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Les mouvements sociaux au Chili 1973-1993

304 pages
Ce livre fait le bilan de 20 ans d'histoire chilienne. Après le traumatisme de l'échec de l'Unité populaire et son onde de choc à travers tous les continents, il est indispensable de replacer le Chili actuel dans une perspective historique. D'autant que ces 20 dernières années constituent une rupture avec le passé : rupture politique, sociale, culturelle même. Si la férocité de la dictature de Pinochet est connue de tous, les transformations en profondeur qu'a connues le Chili le sont beaucoup moins. L'ultralibéralisme a radicalement modifié le pays, en démantelant les acquis sociaux et l'industrie nationale, en transformant le Chili en libre-service. A travers les luttes de tout un peuple, nous voyons dans ce livre se dessiner le Chili de demain. Mais les séquelles sont nombreuses, tant au niveau des droits humains qu'au niveau du "déficit social". Ce sont les défis des prochaines années que les mouvements sociaux devront relever.
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1995 ISBN: 2-7384-3214-X

@ L'Harmattan,

LES MOUVEMENTS SOCIi\.UX AU CHILI
1973-1993

Recherches & Documents AMER! QUES LA TINES Collection dirigée par Denis Rolland avec Joëlle Chassin et Pierre Ragon
BOURDE G., La classe ouvrière argentine (1929-1969), 1987. BRENOT A-M., Pouvoirs et profits au Pérou colonial, XVIIIe Siècle, 1989. CHONCHOL J., MARTINIERE G., L'Amérique Latine et le latino-américanisme en France, 1985. DAVILA L. R, L'imaginaire politique vénézuelien, 1994. DEL VAL R, Les musulmans en Amérique latine et aux Caraïbes, 1991. DESHA YES P., KElFENHEIM B., Penser l'autre chez les Indiens Huni Kuin de l'Amazonie, 1994. DURANT-FOREST (de) J., tome 1 : L'histoire de la vallée de Mexico selon Chimalpahin Quauhtlehuanitzin (du XIe au XVIe Siècle), 1987 ; tome 2: Troisième relation de Chimalpahin Quauhtlehuanitzin, 1988. DUCLAS R, La vie quotidienne au Mexique au milieu du XIXème siècle., 1993. EZRAN M., Une colonisation douce: les missions du Paraguay, les lendemains qui ont chanté, 1989. GRUNBERG B., L'Univers des conquistadores. Les hommes et leur conquête dans le Mexique du XVlème siècle, 1993. GUERRA F.-X., Le Mexique de l'Ancien Régime à la Révolution, 2 volumes, 1985. GUICHARNAUD-TOLLIS M., L'émergence du Noir dans le roman cubain du XIXe siècle, 1991. GUIONNEAU-SINCLAIR F., Messianisme et luttes sociales chez les Guaymi du Panama, 1994. LAFAGE F., L'Argentine des dictatures (1930-1983), pouvoir militaire et idéologie contre-révolutionnaire, 1991. LAMOREJ., José Marti et l'Amérique, tome 1 :Pour une Amérique unie et métisse, 1986 ; tome 2 : Les expériences hispano-américaines, 1988. LAVAUD J.-P., L'instabilité de l'Amérique latine .'le cas bolivien, 1991. LEMPERIERE A, Les intellectuels, Etat et Société au Mexique, 1991. LOPEZ A, La conscience malheureuse dans le roman hispano-américain. Littérature, philosophie et psychanalyse, 1994. MATTHIEU G., Une ambition sud-américaine, politique culturelle de la France (1914-1940),1991. MAURO F. (diL), Transports et commerce en Amérique latine, 1990. NOUHAUD D., Miguel Angel Asturias, 1991 NOUHAUD D., Étude sur Maladron, de Miguel Angel Asturias, 1993.

Patrick GUILLAUDAT et Pierre MOUTERDE

LES MOUVEMENTS SOCIAUX AU CHILI 1973-1993
préface de Michaël LOWY (Directeur de recherches qu CNRS)

Editions L'Harmattan 7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

ORTIZ SARMIENTO M., La Violence en Colombie, 1990. PA VAGEAU J., L'autre Mexique, culture indienne et expérience de la démocratie.. PEREZ-SILLER J., (sous la coordination de ) La «Découverte» de l'Amérique? Les regards sur l'autre à travers les manuels scolaires du Monde, 1992. PIANZOLA M., Des Français à la conquête du Brésil au XVIIe Siècle. Les perroquets jaunes, 1991. POTELET I., Le Brésil vu par les voyageurs et les marins français, 18161840, 1993. RAGON P., Les Indiens de la découverte. Évangélisation, mariage et sexualité, 1992. Le récit et le monde (H. Quiroga, J. Rulfo, R. Bareiro-Saguier), 2ème éd., 1991. ROLLAND D., Vichy et la France libre au Mexique, guerre, cultures et propagandes pendant la Seconde Guerre mondiale, 1990. ROLLAND D. Amérique Latine, Guide des organisations internationales, 1983. ROUX I.-c., L'Amazonie péruvienne. Un Eldorado dévoré par laforêt, 1821-1910, 1994. SANCHEZ-LOPEZ G., (sous la direction de), Les chemins incertains de la démocratie en Amérique latine, 1993. SARGE!' M.-N., Système politique et parti socialiste au Chili, 1993. SEGUIN A., Le Brésil, presse et histoire (1930-1985), 1985. SINGLER c., Le roman historique contemporain en Amérique latine. Entre mythe et ironie, 1993. TARDIEU J.-P., Noirs et Indiens au Pérou. Histoire d'une politique ségrégationniste, XVIe Siècle, 1990. TATARD B., Juan Rulfo photographe, Une esthétique du royaume des ombres, 1994. TERRAMORSI B., Le fantastique dans les nouvelles de Julio Cortazar, 1994. VASCONCELLOS E., Lafemme dans la langue du peuple au Brésil, 1994. VIGOR c., Atanasio. Parole d'Indien du Guatemala, 1993. W ALMIR SILVA G., La plage aux requins, épopée d'un bidonville de Fortaleza (Brésil) racontée par un de ses habitants, 1991. WUNENBERGER J.-J. (ed.), La rencontre des imaginaires entre Europe et Amériques, 1993. YEPEZ DEL CASTILLO I., Les syndicats à l'heure de la précarisation

de l'emploi, Une approche comparative Europe-Amérique latine, 1994.

PREFACE

L'histoire de l'expérience du gouvernement Allende au Chili et de sa tragique interruption par le coup militaire du général Pinochet en septembre 1973 est bien connue en France et a suscité une nombreuse littérature aussi bien militante que scientifique. Par contre, celle des mouvements sociaux au Chili au cours des vingt dernières années est pratiquement ignorée, sauf de quelques milieux qui suivent de près les évènements en Amérique latine. Pourtant, c'est par l'étude de ces mouvements de résistance que l'on peut comprendre le déclin du régime dictatorial et le (relatif) rétablissement de la démocratie au Chili depuis 1989 . L'ouvrage de Patrick Guillaudat et de Pierre Mouterde vient donc remplir un vide et ouvrir une fenêtre sur le paysage presque inconnu des années noires. Par leur maîtrise des instruments théoriques des sciences sociales et par leur connaissance directe du terrain, ces deux jeunes chercheurs ont apporté une contribution du plus grand intérêt à la connaissance d'un pays dont l'histoire moderne semble être "une loupe grossissante des logiques souterraines qui sont à l'oeuvre en Amérique latine" . Dans leur introduction, les auteurs se réclament de la méthode socio-historique de Lucien Goldmann (aussi désignée par celui-ci comme "structuralisme génétique") . Ce choix original, qui ne manque pas d'audace, dans la mesure où il va à l'encontre des paradigmes conventionnels des sciences sociales aujourd'hui (structuralistes, fonctionnalistes ou inspirées de "l'individualisme méthodologique") me semble constituer un des points forts de ce travail. TI leur permet de saisir la structure sociale chilienne comme une totalité en mouvement, dans laquelle l'économie, les classes sociales, l'action politique et les 7

formes culturelles sont inséparables. Une totalité partielle, qui, comme. le soulignait toujours Goldmann, ne peut pas être interprétée comme structure significative et expliquée dans ses causes principales, sans la situer dans un tout plus vaste, un ensemble qui l'englobe dans ce cas l'économie-monde- dont le Chili est un des pays de la périphérie "dépendante" .

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Rôle central des classes sociales, analyse en termes de dépendance: les auteurs n'ont pas craint de faire appel à des outils théoriques qui ne sont plus "dans l'air du temps" (à moins que celui-ci ne soit en train de changer de nouveau...) . Cela a grandement contribué à la rigueur et à la cohérence du travail, et à une meilleure compréhension de la réalité du Chili, ce pays de "l'extrême Occident" (formule d'Alain Rouquié) traversé de violents conflits sociaux. Bien sûr, il ne s'agit pas de nier les changements économiques en Amérique latine au cours des dernières vingt ou trente années, ni les limites de la théorie de la dépendance dans sa première version (années 60) ; encore moins de vouloir réduire le mouvement vaste et complexe des protestas, profondément enracinées dans les poblaciones - le terme de "bidonvilles" ne donne qu'une idée très approximative de cette réalité chilienne et latino-américaine - à une lutte ouvrière. Simplement, les auteurs refusent, avec raison, une présentation de la société chilienne qui ferait abstraction de sa dépendance économique par rapport aux grands centres du capitalisme mondial, et de sa division en classes sociales antagoniques.
Une autre vertu de cet ouvrage, c'est qu'il ne se limite pas à analyser les grandes lignes de la politique économique du régime, de la répression dictatoriale et de la résistance populaire: on voit apparaître, dans les détails les plus concrets, les évènements et les acteurs sociaux, les victoires et les défaites des forces politiques en présence, les débats au sein de l'opposition, les individus en chair et en os qui se battent. Comme tout travail de recherche scientifico-sociale, celuici a aussi ses lacunes et ses faiblesses. Par exemple, il me

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semble que les auteurs négligent quelque peu le rôle de ce que l'on appelle "l'Eglise des pauvres" ou les communautés ecclésiales de base dans les mouvements sociaux et les protestas. Un (court) chapitre est dédié au rôle ambigu de la hiérarchie de l'Eglise dans la défense des droits de l'homme sous Pinochet, mais cette autre force chrétienne, "à la base" pour ainsi dire, apparait trop peu dans leur analyse. Cette limitation et d'autres que l'on ne manquera pas de trouver par la suite ne diminuent pas la valeur de ce travail probablement destiné à devenir l'ouvrage de référence pour le Chili des "années Pinochet" - qui est un outil incontournable pour comprendre les contradictions et les impasses du processus (inachevé !) de transition vers la démocratie actuellement en cours.

Michael Lowy

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INTRODUCTION
Le terrible Le terrible en vérité C'est que te gagne la peur

Le terrible
C'est que tu ne comprennes pas Que le prix de la liberté N'est rien
A côté de l'oppression

Le terrible
C'est de ne pas lutter Pour ta dignité Le terrible, c'est d'être ce ver Qui se laissera écraser Le terrible, c'est l'indifférence Le terrible, c'est de vivre chacun pour soi Le terrible, c'est de ne pas avoir d'espoir Le terrible, c'est de ne pas rêver. Oscar Fuentes F.I

I. LECffiLI, UN PAYS POUR L'EXEMPLE?
S'il existe de par le monde, une catégorie de pays symboles2, de pays qui, sur la base d'un réel donné, en sont venus à catalyser imaginaire et idéologie, à susciter partis pris passionnés, le Chili doit certainement en faire partie. Combien d'histoires, combien de légendes3 n'ont-elles pas été écrites à son
1 Etudiant chilien, abattu d'une balle dans le dos, à 19 ans, le 9 septembre 1985,à Santiago. (Traductiondes auteurs) 2 Ce genre de pays ne manque pas . A titre d'autre exemple, que l'on songe à la France de 1789, à sa révolution. Les derniers événements médiatisés à l'excès autour de son bicentenaire (1989) mettent bien en évidence comment à propos de celle-ci se nouent débats et enjeux idéologiquesde grande ampleur . 3 Ainsi entre autres, celle de la mort de Victor Jara, une mort magnifiée qui fit grand bruit à l'époque et qui servit de base à une chanson 11

sujet? Combien de mythes, spécialement dans les 20 dernières années n'ont-ils pas circulé sur son compte? Combien de récits n'ont-ils pas emporté imaginations, peurs et rêves? Chili, symbole de l'espoir, symbole de la répression, symbole de la résistance, symbole d'une certaine époque. Pour les Chiliens bien sûr, mais aussi pour les Latino-Américains, et même, aussi loin soient-ils, pour bien des citoyens d'Europe et d'Amérique du Nord. Qu'on songe seulement au nombre de livres, d'essais, d'analyses, d'articles écrits sur le Chili de ces 20 dernières années4, et ce comparé à son importance somme toute très relative à l'échelle mondiale: un pays du tiers-monde, de 757 000 kilomètres carrés, coincé entre l'océan Pacifique et la cordillère des Andes, à la "folle géographie", aux allures de "bout du monde", peuplé de 13 millions d'habitants. Qu'on songe à l'intérêt qu'il n'en continue pas moins aujourd'hui de susciter dans certains milieux, vestiges de ces préoccupations passées. Et que dire de ces images fortement évocatrices qu'on a peu ou prou associées à l'histoire récente de ce pays: des sortes d'instantanés photographiques au pouvoir hautement suggestif. Qu'il s'agisse du président Allende, le casque de guerre de guingois, la mitraillette à la main défendant, jusqu'à la mort, la Moneda et la constitutionnalité chilienne; ou bien de ce qui pourrait être son antithèse, le général Pinochet, au milieu d'une cohorte de hauts officiers, sanglé dans son uniforme d'apparat, le maintien sévère, les yeux cachés derrière d'épaisses lunettes noires; ou peut-être plus près de nous, avec en arrière-plan les protestas populaires, le visage tuméfié de Carmen Quintana
tenant tête à ses bourreaux.
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Images imprécises, sans doute trop impressionnistes et incertaines, elles n'en ont pas moins frappé l'imagination, touché la sensibilité, mobilisé l'énergie créatrice, et réveillé la solidarité de bien des gens et des militants. Doit-on aujourd'hui les rejeter
de Julos Beaucarne (Lettre à Kissinger) qui fInit par la populariser spécialement en Europe . 4 Voir bibliographie à la fm de cet ouvrage. 5 Voir plus loin (chapitre Les affres de la transition) ainsi que l'ouvrage d'André Jacob, Carmen Quintana Presente, Mascouche, Québec, La rose blanche, 1989 . 12

d'un revers de la main ? Doit-on avec le recul du temps s'en gausser, et avec le regard sceptique des années 90, tenter inexorablement d.~s'en débarrasser, en séparant le bon grain de l'ivraie, la science de l'idéologie, le réel scientifiquement reconstruit, des constructions imaginaires qu'il a fait naître? Doit-on leur dénier toute valeur? Indépendamment de leur rapport à la réalité, ces images parlent, qu'on le veuille ou non, du peuple qui leur a donné corps, des drames qu'il a vécus, des espoirs qui l'ont soulevé, des volontés qui l'ont façonné, de la subjectivité et de ses projets, des passions d'une époque. Elles parlent aussi de ceux et de celles qui, de par le monde, n'y sont pas restés insensibles, s'y sont retrouvés et à leur manière projetés. Et si l'on peut juger un pays à la grandeur de ses mythologies et de ses héros, il faut admettre que l'utopie et l'imaginaire qu'ils emportent avec eux ne sont pas négligeables. Le réel, c'est aussi le possible tel que socialement on le pense possible, on le désire, on tente de le construire par mythes et images interposés. Eléments qu'on ne devra donc pas passer sous silence, mais au contraire prendre en compte pour s'y appuyer. En les considérant néanmoins pour ce qu'ils sont: des symptômes révélateurs qu'il restera à mettre en perspective, en somme à jauger à l'aune de l'ensemble de la réalité et de sa complexité. A revenir sur l'histoire récente du Chili, à mener ce travail de décryptage auquel nous nous sommes livrés, voilà que n'ont cessé de se préciser à l'analyse ce qu'on doit bien appeler "des situations sociales et économiques tranchées" ainsi que "des acteurs politiques exemplaires" . Comme si la formation sociale chilienne avait eu cette vertu de faire mieux voir ce qui semble, en ces temps de néo-libéralisme conquérant, si brouillé et masqué. Comme si les luttes sociales, les logiques de domi11ation et de résistances, tout ce à quoi d'ordinaire n'échappent pas les pays du capitalisme dépendant, finissaient par se montrer dans toute sa visibilité. Un véritable cas d'école I Entendons-nous. Il ne s'agit pas ici de retomber dans les ornières d'un modèle à privilégier, d'un exemple à proposer à titre de panacée ou de référence univoque. Loin de nous de

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vouloir faire du "mauvais tiers-mondisme"6, ou de voir dans les peuples du sud, soit le prétexte à une mauvaise conscience fort embarrassante7, soit à l'inverse le lieu refuge de valeurs et d'espoirs que nous ne trouvons plus chez nous8 . Non, si le Chili peut être un cas exemplaire, c'est en un tout autre sens, comme indicateur éclairant de tendances, de revirements, de mouvements et conflits qui ont agité une société particulière, et qui permettent de mieux comprendre drames, destins et possibles d'un pays de ''l'Extrême-Occident''9 capitaliste, en proie aux implacables logiques et aux convulsions de l'économie-monde. Un pays baromètre en quelque sorte, non pas parce qu'il représenterait un exemple type, mais plutôt parce que y sont donnés à voir avec clarté, logiques économiques, mécanismes de domination et de résistances, en bref, situations tranchées et acteurs exemplaires. Fait notoire qui serait sans doute à relier avec cette particularité chilienne: l'étroite correspondance qui, dans ce pays dépendant, existe entre luttes économiques, luttes sociales et luttes politiques. Comment ne pas voir par exemple, derrière certains personnages aux allures parfois surréalistes et si fortement contrastées, l'expression à peine voilée, à peine contenue, de tensions sociales exacerbées, de conflits sociaux explosifs? Que l'on songe simplement à Allende, président marxiste et réformiste, défendant arme au poing la constitutionnalité chilienne somme toute bien bourgeoise, ou bien au sanguinaire dictateur Pinochet qui préside aujourd'hui en grand-père
bonhomme et souriant la "transition démocratique"
!

6 Voir Claude Liauzu, L'enjeu tiers-mondiste, Paris, l'Hannattan, 1987, page 40. "Dans ce climat, le tiers-mondisme apparaît comme venant compenser le trop-plein de structures et le vide événementiel de l'Occident, comme la découverte d'un sujet agissant, les peuples, la paysannerie, les damnés de la terre." 7 Voir Pascal Bruckner, Le sanglot de l'homme blanc, Paris, Le Seuil, 1983, page 13 . "Comment la haine de soi est devenue le dogme central de notre culture, c'est là une énigme dont l'histoire de l'Europe est féconde. " 8 Voir Jean Ziegler, La victoire des vaincus, Paris, Le Seuil, 1988, page 12 . "Le tiers-monde sauvera l'Occident, les pauvres sont l'avenir des riches. La sagesse est vêtue de haillons. " 9 Voir le sous-titre de l'ouvrage d'Alain Rouquié, Amérique latine (introduction à l'Extrême-Occident), Paris, Le Seuil, 1987.

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Comment ne pas avoir envie de trouver un fil conducteur et explicatif à cette succession de régimes si nettement antagoniques: la Démocratie Chrétienne d'Eduardo Frei et sa révolution dans la liberté, l'Unité Populaire de Salvador Allende et son socialisme démocratique, la dictature de sécurité nationale de Pinochet et sa "contre-révolution capitaliste et néo-libérale" ? Exemplaire serait alors le Chili, puisqu'au fil de son histoire, de ses crises, de ses rébellions, de ses métamorphoses, "Se dessineraient mieux qu'ailleurs les grands enjeux d'une période, ses retournements, son futur encore balbutiant, ses possibles, loupe grossissante des logiques souterraines, économiques, sociales et politiques qui sont à l'œuvre en Amérique latine. De quoi peut-être comprendre plus en profondeur les mutations qui. ont fait du débat capitalismesocialisme une des données centrales de la période 60-70, et qui aujourd'hui semblent l'avoir enterré pour le remplacer par celui de la démocratie et du totalitarisme. Ne pourrait-on pas également mieux appréhender ce qu'il en est des liens qui unissent pays du sud et pays du nord, et ainsi mieux saisir cette fameuse "dialectique de la dépendance", sa loi ou non "d'airain" 10, les nouvelles divisions internationales du travail comme les résistances à son égard qui sont en train de voir le jour et en même temps de partager (Ie façon si inégalitaire et agitée la vie des citoyens de la planète ? Ainsi le Chili pays latino-américain de la "moyenne", aux importantes couches sociales intermédiaires, aux pratiques démocratiques enracinées, aux riches traditions culturelles de type européen - se prête plus facilement au jeu des ressemblances et des comparaisons. D'où sa valeur pédagogique. Ce n'est pas pour rien qu'en Europe, et plus particulièrement en France, on ait tant prêté attention à lui! Le Parti Socialiste et le Parti Communiste français ne s'étaient-ils pas unis autour d'un programme commun de gouvernement signé en 1972 ? Programme qui, en dépit d'un contexte fort différent, apparaissait aux yeux de beaucoup comme ayant son lointain correspondant là-bas au Chili, dans ce que tentaient de bâtir

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10 Voir Carlos Ominarni, Le tiers-monde et la crise, Paris, La Découverte, 1986,page 161 . 15

Salvador Allende et son Unité Populaire Pas étonnantqu'on ait suivi cette expérience avec tant d'intérêt, mais aussi avec tant
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d'espoirs et d'inquiétudes Pas étonnant qu'on ait voulu parfois
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tirer leçon - souvent sans grande rigueurll- de ses difficultés, puis de son échec. Aussi devrons-nous prendre garde aux jeux de miroir, aux correspondances faciles et chatoyantes, a fortiori comme Européens et citoyens du nord. L'européocentrisme et ses avatars, le colonialisme culturel peuvent nous guetter à chaque pas Régis Debray rappelait que l'Amérique latine s'est construite dans l'histoire occidentale, qu'elle est "fille de l'Europe", "taillée du même bois" qu'elle12o La tentation est grande de ne voir en elle qu'une Europe caricaturée, que son ersatz, "son" tiers-monde, en retard de quelques décennies sur son développement13.
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L'Amérique latine mérite mieux que cela Et si nous avons
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cherché à rendre compte du Chili, de son histoire récente, des mouvements sociaux qui s'y sont levés, des luttes qui s'y sont exacerbées, ce n'est point pour y projeter rêves ou impuissances politiques. Mais plutôt pour tenter de l'appréhender comme partIe particulièrement éclairante d'un tout qui est celui de l'économie capitaliste mondiale contemporaine, économie à la logique de laquelle il semble de plus en plus difficile d'échapper
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Fascinant ce paradoxe "d'un monde contemporain de plus en plus

Il Voir Georges Dupoy, La chute d'Allende, Paris, Robert Laffont, 1983, page 8. "Dès le 10 mai 81, les analogies entre le socialisme à la française et l'expérience chilienne n'échappèrent pas à grand monde." n nuancera cependant un peu plus loin, (page 13) : "n serait vain de poursuivre la comparaison ["0] le Chili n'est pas la France. Santiago n'est pas Paris 0n s'agit néanmoins de deux tentatives pour forcer le destin, infléchir le cours de l'histoire avec des outils inadéquats, voire anachroniques, qui rendent l'entreprise hasardeuse. " 12 Voir Régis Debray, La critique des armes, tome l, Paris, Le Seuil, 1984, page 46 13 Voir Michael Lowy, Le marxisme en Amérique latine, Paris, Maspéro, 1980, page 9 "C'est surtout l'européanisme qui a fait des ravages sur le marxisme latino-américain. Nous désignons par ce terme une conception qui se limite à transplanter mécaniquement à l'Amérique latine les modèles de développement économique et social de l'Europe dans son évolution historique jusqu'au XIXème siècle 0"
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divisé, où les écarts grandissent sans cesse, et qui est pourtant de plus en plus unifié"14, interdépendant. Pressantes dans ce contexte, les questions concernant la place et le rôle des mouvements sociaux, des luttes de classes de la périphérie, des stratégies qu'ils ou qu'elles peuvent impliquer. D'autant plus quand dans le sillage du néolibéralisme omniprésent et d'un système dit communiste en pleine désagrégation, toute référence au marxisme ou au socialisme semble suspecte. Dans son livre 1984, pour chercher à conjurer le totalitarisme, Georges Orwell faisait dire à son héros Wintson que "s'il y avait un espoir, il était chez les prolétaires". Cette formule a-t-elle eu, peut-elle avoir un sens pour l'Amérique latine et plus particulièrement pour le Chili des années 90, de la postdictature? Et que dire des mouvements socio-politiques qui dans le sillage de la révolution cubaine ont emporté l'Amérique latine? Que dire de cette "heure des brasiers" où stratégies guérilléristes, "foquistes" et léninistes ont pris un extraordinaire essor? Que dire de leur repli d'aujourd'hui? Quel rôle accorder dès lors aux différentes classes sociales, à la paysannerie, au sous-prolétariat des villes? Questions nombreuses et d'importance qu'on ne pourra néanmoins situer et relativiser
qu'en les replaçant dans un cadre plus général
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Quelques soient ici les concepts utilisés - ceux de l'''économie-monde''15, de la "modernité-monde"16, ou "du tout inégal et combiné" de l'économie mondiale capitaliste17 - et au-delà des bémols18qu'on a pu y apporter, ils sont l'indice de ce
14 Voir Claude Liauzu, op. cit.. page 6. 15 Telle que défInie par Fernand Braudel, et reprise par I . Wallerstein dans Le capitalisme historique, Paris, La Découverte, 1990, page 119 . 16 Voir Modernité-monde, article de Jean Chesneaux, dans Les temps modernes. Juin 88, page 64. ''Notre modernité, c'est d'abord lID modèle hégémonique et universel de la vie quotidielUle qui s'inscrit dans la réalité concrète et qui se projette en même temps dans l'univers mental de toute la planète et s'impose impérieusement à lui. " 17 Voir Ernest Mandel, Le troisième âge du capitalisme, tome 1, Paris, 10-18,1972 . 18 Voir l'article d'Alain Lipietz, dans Les temps modernes. (numéro d'octobre 1983), L'impérialisme ou [a bête de ['apocalypse. page 729 . "Trop souvent en effet, face à l'optimisme (ou au cynisme) de la pensée libérale, il nous est arrivé, il nous arrivera encore de présenter l'histoire concrète comme 17

qui est à l'œuvre aujourd'hui, de cette occidentalisation, cette uniformisation, cette marchandisation19 générale de la planète. Et le tiers-monde n'y échappe pas . Il faudra tenter d'en mesurer les effets objectifs, d'en décrypter les réactions subjectives, et ce à travers le cas du Chili, et chercher à replacer chaque particularité dans le tout et le mouvement général . Pari à contre-courant, à une époque où l'on préfère les recherches pointues, techniques, le pointillisme désengagé, l'expertise et sa pseudo-neutralité . Mais peut-on aujourd'hui ne point prendre parti, et qui plus est quand on a pour objet d'étude une tranche de vie particulièrement agitée d'un pays du tiers-monde? N'y-aurait-il pas d'ailleurs un parti pris caché (conscient ou inconscient) chez bon nombre de ceux qui aujourd'hui professent le désengagement? Jean Chesneaux20 rappelait qu'il s'est effectué dans les dernières années chez les intellectuels traditionnels du nord, une sorte de subtile mutation qui correspondrait à ce qu'il dénomme la "demande sociale de la modernité", et qui les amènerait à se tourner sans ambages "vers le monde des patrons et de la technocratie", à mettre plus profondément encore leurs compétences "au service du développement et de la gestion sociale". C'est un constat qui recoupe en tout cas ce visible recentrage des intellectuels, qui, dans leur très grande majorité, semblent avoir glissé de positions politiques de centre-gauche à des positions de centre-droite, sans parler même du phénomène des "repentis" qui n'hésitent pas aujourd'hui à renier sans
nuances leurs engagements militants d'hier.

le déroulement implacable de quelque concept, tel l'impérialisme, et de pratiquer ce que Bourdieu (1980) appelle "le fonctionnalisme du pire" : "si le monde est ainsi fait, c'est qu'il a été construit "dans l'intérêt des puissants", ou conformément aux exigences du système" . 19 Voir Immanuel Wallerstein, op. cit., page 16. "C'est pourquoi l'on peut dire que le développement historique du capitalisme a impliqué un mouvement irrépressible de transformation de toute chose en marchandise, une véritable marchandisation du monde. " 20 Voir son ouvrage De la modernité. Paris, La Découverte, 1983, pages 130 à 138 .

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Comment ne point se contenter - quelque soit la finesse ou le new-look de l'architecture conceptuelle - de hurler avec les loups et de suivre le courant, d'en reproduire et d'en défendre servilement la logique? Comment parvenir à rendre compte de la réalité sociale, non pas à partir des logiques impériales du système et des classes qui en tirent directement profit, mais à partir de ceux et celles qui en subissent les effets nocifs et douloureux et qui ont tant de peine à s'en accommoder? En prenant parti, de manière à ne point être au service des logiques de la domination et de ses a priori théoriques, comme garantie épistémologique, pour garder distance et mieux voir, se démarquer des présupposés implicites qui traversent nombre des canevas théoriques des sciences sociales contemporaines. Non pas comme condition suffisante, mais comme condition de possibilité d'accès à la rigueur, à une vision suffisamment exhaustive et scientifique21. Les théories sociologiques appliquées au tiers-monde, les théories du développement et du sous-développement comme celles des mouvements sociaux de la périphérie sont aux prises avec l'idéologie, les stratégies politiques et derrière elles, les intérêts à peine voilés de ce que Susan George appelle le consortium22; un consortium qui, par le biais non d'une grossière conspiration mais d'un ensemble d'intérêts communs, cherche à perpétuer et à reproduire un certain ordre économique. Un ordre qui continue à être plus fragile, plus contesté, plus scandaleux donc dans les pays mêmes de la périphérie. Un ordre, ou plutôt
21 Voir Michael Lowy, Paysages de vérité, Paris, Anthropos, 1985. Nous souscrivons à toute sa critique du pseudo-objectivisme des sciences sociales. Voir aussi Pierre Bourdieu qu'il cite, dans Questions de sociologie, Paris, Editions de minuit, 1980, page 22 . "Le sociologue est d'autant mieux anné pour découvrir le caché qu'il est mieux anné scientifiquement. qu'il utilise mieux le capital de concepts, de méthodes, de techniques accumulées par ses prédécesseurs, Marx, Durkheim, Weber et bien d'autres, et qu'il est plus "critique", que l'intention consciente ou inconsciente qui l'anime est plus subversive, qu'il a intérêt à dévoiler ce qui est censuré, refoulé, dans le
monde social"

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22 Voir Susan George, Jusqu'au cou, Paris, La Découverte, 1988, page 62, et sa définition de l'ensemble de ceux qu'elle juge responsables de la dette des pays du tiers-monde: une association d'Etats et de compagnies (souvent des banques), d'organismes internationaux et d'institutions ad hoc .

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un "désordre établi" qui continue et jusque dans ces dernières années à faire naître et à entretenir la violence. Et pas seulement au Chili. Les émeutes de Caracas (février 1989), celles de Buenos Aires (juin 1989), tout comme les bouffées endémiques de violence au Pérou, sont là pour le rappeler. Cette violence aux apparences désespérées, sans sortie et désordOlmée, cette violence souvent "apolitique" qui aujourd'hui semble tourner à vide, ne devrait-on pas justement en restituer l'intelligibilité, lui redonner sa juste mesure, la remettre en perspective? Il Ya de cela presque trente ans, Frantz Fanon chantait les vertus de la décolonisation et le pouvoir cathartique et libérateur de la violence. Tout en maudissant la vieille Europe "qui n'en finit pas de parler de l'homme tout en le massacrant partout où elle le rencontre",23il appelait avec lyrisme les danmés de la terre à se soulever. "L'heure des bals populaires a commencé", écrivait-il en ajoutant: "La décolonisation ne passe jamais inaperçue [...] elle transforme des acteurs écrasés d'inessentialités en acteurs privilégiés, saisis de façon grandiose par le faisceau de l'histoire" . Trente ans plus tard, le temps n'est-il pas venu, au-delà de nombre de fausses querelles médiatiques, de faire le point, de tirer le bilan, de chercher là où le bât a blessé? Au Chili, le coup d'Etat de 1973 a eu l'effet d'un véritable traumatisme social dont on n'a pas fini de mesurer les innombrables conséquences. C'est qu'au creux de cette fracture, s'est définitivement brisée une dynamique sociale nouvelle, subversive, qui, quand elle ne fut pas magnifiée nostalgiquement par les uns, a été le plus souvent minimisée, oubliée, refoulée par les autres. Les espoirs, les rêves, les stratégies des vaincus ne font en général pas partie de la grande histoire, bien peu de la sociologie officielle. Ne serait-il pas utile de faire œuvre de mémoire? Ne serait-ce que pour rappeler que le présent n'est en rien éternel, mais le résultat de luttes, de rapports de force changeants et en devenir. A l'heure où "Camus, le médecin de campagne, semble avoir repris le dessus sur Malraux, .le jeune
23 Voir Frantz Fanon, Les damnés de la terre, Paris, Maspéro, 1981, page 34 .

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combattant révolutionnaire"24, ne convient-il pas de montrer qu'il est possible, en s'armant des armes de la critique et en tirant les leçons de l'histoire, de ses tours et de ses ruses, de mieux comprendre le monde, de se donner ainsi les moyens de le modifier. Si l'histoire reste indispensable à quiconque veut savoir de quoi est tissé le présent, si par ailleurs notre monde contemporain ne peut se comprendre que par les liens d'interdépendance hiérarchisés et inégaux à travers lesquels il s'est façonné, ce détour par le Chili de la dictature ainsi que cette fresque sur les mouvements sociaux et les luttes qui s'y sont développés pourront peut-être nous aider à saisir ce qui se joue aujourd'hui.

II. COMPRENDRE

LE CHILI

Rendre compte de manière rigoureuse des conflits comme des mouvements sociaux qui ont pu agiter un pays tel que le Chili a néanmoins ses exigences, et il nous a semblé impossible d'y souscrire sans revenir de manière centrale au passé et sans tenter d'en dégager les grands moments structurants. C'est ce qui explique la démarche que nous avons suivie ainsi que ce détour obligé par l'histoire, que nous avons cru bon d'effectuer. Adeptes de la méthode socio-historique25, nous avons cherché à appréhender la société chilienne comme une totalité en mouvement, un processus. de structuration et de destructuration, en somme comme une structure éphémère traversée par le devenir. Cette approche, qui ne fait guère de concessions à certaines modes intellectuelles en vogue aujourd'hui, a pourtant le mérite d'éviter les oscillations et les changements de caps auxquels ont été soumis ces dernières années les grands
24 Voir Jean-Yves Carfatan et Charles Condamines, Qui a peur du Tiers-monde ?, Paris, La Découverte, 1986, page 203 . 25 Voir l'article de Lucien Goldman, Épistémologie de la sociologie, tiré de Logique et connaissance scientifique (sous la direction de Jean Piaget), Paris, Encyclopédie de la Pléiade, Gallimard, 1967, page 993 . 21

paradigmes théoriques contemporains26. Mieux, en se situant précisément à leur jonction, au centre de leurs angles morts respectifs, elle permet de combiner plus adéquatement les logiques structurelles de la synchronie avec celles historiques de la diachronie, sans pour autant privilégier indûment les unes aux dépens des autres. Du même coup elle ouvre la possibilité de saisir la société comme un tout au sein duquel les sphères de l'économique, du social et du politique se combinent dialectiquement. Elle rend opérationnelle concept globalisant de formation sociale et offre les moyens d'échapper au réductionnisme et à l'économisme du marxisme vulgaire, en accordant une véritable place à la subjectivité sociale. Cette approche a en outre un insigne avantage: celui de mieux faire apparaltre la spécificité des formations sociales du tiers-monde, et ce en mettant en lumière le caractère dépendant de leur économie ainsi qu'en faisant ressortir le caractère hétérogène de leur tissu social tout comme celui relativement instable de leur organisation politique. Elle permet enfin de se faire une idée plus juste des acquis et des limites de l'école de la dépendance - si fameuse en son temps et si oubliée aujourd'hui - qui, tout en ayant fort justement mis l'accent sur le rôle décisif des déterminants externes n'a pas toujours su le combiner avec le poids des facteurs internes . C'est d'ailleurs ce qui explique notre projet de fond: rendre compte de la dynamique sociale qui a traversé le Chili des vingt dernières années, à l'aide de deux paramètres décisifs: la dépendance externe et les conflits sociaux internes. C'est en ces
26 Voir entre autres l'article de Marcel Gauchet, Changement de paradigme en sciences sociales ?, dans Le Débat, Paris, Gallimard, mai-juin 1988, pages 165 et 166. Celui-ci mppelle comment à la fin des années 60, début des années 70, existait dans le champ des sciences sociales un pamdigme théorique dominant, le paradigme critique. Un pamdigme au sein duquel on retrouvait une discipline modèle, la linguistique, deux disciplines reines, la sociologie et l'ethnologie, ainsi que deux théories de référence, le marxisme et la psychanalyse. Et c'est à partir des années 80 que se semit produit un changement radical de pamdigme affectant l'ensemble des contenus, des démarches et des disciplines. Cette fois-ci ce semit l'histoire qui tiendmit la place centrale (aux dépens de la sociologie et de l'ethnologie), et globalement ce nouveau paradigme pomrait être camctérisé par une "réhabilitation de la part explicite et réfléchie de l'action" .

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années 90 une approche relativement originale, dans la mesure où la plupart des sociologues qui se sont intéressés au Chili de la période récente ont eu tendance à minimiser ces facteurs et à expliquer la structuration de. ce pays à partir de tout autres facteurs. On sait en effet que, dans le cas du Chili, il y a actuellement une sorte de large consensus autour de l'idée que "la formation précoce d'un système politico-institutionnel ainsi que le rôle de médiation de l'Etat face à l'exploitation des ressources d'exportation, le salpêtre et le cuivre, sont ce qui explique les traits distinctifs de la formation sociale chilienne"27. Mais si cette affirmation peut être en elle-même fort juste, elle n'en a pas moins induit souvent une lecture raccourcie de I'histoire de la société chilienne, par trop statique et recluse sur elle-même, une lecture discutable dans la mesure où, à vouloir réduire l'originalité du Chili à ce seul ensemble d'éléments, on a négligé ou sous-estimé le rôle d'autres facteurs déterminants. On en est venu ainsi à réduire à sa portion congrue un facteur décisif, qui, selon nous, peut seul rendre véritablement intelligible l'histoire de la formation sociale chilienne. Il s'agit de la notion de dépendance, de cette dépendance que le Chili a entretenue et entretient encore vis-à-vis des grands centres ou métropoles de l'économie-monde. Certes il restera à faire les nuances qui s'imposent, à concrétiser cette notion de dépendance et à ne pas se contenter de la concevoir de manière trop rigide ou structurale, en se cantonnant au seul plan de réalités macroéconomiques immuables.

27 Voir Cecilia Cassasus-Montero et Francisco Zapata, Closes sociales y accion obrera (Francisco Zapata, compilador), Mexico, Jornadas nO-El Colegio de Mexico, 1986, page 9. C'est là une thèse que l'on retrouve aujourd'hui chez la plupart et des plus counus des sociologues et chercheurs chiliens en sciences sociales; voir Manuel Antonio Garreton et son "Etat de compromis" (El proceso politico chileno, 1983) ou "l'accord démocratique chilien" qui selon Eugenio Tironi, "sur 40 ans (1930-1970) fit preuve d'une ex:ceptiOlmelle fermeté en Amérique latine" . Voir son ouvrage, Pinochet, la dictature néo-libérale, Paris, CE1RAL, l'Harmattan, 1986, page 7 .

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Car si l'on peut à la rigueur ramener l'histoire du Chili à trois grandes périodes28, il est indispensable d'indiquer avec précision les fonnes particulières qu'elle a pu revêtir au cours de chacune de ces grandes périodes ainsi que le type de passage qui

a permis leur succession. 29
Comme les autres pays d'Amérique latine, le Chili a connu une histoire et un développement marqués au coin par la dépendance, mais il les a connus de façon unique et originale et selon un rythme propre, en fonction de caractéristiques internes

spécifiquesqui l'ont aussi définipeu à peu .
Le fait par exemple qu'entre les deux dernières guerres mondiales, au moment où précisément ses liens de dépendance avec les grandes puissances économiques de l'heure commençaient à se distendre, le Chili ait pu développer une substantielle industrie de substitution des importations, tout en se dotant parallèlement au niveau politique de cette structure - si originale pour l'Amérique latine - que furent les fronts populaires; le fait qu'à l'inverse au sortir de la guerre de 1940-1945, il ait été conduit à se plier peu à peu aux diktats économiques, politiques et militaires des USA devenus première puissance mondiale; voilà qui n'a rien d'anodin et devrait donner un contenu concret à cette notion de dépendance, rendant du même coup possible une explication compréhensive et nuancée du devenir et développement chilien.
28 Celle de la colonie espagnole (du XYlème siècle jusqu'au début du XIXème siècle), puis celles des semi-colonies anglaise et américaine aux XIXème et XXème siècles (après IDle courte et indécise période d'indépendance relative entre 1810 et 1890). Voir à ce propos Luis Vitale et ses analyses dans Interpretaciôn marxista de la historia de Chile, tomes l, 2, 3, Santiago, Prensa latinoamericana SA, 1967. Celui-ci distingue la colonie de la semi-colonie par le fait que la seconde ne connaît que la dépendance économique par rapport à IDle puissance économique donnée, alors que la première conjugue dépendance économique et politique. 29 Ciro FS Cardoso et Hector Perez Brignoli, Historia economica de América latina tome l, Barcelona, Editorial Critica, 1987, pages 164 et sq., rappellent ce dont il faudrait tenir compte quand on veut décrire les fonnes particulières qu'a prises la dépendance: "Quelle fut la puissance colonisatrice, quel est le degré de relation avec le marché qu'elle contrôle, quel est le type de production privilégiée, quel fut le type de main d'oeuvre et le caractère de la colonisation induite" .

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La notion de dépendance, d'une dépendance bien comprise, est donc décisive, une véritable clé d'analyse. Mais elle ne serait rien en elle-même si on ne la combinait pas à une autre notion tout aussi indispensable, celle de luttes de classes et de conflits sociaux internes. Au-delà des compromis et des alliances qui se nouèrent au sein de la société chilienne, il y eut également, comme leur juste revers, d'incessants conflits entre classes et fractions de classes, de sévères affrontements entre groupes dominants et masses populaires dominées, d'infinies et toujours renaissantes résistances à la constitution de ce qui deviendra peu à peu l'Etat chilien d'aujourd'hui. Il y eut une série de luttes dont les classes dominées, en somme le "peuple d'en bas", ont été le grand protagoniste, mieux un acteur fondamental. Un acteur très souvent oublié par l'historiographie officielle, un acteur pourtant capital. Car par-delà les jeux d'alliances entre classes et fractions de classes, c'est aussi à travers les faits et gestes, les stratégies, la résistance, ou au contraire l'écrasement des acteurs populaires, que s'est construite la société chilienne contemporaine. Et si l'on veut saisir en profondeur le mouvement qui habite cette dernière comme les contradictions qui l'érodent et lui ont donné son visage d'aujourd'hui, il faut bien redonner à ces acteurs la place qu'ils méritent. Ne serait-ce que pour retrouver une fonction explicative à la subjectivité agissante, aux luttes qu'elle implique! Ne serait-ce que pour montrer qu'il n'y a pas d'issue fatale, qu'à chaque moment interviennent des alternatives en forme de fourche à partir desquelles se définissent de nouveaux enjeux, de nouveaux possibles! N'est-ce pas le moyen de mieux comprendre l'importance des choix que ces acteurs collectifs ont été amenés à prendre au fil de l'histoire? D'une même analyse, tenter donc de combiner dialectiquement les paramètres de la dépendance et ceux des conflits sociaux, tel est le pari de ce livre, le moyen de mesurer avec justesse, nous semble-t-il, ce que fut le Chili de ces vingt dernières années.

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Chapitre 1 L'HÉRITAGE
"Le présent n'est-il pas plus qu'à moitié la proie d'un passé obstiné à survivre, et le passé, par ses règles, ses différences et ses ressemblances, la clef indispœensable pour toute compréhension sérieuse du temps présent 1" Fernand Braudel30

I. REVENIR A L'HISTOIRE

S'il apparalt indispensable de revenir à l'histoire pour comprendre les logiques profondes qui ont façonné et taraudent encore le Chili d'aujourd'hui, la tâche n'en est pas moins délicate. Même si l'histoire de la formation sociale chilienne proprement dite ne remonte qu'au XVIème siècle, l'inter relation des facteurs véritablement déterminants comme la multiplicité des évènements compliquent singulièrement la moindre approche synthétique et interprétative. Aussi avant de nous arrêter plus longuement sur la période qui nous intéresse, il n'est peut-être pas inutile de revenir au passé, et de rappeler brièvement une série de données de base dont on peut repérer encore aujourd'hui plus d'une trace significative. Ainsi dès l'origine - la fondation de Santiago remonte à 1541 - il faut noter le caractère fondamentalement hybride de la formation sociale chilienne, qui tout en étant fortement subordonnée au marché capitaliste mondial ne saurait pourtant être apparentée à une société capitaliste, ni même à une société féodale, interdisant toute comparaison rapide avec les sociétés européennes classiques, compliquant du même coup les tentatives d'interprétation concernant son possible devenir. C'est ce qui explique que la formation sociale chilienne, à l'instar de la
30 Voir Fernand Braudel, Civilisation matérielle, économie et capitalisme, XVème-XVIème siècle.. tome 3, Le temps du monde, Paris, Annand Collin, 1980,page 10 . 27

plupart des sociétés du tiers-monde, s'est caractérisée pendant longtemps par une combinaison spécifique de rapports de production différents . Autre donnée non négligeable: le fait que, si au point de départ le Chili fut une colonie, il fut aussi et surtout, selon la formule de Pierre Chaunu, "une colonie par reflet", qui, parce que récelant peu de richesses rapidement exploitables par la puissance coloniale espagnole, en vint à dépendre moins directement de l'Espagne que du vice-royaume du Pérou. Ce qui eut pour conséquence de réduire au Chili les traditionnels effets désarticulants de la dépendance tout en créant les conditions économiques d'une relative unité au sein des diverses fractions des classes dominantes. Une unité qui fut d'ailleurs renforcée par un autre fait capital: l'irréductibilité du peuple Mapuche, qui força les premiers conquérants espagnols cantonnés au Chili à se doter beaucoup plus rapidement qu'ailleurs d'un appareil d'Etat fort et centralisé, en particulier au travers de la constitution d'une

armée .
Mais au-delà de ces données originelles, c'est quand même seulement à partir du XIXème siècle que le Chili commença à prendre progressivement le visage que nous lui connaissons et à obéir à quelques-uns des paramètres que nous pouvons retrouver aujourd'hui. Ce n'est en effet qu'une fois l'indépendance acquise vis-à-vis de l'Espagne, et au fil d'une subordination économique croissante vis-à-vis de la Grande-Bretagne, que la société chilienne se trouva aux prises avec les dynamiques propres de ce qu'on doit appeler le capitalisme dépendant. Un capitalisme dont les traits les plus marquants correspondèrent à ceux d'une économie d'enclave organisée principalement autour de l'exportation agro-minérale (blé, salpêtre, cuivre) . Tous les grands acteurs de la société chilienne du XXème siècle n'en étaient pas moins déjà présents: une classe ouvrière certes encore minoritaire, mais fortement concentrée et combative, une bourgeoisie minéro-commerçante très active et chaque jour plus puissante, des classes moyennes en plein développement. Et déjà chacune de ces classes portait quelquesunes des caractéristiques essentielles qu'était en train de leur imprimer la position dépendante de leur pays: division et 28

faiblesse des classes bourgeoises extrêmement dépendantes de leur partenaire étranger et d'une oligarchie terrienne encore puissante; hétérogénéité des classes dominées, paysannes et ouvrières, traversées et désarticulées par une multitude de statuts hybrides. Mais ce qui apparaît tout à fait remarquable dans le cas du Chili, c'est la manière selon laquelle, à partir des années 1920, s'institutionnalisèrent de nouveaux rapports sociopolitiques entre classes. Jusqu'alors le "bloc au pouvoir" qui présidait à la destinée du Chili - c'est-à-dire le groupe de classes et de fractions de classes qui avait pris en main la gestion de l'Etat - était le fait d'une alliance entre propriétaires terriens, propriétaires miniers, bougeoisie commerçante chilienne et bourgeoisie britannique. Et les politiques - qu'elles soient d'ailleurs conservatrices ou libérales - dont l'Etat usait vis à vis des autres classes subordonnées consistaient principalement, en cas de contestation, à faire appel à la répression directe, "le peuple d'en bas" n'ayant à toute fin pratique aucune voix au chapitre. Qu'on se souvienne à ce propos de la semaine rouge à Santiago en octobre 1905 (200 morts) ou du massacre de Santa Maria de Iquique en 1907 (2000 morts) . Pourtant à partir des années 1920 et à la faveur d'un nouveau contexte international marqué par le desserement des liens de dépendance (les deux guerres mondiales et la crise de 1929), ces traditionnelles règles du jeu se modifièrent de fond en comble. Aux côtés de l'exportation agrominérale put se développer un substantiel processus d'industrialisation par substitution des importations, et dans son sillage prit essor - en même temps d'ailleurs que croissait le prolétariat et déclinaient les latifundistes - une bourgeoisie industrielle qui finit par temporairement s'imposer. Résultat: se mit en place progressivement un nouveau "bloc au pouvoir" reposant cette fois-ci sur une alliance entre la bourgeoisie industrielle, les classes moyennes et, de manière subordonnée, quelques secteurs du prolétariat. Profitant des velléités réformisantes de certains courants du mouvement ouvrier, ce nouveau "bloc au pouvoir" chercha à expérimenter non pas une politique d'exclusion comme par le passé, mais à l'inverse une politique d'intégration partielle et de négociation. C'est l'époque des gouvernements dits 29

nationaux et populaires. Et c'est ce qui explique qu'à partir des années 1920, et globalement jusqu'au début des années 1950, on vit se développer ce que d'aucuns ont appelé un "Etat de compromis", c'est-à-dire un Etat redistributeur de la rente et autour duquel se bâtirent - par le biais d'un réseau serré de partis politiques - une nouvelle coalition d'intérêts ainsi qu'une nouvelle manière de gérer les conflits sociaux. Dès lors se succédèrent au pouvoir non seulement des personnalités aux allures populistes voire. socialistes (Arturo Alessandri, 19201924; Carlos Ibafiez, 1927-1931; Marmaduke Grove, 1932), mais encore des représentants d'authentiques fronts populaires (Aguirre Cerda, 1938-1942) qui tous tentèrent d'intégrer dans leurs politiques, avec plus ou moins de bonheur d'ailleurs, quelques-unes des aspirations traditionnelles du "peuple d'en bas" . Pas étonnant qu'on ait assisté pendant cette période à un lent processus de démocratisation de la société tout comme à l'institutionnalisation et au renforcement du mouvement ouvrier et populaire. Il reste que, dès la fin de la deuxième guerre mondiale, les conditions socio-économiques qui avaient permis ce type d'arrangement politico-institutionnel vont se trouver radicalement changées. Les liens de dépendance, qui s'étaient affaiblis entre 1920 et 1950, reprendront soudainement vigueur avec l'émergence en force d'une nouvelle puissance mondiale, les Etats-Unis d'Amérique, une puissance qui très vite fit peser sur l'Amérique latine en général et le Chili en particulier de nouveaux liens de subordination aussi bien économiques que politiques et militaires. C'est précisément dans ce contexte changeant qu'apparurent la plupart des grandes données de fond qui détermineront la période (1958-1973) précédant directement celle que nous nous sommes proposé d'étudier. Il faut donc nous y arrêter plus longuement, en ne nous contentant plus seulement de mettre en lumière quelques grands paramètres explicatifs, mais en tentant, au fil même des principaux événements, de faire apercevoir la vie et la dynamique de fond de la formation sociale chilienne d'alors.

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