Les noms de famille d'origine africaine de la population martiniquaise d'ascendance servile

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Aux Antilles, l'origine de son patronyme prend un relief particulier car il est l'héritage d'un ordre social esclavagiste, où le nom était la manifestation de l'appartenance à l'un des groupes socio-ethniques composant la société de cette époque : blancs, gens de couleur libres, esclaves. Ce livre situe l'existence, l'importance, les origines ethniques et donne les significations linguistiques de certains noms de famille martiniquais d'origine africaine : prénoms, surnoms et patronymes, attribués lors de l'abolition de l'esclavage de 1848.
Publié le : vendredi 1 avril 2011
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EAN13 : 9782296803084
Nombre de pages : 324
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LES NOMS DE FAMILLE D’ORIGINE AFRICAINE
DE LA POPULATION MARTINIQUAISE
D’ASCENDANCE SERVILE
et autres survivances africaines en Martinique


















Guillaume Durand – Kinvi Logossah























LES NOMS DE FAMILLE D’ORIGINE AFRICAINE
DE LA POPULATION MARTINIQUAISE
D’ASCENDANCE SERVILE
et autres survivances africaines en Martinique







Seconde édition revue et enrichie




































































































ère1 édition © L’Harmattan, 2002.
















© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-54366-9
EAN : 9782296543669



REMERCIEMENTS


A nos deux directeurs de recherche, messieurs Lambert-Félix
PRUDENT et Lucien ABENON, dont les conseils nous ont incité à
vouloir toujours aller plus loin.

A mesdames Gilberte Afia COMLAN-MAYAUD (guin-mina), Laure
DOSSEH (éwé), Myriam GUEYE (wolof), Jeannette MENDY (wolof,
lébou), ainsi qu’à messieurs Abdellatif Zinsou Akossou KOSSOKO
(yorouba, fon, goun), Théophile G. AKPAKLA (fon), Roch Alphonse
IBATTA (lingala, makwa), Constant NKAZI (lari, kikongo), Dassa
BLÉGNÉ (dioula, bambara), John MIATEKELA (kikongo) pour leur
précieuse collaboration linguistique.

A madame Hélène Aimée LABRANCHE-DEBROSE, pour la mise en
lumière d’un trait d’union entre l’Afrique et la Martinique, incarné par
sa grand-mère.

Au personnel des Archives Départementales de la Martinique, et
spécialement mesdames BÉROARD, THÉVENARD, CLAVEAU et
monsieur KOUBI.

A messieurs Pierre SAMOT et Guy LORDINOT, maires du Lamentin et
de Ste-Marie.

A mesdames COURJOL, BINGUE, DINTIMILLE, AMBOISE, ZAÏRE,
RELOUZAT, LINCONNU, DALMAT et messieurs TIRNAN, JUSTE,
MARIE-ROSE, THOBOR, LENO, ainsi qu’à l’ensemble des agents des
services d’état civil des mairies visitées, pour leur accueil, leur aide et
leur bienveillance.

Au personnel de la Bibliothèque Universitaire, et particulièrement des
départements du Fonds Régional et du Prêt entre Bibliothèques, pour
leur patience et leur conscience professionnelle.




On arrive à connaître et à aimer seulement
ce que l’’on peut nommer (Guy Béart)
PREFACE

L'étude des noms patronymiques constitue un domaine encore trop
mal connu de l'histoire des Antilles. Ce fait est d'autant plus
regrettable que les registres d'individualité, lorsqu'ils existent,
représentent une source de choix. D'autre part, la patronymie est
l'une des sources de l'identité, et sur ce plan Guillaume DURAND et
Kinvi LOGOSSAH entrent très largement dans un des courants de
recherche qui prend une importance continuellement plus marquée.
L'étude qu'ils nous présentent affirme que parmi les noms utilisés aux
Antilles, beaucoup plus que ce que l'on pourrait croire sont d'origine
africaine. Ce sera là pour beaucoup de lecteurs une surprise parce
qu'il nous semble que l'Afrique en nous s'est bien effacée, s'est bien
estompée.
Or les deux auteurs nous prouvent que non ! Et que les noms qui sont
ceux que nous portons tissent avec notre passé oublié une trame
solide.
Il a fallu bien sûr la patience de Guillaume DURAND à dépouiller les
registres d'individualité, et la science des langues africaines de Kinvi
LOGOSSAH pour arriver à cette conclusion qu'un bon dixième des
noms utilisés aux Antilles - plus particulièrement en Martinique -
proviennent de l'Afrique et principalement de la Côte des Esclaves.
Il y a là quelque chose qui nous rassure, car nous avons toujours un
peu l'impression d'être coupés de nos racines profondes, ayant
intégré un monde qui n'était pas le nôtre à l'origine. Cette vision est
fausse sans doute, car au long des décennies, au long des siècles
s'est constitué une culture antillaise, nourrie d'apports divers, qui lui
assurent sa spécificité. Une spécificité qui comporte aussi, ne
l'oublions pas, un volet africain que nous retrouvons donc dans les
patronymes de beaucoup d'entre nous.
Les auteurs ne peuvent nous renseigner sur la manière dont ces noms
se sont conservés. Les esclaves gardaient-ils entre eux leurs noms
africains, à côté des noms chrétiens qui leur étaient attribués ?
Parvenaient-ils à se transmettre de générations en générations ces
patronymes ? Ont-ils gardé au fond d'eux-mêmes à travers la nuit de
l'esclavage une étincelle identitaire qui leur permettait de savoir qui ils
étaient ?
Peut-être, qui pourra le dire ? En tout cas cet ouvrage nous révèle à
nous-mêmes des vérités qui remettent en cause bien des choses.
Puisse-t-il plonger le lecteur dans une réflexion qui peut-être sera
source de nouveaux approfondissements identitaires.

Lucien-René ABENON
Professeur d'Histoire
à l'Université des Antilles et de la Guyane
7
PREFACE A LA SECONDE EDITION

Le fait d’avoir eu accès aux registres de trois nouvelles communes :
Basse-Pointe, Macouba et Rivière-Salée a permis à la fois d’enrichir
notre corpus de noms africains et d’avoir une meilleure connaissance
des mécanismes de survivance de ces noms.
Plus de 400 nouveaux patronymes ont ainsi été rajoutés et traduits
dans les tableaux de noms.
Les statistiques de pourcentages de noms africains ont été revues et
corrigées, mais n’affectent pas globalement les conclusions de notre
étude, elles les renforcent plutôt.
Des apports supplémentaires sur les survivances africaines dans le
créole ont également été effectués dans le chapitre « Les langues
créoles ».

Les auteurs
décembre 2010

8


CONVENTIONS ORTHOGRAPHIQUES


Nous n’avons pas souhaité porter de majuscule à l’initiale des noms de
groupes socio-raciaux dont il est question dans cet ouvrage (exemples :
blancs, noirs, libres, « békés », « marrons » …), mais seulement à
l’initiale de noms de groupes concernés par un critère géographique
(exemples : Africain, Européen, Créole, Antillais, Ibo, Arada, Anglais …),
de même les mots « béké » et « marron » apparaissent entre guillemets
1car nous les considérons comme des surnoms à connotation péjorative.

D’autre part, nous n’avons pas rajouté aux noms des groupes
ethnolinguistiques africains les marques du genre et du nombre du
français, le -e du féminin et le -s du pluriel n’étant pas les marques du
2genre et du nombre dans les langues africaines concernées.
On parlera donc par exemple des Peul, de l’aire bantou, etc…

~
Le « » sur une voyelle figure la nasalisation, exemple « gã »=[gan],
« nõ »=[non] ; sur une consonne, il se prononce [gn], comme en
espagnol.



ABREVIATIONS UTILISEES

A.D.M. : Archives Départementales de la Martinique
A.N. : Archives Nationales
B.O.M. : « Bulletin Officiel de la Martinique » (Bulletin des actes
administratifs de la Martinique)
J.O.M. : « Journal Officiel de la Martinique »
C.A.O.M. : Centre des Archives de l’Outre-mer

1 Cf. notre chapitre « Histoire des mots, mots de l’histoire »
2 Certains de ces mots portent parfois d’ailleurs la marque du genre et du nombre, sans
que leur usage en français ne le dévoile : ainsi le mot « bantu » désigne les [muntu],
c’est-à-dire « les personnes », de sorte que si l’on écrit « les bantous », c’est comme si
l’on écrivait « les les ntu », le préfixe ba- étant ici la marque du pluriel.
9


Nous donnions à nos enfants des noms tirés de quelque
événement, de quelque circonstance, ou trouvés d’une façon
prémonitoire au moment de leur naissance. On m’appela
Olaudah, ce qui veut dire, dans notre langue, tribulation ou bonne
fortune, et celui qui a une voix forte et parle bien […].

Un jour, tandis qu’à l’accoutumée tout le monde était allé vaquer
à ses occupations et que je restai seul avec ma chère sœur pour
garder la maison, deux hommes et une femme escaladèrent
notre clôture et nous eurent bientôt pris tous les deux, et sans
nous laisser le temps d’appeler ou de nous défendre, ils nous
bâillonnèrent et nous emportèrent en hâte dans le bois le plus
proche […] après bien des jours de voyage, durant lesquels je
changeai souvent de maîtres, je tombai aux mains d’un chef
coutumier […] j’en arrivai à penser que j’étais en passe d’être
adopté par cette famille et je commençais à me faire à ma
situation, […] quand cette illusion s’effaça tout d’un coup […].

Le premier objet qui s’offrit à ma vue quand j’atteignis la côte, ce
fut la mer, ainsi qu’un bateau au mouillage qui attendait sa
cargaison […] aussitôt, quelques hommes d’équipage me
tournèrent et me retournèrent en tout sens pour voir si j’étais
solide, et j’acquis alors la certitude que j’avais pénétré dans un
monde de démons et qu’ils allaient me tuer […] quoique n’ayant
aucune habitude de l’eau et en ayant eu peur la première fois que
je l’avais vue, j’aurais sauté par-dessus bord si seulement j’avais
pu enjamber les filets […].


Pendant quelques semaines, je fus employé à désherber et à
désempierrer une plantation […] là on m’appelait Jacob, mais à
1bord du senau African on m’appelait Michel […] un jour, le
capitaine d’un bateau de commerce appelé Industrious Bee […]
m’acheta […], il avait l’intention de m’offrir à des amis à lui en
Angleterre […]. Le temps que j’étais à bord, mon maître et
2capitaine me donna le nom de Gustave Vasa . Je commençai à
ce moment-là à le comprendre un peu, et je refusai qu’on
m’appelle ainsi, lui disant du mieux que je pouvais que je voulais
qu’on m’appelle Jacob; mais il dit qu’il n’en serait rien, et il
continua à m’appeler Gustave; et quand je refusais de répondre à
mon nouveau nom, ce que je commençai par faire, on me

1
[Sorte de voilier marchand, armé ici en navire négrier]
2 er [Célèbre roi de Suède (1496-1560), auteur d’une alliance avec François 1 ]
11
gratifiait de maintes gifles ; si bien qu’à la fin je cédai et fus obligé
1de porter ce nom, qui a toujours été le mien depuis.


Dans ce texte, extrait des mémoires d’un des rares esclaves ayant pu
èmeapprendre à lire et écrire au XVIII siècle et raconter son histoire, se
trouvent l’ensemble des éléments qui permettent de comprendre la
problématique de la survivance des noms africains parmi les esclaves, et
jusqu’aux affranchis de 1848 : le choc de la traite et le déracinement, le
changement de maîtres, y compris en Afrique, facteur possible de
changement de noms, la barrière linguistique entre maîtres et esclaves
et la conscience de la valeur de son nom d’origine, même s’il y a
adoption d’un prénom ou d'un nom européen.


1 Extraits de : O. EQUIANO [son nom est en réalité Ekweano, qui veut dire : « s’ils sont
d’accord, je resterai »], La véridique histoire par lui-même d’Olaudah Equiano, Londres, 1789
et 1814, rééd. Paris, Editions Caribéennes, 1983.
12
DE L’INTERET DE LA RECHERCHE ANTHROPONYMIQUE POUR LA
COMPREHENSION DES SOCIETES EN GENERAL ET DE LA SOCIETE
ANTILLAISE EN PARTICULIER

Les « révolutions » de la linguistique moderne n’ont
guère touché les noms propres : il n’y a pas eu – sans
doute ne pouvait-il y avoir – d’analyse structurale ou
générative des noms propres. C’est pourquoi,
aujourd’hui encore, on ne fait guère allusion aux noms
propres dans les ouvrages de linguistique, linguistique
1générale ou linguistique d’une langue particulière .

Cette déclaration faite il y a plus de 20 ans devrait aujourd’hui permettre
à cette jeune discipline : l’onomastique, et à sa branche spécifique,
l’anthroponymie, d’atteindre justement l’âge de la majorité et de prendre
la place qui leur est due.
Il est vrai que depuis cet article de Jean MOLINO, des articles, des
monographies ou des ouvrages plus importants sont venus remplir ce
2vide , mais il suffit de se rendre dans quelques grandes librairies
parisiennes pour se rendre compte de la portion congrue qu’occupe la
place réservée aux ouvrages consacrés à l’onomastique, sans parler de
l’anthroponymie, qui est elle classée avec la généalogie (quand les
libraires savent eux-mêmes quelle est cette discipline « bâtarde », et
« avec quoi elle est rangée… »).

Claude LEVI-STRAUSS écrivait déjà en 1973 à propos des noms
propres : Ce terrain mal exploité leur offrirait pourtant [aux historiens et
aux ethnologues] une occasion, trop souvent déniée, pour travailler de
3concert .

On s’accorde un peu plus depuis les années 1980 à reconnaître que les
sciences avancent par l’interdisciplinarité, et justement, au croisement de
la sociolinguistique, de l’histoire des sociétés et de l’anthropologie, il y a
l’anthroponymie, reflet d’une histoire et de ses aléas.


1
J. MOLINO, Le nom propre dans la langue, Langages N°66, juin 1982, Paris, Larousse, p. 5.
2
Le Dictionnaire étymologique des noms de famille, de Marie-Thérèse MORLET recense
120.000 noms de famille de toutes les régions françaises, (sauf les Antilles et la
Réunion), sa parution est très récente (1997).
3 C. LEVI-STRAUSS, Religion, langue et histoire : à propos d’un texte inédit de Ferdinand de
Saussure in Méthodologie de l’histoire des Sciences Humaines-Mélanges en l’honneur de
Fernand Braudel, Toulouse, Privat, 1973, II, p. 232, cité dans L’Homme N°XX, oct.-déc. 1980
(4), p. 5.
13
Si l’anthroponymie est un outil privilégié pour
l’anthropologie, c’est d’abord parce que, en général […], le
système des noms propres traduit les tendances
dominantes d’une société […] les systèmes
anthroponymiques soit par leur transparence soit par les
contradictions qu’ils recèlent par rapport à la réalité sociale
sont des points d’observation privilégiés des normes et du
1fonctionnement d’une société .

Cette remarque prend peut-être encore plus d’acuité aux Antilles de la
période qui nous intéresse, dans le contexte d’un ordre social
esclavagiste, où le nom est la manifestation de l’appartenance à l’un des
groupes socio-ethniques qui composent la société de cette époque :
blancs (« Grands et Petits »), gens de couleur libres, esclaves.
Il n’est pour s’en convaincre que de constater la multiplicité des
ordonnances, règlements, décrets, arrêtés et circulaires pris par l’autorité
coloniale sur place ou depuis la métropole, pour interdire aux gens de
couleur libres l’usage de noms portés par des blancs, et ce jusqu’à la
veille de l’abolition (voir ci-dessous chapitre sur l’affranchissement avant
1848).

Quand on étudie les noms attribués aux nouveaux affranchis de 1848,
on constate que les sobriquets les plus farfelus ou injurieux voisinent
avec des noms manifestement fabriqués de toutes pièces (anagrammes
ou autres jeux de mots) et avec des noms « normaux », mais ce qui fait
là encore la spécificité des Antilles, c’est que ces noms ont été imposés
à plus des deux tiers de sa population en 1848, lorsqu’il a fallu
enregistrer d’un coup en Martinique 73.000 « nouveaux citoyens » sur
les listes électorales et leur trouver un nom.

En complément de notre étude exhaustive des typologies de tous les
2noms de la population martiniquaise issue de l’esclavage , nous nous
consacrons ici aux noms d’origine africaine, car nous avons l’intuition
que ces noms comptent parmi ceux qui ont échappé à l’imposition
externe - et les textes législatifs évoqués plus haut en ont été un facteur
facilitateur - qu’ils sont l’expression d’une survivance interne qui trouve à
s’officialiser enfin au moment de l’abolition de l’esclavage.
Mais la raison de la présence de ces patronymes est aussi d’ordre plus
prosaïque, que l’on pourrait appeler « de commodité administrative »

1
C. BROMBERGER, Pour une analyse anthropologique des noms de personnes, Langages N°66,
p. 116.
2
G. DURAND, Les noms de famille de la population martiniquaise d’ascendance servile,
L’Harmattan, 2011
14
(c’est plus facile lorsque l’affranchi propose lui-même un nom, en restant
dans des proportions acceptables en quantité de noms africains), que
pour des raisons de « résistance identitaire » de la part des affranchis
eux-mêmes.

L’étude du contexte socio-historique dans lequel se place le fait
linguistique est dès lors une chose essentielle pour expliquer et mesurer
1cette survivance .
C’est ce que nous faisons dans la première partie, consacrée au cadre
juridique lié à l’affranchissement avant et au moment de l’abolition de
1848, ainsi qu’au cadre historique, lié à la traite négrière en Martinique
ème èmeaux XVIII et XIX siècles.




1
De la même façon qu’une étude solide (« sound ») sur les africanismes dans les
langues créoles ne peut réussir qu’en « combinant soigneusement travail de terrain
linguistique et anthropologique avec les résultats du travail de l’historien » (G. HUTTAR,
Identifying Africanisms in New World Languages : How specific can we get ? in S. MUFWENE,
Africanisms in Afro-American language varieties, Londres et Athens (Géorgie), University of
Georgia Press, 1993, pp. 47-63).
15
CHAMP DE L’ETUDE ET PROBLEMATIQUE

Le champ de cette étude n’inclut pas la population appartenant à la
période d’émigration africaine de 1857 à 1862, dite des « travailleurs
1libres » car nous considérons que ceux-ci n’ont pas subi le même
ostracisme vis-à-vis de l’emploi de leur nom africain que les esclaves, et
que donc le degré de survivance de leurs noms n’a pas été soumis aux
mêmes conditions sociales et ne peut être mis sur un pied d’égalité
statistiquement parlant (voir l’exemple de la pérennité des noms
d’émigrants arrivés dans des conditions comparables : les Indiens, dont
les noms originaux sont restés abondants tant en Martinique qu’en
Guadeloupe, et ce malgré un taux de mortalité - lors de leur installation
aux Antilles - proche de celui des esclaves).

Notre objectif est en conséquence de situer l’existence, l’importance, les
origines ethniques et de donner les significations linguistiques des noms
de famille d’origine africaine de la population martiniquaise issue de
l’esclavage : prénoms, surnoms et patronymes des esclaves et des
affranchis d’avant et d’après 1848.

La situation peut s’exposer abruptement par le raisonnement suivant :

1) on peut empêcher un homme de tout faire, sauf de penser
2) un homme n'oublie pas son nom, même s'il choisit parfois
d'en changer, ou qu'on lui en impose un autre
3) le problème réside dans le fait que les esclaves ne
disposaient pas d'un statut social correspondant à celui
d'homme

L’idée que les esclaves avaient pu oublier leurs noms africains, au
besoin par le truchement d’un « lavage de cerveau » décervelant digne
èmedes romans d’espionnage modernes a eu cours depuis le XIX siècle
jusqu’à nos jours. On a pu lire, dans des écrits très récents, que les
noms africains avaient soit disparus soit avaient été « perdus » ou ne
concernaient que les descendants des « nèg’ Kongo » précités ou des
2vagues d’émigration africaine très récentes.

1
Appelés aussi « nèg’ Kongo », car majoritairement originaires de la région du Congo.
2
Cf. P. PINALIE, Abdonise et Théramène, éd. Desormeaux, 1997, p. 25 et D. LAOUCHEZ,
Noms de personnes (noms de familles, prénoms, surnoms, sobriquets) à la Martinique, étude
diachronique et synchronique dans une perspective de socio-linguistique, Thèse de Linguistique,
Paris V, 1984, notamment les pages 51, 55, 57 et 193 à 196, qui se trouvent en
contradiction avec d'autres affirmations présentes dans la même thèse (« Les noms
africains qui subsistent sont ceux des engagés arrivés postérieurement à l'abolition de
l'esclavage »).
16
Pourtant, des indices sur les survivances africaines jalonnent les écrits
ème èmedu XVII au XIX siècle, des pères DU TERTRE et LABAT aux
1délibérations du Conseil privé de la Martinique en 1829 .

Quant à nous, nous nous efforçons ici de répondre aux questions
suivantes :

Est-ce que les noms africains apparaissant sur les inventaires
d’habitations ou les actes d’individualité ne constituent pas uniquement
la partie émergée du récif (il fait trop chaud pour les icebergs sous nos
latitudes), qui cache une pratique orale d’utilisation et de transmission de
ces noms, de mère à enfant par exemple, pour rester dans le très
plausible ?

D’où l’interrogation qui en découle : dans quelle mesure ces noms ont-ils
perduré dans la population créole, jusqu’à nos jours ?

Nous sommes convaincus que l’origine africaine ne fait plus aujourd’hui
l’objet d’un rejet dans l’esprit de la grande majorité de nos contemporains
martiniquais, par contre le mot « Afrique » se suffit à lui-même, quand on
l’a prononcé, on a tout dit, alors que l'Afrique est un continent et non un
pays.
Si des traits culturels communs peuvent se retrouver du Sénégal à
l'Angola, la grande diversité des peuples qui constituent l'Afrique devrait
susciter un intérêt plus approfondi chez ceux qui en proviennent, même
si on leur a répété que les mélanges d'ethnies qui ont eu lieu empêchent
toute reconstitution …

1 Ils reçoivent fort bien ceux qui les viennent voir (qui sont ordinairement ou leurs Alliez,
ou des Négres de leur terre) & n’épargnent rien de ce qu’ils ont dans leurs Cases, pour
leur faire bonne chere […] il me répondit qu’il avoit autant fait cette dépense pour leur
montrer qu’il estoit bien, & qu’il n’estoit pas miserable comme tel & tel de leur pays, (ce
qui fait le sujet le plus ordinaire de leurs conversations) que pour leur faire paroistre son
affection […] que ce pauvre esclave estoit de sa terre, & qu’il lui luy gardoit tousiours un
morceau de ce que nous luy donnions, que ce pauvre Négre venoit querir chaque
Dimanche. (J. B. DU TERTRE, Histoire générale des Antilles habitées par les Français
16671671, Paris 1671, rééd. Editions des Horizons Caraïbes, 1973, 3 volumes, Tome II, p. 492). ♦ À
cette époque [fait référence à des évènements ayant eu lieu en 1793], les nègres des
villes se réunissaient par nations pour danser dans les fêtes publiques. Un drapeau
indiquait que tel groupe était formé de Caplaous ou d’Ibos. À la procession de la
FêteDieu, les esclaves défilent regroupés en ethnies et sous leur bannière propre
(Délibération du Conseil privé de la Martinique, 3 décembre 1829, cité par C. CELMA, Les
sociétés d’esclaves aux Antilles : histoire comparative, in M. DORIGNY, Esclavage, résistances
èet abolitions, Actes du 123 congrès des sociétés historiques et scientifiques,
Fort-de-FranceSchoelcher, 6-10 avril 1998, Paris, Editions du C.T.H.S., 1999, p. 81). Ces défilés par
« nations » africaines avaient encore lieu à Fort-de-France en 1837 (cf. J. ROSEMAIN,
Jazz et biguine, les musiques noires du Nouveau Monde, Paris, l’Harmattan, 1993, p. 113).
17
Confronté à ce « puzzle », n’est-il pas possible d’apporter un peu plus de
précision et d’aller rechercher des origines plus ciblées pour la
population martiniquaise parmi les dizaines d’ethnies concernées par la
traite des esclaves ?

Nous pensons que l’étude de ces patronymes est une alliée précieuse
dans cette tâche ; c’est là toute notre ambition.

Pour autant, les héritages africains ne sont pas seulement présents sur
le plan anthroponymique mais aussi dans d’autres domaines
socioculturels martiniquais tels que la musique, la danse, la devinette, le
conte, la cuisine, la coiffure, les gestuelles, certaines pratiques sociales
et familiales, ainsi que la langue créole, domaines qui font l’objet de
plusieurs chapitres de cet ouvrage.


18
L’ETAT DE LA RECHERCHE ANTHROPONYMIQUE SUR LES
POPULATIONS DE LA ZONE CARAÏBE ISSUES DE L’ESCLAVAGE

Les mémoires d’un ancien esclave comme ceux d’Olaudah EQUIANO,
dont nous avons donné un extrait au début de cette introduction, sont
des documents très rares avant 1830 et le mouvement abolitionniste
anglais, mais on trouve par contre dès les débuts de la colonisation de
nombreux exemples d’Africains ayant gardé leur nom d’origine, de la
Louisiane à Trinidad, en passant par Saint-Domingue (c'est-à-dire Haïti)
et la Jamaïque.

A la faveur de signalements d’esclaves « marrons », de minutes de
procès ou d’inventaires d’habitations, nous disposons d’une
documentation abondante aujourd’hui grâce aux recherches des Gabriel
DEBIEN, Gwendolyn Midlo HALL, Jean FOUCHARD, Josette FALLOPE
(voir notre bibliographie pour les titres des ouvrages de référence de ces
chercheurs sur ces sujets).

En ce qui concerne la Martinique (et la Guadeloupe), nous disposons là
encore de dénombrements d’esclaves et de signalements de
« marrons », mais surtout d’un outil qui fait partie de l’arsenal du système
administratif français jusqu’à nos jours : le registre d’état civil, et,
spécifiquement pour les petites Antilles Françaises, à l’intérieur de ces
registres, les « actes de liberté » (ou d’affranchissement), pour la période
ème 1 2du XVIII siècle à 1848 , et les registres d’« actes d’individualité » pour
la période de 1848 à 1873 (ultime année d’enregistrement constatée).
Ceux-ci ont été étudiés par Bernard DAVID, Emile HAYOT, Jacques
PETITJEAN-ROGET pour la Martinique, mais, du point de vue de
l’anthroponymie, le regard a surtout porté sur les blancs et les libres
d’avant l’abolition de l’esclavage, et quand il a été porté sur les esclaves
ou les nouveaux affranchis de 1848, soit l’aspect linguistique – ou encore
poétique (cf. P. PINALIE, op. cit.) l’a emporté sur la dimension historique,
3soit la composante africaine n’a pas été véritablement étudiée .

1
L’ordonnance royale du 31/08/1778 mentionnait dans son article 6 : On spécifiera dans
les actes de baptême des gens de couleur libres, leur état et le degré de couleur, avec
leur surnom, pourvu que ce ne soit pas celui des maîtres qui les auraient affranchis. Code
er
de la Martinique 1642-1815, vol. II, p. 380. Cette disposition sera renforcée par l’article 1
de l’ordonnance du 29/04/1836 (voir notre Annexe III, en page 299).
2
Appelés en Guadeloupe registres des « nouveaux citoyens ».
3
A notre connaissance, seuls J. FALLOPE, Les esclaves africains à la Guadeloupe en 1848,
d’après les registres d’état civil des nouveaux citoyens conservés aux Archives de la Guadeloupe,
è èBulletin de la Société d’Histoire de la Guadeloupe N°57-58, 3 et 4 trimestre 1983, pp. 3-25 et J.
et D. GODDET-LANGLOIS, Dictionnaire des familles guadeloupéennes de 1635 à 1700,
Fortde-France, Exbrayat, 1991, ont réellement traité cet aspect, pour la Guadeloupe.
19
En lisant chaque acte de ces registres et en relevant minutieusement
chaque nom attribué, nous avons constaté pour notre part qu’un grand
nombre de noms d’origine africaine s’y trouvaient, dont beaucoup
perdurent jusqu’aujourd’hui. Nous avons établi un tableau statistique des
noms attribués page 22 à 25 ci-après et nous donnons aux pages
125257 notre interprétation des significations de plus de 2600 noms d’origine
africaine, avérés par l’abondante documentation anthroponymique
africaine consultée, et sous le contrôle de locuteurs africains pratiquant
les langues des principales populations concernées par la déportation en
esclavage aux Antilles.
Il est bien certain que ce genre de travail inédit est soumis à une
approche circonspecte, de par les déformations subies par ces noms au
cours de la transplantation forcée de leurs détenteurs (à ce titre nous
avons établi un avertissement dans le chapitre consacré à la
présentation de ces noms : Précisions phonétiques, orthographiques et
ethnologiques pour une lecture aisée des tableaux).
Il est également bien évident qu’une certaine marge d’erreur subsiste
dans la discrimination du caractère africain ou non africain d’un nom
donné, mais cette marge fonctionne dans un sens comme dans l’autre,
et nous avons à notre sens été plutôt sévère dans le doute et avons plus
éliminé de noms que fait du « remplissage ».

Toujours est-il que les chiffres nous donnent une proportion de noms
avérés ou supposés africains de presque 14% sur la totalité des noms
1donnés , tandis que la population africaine représente à l’époque 7% des
esclaves.
Josette FALLOPE, pour la Guadeloupe, a établi des proportions
supérieures pour l’île-sœur, puisqu’elle avance une moyenne de 11%
d’esclaves nés en Afrique parmi les nouveaux citoyens de 1848 (elle
2donne même 15% dans un ouvrage postérieur) .

Mais ce qui est plus étonnant est bien le fait suivant : 47% des
noms africains martiniquais sont attribués à des Créoles,
c’est-àdire à des esclaves nés en Martinique.

Ceci nous amène donc à nous pencher dans cet ouvrage sur le
problème de l’acculturation de l’Africain aux Antilles - le phénomène de
créolisation est en l’occurrence revisité - avant de présenter dans les
grandes lignes les systèmes anthroponymiques en Afrique, puis les
noms africains de la Martinique, en les comparant également avec les

1
Voir tableau statistique p. 25 et carte de répartition des noms p. 29.
2
J. FALLOPE, op. cit. (Les esclaves africains à la Guadeloupe en 1848…), p. 7 et Esclaves et
citoyens, Société d’Histoire de la Guadeloupe, 1992, pp. 86, 87 et 163.
20
noms d’origine africaine d’autres pays de la zone caraïbe concernés par
l’esclavage.

Méthodologie de discrimination

L’état de la recherche anthroponymique en général, et concernant les
Antilles en particulier, dont nous avons évoqué l’insuffisance plus haut,
se conjugue pour les noms africains avec un double phénomène
d’émiettement dans le temps et dans l’espace, dont l’abondance de notre
bibliographie est un témoignage.
Ainsi, pour arriver à reconstituer ce morceau de sucre dissous dans le
thé que constituent les noms en Afrique, il faut consulter énormément
d’articles d’importance différente ou des monographies rarement
exhaustives, même sur un seul pays, rédigées souvent dans les années
1950 ou antérieurement et/ou publiées exclusivement en Afrique.
Néanmoins, par le fait que ces noms sont également des patronymes en
Afrique ; par le regard des locuteurs africains ; par les concordances
phonologiques, sémantiques et historico-géographiques ; par le fait que
certains de ces noms se trouvent en résonance avec le contexte de
l’esclavage de par leur sens (exemple : le patronyme « Abénon » : voir
explication dans les tableaux des noms); par les comparaisons
effectuées avec les noms africains attestés dans d’autres zones de la
1sphère caraïbe ayant connu l’esclavage , ainsi que ceux dénombrés
dans les inventaires d’habitations (nom donné aux plantations en
2Martinique) et les rôles de bateaux négriers saisis , il nous semble que
cette reconstitution s’appuie sur des bases scientifiques et ne peut dès
lors faire l’objet que d’ajustements, de corrections et d’enrichissements,
mais pas d’une remise en question fondamentale.

Les tableaux des pages suivantes détaillent commune par commune, les
résultats statistiques de nos recherches sur les proportions de noms
africains donnés en Martinique lors des opérations d’enregistrement des
« nouveaux libres » dans les registres d’actes d’individualité.


1
Voir pages 264-267.
2 Parmi les sources consultées, en plus des actes d’individualité de 53.700 personnes et
des actes d’affranchissement de 26.000 autres : A.N. AB XIX 3356 : Habitation
Ga(i)gneron Desvallons, dénombrement d’esclaves. ♦ A.N. T355¹¹ : Cote des Inventaires et vente
des meubles dans l’habitation de l’Anse à l’Ane contenant 41 pages. ♦ F. THÉSÉE, Les Ibos de
l’Amélie-destinée d’une cargaison de traite clandestine à la Martinique (1822-1838), Paris,
Editions Caribéennes, 1986, pp. 137-138. ♦ J. FALLOPE, op. cit. (Esclaves et citoyens), pp.
620621. ♦ J. et D. GODDET-LANGLOIS, op. cit., pp. 25-26. ♦ G. M. HALL, Africans in colonial
Louisiana, Bâton Rouge and London, Louisiana state University Press, 1992, pp. 408-412. ♦
D. De CAMP, African day-names in Jamaica, Language N°43-1, mars 1967, Baltimore, p. 139.
21
A B C D E F G H I J K L
COMMUNES Nombre de Population Diff. Nombre dont noms % Nombre de % % de noms % de noms % des
personnes esclave de la (B-C) de noms africains (F/E) personnes (sur non africains Créoles
ayant reçu commune donnés nées en population à africains donnés à (nés en
(actes d’individualité)
un nom (en 1847) Afrique enregistrer) donnés à des Martinique)
(nombre (H/B) des personnes dans les
d'actes personnes nées en noms
consultés) nées en Afrique africains
Afrique (n/H%) (n/F%)
(n/H%)
écart non
ANSES-D'ARLET /
significatif
1
DIAMANT 1848-49 2389 3508 (cf. note 1) 852 139 16% 205 9% 59% 41% 39%
BASSE-POINTE
1848-65
(70 actes de 1850 à 1865) 2255 2258 -3 793 104 13% 158 7% 52% 48% 28%
CARBET
1848-51 2637 2727 -90 926 91 10% 164 6% 71% 29% 48%
CASE-PILOTE
1848-49
821 2071 -1250 251 13 5% 30 4% 80% 20% 54%
manque 1 registre
DUCOS 1849-57
(Trou au Chat)
(104 actes de 1850 à 1857) 1578 1533 45 748 76 10% 139 9% 73% 27% 49%
FORT-de-FRANCE
1848-49
2
1442 4729 -3287 617 22 4% 34 3% 56% 44% 32%
manquent 3 registres
FRANCOIS 1848-49
2 registres, de 1849 à 1858
3
n’ont pu être consultés 2703 3841 -1138 1432 181 13% 313 12% 64% 36% 39%

1
Commune du Sud, comprenant Ste-Luce (environ 850 à 900 esclaves – cf. recensement de 1820)
2
Le nombre d’actes du premier registre de Fort-de-France ne correspond pas strictement au nombre de personnes enregistrées, car 274 personnes, principalement des
enfants, sont en fait inscrits dans l’acte de leur mère.
3
Le nombre réél d’actes de cette commune est 3918.


A B C D E F G H I J K L
COMMUNES Nombre de Population Diff. Nombre dont noms % Nombre de % % de noms % de noms % des
personnes esclave de la (B-C) de noms africains (F/E) personnes (sur non africains Créoles
ayant reçu commune donnés nées en population à africains donnés à (nés en
(actes d’individualité)
un nom (en 1847) Afrique enregistrer) donnés à des Martinique)
(nombre (H/B) des personnes dans les
d'actes personnes nées en noms
consultés) nées en Afrique africains
Afrique (n/H%) (n/F%)
(n/H%)
GROS-MORNE
1848-58 (quelques actes
de 1850 à 1858) 2706 2821 -115 1115 56 5% 121 4% 79% 21% 54%
LAMENTIN
1849-67 6323 7272 -949 2981 300 10% 351 6% 70% 30% 65%
LORRAIN
(Grande Anse /
Marigot) 1848-58 3973 3905 68 1486 177 12% 147 4% 54% 46% 62%
MACOUBA
1849-65
1717 1784 -67 487 80 17% 68 4% 38% 62% 47%
(32 actes de 1850 à 1865)
MARIN
1848-58 1793 1816 -23 762 208 27% 217 12% 33% 67% 32%
PRECHEUR 1848-66
(5 actes de 1861 à 1866) 2196 2238 -42 575 73 13% 59 3% 36% 64% 52%
RIVIERE-PILOTE
1848-49
manque 1 registre 1655 2606 -951 741 96 13% 146 9% 73% 27% 59%
RIVIÈRE-SALÉE
1
2053 2520 -467 766 184 24% 211 10% 55% 45% 48%
1848-58

1
Commune des Trois Bourgs, incluant Trois-Ilets (684 nouveaux citoyens habitant les Trois-Ilets ont été enregistrés à Rivière-Salée et ensuite, à partir de 1855 dans les
registres des Trois-Ilets : il y a eu au moins 105 personnes qui se sont fait réenregistrer).


A B C D E F G H I J K L
COMMUNES Nombre de Population Diff. Nombre dont noms % Nombre de % % de noms % de noms % des
personnes esclave de la (B-C) de noms africains (F/E) personnes (sur non africains Créoles
ayant reçu commune donnés nées en population à africains donnés à (nés en
(actes d’individualité)
un nom (en 1847) Afrique enregistrer) donnés à des Martinique)
(nombre (H/B) des personnes dans les
d'actes personnes nées en noms
consultés) nées en Afrique africains
Afrique (n/H%) (n/F%)
(n/H%)
ROBERT 1848-55
3 registres, de 1855 à 1861
1
2526 3223 -697 1000 109 11% 281 11% 78% 22% 42%
n’ont pu être consultés
St-ESPRIT 1848-64
2
978 2181 -1203 473 55 12% 91 9% 73% 27% 55%
2 registres non exploitables
3
Ste-ANNE 1848-49 1910 2532 -622 571 107 19% 174 10% 60% 40% 36%
4
Ste-LUCE 1848-58 978 832 146 419 68 16% 101 10% 68% 32% 59%
Ste-MARIE 1848-56 4071 3750 321 993 91 9% 85 2% 50% 50% 55%
TRINITE 1848-67
(141 actes de 1859 à
3482 3645 -163 1264 253 20% 363 10% 57% 43% 39%
1867)
TROIS-ILETS 1855-73
1365
(commune constituée en
5
1849) 744 (en 1820) -42 139 19 14% 19 3% 63% 37% 63%
VAUCLIN 1848-49 2771 3553 -782 1164 155 13% 328 12% 75% 25% 46%

1
Le nombre d’actes de cette commune est en réalité de 3347.
2
Total des actes de la commune : 2164
3
Il y a dans cette commune 1232 actes, mais qui concernent 1910 personnes, les enfants étant très souvent enregistrés dans l’acte de leurs parents. Il est très possible
que de nombreux résidents de Ste-Anne se soient fait enregistrer au Marin, commune limitrophe, qui présente quant à elle un très petit différentiel, alors que les affranchis-
sements continuent de faire baisser la population esclave, même de 1847 à 1848.
4
Recensement de 1820, cf. note d’Anses d’Arlet ci-dessus.
5
Ecart significatif si l’on ajoute aux 744 actes de Trois-Ilets les 684 personnes enregistrées à Rivière-Salée et que l’on retranche ensuite les 105 qui se sont fait enregistrer
deux fois (cf. note 1 de Rivière-Salée) : 744+684-105=1323



A B C D E F G H I J K L
Nombre de Population Diff. Nombre dont noms % Nombre de % % de noms % de noms % des
personnes esclave des (B-C) de noms africains personnes (sur non africains Créoles
ayant reçu communes donnés nées en population africains donnés à (nés en
(F/E)
un nom étudiées Afrique à donnés à des Martinique)
(nombre (en 1847) enregistrer) des personnes dans les
d'actes (H/B) personnes nées en noms
consultés) nées en Afrique africains
Afrique (n/H%) (n/F%)
(n/H%)

1
TOTAL 53702 64513 19391 2658 13,7% 3805 7% 63% 37% 47%
####

Taux de couverture par 74% des 88,5% de la
rapport à la population actes population à
2
esclave totale ci-dessous consultés enregistrer



POPULATION ESCLAVE
TOTALE en 1847 72883


1
Résultat non significatif (registres manquants)
2
Il faut rappeler que St-Pierre, dont les registres sont perdus, représentait en 1847 une population esclave de 8370 personnes à inscrire.

2
Commentaires sur ces tableaux et présentation des sources

Nous avons étudié toutes les communes dont les registres étaient
consultables, à savoir 23 communes sur les 24 que comptait la
Martinique en 1848-49, ce qui représente 88,5% de la population esclave
en 1848, si l’on considère un chiffre de presque 73.000 esclaves pour
1cette année-là . La commune de St-Pierre représentait à elle seule un
2potentiel de 8370 esclaves , mais ses registres d’individualité ont sans
doute brûlé dans la catastrophe volcanique de 1902, et, alors que les
registres de naissances-mariages-décès de cette ville ont pu être
reconstitués à partir des doubles se trouvant en métropole, il semblerait
3que les actes d’individualité n’aient pas fait l’objet d’un tel recopiage .
En fait, nous n’avons constaté d’exemplaires établis en double pour les
actes d’individualité qu’au Marin, à Ste-Anne, et partiellement au
Lamentin, au François et aux Anses-d’Arlet.
La lettre de Victor SCHOELCHER est assez floue à ce sujet (voir page
38) et les évènements historiques ne permirent pas à la Seconde
République d’établir un suivi de sa politique en matière d’émancipation
des esclaves, puisque le gouvernement des ARAGO - ministre de tutelle
de SCHOELCHER - LAMARTINE, LEDRU-ROLLIN, qui eut l’honneur de
promulguer l’abolition de l’esclavage, n’eut pas que le nom de
« provisoire » : dès décembre 1848, l’élection de Louis-Napoléon
BONAPARTE à la présidence de la République déclenchait, en
Martinique comme en métropole, un retour à de plus en plus d’ordre et à
de moins en moins de liberté, jusqu’au 2 décembre 1851, où, sous le
nom de Napoléon III, il consolidait sa victoire par un changement de
régime politique et un retour à l’Empire, alors que les communes de la
Martinique n’avaient pas encore, pour plusieurs d’entre elles, achevé leur
travail d’enregistrement et de dation de noms.
Les nouveaux affranchis avaient déjà compris à cette date que le vent de
la liberté qui avait soufflé en mai 1848 n’avait été qu’une bourrasque,
laissant bien vite place à la dure réalité économique : liberté ne signifie
pas pour autant égalité.
Par contre, s’il n’y a pas eu recopiage immédiat dans la plupart des
communes, il y eut dans trois communes un recopiage effectué en 1858,

1 Cf. B. DAVID, Les origines de la population martiniquaise au fil des ans 1635-1902, Mémoires
de la Société d’Histoire de la Martinique N°3, 1973 et document C.A.O.M. Fm/sg*Mar/Corr.
232 Etat de la population 1847 (chiffres du recensement de 1847 par communes et par type
de population (blanche, libre, esclave). Voir aussi nos tableaux de statistiques de
population dans notre ouvrage op. cit. en pp. 43-49
2 ibid.
3
Les Archives d’Outre-mer d’Aix-en-Provence ont déclaré ne pas être en possession de
ces documents, comme d’ailleurs d’aucun acte d’individualité pour la Martinique, hormis
ce qui a été microfilmé pour eux par les Archives Départementales de la Martinique.
26
à la date de clôture officielle des registres (qui, on le sait, ne fut pas la
date effective de fin des enregistrements) : c’est ainsi que nous ne
disposons que de ces copies, et non des originaux de 1848 pour les
communes de Basse-Pointe et du Vauclin, et que nous disposons des
originaux ainsi que des copies pour celle de Ducos (voir l’inventaire des
registres au début de la bibliographie de notre autre livre op. cit.).

Quantitativement, compte tenu d’une part que des registres sont
manquants dans plusieurs communes et que d’autre part des
affranchissements ont encore eu lieu entre le recensement de 1847 et le
23 mai 1848, nous avons pu consulter en réalité 74% des actes
d’individualité établis et ainsi constater que les écarts entre le nombre
d’actes et le chiffre de population esclave en 1847 nous permettait
1d’affirmer que tout le monde a bien été enregistré .

Mais ce qui nous semble plus intéressant à la lecture de ce tableau, ce
sont ces quelques réflexions, d’ordre qualitatif :
Il nous paraît possible de souligner une différence de conception quant à
l’attribution de « leur » nom aux Africains dans certaines communes :
exemples les plus significatifs : au Macouba, au Marin et au Prêcheur :
+ de 60% de noms africains attribués à des Africains ; (et ceci n’est pas
en corrélation avec le nombre d’Africains parmi la population esclave de
ces communes : voir les chiffres absolument opposés sur ce point entre
le Marin d’une part, et le Macouba et le Prêcheur d’autre part; ce n’est
pas non plus attribuable à une proximité géographique de ces deux
communes, au contraire : voir la carte de la Martinique ci-après).
Il est intéressant d’observer en cela une attitude similaire du Prêcheur et
du Macouba, deux communes proches à l’époque, de par leur isolement
du reste de la Martinique et leurs voies de communication principalement
maritimes. Par contre, au François, au Vauclin et surtout au Robert, trois
communes limitrophes de la côte Atlantique, la tendance est à l’inverse
de celle du Marin, avec pourtant un pourcentage d’Africains identique
dans ces quatre communes.

Une moitié des communes de la Martinique avaient choisi de
« gommer » le nom des Africains et leur attribuer un nom « français » : le
Carbet, Case-Pilote, Ducos, Gros-Morne, le Lamentin, Rivière-Pilote,
le Robert, St-Esprit, Ste-Luce, le Vauclin approchent ou dépassent les
70% en faveur de noms autres qu’africains donnés aux Africains (noms
français, anagrammes, prénoms, surnoms…)

1
A part les hiatus de 622 et 782 esclaves à Ste-Anne et au Vauclin, ainsi que celui de
949 autres au Lamentin : il est possible que des registres manquants nous soient
inconnus.
27

L’autre moitié des communes se situe à 50/50 ou 60/40 vers une de ces
deux tendances (Anses-d’Arlet, Basse-Pointe, Fort-de-France, le
François, le Lorrain, Macouba, le Marin, le Prêcheur, Rivière-Salée,
Ste-Anne, Ste-Marie, Trinité, Trois-Ilets)

La part des Créoles dans les noms africains (globalement 47%) est
l’élément le plus surprenant, d’autant plus que localement, on aurait pu
s’attendre à ce que les communes n’attribuant pas « leur » nom aux
Africains n’attribuent pas a fortiori ce type de nom à des personnes nées
en Martinique, or il n’en est rien : dans les communes citées plus haut
qui dépassent les 70% de noms non africains donnés à des Africains, la
part des Créoles dans les noms africains est de 46% à 49% au Vauclin,
au Carbet et à Ducos, de 54 à 55% à Case-Pilote, au Gros-Morne, au
St-Esprit, et même de 59 et 65%, respectivement à Rivière-Pilote et au
Lamentin !

Les noms africains représentent quant à eux globalement 13,7% des
1noms donnés, comme nous l’avons souligné dans notre introduction ,
pour une population africaine de 7% parmi la population esclave.

La carte page suivante donne un aperçu de la répartition géographique
de ces chiffres, et montre un recoupement assez logique entre les noms
d’origine africaine retrouvés et le nombre d’esclaves nés en Afrique
présents dans ces zones à cette période (voir surtout les communes de
Trinité, le François, le Vauclin, Rivière-Pilote, Rivière-Salée, Ste-Anne, le
Marin, Ste-Luce, Diamant et Anses-d’Arlet).
Elle recoupe également les régions de traite clandestine en Martinique à
èmepartir des années 1815 (voir chapitre sur la traite au XIX siècle pages
53 à 62).
On peut encore remarquer une survivance surprenante des noms
africains dans le « grand Nord » de la Martinique (Basse-Pointe,
Macouba, le Prêcheur). Elle est due à notre avis tant à une unité de
conception d’attribution du nom africain à celui qui est né en Afrique
évoquée plus haut, qu’à une survivance du nom africain parmi les
Créoles supérieure à la moyenne générale (sauf à Basse-Pointe), alors
que dans le même temps, le pourcentage d’Africains dans ces trois
communes n’est guère élevé.

1 Et approche les 15% si l’on ajoute les prénoms et surnoms d’origine africaine
maintenus dans l’acte d’individualité de 130 personnes ayant reçu un nom « français »
(voir Annexe VI).
28
RÉPARTITION GÉOGRAPHIQUE EN MARTINIQUE EN 1848-49 DES
NOMS AFRICAINS ET DES ESCLAVES NÉS EN AFRIQUE



29




I. CADRE HISTORICO-JURIDIQUE

DE L’AFFRANCHISSEMENT AVANT 1848 D'UN POINT DE VUE
ANTHROPONYMIQUE

L’affranchissement avant 1848 dans ses aspects touchant au choix des
noms par les affranchis ne fait pas l’objet de l’intérêt du législateur avant
1752 : l’édit royal de 1685 (« Code Noir ») donne en fait toute liberté au
maître pour agir comme bon lui semble (cf. son article 55 en Annexe I).
C’est seulement à l’usage, et constatant, avec l’accroissement
1considérable du nombre d’esclaves, et donc de libres , qu’il commençait
2à y avoir un problème de ce côté-là , que les ordonnances se mirent à
pleuvoir, toujours avec un seul objectif : empêcher aux gens de couleur
libres de porter le nom d’une famille blanche, mais sans succès :
ordonnance du 6 janvier 1773 (voir Annexe II), renforcée par celles du 4
mars 1774 (les libres qui auraient « usurpé » le nom d’un blanc, doivent
en changer, et cela doit être porté sur un registre spécial ; nous n’avons
trouvé nulle trace de tels registres …), du 31 août 1778 et par l’arrêté du
3préfet colonial du 15 mars 1803 :

Art. XIII : les affranchis et ceux qui pourront l’être par la
suite, seront tenus de prendre un nom propre, qui puisse les
faire connaître et les distinguer de ceux qui portent le même
nom de baptême ; la déclaration qu’ils feront desdits noms
sera inscrite sur le registre mentionné […] Sous aucun
prétexte, ils ne pourront porter le nom de leurs anciens
maîtres, ou de tout autre blanc de la colonie, sous peine de
radiation et de 1000 livres d’amende, comme aussi il est
enjoint sous les mêmes peines à tous ceux qui se seront
permis d’usurper ces noms, de les quitter de suite pour en
prendre un autre. [c’est donc que la chose se pratiquait]

1
La Martinique passe d’une population de 6.500 blancs et 14.500 esclaves, pour 500
libres en 1700, à 11.500 blancs et 71.000 esclaves, pour 2.500 libres en 1770 (Sources :
B. DAVID, op. cit. (Les origines de la population martiniquaise …). La population blanche ne
fait donc qu’à peine doubler alors que dans le même temps la population de couleur libre
est multipliée par cinq (progression similaire au nombre d’esclaves).
2 […] Monsieur de Poincy, dans le temps qu’il était gouverneur de Marie-Galante, qui fut
fort étonné de s’entendre nommé à la messe où il assistait pour père d’un mulâtre qu’il
8ne connaissait pas. (Hurson, Intendant de la Martinique, 1752, A.N. C A 59, f°304, cité par
C. DUVAL, La condition juridique des hommes de couleur libres à la Martinique au temps de
l’esclavage, Thèse de Droit, Paris I, 1975). Hurson prend donc, le 22 août 1752 un arrêté
pour interdire aux libres de couleur de porter le nom de leur père blanc et pour que dans
les actes la mention « père inconnu » soit portée, sauf demande expresse de l’intéressé.
3
Pour les textes des lois citées, voir DURAND-MOLARD, Code de la Martinique 1642-1815,
Saint-Pierre 1807-1814 et Paris B. N. vol. II, IV et V.
31
Concernant les types de noms, le règlement des administrateurs de
Saint-Domingue de 1773 fut repris en Martinique : les mères naturelles
sont tenues, lors du baptême de leur enfant de leur donner un surnom
tiré de l’idiome africain, ou de leur métier et couleur, mais qui ne pourra
être jamais celui d’aucune famille blanche de la colonie.
On ne dispose que de peu d’éléments concernant la population servile,
par manque d’archives sur ce sujet : on sait néanmoins que l’esclave
recevait un nom « chrétien » ou un sobriquet à son arrivée aux îles
(quand il n’avait pas reçu ce nom déjà sur le bateau), qu’il était à cette
occasion baptisé (le maître ne respectait pas toujours cette consigne
épiscopale, et le baptême, s’il avait lieu, pouvait se faire jusqu’à un an
après son débarquement, à condition que la forte mortalité ait épargné
1l’esclave ).
Baptisé ou pas, il fallait bien lui trouver un nom une fois sur l’habitation,
et ce nom devait répondre à deux conditions : pouvoir distinguer deux
individus et être compatible avec le système linguistique du maître. Ceci
explique que l’on trouve très peu de noms africains dans les inventaires
d’habitation (de 4 à 15%). On peut se demander si le fait de pouvoir
garder officiellement un nom africain n’était pas une faveur du maître
(parfois le nom africain est porté par un commandeur ou un esclave
ayant des « responsabilités »).
Par contre, entre esclaves, les textes de l’époque ainsi que diverses
2études récentes sur les sociétés esclaves nous permettent
raisonnablement d’affirmer avec G. DEBIEN qu’ « à côté de ces noms
officiels, ceux que l’on déclarait sur les feuilles de la capitation, les
esclaves se connaissaient entre eux par un nom familier plus proche de
3l’Afrique » et de toute façon d’un point de vue strictement humain, il est
illogique de penser que l’on peut oublier son nom.

Nous avons consulté tous les actes d’affranchissement des années
1836-1848 (en précisant que de 1836 à 1841, il n’y a souvent dans les
actes d’affranchissement qu’un prénom, l’article 1 de l’ordonnance de
1836, qui impose de donner un nom patronymique à l’affranchi, ne fut

1 B. DAVID, La paroisse de Case-Pilote 1760-1848, Mémoires de la Société d'Histoire de la
Martinique N°4, 1975, p. 80.
2 Il ne se passe guère de Festes & de Dimanches, que plusieurs Nègres d’une mesme
terre, ou de celles qui leur soit voisines, ne s’assemblent pour se recréer ; & pour lors ils
dansent à la mode de leur pays. (J. B. DU TERTRE, op. cit., T. II, p. 491). ♦ C. CELMA, op.
cit. (Les sociétés d’esclaves aux Antilles …), pp. 77-90. ♦ F. REGENT, Entre esclavage et
liberté : esclaves, libres et citoyens de couleur en Guadeloupe, une population en révolution
(1789-1802), Thèse d’Histoire, Paris I, 2002, p. 316.
3 on niortais à St-Domingue : Jean Barré de St-Venant 1737-1810, Annales G. DEBIEN, Un col
des Antilles N°19, Fort-de-France, Société d’Histoire de la Martinique, 146 pages, chap. V et VI :
La sucrerie Cadush-Barré de St-Venant 1787-1791, p. 80.
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