Les moissons des larmes

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Benjamin Bignon relate la guerre à ses proches. Ce premier conflit mondial qui, selon l'avis général des soldats, ne devait durer que quelques semaines, s'enfonce dans une folie meurtrière croissante. Ces mots sur ces feuilles de papier représentent le lien fondamental pour sa survie morale, à l'image de tous les poilus qui se raccrochent à ces courriers réguliers.
Publié le : dimanche 1 avril 2012
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EAN13 : 9782296488311
Nombre de pages : 197
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Les moissons des larmes
© L’Harmattan, 2012 5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-96518-8 EAN : 9782296965188
Daniel Liechty
Les moissons des larmes ou Un poilu raconte sa guerre
L’Harmattan
Note de l'auteur :
Ce livre n’est qu’un roman. Le lecteur me pardonnera donc de ne pas avoir respecté les faits historiques tels qu’ils se sont produits, notamment ceux relatifs à la guerre dite « de mouvement », que j’ai ignorés. Il m’importait peu de décrire cette façon de guerroyer avant de parler des tranchées. De toute façon, la mort est la même. La folie meurtrière est la même. Les souffrances sont les mêmes. L’essentiel, à mes yeux, était de tenter une approche la plus fidèle possible de la vie d’un poilu.
Remerciements :
J’exprime ma gratitude à Aurélie qui m’a gracieusement permis d’utiliser son portrait sur la couverture. Je remercie vivement Maurice, professeur de philosophie, pour son éclairage sur l’orthographe et la grammaire. Ma reconnaissance va également à Robert pour ses remarques pleines de pertinence. Je sais gré enfin, à Josette, mon épouse, qui m’évite bien des tracasseries avec le traitement de textes.
1914
L’humain n’est plus : il est devenu loup. L’escouade s’est transformée en meute.
Nous nous rassasions de chair.
Combrimont, le 20 août 1914
Mon cher Honoré,
Je n’ai pu prendre la plume que deux jours après ma première attaque. Je te dis cela parce que j’ai été tellement bouleversé par cet assaut cataclysmique que j’ai perdu tout sens de la réalité pendant de longues heures, abruti que j’étais. Je n’aurai la force de raconter ni à ma mère ni à ma Julie cet enfer rouge sang, cette dégringolade, ultime pour trop d’entre nous, vers un abîme sans fond, fait de bruit insupportable de balles qui sifflent, de cris de blessés qui tombent, d’odeur de chair brûlée, de cadavres qui s’empilent et sur lesquels on butte, de déflagrations d’obus qui labourent la terre et les corps. L’enfer est là ! Donc, avant-hier, dès l’aube, nos canons de 155 ouvrirent le feu. Ces tirs durèrent au moins trois heures. Nous voyions des milliers d’éclairs qui sortaient des bouches à feu et autant qui touchaient le sol à sept ou huit cents mètres. Ils étaient tous à s’en réjouir. Moi, je ne savais que penser. Je me demandais si je ne m’égarais pas dans un cauchemar, prêt à me réveiller bientôt. Les Boches répliquèrent. Le ciel nous crachait son feu ravageur. J’avais peur. À mon état de plus en plus fébrile se rajoutait au fil des minutes une surdité tenace. Ce bruit terrifiant des cracheurs de mort me conduisit à me terrer dans un coin de ma tranchée. Pour soulager un peu mes oreilles de cette furie sonore, je les couvrais de mes mains. Un peu plus tard je mâchonnai du papier pour en faire deux petites boules que je plaçai devant mes tympans. Les obus crevaient la terre et les hommes, et les vivants ne devaient leur salut qu’au hasard. Mais pour combien de temps ? L’ordre d’attaquer venait de tomber. Baïonnette au canon il fallait offrir son corps à l’ennemi, pour la France ! Comprends-tu ? Pour la France !
— Volée d’ogives mortelles ou pas, l’assaut devait avoir lieu. Quand nous sommes sortis de nos abris, les canons de 77 allemands ont coupé net notre élan. Les Boches nous attendaient. C’était mon baptême du feu. Nous nous sommes lancés, tant bien que mal, sur un terrain ravagé.
Les trous d’obus avaient beau servir d’abris une poignée de minutes, il ne s’agissait pas de lanterner : il fallait suivre le lieutenant qui exhortait ses troupes en chantant la Marseillaise. Tu te rends compte Honoré, il chantait l’hymne national ! Pour aller vers notre tombe, aujourd’hui ou demain, ne devons-nous pas être dans un état second ? Les barbelés nous barrant la progression, trois sapeurs munis de boucliers et de cisailles s’avancèrent pour couper les fils de fer. Cet acte, apparemment si simple, rendait héroïques ceux qui l’accomplissaient, car leur bouclier ne les protégeait guère. Nos uniformes sont beaux, éclatants même, mais uniquement pour la parade ; pantalon rouge et capote bleue. Lors de l’attaque, nous devenons des cibles faciles. Par contre, les habits des Allemands, gris verdâtre, les dissimulent bien mieux, surtout aujourd’hui, par temps maussade. Tout autour de moi c’est le carnage. Mes frères d’armes se couchent, les uns après les autres. Mon tour va certainement arriver. Mais je continue à courir, comme un jouet de bois articulé, tenu par une main invisible. J’ai peur ! Je saute dans un trou et tombe sur un camarade de combat. Il est jeune. Ô saloperie de guerre, il appelle sa mère, plusieurs fois, et se tait, à jamais. Mes tripes sont nouées. J’essaye de me ressaisir mais cette barbarie me tétanise. J’entends des hommes se plaindre. J’entends des soldats crier leur douleur et demander de l’aide. Je veux en finir. Je saute de mon trou et je hurle à en perdre la tête. L’ivresse du combat me gagne. Je dois venger les autres. Ils me le demandent. Il le faut ! Je sens sur mon casque un impact. Je me mets ventre à terre. Inconsciemment je l’enlève. Une marque de deux centimètres montre que j’ai eu une chance de cocu. Une balle a ripé. La mort se rapproche. Je me lance de nouveau vers une issue certaine. Quitte à périr, je dois me battre. Tu sais Honoré, ici, mourir c’est crever. Alors pardonne ma franchise. Il n’y a pas de belles morts, mais des râles intenses, des souffrances si atroces que j’entendais un vaillant camarade demander qu’on l’achève. Après avoir passé quelques instants le nez dans la terre, je repris ma progression. L’épée au bout du fusil, je me retrouvai avec une poignée de compagnons. Nous nous lançâmes sur ces salauds de Boches. J’étais tellement ivre de colère, de celle qui nous métamorphose en animal, que je me suis rué vers la tranchée ennemie et j’ai sauté sur un gamin qui ne
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