//img.uscri.be/pth/b305c33aae09619e25562f10085ee9c9135d5abe
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 22,50 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

LES Premiers pas de la Fédération des Etudiants d'Afrique Noire en France (FEANF) (1950-1955)

De
376 pages
La Fédération des Etudiants d'Afrique Noire créée en 1950 au moment de la guerre de Corée et en pleine guerre froide a joué un rôle important dans la lutte pour l'indépendance et l'unité des pays africains sous domination française d'autant plus que la plupart des dirigeants africains avaient refusé de lutter pour l'indépendance totale. Grâce aux archives qu'il a pu sauvegarder, l'auteur retrace les premiers pas de la FEANF dans le combat pour obtenir l'indépendance.
Voir plus Voir moins

AMADY AL Y DIENG

Les premiers pas de la Fédération des Étudiants d'Afrique Noire en France (FEANF) (1950-1955) (de l'Union Française à Bandoung)

Préface de SAMIR AMIN

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 ] 026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 ] 02] 4 Torino ITALIE

@L'Hannattan,2003 ISBN: 2-7475-4464-8

A mon épouse Adama Dian Diallo, mes enfants Baïdy, Aminata, Mamadou Cellou A mon ami Osende Afana, mort assassiné par les soldats d'Ahmadou Ahidjo

PRÉFACE
Les organisations étudiantes de la période de l' aprèsDeuxième Guerre mondiale constituaient un segment important de la grande vague des mouvements de libération nationale qui ont transformé la face du monde, assurant aux peuples d'Asie et d'Afrique la reconquête de leur indépendance politique. Ce livre, fruit d'une recherche méticuleuse, comble une lacune sérieuse concernant I'histoire de ces organisations. Et à ce double titre - par l'importance du sujet et la qualité

des informations et des analyses de l'auteur

-

il restera non

seulement l'ouvrage de référence qu'il mérite d'être, mais encore une source de réflexion critique sur I'histoire de l'Afrique contemporaine, permettant de mieux situer à la fois l'ampleur du mouvement de libération qui a remué le continent et l'origine des limites des réalisations venues en réponse à l'attente de ses peuples. J'étais moi-même à l'époque étudiant à Paris et je militais dans les organisations anticolonialistes. Mon témoignage trouvera donc une place normale dans la préface de cet ouvrage. Par ailleurs, je crois utile de situer les débats qui ont animé la vie des organisations étudiantes concernées dans le cadre d'une analyse politique plus large qui permet de préciser la nature des défis auxquels elles étaient confrontées.

1945-1957 : la mise en place du nouveau système mondial
Vue avec le recul du temps, la première décennie de l'après-guerre est celle de la mise en place du système qui se déploiera au cours des années 1960 pour entrer en crise au cours des années 1970 et 1980. J'ai proposé dans mon Itinéraire intellectuel (pages 23 à 34) une lecture de ce moment de

I'histoire telle que nous l'avions vécue à l'époque, et telle qu'aujourd'hui elle me paraît avoir été, avec le recul du temps. Le succès de la stratégie américaine en Europe et au Japon a été rapide et total, grâce au ralliement sans condition de toute la bourgeoisie de ces pays et de tous les partis sociauxdémocrates. Cette stratégie d'hégémonie mettait l'accent, dès le départ, sur la constitution d'un bloc militaire antisoviétique. Les étapes de la mise en place de I'hégémonie américaine ont été le Plan Marshall (1947), l'OTAN (1949), le traité de San Francisco (1951). Face à ce déploiement l'URSS demeurait jusqu'au milieu des années 1950 dans une position isolée et défensive, contrainte de rentrer dans la course aux armements pour mettre fin au monopole des États-Unis dans ce domaine. A Yalta l'URSS avait obtenu le droit de se constituer un glacis protecteur en Europe orientale, mais rien de plus. La mise en place de régimes alignés dans cette région se heurtait néanmoins à des difficultés qui n'ont jamais été véritablement surmontées. C'est seulement après la mort de Staline (1953) et surtout le XXe Congrès (1956) que l'URSS amorce une stratégie nouvelle visant à rompre l'isolement dans lequelle elle avait vécu jusque-là par une alliance avec le tiers monde, dont la Conférence de Bandung (1955) annonçait l'émergence. Le système soviétique, parvenu à amorcer son rattrapage sur le plan militaire (le premier Spoutnik lancé en 1957 signalait l'événement), restait néanmoins fragile comme le démontrait l'insurrection de Budapest en 1956. Le véritable obstacle au déploiement de la stratégie hégémoniste américaine provenait du mouvement de libération nationale d'Asie et d'Afrique, résolu à partir de 1945 à reconquérir l'indépendance des nations non européennes soumises au joug colonial. L'impérialisme n'est ici jamais

parvenu

-

jusqu'à

ce jour

-

à trouver les termes d'un

compromis social et politique permettant de stabiliser réellement à son profit l'exercice du pouvoir dans les pays de la périphérie capitaliste. J'interprète cet échec comme la preuve que ce compromis est en fait objectivement impossible, que la polarisation générée par l'expansion capitaliste crée ici, à la

8

périphérie, une situation objective par nature potentiellement révolutionnaire, toujours explosive et instable. Dans l'espace des quinze années qui suivent la fin de la guerre mondiale la structure du système politique mondial se trouvera transformée d'une manière radicale. Pour la première fois dans I'histoire le système des États souverains sera étendu à la planète tout entière. Cette transformation a été imposée par les luttes de libération nationale qui ont mobilisé tous les peuples d'Asie et d'Afrique. Jamais la moindre concession allant dans le sens du changement n'a été faite par l'impérialisme sans lutte pour l'arracher. La formation du système international qui caractérise notre époque n'est pas le résultat d'une exigence interne du capitalisme qui l'aurait souhaité, voire même planifié, mais au contraire le résultat de luttes s'inscrivant dans une logique en conflit avec celle de

l'expansion capitaliste mondiale, celle-ci s'adaptant - avec succès certes, du moins dans le court terme - à cette
transformation. Cela étant,
-

la puissance

hégémonique

du

système de l'après-guerre

les États-Unis -, étant capable de

s'adapter plus facilement que les vieilles puissances coloniales sur le déclin, a pu paraître parfois favoriser l'évolution. Je ferai remarquer que si cette apparence correspond à la réalité jusqu'à un certain point en ce qui concerne les concessions faites aux mouvements de libération nationale les plus faibles, acceptant de ce fait le compromis néo-colonial, au contraire les États-Unis ont pris la direction de la coalition impérialiste pour combattre les mouvements radicaux, qu'ils aient été dirigés par des partis communistes (Chine, Viêt-Nam, Cuba etc.) ou par des nationalistes intransigeants et soutenus par un mouvement populaire radicalisé (nassérisme, socialismes arabes et afri cains ). Dans cette perspective le moment du grand flux de la libération nationale (1945-1975) qui précède son reflux s'est soldé par des acquis considérables incontestables pour l'ensemble de l'Asie et de l'Afrique et, par un effet de solidarisation des évolutions, pour l'Amérique latine.

9

Les avancées les plus marquantes ont été produites en Chine, où le combat pour la libération nationale se confondait avec celui pour le socialisme. Lisant dès sa parution en 1952 la Démocratie Nouvelle de Mao Zedong, j'adoptais ce point de vue fondamental que l'époque n'était plus celle de révolutions bourgeoises, désormais impossibles du fait de l'inscription de la bourgeoisie locale dans le projet expansionniste impérialiste, mais celle de la révolution socialiste. Celle-ci, à la périphérie du système capitaliste, se développait dans une stratégie ininterrompue par étapes, la révolution anti -impérialiste démocratique de libération, dirigée par le prolétariat et son parti (communiste), en alliance étroite avec la paysannerie, neutralisant la bourgeoisie nationale et isolant l'adversaire constitué par le bloc féodal-compradore, créant ainsi les conditions d'un passage rapide au stade de la construction socialiste. Reproduite au Viêt-Nam et en Corée cette stratégie s'est heurtée aux agressions militaires des impérialistes. La première guerre du Viêt-Nam (1945-1954), comme la seconde (jusqu'en 1975) et la guerre de Corée (1950-1953) constituaient la preuve de la volonté collective des impérialistes de s'opposer à ce mouvement. Le critère de succès du mouvement de libération nationale se mesurait donc à l'aune de ces avancées maximales. Il était évident pour nous que toute libération qui n'irait pas jusque-là n'aurait pas achevé son parcours. On pensait qu'objectivement les conditions existaient pour y parvenir partout en Asie et en Afrique, à commencer par l'Égypte. Comme tous les jeunes Égyptiens de l'époque j'avais été enthousiasmé par l'ampleur de la radicalisation du mouvement populaire, anti-impérialiste et social, qui culmina le 21 février 1946, et par le succès du mouvement communiste qui, malgré sa jeunesse, avait gagné le respect de tous ceux chez qui en Égypte vibrait une corde patriotique et sociale. Il était la seule force qui osait s'opposer à la monarchie, exécrée par les couches politisées des classes populaires et la petite bourgeoisie radicalisée. Il paraissait donc apte à diriger un front uni à la

10

manière
-

chinoise

ou vietnamienne.

La répression

continue

l'Égypte n'avait connu aucun moment démocratique véritable

dans toute son histoire moderne, tant la crainte du communisme était forte dans les classes exploiteuses et chez les maîtres

impérialistes

-

n'empêchait pas « le drapeau rouge» de flotter

sur la vallée du Nil, comme on disait à l'époque, et c'était vrai: une démocratie bourgeoisie authentique aurait à l'époque permis aux communistes de gagner sans aucun doute les larges masses et peut-être même des élections. Ni la bourgeoisie, ni les puissances occidentales ne pouvaient accepter ce risque. La création d'Israël et la première guerre de Palestine (1948) ont donné un répit aux forces réactionnaires locales. Mais la défaite de 1948 portait en elle l'effondrement certain de la monarchie, pilier politique central de la domination impérialiste et réactionnaire. Dès 1950 la victoire électorale du Wafd, contraint de dénoncer le traité inégal de 1936, l'amorce d'une guérilla dans la zone du Canal occupée, signifiaient bien que l'espoir d'une révolution anti-féodale anti-compradore était possible. L'incendie du Caire (février 1952), le renvoi du gouvernement wafdiste et l'ingouvernabilité du pays qui a suivi ont finalement conduit au coup d'État des Officiers libres (juillet 1952) qui simultanément donnait l'espoir d'une avancée sociale possible et coupait I'herbe sous les pieds des forces progressistes porteuses de l'avenir du pays. Toujours est-il que, après avoir nourri l'espoir d'un soutien occidental et fait toutes les concessions qu'il fallait dans ce sens, le nassérisme était amené à comprendre qu'il n'y avait rien à attendre des États-Unis dont l'objectif, depuis la déclaration tripartite de 1950 (États-Unis, Grande-Bretagne et France), était de contrôler directement la région tout entière par des régimes à leur solde, en s'appuyant sur leurs deux

prolongements militaires

-

Israël et la Turquie

-

et en imposant

aux Arabes l'adhésion à des pactes militaires prenant le relais des protectorats britanniques et français déconfits. En refusant le pacte de Bagdad proposé par Washington (1954) Nasser devenait la cible d'une offensive visant à le renverser. C'est exactement à ce moment que se cristallise le front de Bandung

Il

(1955) et que, par ce biais, l'URSS brise son isolement en offrant son soutien aux mouvements de libération nationale du tiers monde en conflit avec les impérialistes. La livraison d'armes tchèques à l'Égypte entraînait la décision d'abattre Nasser (octobre 1956), ce que la France, en réponse au soutien apporté au FLN algérien, et l'Angleterre, en réponse à la nationalisation du canal de Suez Guillet 1956), se proposaient. L'échec de cette dernière aventure coloniale dans laquelle s'illustraient côte à côte les conservateurs de Londres et les socialistes de Paris ayant oublié qu'ils ne pouvaient agir que conformément aux plans américains et sous leurs instructions ouvre alors un tout nouveau chapitre du déploiement de la libération nationale en Égypte, opérant dans des conditions très différentes de celles de la décennie précédente. La bourgeoisie, en Égypte comme ailleurs, semblait reprendre le contrôle et la direction de la libération nationale, contrairement aux thèses fondamentales dominant depuis 1945. Le Mashrek arabe dans son ensemble s'apprêtait à remettre en question les équilibres fragiles construits dans l' entre-deuxguerres. La formation du parti baathiste, qui allait présider aux destinées de la région à partir de la fin des années 1950, ne nous échappait pas, pas plus que la compétition idéologique entre le mouvement communiste et le baathisme, dont nous doutions de la sincérité des prises de position anti-impérialistes et dont le style parfois fascisant nous inquiétait. Depuis les émeutes de Sétif en 1945 et de Tunisie en 1952 nous savions que les jours du pouvoir colonial au Maghreb étaient comptés. Mais qui dirigerait la libération? La monarchie marocaine et la bourgeoisie tunisienne à qui la France remettait les pouvoirs en 1956 (une conséquence directe de la guerre d'Algérie, commencée le 1er novembre 1954) seraient-elles capables d'imposer leur ordre néo-colonial ? Le puissant mouvement populaire et plébéien que représentait le FLN algérien surmonterait-il l'anticommunisme de ses dirigeants, un anticommunisme malheureusement facilement alimenté par les attitudes suivistes des communistes maghrébins accrochés au

12

PCF dont l'attitude était pour le moins ambiguë dans cette région? En Iran la puissance du parti Toudeh nous gonflait d'optimisme, en dépit du retrait soviétique, abandonnant en 1945 les républiques autonomes d'Azerbaïdjan et du Kurdistan. Le chauvinisme que le Shah pouvait capitaliser à son profit à cette occasion allait être de courte durée. De 1951 à 1953, Mossadegh, en nationalisant le pétrole, amorçait avec beaucoup d'avance sur les autres les grandes batailles de l'avenir. L'échec devait garantir la dictature sanglante du Shah pendant un quart de siècle. En 1954 d'ailleurs, l'Iran entrait avec la Turquie aux côtés des États-Unis dans la bataille pour tenter d'imposer à toute la région sa soumission à la pactomanie américaine. Les luttes de libération de l'Asie et de l'Afrique occupaient effectivement le devant de la scène mondiale depuis 1945. Nous étions convaincus de ce fait. De surcroît nous estimions que, parce l'URSS et la Chine, isolées, sur la défensive, ne pouvaient nous apporter que leur soutien moral, il fallait compter sur nos propres forces. Mesurant le succès de la libération nationale à l'aune des victoires de la Chine et du Viêt-Nam, nous pensions que les guerres et guérillas de libération engagées depuis 1945 dans tout le Sud-Est asiatique avaient le même potentiel. Lorsque, progressivement donc, les pouvoirs réactionnaires ou nationalistes modérés locaux l'ont emporté, au début des années 1950, nous estimions que cette défaite ne pouvait être que provisoire. Bien entendu nous n'imaginions pas que dans

l'époque

nouvelle qui s'ouvrait

-

celle de Bandung

-

la

configuration du conflit entre l'impérialisme et les nations du tiers monde se présenterait d'une manière différente de celle qui avait dominé jusque-là. C'est pourquoi aussi nous avions considéré que la partition de l'Inde en 1947-1948 et la constitution du gouvernement du Congrès en Inde constituaient des victoires majeures de l'impérialisme qui ici s'était révélé capable de mettre un terme brutal au déploiement d'une guerre de libération à la chinoise. Le rapprochement diplomatique de l'Inde de Nehru et de la

13

Chine et la signature du traité de 1954 sur le Tibet nous paraissaient être de bonnes choses, mais ne modifiaient en rien notre jugement concernant le parti du Congrès. L'année suivante, à partir de Bandung, les choses ont commencé à paraître se présenter différemment. Jusque vers la fin des années 1950, je partageais la vision « marxiste-léniniste» du soviétisme dominant, concernant les questions fondamentales relatives à la nature du socialisme et à sa construction effective en URSS. Je ne me rendais pas encore compte que la théorie de la polarisation capitaliste dont j'amorçais la formulation obligeait à repenser la nature du défi véritable posé par l'expansion du capitalisme réellement existant dans des termes différents de ceux définis par le contraste révolution-bourgeoisie ou révolution-socialiste à la périphérie du système, qui étaient les termes du marxismeléninisme et même du marxisme classique. Cela étant, certains d'entre nous n'étaient pas dupes de l'image d'EpinaI fournie par la propagande soviétique concernant la perfection de son système. On avait parfois voyagé dans les pays «socialistes », constaté l'absence de démocratie, lu suffisamment pour ne pas ignorer la violence de la répression. Deux autres réalités, pas toujours prises suffisamment en considération, nous paraissaient plus importantes que les « imperfections» du soviétisme. La première est que I'hostilité haineuse des pouvoirs occidentaux à l'égard de l'Union soviétique (qu'on pense à ce que fut le Maccarthysme, ou même, trente ans plus tard, la vision de «L'Empire du Mal» par Reagan ou Bush) nous faisait penser que le système de ce pays représentait un danger réel pour le capitalisme. Non pas qu'il fût agressif. Au contraire nous voyions bien qu'il était sur la défensive et, à juste titre, je n'ai jamais cru un instant qu'un politicien occidental qui ne fût pas un imbécile ait pu croire à l'intention de Staline d'envahir l'Europe occidentale. Notre position de solidarité avec l'URSS n'exigeait même pas une conviction totale concernant la nature du système. Nous étions habitués à penser - à juste titre - que depuis 1492 les puissances occidentales ne sont jamais

14

intervenues dans une région quelconque du tiers monde pour y défendre une cause défendable, mais que leurs interventions ont toujours été, sans exception, néfastes pour nos peuples. Nous comprenions donc, spontanément presque, que le capitalisme impérialiste ne peut tolérer qu'un pays quelconque refuse de se soumettre aux impératifs de ses diktats et que c'était cela que l'Occident reprochait à l'URSS. La seconde est que nous portions un jugement critique sur la démocratie bourgeoise, beaucoup plus radical que celui de nombreux progressistes occidentaux. Nous voyions quotidiennement comment cette démocratie était systématiquement refusée pour nos peuples et comment les diplomaties occidentales ne l'invoquaient que si cela était tactiquement dans leur intérêt. Rien n'a changé sur ce plan. Il reste que l'argument - s'il se co~prend au plan psychologique - n'est pas valable, car par définition le socialisme, ou même toute avancée populaire dans sa direction, doit être plus démocratique que toute démocratie bourgeoise. Nous tordions trop le bâton dans l'autre sens. Pourtant, lorsqu'il s' agissai t de nos pays, nous étions sévères - à juste titre - concernant le déficit démocratique des régimes nationalistes populistes. Nous avions ici raison, mais aurions dû voir que l'argument s'appliquait également à l'URSS. Concernant la «crise générale du capitalisme », pour employer les termes de la formulation soviétique de l'époque, nous étions très optimistes. Nous pensions que les conditions objectives étaient pour l'essentiel identiques à celles de la Chine dans tous les pays du tiers monde et que, par conséquent, la radicalisation de la libération nationale et sa poursuite jusqu'à la révolution socialiste étaient à l'ordre du jour. L'émergence ultérieure d'une nouvelle tentative bourgeoise nationale à partir de Bandung prouve a posteriori que nous avions simplifié l'analyse. Cela étant nous ne croyions pas que la révolution socialiste était à l'ordre du jour ailleurs que dans la périphérie du système.

15

Les options militantes des étudiants anticolonialistes
Beaucoup d'entre nous militaient d'abord au PC, donc plongés dans la vie politique française. Chose qui m'a toujours paru naturelle. Je ne conçois pas qu'on vive dans un pays sans s'y intéresser. Je suis un internationaliste convaincu, sans problème. Étudiants nous étions actifs dans l'UNEF. On s'y battait contre les fascistes, dirigés déjà par l'illustre Le Pen. Manifestations de rue violentes et interventions de la police, toujours pour protéger les fascistes comme il se doit. La vie militante française comportait des dimensions intellectuelles, discutables certes mais tout de même remarquables. Débats approfondis sur la politique, I'histoire, critiques littéraire et artistique se succédaient à grand rythme. Pas une semaine sans qu'un de leurs sujets ne nous occupât. Mais on militait également beaucoup au sein de nos organisations de « coloniaux ». C'était, pour moi, tout aussi important. D'abord nous répondions, au coup par coup, aux événements marquants de la lutte de libération des peuples auxquels nous appartenions. Le procès des députés malgaches (Raseta) et leur condamnation, les émeutes de Casa de décembre 1952, la déposition du sultan Ben Youssef en août 1953, les vicissitudes de la guerre du Viêt-Nam (le trafic des piastres en 1953), plus tard celles de la nouvelle guerre d'Algérie - la visite de Guy Mollet à Alger en janvier 1956 et sa déculottée, l'arraisonnement de l'avion marocain qui transportait Ben Bella en septembre 1956 -, les troubles de Tunisie et le retour de Bourguiba en juin 1955, les concessions de 1957 qui ouvraient la perspective d'une autonomie pour les colonies d'Afrique etc. La victoire des Vietnamiens à Dien Bien Phu (mai 1954) nous a tous réjoui. Enfin cette guerre ignoble allait se terminer par la victoire de ceux à qui elle devait revenir. C'est une joie que nous n'avons jamais cachée. lnternationalistes à fond, nous haïssons l'impérialisme, de quelque nationalité qu'il soit. Comme il aurait été normal qu'un Allemand se réjouisse de la défaite d'Hitler. J'ai éprouvé la même joie lorsque les

16

Américains furent boutés hors de Saigon en mai 1975 et trouvé fort amusantes les images télévisées de la fuite des généraux américains se bousculant les uns les autres pour grimper dans les hélicoptères, avec sous leurs bras les paquets d'objets d'art volés au Viêt-Nam. Comme quoi les armées impérialistes ne sont jamais glorieuses. Pour moi en particulier les événements concernant le Moyen-Orient et l'Égypte: la guerre de Palestine de 1948, le coup d'État de la CIA contre Mossadegh en Iran (1953), la dénonciation du traité de 1936 par l'Égypte et l'amorce d'une guérilla dans la zone du Canal (1951), l'incendie du Caire (février 1952), le coup d'État nassérien de juillet 1952 et ses suites en 1954, les arrestations de communistes de 1954 à 1956, puis la nationalisation du Canal (juillet 1956) et la guerre de Suez (octobre-décembre 1956). Sur un plan plus général la grande conférence de Bandung (1955) et la rupture sinosoviétique (amorcée dès 1957) constituent les dates marquantes, les grands tournants de notre histoire contemporaine. Nous ne nous contentions certainement pas de suivre les événements et d'y réagir. Nous estimions que nos

responsabilités

-

et nos capacités peut-être

-

exigeaient de nous

une réflexion plus systématique, capable de nous associer à l'élaboration des stratégies de libération et de construction du socialisme. Une tâche double. D'une part une réflexion théorique concernant les problèmes fondamentaux de l'expansion capitaliste. C'était le sujet que j'avais choisi pour ma thèse de doctorat (L'accumulation à l'échelle mondiale) et qui est resté toute ma vie jusqu'à ce jour ma préoccupation théorique fondamentale. D'autre part une réflexion plus directement politique concernant la relation libération nationale-construction du socialisme, concernant donc l'essentiel du devenir de nos pays du tiers monde. Le comité de liaison des étudiants anticolonialistes au sein duquel je militais et dont Jacques Vergès était le secrétaire général a joué un rôle important au cours des années 1948-1954 et a même, à mon avis, exercé une influence non négligeable à plus long terme et à une plus grande échelle, par sa contribution

17

à la radicalisation de jeunes qui ont par la suite été des hommes (peu de femmes à l'époque !) politiques actifs dans leurs pays respectifs. Mener à bien cette tâche exigeait beaucoup de fermeté stratégique combinée à de 1'habileté tactique. Il fallait rester suffisamment proche des «masses nationalistes» pour être admis par elles, mais en même temps les faire avancer audelà de ce nationalisme anti-impérialiste spontané pour leur faire acquérir une « conscience de classe socialiste ». Il fallait dialoguer en permanence avec les dirigeants des mouvements de libération nationale tels qu'ils étaient, parfois certes « démasquer» certains d'entre eux, quand ils se compromettaient avec les impérialistes, français ou américains, mais parfois aussi les aider eux-mêmes à avancer. Les nuances de notre stratégie et de nos tactiques n'étaient pas toujours comprises par les autorités dirigeantes du PCF, auquel nous demeurions dévoués par principe. Nous étions fréquemment qualifiés de «déviants nationalistes petits-bourgeois» ou d'« opportunistes» de droite ou de gauche selon les circonstances. On nous opposait des discours dogmatiques dans la langue de bois qu'on connaît. Le fond du problème paraît simple, avec le recul du temps. La ligne politique avait été donnée par le fameux rapport de Jdanov de 1948, qui définissait le monde comme partagé entre deux camps, celui du socialisme (et de la paix) et celui du capitalisme (et de la guerre). Une analyse qui ne me paraît pas être fausse, en réponse à la guerre froide que les États-Unis déclenchaient. Mais qui était simplificatrice sur de nombreux plans. En choisissant la guerre et la paix comme axe central de l'action de masse, elle donnait la priorité à la défense de l'URSS et des pays de l'Europe de l'Est encerclés et menacés et par là même inspirait une réduction dangereuse du camp du socialisme aux États socialistes (ou dits tels) et soumettait les stratégies révolutionnaires ailleurs aux priorités de cette défense. C'est le reproche que plus tard le maoïsme adressera à l'URSS. Mais par ailleurs la dualité simple de Jdanov ne permettait pas de comprendre qu'une autre contradiction fondamentale traversait « le camp du capitalisme », celle qui

18

opposait les peuples colonisés d'Asie et d'Afrique aux métropoles impérialistes et à leur protecteur américain. Or notre

action - celle du Comité des Étudiants anticolonialistes

-

se

situait précisément sur le tranchant de cette contradiction. Fallait-il soumettre tout, dans cette lutte de libération de nos peuples, aux impératifs de la guerre froide? La simplification de Jdanov faisait tomber dans le piège que les Américains tendaient; comme les Soviétiques les Américains aussi décrivaient le monde comme partagé en deux camps, qu'eux appelaient le « communisme» (satanisé) et le « monde libre », comme si dans celui-ci les peuples dominés étaient libres! Par ailleurs la doctrine Jdanov pouvait être interprétée d'une manière qui flattait indirectement le chauvinisme impérialiste français, de dire que les peuples colonisés par la France ne devaient pas lutter pour leur libération mais combattre avec le PCF pour faire passer la France dans le camp du socialisme (entraînant ainsi ses dépendances). Il est intéressant de remarquer que beaucoup de ceux qui furent nos pires adversaires, les plus dogmatiques d'entre les dogmatiques, sont devenus par la suite des chantres de l'anti-communisme banal.

Le milieu politique colonial en France
Durant ma vie d'étudiant, mon action militante m'avait donc amené naturellement à connaître et à fréquenter de très larges pans des milieux politiques africains. Il y avait d'abord les jeunes - à l'époque - c'est-à-dire principalement des étudiants africains, ceux qui devaient créer en 1950 la FEANF, dont j'ai connu pratiquement toute la première génération. Cette première génération devait fournir, par la force des choses, beaucoup de cadres majeurs - de

gouvernement ou d'opposition plus ou moins radicale

-

dans les

États indépendants après 1960. Je les ai donc presque tous retrouvés plus tard dans ces fonctions. Ayant terminé mes études en 1957 je n'ai pas connu la seconde génération, venue en nombre beaucoup plus important à partir de 1955-1956, à la 19

veille de la loi-cadre qui devait accorder une semi-autonomie aux colonies d'Afrique subsaharienne. L'accélération de la formation de cadres africains avait pris son envol et, de ce fait, le militantisme devait évoluer, peut-être même changer de nature: la perspective d'être dans le système se substituait à celle de le combattre. Progressivement allait se dessiner l'embryon de la future nouvelle classe, celle de jeunes préoccupés avant tout de mettre à profit leur « rente-diplôme ». Non moins intéressants étaient nos rapports avec ceux qu'on doit appeler les «politiciens» de la nouvelle Afrique - dirigeants de partis - sections du RDA ou autres, syndicalistes, élus au Parlement français ou au Conseil de l'Union Française. Paris était pour beaucoup d'entre eux un lieu soit de séjours prolongés (les parlementaires) soit de visites plus ou moins fréquentes. Nous étions amenés, généralement en délégation, à les rencontrer, et beaucoup d'entre eux discutaient longuement avec nous. Les occasions de rencontre étaient fournies d'abord par nos protestations contre les mesures répressives prises à l'encontre des militants étudiants. On allait donc voir en délégation les parlementaires et les dirigeants. Je dois dire ici pour 1'histoire que ceux-ci nous soutenaient toujours. Il est vrai que nous n'allions pas voir les « pourris », propulsés par l'administration coloniale dans des élections falsifiées. Mais tous les autres, qu'il s'agisse de radicaux ou de modérés, condamnaient la répression. Mais leurs interventions

n'avaient pas - à l'époque - le poids suffisant, face à des gouvernements - auxquels ils appartenaient parfois ou qu'ils soutenaient - toujours soucieux avant tout de protéger leur
administration, fût-elle ultra. Nous allions également rencontrer ces dirigeants pour

discuter des problèmes brûlants à l'ordre du jour généralement des débats à l'Assemblée nationale ou au Conseil de l'Union Française. Par exemple les événements de Dimbokro et la répression sanglante en Côte-d'Ivoire (1950), l'abolition du travail forcé et son application douteuse, le procès des parlementaires malgaches - Raseta et Ravoahangy.Il s'agissait pour nous d'exprimer le point de vue des «Étudiants
20

anticolonialistes », de soutenir et d'encourager les déclarations des dirigeants jugées positives et progressistes, de critiquer celles qui nous paraissaient insuffisantes. Yves Benot dans Les députés africains au palais Bourbon de 1914 à 1958 a donné une analyse fine et précise de ces débats et des positions qui y furent prises par les uns et les autres.
Mais le plus important peut-être est qu'à ces occasions il nous arrivait parfois d'aborder les questions stratégiques de fond. Que voulait-on? Quels devraient être les objectifs stratégiques de la lutte anticolonialiste? L'indépendance - fût elle encore en apparence éloignée - ou l'assimilation, ou la construction d'une « Union française véritable », c'est-à-dire d'un État multinational, plus ou moins fédéré ou confédéré? Aujourd'hui on peut croire que la seule option progressiste ne pouvait être que celle de l'indépendance. Mais à l'époque les choses se présentaient d'une manière plus complexe, surtout dans les années 1946-1950. Pour les mouvements politiques les plus radicaux - l'UPC du Cameroun, surtout à partir de l'insurrection de 1955 et de la répression sanglante qui allait se poursuivre jusque longtemps après l'indépendance de 1960 - l'indépendance était l'objectif stratégique évident, mais, encore mieux, cet objectif était associé à la révolution socialiste. C'était le modèle vietnamien que les mouvements dans les colonies portugaises allaient à leur tour tenter de mettre en œuvre. Mais l'UPC était seule du genre dans les colonies françaises d'Afrique subsaharienne. Pour les Malgaches également, dont l'attachement à l'identité nationale qui est la leur avait toujours été présent durant la colonisation, l'objectif stratégique était l'indépendance. Si l'idée d'une Union française était acceptée, c'était une concession possible ne réduisant pas l'autonomie nationale totale revendiquée dans le cadre d'une confédération floue. Un peu comme Ho Chi Minh l'avait proposé à Paris en 1945-1946. Mais pour les autres pays d'Afrique de l'Ouest et du centre les choses étaient moins tranchées. D'abord parce qu'on se battait sur le terrain pour l'assimilation au sens de l'abrogation

21

des lois spéciales pour les colonies; on revendiquait l'extension des lois françaises à tous les territoires d'outre-mer. C'était certainement tactiquement irréprochable. A titre d'exemple amusant et peu connu: les livres d'école. Ce sont les instituteurs africains qui ont réclamé la suppression des livres scolaires « spéciaux », «faits pour les colonies» - et donc forcément au rabais - et exigé qu'on leur substitue ceux en usage en France. C'est ainsi que fut mis en usage le célèbre manuel scolaire d 'histoire rappelant aux enfants noirs « leurs ancêtres les Gaulois»... Mais à supposer que les luttes l'aient emporté sur ce terrain, qu'en aurait été le résultat? Les partis communistes des Antilles et de la Réunion se sont battus sur ce terrain et ont fini par l'emporter effectivement. Le résultat s'impose aujourd'hui: l'assimilation a créé une dépendance économique et sociale telle qu'il est difficile de concevoir que le mouvement puisse être inversé et que les Antilles et la Réunion puissent un jour - pour le meilleur ou pour le pire - devenir indépendantes. Paradoxe apparent: si aujourd 'hui les Antilles et la Réunion sont devenues indissociables de la France, elles le doivent aux efforts des communistes, couronnés de succès. La droite, qui s'était toujours opposée à l'assimilation des droits, défenseur hier de l'esclavage et plus tard du statut colonial, n'aurait donc pas évité que le mouvement conduise, ici comme dans les Antilles anglaises et à Maurice, à la revendication indépendantiste.

Le même degré d'assimilation aurait-il été possible - à supposer qu'il ait été véritablement voulu et poursuivi - à l'échelle de l'Afrique? La réponse invite à dépasser le cadre de la «question nationale ». Car l'assimilation totale au plan économique et social n'implique pas nécessairement l'abolition de la spécificité culturelle et de la diversité nationale. Les Antillais et les Réunionnais sont, selon les uns, des nations différentes de la nation française, selon d'autres ils ne le sont pas. Mais tout le monde s'accordera pour considérer que les Africains n'étaient pas et ne pouvaient être - ou devenir - des Français. Si je dis que l'assimilation « à l'antillaise» n'était pas possible à l'échelle de l'Afrique ce n'est donc pas pour des 22

raisons nationales-culturelles, mais pour des raisons économiques. Tout au moins dans le cadre d'un système qui serait resté fondamentalement capitaliste. Aurait-elle été possible dans un autre système? N'oublions pas que c'était l'objectif stratégique du PCF, au moins en 1946 : construire une « vraie» Union française, comprise comme populaire et fortement centralisée et homogène au plan de son organisation économique et sociale, mais diverse à celui des nations qui la composent. Autrement dit un État socialiste multinational, après tout comme l'URSS l'était. Je ne sais pas si cela aurait été réellement possible; en tout cas I'histoire ne l'a pas voulu ainsi. Cela aurait certainement impliqué des sacrifices économiques pour le peuple français, appelé à soutenir le rattrapage dans ses ex-colonies. Après tout c'est ce que les Russes ont fait dans l'URSS: la Russie a financé l'Asie centrale et la Transcausasie (et c'est pourquoi l'analogie faite entre l'Empire soviétique et les Empires coloniaux n'a pas de sens). Mais l'histoire a bien montré aussi la fragilité de cette construction dont les Russes eux-mêmes, semble-t-il, ont cessé de souhaiter le maintien. Lorsque nous ouvrions le débat sur la perspective stratégique avec les dirigeants africains on était conduit à poser ces questions, même si leur formulation restait ambiguë et parfois confuse. Or sur ce plan il me semble que ma mémoire ne me trompe pas. La plupart des dirigeants africains n'y avaient tout simplement jamais réfléchi, sauf les Malgaches et les Camerounais qui avaient opté pour l'indépendance, comme d'ailleurs les Vietnamiens, les Cambodgiens, les Laotiens et les Maghrébins. La plupart des dirigeants africains qui se battaient pour l'assimilation sur le terrain (<<les mêmes lois» etc...) n'avaient pas de vision stratégique. Ils étaient des tacticiens et rien de plus. En tout état de cause la question allait être tranchée par l'histoire en fermant cette option. D'abord bien entendu parce que la droite française n'avait jamais voulu autre chose que des colonies. L'Union française était ainsi vidée de tout contenu autre possible. Le Parti communiste lui-même s'en rendait compte et progressivement abandonnait le projet de la République populaire multinationale, tandis que la SFIO,

23

timorée, ralliait de fait les positions colonialistes traditionnelles. On comprend alors que les jeunes Africains aient pris l'initiative de proclamer l'objectif stratégique de l'indépendance. Le PAl (Parti africain de l'indépendance) a été le produit de cette maturation. Tardive finalement, il faut le dire, puisque datant de 1957 seulement. Date à laquelle déjà se dessinait en pointillé la possibilité de l'indépendance que la loicadre ouvrait. Sans doute quelques événements extérieurs avaient accéléré la maturation: la révolte des Mau Mau au Kenya (mais ce pays, anglophone et lointain, était fort peu connu chez les étudiants de Paris), la guerre d'Algérie éclatant en novembre 1954 (et l'Algérie était, dans le mythe général, pensée comme « française », qu'elle le veuille ou non... et sa rébellion avait surpris!), mais surtout la rébellion de l'UPC, justement dans cette Afrique « française» subsaharienne. Cela ne réduit en rien la portée historique de l'initiative des fondateurs du PAl. Mais du coup, parce que cette initiative prenait les devants (la loi-cadre ne prévoyait pas formellement I'indépendance), les politiciens africains la condamnaient. Erreur de jugement de leur part, puisque l'indépendance vint quand même, et plus vite que prévu, non seulement pour le pays qui avait voté non au référendum de 1958 (la Guinée) mais même pour ceux qui avaient voté oui! Du coup ces politiciens pouvaient apparaître, aux yeux de la nouvelle génération, comme des «hommes du passé ». Ainsi donc le succès que l'action du noyau des Étudiants anticolonialistes a enregistré en milieu africain ne fait pas de doute. Nous cherchions d'ailleurs également à étendre nos relations aux mouvements des autres pays africains. Le Gold Coast (le Ghana actuel) était connu pour être la colonie d'Afrique la plus avancée, ayant connu un démarrage économique une cinquantaine d'années en avance sur la Côted'Ivoire qui reproduira ce modèle dans son « miracle» ultérieur avant de s'enliser à son tour dans la voie sans issue de la mise en valeur coloniale. On connaissait la réponse au défi qu'esquissait Nkrumah dans son appel au panafricanisme, en avance d'un demi-siècle sur les exigences objectives d'une réponse réelle au défi par la régionalisation. Nous pensions que cette réponse était, à terme, la seule valable. Nous ramions donc 24

à contre-courant puisque, avec la balkanisation que la loi-cadre allait institutionnaliser, la tendance au repliement sur les « territoires-futurs États» progressait, surtout dans la nouvelle génération des étudiants pressés de s'inscrire dans le mouvement pour en tirer un bénéfice immédiat. Nous portions également une attention particulière au Soudan, pays de jonction entre les mondes arabe et noir, dont nous savions, depuis la chute de la monarchie en Égypte, qu'il s'acheminait vers l'indépendance (que le pays obtint avant les autres en Afrique, dès 1956), les Britanniques n'étant plus en mesure d'en retarder indéfiniment l'échéance. Nous étions évidemment également convaincus que la lutte armée engagée par les Mau Mau au Kenya inaugurait une étape nouvelle du mouvement de libération nationale. L'action des Étudiants anticolonialistes dans le milieu nord-africain était plus difficile. C'est qu'ici nous nous heurtions à de grands partis nationalistes fortement anticommunistes - l'Istiqlal du Maroc, le Destour de Tunisie et même le MNA algérien de Messali Hadj, en dépit de son recrutement fondé à l'origine sur le prolétariat émigré en France, fondateur de l'Étoile nord-africaine de l'avant-guerre. Or ces partis dominaient la scène et étaient soutenus par l'écrasante majorité des étudiants du foyer (le 115 Bd StMichel). Les communistes n'étaient pas ici seulement minoritaires, ils étaient isolés. Un isolement renforcé parfois par la politique malheureuse du PCF, comme par son absurde théorie de la «nation algérienne en voie de formation par l'apport combiné des Arabes, des Berbères et des Pieds Noirs », formulée par Thorez en 1936 et toujours en vigueur officiellement. Mais il restait difficile de traduire en actes les projets de sortie de cet isolement, ne serait-ce que parce que les dirigeants nationalistes ne venaient que rarement en France (sauf lorsqu'ils y étaient assignés à résidence). Les conflits

internes latents dans les partis nationalistes

-

qui préparaient la

constitution ultérieure de l'USFP au Maroc, des benyoussefistes (puis des ben-Ssalahistes) en Tunisie, de la révolte contre le CC du MNA et la proclamation du FLN en même

25

temps que celle de la guerre de libération en Algérie - nous échappaient. On les observait de l'extérieur. Guère plus. Le résultat a été que beaucoup de communistes se sont ralliés par la suite à ces courants plus radicaux, sans pouvoir y conquérir des positions d'influence réelle. Les milieux «indochinois» étaient, eux, parfaitement autonomes. Surtout, évidemment, les Vietnamiens qui ne pouvaient guère se partager qu'en deux camps tranchés: celui qui soutenait la guerre de libération au Viêt-Nam et celui des corrompus à la solde de Bao Dai. Beaucoup des premiers ont rejoint la lutte au pays. On ne fréquentait pas les autres, bien sûr. La position des Cambodgiens était un peu différente. Ni le Cambodge, ni le Laos n'étaient alors véritablement engagés dans la guerre de libération, bien qu'ils y fussent associés à la marge. La méfiance historique des Cambodgiens vis-à-vis du grand frère vietnamien était visible pour quiconque savait observer attentivement. Les Antillais naviguaient à part, pour les raisons que j'ai données - la bataille pour l'assimilation - mais ils bénéficiaient
du grand prestige mérité de leurs brillants intellectuels, souvent poètes. Le Haïtien Depestre, les Antillais Césaire et Damas étaient de ceux qu'on écoutait beaucoup, avec lesquels d'ailleurs on discutait librement. Des rencontres toujours rafraîchissantes. Dans ce cadre le travail de recherche d' Amady A. Dieng permet à coup sûr de mieux situer le mouvement des étudiants de l'Afrique noire française dans l'ensemble des luttes antiimpérialistes de l'époque, d'en saisir la portée et d'en mesurer les limites. Une bonne connaissance de ce chapitre de I'histoire est l'une des conditions nécessaires pour comprendre les problèmes auxquels les États de l'Afrique indépendante ont été confrontés par la suite et les réponses que leurs classes dirigeantes et leurs peuples leur ont données. Samir Amin

26

INTRODUCTION

Malgré l'importance du rôle politique joué par la Fédération des Étudiants d'Afrique Noire en France, très peu d'études lui ont été consacrées. Jean-Pierre Ndiaye et Mme Marème Diop (1) se sont livrés à une analyse sociologique des étudiants africains en France et non à l'étude de l'histoire de la Fédération. Seul Sékou Traoré, ancien secrétaire général de cette association, a eu le mérite de consacrer un article et deux ouvrages à l'histoire de la Fédération des Étudiants d'Afrique Noire en France (2). Mais ces livres sont empreints à certains égards de dogmatisme et de schématisme dus à l'adhésion de leur auteur à un type de marxisme simplificateur et à une insuffisance de sa documentation. Traoré, prisonnier du marxisme appauvri par J. Staline, n'a pas cru devoir, comme il le précise dans un de ses ouvrages, interroger les anciens responsables de la Fédération qui manquent d'objectivité: "certes, les anciens responsables de la FEANF sont encore en vie, mais leurs témoignages ne semblent pas toujours objectifs, parce qu'ils ont tendance à déformer les faits et à surestimer leur propre contribution" (3). Là, S. Traoré (4) fait un procès d'intention aux anciens responsables de la FEANF. La démarche scientifique requise pour l'élaboration de son étude aurait exigé qu'il cherche des témoignages qui seraient soumis à sa critique. C'est là le comportement de I'historien. Mais il ne l'a fait à aucun moment. Et cela diminue la portée scientifique de son travail. Par contre, on peut contester l'orientation par trop centrée sur son rôle personnel de son ouvrage Responsabilités historiques des étudiants africains où il écrit: "le présent ouvrage constitue la synthèse d'articles, de rapports et de discours que nous avons écrits ou prononcés sur le mouvement étudiant africain, à

différents moments". Par ailleurs, Sékou Traoré n'a pas pu disposer de certains documents importants de la FEANF ou des associations politiques des étudiants et n'a pas travaillé sur les archives de la Police française. Il aurait pu exploiter les archives du gouvernement général de l' AEF à Brazzaville où il enseignait à l'époque. Aujourd'hui, certains leaders africains tentent de minimiser le rôle des étudiants dans la lutte pour l'indépendance et l'unité de l'Afrique noire. Ils se présentent comme les pères des "Nations" africaines, alors qu'à l'époque ils étaient franchement hostiles à l'idée d'indépendance. On peut rappeler facilement leurs propos, leurs articles ou leurs discours d'alors. Il est regrettable que l'historien catholique, le R.P. Joseph de Benoît n'ait pas consacré dans son ouvrage (5) à la FEANF et à l'Union générale des étudiants d'Afrique occidentale (UGEAO) des développements qui montrent l'importance du rôle joué par ces deux organisations dans la lutte pour l'indépendance et l'unité des pays africains. Il aurait été intéressant d'étudier le destin actuel des anciens membres ou responsables de la FEANF. Certains sont morts victimes de leurs convictions nationalistes; d'autres ont été contraints de vivre définitivement en exil; beaucoup d'anciens responsables ont été politiquement marginalisés dans leurs propres pays; d'autres ont choisi de collaborer avec les leaders africains au pouvoir qu'ils avaient violemment critiqués lorsqu'ils étaient encore étudiants en France. Les historiens devraient se pencher sur 1'histoire de la Fédération qui a contribué à l'émancipation des 13 anciennes colonies françaises d'Afrique noire. Les anciens responsables qui vivent actuellement en Afrique ou ailleurs devraient aussi écrire des témoignages sur la vie de la FEANF. Les archives de la FEANF devraient être collectées, photocopiées et conservées dans les capitales des 13 anciennes colonies françaises. De même, il reste à écrire 1'histoire des autres mouvements étudiants comme l'Association générale des étudiants de Dakar devenue en 1956 l'Union générale des étudiants d'Afrique occidentale, l'Association des étudiants catholiques de Dakar,

28

l'Association des étudiants africains catholiques qui avait son siège à la rue Thibaud dans le 14èmearrondissement de Paris et l'Association des étudiants musulmans africains de Dakar. La Fédération des étudiants d'Afrique noire en France a été précédée par des organisations de travailleurs africains immigrés en France et par des organisations politiques et syndicales d'étudiants africains. Sa création en 1950 est le couronnement des efforts déployés par les étudiants africains politiquement avancés et qui avaient compris la nécessité de l'unité des étudiants africains, arme indispensable à la défense de leurs intérêts et à l'émancipation de leur pays. Ce processus d'unification ne s'est pas réalisé facilement en raison de l'action de l'Administration coloniale qui jouait sur les divisions politiques et les appartenances territoriales des étudiants africains. L'ancien directeur de 1'hebdomadaire catholique d'Afrique nouvelle n'a pas respecté les règles du métier de l'historien. Pour faire 1'histoire sommaire de la FEANF, il s'est contenté de s'appuyer essentiellement sur une seule source, celle du préfacier de son livre, Amadou Mahtar Mbow. Sur les origines de la FEANF, il a utilisé le témoignage de A.M. Mbow recueilli le 14 juillet 1974, précise-t-il dans une note (p. 275). Il aurait été plus juste de recueillir les témoignages de Abdoulaye Ly, qui est à Dakar, Louis Béhanzin, François Amorin ou des anciens membres du GAREP vivant encore à Dakar comme Gaba Sylvanus, Alioune Khaly Bâ, Coupet Camara, Babacar Bâ. Par ailleurs il est inexact d'écrire les propos suivants: "Peu après (le congrès constitutif de la FEANF des 20, 21, 22 mars 1951), Amadou Mahtar Mbow, ayant achevé ses études, repartit au Sénégal. La tendance modérée fut éliminée du comité exécutif et se retrouvera autour de Solange Faladé et d'Abdoulaye Ly pour former le Groupe (en réalité, il s'agit du Groupement africain de recherches économiques et politiques) qui n'eut jamais d'existence légale" (p. 275). En réalité, le GAREP a été créé dans les années 1948 sur les cendres d'un autre groupe appelé Groupe d'études politiques africain (GEPA). Le GAREP a existé avant la FEANF. Outre ces

29

inexactitudes d'ordre factuel, on peut relever que le R.P. J.R. de Benoît montre visiblement sa sympathie à l'égard de son préfacier et son antipathie à l'égard de l'orientation politique du GAREP et de l'Association des étudiants du rassemblement démocratique Africain (AERDA), mouvements soupçonnés, le premier, d'être d'un anticolonialisme radical et, le second, d'être instrumentalisé par le Parti communiste français. Avant d'aborder l'histoire de la Fédération des étudiants d'Afrique noire en France, il est nécessaire de rappeler la situation qui prévalait dans les organisations d'étudiants africains de 1900 à 1950. La période qui va de 1950 à 1955 est marquée par certains événements comme la féroce répression de l'insurrection malgache de 1947, la guerre de Corée (1950-1953) consécutive à la prise du pouvoir en 1948 par les communistes en Chine, la répression du RDA en Côte-d'Ivoire suivie en octobre 1950 par son désapparentement du groupe parlementaire communiste, le déclenchement de l'insurrection armée en Algérie en novembre 1954, la défaite française à Dien Bien Phu survenue le 7 mai 1954 et suivie par les accords de Genève consacrant le 21 juillet 1954 l'indépendance des États indochinois, la conférence de Bandoeng tenue en avril 1955, la dissolution de l'Union des populations du Cameroun (UPC) décidée par le Gouverneur Roland Pré en mai 1955, etc. Ces événements qui ont eu une très grande influence sur l'évolution de l'Afrique noire sous domination française ont eu des répercussions sur les étudiants africains. Ils ont contribué à développer la conscience nationale chez les étudiants qui ont cherché à s'organiser dans des associations culturelles, syndicales, religieuses et politiques. Le Guinéen Charles Diané, médecin de formation et ancien dirigeant de l'Association générale des étudiants de Dakar (AGED) et de la Fédération des étudiants d'Afrique noire en France (FEANF), a écrit, dans le cadre de la collection Afrique contemporaine dirigée par I'historien guinéen Ibrahima Baba Kaké, un ouvrage La FEANF et les grandes heures du mouvement syndical noir aux Editions Chaka, Paris en 1990. Ce livre qui comporte quelques inexactitudes sur des faits
30

historiques est un témoignage sur dix ans de lutte des étudiants d'Afrique noire (1950-1960). Son auteur a tiré l'essentiel de ses informations d'un document secret du ministère Français de l'Intérieur sur l'histoire de la FEANF de 1950 à 1959. C'est pourquoi il s'est arrêté à la période qui a précédé l'indépendance et a laissé de côté la lutte de la FEANF qui a continué jusqu'en 1980, date de sa dissolution par le gouvernement de Valéry Giscard d'Estaing. Adimado Messa, enseignant à l'Université de Lomé, a consacré un long chapitre à la FEANF sous le titre suivant: "La Fédération des étudiants d'Afrique noire en France (FEANF) dans la lutte anticoloniale (1950-1960)" dans le livre collectif écrit par Hélène d'AlmeidaTopor, Catherine Coquery Vidrovitch et alii et intitulé Les jeunes en Afrique. La politique et la ville. Tome 2. L'Harmattan 1992. Fabienne Guimont vient, sous la direction d'Odile Georg, de soutenir en 1992 à l'Université Strasbourg II un mémoire d'histoire contemporaine sur les étudiants en France dans les années 1950-1965 publié aux Editions L'Harmattan en 1997 sous le titre Les étudiants africains en France (1950-1965). Elle a exploité des sources peu accessibles auparavant, notamment les fonds de l'Office de Coopération et d'Accueil Universitaire (OCAU). Son ouvrage appuyé sur une riche documentation est une contribution majeure à la connaissance du mouvement étudiant africain. Mais il présente quelques faiblesses et contient des erreurs d'ordre factuel. Par ailleurs, son auteur n'a pas pu disposer des archives de la période 1950-1955 que nous avons pu sauver à la suite du nettoyage des caves de la Maison de l' AOF située 69 Boulevard Poniatowski dans le 12ème arrondissement de Paris. Elle a pu utiliser les documents de la période 1950-1965 actuellement disponibles à la suite de la levée de la prescription trentenaire. Elle a bénéficié d'un statut privilégié puisqu'on lui a confié la charge de faire l'inventaire du contenu des dossiers. Sur les quatre-vingt-un cartons rendus au ministère de la Coopération et déposés aux Archives nationales, elle a, pour ses recherches, exploité les cartons 10, Il, 15, 16, 18, 19, 21, 45, 61 et 81. L'inexistence d'une étude 31

historique a ainsi amené Fabienne Guimont à entreprendre un travail d'historien, comme elle le souligne: "Aucune étude historique n'avait été centrée sur les étudiants africains en France, de façon globale, c'est-à-dire sur leur organisation matérielle, scolaire et politique" (p. Il). Nous avons travaillé à partir des archives du gouvernement général de l' AOF conservées à Dakar, des archives de la FEANF que nous avons conservées, des archives personnelles de I'historien sénégalais Abdoulaye Ly, des journaux de l'Union générale des étudiants de l'Afrique occidentale (UGEAO), de la FEANF, de l'Union des étudiants africains catholiques et de l'Association des étudiants du RDA ainsi que des entretiens avec d'anciens militants ou dirigeants des organisations syndicales et politiques des étudiants africains. Nous avons aussi utilisé des articles ou études de chercheurs africains et non africains. Pour faire I'histoire de la FEANF, nous examinerons les thèmes suivants: les organisations d'étudiants africains (1900-1950), . les organisations politiques des étudiants africains (19501955), . la création de la Fédération des étudiants d'Afrique noire en France, . les différents congrès, les conseils d'administration et

.

activités de la fédération,

. . .

les étudiantsafricainset la presse, les étudiants africains et les problèmespolitiques, sociaux et culturelsde l'Afrique noire, les rapports entre la FEANF et les organisations d'Afrique nOIre.

32

NOTES (1) Jean-Pierre Ndiaye, Enquête sur les étudiants noirs en France, Editions Réalités Africaines, Paris, 1962. Mme Marème Diop, Les étudiants africains en France (Les groupes), Mémoire de diplôme d'études supérieures de sociologie, Sorbonne, Paris 1967. (2) Sékou Traoré, «Responsabilités historiques des étudiants africains », in L'Etincelle, n° 34 du 1er octobre 1965, Accra. Responsabilités historiques des étudiants africains, Seconde édition corrigée, Anthropos, Paris, 1973. La Fédération des étudiants d'Afrique noire en France (FEANF), L'Harmattan, Paris, 1984. (3) S. Traoré, La Fédération des étudiants d'Afrique Noire en France, p. 12. (4) S. Traoré a été élu secrétaire général de la FEANF au congrès de décembre 1960. Il a été expulsé de France en janvier 1961 à la suite de sa participation au meeting organisé par le Parti Communiste Français en protestation contre l'assassinat de Patrice Lumumba. (5) Joseph-Roger de Benoît, L'Afrique Occidentale Française de 1944 à 1960. Préface de Amadou Mahtar Mbow. NEA. Dakar 1982.

33

Chapitre I
LES ORGANISATIONS D'ÉTUDIANTS AFRICAINS AVANT LA CRÉATION DE LA FEANF

De 1900 à la Première Guerre mondiale, il y avait très peu d'étudiants africains en France. C'est avec le premier conflit mondial qu'on a vu rester en France des soldats noirs démobilisés qui ont grossi le nombre des immigrés africains en France et qui ont essayé de s'organiser beaucoup plus sur des bases corporatives et culturelles que sur des bases politiques. Ce n'est qu'après la Deuxième Guerre mondiale que les étudiants africains sont devenus plus nombreux en France à la suite de la démobilisation et qu'ils ont commencé à s'organiser sur des bases syndicales et politiques.

Les organisations

d'étudiants

africains

(1900-1945)

Avant la Première Guerre mondiale, il y avait très peu d'étudiants africains. On peut citer les noms de quelques-uns d'entre eux: Emile Faure, un mulâtre saint-Iouisien (1), Kojo Tovalou Quénum dit Marc Quenum (2), son frère Georges Tovalou Quenum (3), Lamine Guèye, François Xavier Benga, Léopold Sédar Senghor, etc. Le premier conflit mondial a permis à d'anciens militaires démobilisés de chercher à faire des études ou à exercer une profession en France. Lamine Senghor, né le 15 septembre 1889 à Joal, est envoyé comme soldat en 1915 en France. Il a milité au sein de nombreuses organisations politiques et syndicales en France comme le Parti communiste français, l'Union intercoloniale, la Commission coloniale, la Fraternité africaine, le

Comité de défense de la race nègre, la Ligue de défense de la race nègre, etc. Il meurt à Fréjus le 25 novembre 1927 à l'âge de 38 ans. Louis Hunkarin, un instituteur dahoméen, avait fondé avant la Première Guerre mondiale une section de la Ligue des Droits de 1'Homme; sans être nationaliste, il s'est battu pour la démocratie et la justice dans son pays. Démobilisé en France, il créa un journal Le Messager dahoméen dont le premier numéro est paru à Paris en novembre 1920. Ce journal traitait surtout de la naturalisation et de la lutte contre l'indigénat. Lamine Guèye, arrivé comme soldat de 2ème classe, a poursuivi ses études de droit d'abord à Paris, ensuite à Lyon. Il a soutenu à Paris en 1921 sa thèse de doctorat De la situation politique des Sénégalais originaires des communes... telle qu'elle résulte des lois du 19 octobre 1915 et du 29 septembre 1916. L'immigration estudiantine était d'une ampleur limitée entre 1919 et 1939. Mais c'est à cette époque que se sont constituées les premières organisations d'étudiants originaires des colonies. L'administration coloniale avait pris des mesures tendant à restreindre l'immigration des ressortissants des colonies qui voulaient continuer leurs études en France. L'expérience de l'école normale d'Aix-en-Provence où étaient envoyés à partir de 1920 quelques "jeunes maîtres d'élite" d'AOF est rapidement abandonnée car "le séjour en France exerce sur nos élèves une fâcheuse influence" (4). Le Gouvernement général de l'Afrique occidentale française ne donnait des bourses que pour les écoles vétérinaires. "Les précédents étudiants en lettres et droit des quatre communes du Sénégal ayant épousé des idées extrémistes" (5) comme l'écrit J. Z. Hymans (6). Après l'insurrection de Yenbay en Indochine (1930) et les manifestations des étudiants vietnamiens de Toulouse et de Paris, l'administration coloniale demanda aux parents de ne pas envoyer leurs enfants en France. Elle procéda à la suppression de toutes les bourses octroyées pour les disciplines enseignées dans les colonies. La colonie étudiante la plus nombreuse et la

36

plus active était celle qui est formée par les Indochinois. En 1923, 36 étaient inscrits dans les établissements métropolitains; en 1926, 177, mais ils étaient 1 556 en 1930. Les Maghrébins, en 1932, n'étaient que 170 à 190,120 à 126 Tunisiens, 35 à 40 Algériens, 15 Marocains. Par contre, les étudiants africains et malgaches étaient les moins nombreux: 25 et 50 en 1926,21 et 19 en 1932 selon les recensements du ministère des Colonies. L'Union nationale des étudiants de France recensait, en 1941, 36 Malgaches, 13 originaires de la Côte-d'Ivoire, 7 du Dahomey et 3 du Cameroun. Les étudiants coloniaux étaient surtout inscrits à Toulouse, Montpellier, Aix-en-Provence, Marseille et Paris. Al' origine, il y avait surtout des amicales qui ont cédé la place à deux principales associations: l'Association mutuelle des Indochinois en 1926 et l'Association des étudiants musulmans nord-africains en décembre 1927. La première association maghrébine "l'Association des étudiants musulmans d'Afrique du Nord" a été fondée en 1919 contre l'Association générale des étudiants d'Alger où les Nord-Africains étaient exclus des instances dirigeantes. Pour contrôler les ressortissants des colonies inscrits dans les établissements métropolitains, l'administration coloniale installa des foyers: le foyer de l'étudiant indochinois à Paris en 1929, le foyer des étudiants indochinois à Toulouse le Il novembre 1932, le foyer malgache le 30 avril 1938 et le cercle intellectuel de la Méditerranée en 1933 pour les NordAfricains. A Marseille, a été ouvert un foyer des étudiants africains et asiatiques qui abritait 158 étudiants en 1937, 172 en 1938, 1 800 au total entre 1933 et 1940. Pour échapper au contrôle des autorités coloniales, les étudiants indochinois ont organisé une manifestation contre l'inauguration de la Maison d'Indochine à la Cité universitaire, 47 Bd Jourdan, Paris 14ème, le 2 février 1930. Plus que tous les autres originaires des colonies, les Vietnamiens étaient les mieux organisés. En 1927, il y avait 7 associations, à Paris, Marseille, Lyon, Toulouse, Aix-en-Provence, Montpellier et Bordeaux. Au sein de ces

37

organisations d'étudiants, se développait une lutte entre constitutionnalistes, nationalistes et communistes. L'Association mutuelle des Indochinois de Paris (AMI), contrôlée par les nationalistes et le Parti annamite de 1'indépendance (PAl), a été dissoute en mars 1927. Les constitutionnalistes créèrent une association générale des étudiants indochinois de Paris (AGEl) où ils furent mis en minorité en décembre 1928. Le bureau de l' AGEl cherchait à être indépendant à l'égard de l'administration. Il a créé en septembre 1928 un comité de réception des étudiants annamites pour faire pièce aux services d'accueil officiels. Créée en décembre 1927, l'Association des étudiants musulmans nord-africains avait des dirigeants nationalistes. Son premier président, Chedly Khairalla, était responsable de L'étoile nord africaine; il était en relation avec le Parti communiste français. Les organisations noires sont peu actives à cette période. En 1927, a été fondée l'Association des étudiants guyanais. Ainsi, de 1927 à 1928, de nombreuses associations d'étudiants coloniaux furent créées. Seuls les étudiants africains n'étaient pas encore organisés; ils étaient certes très peu nombreux pour constituer une organisation. En janvier 1932, un numéro unique de L'étudiant martiniquais paraît. Il repart en mai 1934 comme étant l'organe de l'Association des étudiants martiniquais en France. Dans ce journal, on apprend la naissance d' "associations sœurs": l'association des étudiants guadeloupéens, l'association des étudiants guyanais, l'association des étudiants ouest-africains. L'association des étudiants ouest-africains sembla vivoter en 1937 ; elle comptait 5 à 7 étudiants. Elle devait se reconstituer en avril 1939. 21 étudiants se sont présentés à l'assemblée générale. Mais cette association n'inquiète pas le ministère des Colonies. Elle avait de bonnes relations avec le Bureau d'accueil des étudiants d'outre-mer (7). Par contre, le ministère des Colonies éprouvait beaucoup de difficultés avec les étudiants indochinois. La crise de 1930 a eu une profonde répercussion sur le mouvement étudiant. La

38

diminution des subsides familiaux, le manque d'emplois et la suppression ou la diminution des bourses ont constitué des motifs d'agitation chez les étudiants indochinois et antillais. Les particularismes qui existaient chez les étudiants antillais et africains ont été mis en cause en 1932 par Légitime défense et en mars 1935 par L'étudiant noir. Les étudiants vietnamiens ont organisé quelques semaines après l'insurrection de Yenbay (8) des manifestations à la cité universitaire pour conspuer Bao Dai et Gaston Doumergue. Des manifestations sont organisées devant le Palais de l'Elysée le 22 mai 1930 et le 25 mai au Mur des Fédérés. En 1931, l'exposition coloniale suscita de nouvelles manifestations à Marseille et à Vincennes contre la délégation officielle. Les étudiants communistes vietnamiens ont pris le contrôle des associations mutuelles indochinoises entre mars et avril 1930. De nombreux cercles d'études se sont organisés chez les immigrés d'Indochine. Les cercles les plus actifs étaient le cercle d'études sociales de trotskistes et l'Association d'entraide et de culture fondée en 1932. Celle-ci comptait une centaine d'adhérents étudiants et ouvriers en 1933. Liauzu a donné une description de la rencontre des Indochinois avec le communisme: "Les convergences explosives du marxisme et du nationalisme expliquent l'énergie de la réaction gouvernementale: 47 militants arrêtés à Paris du 22 au 25 mai 1930, 19 rapatriements (17 étudiants et 2 laqueurs), plus 2 autres en 1931, dont celui de Nguyen Van Tao, membre du comité central du PCF. » L'Association générale des étudiants indochinois est dissoute le 25 mai 1930 comme les associations mutuelles de province" (9). Si les étudiants vietnamiens se sont montrés dynamiques sur le plan politique, il n'en était pas de même des étudiants africains qui s'intéressaient aux problèmes culturels et à la défense de la négritude sur le plan littéraire. Seul l'instituteur soudanais Garan Kouyaté a mené des activités politiques sérieuses tournées vers la lutte anticolonialiste. De 1930 à 1940, on a noté la présence de quelques rares étudiants africains. On pouvait distinguer parmi eux les fils de noirs privilégiés et les fils de mulâtres. Parmi les étudiants noirs 39