile de Césarée, Grégoire de Nysse et Grégoire de Nazianze, les plus grands auteurs chrétiens byzantins au N° siècle, montre l'estime que ces théologiens manifestaient à l'égard de la science médicale, qui était d'ailleurs bien connue de la majorité d'entre eux. C'était l'époque où l'université païenne fournissait encore ses cadres à l'Église byzantine. Tous avaient

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reçu une formation classique: Jean Chrysostome avait été un brillant élève du célèbre rhéteur antiochien Libanius, tandis que Basile et les deux Grégoire sortaient de la fameuse école d'Athènes. Or la médecine faisait alors partie du programme habituel des études. Même si leur formation dans ce domaine était restée purement livresque, ils semblent tous les quatre bien informés de la médecine qui était pratiquée à leur époque. Dans leurs écrits, ils tiennent le plus grand compte des connaissances considérées alors comme acquises, se référant constamment aux catégories hippocrato-galéniques lorsqu'ils évoquent les domaines de la physiologie ou de la médecine proprement dite. Jean Chrysostome42 expose à plusieurs reprises la pathologie humorale, en particulier dans son Homélie 10 au peuple d'Antioche. Dans une autre homélie, sur le paralytique, plusieurs opérations chirurgicales sont également décrites. De santé fragile, Jean entretient ses amis des médicaments qu'il est amené à prendre, en en conseillant parfois l'usage à son correspondant. Lui qui prêchait au peuple de sa cité: « C'est Dieu qui nous a donné les médecins et la médecine »43, avait régulièrement recours à leurs soins lorsque cette possibilité lui en était laissée. Il entretenait d'ailleurs une correspondance avec ceux d'entre eux qu'il tenait en grande estime. «J'ai rencontré, écrira-t-il, des médecins excellents et très réputés, qui, non contents d'employer leur art, nous soignent par leur sympathie et leur amitié »44. Jean s'enquiert fréquemment de la santé de ses amis malades et il se hasarde parfois à leur prodiguer quelques conseils. Le souci qu'il a de la santé de son prochain amènera Jean Chrysostome, une fois élu patriarche de Constantinople, à fonder plusieurs hôpitaux dans la capitale de l'Empire byzantin. Basile de Césarée45 avait étudié la médecine, au moins sur le plan théorique. Dans son éloge funèbre, prononcé par son ami Grégoire de Nazianze, nous trouvons quelques informations concernant cette formation: « En ce qui concerne la médecine, y est-il dit, sa faiblesse de constitution et le traitement de ses maladies lui avaient rendu indispensable ce produit de la philosophie et du labeur. Telle est l'origine de ce qui l'amena à la possession de cet art. Il ne s'agissait pas de ce qui concerne ce qui est visible et terre à terre, mais de ce qui est doctrine et philosophie» 4 6. « C'est de l'obstination de refuser le secours de l'art des méde-

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cins », écrit Basile au chapitre 55 des Grandes Règles destinées à ses moines. « Le corps, rappelle-t-il, est sujet à de nombreuses maladies, provenant de causes extérieures ou intérieures [...], et il souffre tantôt d'excès, tantôt d'insuffisance; c'est pourquoi Dieu, modérateur de toute notre vie, nous a fait présent de la médecine, celle-ci retranchant ce qui excède et fournissant ce qui manque ». Ainsi en est-il également pour les plantes médicinales: « Ce n'est pas par un hasard que germent sur le sol des plantes qui ont des propriétés particulières pour guérir chaque maladie, il est au contraire évident que le Créateur les veut à notre usage ». Adepte des théories hippocrato-galéniques, les médecins sont pour lui des artisans dont la formation n'a pas à être plus religieuse que celle d'un ébéniste ou d'un pilote de navire. C'est un métier comme un autre, qui doit s'apprendre dans les écoles existantes. L'Église ne professe pas de doctrine médicale qui lui soit propre, elle accepte les méthodes thérapeutiques qui ont cours dans la société où elle se trouve47. Basile est si bien persuadé de l' efficacité de la médecine pour guérir ou soulager ceux qui souffrent, qu'il fondera en personne, à Césarée, dans sa ville épiscopale, l'une des premières institutions destinées à accueillir et à soigner les malades, en particulier les plus pauvres. Nous reviendrons sur cette initiative lorsque nous parlerons des hôpitaux byzantins. Contrairement à son frère Basile de Césarée et à leur ami commun Grégoire de Nazianze, Grégoire de Nysse48 n'a pas personnellement étudié la médecine. Ce qu'il en connaît, c'est à travers les conversations qu'il a eues avec les médecins de son entourage ou encore grâce à des lectures personnelles. La maladie de sa soeur Macrine et sa propre santé, qui était fragile, lui ont également permis de faire de nombreuses observations concernant les pratiques de son époque. Tous les aspects de la médecine sont abordés dans ses ouvrages, aussi bien la pathologie, la clinique, la thérapeutique et la chirurgie que l'anatomie et la physiologie auxquelles il consacre entièrement le chapitre XXX de son livre La création de l'homme, chapitre intitulé: «Quelques considérations tirées de la médecine sur la constitution de notre corps ». Comme les autres Pères du IVO siècle, Grégoire de Nysse déclare que la profession médicale est voulue par Dieu pour le bien de l'humanité: « Dieu a donné l'art de la médecine aux

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hommes pour leur conservation », dit-il dans l'ouvrage consacré à la vie de sa soeur Macrine49, soulignant dans les mêmes pages que les médecins sont tenus en haute estime par la population, car sans la santé la vie n'est qu'un fardeau. Il remarque également que, dans leur grande majorité, les hommes de l'art font preuve d'une grande philanthropie et sont entièrement dévoués à leurs malades. Cependant, il en est deux catégories qu'il critique sans ménagement: ceux qui ne pensent qu'à l'appât du gain et les inconscients qui prescrivent des potions pouvant mettre en danger la vie de leurs patients. Grégoire fait commencer la pratique de la médecine avec l'utilisation des médicaments, exprimant sa reconnaissance à l'égard des anciens qui ont réussi, au péril de leur vie, à établir une distinction entre les drogues qui soignent et celles qui empoisonnent5o. Le médecin a le devoir de bien connaître les propriétés, les indications, les effets secondaires, les interactions médicamenteuses, les précautions d'emploi et les contreindications des remèdes qu'il prescrit. L'acharnement thérapeutique est une erreur, écrit-il; quand il n'y a plus d'espoir de guérison, cela ne sert à rien d'administrer des drogues, sinon à nuire à la réputation de celui qui les administre5 1. Au sujet de la peste52 survenue le siècle précédent (251-266), Grégoire de Nysse nous livre des informations qu'il tenait de sa grand-mère. Si son récit renferme peu de renseignements d'ordre médical, il nous révèle, en revanche, l'ampleur du fléau: dans la région du Pont, les survivants n'étaient plus assez nombreux pour enterrer les morts53. Il rapporte que dans l'esprit du peuple, c'est le démon qui était la cause d'un si grand malheur. L'évêque de Nysse avance, lui, une explication plus rationnelle et plus naturelle: conformément aux thèses médicales qui avaient cours à l'époque. Il faut, dit-il, chercher la cause de l'épidémie dans la corruption de l'eau et de l'air. Grégoire de Nazianze54, enfin, a appris la médecine à Athènes en même temps que Basile de Césarée. Son frère Césaire55, qui fut l'un des plus éminents praticiens du siècle, lui a sans doute permis de parfaire ses connaissances. Ayant étudié la physiologie, les tempéraments et les causes des maladies au même titre que d'autres sciences comme la géométrie, l'arithmétique ou l'astronomie, cette formation lui était cependant insuffisante pour pouvoir exercer. Il était, en effet,

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incapable d'établir un diagnostic ou de prescrire un traitement. S'il cite bon nombre de maladies dans ses ouvrages, Grégoire nous livre peu d'informations à leur sujet. Lorsque ce théologien parle des douleurs de l'enfantement, il ne mentionne jamais qu'elles seraient une quelconque conséquence d'une sanction divine; toutefois, il souligne avec une certaine malice que les femmes qui ont choisi de rester vierges ont l'avantage d'y échappers6. Il explique, lui aussi, que l'apparition de la peste est à mettre au compte des miasmes et du mauvais airs7. Il n'est point question d'un quelconque châtiment de Dieu. Et lorsqu'il parle de la lèpre, Grégoire invite le peuple à prendre les patients en pitié, alors que, dans les écrits de l'Ancien Testament, cette maladie était toujours considérée comme la conséquence et le châtiment du péché et les malades mis au ban de la sociétéS 8. Tout en déplorant l'absence de traitement, il loue son ami Basile d'avoir recueilli dans son hôpital de Césarée ces êtres rejetés de tous, dont il décrit la souffrance avec force détails. Certes, le chrétien peut donc avoir recours à la prière pour implorer une guérison miraculeuse, mais uniquement comme ultime solution après un échec définitif de la médecines9. C'est un devoir de prendre soin de son corps, ainsi ~ue de la santé des autres, par respect pour le Seigneur qui l'a créé o. L'évêque de Nazianze aborde peu le domaine de l'anatomie et de la physiologie. S'il pense, à la suite de Platon que le corps est un microcosme, il se réfère essentiellement à Galien pour expliquer la structure du corps humain, et soutient la théorie des humeurs comme la majorité des savants de son époque. Enfin, pour terminer, rappelons l'aspect le plus original de son enseignement. Il concerne l'allusion, faite à plusieurs reprises, à une certaine forme de psychothérapie, basée sur le pouvoir de l'esprit pour venir à bout des maladies physiques61. La souffrance est définie comme un conflit entre le corps et l'esprit, dans lequel ce dernier manifeste sa supériorité par son endurance. Grégoire appuie sa démonstration sur l'exemple d'Epictète, de Socrate et de Job pour étayer sa théorie. Ce survol rapide de l'oeuvre de quelques uns parmi les plus célèbres théologiens du lye siècle permet de constater que ces évêques avaient parfaitement intégré la médecine dans leur enseignement. Certes, le lye siècle a été une période de transition, tant sur le plan politique (début de l'Empire byzantin

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et fondation de Constantinople) que religieux (la reconnaissance du christianisme comme religion officielle et la querelle arienne), et un tel contexte n'était guère favorable à la recherche et à l'invention. Dans le domaine médical nous avons assisté à la naissance du galénisme comme doctrine officielle. C'est elle qu'exposent les Pères de l'Église tout au long de leurs ouvrages, épousant, en toute logique, les erreurs de leur temps. Lorsqu'un siècle plus tard les théologiens nestoriens se mettent à leur école pour se forger leur propre doctrine, ils adopteront la même attitude favorable à l'égard de la médecine, et dès que les principaux textes seront mis à leur disposition en syriaque, c'est le galénisme qu'ils intégreront, eux aussi, dans leur enseignement. L'apparition de l'hôpital Le IVe siècle a cependant vu la naissance d'une grande innovation dans le domaine médical: l'apparition de l'hôpital, dont les premiers fondateurs furent justement les Pères de l'Église dont nous venons de parler, Basile en particulier. Son hôpital de Césarée servira de modèle aux nombreux établissements du même genre qui vont se multiplier rapidement à travers tout l'Orient byzantin. Un sentiment de pitié sincère, d'inspiration évangélique, à l'égard de tous ceux qui souffrent dans leur chair, amène les évêques de l'Église byzantine à créer des institutions charitables. Certaines se transforment rapidement en de véritables établissements de soins pour malades. Ils serviront de modèles aux hôpitaux fondés par la suite dans l'Empire perse par les médecins nestoriens. Et lorsque les membres de cette communauté deviendront les médecins attitrés des califes de Bagdad, ce sont eux qui seront les responsables de l'organisation d'établissements du même type dans la nouvelle capitale de l'Islam. Les hôpitaux sont donc une création de Byzance, ou, plus exactement, de l'Église dans l'Empire byzantin62. Au cours du IVe siècle, à partir du moment où Constantin lui accorde la liberté de culte, le christianisme se propage rapidement et finit par devenir la religion officielle de l'Empire. La place prise par les évêques dans la vie de la cité devient de plus en plus importante, ce qui les amène à jouer un rôle social et politique et à se substituer progressivement aux anciennes curies

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moribondes. Désormais le pouvoir se décharge sur eux pour tout ce qui touche le domaine social. Comme l'amour du prochain est la vertu majeure pour les chrétiens, il est normal, dans leur logique de charité, de mettre la médecine, un don de Dieu, au service de ceux qui en ont le plus besoin et qui ne peuvent en bénéficier faute de moyens financiers. Pour remplir cette mission d'accueil et de soins auprès des plus pauvres, les évêques sont donc amenés à créer des établissements nouveaux assumant la triple fonction d'hospice (ptôchéion) pour les indigents, d'hôtellerie (xénodochéion) pour les étrangers et d'hôpital (nosokoméion) pour les malades, les mêmes personnes remplissant parfois les trois conditions pour être assistées63. Cette action menée auprès des pauvres rend d'ailleurs ces évêques très populaires. Cependant, la terminologie reste longtemps incertaine et imprécise, les mots nosokoméion, ptôchéion et xénodochéion étant utilisés indifféremment pour désigner les nouveaux établissements où s'exerçait la charité chrétienne. De ce fait, il est très difficile de déterminer exactement lesquelles, parmi ces fondations, sont de véritables hôpitaux, dans le sens où nous l'entendons aujourd'hui, c'est-à-dire avec des soins médicaux prodigués aux malades en vue de leur rendre la santé. L'hôpital le plus célèbre du IVO siècle a été construit à Césarée par Basile. Réformateur du monachisme avant de devenir évêque, il a fixé comme tâche principale à ses moines, outre la prière, le service des pauvres. Une fois évêque, Basile a construit une véritable ville nouvelle, sorte de grand monastère. L'ensemble, ~ui est terminé en 374, a pris dans l'histoire le nom de Basiliade6 ; il comprenait un hôpital pour soigner les malades et son fondateur avait mis en place un personnel compétent: des médecins, des infirmiers, ainsi que d'autres catégories d'auxiliaires65. Désormais les hôpitaux de l'empire byzantin seront fréquemment rattachés à un complexe monastique, pour permettre aux malades d'avoir en permanence à leur disposition un personnel important et dévoué. La capitale, Constantinople, sera naturellement la ville la mieux pourvue, d'autant plus que les empereurs ne seront pas avares d'aides en faveur des institutions charitables. Les premiers établissements de la capitale sont une création de Jean Chrysostome, élu patriarche en 398 ; il prendra soin d'appointer des médecins pour prendre en charge les malades.

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Au sujet des établissements dont nous venons de parler, et de tous ceux qui, nombreux, seront édifiés avant la fin du yo siècle, T.S. Miller parle de proto-hôpitaux66. En effet, même si des soins sont effectivement dispensés aux malades, il semble qu'ils soient encore très rudimentaires. Les hôpitaux ne disposent pas encore d'un corps médical très compétent et ils n'accueillent, d'autre part, qu'une faible partie de la population: les plus pauvres. L'organisation définitive de 1'hôpital revient à l'empereur Justinien (527-565). Cette réforme concerne la spécialisation des différents établissements, la qualification du personnel appelé à y exercer la médecine, ainsi que l'élargissement du recrutement des malades. Les institutions charitables, à la fois hôtelleries, hospices et hôpitaux, portaient jusqu'alors diverses appellations utilisées indifféremment, avons nous dit. A partir du YIO siècle, chaque établissement reçoit une fonction bien déterminée et chacun des termes utilisés recouvre désormais une attribution précise, les hôpitaux où sont soignés les malades se nommant nosokoméia ou xénonês. Jusqu'à l'époque de Justinien, les patients sont pris en charge par des personnes de bonne volonté, charitables mais pas toujours compétentes. Ce rôle échoit désormais aux meilleurs praticiens de l'empire, les archiatres, corps de médecins d'élite créé par Antonin le Pieux (138-161) ; chaque cité devait en rétribuer quelques uns. Outre l'obligation d'assurer les soins gratuitement, la charge de former de jeunes confrères leur revenait. Il est probable que les élèves aient suivi leurs professeurs dans leur nouveau lieu d'exercice, ce qui permettait aux apprentis médecins de recevoir une formation alliant pratique à théorie. Justinien fait assister ces médecins d'un personnel compétent. Des infirmiers ou hypourgoi sont chargés d'administrer les traitements et doivent être capables d'effectuer de petites interventions. Des hypèrétai ou aides-soignants les secondent dans leur travail. Comme l'hôpital est devenu le lieu normal d'exercice de la médecine, il est logique que tout le monde y ait accès. Bien que la gratuité des soins ait été maintenue, ils ne sont plus réservés aux seuls malades sans ressources; 1'hôpital est maintenant ouvert à tous, chaque malade pouvant prétendre bénéficier des meilleurs traitements possibles. Traditionnellement responsables des oeuvres de charité et du

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soin des pauvres, les évêques gardent le contrôle des hôpitaux dont ils avaient été les premiers fondateurs. Des textes juridiques leur confient d'ailleurs cette mission. Le premier date du yo siècle. Il s'agit du 70° canon arabique, extrait d'un recueil attribué par erreur au concile de Nicée (325) et sans doute rédigé en Syrie un siècle plus tard. Ce canon 70 ordonne l'érection d'un xénodochéion pour les pauvres, pour les pèlerins et pour les malades dans chaque ville de l'Empire67. Toujours à la même époque, les canons 8 et 10 du concile de Chalcédoine (451) demandent aux évêques de bien administrer les institutions existantes, dont les xénonês et les ptôchéia, qui sont placés sous leur juridiction68. Avec l'accord des autorités impériales et en particulier de Justinien les évêques continuent de remplir cette mission. Les Novelles 120 et 13169, datant respectivement de 544 et de 545, confirment les canons de Chalcédoine en leur confiant la responsabilité de toutes les oeuvres charitables, quelle qu'en soit l'origine: ecclésiastique, impériale ou privée. On peut donc considérer que l'Empire byzantin s'est déchargé sur l'Église du service de l'assistance publique. Ainsi, à partir du VIO siècle, tous les éléments sont déjà en place pour assurer une bonne qualité de soins aux malades, comme la spécialisation des services, la qualification du personnel soignant et le confort mis à leur disposition. Dès cette époque également, les nestoriens se sont mis à l'école des Byzantins et ont copié leurs hôpitaux, en particulier dans leurs grands centres universitaires comme Nisibe, Jundîshâbûr et Ctésiphon. Deux siècles plus tard, à Bagdad, ce sont eux qui, à leur tour, transmettront aux Arabes leur savoir faire dans l'organisation de telles institutions.

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CHAPITRE II

L'ECOLE DE NISIBE

L'évêque Jacques de Nisibe (Sôbhâ pour les syriaques) assiste, en 325, au concile de Nicéel qui condamne les thèses du prêtre d'Alexandrie Arius sur la Trinité2. De retour dans sa ville épiscopale, il décide la création d'une école de théologie destinée à la formation des chrétiens de langue syriaque installés des deux côtés de la frontière, dans l'Empire romain comme dans l'Empire perse3. Il s'agit là d'une institution absolument nouvelle, puisque nous assistons, en fait, à la création du premier grand séminaire, où les élèves sont soumis au régime de l'internat et doivent obéir à un règlement interne très strict. Cet établissement deviendra rapidement une sorte d'université chrétienne lorsqu'on y enseignera la philosophie et la médecine à côté des disciplines religieuses4. En créant son école, l'évêque Jacques de Nisibe avait pour but d'empêcher la communauté chrétienne de langue syriaque, qui s'était tenue jusqu'alors à l'écart de la querelle trinitaire, de sombrer dans 1'hérésie arienne et de la maintenir dans l'orthodoxie telle qu'elle venait d'être définie à Nicée. Située en haute Mésopotamie, Nisibe5 se trouve en territoire romain depuis 298, mais sa proximité permet aux chrétiens de Perse de venir facilement s'y instruire, alors qu'Antioche était beaucoup trop éloignée et le voyage pour y parvenir excessivement périlleux.

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