//img.uscri.be/pth/331e19153eb2af0d1c89a0f9cb4b4ca0feb0c4fa
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 13,73 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Les ouvrières de la mer

De
214 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1994
Lecture(s) : 108
EAN13 : 9782296285125
Signaler un abus

Anne-Denes

MARTIN

LES OUVRIÈRES DE LA MER
Histoire des sardinières du littoral breton

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

Collection CHEMINS DE LA MÉMOIRE dirigée par Alain FOREST
Claire AUZIAS, Mémoires libertaires, (Lyon 1919-1939). Yves BEAUVOIS, Les relations franco-polonaises pendant la drôle de guerre. Robert BONNAUD, Les lournanls du XXème siècle, progrès et régressions. Monique BOURDIN-DERRUAU, Villages midiévaux en Bas-Languedoc. Genèse d'une sociabilité (Xe-XIVe s.). Tome 1 Du château au village (Xe-XIIIe s.). Tome 2La démocratie au village (Xllle-XWe siècle). Jean- Yves BOURSIER, La politique du PCF, 1939-1945, Le parti communiste français et la question nationale. Jean-Yves BOURSIER, La guerre de partisans dans le Sud-Ouest de la France 1942-1944, La 35ème brigade FTP-MOI, préf. de Claude Lévy. Yolande COHEN, Les jeunes, le socialisme et la guerre. Histoire des mouvements de jeunesse en France. Jacques DALLOZ, Georges BIDAULT,Biographie politique. Sonia DAYAN-HERZBRUN, L'invention du parti ouvrier. Aux origines de la social-démocratie (1848-1864). Maurice EZRAN, L'Abbé Grégoire, défenseur des luifs et des Noirs. Pierre FAVOL, Le Chambon-sur-Lignon sous l'Occupation, 1940-1944. Les résistances locales, l'aide interalliée, l'action de Virginia Hall (OSS). Ronald GOSSELIN, Les almanachs républicains, Traditions révolutionnaires et culture politique des masses populaires de Paris (1840-1851) Toussaint GRIFF!, Laurent PRECIOZI, Première mission en Corse occupée avec le sous-marin Casabianca (1942-43). Béatrice KASBZARIAN-BRICOUT, L'odyssée mamelouke à l'ombre des armées napoléoniennes. Jacques MICHEL, La Guyane sous l'Ancien Régime. Le désastre de Kourou et ses scandaleuses suites judiciaires. Michel PIGENET, Au cœur de l'activisme communiste des années de guerre froide, "La manifestation Ridgway".
Hcnri

SACCHI, La Guerre de Treme ans.

Tome 1 L'ombre de Charles Quint Tome 2 L'empire supplicié Tome 3 La guerre des Cardinaux. Christine POLETTO, Art et pouvoir à l'âge baroque. Alain ROUX, Le Shangaf ouvrier des années trente, cooLies, gangsters et synd icalist es. Élisabeth TUTTLE, Religion el idéologie dans la révoLution anglaise 16471649. Nadine VIVIER, Le Briançonnais rural aux XVIIIe et X/Xe siècles. Sabine ZEITOUN, L'œuvre de secours aux enfants juifs (O.S.E.) sous l'Occupation en France.

@ L'Harmattan, 1994 ISBN: 2-7384-2300-0

Dédié

à Camille, Joséphille, Lo,/,ise

Ils VOllSont fait payer le pain Le ciel la terre l'eau le sonuneil Et la misère De votre vie

Paul Eluard

REMERCIEMENTS

Monsieur Mazéas, maire de Douarnenez, pour m'avoir aidée dans les traductions et les transcriptions du breton. Madame Alain, directrice de la Résidence du Golven, pour son accueil. Michel Cariou pour les photos, dont beaucoup d'inédites. Camille, Joséphine, Louise, Marie-Madeleine, Suzanne, Corentine, Marie-Josèphe, Léonie... Le beau-fils, le neveu et la nièce de D. Aanchec. Cyrille Calvez, M. Chapalain, M. Rosuel. Renée Berlivet et Suzanne Pichon, pour m'avoir fait connaître la génération née avant ou durallt la Première Guerre mondiale. Le Conservateur du Musée du bateau à Douarnenez. Sans compter celles et ceux qui m'ont apporté un témoignage, un document sur la vie, autrefois, à Douarnenez. Qu'ils en soient tous remerciés.

9

Manche

!le d'OUessant

Aber Ildut

I. Molène Q

~rl~~ ~~~

Atlantique

~~ CF Pen-Rir .. ~ ~'b~ ~~

I

.~ô"~

C. de la chèVIe

Baie de

1. de Sein

Pte de penJarc'h

Le Guilvinec

La Baie de Douarnenez. En nl£dailloll1es quatre conlmUlles qui formerol1t le Grand Douarnellez en 1945

10

AVANT-PROPOS

Ce livre doit beaucoup à la parole. A l'origine, un dialogue noué, interrompu, repris pendant mes étés douarnenistes, avec d'anciennes ouvrières des conserveries. Au fil des étés, des repères s'inscrivent dans le temps: la grève de 1905 pour le travail à l'heure, la grande grève de 24 pour les salaires. Des conflits majeurs dans l'histoire des ouvlières. Car il y a un "avant" et un "après" qui datent les événements. Les femmes qui ont vécu la grande grève ont maintenant de quatre-vingts à quatre-vingt.:.dix ans. En 1924, elles avaient entre douze et vingt-deux ans. Elles étaient apprenties et ouvrières. Ces témoins sont rares; raison de plus pour recueillir leurs témoignages, les comparer aux sources écrites, les confronter les uns aux autres. Ces témoignages, je les ai restitués le plus fidèlement possible, sans rechercher le pittoresque. Les expressions bretonnes -assez rares au demeurant- ont été retranscrites parce qu'elles correspondaient au besoin du nl0ment et que l'artifice eût consisté à les écarter comme n'ayant pas droit de cité dans la langue des Douamenistes nées au début du siècle. Manquent les intonations de la voix que le papier ne peut rendre, les indignations et les pauses; une voix qui s'altère en évoquant le naufrage d'un fils, le ton qui enfle au rappel des hauts faits de la grève. Puisse cet ouvrage vous faire partager, amis lecteurs, l'intérêt et le plaisir que j'ai pris à l'écoute de ces femmes, riches d'un passé de luttes et de labeur qui ne peut disparaître sans dommage pour la communauté tout entière.

Il

Introduction

Ma mère était déléguée avec une autre persol1ne. Tante Soaz et m.a mère. On n'a pas arrêté le travail de suite... Jusqu'aujour... Et là alors, branle-bas de combat! C'est les

femmes, c'est elles qui demandaientpemp real a vo * ,. 25
sous. Elles demalldaient 25 sous de l'heure. C'était ça le slogan. Peu à peu la plage s'est vidée. Mais elles, Corentine, Léonie, Marie-Josèphe et Renée sont restées sous la brume, serrées près du rocher, à évoquer le temps passé, leur vie en usine, la grande grève d~ 24, leur grève. Même si elles ne l'avaient pas faite, elles, mais leur soeur ou leur mère. Réalité et mythe d'une grève: Soixante-huit ans après, elle fait encore vibrer ces voix de femmes qui reprennent en choeur le chant qu'elles entonnaient quand le patron entrait dans l'usine avec un client: Saluez, riches heureux Ces pauvres en haillons,

* Pemp real a vo: littéralement, cinq réaux seront. Un réal: 5 sous. Pemp real: 5 réaux, soit 25 sous. Toutes les citations sans références correspondent à des entretiens réalisés entre 1990 et 1993 à Douarnenez.

13

Saluez, ce SOllt eux Qui gagllellt vos nlillions.

Tant de refrains et de récits vivent encore dans les mémoires! La geste des femmes de Douarnenez! Mais derrière la geste, quelle réalité, et comment l'appréhender? Par les témoignages directs des survivantes? Par les documents écrits, journaux et revues? Par les ouvrages? Mais les ouvrages sont rares sur le sujet. Sur les pêcheurs et les ouvriers, les textes ne manquent pas. La femme de marin, elle aussi, trouve sa place dans la littérature. Pêc/lellT d'Isla/Ide en est le prototype: vie d'attente et d'angoisse, de chagrin bien souvent. L'homme à la mer, la femnle sur le môle, les yeux tendus vers l'horizon! La berceuse de Fauré définit bien les rôles:
Mais viendra le temps des adieux Car il faut que les femlnes pleurent Et que les Iwlflmes insoucieux Tentent les horizons qui leurrent.

Les ouvrières des conserveries, en revanche, ont suscité moins d'intérêt. Elles ne pouvaient être un enjeu politique elles n'avaient pas le droit de vote - et leur double statut de femmes de n1arin et d'ouvrières d'usine était moins propice à l'imagerie poétique. Pourtant en 1924, elles sont plus de 10 000 sur tout le littoral breton; 2 000 à Douarnenez, et presqu'autant à faire grève, entraînant dans leur mouvement un arrêt de travail des pêcheurs. Or, dans la narration des faits, leur rôle fut réduit à une simple force d'appui: les femines ont suivi. Sur ces femmes, nous avons quand nlême des données statistiques: nombre, âge, taux de fécondité, habitat, pratique religieuse. Mais les chiffres ne disent pas tout: leur vie en usine, et cette désespérance qui leur donna un jour la force d'affronter le pouvoir des usiniers. C'est leur histoire que nous entendrons, racontée par elles, en dehors de la parole officielle. Bien sûr, cette histoire dépasse leur propre destin. Elle les met en relation 14

avec d'autres acteurs, usiniers, élus politiques, syndicats. Elle découvre le poids de la religion, l'importance de la collectivité. Elle éclaire leur rapport aux hommes, au travail, à l'argent. Parole de femmes à plusieurs voix...

15

DE L'ARTISANAT

A L'INDUSTRIE

Voix feutrée qui annonce les arrivages de poisson à la criée. Ronronnement d'un moteur de bateau qui part en mer... Douarnenez étire paresseuseme.nt ses matinées. Le port du Rosmeur dort. Disparues les 500 chaloupes qui mouillaient dans le port, les usines et les sardinières dont les sabots claquaient dans les rues de la ville à l'heure de l'embauche. Des vestiges demeurent de ce passé industriel: pans de murs délabrés d'usines désaffectées, enclos abandonnés où poussent les herbes folles. Douarnenez n'est plus ce qu'il était, me disent les anciennes. Vous vous rendez compte tOlltle bruit de ces sabots qui descendaiellt vers les usines!, Moi, j'ai dû connaître vingt-deux, d'usilles! Sans compter la Méta *, Béléguic lafilature, et la biscuiterie! Sur ces vingt-cinq usines que comptait Douarnenez en 1924, il n'en subsiste plus que trois en 1992: Chancerelle, Paulet, La Cobreco. Ces trois usines emploient aujourd'hui 740 ouvrières, alors qu'elles étaient 2 000 en 1924. Elles n'étaient pas toutes originaires de Douarnenez. Certaines venaient des communes limitrophes. Car à l'époque, les quatre communes, Douarnenez, Tréboul, Pouldavid, Ploaré -qui formeront en 1945 le Grand Douarnenez- étaient autonomes. Pouldavid ne l'était pas depuis longtemps,
* La Méta: l'usine Ramp qui fabriquait des boîtes de conserve.

17

puisque jusqu'en 1919 elle est rattachée à Pouldergat, comme Tréboul à Poullan, mais seulement jusqu'en 1880. La plus peuplée de ces communes, Douarnenez, comptait 12 259 habitants au recensement de 1921 ; Tréboul 5 008, Ploaré 2 831 et Pouldavid 1 568.1 Les liens entre ces communes n'étaient pas toujollrs harmonieux, surtout entre Douarnenez et Tréboul, mais les relations économiques indispensables à la survie de chacune. De Tréboul et de Pouldavid, ils viennent à Douarnenez à la saison des pêches, les hOlnmes pour embarquer à bord des chaloupes sardinières, les femmes pour travailler en usine. Pêcheurs l'été, maçons de leur état, les Pouldavistes travaillent sur les chantiers de Douarnenez, à l'époque où les usines drainent vers le port des hommes et des femmes en quête de travail. A la fin de la saison de pêche les Tréboulistes, eux, cultivent la terre, tandis que leurs femmes vendent les légumes et le beurre sur le marché de Douarnenez. Les échanges sont nombreux entre ces quatre communes. Les convoitises aussi. Douarnenez, à l'étroit dans ses soixante-dix hectares, rêve d'annexer quelques parcelles de Ploaré. En 1888 et en 1894 des motions sont rédigées; motions que les Ploaristes refusent, bien entendu!2 Ce qui ne les empêchera pas d'accueillir sur le territoire de leur commune des familles douarnenistes, quand l'espace manque à Douarnenez pour loger toute la population. A l'époque qui nous intéresse, c'est-à-dire l'entre-deuxguerres, l'entité Grand Douarnenez n'existe pas. Néanmoins notre Douarnenez s'étendra aux quatre communes, car les fen1mes des conserveries viennent aussi bien de Tréboul, de Pouldavid et parfois même de Ploaré que du port sardinier. Cette période marque l'aboutissement d'un long processus d'industrialisation et d'occupation des terres. Mais l'histoire de la sardine et des sardinières à Douarnenez commence bien avant 1924. Avant même les usines de conserve. Elle remonte en fait aux ateliers de presse. 18

Dès le début du XVlllème siècle, la sardine connaît un riche essor, grâce à une spécialité locale: la sardine pressée. Le procédé consiste à préparer la sardine dans la saumure, à la coucher par rangs circulaires dans des barils de hêtre, puis à presser sur le fond pour lui faire perdre l'huile et l'eau. Ainsi traitée, la sardine peut se conserver quelques semaines, voire quelques mois. Exemptée des droits de gabelle en 1789, elle fait la richesse de la baie: La sardine, écrit Can1bry en 1794, est le principal objet de coml11ercede ce pays. La seule COlnlnunede Douarnenez elnploie à la pêche de ce petit POiSSOllusqu'à 400 bateaux dalls les j bonnes arlnées. On pourrait même remonter jusqu'à l'époque galloromaine pour trouver trace de sa présence, car toute la Baie de Douarnenez porte des vestiges d'usines de salaison: les Plomarc'll, la plage du Ris, Kervel. Mais arrêtons-nous au XYlème siècle; à ces bas-reliefs des chapelles et des églises de Douarnenez qui représentent une scène maritime. Trois nl0tifs la composent: une chaloupe montée par des pêcheurs, un bane de sardines, un fou de bassan. Sur le bas-relief de la chapelle SainteHélène, les marins dans une barque regardent le banc de sardines, tandis que le fou de bassan plonge sur le poisson. Sur la faça.de Ouest de l'église de Ploaré, même motif du fou de Bassan plongeant sur un banc de poissons. Un siècle plus tard, en la chapelle Saint-Michel, la scène du pêcheur, du banc de sardines et du fou de Bassan inspire toujours le sculpteur. La répétition du même thème dans l'iconographie religieuse montre bien qu'il s'agit d'une scène de la vie quotidienne. Ce qui peut surprendre, en revanche, c'est le caractère édénique de la représentation: le calme des eaux, l'abondance du poisson et le fou de Bassan qui signale le banc au pêcheur. Le trait du sculpteur rejoint la métaphore de l'écrivain. Cambry compare la baie à un des plus beaux lacs d'Europe. Quant à Broumisehe, un siècle plus tard, son évocation est quasi mystique. Le pêcheur ne pêche plus, il est appelé à 19

recueillir le poisson: La Baie de Douarnenez est la ric/lesse des habitants de cette ville. Elle abonde en poissons de toute espèce (...) Le maquereau est aussi très abondant à Douarnenez, mais c'est la sardine qui est la source de la prospérité non seulemellt de cette ville, lnais encore de tout le pays qui l'entoure; c'est une manne bienfaisante que chaque an.née, à Ul1eépoque fixe, le pêcheur est appelé à recueillir. Oubliés les jours de grand vent et le poids des filets! Pourtant des tempêtes, il y en a eu dans la Baie de Douarnenez! et même dans le port du Rosmeur. Bateaux fracassés, voiles et filets déchirés, barils de rogue jetés à la mer, sans compter les marins nO)Tés.D'ailleurs, si le Conseil municipal de Douarnenez vote, le 17 mai 1868, une première ligne de crédit pour la création d'une Société de Sauvetage, c'est que la baie n'est pas aussi édénique qu'il y paraît. Mais derrière la baie se profile le lac de Tibériade, et la pêche miraculeuse. Vision idyllique avec en arrière-plan la scène biblique. Parfois même la scène biblique passe au premier plan comme dans la grande fresque contemporaine que Maurice Le Scouézec a exécutée, en 1936, pour la chapelle de l'école Saint-Blaise. Là, le doute n'est plus possible. C'est bien la Baie de Douarnenez et le vieux port du Rosmeur, mais dans la barque le Christ a remplacé les pêcheurs, et les disciples sont les marins et les femmes de Douarnenez. Cette pêche tenait, il est vrai, du prodige. Et l'on comprend qu"elle ait pu inspirer les artistes. Pas seulement les artistes, toute la population! Les années fastes, son abondance avait quelque chose de prodigieux, un peu comme la multiplication des pains. Les Douarnenistes le sentaient bien qui attendaient toujours un coup de chance, du temps, des vents, des n1orts: La sardine duraitjusqu'à la Toussaint, parce qu'il/allait attendre Taol ail anaon, le coup des morts, et quelquefois là, les marins, ils faisaient des pêches miraculeuses. Quand le poisson donnait c'était une provende, quand il manquait, une malédiction. Cet aspect imprévisible a été 20

exploité par le clergé, surtout à partir du XVIIème siècle, lorsque le vénérable dom Michel Le Nobletz eut la dure tâche d'évangéliser les Douarnenistes. Ses taolenlwll, ou cartes peintes, représentaient souvent des scènes maritimes. Il en usait dans ses prêches, pour frapper l'imagination des fidèles. Les années de pénurie étaient, bien sûr, attribuées à la mauvaise conduite des populations. Le péché de chair, l'oubli des pratiques religieuses, l'ivrognerie faisaient fuir la sardine loin de la baie! L'influence du clergé ne peut cependant tout expliquer. La configuration de la baie entre aussi pour une part dans cette vision. Ses arrondis, le jeu des couleurs créent une impression d'harmollie, un sentiment de quiétude. Rien de démesuré, mais un équilibre des couleurs et des formes. Les beiges du sable, les ocres de la falaise au soleil couchant réchauffent les bleus glauques de la mer et les verts des arbres qui la surplombent. On croirait voir un Gauguin. Mais revenons à l'industrie de la sardine et à ces ateliers de presse qui ont fait la richesse de Douarnenez. En 1832, le port n'en compte pas moins de 150. 600 femmes y travaillent la sardine, 281 chaloupes la débarquent. Sur l'ensemble de ces chaloupes, 54 seulement appartiennent à des patrons-pêcheurs, les autres sont la propriété des négociants-armateurs.3 Si l'on ajoute à ces bateaux les ateliers de presse, on prend la mesure de leur pouvoir. Il est immense. Salaires des marins et des ouvrières -payées au mille de sardines travaillées- prix du poisson et de la sardine pressée, tout dépend d'eux. Ces propriétaires ont nom Béléguic, Grivart, Delécluse, etc. Neuf grandes familles de Douarnenez et deux familles d'origine étrangère se partagent le commerce de la sardine. Les étrangers ne sont pas les moins actifs. Ainsi la maison Chancerelle, fondée à Nantes en 1828, sera une des premières à se lancer dans l'industrie de la conserve. Quant aux Le Guillou, notaires à Elliant, ils se lient aux Penanros, achètent leur titre nobiliaire, et investissent à Douarnenez dans tous les secteurs de l'économie -achat de bateaux, de 21

rogue, de presses, de terres -avant de dominer la vie politique. Mais n'anticipons pas. Nous sommes dans les années 1830. La population se concentre alors en deux points: le port du Rosnleur et la ria du Port-Rhu. Entre ces deux centres urbains, des terres cultivées et d'autres, des terres communes qui servent à faire sécher les filets, construire les bateaux, déposer du bois et même, le cas échéant, d'emplacement pour les foires. Si elles ne sont à personne, ces terres sont donc à tout le monde! Et la tentation est vive de s'en approprier une parcelle: Le prelnier qui, ayant enclos Utlterrain, s'avisa de dire: Ceci est à moi, et trouva des gells assez simples pour le croire, fut le vraifondateur de la société civile. 4 C'est ce qui se passa à Douarnenez. Négociants, armateurs et notables, à qui l'argent et la notoriété donnaient quelques privilèges, élevèrent des clôtures pour privatiser ces terres: Depuis dix à quinze ans, écrit en 1832 le maire, un certain nombre d'habitallts se SOlltpermis de clore et de mettre ell culture trente journaux ellvirOl1de terresfroides qui elltouretlt la ville de Douar/lellez et où les pêcheurs' (...)sècllent leurs filets et constrllisellt les bateaux

(...) Les

pêcheurs trop pauvres pour acheter Ul1epièce de

terre sont réduits à voir leurs filets se détériorer dallS les mag~ins. 5 Si ces terres s,uscitent des convoitises, c'est que la pression urbaine est forte. Douarnenez est le premier port sardinier de France. De ce passé, la conscience collective a gardé un souvenir diffus: De ce temps-là, il n'y avait pas de notaire pour dire à qui appartenait ce terrain, à qui il n'appartenait pas. Alors, eux, ils se sont appropriés tOllS les beau.x terrains qui étaient plus près de la rller.C'était le départ de Douarnel1ez. Ces terrains n'étaiellt pa~ occupés avallt. C011'lIne gens les Il'étaient pas au courallt, il n 'y avait pas les Ilotaires, il n'y avait pas les syndicats, il n'y avait riell de tout ça, ils ont été exploités, au fond. Des bribes remontent, d'un passé qui n'est pas si lointain, puisqu'il date des années 1830, une époque où il y 22

avai t des notaires, même à Douarnenez! Certains, d'ailleurs, seront maires de la ville, en 39, 42 et 48. C'était le départ de Douarnenez. Le début de l'industrie artisanale et de l'occupation des terres. Des terres de tous... au profit de quelques-uns. Tout va donc pour le mieux à Douarnenez; du moins pour les fabricants-négociants-armateurs. Car les n1arins et les ouvrières triment pour des salaires de misère. Il se passe bien quelque chose du côté de Nantes. Mais pourquoi s'en inquiéter? Les affaires sont florissantes. L'invention d'Appert -l'aseptisation des substances par' la chaleur- si importante pour la conservation de la sardine permet de franchir une nouvelle étape: En 1820, le Nantais Joseph Colin a l'idée de stériliser les sardines frites dans de petites boîtes de fer blanc. Quelques années pour tester le procédé, et en 1824 il ouvre sa première usine à Nantes. L'invention d'Appert-Colin serait utile à Douan1enez. Car la sardine qui arrive dans la baie au mois de juin est petite, trop petite pour subir sans dommage la presse. De plus, elle supporte malles grosses chaleurs. Mais à Douarnenez, les fabricants semblent indifférents au progrès. Lorient a sa première conserverie en 1825, une seconde en 1830; Concarneau en 1840, puis la Turballe, Le Croisic, Belle-lIe; Le Guilvinec en 1850. A Douarnenez, rien! Les propriétaires des presses poursui\rent leur négoce. Leur situation financière leur permettrait de prendre quelques risques, mais l'éloignement des grands centres urbains ne les incite guère à innover. Ce n'est qll'en septembre 1863 que le train arrive en gare de Quimper, mettant la capitale de Cornouaille à 17 heures de Paris! Clin d'oeil de l'histoire, en 1992 , et toujours en septembre, le TGV Atlantique relie les deux villes en 4 heures 15 minutes. Les Nantais cependant prospectent depuis déjà quelque temps: dans la région, et même à Douarnenez, le fief des fabricants. Ils ont acheté des presses, comme ChancereIle et Clairian, des magasins, des terres, des propriétés. Les locaux -fabricants-négociants-annateurs- les regardent d'un 23