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Les perspectives de la colonisation

De
262 pages
Cet essai éclaire les conséquences, négatives ou positives, du colonialisme et présente une autre approche de l'histoire des colonialismes subis en Afrique et plus particulièrement au Cameroun, pays qui en trois quarts de siècle a été colonisé par trois puissances coloniales européennes. Si, dans une certaine mesure, la colonisation a permis de véhiculer les idées, la culture d'autres peuples, elle a en même temps occasionné le massacre de millions d'Africains. C'est pourquoi chercher à mieux connaître le passé permet de mieux travailler pour l'avenir sans haine perpétuelle.
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LES PERSPECTIVES
DE LA COLONISATION © L'Harmattan, 2004
ISBN : 2-7475-6716-8
EAN : 9782747567169 David KOM
LES PERSPECTIVES
DE LA COLONISATION
Trois colonisateurs du Cameroun
en trois quarts de siècle
Essai
L'Harmattan L'Harmattan Hongrie L'Harmattan Italia
5-7, rue de l'École-Polytechnique Hargita u. 3 Via Bava, 37
75005 Paris 1026 Budapest 10214 Torino
FRANCE HONGRIE ITALIE
Du même auteur
Le Cameroun, essai d'analyse économique et politique, préface de Jean
Suret-Canal, Éditions sociales, Paris, 1971 ; réédition aux Éditions de
L'Harmattan, Paris, 2001.
L'Émancipation du Cameroun, un Upéciste témoigne, préface de Pierre
Kaldor, L'Harmattan, Paris, 2001. REMERCIEMENTS
Que tous ceux qui ont directement ou indirectement participé à
l'élaboration de cet essai trouvent ici nos sincères remerciements. Nous
adressons plus particulièrement nos remerciements à Sa Majesté Simo
Zosier Jean-Marie, dynaste de Bagam, qui a eu la gentillesse de nous
ouvrir les archives historiques du royaume de Bagam, et à nos amis
Victor Ninpé et Jean-Pierre Taghin, qui nous ont inspiré l'idée de rédiger
certains chapitres de cet essai. AVANT-PROPOS
AVANT-PROPOS
Le XXe siècle restera dans l'histoire comme un siècle de
bouleversements grandioses qui ont radicalement modifié la face du
monde. Notre génération a vu s'effondrer le système colonial et le
système de blocs. Les peuples d'Afrique, d'Asie, d'Amérique latine se
sont libérés du joug colonial et se sont engagés dans la voie d'un
développement socio-économique et politique plus ou moins
indépendant.
Tous ces changements historiques, qui se sont faits suite à la lutte des
hommes, ont montré que tout homme, tout peuple est et doit être artisan
de son bonheur, de son bien- être, de sa propre justice et de sa vie dans la
paix.
Tout au long de millénaires, les hommes ont poursuivi leur lutte pour
la conquête de la liberté, de justice, d'une vie heureuse pour tous. Devant
le spectacle de la misère et des souffrances des peuples, de l'humiliation
et de l'oppression qu'ils subissaient, les esprits les plus généreux et les
plus nobles refusèrent de prendre le parti de l'ordre établi appelèrent les
masses exploitées à combattre les oppresseurs, pilleurs, exploiteurs des
peuples coloniaux.
Les peuples ont longtemps vécu la colonisation et ses multiples
facettes. Les Perspectives de la colonisation est le titre de cet essai que
nous soumettons à l'attention du lecteur. D'aucuns diront : on a déjà
beaucoup écrit au sujet du colonialisme. Qu'est-ce que cet ouvrage peut
nous révéler qui ne soit déjà connu ? Nous n'avons pas la prétention de
croire qu'il est d'une parfaite rigueur scientifique. Mais notre essai
éclaire certains points de l'histoire du colonialisme souvent
sommairement abordés dans les études existantes. Nous ne prétendons
pas apporter au problème des réponses définitives : « l'histoire ne peut
trouver une fin parfaite », elle nécessite perpétuellement des recherches, LES PERSPECTIVES DE LA COLONISATION
lesquelles peuvent soit apporter des réponses concrètes à certaines
questions, soit poser des interrogations devant conduire à de nouvelles
problématiques jusque-là passées inaperçues. Nous nous sommes
efforcés de raccorder les données à notre disposition pour présenter une
autre approche de l'histoire des colonialismes subis en Afrique et plus
particulièrement au Cameroun, pays qui en trois quarts de siècle a été
colonisé par trois puissances coloniales différentes. Comme disait le père
Antoine de Padoué Chonang, rédacteur en chef du journal L'Effort
camerounais, « Notre seule arme : le verbe au service de la vérité. »
La colonisation est un phénomène très ancien et complexe qui
exprime certains types de rapports entre des pays se trouvant à des degrés
de développement différents. Les annexions coloniales, la volonté de
certaines puissances de former de vastes empires par la conquête de pays
et de peuples faibles existent depuis le XY siècle. La notion de
colonisation fut initialement l'oeuvre des explorateurs désireux de
connaître d'autres contrées que les leurs. Peu à peu, ces voyageurs
devinrent des visiteurs au service de leur pays respectif. Par exemple, au
cours du XVIe siècle, en ce qui concerne la France, les commerçants
normands commencèrent à diriger leurs navires vers la côte occidentale
de l'Afrique, ce qui permit à la France, une des plus grandes puissances
coloniales, de conquérir 11 976 016 km 2 soit 37,09 % de la superficie du
continent africain.
En rédigeant cet essai historique, nous avons délibérément pris le parti
de présenter une histoire interprétée, en faisant apparaître les faits dans
une certaine perspective, en éclairant plus spécialement les lignes qui
nous ont paru maîtresses comme les conséquences (négatives ou
positives) du colonialisme. Nous ne dissimulons pas qu'un autre
éclairage pourrait mettre en relief d'autres conclusions, mais nous
pensons que les nôtres ne sont pas fausses et que notre interprétation sera
considérée par le lecteur au moins comme admissible.
Si, dans une certaine mesure, la colonisation a permis de véhiculer les
idées, la culture d'autres peuples, elle, a en même temps occasionné le
massacre de millions d'Africains. C'est pourquoi chercher à mieux
connaître le passé permet de mieux travailler pour l'avenir sans haine
perpétuelle envers l'autre. Reconnaître ses erreurs appelle l'oubli et le
pardon. Les divers crimes coloniaux causés par les colonisateurs envers
les Africains ne devraient pas toujours rester tabous. À cet effet, l'ancien
8 AVANT-PROPOS
président de la République française, François Mitterrand, déclarait dans
une allocution prononcée à Vienne en janvier 1984 à l'égard de
l'Afrique : « Il n'est pas possible d'effacer les traces d'un génocide qui
vous a frappé. Cela doit être inscrit dans la mémoire des hommes et ce
sacrifice doit servir d'enseignement aux jeunes en même temps que la
volonté de survivre afin que l'on sache, à travers le temps, que ce peuple
n'appartient pas au passé, qu'il est bien du présent et qu'il a un avenir. »
Pierre Guillauma, qui fut ministre des Armées de la France, déclarait au
sujet des massacres des Bamilékés au Cameroun : « Foccart [Jacques] a
joué un rôle déterminant dans cette affaire. Il a maté la révolte des
Bamilékés avec Ahidjo et les services spéciaux. C'est la première fois
qu'une révolte d'une telle ampleur a été écrasée convenablement. Il a été
1 . très sage pour ne pas exciter l'armée »
Ainsi, le colonialisme a de multiples perspectives.
David Kom
1 Propos recueillis par François-Xavier Verschave et publiés dans Francafrique,
Éditions Stock, avril 1998.
9 GÉNÉRALITÉS SUR LA COLONISATION
CHAPITRE I
GÉNÉRALITÉS
SUR LA COLONISATION
I- La nature historique de la colonisation
Pour mieux comprendre la nature de la colonisation, il serait mieux de
récapituler, dans leurs grandes lignes, les événements historiques de cette
époque.
Au XVe siècle, d'importantes découvertes furent faites en Europe.
Ainsi, on inventa l'imprimerie, ce qui permit aux hommes d'accumuler
les connaissances ; grâce à l'invention de la poudre en Chine, les
Européens commencèrent à produire les armes à feu, ce qui leur assura
d'importants avantages dans l'art militaire et leur donna l'idée des
conquêtes ; les navigateurs européens découvrirent la boussole, qui les
aida à faire de longues traversées et à mieux s'orienter en pleine mer.
En 1492, Christophe Colomb découvrit l'Amérique.
En 1497, le Portugais Vasco de Gama passa le cap de Bonne-
Espérance et atteignit l'Inde.
Le navigateur portugais Magellan fit la première fois le tour du
monde. Son voyage dura près de trois ans.
Au milieu du XVe siècle, les Portugais débarquèrent sur le littoral
occidental de l'Afrique et pénétrèrent par les voies fluviales en Afrique
occidentale, à la recherche de l'or : on signalait déjà l'existence des
mines de cuivre en Afrique, ce qui inspira le roi du Portugal, LES PERSPECTIVES DE LA COLONISATION
d'après Duarte Lopez, à envoyer le capitaine Francisco de Gouveia
reconnaître les mines de métaux qui, disait-on, abondaient au Congo.
Après la découverte de l'Amérique, les Espagnols et les Portugais y
créèrent des plantations de cultures tropicales. Au début, on força les
aborigènes, les Indiens américains, à travailler dans ces plantations.
Beaucoup d'entre eux succombèrent à ces travaux épuisants. Le manque
de main-d'oeuvre s'installa, ce qui poussa les planteurs, colons européens
expatriés vers l'Amérique, à se tourner vers l'Afrique où leurs agents, par
la corruption des chefs de tribus, installèrent un marché d'esclaves : en
échange de bijoux de pacotille, tissus ou boissons alcoolisées, ils reçurent
les hommes et les femmes les plus robustes, capables de travailler dans
les plantations coloniales d'Amérique. Ce fut le début de la traite des
Noirs, l'une des plus honteuses histoires de l'humanité.
Avant le XV e siècle, l'Afrique noire était partagée en grands États
stables dont chacun comprenait souvent plusieurs principautés. Mais la
traite des Noirs, amorcée au XVI' siècle, et qui dura près de trois cents
ans, eut pour effet de diviser l'Afrique en petits États hostiles et de
l'affaiblir face aux colonisateurs européens.
Karl Marx disait qu'avec le développement de la production
capitaliste pendant la période manufacturière, l'opinion publique
européenne avait dépouillé son dernier lambeau de conscience et de
pudeur. Chaque nation, pensait-il, se faisait une gloire cynique de toute
infamie propre à accélérer l'accumulation du capital Ainsi, l'Anglais A.
Anderson admirait le génie de la politique de l'Angleterre qui parvint,
lors de la paix d'Utrecht, par le traité d'Asiento, à arracher à l'Espagne le
privilège d'installer entre l'Afrique et l'Amérique espagnole la traite des
Nègres qu'elle n'avait instauré jusque-là qu'entre l'Afrique et ses
possessions de l'Inde orientale. Par cet accord, l'Angleterre obtint le
devoir de fournir jusqu'en 1743 quatre mille huit cents Noirs à
l'Amérique espagnole, ce qui lui servit aussi à couvrir d'un voile officiel
les prouesses de la contrebande Ainsi, ce fut la traite des Nègres qui jeta
les fondements de la grandeur de la ville anglaise de Liverpool, et le
trafic de chair humaine constitua toute la méthode de l'accumulation
primitive de l'Angleterre.
L'essor économique des colonies exacerbait les contradictions entre
celles-ci et la métropole. Désireuse de garder ses colonies d'Amérique du
12 GÉNÉRALITÉS SUR LA COLONISATION
Nord à la fois comme sources de matières premières et comme
débouchés pour ses produits industriels, l'Angleterre opposa une série de
restrictions au développement de l'industrie et du commerce des
colonies. En 1756, le Parlement anglais promulgua une loi interdisant aux
colonies nord-américaines de construire des hauts-fourneaux, des
laminoirs, des usines métallurgiques, etc., et, conformément à l'« Acte de
navigation », les colonies anglaises ne pouvaient vendre leurs
marchandises et acheter des articles industriels qu'à l'Angleterre, avec le
devoir de les transporter sur des bâtiments anglais.
Les oppositions entre l'Angleterre et ses colonies nord-américaines
s'aggravèrent encore lorsque le gouvernement anglais tenta de faire
supporter par ses colonies une grande partie de la dette de l'État. Alors
que la population des colonies n'avait jusqu'alors jamais payé d'impôts à
l'Angleterre, le Parlement anglais promulgua en 1765 une loi établissant
un droit de timbre sur les procès judiciaires et commerciaux dans ses
colonies d'Amérique du Nord. En réponse à cette politique
discriminatoire coloniale, le mouvement pour le boycott des
marchandises anglaises et pour le développement de l'industrie locale se
renforça. Pour atténuer le mécontentement, le gouvernement anglais
retira les textes de loi liés aux taxes sur les marchandises, sauf celui
concernant le droit de douane sur le thé. La population des colonies,
mécontente de la politique coloniale anglaise, renonça à consommer les
produits anglais. Le roi George III proclama alors rebelles ses colonies
d'Amérique du Nord et donna l'ordre à la flotte anglaise de procéder à
leur blocus. Cette situation poussa la population à s'organiser pour la
lutte de libération du joug colonial.
En 1775 commença la guerre de libération du peuple américain, la
lutte pour l'indépendance. Le 10 mai 1775, le IIe Congrès continental se
réunit à Philadelphie, déclara la guerre contre l'Angleterre et mit sur pied
une armée dont George Washington fut nommé commandant en chef. À
cette guerre pour l'indépendance prirent activement part les différentes
couches de la population : ouvriers, fermiers, petite bourgeoisie des
villes, domestiques asservis, Noirs africains arrachés de leurs terres
d'Afrique et vendus comme esclaves aux puissants colons propriétaires
d'Amérique... La grande majorité des Noirs américains accueillit avec
enthousiasme la guerre de Libération. Des milliers d'esclaves noirs
s'évadèrent de chez les planteurs esclavagistes pour y participer. Ils
espéraient que celle-ci briserait leurs chaînes et leur apporterait la liberté.
13 LES PERSPECTIVES DE LA COLONISATION
Mais leurs espoirs furent déçus. La bourgeoisie américaine, en alliance
directe avec les planteurs d'Amérique du Sud, maintint cet honteux
système esclavagiste.
En quelque sorte, la spoliation des richesses naturelles et humaines
d'Afrique par la traite des esclaves fut une des sources de l'accélération
de l'essor économique de l'Europe et de l'Amérique du Sud. À cette
époque, le régime féodal périclitant sur les continents européen et
américain handicapait le développement des forces productives.
II- La naissance de nouvelles classes sociales
À la fin du XIVe siècle, en Italie, et au XVI e siècle, dans d'autres pays
européens apparurent les manufactures, entreprises importantes donnant
naissance au système salarial : les propriétaires de ces manufactures
payaient un salaire aux ouvriers qu'ils employaient. Une partie du
surproduit que créait le travail des salariés était utilisée par les
propriétaires pour agrandir leur entreprise. Partant de cette nouvelle
situation, les artisans ne pouvant supporter la concurrence, nombreux
furent ceux qui fermèrent leurs ateliers et se firent embaucher dans les
manufactures en tant que salariés.
Quelques siècles passèrent avant que la propriété privée se concentre
entre les mains d'une minorité d'individus et que la majorité de la
population soit privée des moyens de production et astreinte à vendre sa
force de travail. Ainsi, la fin de la société féodale en Europe donna
naissance à deux nouvelles classes : celle des capitalistes et celle des
prolétaires. Les capitalistes accumulèrent des richesses qui créèrent chez
eux d'autres besoins : nouveaux marchés, matières premières pour leurs
usines, course aux profits, etc.
La colonisation de l'Afrique constitua une des sources essentielles de
« l'accumulation initiale du capital » en Europe et en Amérique du Nord.
Le pillage des pays d'outre-mer, extrêmement riches en matières
premières, et le brigandage sanglant dans les colonies favorisèrent
l'accumulation de richesses fabuleuses entre les mains de la bourgeoisie
naissante en Europe. Et la traite d'esclaves fournit la main-d'oeuvre
gratuite dans les plantations, les mines et les ateliers de la bourgeoisie
naissante d'Amérique du Nord.
14 GÉNÉRALITÉS SUR LA COLONISATION
La colonisation européenne de l'Afrique détermina de grands
changements commerciaux. Autrefois, les tissus, l'or, les articles
artisanaux prédominaient, la traite des esclaves était limitée à l'intérieur
des royaumes africains, mais après la venue des colons européens, la
traite d'esclaves parvint en tête dans le commerce africain entretenu par
les rois ou les chefs des tribus. Les chefs civils et militaires utilisèrent la
traite des esclaves pour s'enrichir. Pour obtenir des esclaves, il fallait
faire la guerre. Les Européens vendaient aux tribus africaines des armes
et des chevaux afin qu'ils puissent mener des guerres et capturer les
vaincus qui étaient vendus aux européens esclavagistes. Depuis ce
moment, une bonne partie d'Afrique reste ensanglantée par une guerre
incessante qui met aux prises différentes tribus.
Avec l'arrivée des premiers colons, la population africaine dut subir
de terribles malheurs. L'Afrique fut transformée en « une sorte de
garenne commerciale pour la chasse aux Noirs ». On compte entre cinq et
six millions d'Africains qui périrent au cours des combats ou dans les
cales des négriers en route vers l'Amérique. Durant cette période,
l'Afrique perdit une bonne partie de sa population, y compris de ses
enfants les plus jeunes et les plus aptes au travail. Ces pertes freinèrent
sérieusement le développement du continent africain.
Selon Karl Marx, sans l'esclave, le capital aurait été perdu dans les
établissements espagnols ou du moins se serait divisé en fractions
tellement minimes telles que tout individu aurait pu en employer dans sa
petite sphère. Et c'est ce qui eut lieu réellement dans les dernières
colonies fondées par les Anglais, où un grand capital en semences, bétail
et instruments se perdit faute de salariés, et où chaque colon posséda plus
de capital qu'il n'en put manier personnellement.
C'est pendant cette période que commença à s'accentuer le décalage
entre le niveau de promotion économique de l'Afrique et celui des autres
continents. Mais ce ne furent que les premiers pas du mode de production
capitaliste, lequel ne commença à évincer le féodalisme en Europe
qu'après la victoire de la Révolution bourgeoise française de 1789.
15 LES PERSPECTIVES DE LA COLONISATION
III- La lutte pour les débouchés extérieurs, pour
l'acquisition des matières premières et de la main-
d'oeuvre moins chère
S'adressant au Parlement en 1881, Léon Gambetta, Premier ministre
français, déclara : « Ne sentez-vous pas que les nations étouffent sur le
vieux continent ? Ne tâchez-vous pas de créer des marchés éloignés et de
contribuer partout à l'expansion indispensable ? Pourquoi, Messieurs
avons-nous besoin de cette extension ? Elle nous est indispensable pour
l'amélioration de notre bien-être matériel ».
D'énormes capitaux étaient concentrés entre les mains d'une poignée
de monopoleurs. Mais, non content d'exploiter le marché intérieur, le
capital se lança à la conquête des pays économiquement sous-développés,
partant de cette philosophie coloniale. Les flottes des puissances
colonisatrices allemandes, anglaises, espagnoles, françaises, hollandaises,
belges et italiennes sillonnèrent les mers et les océans, et se pressèrent
vers l'Afrique, l'Asie du Sud et les différentes îles, vers les espaces jugés
possibles à occuper et de nouveaux débouchés.
Pour établir la politique fondamentale des pratiques coloniales, pour
bien l'affûter et l'adapter à la situation (exploration des voies
commerciales, produits naturels et manufacturés, émigration et
colonisation de l'enseignement, etc.), des Congrès internationaux de
géographie économique et commerciale se tinrent en 1878 à Bruxelles,
en 1879 et 1900 à Paris. La recherche des débouchés nécessitait que des
efforts soient réalisés dans les pays où l'on cherchait à s'implanter.
Aux XVIe et XVII' siècles, les pays d'Europe qui s'étaient engagés
dans la voie du capitalisme avaient posé les bases de leur expansion
territoriale outre-mer. Aux Indes occidentales et sur le continent
américain, principales régions où s'exerçait alors l'activité coloniale des
Européens, on avait découvert des mines d'argent et d'or, et les
plantations de tabac, de canne à sucre et de coton s'étaient développées
rapidement. Les nouveaux conquérants avaient cherché à employer la
population autochtone parce qu'elle représentait une de main-d'oeuvre
bon marché, mais très vite les Indiens avaient été exterminés ou avaient
péri, victimes du travail épuisant dans les mines
16 GÉNÉRALI 1 ES SUR LA COLONISATION
Vers 1870, la France se lança dans la marche convergente vers
l'Afrique centrale, la jonction des trois tronçons Algérie, Soudan, Congo,
la formation de l'immense Afrique française dont les conquêtes de la
Tunisie et du Maroc préparèrent puis complétèrent l'harmonie
géographique et la puissance générale de la France coloniale, en même
temps que, dans l'océan Indien, l'île de Madagascar était conquise, qu'en
Asie se créait l'Indochine française et qu'en Océanie étaient acquises des
bases importantes de navigation.
J. Saintoyant écrivit : « Être colonisatrice, pour une race, c'est d'une
part être composée d'individus aptes à l'oeuvre de colonisation et voir
surgir parmi eux quelques personnalités capables d'en saisir l'ampleur,
d'en définir les obligations, d'en diriger les réalisations ; d'autre part
posséder des aptitudes à l'expatriation et à la perpétuation de la race sous
des climats étrangers. » Il continua : « Si nous nous arrêtons sur la
politique coloniale de la royauté ne gérant, après Colbert, les colonies
que pour en amener à la métropole les profits économiques, nous
constatons que le commerce colonial tenait une place de premier plan
dans le commerce total de la France et dans l'activité nationale. »
Ainsi, cinq siècles de traite d'esclaves et de domination du continent
africain par les puissances coloniales aboutirent à transformer l'Afrique,
continent disposant de richesses naturelles incalculables, en une des
régions les plus arriérées du monde. Plusieurs siècles durant, la main-
d'oeuvre humaine, qui constitua l'élément de base des forces productives
de la société, fut exportée loin de l'Afrique. Ces Africains arrachés de
force de leurs terres natales et expédiés vers des contrées lointaines y
créèrent par leur force de travail dans les plantations et les mines des
richesses colossales pour les capitalistes d'outre-mer. De même, les
Africains restés en Afrique subirent le poids écrasant des colonialistes qui
s'y étaient installés. Comme écrivait K. Marx : « Dans les annales de
l'histoire réelle, c'est la conquête, l'asservissement, la rapine à main
armée, le règne de la force brutale, qui l'a toujours emporté. » C'est
exactement ce sort que subirent sans pitié les peuples africains.
En Angola, la force semblait être le seul moyen des Portugais pour
exploiter les richesses du pays. L'Angola fut divisé en presidios ou
capitaineries placées sous l'autorité absolue d'un commandant militaire
qui exécutait les ordres du colonialisme portugais. Une partie des
richesses accumulées de l'Angola lui venait de la traite des esclaves
17
LES PERSPECTIVES DE LA COLONISATION
provenant en grand nombre des territoires sous autorité portugaise. La
traite des esclaves fit la fortune des colons portugais, qui vivaient dans
les villes telles que Luanda, Mansangano et Benguela.
Le système entier avait pour caractéristiques majeures l'indifférence à
toute autre ressource que la traite des esclaves et la pression constante sur
les frontières de manière à élargir la conquête en vue d'acquérir de
nouveaux esclaves. Les Portugais, en Angola comme ailleurs dans leurs
colonies, fidèles à la méthode de tout colonisateur qui consiste à diviser
pour mieux régner, proclamèrent le roi Aidi Kiluanji chef apparenté au
dernier ngola contre la reine Anna N'Zingha, qui s'opposait aux
colonialistes portugais.
Les esclaves africains furent conduits vers le Caire, Tripoli, Tunis et
au-delà en Orient, en Turquie. C'est probablement ce qui survint à
Abraham Hanibal, enfant de Logone (Cameroun), aïeul noir d'Alexandre
Serguéévitch Pouchkine, écrivain russe du XVIII e siècle, qui fut vendu en
tant qu'esclave, et emmené vers l'Empire ottoman. À la fin de cet
ouvrage, nous mettrons en annexe un portrait plus détaillé de ce
valeureux fils du Cameroun.
On constate que l'histoire du colonialisme se décompose en trois
étapes distinctes. La première étape est celle de l'époque de
l'accumulation primitive. La deuxième étape correspond à l'époque du
capitalisme pré-monopoliste et la troisième à celle de « l'impérialisme au
stade suprême ». La politique coloniale, mercantiliste, des puissances
européennes lors de la période de l'accumulation primitive se traduisit
par la conquête et le pillage de nombreux pays, par une exploitation
féroce des populations, par l'instauration du monopole des marchands
européens sur le commerce avec les pays d'Afrique, d'Asie et
d'Amérique.
Partant de cette situation dominatrice et appliquant la théorie
mercantiliste qui enseigne que la richesse d'un pays dépend du volume
d'or qu'il possède, or, diamant, argent et autres richesses incalculables
affluèrent en Europe sous forme d'objets de valeur surtout. Pour amasser
l'or, il fallut aller le chercher au-dehors, dans les colonies, et développer
son industrie pour avoir beaucoup de clients étrangers. C'est ainsi que
l'Afrique se trouva écartelée dans le grand tourbillon de la course vers
l'or, qui favorisa le développement des rapports marchandises-monnaie
18 GÉNÉRALITÉS SUR LA COLONISATION
et l'accumulation d'énormes fortunes entre les mains de certains et
constitua les prémisses de la production capitaliste.
Pendant les conquêtes coloniales, l'Espagne et le Portugal se taillèrent
de grands empires coloniaux. Dès la période de lutte contre les Arabes,
les Portugais pénétrèrent sur la rive septentrionale de l'Afrique et
s'emparèrent en 1415 de la ville de Ceuta, qui devint leur base pour le
commerce maritime et le point de départ de leurs conquêtes coloniales.
Au cours de la seconde moitié du XV e siècle, les navigateurs portugais
explorèrent le cap Vert, les côtes de la Guinée, le cap de Bonne-
Espérance et la voie maritime des Indes en contournant l'Afrique.
Sur les territoires nouvellement découverts et acquis par la force, les
Portugais installèrent des factoreries qui devinrent des centres d'échanges
commerciaux avec la population locale et des points d'appui militaires
pour les colonisateurs. Des colons obtinrent le monopole du commerce et
de la traite sur des régions déterminées d'Afrique ou du Nouveau Monde.
Ce fut le cas de Ferman Gomez pour la Côte d'Or.
Dans le premier quart du XV e siècle, les Portugais établirent leur
contrôle définitif sur les côtes occidentales et une partie des côtes
orientales de l'Inde et sur Malacca. Après s'être emparés d'Aden ayant
l'accès à la mer Rouge sur l'océan Indien, et d'Ormouz dans le golfe
Persique, les Portugais fermèrent les routes commerciales traditionnelles
d'Alexandrie par la mer Rouge et des Indes en Syrie par la Mésopotamie.
Ainsi, les Portugais qui possédaient aussi une partie importante de
l'archipel de la Sonde, l'Indonésie et le Brésil, se constituèrent un vaste
empire colonial.
La guerre d'occupation coloniale s'amplifia. C'est ainsi qu'entre 1532
et 1535, un détachement espagnol sous le commandement du guerrier
Francisco Pizarro s'empara de l'État inca. La guerre entre les Espagnols
et les Incas se prolongea pendant plusieurs décennies. Les autres terres de
l'Amérique du Sud tombèrent l'une après l'autre sous la domination des
conquérants espagnols. Les seules exceptions furent le Brésil, qui était
déjà occupé par les Portugais, et une partie du Chili où les envahisseurs
se heurtèrent à une résistance longue et ferme de la part de l'union des
tribus araucanes.
19 LES PERSPECTIVES DE LA COLONISATION
Les colonisateurs exterminaient les populations, transformèrent les
survivants en esclaves et les contraignirent à travailler dans les
plantations et les mines Cette forme d'exploitation, dure, incroyablement
inhumaine, aboutit à une diminution brutale de la population indienne.
Des milliers, voire des millions d'Indiens périrent dans les seules mines
d'argent de la Bolivie sous la domination espagnole. C'est ce qui incita
les colonisateurs à faire venir d'Afrique noire des Africains voués à un
esclavage féroce.
C'est vers 1450 que Lançarole de Freitas fonda une compagnie pour le
trafic des Noirs que les Maures amenèrent de l'intérieur. C'est ce qu'on
appela la période de la traite islamique. Nous pouvons dire que la traite
est, dans une certaine mesure, à l'origine des compagnies de commerce.
C'est ainsi que les Portugais fondèrent Lagos, ville portugaise du sud
dont le nom est peut-être à l'origine de celui de la capitale économique
du Nigeria. Le premier navire négrier y débarqua en 1444 avec une
cargaison de 235 esclaves qui furent vendus ou immédiatement échangés.
Les transactions devenues intéressantes pour les colons, ils décidèrent de
créer des entrepôts permanents sur différentes côtes africaines.
En conclusion, au début du )0C siècle, le globe tout entier se trouva
partagé entre quelques grands États capitalistes.
IV- L'enrichissement des États et hommes d'affaires
privés occidentaux par l'esclavage politique, économique
et humain
La traite était avant tout un commerce, un commerce primitif qui
prenait souvent la forme de troc. C'est ainsi qu'au XVe siècle, sur la côte
camerounaise, on pouvait obtenir un esclave pour huit ou dix bracelets de
cuivre.
Auparavant, en Afrique, l'esclavage avait principalement un caractère
patriarcal et n'exerçait pas une grande influence sur la vie économique
des peuples. Il prit un tout autre caractère avec la pénétration des
Européens en Afrique.
Au Portugal, la Compagnie portugaise de Guinée, qui obtint
l'« Asiento » espagnol en 1692, s'engagea à fournir annuellement
20 GÉNÉRALI I ÉS SUR LA COLONISATION
30 000 Nègres. Partant de cet honteux engagement, l'île de San-Thomé,
non loin de la côte camerounaise, devint au XVIe siècle un des entrepôts
esclavagistes portugais les plus fleurissants en Afrique. Avec le
développement de la traite, les négriers de toutes nations apprirent à
fréquenter ces parages. Cependant ils ne prirent pas pied dans le pays ; ils
restaient à bord de leurs navires et les tribus côtières servaient
d'intermédiaires entre eux et les populations de l'arrière-pays.
Le commerce esclavagiste devenant florissant, en 1729, un certain M.
d'Anville, géographe ordinaire du roi d'Angleterre, dressa une carte de
sept secteurs d'opérations de la traite d'esclaves sur la côte africaine
dont :
- le Sénégal ;
- le Sierra Léone ;
- le pays de Galam et de Maniguette (Libéria) ;
- la Côte d'Ivoire et des Quaquas ;
- la Côte d'Or ;
- les royaumes d'Ardres, de Juda et de Bénin (Dahomey), le Nigeria et le
Cameroun actuels ;
- la côte de Loango et d'Angola.
Les esclavagistes présentaient aux acheteurs d'esclaves les
« caractéristiques » de chacune de régions d'origine de leurs
« marchandises » :
- Noirs de Cayaor : « esclaves de guerre qui machinent les révoltes » ;
- Peuls et Mandingues : « plus dociles » ;
- Bambaras : « stupides, doux et robustes » - très demandés par
conséquent ;
- Nègres de la Côte d'Or et de Juda : « bons cultivateurs, mais portés au
suicide » ;
- Congolais : « gais et ouvriers ».
Karl Marx fut le premier à accuser le capitalisme d'être fondé sur le
commerce des esclaves et sur l'asservissement des peuples de continents
entiers, en particulier sur l'esclavage des Africains : « La découverte des
contrées aurifères et argentifères de l'Amérique, la réduction des
indigènes en esclavage, leur enfouissement dans les mines ou leur
extermination, les commencements de conquête et de pillage aux Indes
orientales, la transformation de l'Afrique en une sorte de garenne
21
LES PERSPECTIVES DE LA COLONISATION
commerciale pour la chasse aux peaux noires, voilà les procédés
idylliques d'accumulation primitive qui signale l'ère capitaliste à son
aurore », dénonça-t-il l .
La colonisation commerciale et la traite des esclaves jouèrent un rôle
décisif dans la naissance de la production capitaliste. Les colonies
formaient un débouché supplémentaire pour les manufactures qui se
multipliaient et le monopole de ce débouché assurait une accumulation
accélérée. Les richesses conquises hors de l'Europe par le pillage,
l'assassinat et l'asservissement des indigènes affluaient dans la métropole
et s'y transformaient en capital. L'extension de l'esclavage et la traite des
esclaves sont liées au développement du système colonial. Dans les
archives consultées, on fait peu ou pas du tout cas des actions
esclavagistes en Afrique centrale.
Nous reproduisons ici quelques données statistiques partielles des
esclaves embarqués pour l'Amérique et les îles :
- En 1768, on enregistra 97 000 esclaves embarqués pour l'Amérique et
38 000 pour les colonies portugaises et espagnoles.
- D'après les statistiques de J. Mousnier, l'embarquement moyen annuel
d'esclaves pour l'Amérique au XIX e siècle se composait ainsi
de 1805 à 1810 : 85 000 esclaves ;
de 1810 à 1820 : 80 000 esclaves ;
de 1820 à 1825 : 70 000 esclaves ;
de 1825 à 1830 : 94 000 esclaves.
- Au XIXe siècle, on recensa un nombre colossal d'esclaves sur le
territoire des États-Unis d'Amérique :
en 1800: 893 041 esclaves ;
en 1830 : 2 009 043 esclaves ;
en 1860 : 3 953 587 esclaves ;
en 1863, lors de la guerre de sécession : 4 010 000 esclaves.
Analysant la situation qui prévalait à cette époque en Afrique, le Dr
Du Bois, cité par Jean Suret-Canal, écrivit que le développement de la
civilisation africaine, qui se dessinait nettement aux XIV e et XVe siècles,
fut arrêté et céda la place au chaos, à la destruction et à la mort. Selon les
calculs du Dr Du Bois, pour chaque esclave arrivant en Amérique, il
1 K. Marx, Le Capital, Livre premier, t.3, p. 193.
22 GÉNÉRALITÉS SUR LA COLONISATION
fallait compter cinq Africains tués en Afrique ou morts pendant la
traversée. Il concluait que l'exportation des esclaves en Amérique avait
privé l'Afrique de 60 millions d'hommes Si l'on y ajoute les esclaves
vendus en Orient, on atteint le chiffre de 100 millions, que certains
historiens portent à 150 millions.
Ainsi, l'esclavage a été une sorte de génocide des Africains que
certains cherchent à ignorer. À cet effet, dans un exposé en date du 26
mai 1998 à l'attention de ses homologues, René Rouquet, parlementaire
français, déclara : « Reconnaître l'existence d'un génocide s'impose à
tous, car un tel forfait interpelle l'humanité dans son ensemble. Nier son
existence atteint directement les survivants, insulte la mémoire des
victimes et les assassine une seconde fois. Nier l'existence d'un génocide
banalise l'horreur (...). Le devoir de mémoire et la lutte contre l'oubli
s'impose donc à chacun, aux survivants de la tragédie comme à ceux qui
les côtoient, afin que ces actes barbares ne soient pas ignorés ou niés. On
sait aujourd'hui qu'il est impossible d'entamer un travail de deuil sans
que justice soit rendue et que les coupables soient punis — ou à tout le
moins désignés quand il est trop tard pour les sanctionner. Le renier est
un assassinat de la mémoire. »
Ainsi, grâce au travail effectué par les esclaves africains, les
plantations de canne à sucre devinrent les produits les plus précieux qui
aient jamais existé dans l'histoire du capitalisme, et le commerce des
esclaves fut une des occupations principales des colonisateurs européens.
Les esclavagistes français étaient défendus et protégés par les textes
de lois monarchiques de l'époque. C'est ainsi que Colbert, « homme des
grandes réglementations » suggéra à Charles de Courbon, comte de
Blénac, et Jean-Baptiste Patoulet de rédiger un code qui réglementerait
l'esclavage des Noirs aux Antilles, en Louisiane et en Guyane. Ces
derniers rédigèrent un code composé de soixante articles qui fut proclamé
par Louis XIV en 1685 sous le titre de Code noir.
Pour illustrer notre propos, nous reproduisons ici des extraits de trois
des soixante articles de ce singulier Code noir. L'article 11 stipulait :
« Défendons très expressément aux curés de procéder aux mariages des
esclaves s'ils ne font apparoir du consentement de leurs maîtres. » À
l'article 25, on peut lire : « Les enfants qui naîtront de mariage entre
esclaves seront esclaves et appartiendront aux maîtres des femmes
23 LES PERSPECTIVES DE LA COLONISATION
esclaves, et non à ceux de leur mari, si le mari et la femme ont des
maîtres différents », et l'article 33 de sanctionner : « L'esclave qui aura
frappé son maître ou leurs enfants avec contusion ou effusion de sang ou
au visage sera puni de mort. »
V- L'important rôle des sociétés anonymes dans l'action
coloniale
Au XIX' siècle, l'industrie européenne connut une période d'essor
rapide, impétueux. Les industriels et hommes d'affaires se groupèrent en
sociétés anonymes. En échange des fonds placés, les associés reçurent
des titres qu'ils lancèrent à la bourse des valeurs. On sait que la part des
bénéfices des actionnaires correspond au nombre des titres qu'ils
détiennent, c'est-à-dire des fonds qu'ils ont placés dans l'entreprise en
question. En général, les plus gros porteurs d'actions sont membres du
conseil administration de la société.
Les sociétés par action favorisèrent la centralisation du capital entre
les mains d'un groupe collectif. La constitution de ces associations
permit de construire des voies ferrées, de doter de machines les industries
métallurgiques, les constructions mécaniques et d'autres branches
industrielles. Il fallut vendre la production et en même temps trouver les
matières premières. Ainsi furent créées les sociétés anonymes coloniales
qui contribuèrent à l'exploitation des richesses du continent africain.
L'existence de telles matières premières encouragea les colons dans leur
oeuvre de colonisation : se lançant à la recherche de matières premières et
de nouveaux débouchés, la France colonisa en Afrique centrale le Gabon,
le Moyen-Congo, (aujourd'hui Congo-Brazzaville), l'Oubangui-Chari
(aujourd'hui République centrafricaine), le Tchad, et pendant cette
période coloniale, Émile Gentil, Paul Crampel et Alfred Fourneau
opérèrent vers le nord en direction du Cameroun. La zone fut
méthodiquement occupée, organisée « à la coloniale » et les richesses
naturelles de la zone furent étudiées en vue de l'installation du commerce
et des entreprises-tremplins de colonisation. De même, en Afrique de
l'Ouest, la France colonisa le Sénégal, la Mauritanie, la Guinée
(Conakry), la Côte d'Ivoire, le Dahomey (actuel Bénin), le Soudan
(aujourd'hui Mali), le Niger, la Haute-Volta (aujourd'hui Burkina Faso).
Le Togo, ex-colonie allemande, fut placé après la Première Guerre
24 GÉNÉRALI'T'ÉS SUR LA COLONISATION
mondiale, comme le Cameroun, sous l'autorité de la Société des nations
et divisé entre les administrations coloniales françaises et anglaises. Le
Togo français faisait partie de l'« Afrique occidentale française » et le
Togo anglais fut rattaché à Gold Coast, ancienne colonie anglaise
devenue aujourd'hui Ghana. De même, le Nord Cameroun, partie
anglaise, fut rattaché au Nigeria par un jeu politique colonial
« référendaire ».
Déjà, en 1860, les compagnies commerciales anglaises étaient
installées à Onicha, puis à Lokoga, au confluent du Niger et de la
Bénoué. Au départ, c'était de modestes affaires, souvent improvisées sur
place, comme la West African Company, la Hotwell Jachs and Company
qui devint ensuite Central African Company, l'Alexander and Miller
Company.
En 1880, un homme d'affaire anglais, George Taubman Goldie,
supprima toutes ces sociétés et les remplaça par la United African
Company qui devint en 1882, la National African Company. Sa
puissance augmenta de sorte qu'en juillet 1886, elle obtint une charte qui
prit le nom de Royal Niger Company, assumant en grande partie le
monopole de la colonisation du Nigeria.
La Royal Niger Company s'installa ensuite à Loko, sur la Bénoué, et
noua des relations avec Yola. En 1885, elle racheta les deux factoreries
établies par la Compagnie française de l'Afrique équatoriale en 1881, aux
environs d'Ibi. Les Anglais, toujours par l'entremise du commerce,
poursuivirent leur route vers le nord du Cameroun et s'installèrent dans
l'Adamaoua en 1888, pour fonder un comptoir à Garoua.
Ce fut là l'institution d'une colonie dotée de moyens pouvant servir de
base à la poursuite d'une politique d'expansion plus étendue, vers l'est et
vers le nord, le long du fleuve Congo et de ses affluents, en direction du
Nil et du Tchad. Dans le même esprit, Paul Crampel proposa la jonction
des territoires africains occupés par la colonisation française, à savoir le
Tchad et le « Comité de l'Afrique française » sous la présidence du
prince Auguste d'Arenberg. Les rudes combats menés par les indigènes
contre les envahisseurs interrompirent un moment cette marche
expansionniste coloniale.
25 LES PERSPECTIVES DE LA COLONISATION
En 1892, le détachement colonial dirigé par Dybowski, dans lequel
Émile Gentil représentait le Congo, qui fournit l'escorte, massacra sans
pitié la population indigène, afin de venger la perte des colons morts lors
des combats. La course ininterrompue était bien engagée dans la région
entre les colons français. Ainsi, lorsque Casimir Maistre, après
Dybowski, partit du Tchad pour parvenir au Logone, vers la Bénoué, et le
Niger, Émile Gentil se trouvait déjà à la Sangha dont il avait pris
possession.
Le mouvement de colonisation des terres africaines ne connut pas de
repli. Clozel franchit la ligne de partage entre le Congo et le Niger.
Victor Liotard, bon collaborateur et confident de Gentil, contribua avec
son groupe à l'occupation de l'Oubangui et du M'Bomou où le
commandant Deaze, délégué par le colonel Monteil, proclama ces terres
africaines « possessions françaises ».
VI- Les principales puissances colonisatrices et leurs
actions
Le Portugal et l'Espagne
La colonisation espagnole et portugaise suivit la découverte de mines
d'or et d'argent. Elle se caractérise par le pillage des richesses
accumulées par les peuples d'Afrique, d'Asie et d'Amérique,
l'extermination et la mise en esclavage des Noirs. Les méthodes de
colonisation des Portugais furent brutales : sur les mers, ils coulaient et
pillaient les vaisseaux arabes, chinois ou indiens ; partant de leurs
factoreries et de leurs possessions insulaires, ils s'abattirent sur les tribus,
exigèrent que celles-ci leur fassent des dons en épices et autres produits
tropicaux de valeur que les marchands portugais vendaient ensuite à des
prix extrêmement élevés sur les marchés européens.
Le commerce des Portugais avec les indigènes se fondait sur une
grossière tromperie : en échange d'objets de pacotille, ils recevaient des
marchandises d'une valeur réelle élevée qui leur procuraient d'énormes
bénéfices. La disparité des échanges constitua pour les colons l'essence
de l'accumulation primitive du capital.
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