LES ORDRES RELIGIEUX DANS LES HÔPITAUX DE PARIS

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Les religieuses hospitalières et leurs légendaires cornettes ont été présentes au chevet des malades, dès la création des hôpitaux et à chacune des étapes de la vie des établissements. L’histoire des communautés hospitalières permet de porter un regard objectif sur la façon dont la Nation s’est occupée de ses membres les plus fragiles, manière bien révélatrice des priorités choisies aux différentes époques de la vie nationale. La connaissance d’une aussi riche histoire permet en tout cas de mieux interpréter la situation des hôpitaux aujourd’hui, qui fait régulièrement la une de nos journaux.
Publié le : mardi 1 janvier 2002
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EAN13 : 9782296294622
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LES ORDRES RELIGIEUX DANS LES HOPITAUX DE PARIS

Collection Histoire de Paris dirigée par Thierry Ha/ay

L'Histoire de Paris et de l'Ile-de-France est un vaste champ d'étude, quasiment illimité dans ses multiples aspects. Cette collection a pour but de présenter différentes facettes de cette riche histoire, que ce soit à travers les lieux, les personnages ou les évènements qui ont marqué les siècles. Elle s'efforcera également de montrer la vie quotidienne, les métiers et les loisirs des Parisiens et des habitants de la région à des époques variées, qu'il s'agisse d'individus célèbres ou inconnus, de classes sociales privilégiées ou défavorisées. Les études publiées dans le cadre de cette collection, tout en étant sélectionnées sur la base de leur sérieux et d'un travail de fond, s'adressent à un large public, qui y trouvera un ensemble documentaire passionnant et de qualité. A côté de l'intérêt intellectuel qu'elle présente, I'histoire locale est fondamentalement utile car elle nous aide, à travers les gens, les évènements et le patrimoine de différentes périodes, à mieux comprendre Paris et l'Ile-de-France.

Déjà parus

Thierry HALAY, Paris et ses quartiers, 1998. J. Paul MARTINEAUD, Une histoire de l 'Hôpital Lariboisière, 1998. Michèle VIDERMAN,Jean Ramponneau, Parisien de Vignol, 1998. Victor DEBUCHY, La vie à Paris pendant le siège 1870-1871,1999. Robert VIAL, Histoire des hôpitaux de Paris en 400 dates, 1999. Robert VIAL, Histoire de l'enseignement des hôpitaux de Paris, 1999. Jean-Pierre THOMAS,Le guide des effigies de Paris, 2002. Juliette FAURE, L'Arsenal de Paris, 2002

LES ORDRES RELIGIEUX DANS LES HOPITAUX DE PARIS

LES CONGREGATIONS HOSPIT ALIERES DANS LES HOPITAUX DE L'ASSISTANCE PUBLIQUE A PARIS
"-

Des Fondations à la Laïcisation

JEAN-PAUL MARTINEAUD HÔPITAL LARIBOISIÈRE - PARIS

PRÉFACE D'ALAIN CORDIER

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italla Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

(Ç)L'Harmattan, 2002 ISBN: 2-7475-2807-3

"L'Assistance publique est un enfant de cœur de la République et du catholicisme social." François Stasse, ancien directeur général de l'Administration de l'Assistance publique

- Hôpitaux

de Paris

PRÉFACE

On commencera par rendre hommage au Professeur Jean-Paul Martineaud, auteur de ce livre pour l'important travail qu'il nous donne ici. On saluera la précision de ce véritable examen clinique des ordres religieux hospitaliers. On le remerciera de l'intérêt croissant que suscite la lecture de ces pages. L'étude porte sur les hôpitaux parisiens, mais la visée est plus large. Le passé aide à penser et à construire l'avenir. Les racines du mot hôpital se trouvent dans hostis, hospes voire hostia : celui qui est reçu, celui qui reçoit, celui qui nous appelle et nous interpelle au point de nous obliger, l'innocent qui souffre, l'homme dans sa vérité et sa dignité. Si les premiers hôpitaux s'appelaient "Hôtel-Dieu", cela signifiait qu'on y accueillait le visage de Dieu, Dieu lui-même : " Cy est l'ostel-Dieu, c'est-à-dire que céans Dieu est reçu et logé" affIrmaient les textes d'origine. C'est dire que l'homme vaut la peine d'être écouté, accueilli, soigné, accompagné. En méditant ainsi sur l'histoire de nos hôpitaux, nous nous surprenons à relire la brûlante exigence de la responsabilité de tout hospitalier. AffIrmer, comme nous l'avons fait, que "le malade est le cœur de notre action" revient à poser les priorités dans le bon ordre: le malade avant sa maladie; la personne avant son tableau clinique; la bonne gestion pour permettre les

meilleurs soins possibles à tous et non pas l'excellence pour seulement quelques-uns; comprendre qu'aucun progrès médical ne vaudra si un homme, un seul, ne peut recevok durablement les soins que suppose son état; faire en sorte que la technique renforce la démarche clinique plutôt que de s'y substituer. Il suffit d'être présent aux urgences d'un hôpital ou d'accompagner le véritable parcours du combattant que doit de plus en plus effectuer chaque malade, lorsque son état requiert un suivi par plusieurs médecins ou plusieurs institutions de soins, pour redécouvrir la nécessaire attention à la personne, signe d'une société humaine, cœur même de l'institution hospitalière depuis son origine. L'hôpital comme mesure fidèle de la civilisation d'un peuple, disait l'illustre chirurgien Tenon... Il Y a quelques années, à l'entrée d'une exposition au musée de l'Assistance publique - Hôpitaux de Paris, sur le thème "Les pauvres et l'hôpital" étaient présentées, à même le sol, deux phrases d'accueil du plus démuni, l'une tkée de l'Évangile, l'autre extraite des premiers textes de la Révolution de 1789. Le propos tenu était en fait le même*.

*

Voici les deux citations:«

Pour

autant que

vous avez fait ces choses à un de mes frères, le dernier, vous l'avez fait à moi-même» (Évangile selon Saint Mathieu) et « Les secours publics sont une dette sacrée. La société doit la subsistance aux citoyens malheureux» (Article 21 de la Déclaration des Droi ts de l'Honune et du Citoyen. 1793)

La raison en est simple. Parler de l'hôpital, c'est parler de l'homme, de l'humanité. L'homme naît lorsqu'il s'oublie dans l'ouverture à l'autre. "Me voici" responsable de toi, avant même d'être capable de le dire. L'homme souffrant et couché oblige l'homme bien portant et debout. La faiblesse convoque la force. Il y va du sens même de nos vies, où rien n'est jamais achevé parce que nous ne sommes jamais quitte de cette responsabilité-là. Aux générations d'hospitaliers qui viennent, de savoir à leur tour donner sens à leur engagement si particulier de soignants, en s'appuyant sur le double acquis de l'histoire qui les a précédés, de la permanence et du professionnalisme dus au malade. L'histoire examinée par ce livre révèle la violence des confrontations ayant présidé à la naissance de la laïcité, grande originalité française. Violence non seulement des oppositions d'idées, mais aussi massacres d'innocents au nom de vérités contraires et prosélytes. Longue tragédie jusqu'à une époque récente, pas suffisamment lointaine pour que l'on s'en détache aisément. On veut croire ici, et dire avec conviction, que celui qui croit au ciel et celui qui n'y croit pas peuvent construire ensemble une vie plus humaine, d'autant plus s'il ne s'agit pas d'une synthèse d'ombres indifférenciées, mais d'un vrai partage et d'un vrai dialogue. Le mot catholique, dans sa dimension profonde, porte en lui un engagement d'ouverture. Il souligne le refus d'une pensée unique et du fanatisme d'où qu'ils viennent. Il s'affIrme dans la recherche d'un espace de

VIe commune et fraternelle, espace de la démocratie parvenant à faire vivre les mots universels de l'humain pardelà les différences linguistiques. L'une des congrégations religieuses hospitalières parisiennes parmi les plus connues fut celle des dames Augustines. L'occasion de se souvenir qu'il y avait du Socrate sous Augustin. On se plaît à imaginer, notamment lors de la conversion d'Augustin, ces hommes prolongeant leurs discussions fort tard dans la douce nuit italienne, discussions qui donnèrent vie à de nombreux livres. Conflits de pouvoirs, de compétence, de reconnaissance au sein de cette Assistance publique. Certes l'histoire en est pleine et l'actualité pas en reste. Conflits parfois légitimes, même si ils sont trop souvent oublieux que l'essentiel est la responsabilité et non le pouvoir. Mais aussi et toujours, histoires vivantes de femmes et d'hommes incarnant au cours des siècles, dans le quotidien des soins, au chevet de la souffrance, de l'angoisse et de la mort, avec leurs propres tâtonnements professionnels, philosophiques et spirituels, la transcendance de toute relation humaine, infini brisant la fmitude des ego satisfaits. Dans la relation au malade, il se joue le Bien, le Bon, le Beau, au moment même où l'on en vient à désespérer de la vie. Augustin encore. Le philosophe canadien Charles Taylor a montré la portée d'Augustin pour toute la culture occidentale de par son approche radicalement nouvelle des ressources morales dans laquelle l'inférieur. le cheminement vers le supérieur passe par

La mémoire n'est pas seulement faire droit à l'histoire événementielle. La mémoire est un travail, elle est même parfois un combat. Elle est le fait de femmes et d'hommes qui ont vécu un événement, mais aussi ceux qui sont nés après. Ce qu'Aristote nommait anamnèse est un vrai travail de l'esprit. Il est important de le souligner dans un monde qui tend à oublier la dimension temporelle. Un peuple sans passé n'a pas d'avenir, un peuple sans mémoire n'a plus de projet. En ce début du XXIème siècle, la mémoire transmise par ce livre nous ouvre à l'Espérance. Livre à lire donc, parce que provocation à penser l'hôpital et la laïcité. D'une brûlante actualité! Alain Cordier. Président du Directoire du Groupe Bayard, Ancien Directeur Général de l'Assistance Publique Hôpitaux de Paris.

On a repris dans le texte certains mots anciens dont la signification a été oubliée, ou des termes médicaux peu courants. C'est la raison pour laquelle un glossaire les reprenant a été placé à la fin de l'ouvrage.

1

La société française perd progressivement sa mémoire, à cause de l'accélération des évolutions privilégiant le présent et du fait du cosmopolitisme parisien effaçant tous les repères qui ne sont pas contemporains. Ainsi, la façon dont l'Église a assuré, à ses débuts, sa mission charitable est passée aux oubliettes et le passé congréganiste des hôpitaux, de ceux de Paris tout au moins, ne survit plus que dans les réminiscences de quelques personnes passionnées par l'histoire hospitalière. Et pourtant entre la ville de Paris et plusieurs congrégations religieuses hospitalières, il y a eu une très longue et très riche
VIe commune.

Avant l'instauration du christianisme en effet, les grandes œuvres de charité ou d'assistance étaient inconnues: " La police des païens qui savait réprimer la fainéantise, qui empêchait le mendiant valide de dérober à la pitié le pain qu'il pouvait obtenir de son travail, n'allait pas jusqu'à s'inquiéter du sort de l'infortuné dont l'âge et la maladie avaient épuisé les forces. On croyait qu'il valait mieux que le pauvre mourût que de vivre inutile et souffrant. " rappelait J.B. de Saint-Victor en 1882. Il Y eut certes dans l'Antiquité quelques établissements d'accueil, mais ils étaient réservés à des catégories sociales qu'un motif politique incitait à protéger particulièrement: hôpitaux de campagne pour les combattants des armées romaines, hospices pour les vétérans

2 et les invalides militaÏres, orphelinats pour les enfants de ceux qui étaient morts en service commandé. C'est la charité chrétienne qui, en Europe, fut à l'origine des fondations hospitalières ouvertes. Dès lors, accueillir et soigner ont été la double vocation des hôpitaux. Accueillir est une tradition remontant aux tout débuts de l'ère chrétienne et qui s'adressait indistinctement aux pauvres, aux infirmes, aux pérégrins et aux malades; on la retrouve dans la mission des hôpitaux d'aujourd'hui, même si elle est y passée au second plan. Soigner est devenue la mission essentielle des hôpitaux: en effet, la conception des traitements s'est affinée au :fil des siècles avec les perfectionnements successifs de la thérapeutique et cela a entraîné inexorablement le recentrage progressif de l'activité hospitalière autour du soin aux malades. En France et à Paris particulièrement, accueil et soins ont beaucoup évolué au long des siècles, accompagnant, entre autres phénomènes, l'évolution de la société française, parfois en la caricaturant. En tout état de cause, on a bien vérifié au cours de cette longue histoÏre que l'hôpital était une mesure fidèle de la civilisation d'un peuple, comme le soulignait au XVlllème siècle Jacques René Tenon, illustre chirurgien de l'Hôtel-Dieu: c'est parce que les hôpitaux sont au service d'une préoccupation majeure d'une société, la santé, qu'ils sont des observatoÏres privilégiés des comportements sociaux. En France, la pratique hospitalière en a marqué toutes les étapes: en particulier, les passages successifs de la charité à la bienfaisance, puis à l'assistance, enfin à la solidarité sont des

3 témoins remarquables des stades successifs de la pensée sociale du Vllème au XIXème siècle. Aux débuts de l'hospitalisation, la présence (exclusive) des religieuses soignantes auprès du pauvre et du malade a traduit l'élan charitable qui poussait toute une société chrétienne vers des sœurs et des frères malheureux ou soufttants. Par le dévouement exemplaire et l'efficacité remarquable dont les religieuses firent preuve, elles accréditèrent l'importance, voire la primauté, du spirituel dans l'aide apportée et légitimèrent leur emprise sur la distribution des soins. L'humanisme issu de la Renaissance et son approfondissement au siècle des Lumières, l'accroissement des besoins en matière de secours et les progrès scientifiques ont progressivement fait remettre en cause cette emprise institutionnelle et intellectuelle de l'Église. La suppression de toute référence chrétienne et l'anticléricalisme virulent prônés par la Révolution de 1789 ont brutalement et radicalement transformé les perspectives de l'accueil et du soin, les ramenant à une simple fonction de bienfaisance et d'assistance, où la présence religieuse n'était donc plus nécessaire. Même s'il y a eu restauration de l'ordre antérieur au début du XIXème siècle, cette perspective de fond a conduit, moins de cent ans plus tard, à retirer les tâches infirmières aux religieuses pour les confier à un personnel exclusivement laïc, du moins à Paris. Car les municipalités gestionnaires des établissements hospitaliers depuis la Révolution, ont été en province, hormis quelques grandes villes, nettement moins pressées de chasser des congrégations

4 religieuses dont les services les satisfaisaient pleinement. En effet, on n'a jamais eu de vrais reproches "techniques" à faire aux religieuses hospitalières; c'est simplement en raison de leur référence à une foi refusée par la société civile qu'elles ont été bannies des établissements d'accueil et de soins. À Paris, une aussi longue histoire ne pouvait pas se dérouler de façon simple, ne serait-ce qu'à cause de la multiplicité des congrégations religieuses, du nombre et de l'hétérogénéité des établissements hospitaliers ayant appartenu ou appartenant actuellement à l'Assistance publique. Chaque hôpital, chaque hospice et chaque communauté religieuse hospitalière ont ainsi leur histoire singulière, originale, mouvementée, dans un cadre parisien régulièrement secoué par les péripéties parfois formidables de la vie nationale. Lorsque les hôpitaux publics ont été laïcisés et par fidélité aux origines chrétiennes de l'attention aux malades et des secours à leur apporter, l'hospitalisation privée sans préoccupation lucrative a pris le relais des hôpitaux publics pour continuer de confier les soins infirmiers à des sœurs hospitalières. Actuellement, c'est à cause de la crise des vocations religieuses que nous assistons à une laïcisation progressive de facto de ces institutions elles-mêmes. De ce fait, s'est estompée progressivement la conviction héritée du Moyen Age qu'un malade est une personne sacrée; il est devenu prosaïquement un objet de soins.

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DE L'ÉPOQUE DE SAINT LANDRY JUSQU'À LA CONVENTION: LE TEMPS DE LA CHARITÉ.

La plus prestigieuse et sans doute la plus connue des congrégations religieuses hospitalières parisiennes est celle des dames Augustines. Fondée vers le VIIème siècle, elle resta pratiquement la seule jusqu'au XVIIème siècle et fut la dernière à quitter les hôpitaux de l'Assistance publique au tout début du XXème siècle. A l'époque de la fondation de l'Hôtel-Dieu, la médecine n'en était, au moins en France et à Paris, qu'à ses balbutiements et les soins "infirmiers" représentaient la seule pratique "thérapeutique" réellement utile. La plus grande partie de la population de Paris et des alentours, était analphabète et incapable de la moindre initiative ou même d'accomplir les gestes élémentaires dans le domaine des soins. En conséquence, les religieuses qui recevaient, de par leur appartenance à un Ordre régulier, une certaine culture et qui bénéficiaient d'une formation aux soins, d'ailleurs plus pratique que théorique, au sein de la communauté hospitalière, étaient les seules personnes compétentes et aptes

6 à pourvoir efficacement aux besoins d'un hôpital, l'Hôtel-Dieu de Paris en l'occurrence. Elles se trouvèrent donc tout naturellement impliquées dans la marche quotidienne de l'établissement et devinrent au fil du temps les véritables maîtresses de l'institution. Toutefois leur comportement volontiers autoritaire se heurta au :fil du temps aux aspirations à la responsabilité des autres personnels, administrateurs, chirurgiens et médecins, si bien qu'au cours des siècles, l'autorité des religieuses se vit périodiquement mise en question. Un moment finit par arriver où elles durent en céder une partie, d'abord au profit de responsables laïcs, représentants du pouvoir civil parisien, puis dans un second temps aux médecins de l'établissement. Les dames Augustmes et l'Hôtel-Dieu, après des siècles de règne sans partage, ont vu surgir sinon des concurrents, du moins des émules, souhaitant participer à l'élan de charité. Ce fut d'abord le pouvoir royal, qui ne pouvait exercer son autorité sur un établissement dépendant de l'Église et de la ville de Paris: il voulut alors mettre de l'ordre dans les dispositifs d'accueil des indigents et des malheureux et créa au XVllème siècle ses propres établissements. Cette entreprise se fit dans le cadre d'une institution originale, entièrement laïque et fort peu hospitalière, l'Hôpital général. Ceci se passa d'autant plus naturellement que des évolutions sociales se produisant dans le même temps, aboutissaient à une baisse d'influence de l'Église. Par ailleurs, dans un second temps, il y eut à côté de ces créations officielles des initiatives privées charitables.

7 Elles étaient de dimensions généralement modestes se limitant souvent à quelques lits mais, à partir du XVllème siècle, des réalisations plus ambitieuses virent le jour et furent naturellement confiées à de nouvelles congrégations hospitalières. Certaines de ces fondations hospitalières, datant du XVllème et du XVlllème siècle, figurent aujourd'hui dans le patrimoine de l'Assistance publique. Parce que les pratiques charitables ne pouvaient pas échapper aux bouleversements politiques, c'est dans la logique des doctrines révolutionnaires de 1789 et à la suite des décisions politiques qu'elles provoquèrent, que les structures hospitalières échappèrent à l'influence de l'Église: elles furent en effet d'abord désorganisées par l'ouragan, puis entièrement réformées. La Révolution a été en effet responsable de la première transformation radicale du statut hospitalier et partant de la situation de son personnel religieux. La Convention, en 1792, prononça en effet, à la suite de l'interdiction des ordres religieux, la dissolution des congrégations vouées au service des hôpitaux. Toutefois, si elle interdit la vie communautaire et le port de l'habit religieux, elle maintint à leur poste les sœurs hospitalières à titre individuel. Il s'est donc agi d'une décléricalisation et non d'une laïcisation au sens d'ailleurs, cette mesure relativement à l'abri de la purent survivre tant bien épreuves. plein du terme. Paradoxalement mit les sœurs des hôpitaux tourmente et leurs communautés que mal à de très douloureuses

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L'INSTITUT DES RELIGIEUSES AUGUSTINES DE L 'HÔTEL-DIEU DE PARIS L'ordre religieux le plus ancien, dans ce qui s'appellera plus tard les hôpitaux de Paris, a donc été l'Institut des religieuses Augustines de l'Hôtel-Dieu de Paris. Fondé au Vllème siècle, il resta le seul ordre hospitalier de quelque importance pendant des centaines d'années, tout comme l'Hôtel-Dieu resta très longtemps le seul hôpital à Paris. Il fallut attendre en effet le milieu du XIIIème siècle pour voir le saint roi Louis IX fonder un second établissement, spécialisé "pour les povres aveugles" : ce fut l'hospice des Quinzevingts, mais celui-ci est toujours resté en dehors du giron de l'Assistance publique. Précisons toutefois que Paris n'a pas le privilège d'avoir eu le premier hôtel-Dieu fondé en France. Ce fut en Arles au début du VIème siècle que Saint Césaire fonda le premier établissement hospitalier dont on ne sait d'ailleurs pratiquement rien. C'est à Lyon que se trouve le plus ancien hôtel-Dieu connu, fondé en 542, sous la dénomination de xénodochium, par le très pieux roi Childebert 1er, fils de sainte Clotilde et de Clovis, et son épouse la reine Ultrogothe pour l'hospitalisation des malades et l'hébergement des voyageurs. Il est intéressant de noter que cet établissement a conservé jusqu'à une date récente une communauté rappelant l'organisation des premières communautés religieuses

9 hospitalières, puisque ces femmes charitables n'appartenaient pas à une congrégation reconnue et qu'elles étaient libres de quitter leurs fonctions à tout moment; c'étaient simplement des chrétiennes ferventes, convaincues d'avoir une mission à assurer auprès des pauvres et des malades.

Qui donne aux pauvres prête à Dieu: les débuts de la charité ecclésiale à Paris L'an 651 marque, selon la tradition, le début de l'aventure hospitalière de l'Hôtel-Dieu, premier établissement d'accueil dont on ait trace à Paris. Selon la tradition orale et les manuscrits ultérieurs *, c'est à l'évêque saint Landry que l'on doit cette fondation, située au cœur du Paris d'alors, dans l'île de la Cité à proximité immédiate du palais épiscopal et de la cathédrale Saint-Étienne, deux édifices entièrement disparus au cours des siècles. Landry avait succédé, peu de temps auparavant à Audibert comme vingt-huitième évêque de Paris. Il impressionnait son roi et ses contemporains aussi bien par son autorité que par sa piété et son attention aux pauvres qui étaient fort nombreux dans la capitale. N'avait-il pas, lors d'une cruelle disette vendu ses meubles, sa vaisselle et même les vases sacrés pour pouvoir soulager la misère publique? Dès son avènement, il fit bâtir sur la partie sud de
*

Pour les événements les plus anciens, on pourra

se reporter avec profit à l'ouvrage classique: Dom Michel Félibien. Histoire de la Ville de Paris. G. Desprez, Paris, 1725.

10 l'île de la Cité, à proximité du palais épiscopal, une maison pour recevoir les prêtres malades ou impotents et des personnes charitables prirent l'habitude de venir les servir. Bientôt on hospitalisa des pauvres et des malades à côté des prêtres. Dès qu'il avait un moment de liberté, Landry leur rendait visite, allant de lit en lit pour exhorter et réconforter. Aux dames de son diocèse, il indiquait que les visites aux souffiants devaient s'inscrire naturellement dans leurs pratiques de dévotion. Erchinoald, maire du palais de Neustrie, fit don à cette œuvre de sa maison située tout à côté, à l'angle actuel du Parvis et de la rue d'Arcole, et de sa chapelle privée placée sous le vocable de Saint Christophe, saint auquel on vouait une grande vénération à l'époque. A sa mort en 659, on honora Erchinoald d'une statue (disparue depuis) sur le parvis de la cathédrale et c'est bien mal à propos que certains crurent y voir une représentation d'Aesculape, sans doute par référence au caractère médical de l'établissement voisin. Erchinoald est rattaché à l'histoire des hôpitaux par un autre lien, car il fit aussi don à l'Hôtel-Dieu de sa terre de Chresteil sur Marne (Créteil) : c'était le début du vaste patrimoine agricole que l'Hôtel-Dieu se constitua dans ce fief proche de Paris et sur lequel l'Assistance publique actuelle a édifié successivement l'hôpital Albert-Chenevier et le Centre hospitalo-universitaire Henri-Mondor. Des religieuses cloîtrées, qui avaient la charge de blanchir les linges sacrés de l'église-cathédrale, tenaient communauté tout à côté de la maison d'accueil de SaintLandry. L'évêque Chrodobert qui lui succéda et mourut en

Il 654, pensa que ces religieuses seraient plus utilement employées à servir les malades de l'établissement voisin. Il leur confia donc le soin de cette maison et leur imposa, en plus des vœux de pauvreté, de chasteté et d'obéissance prononcés par toutes les religieuses, un quatrième vœu, celui de servir les pauvres malades. Pour permettre cette mission, la limite de la clôture fut étendue à l'ensemble des bâtiments hospitaliers. Consacrer des nonnes à une telle pratique de la charité était fort en avance sur son temps: en effet, les religieuses professes se consacraient exclusivement à la prière et c'étaient des femmes charitables qui se regroupaient pour se mettre au service des pauvres et des malades, sans se rattacher à un Ordre régulier ni prononcer de vœux formels. Les filles de saint-Christophe, comme on les appelait, se consacrèrent entièrement aux soins des malheureux et l'établissement fut naturellement placé sous le vocable de saint Christophe. Curieusement, ces religieuses ne reçurent que récemment (en 1953, exactement) de Rome l'approbation canonique; pendant tout leur service à l'Hôtel-Dieu, elles restèrent de droit épiscopal, c'est-à-dire placées sous la responsabilité de l'évêque (puis de l'archevêque) de Paris, pour ce qui est de l'aspect ecclésial de leur histoire tout au moins, car en ce qui concerne leurs activités hospitalières la situation a beaucoup évolué au cours de l'Histoire, comme nous le verrons. À la fin du VIIème siècle, le roi franc Childebert III fit construire, tout à côté de cet "hôpital" et pour succéder à l'église Saint-Étienne devenue insuffisante, une première

12 cathédrale Notre-Dame, monument de style roman, de vastes dimensions et de grand renom, si bien qu'au bout d'un certain temps, l'établissement hospitalier se plaça sous le vocable de Notre-Dame. Le premier document officiel concernant l'Hôtel-Dieu, est la charte concédée par l'évêque de Paris, Inchade, datée de 829. L'évêque assisté de son clergé était en effet le garant de la bonne marche de la maison et en assurait la gestion; le Chapitre de la cathédrale instituait les sœurs et les frères et ceux-ci prenaient leurs engagements par-devers lui. Cette domus Dei parisiensis ou "Maison hospitalière des pauvres de l'église Notre-Dame et de Saint-Christophe", comme on appela la nouvelle institution, était une fondation exclusivement d'Église. L'évêque gouvernait et pourvoyait à la dépense sur les deniers de l'Église. En l'an 1008, }'évêque délégua toutes les responsabilités au Chapitre de la cathédrale. Les chanoines devenaient les maîtres de l'HôtelDieu. Ils étaient soutenus par de nombreuses donations privées: on a ainsi conservé la trace d'un don généreux du seigneur Vaudemir et de sa femme Ercamberte à l'abbesse de Saint-Christophe Landetrude, qui est considérée comme la première supérieure de l'Institut des dames Augustines. À partir de 1160, l'évêque Maurice de Sully remodela profondément le cœur de l'île de la Cité. Il fit reconstruire la cathédrale dans le style gothique, celle que nous pouvons admirer aujourd'hui et qu'il dédia à Notre-Dame. Il profita du bouleversement du site pour déplacer l'établissement hospitalier et le fit édifier sur la rive droite du petit bras de la

13 Seine *. C'est alors qu'on détruisit le premier "hôpital", dont on conserva cependant l'église Saint-Christophe comme oratoire; à cette époque, le chambellan de Charles V, Antoine des Essarts, fit ériger devant Notre-Dame une colossale statue

"en l'honneur et remembrance de M Saint-Christophe

ft.

Pour le nouvel établissement, on construisit une nouvelle chapelle et plusieurs bâtiments. On arriva alors à un total d'un peu plus de deux cents lits. La chapelle ouvrait directement sur le Parvis et c'est par elle qu'entraient les hospitalisés, marquant bien que le souci de l'âme était premier par rapport aux soins corporels et aux traitements. C'est au cours du Xlllème siècle que l'organisation hospitalière eut sa première manifestation majeure. En effet, les plus anciens statuts connus de la communauté des sœurs de Saint-Christophe datent de 1217 ; ils furent donnés par Étienne, doyen du Chapitre de la cathédrale. La base en était une lettre de conseils adressée par saint Augustin, évêque d'Hippone en Numidie, à sa sœur, prieure d'une communauté féminille ; cette missive étant succincte, elle fut développée et complétée par des Constitutions. Le texte explicitait les deux perspectives principales, la vie communautaire et les secours aux hospitalisés. La première partie comportait un ensemble de préceptes concernant la vie religieuse: place de la prière, règles de vie commune, exemplarité des mœurs, simplicité du
* À

l'emplacement actuel

de

la

statue

de

Charlemagne et alentour on voit encore parfaitement la trace de certains bâtiments dans la très remarquable crypte archéologique aménagée sous le Parvis.

14 vêtement. La seconde partie concernait l'attention à porter aux hospitalisés: accueil et admission des malades et des pauvres, soins corporels, préoccupation spirituelle. Ces Constitutions étant inspirées par la règle de Saint-Augustin, les religieuses prirent logiquement le nom d'Augustines qu'elles ont conservé depuis. De plus, ces statuts inauguraient une tradition moyenâgeuse originale du service des hôpitaux par deux communautés, l'une féminine et l'autre masculine. C'est à cette époque qu'on commença à parler de MaisonDieu puis d'Hôtel- Dieu, patronyme qui prévaudra défmitivement et consacrera l'établissement comme l'une des plus fameuses institutions de Paris. Les rois de France ont toujours fait preuve d'une grande sollicitude pour les œuvres charitables et favorisèrent par leurs générosités l'extension de l'institution hospitalière parisienne. Philippe-Auguste fit aménager la salle Saint-Denis donnant sur la rive droite du petit bras de la Seine, dans le prolongement de la chapelle: elle était réservée aux "hommes blessés et aux malades de maladie légère, facile à guarir, esquels n'est pas extainct de tout le principe de vie It, amorçant ainsi une première spécialisation des salles. Il faisait aussi périodiquement des dons à la Maison-Dieu: ainsi, " Nous donnons toute la paille de notre chambre et de notre maison de Paris chaque fois que nous partirons de cette ville pour aller coucher ailleurs It, ce qui partait d'un sentiment fort louable mais n'était pas précisément un cadeau royal! Blanche de Castille, veuve de Louis VIII et régente, fit construire la salle Saint-Thomas pour les convalescents

15 qualifiés de "verres fêlés délicatement". qu'il faut choyer et manier Son fils Samt Louis, qui venait souvent à

l'Hôtel-Dieu pour soigner les malades et les servir de ses propres mains, chargea son architecte Eudes de Montreuil de poursuivre l'œuvre de construction, en utilisant de vastes espaces libres sur l'île de la Cité. De cette époque datent, entre autres, les bâtiments conventuels, la chapelle SainteAgnès sur la rue du Petit-Pont, la salle Neuve le long de la Seine et la salle de l'Infirmerie où l'on coucha les plus grands malades; comme pratiquement personne ne sortait vivant de celle-ci, on avait fort opportunément aménagé un châlit des morts en fond de salle. Malgré tout, ces locaux devinrent vite insuffisants car la population parisienne croissait rapidement, aussi Louis XI constatant que l'encombrement des lits était redevenu un problème crucial vint au secours des responsables religieux: " Le nombre des malades est tellement augmenté que Nous, de ce fait dûment informé et mû de pitié et compassion, avons fait allonger et accroître la grande salle d'iceux malades jusqu'au portail de devant sur la rue du Petit Pont et fait édifier un corps d'hôtel pour les gens d'état malades." On construisit alors les salles Saint-Jean et Saint-Augustm Ouste hommage !) et puis un peu plus tard, la salle Sainte-Marthe et celle du Légat. C'est ainsi qu'on aboutit progressivement à un enchevêtrement anarchique de salles tassées les unes à côté des autres en un ensemble défiant les lois de l'hygiène. Ainsi à l'aube du XVlème siècle, le cadre général de la grande œuvre de charité était fixé pour trois cents ans. Par ailleurs, pour suivre l'augmentation régulière du

16 nombre de lits, il fallait augmenter régulièrement le nombre des hospitalières.

L'organisation de l'Hôtel-Dieu: hôpital et monastère Le couvent, car l'Hôtel-Dieu était d'abord un couvent, abritait au Moyen Age deux communautés religieuses, une de sœurs, la plus importante, dirigée par une prieure et une de ftères dirigée par un maître. Même s'ils travaillaient dans les mêmes murs, religieuses et religieux vivaient totalement séparés. Ils ne se retrouvaient que pour les offices religieux et le "chapitre", assemblée solennelle qui avait lieu une fois par semaine, le vendredi, et était consacrée aux affaires concernant les deux communautés: engagements de dépenses importantes, organisation générale, mais aussi discipline interne à l'occasion d'un examen de conscience public. Celuici comprenait les coulpes - on vient confesser ses fautes contre la règle - et les proclamations - accusations mutuelles au cas où on ne l'aurait pas fait spontanément - puis les remontrances et les sanctions éventuelles prononcées par le maître ou la prieure. Sœurs et ftères avaient comme règle commune de vie l'exercice des trois vertus théologales: " Foi est le fondement de cet édifice. Espérance est forte muraille de clôture de cette Maison-Dieu. Charité, vêtue du mantel de bienveillance, en est le comble et recouvre tout l'édifice ", ainsi l'énonçait le Livre de Vie active, un manuscrit du XVème

17 siècle. Chaque communauté était formée à la prière, à la vie conventuelle, au respect mutuel et aux règles de bienséance. L'engagement définitif au service des pauvres était exprimé au cours de la cérémonie solennelle de prestation des vœux ou profession religieuse selon un formulaire de 1400 : " Vous vouez et promettez à Dieu, notre Créateur, et à Chapitre de Paris garder chasteté, vivre sans propre, faire obédience au Maître et à la Prieuse et vivre selon l'estat de l'Ostel. ". Le maître des frères et la prieure qu'on appela initialement la maîtresse puis la prieuse, dirigeaient séparément chaque communauté. Au début, le maître fut le directeur reconnu de l'établissement, alors que la prieure était la dépositaire des clefs et des sceaux, de l'inventaire et de la bourse, mais ses fonctions restaient limitées. C'est au cours du Moyen Age que, le maître perdant peu à peu son prestige et son autorité, la prieure hérita progressive du pouvoir. Les archives de 1422 ont conservé le nom de cette première "supérieure générale", sœur Pétronille La Page. La vie était rude pour tous car, en plus de fonctions hospitalières très contraignantes, frères et sœurs devaient participer aux heures canoniales de l'office divin jalonnant la journée de travail. Celle-ci commençait par la récitation des Matines à 4h du matin précédant la descente en salle à 5h, se poursuivait par la messe à laquelle tout le monde devait assister quotidiennement, suivie de Prime à 7h30 et de None à 12h, puis les Vêpres à 14h30 et on terminait à 21h par les Complies. C'était au total plus de quinze heures de dur labeur et de prières conventuelles, au terme desquelles sœurs et

18 fières gagnaient leurs "dortoirs" respectifs. En réalité seuls les enfants de chœur étaient en dortoir; les novices avaient une salle commune, mais les lits étaient isolés par des courtines. Professes et profès avaient une cellule individuelle avec un peu de mobilier à leur disposition. Tout le monde couchait en chemise comme le commandait la règle, alors que les malades étaient nus dans leur lit. Pendant ce temps, les "veilleresses" prenaient la charge des salles, à la lueur vacillante d'une lampe à huile et avec le réconfort réglementaire de trois pintes de vin pour la nuit. La prieure faisait habituellement une ronde nocturne: à la lumière d'une torche portée par une assistante, elle parcourait toutes les salles s'assurant que tout se passait normalement. Elle était donc parfaitement placée pour témoigner auprès des autorités de tutelle que "le labeur de cette maison est bien pénible car souvent convient céans du jour faire la nuyt et de la nuyt le jour pour veiller les povres malades" . Dans de telles conditions, Paris ne pouvait que reconnaître avec le cardinal Jacques de Vitry que l'Hôtel-Dieu était "une maison de piété, un centre de sainteté, un asile pour les malheureux, un couvent d'honneur et de religion, un refuge pour les pauvres, un asile pour les malheureux, une consolation pour les affligés", bel hommage à l'état d'esprit qui présidait à l'accueil des plus malheureux. Pour le soin remis à l'expérience ne trouve pas trace XIIIème siècle. Ce des corps, on s'en est pendant longtemps des religieuses et des religieux, puisqu'on d'un médecin ni d'un chirurgien avant le ne fut qu'après 1220, que Vincent des

19 Bois, médecin, et maître Hubert, chirurgien, firent officiellement leur apparition mais ils étaient à peu près entièrement soumis à l'autorité des responsables des communautés religieuses. Malgré le peu de considération qu'on leur accordait, c'étaient les chirurgiens qui dispensaient les soins les plus utiles aux malades, les médecins étant essentiellement de redoutables babillards et donneurs de conseils. Par ailleurs il y a eu, dès les débuts de l'Hôtel-Dieu, une "ventrière des accouchées", c'est-à-dire une sage-femme car les religieuses répugnaient à s'occuper de trop près des femmes grosses; le règlement leur interdisait d'ailleurs d'assister aux accouchements *. Ainsi organisé, l'Hôtel-Dieu était un des établissements les plus importants de la cité royale, bénéficiant des attentions et des largesses de toute la population. Il recevait des dons et des legs en très grand nombre, de la part de modestes bourgeois aussi bien que de hauts personnages. Chacun réservait en effet une part, en argent ou en nature, de sa succession pour les pauvres en vue de son salut éternel. Le souverain, les grands corps de l'État, les corporations dont certaines étaient fort riches, telle celle des orfèvres, ne manquaient pas de venir régulièrement en aide à l'Hôtel-Dieu. Celui-ci bénéficiait aussi de nombreux avantages comme des quêtes spéciales, des droits de péage, la dévolution des biens

*

Le

règlement

de

certaines

communautés
les de

hospitalières de province précisait même que sœurs ne devaient pas langer les nouveau-nés sexe masculin.

20 de condamnés à mort, un impôt sur les billets de comédie ou d'opéra et jouissait de nombreux passe-droits comme l'exemption de tous impôts ou la boucherie de Carême * *. La supérieure avait le privilège de fournir le berceau lors de chaque naissance royale, ce qui entraînait une donation généreuse; par ailleurs l'Hôtel-Dieu héritait du lit de la reine lors du décès de celle-ci ainsi que de ceux des chanoines de la cathédrale. On pouvait ainsi faire vivre quotidiennement l'institution et améliorer régulièrement les bâtiments existants. De plus, comme l'établissement était devenu au fu des donations un riche propriétaire rural, il recevait la plus grande partie de son ravitaillement de ses fermes de la région parisienne, ftuits, légumes, volailles, œufs, lait, viande. La prieure avait donc une responsabilité de gestionnaire particulièrement importante dont elle devait rendre compte aux chanoines du Chapitre, ou du moins aux proviseurs désignés par eux pour exercer l'autorité temporelle et spirituelle sur l'Hôtel-Dieu.

**

En période de

carême, la

consommation de

viande était prohibée, sauf sur prescription "médicale" et avec l'autorisation d'un prêtre. Pour éviter les abus, les boucheries étaient fermées pendant cette période de l'année et, seul à Paris, l'Hôtel-Dieu avait le privilège de commercialiser la viande de bêtes qui étaient abattues sur place, au détriment de l'hygiène la plus élémentaire.

21 Les deux communautés religieuses de l'Hôtel-Dieu au Moyen Age Le quotidien des sœurs et des ftères, cloîtrés dans l'Hôtel-Dieu leur vie durant, était gouvernée par un règlement aussi complet que strict inspiré par les Statuts. C'est un manuscrit de 1482, le Livre de Vie Active, rédigé par Jehan Henry, un des proviseurs, par ailleurs conseiller du Roy, qui nous donne les plus précieux renseignements à ce sujet. Les principales opérations de Vie active proposées aux sœurs et aux ftères consistaient en l'accomplissement des œuvres de miséricorde corporelle et spirituelle. Ces œuvres de miséricorde sont énoncées dans l'évangile de Saint-Mathieu: donner à manger à ceux qui ont faim et à boire à ceux qui ont soit: vêtir ceux qui sont nus, accueillir les étrangers et prendre soin des malades. Seule la sixième œuvre, visiter les prisonniers, ne pouvait être réalisée mais on l'avait remplacée par une charité héritée de l'Église primitive: ensevelir les morts. La mission était bien sûr le traitement des maladies et des blessures, mais elle ne s'arrêtait pas là : les maladies spirituelles, vénielles ou mortelles pour l'âme, devaient être traitées au même titre que les affections corporelles afin que le patient revînt aussi à la santé spirituelle. C'était l'œuvre de pénitence accomplie par les hospitalisés qui permettait cela; contrition, confession et "satisfaction" (accomplissement d'actions vertueuses, oraisons, jeûnes ou aumônes selon les possibilités de chacun) étaient en effet proposées aux entrants. Une belle image de cette double préoccupation était, selon le

22 chanoine du Chapitre de Notre-Dame, donnée par la disposition des accès à la Maison-Dieu: il y avait en effet deux portes (en bois d'olivier), celle qu'il nommait la "porte de Pitié passive", ouvrant sur le Parvis Notre-Dame pour les malades, et la "porte de Pitié active" donnant sur la rue du Marché-Palu pour "les personnes passionnées dans leur cœur de la maladie d'autrui", idéal de charité choisi par les soignantes. Dans ce contexte très spiritualisé, la mort prenait une dÏmension que nous appréhendons difficilement aujourd'hui: " Mort naturelle n'est autre chose que sépulture de vices, résurrection des vertus. Nature humaine ne doit craindre la mort car par elle tu n'es pas annihilé, mais en mieux réparé et restauré. " Elle n'était donc pas ressentie seulement comme un échec "thérapeutique", mais aussi comme un passage vers une vie épurée; c'était fort consolant, car se dévouer corps et âme pour voir mourir un malade sur quatre ou cinq entrants eut été désespérant. Les frères et les chapelains de l'Hôtel-Dieu Le nombre des :frères de l'Hôtel-Dieu n'a jamais dépassé trente-huit. En temps normal, une dizaine de ces :frères, non prêtres, participaient au travail manuel, un même nombre de chapelains, prêtres, assuraient le service spirituel des hospitalisés et des deux communautés. Les :frères entraient comme enfants de chœur entre sept et dix ans et recevaient la tonsure et l'habit entre dix-huit et vingt-cinq ans ; ils suivaient alors une filière qui menait la plupart d'entre eux à devenir chapelains. Mais tous étaient d'abord des religieux

23 prononçant les quatre vœux et astreints à suivre la règle de l'Institut. Le règlement précisait jusqu'à la composition de leur garde-robe: trois paires de chemises et autant de braies, une pelisse fourrée d'agneau, une cotte, un surcot, des aumusses, des chausses blanches, des souliers à courroie et, pour les sorties éventuelles, chape bleue et chaperon. On peut en conclure qu'il ne devait pas faire très chaud à l'Hôtel-Dieu en hiver! La tenue de travail était simple, tunique noire et tablier. Les simples frères participaient au travail des salles et aux services les plus rudes, bûcherie, boulangerie, cave et cuisine. Ils préparaient les malades à la confession, assistaient les prêtres lors de la célébration des offices liturgiques, participaient au baptême des nouveau-nés et aidaient les chapelains à administrer les mourants. Les frères étaient aussi chargés d'accompagner les morts aux cimetières de la rue Saint-Denis, celui des Innocents dans la journée, celui de la Trinité plus particulièrement la nuit car plus éloigné, et il pouvait y avoir plusieurs charrois par nuit. Les corps "emballés" dans un drap noué aux deux extrémités étaient transportés sur un chariot qui pouvait en tenir jusqu'à cinquante, ceux des enfants étant placés entre les jambes des adultes, à condition qu'ils fussent baptisés. En effet seuls les baptisés pouvaient reposer en terre chrétienne. Un "emballeur" menait le cheval par la bride. Un frère ou un chapelain, portant une croix et récitant des prières, précédaient la voiture; ils étaient accompagnés d'un serviteur qui agitait une clochette et, la nuit, éclairait le convoi avec un

24 cierge protégé par un falot. Le ftère devait aussi "obvier à la chute des corps" qui se produisait parfois sans que les emballeurs s'en aperçussent! Ce "convoi" de nuit était particulièrement impressionnant. Mademoiselle de Montpensier, au milieu du XVIIème siècle, en donne une description réaliste: " Sur le Petit Pont, mon carrosse accrocha à la charrette des morts. Je ne fis que changer de portière de crainte que quelques pieds ou mains qui sortaient ne me donnassent de par le nez! "À l'arrivée au cimetière, le religieux devait veiller à ce que les corps soient déposés dignement, c'est-à-dire sans les tirer par les pieds, qu'ils soient mis en fosse, recouverts de terre (à cause des chiens errants) et non pas déposés sur le sol à la va-vite, puis il disait la prière qui terminait la cérémonie. Les chapelains étaient répartis en deux groupes, ceux du chœur et ceux des malades. Les premiers étaient chargés de la célébration du culte et de l'organisation des offices à la
chapelle

- il Y avait

ainsi deux grand-messes

chaque jour - et

confessaient les ftères et les religieuses; ils faisaient aussi le catéchisme aux domestiques. Les chapelains des malades, les plus nombreux, étaient présents dès l'accueil de ceux-ci car, faisant partie des personnes sachant écrire, ils tenaient les registres: cela consistait à inscrire sur le grand registre le nom et le domicile de l'entrant, puis à reporter ce nom et le surnom sur un papier dont on faisait un petit rouleau qui était attaché au bras du malade par une ficelle. Il était indispensable de procéder ainsi car, du fait de la présence de plusieurs patients dans un même lit, apposer une "pancarte" au pied du lit eut

25 été source de regrettables confusions. Les frères chapelains assuraient le service spirituel des hospitalisés, administrant les sacrements et disant la messe chaque jour aux autels des salles, y récitant le benedicite et les grâces avant et après les repas. Une autre préoccupation pastorale était la conversion des hérétiques et des infidèles, œuvre de miséricorde spirituelle. Par ailleurs, ils recevaient le testament des entrants ou aidaient ceux-ci à le rédiger. Il y eut inévitablement des abus, quelques-uns d'entre eux usant de leur influence pour s'y faire coucher par des malades; très vite, interdiction fut faite aux chapelains de recevoir les testaments seul à seul avec le testateur . Malheureusement, à travers les difficultés et les vicissitudes de la vie hospitalière, fières ou chapelains n'ont pas toujours fait preuve du zèle ni des qualités morales indispensables à leur mission, ce qui fut à l'origine de leur discrédit dans l'opinion et du déclin inexorable de leur communauté. Le dernier maître, Jehan Bourgeois, mourut en 1661 et l'Ordre masculin disparut avec lui, sans que personne ne manifestât le moindre regret. La congrégation des Augustines de l'Hôtel-Dieu de Paris La communauté féminine était beaucoup plus nombreuse. Elle comptait au Moyen Age quarante sœurs professes, trente "filles blanches" et dix servantes. Ces religieuses débutaient comme filles blanches entre douze et vingt ans, recevaient le voile de novice en moyenne six ans plus tard et, après une année de probation accompagnée par

26 une mère spirituelle dite "mère de religion", étaient admises à prononcer leurs vœux définitifs. En pratique, une novice ne devenait professe que lorsqu'une professe venait à décéder: c'étaient les deux communautés qui, par leur vote, désignaient la novice qu'elles estimaient la plus digne de cette promotion et la proposaient à l'approbation du Chapitre. Les filles blanches devaient leur nom à leur costume immaculé: surplis de lin blanc, robe blanche, tablier blanc, guimpe blanche et voile de mousseline, manteau blanc. Les novices portaient robe blanche, voile et manteau noirs et les professes la robe noire avec guimpe blanche et une coiffe composée d'un voile à double pan, l'un blanc et l'autre sombre, retombant sur les épaules; sous la coiffe, les sœurs étaient rasées, mesure d'hygiène autant que sacrifice d'amourpropre. Ici encore le règlement indiquait la composition précise du trousseau car tout le monde devait être logé à la même enseigne: trois chemises et trois souquenilles tombant jusqu'aux pieds, trois coiffes, deux pelissons d'agneau, une cotte et un surcot, un voile noir, des chaperons, des chaussons, des chausses blanches et des bottes rondes. Il ne devait y avoir aucune élégance, la robe étant "aussi peu affasonnée qu'un sac" et interchangeable d'une sœur à une autre. Une miniature du Livre de Vie active représente les vertus cardinales de la vie communautaire, applicables aux hommes comme aux femmes: Prudence qui montre la règle et indique ce qui est raisonnable, Tempérance qui baille un mors pour contenir la fougue des passions et réfténer les

27 exigences indiscrètes du corps, Force qui apprend à vaincre l'irascibilité et la pusillanimité, Justice qui fait rendre à chacun ce qui lui est dû. Mère Sainte-Thècle, une prieure de la communauté, aimait à rappeler à ses filles la Charité profonde avec laquelle on devait accueillir les malheureux: " S'il vient un malade, du bout qu'on l'aperçoit, il faut aller au-devant de lui, faire une inclination avec humilité et saluer Jésus-Christ en sa personne en disant (haut ou bas) : Béni soyez-vous qui venez au nom du Seigneur. " Les Augustines étaient incontestablement meilleures observatrices de ces saints préceptes que les fières. Ces religieuses fournissaient un travail considérable. Les dernières venues étaient affectées aux tâches les plus humbles et les plus rudes, lavanderie, pouillerie, chandellerie, apothicairerie - il fallait avoir de la force pour broyer les substances dans les mortiers - et tâches ménagères dans les salles. Après quelques années, elles avaient accès à des tâches plus valorisantes, comme les soins en salle. Après trente ou quarante ans, elles pouvaient accéder aux hautes responsabilités, chevet aine (chef de service), tronchière (celle qui relevait les troncs où les hospitalisés et leurs visiteurs déposaient leurs aumônes et qui, de fait, assurait la fonction d'économe), portière, sous-prieure ou plus encore. Les plus solides pouvaient rester en poste jusqu'à la mort; les autres se retiraient le moment venu dans "la chambre des sœurs anciennes" où les soins nécessaires leur étaient prodigués à l'intérieur de la clôture conventuelle. En dehors de quelques permissions exceptionnelles, elles n'avaient pratiquement pas

28 quitté la clôture de l'Hôtel-Dieu de toute leur vie d'adolescente et d'adulte. Nous connaissons les noms ou plus exactement les surnoms pleins de pittoresque de beaucoup de ces saintes femmes: nous savons ainsi qu'Hélène la Petite, morte à 69 ans après 50 ans passés à l'Hôtel-Dieu, Jeanne la Cirette, Françoise la Culotte, Gille la Bourette, Alix la Lambine, Marie la Chanterelle, Perrenelle la Binette, Jehanne la Fromagière, Perrenelle Bougie, Marie la Tézarde, Catherine la Vieille et Jehanne la Bridoulette, prieure en 1449, se sont dévouées jusqu'à leur mort au service de nos lointains aïeux. La prieure était élue à vie par le Chapitre de l'HôtelDieu et la cérémonie d'intronisation était particulièrement solennelle: les chanoines de la cathédrale présentaient la nouvelle élue aux communautés dans la salle capitulaire, puis à la chapelle où ils l'installaient dans la stalle qui lui était réservée. On lui remettait alors les insignes de ses fonctions, clefs et sceaux, bourse et inventaire dressé à la mort de la prieure précédente, puis on se rendait en cortège à la cathédrale voisine où elle prêtait serment devant l'évêque et le Chapitre, et la cérémonie se terminait par un office solennel. La prieure gérait personnellement la lingerie, contrôlait le service des salles et dirigeait tout le personnel féminin: elle avait donc à la fois un rôle de directrice et de surveillante générale, assurant même sa ronde nocturne, comme nous l'avons vu. De plus, lorsqu'elle eut la responsabilité suprême de l'Hôtel-Dieu, elle eut à administrer non seulement l'hôpital, mais aussi les propriétés rurales, comme celles de Créteil. Parmi les responsabilités de la prieure, figuraient aussi les

29 achats de toile neuve pour la confection des draps, aussi se rendait-elle chaque année à la foire du Lendit à Saint-Denis: pour cela elle partait de bon matin de l'Hôtel-Dieu en charrette avec son économe et une servante, le maître des religieux l'escortant à cheval. Les religieuses Augustines devaient être présentes à la fois aux tâches nécessitées par le service des hospitalisés et aux heures canoniales de l'office divin; c'est une des raisons pour lesquelles on les appelait parfois dames chanoinesses, improprement d'ailleurs *. Des esprits chagrins trouvèrent parfois que cette seconde préoccupation l'emportait trop fréquemment sur la première et ils auraient souhaité que les exercices de piété fussent réduits en fonction des tâches hospitalières, comme le laissait entendre la règle: " Que les frères aussi bien que les sœurs en bonne santé assistent à la messe et aux vêpres et aux matines quelle que soit leur fonction dans la maison, à moins que quelqu'un ou quelqu'une ne soient retenues pour les besoins des malades. Cependant après en avoir reçu la permission du Maître ou de la Maîtresse. Ceux-là qu'ils disent le Pater noster sept fois pour les matines, cinq fois pour les vêpres, trois fois pour les autres heures. " En dehors des temps de prière, les religieuses ne se retrouvaient qu'au réfectoire, pour les deux repas quotidiens pris en silence pendant que l'une d'elles faisait une
Les chanoinesses de Saint-Augustin sont une autre branche de la famille des religieuses Augustines elles ont aussi une activi té hospi talière mais sont appelées à une vie contemplative plus contraignante que leurs sœurs de l'Hôtel-Dieu.
*

30 lecture édifiante. Ces religieuses étaient unanimement admirées des Parisiens, surtout des plus humbles, particulièrement reconnaissants, " quant les voyons d'une main tenir le chef et de l'autre main appuyer le dos des malades, lorsque les mettaient à la selle et que nettoyaient leurs poils et lavaient leurs pieds sales, leurs ongles rognaient, leurs poils tondaient et d'un lit à l'autre, tout puants les portaient et souvent morts ensevelissaient", selon le Livre de Vie active. Ce dévouement allait souvent jusqu'au sacrifice suprême, car les soignantes étaient exposées à contracter toutes sortes d'affections, auxquelles leur vie confinée dans une atmosphère habituellement méphitique les prédisposait. Beaucoup en payaient le prix. Guillaume de Nangis, moine de Saint-Denis et historiographe de Saint Louis, les a désignées à juste titre comme de vraies martyres de la charité. Valerand de Varanne, un poète médiocre qui sévit au XVlème siècle, ne leur ménageait ni le dithyrambe, ni les comparaisons audacieuses: " Ainsi est surpassée la gloire de la flamme des Vestales. Cette œuvre que nous voyons est grande et digne de louange. Qu'elle soit épargnée des vices et maladies de la ville par le mérite de cent vierges qui sont au service de la vérité sacrée! ". Ceci imposait un renouvellement rapide de la communauté, heureusement la ferveur pour les œuvres charitables et le service des pauvres était telle que les vocations hospitalières étaient nombreuses. Tout un cérémonial entourait la mort d'une professe ou d'un profès. Tous les frères et toutes les religieuses, y compris les enfants de chœur et les filles blanches, étaient

31 présents lorsqu'on administrait l'extrême-onction. Après la mort, le corps, présenté les mains jointes sur un crucifix et revêtu des habits de chœur, était exposé au chapitre où l'on récitait les "recommandances" et les sept psaumes de la Pénitence. Chaque prêtre devait dire une messe pour le(la) défunt( e), soit devant le corps, soit à l'autel d'une des salles de l'établissement et c'était le maître qui célébrait l'office des morts en présence des deux communautés. Le corps était alors placé dans un cercueil de bois garni de paille porté par quatre religieuses ou religieux, entouré de quatre autres portant des cierges allumés. Le cortège partait alors par la rue et le pont Notre-Dame puis la rue Saint-Denis pour le cimetière des Innocents. Là, se déroulait une courte cérémonie et, avant de descendre le corps dans la fosse où il était déposé à même la terre, à côté des malades au milieu desquels le (la) religieux( se) s'était dévoué( e), on recouvrait la face d'un linge. Le Parlement de Paris traduisait le sentiment unanime des Parisiens de toutes conditions lorsqu'il proclamait en 1548 : " L'hôtel-Dieu est situé au meilleur de la ville, comme le cœur est au meilleur de l'homme ft.

"Cy est l'ostel-Dieu"l c'est-à-dire que céans Dieu est reçu et logé" (texte ancien) L'Hôtel-Dieu recevait des malheureuses et des malheureux de tous âges, car il remplissait toutes les fonctions

32 de l'assistance, hôpital, asile de nuit, hospice, et même orphelinat pour les nouveau-nés. Il suffisait pour être reçu de "porter l'enseigne de la pauvreté et de la misère ", comme l'écrivait au XVème siècle un des proviseurs du Chapitre de la cathédrale. On pourrait ajouter qu'il fallait surtout obtenir le visa de la sœur tourière, puisque c'était la religieuse préposée à la porterie qui décidait des admissions: étant donnée son expérience de la misère et de la maladie, elle faisait d'ailleurs aussi bien qu'un médecin. Et, en plus, de son poste à l'entrée de la chapelle, elle surveillait entrées et sorties de l'institution. Pour les maJheureux incapables de se déplacer jusqu'à la porterie dans l'incommode Paris d'alors, deux frères allaient les quérir sur leur grabat avec un brancard. À partir XVIème siècle, on refusa à l'admission les teigneux, vérolés, les aveugles et les aliénés incurables; pour tous autres, il suffisait de trouver une place dans un lit, du les les en

demandant au besoin aux... occupants de celui-ci de se serrer un peu! Même les plus indigents, amis et ennemis, étaient reçus comme des hôtes envoyés par Dieu: c'était le Christ soufITant qu'on accueillait. La parole de Jésus, " Ce que vous faites au plus petit d'entre les miens, c'est à moi-même que vous le faites ", soutenait tous les dévouements. Pourtant, il fallait aux religieuses et aux religieux une llnmense charité pour surmonter l'llnmense dégoût que ne pouvaient manquer de soulever cette extrême misère et ces pauvres corps soufITants, meurtris du sommet du crâne à la plante des pieds, rongés de vermine. Bref l'Hôtel-Dieu était tout à tous les soufITants et les religieuses et les frères étaient là pour

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