Les Palestiniens au Koweït : histoire d'une réussite inachevée

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Cet ouvrage présente l'histoire des Palestiniens au Koweït depuis 1948. Le début de l'exploitation du pétrole koweïtien a coïncidé avec l'exode massif des Palestiniens qui suivit la guerre israélo-arabe de 1948. Le Koweït vivait en ce temps-là une époque de croissance économique, nécessitant les forces vives des Arabes qualifiés pour s'engager dans les projets de modernisation de la ville, ainsi que dans l'expansion de l'infrastructure bureaucratique et de l'administration publique. Les Palestiniens étaient les plus à mêmes de répondre à cette demande.
Publié le : mercredi 1 décembre 2004
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EAN13 : 9782296381681
Nombre de pages : 269
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LES PALESTINIENS AU KOWEÏT: HISTOIRE D'UNE RÉUSSITE INACHEVÉE
(1948

- 1990)

Comprendre le Moyen-Orient Collection dirigée par Jean-Paul Chagnollaud
Mustapha CHELBI, L'Islam en procès, 2004. Noureddine SÉOUDI, La formation de l'Orient arabe contemporain 1916-1939 au miroir de la Revue des Deux Modes,2004. Kamal BA YRAMZADEH, Les enjeux principaux des relations entre l'Iran et l'Europe de 1979 à 2003,2004. Fabienne LE HOUEROU, Migrants forcés éthiopiens et érythréens en Egypte et au Soudan, 2004. Jean-Paul CHAGNOLLAUD, Sid-Ahmed SOUIAH, Les frontières au Moyen-Orient, 2004. Raymond LE COZ, Les médecins nestoriens au Moyen Age, 2004. Jean-Jacques LUTHI, Egypte et Egyptiens au temps des vice-rois, 1801-1863,2003. Pierre DARLE, Saddam Hussein, maître des mots, 2003. Bruno GUIGUE, Proche-Orient: la guerre des mots, 2003. Habib ISHOW, Structures sociales et politiques de l'Irak contemporain,2003. Véronique RUGGIRELLO, Khiam, prison de la honte, 2003. Mathieu BOUCHARD, L'exode palestinien, 2003. Carole H. DAGHER, Le défi du Liban d'après-guerre, 2002. J.-M. LARÈS, T.E. Lawrence avant l'Arabie (1888-1914), 2002. Bruno GUIGUE, Aux origines du conflit israélo-arabe, 2002. Mohamed Anouar MOGHIRA, L'isthme de Suez, 2002. Sepideh FARKHONDEH, Médias, pouvoir et société civile en Iran, 2002. M. KHOUBROUY-PAK, Une République éphémère au Kurdistan, 2002. Pascal QUERE, Les illusions perdues en Palestine, 2002. M.C LUTRAND et B. Y AZDEKHASTI, Au-delà du voile, Femmes musulmanes en Iran, 2002. Elisabeth V AUTHIER, Le roman syrien de 1967 à nos jours, 2002. Jean-Pierre TOUZANNE, L'islamisme turc, 2001. Jamal AL-SHALABI, Mohamed Heikal entre Ie socialisme de Nasser et l'Yntifah de Sadate (1952-1981), 2001.

Assia MOHTAR KAÏS

LES PALESTINIENS AU KOWEÏT: HISTOIRE D'UNE RÉUSSITE INACHEVÉE
(1948 - 1990)

Préface de OLIVIER cARRÉ

L' Hannattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Hannattan

Hongrie

Kônyvesbolt 1053 Budapest, Kossuth L. u. 14-16

L 'Hannattan Italia Via Degli Artisti 15 10124 Torino

FRANCE

HONGRIE

ITALlE

cg L'HARMATTAN, 2004 ISBN: 2-7475-7533-0 EAN: 9782747575331

À Monsieur Henry LAURENS

SOMMAIRE
PRÉ FA CE INTRODUCTION PREMIÈRE PARTIE:
L'ÉPANOUISSEMENT DES PALESTINIENS AU KOWEÏT (1948/1970) CHAPITRE I : LE KOWEÏT DEPUIS 1948 : UN APERÇU HISTORIQUE CHAPITRE II : LA DIASPORA PALESTINIENNE CHAPITRE III : L'IMMIGRATION PALESTINIENNE DANS LES PAYS DU GOLFE, EN PARTICULIER AU KOWEÏT CHAPITRE IV : L'INTÉGRATION DES PALESTINIENS DANS LE PAYSAGE KOWEÏTIEN CHAPITRE V : LES RELATIONS KOWEÏTO-PALESTINIENNES LORS DE LA FONDATION DU FATAH 93 81 67 41 33 31

Il 21

DEUXIÈME

PARTIE: 105

LE TOURNANT DES ANNÉES 1970 CHAPITRE I : HISTOIRE ET ÉVOLUTION DES TRAVAILLEURS ÉMIGRÉS PALESTINIENS AU KOWEÏT CHAPITRE II :

107

LES CHANGEMENTS SOCIO-ÉCONOMIQUES DANS LES CONDITIONS DE VIE DES PALESTINIENS AU KOWEÏT CHAPITRE III : LA SITUATION DÉMOGRAPHIQUE AU KOWEÏT 177 9 141

TROISIÈME PARTIE: LE BOULEVERSEMENT LA DEUXIÈMEGUERREDU GOLFE: DE KOWEÏT- IRAK(1990 - 1991)
CHAPITRE I : L'EXODE FORCÉ VERS LA JORDANIE DURANT LA CRISE DU GOLFE (1990 CHAPITRE II : L'EFFONDREMENT DE LA COMMUNAUTÉ PALESTINENNE DU KOWEÏT APRÈs LA GUERRE DU GOLFE (1990 CONCLUSION BIBLIOGRAPHIE

191

- 1991)
- 1991)

195

233 245 255

10

PRÉFACE
"Être aise de n'être rien..." ... Be eas'd with being nothing.
Shakespeare, King Ricllard II, V, 5.

Le réfugié est celui qui passe d'une injustice à une autre injustice. Comme dit Darwish, sa condition est une "condition d'attente"!, permanente, attente d'un mythique "retour", que l'on sait pourtant substantiellement impossible, car il n'y a jamais de retour, le temps est toujours perdu. Aucun Palestinien de l'exode ne pourra jamais retrouver la maison, la terre, la vigne et l'olivier, le lait et le miel, l'amandier de 1947 ou de 1967, comme aucun Palestinien d'Israël n'est demeuré en vérité chez lui. Aucun Juif stigmatisé, traqué, expulsé, rescapé, réfugié n'a retrouvé ni ne retrouvera la mythique terre conquise par Josué sur les Cananéens puis défendue face aux Philistins, etc. Les exodes successifs vers cette terre et hors d'elle s'enchevêtrent dans une même malédiction. Et l'on brandit des pierres antiques, des tombeaux de patriarches préhistoriques, des murs, des rochers, des marques de pas, une archéologie sacrée nationaliste rivalisant avec l'autre. Et l'on tue des hommes de tout âge, de tout sexe, pour ces pierres mythiques décrétées divines, surhumaines, avides de sacrifices humains, de suicides sacrés même. Puissent ces dieux trouver un jour prochain leur plaisir à accabler la "terre trois fois sainte" d'un vaste tremblement de terre monté de la faille du Jourdain, et toutes ces pierres seraient dispersées à des milliers de kilomètres dans les mers environnantes, afin que les êtres humains enfin se prennent en compte, se considèrent, se vénèrent, s'aiment, vivent!
1 Chronique p. 13 - 15. de la Tristesse ordinaire. Poèmes palestiniens, trad. Olivier Carré, Cerf 1989 :

Il

Dans la phase présente, c'est le Palestinien qui, comme des millions d'autres réfugiés aujourd'hui à travers le monde, doit apprendre à "se trouver bien de n'être rien", plus rien. Les États arabes et l'opinion arabe en général, souhaitaient en 1949, pour l'honneur et comme argument majeur de négociation ou de confrontation, que les quelque 800.000 Palestiniens déplacés sur leurs territoires nationaux restent des réfugiés, sans papiers définis, sans citoyenneté en général sauf en Jordanie, comme des pierres antiques en vitrine devant la conscience mondiale. Pourtant quelques Palestiniens un peu fortunés et quelques réfugiés des camps de la Croix-Rouge puis de l'U.N.R.W.A. de Jordanie, de Gaza, du Liban, ont émigré volontairement, individuellement au Koweït avant et après son indépendance, terre d'immigration de main-d'œuvre dans tous les emplois, à la faveur de l'essor pétrolier prodigieux. Dans une certaine mesure, c'est pour eux et grâce à eux que le nouvel État du Koweït indépendant a reçu de la Ligue arabe et avec le puissant soutien de Nasser sa légitimité face à l'Irak, qui le revendiquait et le revendique toujours. Ils ont constitué une veritable "diaspora" consistante de quelque 400.000 âmes en 1990. Aucun camp de réfugiés au Koweït, pas plus qu'au Canada, aux États-Unis et autres lieux lointains de diasporas palestiniennes. Ils se sont en effet installés entre eux et intégrés fortement dans la société koweïtienne des années 1950 et 1960, pour moitié composée d'étrangers. Privés soudain de leur pays, ils ont, en plein accord avec les autochtones et les autorités, bâti un pays, un État, une prospérité, une culture. Le livre qui suit insiste sur les "nombreuses transformations" de cette société-là au long de son séjour au Koweït et entend compléter ce que l'auteur estime superficiel dans les écrits antérieurs. C'est au sein de cette diaspora-là, à l'abri des pressions nassériennes, qu'a été fondé officiellement le Fatah par Arafat, l'ingénieur venu de Gaza, et par quelques Palestiniens du Koweït et de Gaza. C'est de cette diaspora qu'est venu le principal financement palestinien régulier de l'O.L.P. de 1964, du Fatah puis de la nouvelle O.L.P. de 1969 et des services sociaux et culturels palestiniens en Cisjordanie-Gaza. 12

Or, comme l'on sait, en 1990-1991, par une rétorsion collective contre des gens toujours restés loyaux à la fois au Koweït et à la Palestine, a eu lieu, sous prétexte de quelques agitateurs palestiniens venus d'Irak, "le démantèlement d'un processus de diasporisation vieux de quarante ans, ... et ainsi s'est effondrée en quelques mois une communauté entière, le pôle le plus ancien et le plus prospère de la diaspora palestinienne"!. Elle s'est transformée brutalement en un nouvel agrégat de réfugiés, certes sensiblement plus fortunés qu'ils n'étaient en 1947-1950 dans leurs camps ou villages jordaniens, gaziotes ou libanais. Les travailleurs immigrés palestiniens, dans l'enseignement et l'administration surtout, une fois édifié l'État du Koweït et consolidée sa prospérité immense et judicieuse, n'étant plus indispensables, sont rendus à la première occasion à leur non-être d'origine. Evidemment, la nouvelle de Ghassân Kanafâni, Des hommes dans le soleil, vient ici à l'esprit, où quelques gars quittent leur camp clandestinement dans la citerne vide d'un camionpétrolier en route pour Koweït, avec la complicité du chauffeur. A l'époque du protectorat britannique un visa était en effet nécessaire, difficile à obtenir sans identité nationale étatique. Le voyage, pénible dans la citerne vide surchauffée par le soleil, se passe sans encombre aux frontières, mais le chauffeur ou son second, par un concours de circonstances, ne peut désincarcérer à temps leurs passagers clandestins, qui, à l'arrêt, sous un soleil de 60 degrés décuplés par la paroi métallique, meurent dans leur four à petit feu, à grand feu. Ce sont des cadavres rôtis qui accueillent le chauffeur venu leur ouvrir le lendemain. Métaphore prophétique du destin effectif de toute la diaspora du Koweït, se dit-on aujourd'hui... "Be eased with being nothing." L'erreur monumentale d'Arafat à Bagdad et de son entourage pro-irakien et irakien en 1990, après ses efforts vains de médiation entre le Koweït et l'Irak, a provoqué cette catastrophe pour l'O.L.P. et le mouvement national palestinien entier.
1

KODMANI-DARWISH

(Bassma),

La diaspora palestinienne,

PUF 1997 : p. 121.

13

Objectivement, c'est lui qui, marionnette de Saddâm Hussein au prix de l'assassinat à Tunis du sage Abû-Iyad (Salah Khalaf), a dissout l'intégration palestinienne au Koweït et a fait de cette société complète, variée, active, enrichie et si utile à l' 0 .L.P. une masse d'anciens-nouveaux réfugiés plutôt embarrassants pour la Jordanie et les territoires de Cisjordanie-Gaza. J'ai estimél que l'objectif stratégique de Saddâm Hussein consistait à engloutir le mouvement palestinien entier et ses forces, ce que ni Nasser avec l'aide de la Ligue des États arabes, ni la Syrie elle-même avec l'aide des mouvements chiites Amal et Hisbullah n'avaient réussi à faire. L'autodestruction du mouvement national palestinien était donc probablement inévitable s'il s'alliait avec le despote de Bagdad, que celui-ci réussisse ou échoue. D'autres analystes voient au contraire dans la stratégie à la fois sanguinaire et suicidaire irakienne le modèle d'une entrée palestinienne dans cette "guerre populaire de longue durée" dont le slogan avait cours dans les années 1966-1971. En comparant incidemment les "Palestiniens indésirables" du Liban et ceux, longtemps désirés, de la "diaspora" du Koweït, Assia Kaïs entend mettre en relief, à la suite de B. KodlllaniDarwish déjà citée, et en s'inspirant d'elle de très près, les deux types de situation foncièrement différents au principe. Il paraissait que la diaspora du Koweït était, à l'opposé de celle du Liban, le modèle par excellence de Palestiniens qui ne verraient aucun intérêt au "retour" vers l'État palestinien indépendant prévu pour l'an 2000 (au plus tard !) ou même vers Israël en paix avec tous ses voisins. Toutefois, l'expérience dramatique en 1990-1991 de cette diaspora exemplaire a mis crûment en lumière la nécessité vitale pour tout Palestinien, même dans les meilleurs cas, de son droit à un État et à une citoyenneté, fût-ce israélienne ou jordanienne, bref à n'être pas "clandestinable" à merci. Cela inclut son droit de pouvoir choisir le "retour" dans cet État, voire, sous certaines conditions établies après négociation, dans l'État d'Israël une fois
I

OLIVIER

cARRÉ,

Le nationalisme

arabe, Payot 1996 (= Fayard 1993) : p. 238 sq.

14

ses frontières définitives reconnues. C'est dans cette optique déclarée de plus en plus précisément par l'O.L.P. depuis 1974, et dans la dynamique de la paix imminente des années 1993-2000, que se situe l'analyse de B. Kodmani-Darwish. Elle exploite des enquêtes et entretiens effectués en Jordanie et au Liban dans des camps (devenus des quartiers ou des villages en dur) de réfugiés de 1948 notamment, afin de discerner le passage de la "psychologie du provisoire" à celle de l'intériorisation de la "dispersion comme dimension constitutive", en bref le passage du statut de réfugiés à celui de diaspora. Assia Kaïs intègre ces résultats dans son travail. Ce n'est plus, donc, comme le dit finement Nadine Picaudou\ "le mythe du retour" effectif, mais la reconnaissance officielle du "droit au retour", c'est-à-dire du droit de "choisir le retour" effectif (pourvu que les "returnees" s'engagent à vivre en paix en Israël, comme le précisait le Résolution 194 (1948)) ou "de choisir des compensations financières". Non pas migration massive vers la Palestine et Israël même, mais essentiellement compensations internationalement garanties et citoyenneté palestinienne, carte d'identité, passeport national, en bref une attache reconnue internationalement, avec la reconnaissance par Israël de sa responsabilité (au moins partagée) de l'exode palestinien massif de 1948 et même de 1967. Mais, depuis ces travaux et depuis la thèse de Assia Kaïs, l'épisode, en septembre 2000, de la rupture palestinienne unilatérale de la négociation finale avec Israël au nom, notamment, de jure sinon de facto, du "droit au retour" en Israël des réfugiés de 1947-1949, révèle que cette mutation psychologique-là s'avère encore fragile et difficile à formuler publiquement et de manière crédible pour Israël. Il semble bien qu'Arafat a dû s'incliner à la dernière minute devant l'ultiInatum syrien et saoudien, en été 2000, et interrompre la négociation elle-même en cours pour la signature d'une paix acceptable définitive avec Israël. Ces réfugiés palestiniens sont avant tout un problème des États arabes hôtes.
1 Les palestiniens:

Un siècle d'histoire,

le drame inachevé,

Complexe

1997 : p. 269.

15

Le Liban ferme d'ailleurs légalement, par décision toute récente, la porte à tout avenir palestinien sur son sol en interdisant l'acquisition palestinienne de terres: pas d'installation, pas de "diasporisation". Au Liban, les Palestiniens ont toujours été indésirables; pas en Syrie, mais, même non indésirables, ils restent toujours un moyen de chantage, une monnaie syrienne face à Israël et à l'autorité palestinienne autonome, contre tout accord séparé d'un accord syro-israélien. L'Autorité palestinienne autonome et l'O.L.P. ont ainsi dû, en septembre 2000, enrayer une décennie de négociations de paix par étapes. Cinquante ans de régression. Et l'on ressort les antiques slogans utopiques du refus et du retour du racisme antijudaïque le plus primaire, chez les Palestiniens eux-mêmes. Même régression belliciste et raciste anti-arabe, anti-islamique et singulièrement anti-palestinienne en Israël. Les clameurs politicoreligieuses mysticisantes d'Ovadia Youssef et de quelques activistes et même de porte-parole des "colonies" valent les discours anti-judaïques éculés. En bref, tout le fatras infantile et assassin de ce qu'Einstein, qui refusa la première présidence de l'État israélien, appelait, dans un autre contexte certes, "ce nonsens répugnant que l'on nomme patriotisme"... Ayant empêché la paix et l'État palestinien, les États arabes s'étreignent en Sommets pour encourager et soutenir financièrement Intifada al-aqça : entretuez-vous, mes petits, commettez des attentats suicides et crevez en martyrs ou soyez invalides à vie, soyez assiégés, affamés, sans travail ni gagne-pain, "be eased with being nothing" pour 1'honneur de Dieu et de la Palestine arabe et musulmane! Comme dans toutes les confrontations militaires israélo-arabes (du moins depuis 1967) et même israélo-palestiniennes, l'appareil militaire et répressif israélien, si sensible à la détente et si meurtrier et efficace, est déclenché par la faction arabe qui entend réduire la faction arabe adverse, dans une continuelle guerre froide arabe, je l'ai montré ailleurs avec une certaine précision. La panoplie israélienne du contrôle des populations occupées et, en cas de crise, de la répression défensive, est bien connue depuis 1948, enrichie depuis 1967 : détentions administratives prolongées, 16

interrogatoires poussés avec torture légalement acceptée, zones militaires closes sur des terrains confisqués, destructions de maisons (après explusion immédiate des habitants, sans relogement sinon par les soins de l'O.L.P., ultérieurement), police qui tue les manifestants arabes de tout âge, même s'ils sont citoyens israéliens manifestant haineusement mais légalement en Israël. Ces fameux réglements de défense et d'urgence limitent gravement et souvent annulent, pour les Palestiniens soumis à l'occupation ou à une autonomie partielle et pour les citoyens palestiniens d'Israël, la démocratie en territoire occupé ou colonisé. Il y a une alliance "objective" contre les palestiniens et leur Palestine entre Israël d'une part, forte de cette panoplie en plus de son armée remarquable, et les États arabes ou mouvements palestiniens radicaux. Ils ont le même déni, brutal ou subtil, de l'existence palestinienne, y compris, par un masochisme existentiel idéologiquement masqué et justifié, les groupes palestiniens du refus alignés de longue date ou récemment sur Damas. L'insurrection (Intifada) d'une population humiliée, éreintée, déçue dans ses attentes raisonnables, et la "guerre de partisans" ou "terroriste" sont beaucoup plus aisées que la conclusion d'une paix sérieuse. "Sans se demander comment les autres agiraient d'après les règles en des circonstances analogues, saisir simplement et aisément le premier gourdin venu et taper jusqu'à ce que dans son âme l'humiliation et le besoin de vengeance fassent place au mépris et à la pitié."} De la compréhension mutuelle et de la transaction, on régresse au besoin de vengeance qui cèdera au mieux au mépris et à la pitié, en effet. Pire même, à l'instar de ce que l'on a montré pour la jeunesse iranienne post-révolutionnaire2, les attentats suicidaires sont foncièrement des suicides individuels et volontaires éclos sur le terrain d'un désespoir sans fond, provoqué par une humiliation intégrale qu'on croit sans remède ("Be eased with being nothing !"), alors que les medias et les victimes (en l' occurence
1

TOLSTOï

L., La guerre et la paix, 1. 4, 3e partie, ch. 1.

2 Khosrokhavar F., L'islamisme L'Harmattan 1995.

et la mort:

Le martyre révolutionnaire

en Iran,

17

israéliennes) ne voient guère que l'attentat, omettant le suicide, ou même dénonçant parfois une "culture de mort" congénitale à l'Islam. Une guerre civile palestinienne prend donc corps en Cisjordanie-Gaza, avec le soutien syrien, iranien, irakien en armes et en propagande autant qu'israélien par la réplique militaire et policière massive, quoique "retenue". Une guerre civile israélienne couve, menaçante depuis l'assassinat de Rabin en octobre 1995. Et Damas sait depuis des années, avec raison, qu'aucun gouvernement israélien ne signera une paix au prix d'une guerre civile juive en Israël. Ce n'est donc qu'en Jordanie et en Israël depuis 1949-1950, et dans la misérable Palestine (Gaza et Cisjordanie) si durement occupée et pillée de ses ressources en eau et en terres depuis juin 1967 par l'armée israélienne et par la nuée de "colonies" internationalement illégales et réprouvées (en vain), qu'une véritable diaspora palestinienne s'est stabilisée et se perpétuera. Je parle ici des Palestiniens israéliens comme de l'une des trois composantes de cette diaspora d'avenir, puisque l'un d'entre eux en effet, leur poète Mahmud Darwish, se désignait en 1969 comme un "réfugié dans son propre pays", l'un de ces étonnants "absents présents", bref "diasporisé" sur place en Palestine devenue brutalement Israël, comme ses frères le sont en Jordanie ou comme d'autres le furent presque, bien moins nombreux et nettement plus fortunés, au Koweït dans des conditions, certes, bien différentes. Lors de l'indépendance prévue de cette petite Palestine, inévitablement les frontières avec Israël et la Jordanie seront de plus en plus poreuses et l'on s'acheminera vers une Fédération ou Confédération des trois pays. C'est même un mouvement fédéré judéo-palestinien de la paix qui semble devoir prendre naissance structurellement sans frontières pour imposer rapidement, avec des leaders nouveaux, le démantèlement des "colonies" juives et l'indépendance palestinienne, à en croire Edward Saidl qui encourage ce mouvement, lui qui, opposé aux Accords d'Oslo, fonde son action sur la prémisse qu'Israël est par origine un "fait
1 Voir dans Courrier International, 4 mai 2001.

18

colonial" et une "erreur historique" (tant pour les Juifs que pour les Arabes), comme l'a naguère montré Maxine Rodinson. Il faut "faire avec" ce fait et cette erreur, et hélas, la grave erreur d'Arafat en septembre 2000 a évidemment catastrophé, désespéré et décrédibilisé le mouvement de la paix israélien, qui se redresse aujourd'hui douloureusement: c'est leur partenaire de paix Arafat, pensent-ils avec raison, qui a porté au pouvoir Sharon à leur place. Le livre qui suit provient d'une thèse de doctorat rédigée en 1998-1999. C'est une compilation, tant documentaire qu'analytique et prospective. Son utilité consistera à informer et enseigner, pour inciter à lire les études de recherches de terrain ou d'historiographie sur archives ou sur documents et presse du temps présent. Il les présente et les utilise, en particulier, outre les recherches déjà citées, celles d' Henri LaurensI, qui patronna la thèse. Ce livre pourra également, je l'espère, amorcer d'autres recherches du même type. Je souhaite que cette Préface soit de quelque utilité, comme celle, naguère, à Robert Anciaux, dont je recommandais et recommande la très utile et très intelligente étude sur le terrain cisjordanien au moment des élections palestiniennes de janvier 1996, doublée d'une analyse ample et précise des chances palestiniennes dans la région2. En toute hypothèse, souhaitons à ce livre, comme à l'autre, la diffusion qu'il mérite en Europe, Canada, Proche-Orient et Afrique du Nord francophones.
Olivier Carré, mai 2001

1 2

Le grand jeu : Orient arabe et rivalités surtout: La question de Palestine, Vers un nouvel ordre régional

internationales

depuis 1945, A. Colin 1991 ; et 1997.

3 1., Fayard 1999. L'Harmattan

au Moyen-Orient?

19

INTRODUCTION
Le Koweït ou le "nouvel Eldorado" des années 1960 : ce petit émirat désertique et pauvre, situé sur la rive occidentale du Golfe arabo-persique, est devenu, dans la seconde moitié du XXe siècle, un pays extrêmement riche. À quoi tient ce miracle? Sans aucun doute aux fabuleux revenus tirés de l'exploitation des immenses réserves de pétrole. Mais ce passage de la pauvreté à une richesse démesurée, en un laps de temps assez court, a entraîné de considérables bouleversements économiques, sociaux et politiques. Au sein du monde arabe, cet émirat occupe une place particulière. De tous les émirats du Golfe (Émirats arabes unis, Bahreïn, Qatar, Oman), c'est le plus représentatif pour une étude des transformations apportées par le pétrole (surtout au niveau de l'évolution de sa population). Il fut le premier à obtenir son indépendance en 1961. L'exploitation du pétrole, découvert en 1938, ne commença, en fait, qu'en 1946 à cause de la Deuxième Guerre mondiale. Ainsi, depuis plus de quarante ans, le Koweït dispose d'une rente pétrolière, d'abord modeste, devenue par la suite impressionnante, surtout après le quadruple (ou la multiplication par quatre) du prix du pétrole en 1973. En revanche, dans les autres émirats, la richesse apportée par le pétrole est beaucoup plus récente, sauf à Bahreïn où le pétrole fut découvert en 1932 ; mais, dans ce pays, les ressources en hydrocarbures sont toujours restées très modestes. Pour certains États, le Koweït est longtemps apparu comme le grand frère qui avait réussi. Les multiples réalisations dans le domaine de l'enseignement, de la santé, du logement ou de l'aide au tiersmonde ont contribué en effet à façonner une certaine image d'un État riche, qui s'est manifestée aussi à l'étranger sous la forme d'investissements dans des domaines divers. "On peut chiffrer les 21

investissements koweïtiens à l'étranger à 100 milliards de dollars en 1987,,1. Le Koweït est l'un des pays qui investissent le plus dans le monde, c'était aussi l'un des plus gros investisseurs du Moyen-Orient, en Grande-Bretagne et dans la Communauté Européenne en général au cours des années 1970-1980. Ces éléments soulignent l'originalité et l'importance du Koweït: cet État a attiré des milliers de travailleurs étrangers, en particulier palestiniens, indispensables à la construction d'un pays aussi moderne. Cet ouvrage présente 1'histoire des Palestiniens au Koweït depuis 1948. Rappelons que le début de l'exploitation du pétrole koweïtien coïncide avec l'exode massif des Palestiniens qui suivit la guerre israélo-arabe de 1948. Il était en effet très naturel qu'un grand nombre de Palestiniens émigrent au Koweït au lendemain de la Nakba ("catastrophe"). Le Koweït vivait en ce temps-là une époque de croissance économique, nécessitant les forces vives des Arabes qualifiés pour s'engager dans les proj ets de modernisation de la ville, dans l'accroissement des activités commerciales et sociales, ainsi que dans l'expansion de l'infrastructure bureaucratique et de l'administration publique. Les Palestiniens étaient les plus aptes de répondre à cette demande, alors qu'ils étaient sans pays et dispersés par Israël. Et c'est ainsi que se regroupa une importante communauté palestinienne qui joua un rôle important dans la vie de l'Émirat, sa construction et son développement. La période couverte par cette étude se situe à partir de 1948 : en effet, l'échec de cette année-là se situe au cœur de toute chronologie palestinienne, c'est le désastre qui frappe tout un peuple et la défaite qui consacre l'établissement de l'État d' Israë 1. On s'intéressera donc à cette période pour l'analyse des différents facteurs de l'immigration palestinienne vers le Koweït.
1

ISHOW
Paris,

(Habib),
p.8.

Le Koweït:

évolution

politique,

économique

et sociale,

L'Harmattan,

1989,

22

Ce travail est divisé en trois grandes parties: il traite successivement de la fondation de l'État d'Israël, de l'afflux des réfugiés vers les pays limitrophes, de l'immigration vers les pays pétroliers; puis du rôle joué par ces migrants dans la construction de l'État koweïtien, de leurs conditions de vie et de leur intégration dans la société koweïtienne; enfin du bouleversement de la deuxième guerre du Golfe (1990-1991) qui provoqua le départ des Palestiniens du Koweït après 40 ans de présence dans le pays. Cette étude débute par la première étape de la trajectoire palestinienne, celle des conditions dans lesquelles se produisit l'exode dont la première conséquence fut la question des réfugiés. Ces réfugiés connurent des situations différentes et des processus d'intégration socio-économique plus ou moins avancés; ceux-ci permettent cependant aujourd'hui, dans certains cas, d'envisager des mesures pour achever cette intégration, particulièrement avec le lancement du processus de paix. En effet, sous de nombreux aspects, les projets envisagés au début des années 1950 pour l'intégration des réfugiés dans les pays d'accueil ont presque tous échoué. Le terme de "diaspora" palestinienne est discuté dans le chapitre II de la première partie: l'utilisation de ce terme est-elle appropriée pour définir la situation des Palestiniens de l'exil? Les Palestiniens sont les réfugiés les plus anciens du monde dans la mesure où ils gardent ce statut au regard du droit international depuis 1948. Mais au-delà de ce statut, il s'agissait d'évaluer, selon les cas, le degré d'intégration dans les pays d'accueil; c'est ce que nous appelons la "diasporisation". Dans ce chapitre une partie est consacrée au rôle de l'U.N.R.W.A., qui est une organisation internationale destinée à aider les réfugiés. Cette première partie traitera aussi de la constitution de la communauté palestinienne au Koweït où elle est installée dès le début grâce à des vagues successives d'émigration plus ou moins importantes, en la comparant avec les conditions de l'installation des réfugiés 23

palestiniens au Liban, où ils sont en nombre significatif, et en soulignant les différences de situations. Le tableau qui s'en dégage est complexe, avec des disparités importantes, où le statut provisoire des réfugiés reste partout la caractéristique dominante. Le conflit israélo-arabe et ses conséquences (conquête globale de la Palestine par Israël et exode, en 1948 et 1967, de plus d'un million de réfugiés) en sont les causes principales. Ces événements coïncident avec de vastes et ambitieux projets de développement réalisés au Koweït grâce à un accroissement considérable de ses revenus pétroliers, qui conduisirent un grand nombre de Palestiniens à immigrer au Koweït pour y travailler et pour s'y installer, souvent de façon définitive. Le repli sur le Golfe et en particulier sur le Koweït semble avoir répondu à une double nécessité pour les militants palestiniens: fuir la répression et accumuler des ressources susceptibles de financer un mouvement politique. Le Koweït devint ainsi le premier centre actif du mouvement national palestinien. C'est au Koweït que fut créé en 1958 le Fatah, devenu par la suite le fer-de-lance politique et militaire de la "Résistance palestinienne". De son côté, l'Émirat apportait d'importantes contributions à la cause palestinienne, financières certes, diplomatiques surtout. Le Koweït était une région sans grande tradition politique où "les luttes idéologiques du Caire ou de Beyrouth ne parvenaient que de façon atténuée. Ni les convictions nationalistes arabes, ni aucune autre idéologie ne venaient détourner ou seulement différer la prise de conscience nationale palestinienne"l. Une relative liberté d'action permit enfin à des petits groupes de s'organiser. Nous nous pencherons à la fin de cette première partie sur les relations de cette communauté avec le gouvernement koweïtien, relations qui ont connu des hauts et des bas.
1

PICAUDOU
doctorat,

(Nadine),
Paris,

De la question
1978, p.186.

palestinienne

à la cause palestinienne,

thèse de

LE.P.,

24

La seconde partie porte sur la main-d'œuvre palestinienne au Koweït: quel genre de main-d'œuvre, qualifiée ou nonqualifiée, et dans quelle proportion? On verra si une évolution peut être constatée dans la répartition des Palestiniens entre les différentes catégories socio-professionnelles recensées, par rapport à la période d'avant 1948, mais aussi en fonction des postes qu'ont occupés les premiers migrants palestiniens au Koweït. Ces faits, connus et souvent évoqués, sont présentés comme les caractéristiques essentielles de la communauté palestinienne du Koweït. Or ces Palestiniens représentent environ 350.000 individus, d'origines géographique et socio-éducative variées, de conditions économiques et sociales diverses. C'est une société qui a évolué et subi de nombreuses transformations, non seulement par rapport à sa situation d'avant 1948, mais également tout au long de son séjour au Koweït. Et ce qui a été dit et écrit à son sujet reste souvent superficiel. Cet ouvrage tente d'étudier et de clarifier l'histoire de cette communauté dans un pays qui a ouvert ses portes à de nombreux travailleurs, et ce pendant une longue période, allant de 1948 environ jusqu'après la deuxième guerre du Golfe (Irak/Koweït). Les conditions de vie des Palestiniens connurent deux époques: facile avant 1973, et difficile après cette date, jusqu'à leur exode en 1990-1991, ce qui provoqua des changements socioéconomiques: la baisse des salaires, le difficile renouvellement des permis de travail, la précarité des conditions de travail et la scolarisation non systématique des élèves palestiniens par l'État dans ses écoles. Ces conditions de vie semblent très éloignées de celles maintes fois évoquées et qui aboutissent à présenter les Palestiniens du Koweït comme des privilégiés vivant en général dans la prospérité, alors qu'ils furent confrontés à une série de problèmes qui compliquèrent leur avenir dans ce pays. Les restrictions imposées par le gouvernement sont critiquées mais respectées par les intéressés. L'idée qui prédominait chez eux était qu'il fallait accepter les conditions de séjour imposées par les autorités en contrepartie du confort procuré, sans comlnune lnesure avec les conditions de vie des Palestiniens dans les camps de réfugiés. 25

La communauté palestinienne du Koweït aura été l'une des plus cohérentes et des plus structurées de la diaspora. Car, comme dans tous les États pétroliers, "les immigrés y forment autant de groupes cloisonnés qui n'ont guère le loisir de se mêler aux natifs du pays"l. Ces difficultés d'intégration ont contribué à garder intacts leurs liens avec leur groupe d'origine, que ce soit un village de Cisjordanie ou un camp libanais... Traditionnellement, l'émigré palestinien envoie de l'argent à sa famille, lui rend visite en été et lui laisse le soin d'organiser son mariage dans son groupe d'origine. Ainsi, les difficultés auxquelles sont confrontés les Palestiniens de la diaspora résultent précisément de la dichotomie entre le processus d'intégration qu'ils subissent dans le pays d'accueil d'une part, et le maintien de liens avec les autres communautés palestiniennes et avec une direction politique extérieure d'autre part. L'analyse de la nature des liens entre "l'intérieur" et "l'extérieur" se révèle fort compliquée, et c'est là que l'O.L.P. doit jouer un rôle: préserver de bons liens entre la diaspora et les Palestiniens de l'intérieur pour maintenir leur unité, en attendant la résolution du problème des réfugiés et l'obtention du droit au retour. Il fallait enfin examiner, dans cette partie, l'évolution démographique générale au Koweït et ses caractéristiques propres, et préciser la place occupée par les Palestiniens dans cette évolution. À titre d'exemple, le recensement de 1975 montre que leur nombre était de 204.200 personnes, soit 39% du total des étrangers et 20% de la population totale du pays. En fait, sur le plan juridique, ces Palestiniens sont des travailleurs immigrés; comme tous les étrangers, ils bénéficient d'un droit de résidence lié à l'obtention d'un permis de travail. Quant à la citoyenneté, le Koweït ne leur a pas accordé la nationalité koweïtienne. Mais, même sans citoyenneté, les Palestiniens ont réussi à s'intégrer dans la vie économique du pays. Leur influence et leur importance numérique ne se limitaient pas à ce secteur, elles s'étendaient à l'opinion publique, grâce à leur forte présence dans les médias, à

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PICAUDOU

(Nadine), "Le peuple palestinien",

Études, septembre

1984, p.163-177.

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