Les rapatriés d'Afrique du Nord de 1956 à nos jours

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Cet ouvrage se propose d'étudier ce qu'ont vraiment été les structures d'accueil et d'aides prévues par les pouvoirs publics à l'époque des décolonisations ainsi que l'ensemble de la politique d'intégration qui a suivi. Y a-t-il eu négligence ou mépris à l'égard des rapatriés comme cela a été raconté ? L'Etat français a-t-il failli à sa mission intégratrice ? Sont aussi analysés les rapports complexes qui ont lié les pouvoirs publics et les rapatriés, représentés par leurs associations, des années 1960 à nos jours.
Publié le : dimanche 1 avril 2007
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EAN13 : 9782296168183
Nombre de pages : 415
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LES RAPATRIÉS D'AFRIQUE DU NORD DE 1956 À NOS JOURS

Histoire et Perspectives Méditerranéennes Collection dirigée par Jean-Paul Chagnollaud
Dans le cadre de cette collection, créée en 1985, les éditions L'Hannattan se proposent de publier un ensemble de travaux concernant le monde méditerranéen des origines à nos jours.

Déjà parus Mourad MERDACI, Enfants abandonnés d'Algérie. Une clinique des origines, 2007 Ahmed MOATASSIME, ltinérances humaines et confluences culturelles en Méditerranée, 2006. François CLÉMENT, Culture Arabe et Culture Européenne, 2006. Vincent STAUB, La Libye et les migrations subsahariennes, 2006. Ahmed MOATASSIME, Langages du Maghreb face aux enjeux culturels euro-méditerranéens, 2006. Ahmed MOAT ASSIME, Dialogue de sourds et communication langagière en Méditerranée, 2006. Serge LA BARBERA, Les Français de Tunisie (1930-1950), 2006. Pierre-Alban THOMAS, Pour l 'honneur de l'armée. Réponse au général Schmitt sur la guerre d'Algérie, 2006. Maâmar BENGUERBA, L'Algérie en péril, 2006. Abderrahim LAMCHICHI, Femmes et islam: l'impératif universel d'égalité,2006. Abderrahim LAMCHICHI, Jihad: un concept polysémique, et autres essais, 2006. Jean-Charles DUCENE, De Grenade à Bagdad, 2006. Philippe SENAC, Le monde carolingien et l'islam, 2006. Isabelle SAINE, Le mouvement Goush Emounim et la colonisation de la Cisjordanie, 2006. Colette JUILLIARD, Le Coran auféminin, 2006. René DOMERGUE, L'intégration des Pieds-Noirs dans les villages du Midi, 2005. Kamel KATEB, Ecole, population et société en Algérie, 2005. Ahmed B. BERKANI, Le Maroc à la croisée des chemins, 2005. Melica OUENNOUGHI, Les déportés algériens en NouvelleCalédonie et la culture du palmier dattier, 2005. Anne SAVERY, Amos Oz, écrire Israël, 2005. R. CLAISSE et B. de FOUCAULT, Essai sur les cultesféminins au

Valérie Esclangon-Morin

LES RAPATRIÉS D'AFRIQUE DU NORD DE 1956 À NOS JOURS

Avant-propos

de Claude Liauzu

L 'HARMATTAN

2007 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.IT harmattan l@wanadoo.IT

@ L'Harmattan,

ISBN: 978-2-296-02834-0 EAN : 9782296028340

Dédicaces: A mes grands-pères, Paul Schmitt et Edmond Esclangon, témoins et acteurs de cette histoire coloniale. A mon père, Marcel Esclangon, décédé trop tôt pour avoir vu la fin de cette entreprise. A ma mère, Irène Fiori, lectrice attentive de mes essais et toujours présente pour m'aménager du temps pour travailler. A mon directeur de recherche, Claude Liauzu, allié précieux dans l'univers difficile qu'est la recherche.

Avant propos par Claude Liauzu, Professeur honoraire Université Denis Diderot, Paris VII :

Les «Pieds-noirs» parlent beaucoup et font beaucoup parler d'eux selon un stéréotype très répandu. Il a une part de vérité: rarement, des vaincus de l'histoire auront produit des discours aussi abondants, entretenu avec autant de passion le culte du passé. L'expression «nostalgérie» mérite une place dans les dictionnaires. Des lieux de mémoire à Marseille, Montpellier et ailleurs sont en cours de construction. Par contre, les études académiques, peu nombreuses jusqu'ici, n'ont pas un statut bien défini dans l'université. A cela il y a de nombreuses raisons. Certaines tiennent à une charge de subjectivité très forte qui éloigne les chercheurs soucieux de distance et de regard froid. Pour ceux qui se réclament de l'anticolonialisme, le choix a été de privilégier l'étude des colonisés et de leur lutte de libération. Cependant, grâce à des travaux pionniers, on a progressé. Peutêtre l'apparition d'une nouvelle génération de chercheurs, nés après 1962, qui a enrichi l'étude de la colonisation permettra-telle les mêmes résultats pour la connaissance des Européens d'Algérie et des rapatriés. Le travail de Valérie Esclangon-Morin est représentatif de ces perspectives. Il fournit, à partir de dépouillements importants dans des fonds d'archives inédits, une masse d'informations et apporte des repères pour comprendre l'intégration des piedsnoirs et leur attitude. Dans un climat de déchaînement des guerres de mémoires, de conflit entre les historiens et les associations attachées à la légende dorée des colons, cette thèse apparaît comme une contribution à une histoire-problème, selon la formule de Marc Bloch. Elle répond à des exigences de rigueur, sans renoncer à un attachement compréhensible à un héritage.

Introduction Première partie
1. La situation coloniale en Afrique du Nord Colonisersous la République: différentessortes d'administration La situationcolonialeen Afiique du Nord
2. Des départs inéluctables La violence des décolonisations Les premiers « retours » Les premières mesures Premières installations 3. Les crises ou l'obligation de gouverner Les événements de Bizerte Le vote de la loi-cadre (26 décembre 1961) La mise en place de la loi-cadre Faire face aux cas les plus urgents dans l'urgence

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4. Le drame algérien

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Deuxième partie
1. La panique de l'été 1962 :
L'exemple de la région parisienne La réception des nouveaux arrivants Les lieux d'arrivée Le problème du logement L'affaire du « Sphinx »

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2. La panique de l'été 1962 : Le choc des cultures
Un monde d'incompréhension Travailler autrement 3. Intégrer: Un objectif prioritaire du gouvernement La mise en place d'une politique dirigiste Eviter les fraudes: le fichier central des rapatriés Partir vers l'étranger, une solution? Réussir la rentrée scolaire 4. Intégrer le monde du travail S'adapter au contexte économique français Le reclassement des fonctionnaires La Bourse nationale pour l'emploi Le problème des non-salariés

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L'Opération « Priorité à l'emploi» Dresser un bilan: réussite et laissés-pour-compte Pour en finir avec le problème « rapatrié »

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Troisième partie
1. Les pieds-noirs, un enjeu électoral Une représentativité essentielle: les associations de rapatriés 1965, les premières échéances électorales Les autres élections 1967-1969

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2. Premières victoires
Le problème des dettes: dettes et biens d'outre-mer Le problème des dettes: les dettes liées aux prêts de réinstallation La réforme de 1969

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171 177 186

3. Les lois d' amnistie Premier changement,la loi de 1966 La loi de 1968,une loi de circonstance
4. La première loi d'indemnisation La loi du 15 juillet 1970 Vers une deuxième phase, la révision de la loi de 1970 La naissance des premiers mouvements radicaux

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Quatrième partie
1. Vers la naissance d'un vrai lobby rapatrié Les années Giscard. 1975, l'été de tous les dangers Le Recours ou la fin d'une époque 2. La deuxième loi d'indemnisation Le réaménagement des prêts de réinstallation (1977) La surenchère autour du projet de loi Le débat autour du projet de loi.. La déception des rapatriés: la bataille des législatives 3. Les années socialistes: une nouvelle politique pour les rapatriés? Une politique différente (1981-1983) Aider les rapatriés les plus démunis Des mesures pour les « Français musulmans» La loi d'amnistie du 3 décembre 1982 Le divorce (1983-1986) 4. Les années Chirac (1986-1987) Les réformes du gouvernement Chirac La dernière loi d'indemnisation Décoloniser le monde politique

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Cinquième partie
1. Première étape: se définir Français d' outre-mer Des « rapatriés» .. Des « pieds-noirs» 2. Deuxième étape: être et se faire connaître Revendiquer « Soleil de mon pays perdu» Reconstruireune identité La place des témoins... 4. Troisième étape: s'inscrire dans les luttes de mémoire 25ème anniversaire: quel bilan en tirer ? Quoi transmettre? « Nostalgiques» et « MéditelTanéens»

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5. Réussites et rivalités
La nouvelle visibilitédes pieds-noirs Les rivalités... Le retour de l'OAS ? Et aujourd'hui?

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Co ne/ usion

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Ann exes

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Les principales lois concernant les rapatriés Historique du secrétariat d'Etat aux Rapatriés Les différentes mesures en faveur des rapatriés LOI n° 2005-158 du 23 février 2005 portant reconnaissance de la Nation et contribution nationale en faveur des Français rapatriés (1) Monument de Marignane « aux combattants tombés pour que vive l'Algérie française»

B ib/iograp hie
Histoire de la colonisation La décolonisation La vie politique (IVème et Vème Républiques) Le général de Gaulle Les répercussions politiques Les Européens d'Afiique du Nord Histoire des rapatriements Les politiques du rapatriement Les pieds-noirs en métropole: Mémoire et histoire Les juifs d'Afiique du Nord Romans et témoignages Les rapatriés, travaux universitaires La presse spécialisée ...

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INTBODIJCTION
Les quarante ans qui se sont écoulés depuis l'indépendance de l'Algérie ne semblent pas avoir apaisé toutes les tensions. Dans «l'ère des commémorations» (Nora) que nous vivons actuellement, le besoin de trouver une date consensuelle autour de la guerre d'Algérie se fait sentir. Et pourtant, force est de constater que les pouvoirs publics n'y sont pas parvenus, le débat encore vif autour du 19 mars en étant la preuvel. Leur proposition du 5 décembre2 comme date de commémoration de la guerre d'Algérie prouve qu'il est bien difficile d'établir un accord sur une date qui ne signifie rien pour aucun des acteurs de cette guerre. Et ils sont nombreux: appelés du contingent, militaires de carrière, pieds-noirs, harkis, Algériens, membres du FLN, communistes français... Tous véhiculent des souvenirs et des mémoires différentes, parfois contradictoires et aimeraient que leur parole et leur souffrance soient les seules prises en compte. Mais cette question de la commémoration estelle réellement importante? Ces «hommages» qui se multiplient semblent satisfaire les témoins mais apportent peu à l'histoire. La commémoration fige la mémoire sans offrir d'explication historique. Or, sur ce sujet, c'est d'histoire que les Français ont besoin. « Seul le travail de l'historien, qui consiste à confronter les souvenirs à l'ensemble des sources écrites ou audiovisuelles, et à les examiner de manière critique, en réfléchissant sur les conditions de leur élaboration et de leur conservation, est de nature à aider les hommes d'aujourd'hui à comprendre le passé »3. Cette mission de l'historien est d'autant plus importante lorsqu'on aborde l'histoire coloniale encore chargée de passions. Et l'absence aujourd'hui d'une histoire consensuelle, malgré

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Le dernier dépôt d'une proposition de loi en janvier 2002 a donné lieu à des débats

houleux de la part des députés. Devant cette fronde, le gouvernement, pourtant plutôt favorable à cette proposition qui émanait d'un des siens (Noël Mamère), a choisi de ne ras donner suite. La date du 5 décembre correspond d'ailleurs à l'inauguration, quai Branly à Paris, d'un monument en l'honneur des morts de la guerre d'Algérie.
3

Gilles Manceron et Hassan Remaoun,D'une rive à l'autre, la guerre d'Algérie de la

mémoire à l'histoire, Ed Syros, Paris, 1992,285 pages.

les progrès de la recherche sur cette périodel, ne peut apaiser les mémoires douloureuses. Dans l'étude des rapports entre l'Etat et les acteurs de la guerre d'Algérie, il m'a paru intéressant d'éclairer le rôle joué par ceux que l'on a appelé les «pieds-noirs », c'est-à-dire les Français nés au Maghreb et «revenus» en France après l'indépendance. Mis au ban de l'histoire par leur implication dans le processus colonial, devenus, depuis les années 1960, un objet honteux, ils ont été ignorés aux lendemains des décolonisations. Leur arrivée sur le sol de France n'a été que très peu étudiée, ou alors partiellement. En passant en revue les ouvrages et travaux universitaires qui leur sont consacrés2, on s'aperçoit que ce sont surtout les géographes ou les sociologues, voire les énarques3 qui ont étudié leur intégration après 1962. Ils ont été, durant près de 30 ans, des objets historiques illégitimes, comme le faisait remarquer très justement Jean-Jacques Jordi, rare historien à s'être intéressé à la question. Ils sont victimes des préjugés qui entourent l'histoire coloniale, considérée trop longtemps comme une «sous-histoire» et, de ce fait, négligée par les universitaires. Daniel Rivet4 fait d'ailleurs le même constat et regrette le peu d'intérêt que suscite cette part de notre histoire dans la communauté des historiens. Il est temps que ceux-ci réalisent l'importance de l'aventure coloniale et ses imbrications avec l'histoire nationale. Les cloisonnements géographiques entre intérieur/extérieur de la France doivent être brisés même si cela oblige parfois la République à accepter son passé colonial. La nouvelle génération d'historiens qui n'a pas connu les luttes coloniales et les engagements politiques adjacents, arrive enfin à faire ce lien. Il faut se garder cependant de toute caricature qui ne peut que nuire au débat. Considérer la République et ses hommes
1 Comme veut le prouver le dernier ouvrage sous la direction de Benjamin Stora et Mohammed Harbi, La guerre d'Algérie, 1954-2000. La fin de l'amnésie, Robert Laffont, 2004. 2 Dont la majorité sont référencés dans le Dictionnaire bibliographique sur les rapatriés d'Algérie d'Abderahmen Moumen, Editions Gandini, 2003. 3 Six rapports d'élèves de l'ENA ont été écrits sur leur intégration entre 1961 et 1967, soit en moyenne un par an. L'absence de rapports après cette date semble prouver que les rapatriés sont intégrés dans la nation et qu'ils sont alors devenus « sans intérêt» pour des futurs hauts-fonctionnaires. 4 « Le fait colonial et nous, histoire d'un éloignement », in XXème siècle, revue d'histoire, mars 1992. 16

politiques comme étant tous d'horribles colonialistes est un travers à éviter. La colonisation a toujours eu ses détracteurs quelles que soient les périodes et l'oublier serait un déni d'histoire. Il faut ouvrir de nouveaux thèmes de recherche pour permettre de lever certains tabous. Depuis quelques années, les chercheurs ont travaillé sur l'implication idéologique de la République dans l'aventure coloniale (Marianne et ses colonies d'Alain Ruscio), la mise en évidence de l'étroite relation entre racisme colonial et racisme d'Etat (Culture coloniale de Pascal Blanchard et Sandrine Lemaire), ou encore sur la guerre d'Algérie ellemême (les thèses de Raphaëlle Branche sur La torture et l'armée pendant la guerre d'Algérie et de Sylvie Thénault sur Une drôle de justice. Les magistrats dans la guerre d'Algérie). Le « retour du colonial» qui se manifeste depuis la fin des années 19901 permet la relecture d'auteurs tels que Roger Bastide2 ou Georges Balandier et remet au cœur des recherches les interactions coloniales et l'interpénétration des civilisations. Georges Balandier3 est le premier à avoir mis en évidence l'idée de «situation coloniale ». Il définit la colonisation en tant que «système» au sein duquel se développent de très nombreuses interactions. C'est pourquoi, la société coloniale doit être étudiée dans sa « totalité », puisque « elle se saisit à tous les niveaux de la réalité sociale ». Grâce à cette nouvelle perception de l'histoire coloniale, les acteurs de la colonisation trouvent de nouveau leur place comme sujet de recherche et, parmi eux, les Français d'outre-mer. Les auteurs démontrent que la place des uns (colonisés) et des autres (colonisateurs) n'est jamais définie une fois pour toute mais qu'elle est

Colette Dubois et Jean-Louis Miège signalent aussi la relance des études sur la décolonisation au début des années 1990 avec les ouvrages de C.R. Ageron, La décolonisation française, Paris, A. Colin, 1991, M. Michel, Décolonisation et émergence du tiers-monde, Paris, Hachette supérieur, 1993 ou encore Guy Pervillé, De l'empire français à la décolonisation, Paris, Hachette supérieur, 1991. In L'Europe retrouvée: les migrations de la décolonisation, Paris, l'Harmattan, 1995. 2 Les Amériques noires, Paris, Payot, 1967. 3 «La situation coloniale: approche théorique », in Cahiers internationaux de sociologie, janvier-juin 2001, n060. 17

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soumise à de nombreuses fluctuations, comme l'illustre l'ouvrage de Claude Liauzu, Passeurs de rivesl. Cependant, l'histoire coloniale s'arrête souvent aux indépendances. Peu d'études sont réalisées sur 1'« après» à l'exception des travaux précurseurs de Jean-Jacques Jorde. Que sont devenus, en métropole, les Français qui vivaient dans ces territoires et qui deviennent par la volonté de l'Etat français des «rapatriés »3 ? C'est pour répondre à cette question que ce travail a été réalisé. Cependant, la cohérence du groupe et les choix faits par les pouvoirs publics pour accueillir cette population m'ont amené à restreindre cette catégorie de rapatriés. Ne seront étudiés que les rapatriés en provenance des territoires d'Afrique du Nord (Tunisie, Maroc, Algérie)4 à l'exception des rapatriés musulmans - plus communément appelés «harkis» - qui n'ont pas bénéficié des mêmes mesures d'aides et d'installation. A l'inverse, les juifs d'Afrique du Nord, ayant la nationalité française, ont bénéficié des mêmes mesures que les autres Français. Par contre, les particularités de l'intégration de la communauté juive ne sont pas systématiquement prises en compte. Je renvoie pour cela aux excellents ouvrages de Chantal Benayoun et Doris Bensimon5. L'objectif de ce travail était de définir et d'analyser quels avaient pu être les rapports entre l'Etat et les rapatriés durant les phases d'accueil, d'intégration et les années qui ont suivi. Cela sous-entendait d'effectuer un double cheminement: analyser les différentes mesures mises en place par les pouvoirs publics et, face à elles, étudier la façon dont elles ont été
1 Passeurs de rives. Changements d'identité dans le Maghreb colonial, l'Harmattan, histoire et perspectives méditerranéennes, Paris, 2000, 158 pages. 2 De l'exode à l'exil, rapatriés et Pieds-Noirs en France, l'exemple marseillais, Paris, l'Harmattan, 1993 et 1962 : l'arrivée des Pieds-Noirs, Editions Autrement, Série Monde / Français d'ailleurs, peuples d'ici, Paris, 1995. 3 « Français établis dans un territoire placé sous la souveraineté ou la tutelle de la France qui, à l'indépendance, ont rallié la métropole, devenue à la fois terre d'asile et lieu de travail », selon la loi du 26 décembre 1961. 4 Alors que la loi comprend sous le thème «rapatriés» presque tous les Français des territoires d'outre-mer: Indochine, Guinée, Egypte, Madagascar...
5

Par exemple: Chantal Benayoun, enquête sur les trajectoires des juifs d'Afrique du

Nord, 1960-1993, Document CIREJ, Toulouse, 1993; Doris Bensimon, L'intégration des juifs nord-africains en France, Paris-La Haye Mouton, 1971. Voir bibliographie. 18

reçues et acceptées par les rapatriés ainsi que les formes d'influence qu'exercent ces mêmes rapatriés sur l'Etat. Face aux arrivées massives de la décolonisation, les pouvoirs publics ont dû mettre en place une politique d'aide et d'accueil d'une population, souvent arrivée dans le plus grand dénuement. Ils ont cherché par la suite à l'intégrer rapidement au reste de la société de façon à ce que, diluée dans la masse des métropolitains, elle ne puisse devenir une force de contestation politique. Mais cette population, parce qu'elle était constituée de nationaux, était une population migrante bien spécifique. Elle en a les caractéristiques sentiment d'exil, difficultés d'intégration - mais elle possède les moyens politiques - le droit de vote - que n'ont pas les migrants étrangers. Ses leaders ont une culture du lobbying très ancienne - le « parti colonial)} qu'ils savent mettre à profit dès leur arrivée en France. Le rôle des associations de rapatriés est donc primordial même s'il est évident que tous les rapatriés ne se sentent pas représentés par elles. Il faut les étudier comme des organismes capables de rassembler sur des thèmes qui reflètent les préoccupations du plus grand nombre, du moins dans les premières années. L'intérêt est aussi de voir comment ces associations s'expriment, quels sont leurs rapports avec les pouvoirs publics et comment elles peuvent être mises en concurrence, chacune essayant de montrer qu'elle est la seule capable de représenter la parole et le vote « pied-noir )}. Face à cela, la façon dont les pouvoirs publics ont traité les rapatriements est le reflet des rapports ambigus entre la République et ses colonies. Ils fluctuent entre une survalorisation des coloniaux, affublés d'un statut particulier - celui de « rapatrié)} - leur donnant de nouveaux droits et une marginalisation de cette population qui, considérée comme différente, se verra longtemps refuser le droit à l'indemnisation dont avaient bénéficié avant eux d'autres Françaisl. C'est pourquoi les rapports entre l'Etat et
« Avant 1939, les services du ministère des Affaires étrangères se chargeaient directement du rapatriement et de l'accueil des Français qui, pour des causes politiques, étaient contraints d'abandonner un Etat étranger. (...) Le comité d'entraide [aux Français rapatriés] assurait en urgence l'accueil et l'hébergement. L'office [des biens et intérêts privés, créé par le décret du 12 septembre 1939] collectait les déclarations de perte de biens, à partir desquelles il accordait aux réfugiés des avances financières, calculées à la fois sur la base des allocations de chômage et sur l'importance des patrimoines abandonnés. L'office engageait ensuite des tractations avec les Etats ayant spoliés les ressortissants &ançais et obtenait d'eux des réparations », cités par JL Miège 19 I

les pouvoirs publics ont toujours été soumis à ce double paradoxe: les Français rapatriés étaient à la fois des Français à part entière mais considérés pourtant comme différents. Et, à chaque crise entre les deux parties, ressurgit ce dilemme: intégrer, pour l'Etat, c'est faire disparal"tre la spécificité de cette population alors que celle-ci revendique son statut particulier. Le pouvoir du lobby des rapatriés se percevra d'ailleurs dans la capacité qu'ils ont eu à conserver durant près de 40 ans ce statut lem accordant droits et avantages économiques.

et C. Dubois, (sous la direction de.), L'Europe retrouvée: les migrations de la décolonisation, Paris, L'Harmattan, 1995, page 98. De même, les Français ayant subi des pertes liées aux deux guerres mondiales ont été intégralement indemnisés (lois des 26 décembre 1914 et 28 octobre 1946 sur les dommages de guerre et réparation des dommages).

20

PBEIIIÈBE PARTIE

1. La situation

coloniale

en Afrique

du Nord

L'Algérie, la Tunisie et le Maroc ont, tous trois, été soumis à la colonisation française entre 1830 et 1911. Malgré cet étalement dans le temps, leur colonisation et leur décolonisation sont étroitement liées. Ainsi que le rappelle Hartmut Elsenhans dans son excellente Histoire de la guerre d'Algérie: «La coopération militaire par-delà les frontières étatiques au sein du Maghreb est aussi ancienne que la pénétration de la France en Algérie. La défaite de la résistance algérienne au temps de l'émir Abd El Kader (contre l'occupation française en 1847) ne se produisit qu'après l'interruption du soutien du Maroc. La soumission de la Tunisie au statut de protectorat français fut officiellement fondée sur le fait que les tribus insurgées de l'est de l'Algérie recevaient une aide de la
Tunisie» l

.

Plus tard, les indépendances du Maroc et de la Tunisie ont pesé sur la guerre d'Algérie, tout comme l'insurrection algérienne a facilité l'accès à l'indépendance des autres territoires du Maghreb2. Pour preuve de cette action commune, les partis nord-africains (Néo-Destour tunisien, Istiqlâl marocain et MTLD3 algérien) représentés au Caire, en 1954, signent une charte, suivie d'un pacte d'unité d'action par lequel ils s'engagent à lutter ensemble jusqu'à l'indépendance. De même, la plate forme politique de l'ALN4 au Congrès de la Soummam (août 1956), posait comme principe
1
2

Publisud, 1999,page 90.
Sur cette partie, voir l'article de Zahir Ihaddaden, «La guerre d'Algérie et les

indépendances du Maroc et de la Tunisie, ln La guerre d'Algérie au miroir des décolonisations françaises, Actes du colloque en l 'honneur de Charles-Robert Ageron, Sorbonne, novembre 2000, Société française d'Histoire d'outre-mer. Page 327. Il conclut que les événements du 20 août 1955 en Algérie, obligèrent «le gouvernement français à revoir toute sa politique en Afrique du Nord. Celui-ci décida d'accroître ses effectifs militaires en Algérie et d'accélérer le processus de décolonisation au Maroc et en Tunisie ». 3 Mouvement pour le Triomphe des Libertés Démocratiques de Messali Hadj.
4

Armée de Libération Nationale, branche armée du FLN algérien.

que l'Afrique du Nord était un TOUT «par la géographie, l'histoire, la langue, la civilisation, le devenir ». Cela lui permettait alors d'affirmer: « c'est une aberration de l'esprit que de croire que le Maroc et la Tunisie puissent jouir d'une indépendance réelle alors que l'Algérie restera sous le joug colonial ». Pour l'armée française aussi, il ne faisait aucun doute que les trois combats étaient liés. Elle bombarde ainsi le village de Sakiet-SidiYoussef, en Tunisie, pour détruire les bases de l'ALN qu'elle pense implantée là. Ou encore, elle détourne l'avion des responsables du FLN après leur visite au roi du Maroc, en octobre 1956. La mise en place d'une ligne électrifiée, appelée Ligne Morice, le long des frontières algériennes, est encore la preuve que les forces de l' ALN sont cantonnées au Maroc et en Tunisie où elles trouvent soutien et assistance I. Pour les peuples aussi, les combats sont liés. Deux exemples: les importantes manifestations marocaines à l'annonce de l'assassinat de Ferhat Hached, leader de l'UGTT, en décembre 1952. Trois ans plus tard, en Algérie, Youssef Zighout, chef de la Wilaya Il (NordConstantinois), décide d'organiser un soulèvement général et de faire coïncider ce soulèvement avec le deuxième anniversaire de la déposition du sultan marocain, Mohamed V. Ce seront les événements du 20 août 1955, qui changeront définitivement le visage de la guerre en Algérie2. Quant aux gouvernements, si les relations diplomatiques entre les leaders FLN et leurs voisins n'ont pas toujours été au beau fixe3, ils ont, à partir
I

Le FLN constitua dès l'automne 1956 dans l'ouest de la Tunisie des camps de

formation et des bases d'approvisionnement qui formèrent la base logistique de l'Armée de libération. Elles furent reconnues officiellement par la Tunisie à partir de 1958. 2 Zahir Ihaddaden, «La guerre d'Algérie et les indépendances du Maroc et de la Tunisie », op. cit. page 335.
3

Des tensions sont, en effet, apparues entre le FLN et les autres leaders du Maghreb.

Au niveau de leur position vis-à-vis de la France et des Français, ces derniers étaient plutôt favorables à une coopération franco-maghrébine et veillaient donc à ménager les intérêts français. L'autre point de rupture concernait les futures relations intermaghrébines après l'indépendance de l'Algérie; le FLN se destinait à devenir leader de ce groupe, ce qui n'était pas sans contrarier Mohamed Vet Bourguiba. Par ailleurs, ces derniers se méfiaient des risques d'extension à leur pays de la révolution algérienne. Enfin, des tensions apparurent sur le tracé des frontières du Sahara entre l'Algérie et ses deux voisins. De ce fait, l'aide apportée au FLN a-t-elle connue des hauts et des bas de 22

de 1956, régulièrement aidé le mouvement de libération algérien, en permettant aux armes de transiter par leur territoire, en hébergeant des militants de l' ALN et en acceptant de représenter l'Algérie auprès de l'ONU durant l'hiver 1957. La proximité de l'histoire de ces trois pays nous amène à traiter ensemble les décolonisations du Maghreb. L'Algérie ne peut être considérée comme une entité isolée même si son statut juridique - ensemble de départements français - et l'ancienneté de la colonisation française rendent son histoire plus douloureuse. D'autre part, les autorités françaises ont mis en place une politique de rapatriement dès les indépendances marocaine et tunisienne. Elles ont légiféré pour réintégrer les rapatriés dans la vie économique et sociale de la métropole. Après quelques tâtonnements, elles ont fini par accorder, en 1961, un véritable statut juridique aux rapatriés. Ceux d'Algérie en bénéficieront à partir de mars 19621. Il est impossible d'évoquer les rapatriements des Français des territoires maghrébins sans parler auparavant de «la situation coloniale ». Elle est définie par Georges Balandier comme «un état de fait - pratiques non codifiées mais entraînant une vive réprobation si elles ne sont pas respectées - et un état de droit. Elle repose sur une idéologie, un système de pseudo-justification (...), elle a un fondement raciste plus ou moins avoué, plus ou moins manifeste... »2. En effet, le contexte colonial met en place une société qui lui est propre reposant sur des relations dominants/dominés. Cette « situation coloniale» existe toujours même si la France a instauré, au Maghreb, deux types de régimes; la Tunisie et le Maroc étaient des protectorats et l'Algérie devenait partie intégrante du territoire français, son territoire se divisant en trois départements.

1956 à 1962. Pour plus d'informations, voir Elsenhans, La guerre d'Algérie, Publisud, pages 80 à 98. 1 Y sont aussi inclus les rapatriés d'Indochine et d'Egypte qui ne sont pas évoqués dans ce travail. 2 « La situation coloniale» de Georges Balandier, In Cahiers internationaux de sociologie, 2001, n060, page 21. 23

Coloniser sous la République: d'administration

différentes

sortes

L'histoire de la colonisation française au Maghreb commence avec la prise d'Alger en 1830. Ce coup d'éclat de l'armée royale de Charles X n'avait pas, au départ, un but colonial. La conquête n'intéressait pas le roi, même s'il se réjouissait d'en avoir fini avec les pirates de la régence d'Alger qui «razziaient» régulièrement les ports de la Méditerranée. Après quelques hésitationsI, la victoire est néanmoins exploitée et l'armée reste en Algérie afin de continuer la conquête sur le reste du territoire. Elle rencontre une résistance farouche de la part de tribus peu habituées à la soumission, surtout face à un pouvoir chrétien. L'armée mettra 40 ans pour« pacifier» l'Algérie de l'intérieur et elle n'hésita pas à employer des méthodes très dures: enfumages de populations dans des grottes, destructions de villages ayant accueilli les rebelles, politique de la terre brûlée... La violence est donc la caractéristique de la conquête algérienne et elle ressurgit à la moindre alerte d'une opposition des indigènes. Si la monarchie faiblissante a conquis l'Algérie, c'est la République qui met en place une véritable politique de colonisation. L'identité de la France républicaine est, en effet, indissociable de la colonisation. L'idée républicaine, fondée sur les principes de 1789, trouve un terrain à sa portée dans ces contrées lointaines, où de nombreux peuples sont encore soumis à l'ignorance, à la peur et à l'oppression. L'arrivée de la « civilisation », portée par la République, permettra de répandre les bienfaits de la science, de la Raison, de la liberté. L'action colonisatrice est surtout présentée comme une œuvre d'émancipation. «Par elle et à travers elle, se poursuit la lutte, entreprise depuis plus d'un siècle au nom de l'esprit de Lumière, contre l'injustice, l'esclavage, la soumission aux Ténèbres »2. «Est-ce que vous pouvez nier, s'écrie Jules Ferry à la Chambre des députés, est-ce que quelqu'un peut nier, qu'il y a plus de justice, plus d'ordre matériel et moral, plus d'équité, plus de vertus
I

Face aux réticences des politiques (gouvernementPolignac), le général de Bourmont

déclenche de nombreuses opérations militaires (marche sur Blida, tentative d'occupation de Bougie, débarquement d'Oran), espérant ainsi forcer la main à son gouvernement. L'Algérie reste donc aux mains des militaires fiançais et c'est sous la monarchie de Juillet que fut institué, le 22 juillet 1834, un gouvernement général des possessions fiançaises dans le Nord de l'Afrique. 2 Raoul Girardet, L'idée coloniale en France, Paris, Hachette pluriel, 1972. 24

sociales, dans l'Afrique du Nord depuis que la France a fait sa conquête? Quand nous sommes allés à Alger pour détruire la piraterie et assurer la liberté du commerce dans la Méditerranée, est-ce que nous faisions œuvre de forbans, de conquérants, de dévastateurs? »1.

Déjà conquérante sur le territoire national - elle a dû se battre pour
succéder à la monarchie et à l'Empire -, La République se veut aussi conquérante à l'extérieur. Aux lendemains de la défaite de 1870 face aux Prussiens, se pose le problème de la grandeur de la France. Les débats sont nombreux entre les «deux nationalismes »2: un «hexagonal» concentrer toutes ses forces pour récupérer les territoires amputés à l'Est -, et un « conquérant» - avoir un empire doit être la preuve de sa puissance et de sa grandeur. Progressivement, et après de longs débats à la Chambre, c'est finalement l'avis de Jules Ferry qui s'impose. La France « ne peut pas être seulement un pays libre; elle doit être aussi un grand pays, exerçant sur les destinées de l'Europe toute l'influence qui lui appartient, elle doit répandre cette influence sur le monde, et porter partout où elle le peut sa langue, ses mœurs, son drapeau, ses armes, son génie »3. L'Empire devient alors, en sus d'une domination commerciale\ un territoire où l'on pourra exporter les idées révolutionnaires. La Hème et surtout la IIIème Républiques prolongent outre-mer l'idée napoléonienne: la conquête avec le Code Civil!
I Jules Ferry, Chambredes députés,séancedu 28juillet 2

1885. Raoul Girardet, op. cit. page 102.Il parle d'un « nationalismed'expansion mondialeet

4

d'un nationalisme de rétraction continentale» tous deux étant basés sur « un système semblable de valeurs ». 3 Raoul Girardet, op.cit. page 102..

L'idée économique est aussi à la base de la colonisation. Mais elle ne peut être

exclusive car les adversaires de la colonisation reprochent justement à la colonisation de coüter trop cher (frais de conquête et de pacification, coüt de l'administration coloniale...) au vu des retombées économiques, alors que, selon eux, cet argent devrait plutôt être investi en France. « Je crois, déclare Frédéric Passy, député de gauche, lors des discussions parlementaires de juillet 1885, que nous sommes, nous les adversaires de ces aventures lointaines, de plus vrai représentants de l'esprit national (...) lorsque nous refusons à sacrifier en pure perte des choses précieuses, l'or et le sang de la France. (...) C'est par le naturel progrès de la richesse, de la population débordant sur des territoires étrangers, par l'émigration volontaire, par le commerce libre et fructueux, et non par des aventures coüteuses (...) qu'on peut arriver à répandre le nom, la langue, l'esprit et les intérêts de la France. C'est en la rendant plus forte qu'on la fera rayonner avec plus d'énergie et plus d'éclat dehors ». 25

Les tournants politiques français fondent donc le destin des territoires du Maghreb. La jeune République de 1848 déclare l'Algérie partie intégrante du territoire national: elle y créé trois départements en territoire civill et accorde aux Français d'Algérie un droit de représentation à l'Assemblée nationale. L'Algérie devient rapidement une terre d'exil pour de nombreux républicains, déportés de force après le coup d'Etat de Louis-Napoléon Bonaparte en 1852. «Ceux qui y resteront après l'amnistie de 1859, marqueront la vie politique de l'Algérie par leur républicanisme », écrit Daniel Rivef. L'opposition des colons à la politique arabe de Napoléon III va développer chez eux un fort courant républicain. Ils refusent l'instauration du« Royaume arabe» que l'empereur veut mettre en place dans les territoires militaires et demandent la reprise du cantonnemene pour distribuer la terre aux colons. La chute de l'Empire s'accompagne, de ce fait, de la victoire du lobby colonial en Algérie, sur «le régime du sabre »4. Les revendications des colons étaient basées sur des thèmes qui trouvaient audience auprès des républicains. Les colons exigeaient, en effet, le régime civil et l'assimilationS - que l'Algérie devienne une «petite France» -, arguant que la politique impériale permettait, elle, une restauration de la féodalité arabe aux dépends des humbles paysans6 et le développement de la société indigène en l'isolant des colons7. Ils refusent ainsi toute
1

Auparavant, sous la monarchie de Juillet, il existait en Algérie des territoires civils,

administrés comme des territoires métropolitains et des territoires militaires administrés par des militaires. 2 Daniel Rivet, Le Maghreb à l'épreuve de la colonisation, Hachette, Paris, 2002. 3 La politique de cantonnement consistait à imposer la sédentarisation aux tribus afin de réduire les terres de pacage des troupeaux. 4 Daniel Rivet, op.cit. 5 Assimilation condamnée par certains militaires comme le colonel Lapasset, qui la considérait «pompeusement préconisée pour assimiler le peuple arabe mais n'ayant d'autre résultat que son exploitation et le sacrifice à nos propres intérêts de ses institutions les plus chères», cité par Charles-Robert Ageron, Histoire de l'Algérie contemporaine, PUF, QSJ? n0400, 1999 (4èmeédition), page 36. Encouragé par Ismaël Urbain, l'empereur cherchait plutôt à mettre en place une « politique d'association». 6 Le Sénatus-consulte de 1863 prévoyait la création de circonscriptions territoriales, les douars-communes, futures communes arabes dotées de conseils délibératifs ou « djemâ'a». Elles étaient destinées à remplacer le cadre anachronique de la tribu. 7 L'Empire avait réorganisé la justice musulmane en 1866. Des chambres spéciales mixtes ITanco-musulmanes suppléèrent en appelles « medjlès » consultatifs. Un conseil 26

constitution spécialel «pour ne pas être séparés de la Mère patrie» et revendiquent le rattachement des contribuables indigènes aux communes françaises. Avec l'instauration en France d'un régime parlementaire, l'Algérie passe alors, comme le demandaient avec insistance les colons, entièrement sous contrôle du pouvoir civil. Les militaires sont écartés du pouvoir, accusés d'être trop à l'écoute des populations indigènes. L'Algérie est placée sous l'autorité d'un gouverneur général qui relève directement du Ministère de l'Intérieur. La politique d'assimilation administrative est encore renforcée en 1881 avec le « système des rattachements ». Toutes les affaires algériennes étaient traitées dans les ministères parisiens, ce qui favorise la création d'un fort lobby colonial en métropole. Le soulèvement de 1871 permet aux colons de présenter la politique des militaires comme inefficace puisqu'incapable de contenir les révoltes. Les Français d'Algérie imposèrent dès lors, presque sans contrepoids, leurs volontés au monde politique de la illème République. Celle-ci autorise la reprise de la colonisation officielle. 350000 hectares de terres cultivables sont conquises sur les tribus kabyles révoltées et des terres sont concédées gratuitement aux colons venus de France, sous réserve d'une résidence obligatoire2. Certains républicains aspirent, en Algérie, à la fondation d'une colonisation «à la romaine» avec ses soldatslaboureurs, idéal que le général Bugeaud, premier conquérant de l'Algérie, caressait déjà. Cette idée est pourtant âprement contestée au sein même de la classe politique française. Les conclusions d'une Commission d'enquête organisée par des Sénateurs et dirigée par Jules Ferry, aboutirent à une véritable condamnation de l'assimilation administrative en Algérie et la politique de refoulement des Arabes. Jules
supérieur de droit musulman fut institué pour l'interprétation de la loi coranique. Il restaura aussi l'enseignement musulman qui avait été détruit par la guerre, les confiscations et l'émigration des maîtres. Les écoles coraniques rouvrirent en territoire militaire (2000 en 1863). Une école indigène d'arts et métiers fut ouverte à Fort Napoléon (Kabylie), en 1867.
I

Projet « Randon-Béhic» d'une constitutionpour l'Algérie qui « chercheraità concilier Au total de 1871 à 1882, 347 268 ha valant 43 millions de :francsfurent concédés

2

les aspirations des colons avec les intérêts des indigènes », présenté en mars 1870.

gratuitement à la colonisation. L'administration créa de plus 197 villages de colonisation peuplés en 1882 de 30 000 habitants dont près de la moitié, 14 137, avaient été recrutés sur place. Chifftes cités par Charles-Robert Ageron, op. cit. page 51. 27

Ferry y condamne «l'état d'esprit du colon vis-à-vis du peule vaincu: il est difficile de faire entendre au colon européen qu'il existe d'autres droits que les siens en pays arabe» et que « l'indigène n'est pas une race taillable et corvéable à merci ». Jules Ferry, pourtant fervent partisan de la colonisation, fut ensuite combattu sans trêve par les parlementaires algériens. Sous la pression de la Chambre des députés, la République décide pourtant de faire de l'Algérie une colonie de peuplement et impose la naturalisation automatique des étrangers nés sur le sol ftançais grâce à la loi du 26 juin 1889: 160 000 «néos-Français» viennent grossir la colonie française. Dominant déjà en Algérie, la République envisage de continuer son expansion dans cette région. La Tunisie intéresse les Français. Jules Ferry, président du Conseil, défend les conquêtes coloniales (Tunisie, Indochine), persuadé que l'expansion coloniale représente une antidote au déclin de la puissance ftançaise face à l'empire allemand. La Tunisie est donc, elle aussi, une victime de la défaite de Sedan mais aussi de la forte récession qui marque l'économie européenne à cette époque. Prétextant une échauffourée à la frontière, la France intervient et impose un traité de protectorat à la Tunisie. Le système du protectorat permet l'économie d'une longue guerre de conquête et d'une administration directe, toutes deux très coûteuses. L'objectif est d'éviter les travers de l'administration directe à l'algérienne, fortement condamnés par une partie de la classe politique en permettant simplement à l'appareil colonial de se greffer par dessus l'Etat indigène. Le 12 mai 1881 est signé le Traité du Bardol. Cette convention soumet l'administration des finances et la conduite de la diplomatie à un ministre-résident ftançais, le bey conservant toute autorité sur les autres domaines. Le système du protectorat est également choisi pour la domination du Maroc. Ce pays, dernier bastion maghrébin à avoir échappé à l'autorité des puissances occidentales - à l'exception toutefois d'une présence
l

La mise en place du protectorat s'est faite en deux étapes: la signature du traité de

Kassar-Saïd dit du Bardo, le 12 mai 1881 qui conférait à la France des prérogatives essentielles sur le plan de la souveraineté extérieure, et la convention de la Marsa du 8 juin 1883, qui empiétait sur le domaine de la souveraineté interne (doublement des institutions tunisiennes - le beylik, les caïds, la justice - par des organes de contrôle français).

28

espagnole à l'extrême nord de son territoire -, est source de conflit entre la France et l'Allemagne. La France arrive à y imposer son autorité grâce à la détention d'une forte créance sur le Makhzen. Mais elle trouve face à elle une résistance farouche. A trois reprises, 1912, 1918 et 1925, les Marocains se révoltent contre l'occupation française. La différence avec la Tunisie peut s'expliquer de trois façons: les Marocains sont beaucoup plus hostiles à toute politique d'européanisation; ils ont été plus marqués par la conquête algérienne, soutenant, jusqu'en 1845, les armées d'Abd el-Kader; enfin, la place importante de la monarchie marocaine -le roi est un «sharif», c'est-à-dire un descendant du prophète, mais aussi un

calife, le commandeur des croyants - rend d'autant plus insupportable à
son peuple sa position d'infériorité face à des chrétiens. La France a donc choisi deux modes de colonisation différents au Maghreb. Les pays sous protectorat conservent leur personnalité propre et les indigènes restent sujets de leur dirigeant respectif, bey ou roi. A l'inverse, en Algérie, l'administration est entièrement française puisque le pays est divisé en départements français. Mais cette différence est, en réalité, peu marquée sur le terrain. Dans les protectorats, de nombreuses directions (chemin de fer, travaux publics), se superposent à l'autorité des ministres locaux. Leurs directeurs deviennent «des ministres de fait» 1 ; parallèlement, le nombre des fonctionnaires français ne cesse d' augmentei. Le statut des indigènes ne semble pas connaître de grande différence entre les trois territoires. Jusqu'en 1947, tous les maghrébins sont des sujets coloniaux; en Algérie, ils sont même soumis aux contraintes de l'Indigénat, à l'exception des juifs naturalisés3. En 1944, une première réforme timide permet à quelques dizaines de milliers de musulmans (50 à 60000 environ) d'accéder à la citoyenneté française. Elle leur ouvre l'accès à tous les emplois civils et militaires et abolit le code de l'indigénat. Tous les autres recevront seulement le droit de voter dans un collège électoral différent et uniquement pour les Assemblées algériennes. La citoyenneté de plein droit ne leur sera concédée qu'en
1

2
3

Daniel Rivet, op. cit.
français passent de 1569 en 1914,

Au Maroc, Daniel Rivet note que les fonctionnaires à 17842 en 1935 et 25000 en 1955. condition que ceux-ci renoncent à leur statut personnel.

Le décret Crémieux permet, en 1870, la naturalisation collective des Juifs d'Algérie, à

29

1958, en pleine guerre d'Algérie, à une époque où ils ne se battent plus pour cela.

La situation

coloniale

en Afrique

du Nord

Les différences de statut des trois territoires ne changent donc pas les relations colonisateurs/colonisés. En Algérie, territoire pourtant français, les musulmans conservent jusqu'à la Seconde Guerre mondiale un statut d'inférieur. Bien qu'ils vivent en territoire français, ils ne sont pas considérés comme dignes d'appartenir totalement à la République. Ils demeurent des colonisés tout comme leur voisins tunisiens et marocains, soumis aux mêmes contraintes et aux mêmes humiliations. Ce paradoxe s'éclaire en étudiant les rapports entre les populations à l'intérieur de la société coloniale. La domination de la société colonisée s'explique par la situation coloniale telle qu'elle a été définit par Georges BalandierI. « La domination imposée par une minorité étrangère, racialement (ou ethniquement) et culturellement différente, au nom d'une supériorité raciale (ou technique) et culturelle dogmatiquement affirmée, à une majorité autochtone matériellement inférieure; cette domination entraînant la mise en rapport de civilisations radicalement hétérogènes: une civilisation à machinisme, à économie puissante, à rythme rapide et d'origine chrétienne s'imposant à des civilisations sans machinisme, à économie «arriérée », à rythme lent et radicalement «non chrétiennes» ». Les Français, numériquement minoritaires dans les trois territoires, veulent conserver leur pouvoir et les privilèges qui y sont rattachés. Ils ne sont pas prêts à les partager avec des hommes qu'ils considèrent comme inférieurs. La minorité française conserve le bénéfice direct de la colonisation. C'est elle qui accède aux lots de terre les plus intéressants, qui détient les postes de fonctionnaires et de direction, qui est directement bénéficiaire des recettes fiscales. Dans les communes de plein exercice2, le maire,
1 Georges Balancier, op.cit. page 26. 2 Les communes de plem exercice regroupaient la majorité des municipalités plus certams douars qui leur étaient rattachés: les conseils municipaux regroupent 3/Sème d'élus européens contre 2/Sème seulement d'élus musulmans. Le maire était obligatoirement un Français. Les communes mixtes étaient dirigées par des administrateurs civils, aidés par des cards. Unités admmistratives de la taille d'un arrondissement, elles avaient été imposées lorsque l'armée, attachée aux Bureaux

30

français, «affecte l'essentiel des recettes de son budget (apportées principalement par les sujets indigènes dans les communes rurales) à l'entretien des chemins vicinaux desservant les fermes coloniales et à l'embellissement des villages de colonisation» I. Le Français choisit ses élus (pour I'Algérie), il fixe les normes sociales: la vie maghrébine est rythmée par les grandes tètes nationales françaises, par le calendrier chrétien et ses principales fêtes. La justice, l'école sont conçues par les Français et dans leur intérêt. Les coutumes locales sont, la plupart du temps, regardées comme un ancien folklore, si elles ne sont pas directement dénigrées. Les traditions d'autorité locales - caïd, bachaga, tribus - sont conservées à condition qu'elles servent au colonisateur pour contrôler les régions de l'intérieur désertées par les fonctionnaires français2. Le Français, par son statut politique, est automatiquement le supérieur même si ses conditions de vie ne font pas de lui systématiquement un riche colon. Sa domination repose plus sur son statut que sur sa richesse; il profite, néanmoins, s'il est fonctionnaire, du tiers colonial instauré en 1919. «Tout colonisateur est privilégié, car il l'est comparativement, et au détriment du colonisé: il est membre du groupe des colonisateurs, dont les valeurs règnent et dont il participe »3. De par la place qu'il
Arabes, soutenait les indigènes contre les intérêts des colons. Avec la réforme de 1947, toutes les communes d'Algérie sont désormais des communes de plein exercice dont les conseillers municipaux sont élus par les deux collèges électoraux, Français et musulman.
l

2

Daniel Rivet, op.cit. page 183. L'intérieur du Maghreb fumçais est sous-administré.Il n'intéresse pas les colons qui

le fuient. Au Maroc et en Tunisie, il est laissé à l'autorité des militaires. C'est aussi le cas pour l'Algérie jusqu'en 1871, puis ces vastes régions sont sous la responsabilité des administrateurs des services civils nommés dans les communes« mixtes », puisqu'elles sont dirigées avec l'aide des caïds locaux. Germaine Tillon, sociologue, découvre, en 1934, la gigantesque commune mixte des Aurès: elle comprend 57 000 habitants, dont une trentaine de Français. Elle est dirigée par un administrateur principal, aidé par 6 gendarmes et assisté par un garde-forestier. Elle comprend ensuite un médecin, un infirmier, deux institutrices et un maître d'école. La sous-administration est encore aggravée, en Algérie, par l'abandon des communes mixtes qui deviennent communes de plein exercice à partir de la réforme de 1947. Cette sous-administration, rendue responsable du soulèvement de 1954, est d'ailleurs la cible des militaires qui instaureront les SAS (Sections Administratives Spéciales) en sus des communes de façon à essayer de redonner un sens à la présence fumçaise dans ces régions. 3 Albert Memmi, Portrait du colonisateur, 1957. page 41 31

occupe au sein de la société coloniale, il est «sociologiquement majoritaire ». Pour Georges Balandier, «le volume d'un groupement ne suffit pas à faire de celui-ci une minorité (...) ; le caractère de minorité est une certaine manière d'être dans la société globale »1. Les musulmans deviennent donc, eux, la minorité car «socialement, politiquement et économiquement subordonnés »2. Cette situation coloniale s'applique même pour l'Algérie, pourtant partie intégrante du territoire français. Le refus des colons d'envisager la citoyenneté des musulmans s'explique bien par cet état d'infériorité dans lequel ils les cantonnent. Le refus de se désigner comme «colon» est destiné à la métropole qui donne à ce mot un sens péjoratif puisqu'il s'accompagne de mépris pour celui qui s'est enrichi «en faisant suer le burnous ». Or, les Français du Maghreb d'après-guerre n'ont plus ce sentiment. Les « colons du bled» ne sont plus qu'une infime minorité. La plupart sont des urbains, vivant dans les grandes villes côtières dans lesquelles ils sont souvent majoritaires3. TIs ont donc le sentiment de vivre dans un pays où l'Arabe ou le Kabyle n'existent plus ou alors épisodiquement. La société coloniale se suffit à elle-même. L'indigène y est presque devenu un étranger. Malgré la poussée démographique très forte des populations musulmanes après-guerre, la ségrégation de fait instaurée dans certains quartiers permet d'éviter de voir cette augmentation et la paupérisation qui l'accompagne. Le paysage lui-même semble conforter cette impression. On débaptise le nom des villes et des villages, le nom des rues pour leur donner des noms français. Les quartiers neufs des grandes villes sont construits sur le modèle occidental, face à la vieille ville arabe. En Algérie, la religion chrétienne s'impose. Pour bien marquer la prééminence d'une religion sur l'autre, on construit des églises et des cathédrales ostentatoires, parfois même dans d'anciennes mosquées.

1

2 Ibid. 3 Le pourcentage des Français vivant dans le bled en Algérie passe de 35 % en 1911 à 20 % en 1954. En 1954, Oran et Alger avait une population majoritairement européenne (respectivement 59 % et 49 %), Tunis regroupait 50 % de la population européenne de Tunisie en 1940 et Casablanca, 46 % de la population européenne du Maroc en 1952. Chiffres cités par Daniel Rivet, op. cit. 32

GeorgesBalandier, op.cit. page 18

La colonisation agricole a, elle aussi, totalement 1ransformé le paysage algérien. De la côte aux montagnes s'étendent de vastes étendues cultivées, géométriques, des centres de vinification. Partout, se construisent des villages de colonisation le long des routes tracées par le système colonial et l'armée. TIs sont édifiés sur le modèle européen de village-rue avec sa place du marché et son église. L'Algérie musulmane semble définitivement rasée du paysage, sauf dans les lieux qualifiés de « sauvages» que sont les montagnes du Tell, des Aurès ou de Kabylie. Comme le constate Pierre Bourdieu, « peu à peu, le colonisateur créé un environnement qui lui renvoie son image et qui est la négation de l'univers ancien, un univers où il se sent chez soi, où, par un renversement naturel, le colonisé finit par apparaître comme un étranger» 1. Les deux communautés s'éloignent peu à peu l'une de l'autre, même en Algérie, où, pourtant, les musulmans accèdent enfin à l'égalité citoyenne. Le trucage des élections permet de ne pas percevoir politiquement le changement de situation et de revenir «à la normale» d'avant-guerre. Conforté dans sa situation, toutes les tentatives d'évolution ayant été brutalement réprimées2, le Français d' Aftique du Nord ne peut pas imaginer la révolution qui se prépare. Sa place semble immuable dans cet univers figé, puisque c'est ce que l'on veut lui faire croire. A cette époque, les discours des dirigeants français célèbrent l'Empire qui leur a permis de gagner la guerre et fustigent toute tentative de « sédition ». Même le parti communiste, pourtant le plus à l'écoute des revendications indépendantistes, refuse d'entendre les revendications qui gronden~. Parallèlement, les plans de développement économique se multiplient. La métropole investit massivement dans ses colonies pour

1Sociologie de l'Algérie, Pierre Bourdieu, PUF, Paris, Collection QSJ? n0802, 1958. Les opposants politiques sont ainsi systématiquement arrêtés ou mis en résidence surveillée, comme c'est le cas pour les membres du MTLD (Mouvement pour le Triomphe des Libertés Démocratiques, parti de Messali Hadj) lors des premières élections à l'assemblée algérienne en 1948. Les révoltes d'après-guerre sont écrasées dans le sang: Nord Constantinois en Algérie (mai 1945) et émeutes urbaines (Rabat, Salé, Fès) au Maroc en janvier-février 1944. 3 Les dirigeant du PCF condamnent les émeutes du Nord Constantinois et accusent les leaders nationaux d'être «les alliés d'Hitler ». A cette période, seule compte la lutte contre le nazisme.
2

33

améliorer l'équipement social et économique, Constantine (1958) voulu par le général de Gaulle.

jusqu'au

Plan de

Face à cette volonté renouvelée de la France de conserver l'Empire, comment les Français d'Afrique du Nord auraient-ils pu comprendre le changement qui se préparait? Cet état de fait est d'autant plus vrai en Algérie où les discours des hommes au pouvoir, y compris au début de l'insurrection, leur promettaient l'Algérie àjamais française.

2. Des départs inéluctables
Il est
clair aujourd'hui que parmi les Français - même ceux présents depuis plusieurs générations en Afrique du Nord - très peu seraient restés après l'indépendance. Un fort pourcentage travaillait comme fonctionnairesl, dépendant donc directement de la présence française; d'autres étaient employés dans des filiales d'entreprises nationales (EDFGDF, SNCF...) qui risquaient de partir après l'indépendance. D'autre part, les Français, surtout en milieu urbain, vivaient entre eux, dans une société repliée sur elle-même. Le départ de nombreux fonctionnaires signifiait alors la perte d'une clientèle pour de nombreuses entreprises et professions libérales. Avec l'indépendance, les nouveaux dirigeants maghrébins ont mis en place une économie fondée sur une meilleure répartition des richesses entre étrangers et nationaux. La majorité des terres et outils industriels étant détenue par des Français, premiers bénéficiaires du système colonial, il semblait évident de réformer: réforme agraire dans les campagnes (nationalisation des terres ou réquisition de terres appartenant aux colons), préférence nationale pour les postes de fonctionnaires, pour les emplois dans les industries et dans les professions libérales. La

1

Daniel Rivet cite les chifftes suivants: en Algérie, 92 000 fonctionnaires sur 355.000
active et 25 % de la population

actifs, 26 000 au Maroc, soit 20 % de la population active en Tunisie.

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bourgeoisie maghrébine, les jeunes formés par les écoles occidentales, revendiquaient cette place dans l'économie nationale. Les Français sont désormais considérés comme des étrangers et tous leurs privilèges disparaissent. Pour beaucoup, c'est alors le signe du départ, soit par obligation professionnelle (les fonctionnaires ou assimilés), soit par la perte de leur clientèle (professions libérales, commerçants). D'autres fuient l'insécurité liée aux luttes d'indépendances. Au début des années 1950, l'Afrique du Nord française (Algérie, Maroc, Tunisie, Egypte) représentait un groupe d'environ 1,4 million de Français d'origine non musulmane1. Le Maroc comptait 311 000 Français2 et la Tunisie 219 3503. Cette population va, dans sa quasitotalité, choisir de rejoindre la France après les indépendances. Dans les protectorats, les départs s'étalent de 1952 à 1965, les Français ayant généralement bénéficié de plus de temps pour s'y préparer. Pour l'Algérie, la situation est différente. La violence de la fin de la guerre assimilée à une guerre civile -, la barrière de la haine qui a séparé à jamais les deux communautés française et musulmane, entraînent des départs précipités et extrêmement regroupés dans le temps. Huit cent mille personnes arrivent en France entre juin et septembre 1962.

La violence des décolonisations La violence et les heurts entre communautés ont été certainement la cause des départs les plus nombreux. On connaît bien I'histoire de l'Algérie mais, contrairement aux idées reçues, les indépendances des protectorats n'ont pas échappé à une certaine tension surtout entre 1952 et 1956. Si le déploiement de force n'a pas été celui de l'Algérie, la volonté française de réprimer les mouvements d'indépendance a conduit à des soulèvements de masse, à des attaques contre des Français et à la formation d'un contre-terrorisme français.
l

Chiffres cités dans l'article de Jacques Frémeaux in Marseille et le choc des

décolonisations sous la direction de Jean-Jacques Jordi et Emile Témime, EDISUD, Aix-en-Provence, 1996, page 13. 2 Dont 17.5% en 1950 nés en Algérie, Jacques Frémeaux, op.cit. 3 Source: ministère des Affaires étrangères. 35

De janvier 1952 à juillet 1954, date du voyage à Tunis de Pierre Mendès France, la Tunisie a connu une agitation constante. C'est seulement après la reconnaissance solennelle de l'autonomie interne par le président Mendès France que le calme revient progressivement dans le pays. Les tensions apparaissent à partir de janvier 1952, à la suite de la nomination de Jean de Hauteclocque au poste de Résident Générall. Personnage hautain et dédaigneux, celui-ci entend éteindre les revendications indépendantistes et mettre au pas les partisans du NéoDestour. Le 16 janvier 1952, il interdit le congrès du Néo-Destour prévu pour le 18; 150 personnes sont arrêtées. Le 17 janvier, de violentes manifestations de protestation se produisent à Bizerte et à Béja, en présence de Habib Bourguiba qui est arrêté le 18 et placé en résidence surveillée à Tabarka. Le congrès se tient alors dans la clandestinité sous la présidence de son trésorier Hédi Chaker ; celui-ci est arrêté à son tour. De nombreuses arrestations ont lieu afin de briser le mouvement. Dans les jours suivants, la révolte gronde et s'étend à tout le pays. Des incidents se produisent dans les régions du Cap Bon et du Sahel où le mouvement nationaliste a toujours été très fort: à Soliman, Hammamet, Kélibia, des gendarmeries, des fermes sont attaquées. L'agitation gagne ensuite le sud du pays: des manifestations et des heurts ont lieu à Sousse, Mateur, Kairouan. Partout, on compte des morts parmi les deux communautés, des magasins sont pillés. En représailles, une vaste opération de police est déclenchée dans le Cap Bon. A la tête de ses troupes, le général Garbar, «ratisse)} la zone et commet de nombreuses exactions sur la population civile: maisons incendiées, viols, destructions... On décompte plus de 200 morts3. Un rapport d'enquête sera d'ailleurs diligenté afin de faire toute la lumière sur ces événements au vu des protestations de la communauté internationale. L'engrenage manifestation/répression continue avec l'appel à la grève

générale, le 1er février, par le Néo-Destour et les syndicats, suivie le 5 de
celle des commerçants et artisans tunisiens. Le résident général fait
1 2
3

Arrive en Tunisie le 13 janvier 1952. Ce général était le commandant en chef des troupes fumçaises en Tunisie. fi avait
en 1947 : triste réputation!

dirigé la répression à Madagascar Editions sociales, 1987, page 93.

Chiffres cités par Alain Ruscio, La décolonisation tragique, 1945-1962, Messidor,

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pression sur le bey pour qu'il renvoie le gouvernement CheYIlik, selon lui, trop à l'écoute des revendications nationalistes. Face à son refus, il décide de procéder à l'arrestation de tous les membres du gouvernement et du Premier ministre. Habib Bourguiba est déporté à l'extrême sud du pays et de nombreuses arrestations ont lieu: membres du néo-Destour, communistes, syndicalistes... Côté français, le contre-terrorisme se développe, encouragé par la faible répression des autorités françaises. On assiste à la création de groupes anti-indépendantistes formés de colons français, comme celui de la Main Rouge. Cette organisation met en place l'enlèvement et le meurtre du secrétaire général de l'DOIT1, Ferhat Hached, le 5 décembre 1952. Aussitôt, une grève générale de trois jours est décidée à Tunis où des manifestations populaires rassemblent plusieurs milliers de personnes. Les auteurs de l'assassinat ne sont pas retrouvés mais le pouvoir en profite pour procéder à l'arrestation de nombreux responsables du mouvement. Ce qui fait dire au Monde: « Jusqu'ici les mesures prises à l'occasion du meurtre l'ont été contre les propres amis de la victime. Arrêtés dans les jours qui suivirent immédiatement la mort du leader syndicaliste, ils sont toujours maintenus dans des camps d'internement. On aimerait que fussent données les raisons qui justifient une pareille mesure. » L'engrenage de la violence continue dans les deux camps. Le Monde déclare: « On est entré dans le cycle infernal où chacun craignant à tort ou à raison pour sa vie, sa famille, ses biens, croit trouver dans la conduite de l'autre des raisons de se raidir dans sa propre intransigeance}). Pour essayer de faire baisser la tension, Jean de Hauteclocque est remplacé, le 2 septembre 1953, par Pierre Voizard, plus favorable à des mesures d'apaisement. fi est, cependant, accueilli à l'aéroport d'El Aouina par des injures et des crachats de certains Français mécontents2.

1

2

Union Générale des Travailleurs Tunisiens.

Ces colons sont regroupés au sein du Rassemblementfrançais, groupementpolitique

qui prétendait représenter l'ensemble des Français de Tunisie. Leur organe d'expression était le journal Paris, publié à Tunis. 37

Malgré des tentatives de réformesl du nouveau Résident général, la liste des violences continue de s'allonger. Des groupes armés, provenant de bases de guerillas établies en Libye voisine, attaquent, à partir de mai 1954, fermes et familles de colons. La presse française parle de « fellaghas ». L'insécurité s'accroît dans les campagnes et les Français décident d'assurer eux-mêmes leur protection en constituant des groupes de combat. Le gouvernement français envoie des renforts militaires en Tunisie. Les mesures d'ordre sont renforcées. Les deux communautés se méfient l'une de l'autre et la peur s'installe. Chez les Tunisiens, la consigne de ne pas fréquenter les cafés européens se répand. Pierre Voizard, de visite à Paris, dresse un bien triste tableau de la situation en Tunisie. «La situation est dramatique », dit-il. «L'ordre est maintenant profondément troublé à Tunis. Des mesures ont déjà été prises pour assurer la sécurité dans les campagnes. fi s'agit maintenant de rétablir l'ordre dans les villes. Trois militaires viennent d'être l'objet de lâches attentats. Des dispositions rigoureuses vont entrer en .. 2 app 1lcatlOn... » . Pierre Mendès France, devenu président du Conseille 18 juin 1954, se rend à Tunis dès le 31 juillet. fi remplace Pierre Voizard par le général Boyer de la Tour qui sera chargé d'appliquer la nouvelle politique instaurée par le Président du Conseil. Celui-ci reconnaît l'autonomie interne de la Tunisie, réclame la fin des violences3 et la remise des armes. Le 18 novembre, les deux gouvernements demandent l'arrêt des combats.
1

Le gouvernement tunisien est désormais composé de 8 ministres tunisiens

accompagnés de 4 directeurs fiançais. L'assemblée nationale de 45 membres est élue au suffrage universel à deux degrés. 2 Cité par Louis Périllier, La conquête de l'indépendance tunisienne, Editions Robert LatIont, Paris, 1979,304 p. 3 «L'autonomie interne de l'Etat tunisien est reconnue et proclamée sans arrière pensée par le gouvernement fiançais, qui entend tout à la fois l'affirmer dans son principe et lui permettre dans l'action la consécration du succès. (...) Au cours de ces dernières semaines, les violences ont redoublé, comme si elles voulaient gagner de vitesse nos décisions et creuser un fossé entre des populations appelées à s'entraider fraternellement. Comme vous-même, j'ai le droit d'espérer qu'un terme sera mis maintenant à ces violences. S'il fallait affecter plus de moyens pour les maîtriser, le gouvernement fiançais n'hésiterait pas à envoyer tous les renforts nécessaires. Si de nouveaux attentats venaient endeuillerce pays, les sanctions,je dois le dire loyalement, seraient d'une rigueur que ne mitigerait aucun ménagement. » 38

Le contre-terrorisme continue, lui, de sévir. Dans la nuit du 14 au 15 décembre, des bombes éclatent au domicile de huit personnalités destouriennes à Tunis et à Sfax. Les «Ultras », représentés dans le mouvement «présence française» font pression sur le nouveau gouvernement français 1 afin de protester contre la reprise des négociations et affirment« le refus des Français d'être considérés comme des étrangers en Tunisie »2. Ils sont relayés en France par un groupe interparlementaire «France-Tunisie» qui s'est constitué sous la présidence de Jean Médecin. On y trouve, aux côtés de MM Colonna et Puaux, des membres du MRP3 comme Johannès Dupraz, du RPF4 comme Michel Debré. Malgré ces pressions, le gouvernement Edgar Faure respecte les accords passés avec les Tunisiens: le 21 avril 1955, il signe le protocole d'accord qui consacre l'autonomie interne de la Tunisie. La France est désormais représentée en Tunisie par un haut-commissaire. Le 1erjuin 1955, Habib Bourguiba rentre à Tunis. L'indépendance de la Tunisie est consacrée le 20 mars 1956. Au Maroc, les tensions étaient apparues dès le lendemain de la Seconde Guerre mondiale entre le résident général et le roi. Ce dernier s'oppose aux Français avec l'aval des Etats-Unis et soutient les leaders de l'IstiqlâlS, le parti indépendantiste marocain6. Des émeutes sanglantes se produisent à Casablanca en 1952. A l'annonce de l'assassinat par des contre-terroristes français de Ferhat Hached, secrétaire général de rUGIT, un ordre de grève est lancé. Dans la nuit du 7 au 8 décembre 1952, la police réprime durement des manifestations dans le bidonville des Carrières centrales. fi y a plusieurs centaines de morts chez les Marocains et huit Français tués, dont quatre policiers. Après la déposition du sultan, Moulay Youssef, en août 1953, d'autres émeutes se déclenchent. L'exil du sultan, chef religieux et défenseur des aspirations nationales, est, en effet, ressenti comme un sacrilège. Un
2 Télégrammedu 16mars 1956au présidentdu Conseil, Edgar Faure.
4

1Renversement de Pierre Mendés France le 5 février 1955 et avènement d'Edgar Faure.

3 Mouvement Républicain Populaire, parti fondé en 1944 par des chrétiens résistants.

Rassemblementdu Peuple français, parti gaulliste fondé en en 1947 par Charles de

Gaulle. 5 « Istiqlâl » signifie indépendance. 6 Le 10 avril 1947, le sultan Moulay Mohammed, dans son discours de Tanger, fait l'apologie de la Ligue arabe et se pose en chef suprême du nationalisme. 39

véritable culte pour le sultan déposé se développe dans la population. Un terrorisme spontané, non contrôlé par les chefs de partis emprisonnés ou exilés, se déchaîne contre les nouveaux dirigeants marocains - le vieux sultan Ben Arafa, le Glaoui - et contre les Français en général. Les attentats continuent en 1954; le général de Hauteville, chef de région, est abattu d'une balle dans le dosl, le dimanche 20 juin 1954. A partir de l'été, les témoins parlent d'un véritable climat de violence. Des émeutes se déroulent à Fès, les incendies ruraux se multiplient. Le jour de Noël, une bombe explose au marché de Casablanca causant 18 morts. Daniel Rivet évoque une «atmosphère d'état de siège}). Il dénonce « l'expression de plus en plus virulente du racisme ouvert et spontané des Européens et de la violence contre-terroriste, autre forme de peur et de désespoir. Le lynchage de Marocains devient monnaie courante après chaque attentat terroriste}). Selon lui «ce qui joue, c'est donc l'humiliation et la désespérance du petit peuple des villes, livré à luimême après l'arrestation des cadres de I'Istiqlâl et du PCM et la dissolution de toute plate-forme d'opposition légale au régime du protectorat}) 2. Durant l'été 1955, plus de 800 attentats terroristes et contre-terroristes sont commis au Maroc. En réponse, les autorités procédèrent à des arrestations arbitraires, des sévices, des exécutions après les procès expéditifs, voire à un contre terrorisme clandestin. Comme en Tunisie, la spirale de la violence, terrorisme- contre terrorisme, se met en place et divise profondément les deux communautés qui se rejètent la faute. La politique de la manière forte montre ses limites. Pour pacifier le pays, il aurait sans doute fallu « une campagne militaire comparable à celle du Rif en 1925 » pensent certains responsables3. Les dirigeants français au Maroc sont dans une impasse. Afin de débloquer la situation, Edgar Faure, nouveau Président du Conseil, nomme un civil à la résidence générale, Gilbert Grandval. A la différence de ses prédécesseurs militaires, il ne soutient pas les « ultras »

1 Sur les récits des attentats voir Knibiehler Yvonne, Emmery Geneviève, Leguay Françoise, Des Français au Maroc, op cit , p. 365 et suivantes.

2 Daniel Rivet, le Maroc de Lyautey à Mohamed V; le double visage du protectorat, op. cit. 3 Réflexion de François Mitterrand en 1957, cité par Alain Ruscio, op. cit. page 104. 40

de la communauté françaisel et ordonne même l'expulsion de certains de ses éléments extrémistes. Puis, il cherche à faire démissionner Ben Arafa, afm de donner des gages aux Marocains. Rapidement, un accord se fait entre les membres du gouvernement français et les partisans de l'indépendance: en novembre 1955, Sidi Mohammed Ben Youssef est reçu en France pour négocier l'indépendance de son pays. Rentré triomphalement chez lui, Ben Youssef prend le titre de Mohamed V et déclare le Maroc indépendant le 2 mars 1956. Pour l'Algérie, il faut noter que les violences n'ont pas eu comme conséquence un départ massif des Français avant la fm de la guerre et la signature des Accords d' Evian. Les Français ont plutôt choisi de se regrouper au sein de villes ou de quartiers considérés comme plus sûrs car sous protection de l'armée française. Quitter l'Algérie n'est que très rarement envisagé, sauf provisoirement pour mettre sa famille à l'abri. De 1954 à la fm de l'année 1961, on enregistre seulement 180.000 départs défmitifs (sur près d'un million de Français).

Les premiers

« retours»

Le mot « retour» est employé ici pour désigner les Français arrivant en métropole à la suite des décolonisations. Il est bien entendu que, pour beaucoup, cette arrivée n'est absolument pas un retour puisqu'il n'y a pas

eu de départ. Soit que ces Français étaient nés outre-mer - ce qui est le
cas de la majorité des Français d'Algérie - soit que leurs ascendants n'aient même jamais connu la France car issus de l'importante immigration européenne venue s'installer dans les colonies françaises. Les premiers« retours» sont donc principalement le fait des Français des protectorats, Tunisie et Maroc, et cela dès 1956. Les nouveaux Etats entament rapidement une politique de «préférence nationale» dans les services publics mais aussi dans le commerce2 et l'agriculture. Des réformes agraires sont décidées de manière à mieux répartir la propriété

1Notamment le groupe« Présence française ». 2 Une loi tunisienne du 31 août 1961 a réglementé les activités commerciales: une autorisation administrative était désormais obligatoire pour exercer une profession commerciale.

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