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Les routes incas de Machu Picchu et Vilcabamba

De
208 pages
Un voile de légendes et d'inexactitudes recouvre encore aujourd'hui la cordillère de Vilcabamba, située sur le piémont oriental des Andes péruviennes à l'ouest de Cusco : trésors cachés par les derniers Incas, cités perdues oubliées ou inconnues des Espagnols... Les fonctions des établissements incas de la région suscitent aussi des débats : étaient-ce des forteresses destinées à protéger Cusco d'incursions des populations amazoniennes, des centres de pouvoir régionaux ou des sites cérémoniels ?
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Située sur le piémont oriental des Andes péruviennes à l’ouest Erwan Duffait
de Cusco, la cordillère de Vilcabamba symbolise avant tout la
résistance inca contre les Espagnols car certains descendants
du souverain Huayna Capac y trouvèrent refuge entre 1537 et
1572. Elle est surtout célèbre car c’est dans cette région que se Les routes incas
trouve le site inca de Machu Picchu. Un voile de légendes et
d’inexactitudes recouvre toujours la cordillère de Vilcabamba de Machu Picchu
de nos jours : trésors cachés par les derniers Incas, cités
perdues oubliées ou inconnues des Espagnols… et Vi Lcaa Mba
Les fonctions des principaux établissements incas de la région (Vitcos,
Vilcabamba, Machu Picchu et Choquequirao) suscitent encore de nombreux
débats : étaient-ce des forteresses destinées à protéger Cusco d’incursions
Pouvoir et mémoire des populations amazoniennes, des centres de pouvoir régionaux ou des
sites cérémoniels ? dans les a ndes péruviennes
À travers l’étude du réseau routier inca de ce territoire qui n’a pas encore
été étudié, l’auteur tente de répondre à ces multiples questions et de lever
le voile sur cette région dont l’histoire préhispanique et l’histoire coloniale
restent à ce jour très méconnues.
« Marcheur enthousiaste, c’est en parcourant plus de 700 km à pied, sur
des routes parfois empierrées mais souvent de simples sentiers de terre
longeant des précipices, côtoyant des glaciers, qu’Erwan Duffait nous fait
découvrir l’histoire de la cordillère de Vilcabamba [...]. Au-delà de cet
exemple, c’est toute la complexité du Capac Ñan, « le grand chemin inca »
de plus de 20 000 kilomètres qui permettait de gérer un immense territoire
de près de dix millions d’habitants, qui est suggérée dans ce livre. ».
Thérèse Bouysse-Cassagne
Erwan Duffait, historien de formation et docteur en archéologie de l’Université Préface de
Paris 1 Panthéon-Sorbonne, a effectué ses recherches au sein du laboratoire
Thérèse Bouysse-Cassagne«Archéologie des Amériques» (UMR 8096 du CNRS). Spécialiste de la civilisation
inca et des routes préhispaniques, il a vécu plusieurs années au Pérou et au Chili
et a travaillé en collaboration avec les institutions de ces pays liées à la recherche
et à la protection du patrimoine.
A RECHERCHES
Couverture : Cordillère de Vilcabamba (chaîne du Quishuar) vue depuis la zone de Cachora M
sur la rive gauche de la vallée de l’Apurimac © Erwan Duffait É
R
I
Q
U
ISBN : 978-2-336-29894-8 E
20 € S LATINES
RECHERCHES_AME_LAT_DUFFAIT_10,8_ROUTES-INCAS-MACHUPICCHU_V3.indd 1 6/06/13 18:20:15bb
Les routes incas de Machu Picchu et Vi Lcaa Mba
Erwan Duffait
Pouvoir et mémoire dans les a ndes péruviennes








Les routes incas de Machu Picchu et Vilcabamba
























Recherches Amériques latines
Collection dirigée par Denis Rolland
et Joëlle Chassin

La collection Recherches Amériques latines publie des
travaux de recherche de toutes disciplines scientifiques sur
cet espace qui s’étend du Mexique et des Caraïbes à
l’Argentine et au Chili.

Dernières parutions

Elena CICCOZZI, Les Galápagos, gouvernance et gestion
démocratique des ressources naturelles, 2013.
Guillaume GAUDIN, Penser et gouverner le Nouveau
eMonde au XVII siècle. L’empire de papier de Juan Díez de
la Calle, commis du Conseil des Indes, 2013.
Susana VILLAVICENCIO, Sarmiento et na nation civique.
eCitoyenneté et philosophies de la nation (Argentine XIX
siècle), 2012.
Véronique LECAROS, L’Église catholique face aux
évangélistes. Le cas du Pérou, 2012.
Emilie DORÉ, Lima, Labyrinthe urbain. Quête de modernité
et désarroi identitaire dans un quartier populaire, 2012.
Patrick HOWLETT-MARTIN, La politique étrangère du
Brésil de Lula (2003-2010). Une émergence contestée, 2012.
Enrique PILCO PAZ, Musiciens, religion et société dans les
eAndes au XX siècle (Pérou), 2012.
Margot ANDRADE, La Colombie et la France. Relations
e eculturelles XIX -XX siècles, 2012.
Christophe BELAUBRE, Élus de Dieu et élus du monde dans
le royaume du Guatemala (1753-1808). L’Église, les familles
de pouvoir et les réformateurs bourbons, 2012.
Morgan DONOT et Michele PORDEUS RIBEIRO (dir.),
Discours politiques en Amérique latine. Représentations et
imaginaires, 2012.
Erwan Duffait







Les routes incas de
Machu Picchu et Vilcabamba


Pouvoir et mémoire dans les Andes péruviennes





Préface de Thérèse Bouysse-Cassagne










































© L’HARMATTAN, 2013
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-336-29894-8
EAN : 9782336298948









"Le relief est maître, il trace les crêtes à suivre, les vallées à descendre, les
étapes, les détours, les passages et les gués. Les villes disparaissent, les
peuples s'émiettent, les nouveaux venus font un village sur une capitale
disparue, une ville sur un ancien relais de poste, la route reste, comme les
établissements humains restent eux aussi pour les mêmes raisons de
configuration géographique."

Leroi-Gourhan, 2000.


Préface


S’il ne fait aucun doute que Machu Picchu est l’image la plus
célèbre du Pérou, elle se rattache, aujourd’hui encore, dans
l’imaginaire de certains, à une culture inca dont les mystères
resteraient en grande partie scellés, comme si les brumes montant de
la selva proche avaient définitivement voilé la très riche histoire de
cette région.
À l’énigme des citées perdues de la cordillère de Vilcabamba dont
fait partie Machu Picchu, viennent s’ajouter les légendes de trésors
que les derniers Incas y auraient cachés tandis qu’ils y trouvaient
refuge, fuyant les Espagnols.
Docteur en archéologie et historien de formation, Erwan Duffait
nous offre un ouvrage qui éclaire de façon éblouissante, et pour la
première fois de cette manière, la région qui fut le théâtre d’un des
pans essentiels de l’histoire inca, puisqu’elle vit à la fois son apogée et
son agonie.
L’écriture sobre et précise de l’ouvrage est au service d’une mise à
l’épreuve : celle d’une méthode nouvelle et efficace où les documents
d’archives sont au service des questionnements de l’archéologue
tandis que les preuves matérielles répondent, à leur tour, aux
interrogations de l’historien.
Rien de plus difficile, car les manuscrits que nous possédons, tous
écrits par des Espagnols, non seulement reflètent leur vision du
monde mais constituent des palimpsestes qui condensent souvent
plusieurs temporalités et plusieurs systèmes de domination. Ils
n’entretiennent donc pas toujours des liens directs avec les preuves
archéologiques. Dans ces conditions, il faut savoir trier les
informations, les croiser entre elles et relativiser les liens entre ce
qu’on lit et ce que l’on voit sur le terrain. Peu nombreux sont ceux qui
se sont risqués sur cette voie qui exige maîtrise des connaissances et
rigueur. Erwan Duffait est de ceux-là et sa recherche s’inscrit dans le
prolongement de deux grands travaux classiques, ceux de Craig
Morris sur les greniers incas de la région de Huánuco et de Martti
Pärssinen chez les Pacajes de la région du Titicaca.
Marcheur enthousiaste, c’est en parcourant plus de 700 km à pied,
sur des routes parfois empierrées mais souvent de simples sentiers de
9 terre longeant des précipices, côtoyant des glaciers, qu’Erwan Duffait
nous fait découvrir l’histoire de la cordillère de Vilcabamba à
l’Horizon Tardif et sous les Incas. Avant lui, cette région ne figurait
dans les publications scientifiques que sur de rares croquis erronés
ignorant la localisation des sites et des diverses voies toutes adaptées à
des contraintes environnementales et à d’innombrables difficultés
topographiques. De son parcours, il tire des descriptions saisissantes
mais aussi des cartes particulièrement significatives qui mettent en
évidence que l’ensemble des voies de communication de la région
converge vers le site de Vitcos, situé au cœur de la cordillère de
Vilcabamba.
Si tous les chemins mènent à Vitcos, ils relient aussi cet
établissement aux trois autres principaux sites incas de la région
(Vilcabamba, Machu Picchu et Choquequirao), tandis que plusieurs
routes – dont la largeur constitue un indicateur de leur trafic et de
leur importance – permettent également de connecter Vitcos à la voie
Cusco-Quito qui dessert toute la cordillère des Andes. Au-delà de
l’exemple de la Cordillère de Vilcabamba, c’est toute la complexité du
Capac Ñan, « le grand chemin inca » de plus de 20 000 kilomètres qui
permettait de gérer un immense territoire de près de dix millions
d’habitants, qui est suggérée dans ce livre.
Mais cette région symbolise avant tout la résistance inca face aux
Espagnols. Pendant une trentaine d’années, en effet, entre 1537 et
1572, les descendants du dernier Inca régnant Huayna Capac
vécurent à Vilcabamba et à Vitcos dans l’espoir de renverser l’ordre
établi par les colonisateurs. Nous ignorions jusqu’au travail d’Erwan
Duffait les véritables raisons de ce choix. Grâce à sa recherche,
Machu Picchu, Choquequirao, Vilcabamba prennent vie. L’analyse
des sources écrites montre que l’Inca Manco et ses fils décidèrent de
s’établirent dans la Cordillère parce que ces villes faisaient partie des
domaines royaux, tel était le cas de Machu Picchu, Vitcos et
Vilcabamba qui appartenaient à l’Inca Pachacuti, et de Choquequirao
à Tupac Ynca Yupanqui. Destiné à perpétuer la mémoire des
souverains et à subvenir aux besoins des membres de leurs lignages, le
domaine royal était constitué par des terres, des mines, du bétail et ce
patrimoine, qui n'était pas transmissible, servait en dernier recours à
rendre un culte au corps momifié de l’Inca. Toute la signification
symbolique de ce territoire faisait sens, non pas du vivant du
souverain qui en était le propriétaire, mais après son décès.
10 C’est à Vitcos, au cœur de la cordillère, que se trouvaient un
temple du Soleil et un important sanctuaire matérialisé par un rocher
sur une source faisant l’objet de pèlerinages. En parcourant les routes,
Erwan Duffait a démontré l’existence de plates-formes associées aux
voies qui permettaient d’observer les glaciers. L’intérêt des Incas pour
les glaciers était tel que les principaux sites de la région furent bâtis
afin d’être parfaitement alignés sur les principaux sommets enneigés.
C’est donc tout l’espace sacré de la Cordillère de Vilcabamba qui est
analysé par l’auteur. Il converge tout entier vers le temple du Soleil de
Vitcos, comme l’espace de l’Empire convergeait, au Cusco, vers celui
du Coricancha. Ainsi à deux échelles différentes, les deux temples
rayonnaient sur des territoires dont l’astre solaire assurait la cohésion.
C’est par conséquent non seulement une partie substantielle de
l’histoire politique inca qui est dévoilée dans ce livre, mais également
de l’histoire religieuse puisqu’ensemble, elles s’inscrivent dans un
espace religieux sacralisé qui relève d’une planification minutieuse,
insoupçonnée jusqu’à la parution de ce livre.

Thérèse Bouysse-Cassagne
Directrice de Recherches émérite au CNRS




















11

Avant-propos


Émerveillement et crainte. Ce sont les sensations que j'ai
éprouvées lorsque j'ai vu pour la première fois les contreforts
enneigés de la cordillère de Vilcabamba en me rendant sur le site inca
de Choquequirao. Émerveillement face à ces prodigieux glaciers aux
formes déchiquetées qui s'élèvent à plus de 5 000 m d'altitude.
Émerveillement face à ces contreforts très escarpés recouverts d'une
forêt dense qui grimpe à plus de 3 600 m d'altitude. Émerveillement
face au fleuve Apurimac qui ondule au pied de la cordillère et coule
au fond d'une vallée de plus de 4 000 m de dénivelé. Émerveillement
face à cette démesure et ce décor inhumain.
Crainte à l'idée de descendre et de monter des pentes vertigineuses
qui dépassent parfois 60 ° d'inclinaison. Crainte à l'idée de penser que
j'allais devoir effectuer des centaines de kilomètres à pied afin
d'étudier les voies préhispaniques de cette région au relief si
accidenté. Un léger soupçon de crainte, excessif peut-être, à l'idée de
croiser éventuellement un ours ou un puma dans les denses forêts.
Allais-je arriver à vaincre toutes ces montagnes gigantesques, depuis
les basses terres étouffantes à 1 000 m d'altitude où l'on se fait
dévorer par les insectes qui prennent un malin plaisir à piquer entre
les doigts, jusqu'aux cols enneigés à plus de 4 600 m d'altitude où
existent encore de rares mais terribles moustiques que les populations
andines appellent pumahuacachi ("qui fait pleurer le puma") ?
Oui, j'étais émerveillé et j'éprouvais aussi quelques craintes. Mais
finalement, j'ai réussi à gravir toutes ces montagnes, avec ou sans
coca, et dévoré plus de 700 kilomètres à pied. J'ai aussi franchi
nombre de cours d'eau à gué, parfois en petite tenue, au début, et plus
tard en cuissardes. Les cuissardes sont bien pratiques car les simples
bottes qui montent en dessous des genoux se remplissent d'eau
lorsque l'on traverse des rivières un tant soit peu profondes. Les
cuissardes sont aussi bien utiles lorsque le terrain est très boueux et
que l'on s'enfonce jusqu'aux genoux. Mais marcher en cuissardes
devient un véritable calvaire si l'on doit cheminer une journée
complète affublé d'un tel accoutrement. J'ai réussi dans la douleur et
la souffrance car bien entendu, marcher en haute montagne est
synonyme de souffrance et de douleur. Souffrance et douleur
nécessaires pour parvenir au sommet des montagnes et être
récompensé, émerveillé de la vue panoramique qui s'offre alors à
13 nous. À condition que le brouillard et les nuages, seigneurs des hautes
altitudes et du piémont oriental des Andes, veuillent bien le
permettre. Au fil de tous ces kilomètres parcourus, cet
émerveillement ne m'a jamais quitté, tandis que la crainte se faisait
moins pressante. Mais elle ne disparaît jamais totalement. Lorsque
l'on doit franchir un glissement de terrain et que le sable et les
cailloux glissent sous les pieds, la crainte est là. Lorsque le chemin
court à flanc de précipice et qu'un rocher empêche le passage de la
mule qui transporte les vivres, la crainte est aussi présente.
S'il existe un son quasi omniprésent dans la cordillère de
Vilcabamba, c'est celui de l'eau. Le clapotis de l'eau des ruisseaux à
plus de 4 000 m d'altitude au pied des glaciers. Le bruit assourdissant
et terrible de l'eau qui glisse sur les rochers dans le cours inférieur des
vallées. Les cascades qui se fracassent sur les rochers. L'eau, tout
comme les montagnes, peut inspirer la crainte. La forêt dense est
omniprésente jusqu'à 3 600 m d'altitude. Forêt dense et parfois
oppressante où l'on peut se perdre pendant toute une journée avec
pas moins de trois guides locaux. Cette forêt héberge des ours noirs à
lunettes, des pumas et certains serpents venimeux dont la piqûre
entraîne la mort en moins de deux jours. Entre la forêt dense et le
pied des glaciers, à 4 600 m d'altitude, dominent les steppes herbacées
d'ichu parsemées de quelques bosquets de quishuar et de quiñual. Ces
très hautes altitudes désertiques constituent aussi le domaine des
lagunes et des brouillards persistants. Ces derniers, combinés à la
solitude, confèrent une certaine atmosphère fantomatique à cet
espace liminal où les êtres humains côtoient le kamaq – la force
animante – des morts et des divinités. C'est aussi dans cet espace
liminal que se trouve la majorité des gisements miniers de la région,
exploités depuis l'époque préhispanique.
Solitude. C'est aussi un sentiment que j'ai éprouvé au fil de chaque
kilomètre parcouru. La cordillère de Vilcabamba constitue en effet
une sorte de no man's land. Aujourd'hui, moins de 25 000 personnes
vivent sur ce territoire qui couvre plus de 6 000 km². Depuis des
siècles, la population se concentre dans une demi-douzaine de vallées.
Entre ces vallées, existent de rares maisons en pierre et au toit en
paille d'ichu. Ces demeures sont souvent inoccupées car les
propriétaires se sont absentés pour cultiver leurs lopins de terre à
basse altitude, surveiller leur bétail à plus haute altitude ou aller à la
ville vendre et acheter des denrées. Si l'on tend l'oreille, on entendra
peut-être les gloussements des cochons d'Inde qui gambadent sur le
14 sol en terre battue des maisons. En compagnie de mon guide local et
de sa mule, j'ai donc croisé très peu de personnes le long des chemins.
Dans de rares cas, la solitude était absolue, la mule et le guide ne
pouvant me suivre car la bête de bât ne pouvait emprunter la voie
préhispanique que je devais étudier. Je me souviens du trajet effectué
seul entre Quewiña et Huancacalle car aucun guide n'était disponible.
Ce jour-là, afin de rentrer à Cusco, j'ai parcouru plus de 20 kilomètres
avec mes deux sacs à dos (le plus gros sur le dos et l'autre sur le
ventre), le bâton de marche dans une main, le GPS dans l'autre, les
jumelles et l'appareil photo autour du cou. Ce fut une dure journée.
Parti à 3 500 m d'altitude, il a fallu gravir un col enneigé à plus de
4 500 m, et redescendre à 2 900 m. Cette journée fut mémorable,
mais il convient de ne pas trop renouveler ce type d'expérience
solitaire pour d'évidentes raisons de sécurité.
Après chaque journée de marche, avant le coucher de soleil, qu'il
était bon de se réchauffer auprès du feu et de sécher ses vêtements
trempés de sueur. Rares furent les nuits où je n'ai pas dormi sous la
tente. Je me souviens de cette nuit passée à la belle étoile sur un
chemin caillouteux car je n'avais pu dresser la tente : le versant était
trop abrupt et je ne tenais pas à faire un roulé-boulé et terminer ma
course dans le fleuve Apurimac 1 500 m en contrebas. Je me souviens
aussi de cette nuit dans une petite chapelle en construction au col
Malaga, à plus de 4 300 m d'altitude. Ce fut la nuit la plus froide de
ma vie et c'est une expérience que je tâcherai d'éviter à l'avenir.
En guise de conclusion, si l'on devait caractériser en quelques
mots la cordillère de Vilcabamba, je choisirais les suivants :
sauvagerie, toute puissance de la nature, démesure et solitude. En un
mot : inhumain, c'est-à-dire non civilisé.










15


Introduction


Le 16 novembre 1532 constitue une date charnière dans l'histoire
des civilisations sud-américaines et de l'humanité. Ce jour-là, à
Cajamarca, au nord des Andes péruviennes à plus de 1 000 km de
Cusco, le souverain inca Ataw Wallpa fut jeté à terre, arraché de sa
litière, et moins de 200 Espagnols mirent en fuite son armée forte de
1plusieurs dizaines de milliers de soldats . Cette chute ne fut pas
seulement celle d'un homme, mais aussi celle de l'Empire inca qui
s'était étendu sur une grande partie des Andes durant un peu plus
d'un siècle. En l'espace de quelques heures seulement, le destin de l'un
des plus grands empires qu'a connu l'humanité bascula et fut scellé.
Beaucoup a été dit et écrit sur les raisons de cette fin subite de
l'Empire inca : dissensions au sein de l'élite inca suite au décès du
souverain Wayna Qhapaq, perte progressive d'influence de Cusco au
profit de Tumibamba (la ville actuelle de Cuenca en Équateur) où
Wayna Qhapaq s'était principalement établi au cours de son règne,
refus des populations andines de continuer à subir le joug inca, ou
encore la supériorité technologique (utilisation des armes à feu et du
fer) des Espagnols. Ces multiples facteurs ont sans aucun doute
facilité la progression rapide des conquistadors dans les Andes après
les événements de Cajamarca. Mais ils ne peuvent expliquer ce qui
s'est passé dans ce lieu le 16 novembre 1532.
Il est important de souligner qu'à Cajamarca, Ataw Wallpa était
doublement en position de force : numériquement et
psychologiquement. Même si les Espagnols disposaient d'armes à feu
(peu nombreuses d'ailleurs, tout comme leurs munitions), ils
n'auraient pu contenir indéfiniment le flot des troupes incas. Par
ailleurs, si dans un premier temps les populations andines ont pu
penser que les Espagnols étaient des dieux, elles se sont vite rendu
compte qu'il n'en était rien. Ces êtres, de même que les chevaux,
étaient mortels. Après des mois de lutte pour obtenir la suprématie
sur l'ensemble de l'empire inca, Ataw Wallpa avait finalement vaincu
les armées de son demi-frère Waškar au cours de l'été 1532. À
Cajamarca, Ataw Wallpa, attendant les Espagnols en se prélassant
dans des sources d'eaux chaudes, était donc en position de force, tout

1. Albert Garcia, La découverte et la conquête du Pérou d'après les sources originales, Paris,
Éditions Klincksieck, 1975.
17 auréolé de ce succès militaire. De plus, il convient de signaler que le
souverain inca était considéré et se comportait comme un demi-dieu,
fils du Soleil, disposant d'un pouvoir quasi absolu. Nul ne pouvait
s'approcher de lui sans se déchausser, s'agenouiller et porter une
lourde charge sur le dos. Nul ne pouvait le regarder dans les yeux et
tous devaient baisser le regard. Il n'était pas permis de parler
directement avec le souverain mais par le truchement d'un
intermédiaire.
Pour Ataw Wallpa, il était sans doute psychologiquement
inconcevable que moins de 200 étrangers aient l'outrecuidance de
porter la main sur sa personne divine et de mettre en déroute ses
dizaines de milliers de soldats. C'est donc finalement peut-être par
excès de confiance et par méconnaissance des Espagnols qu'Ataw
Wallpa a chuté à Cajamarca. Le régime inca, d'essence théocratico-
militaire, était un colosse au pied d'argile : le souverain, cet être semi-
divin, disposait certes de pouvoirs très étendus (probablement
supérieurs à ceux rencontrés dans toutes les théocraties et monarchies
de l'Ancien Monde), mais une fois la tête coupée, ce régime ne
pouvait que s'effondrer brutalement. Francisco Pizarro a reproduit à
Cajamarca ce que Hernán Cortés avait réalisé en 1519 à Mexico-
Tenochtitlan. Ce dernier, en capturant le souverain Motecuhzoma,
avait en effet irrémédiablement fait vaciller l'empire aztèque.
À la suite de sa capture, pensant éviter la mort, Ataw Wallpa
promit aux Espagnols des tonnes d'or et d'argent. Mais ceci fut
insuffisant et il fut exécuté par strangulation à Cajamarca le 29 août
1533. Quelques mois plus tard, en novembre, Francisco Pizarro et ses
troupes entraient à Cusco et fondaient la Cusco espagnole en mars
1534. Dès leur arrivée à Cusco, les Espagnols acceptèrent de
couronner, en tant que souverain fantoche, Manqu Inca, fils de
Wayna Qhapaq et demi-frère de Waškar et Ataw Wallpa. Très
rapidement, Manqu Inca fut mis en résidence surveillée à Cusco.
Maltraité par les conquistadors, voyant ses femmes violées sous ses
yeux, il comprit qu'il ne fallait rien attendre des Espagnols et qu'il
était nécessaire de les vaincre. Réunissant des dizaines de milliers de
soldats provenant de nombreuses régions, il entreprit d'assiéger
Cusco. En mai 1536, prétextant aller chercher une statue en or massif
destinée aux Espagnols, il quitta Cusco pour retrouver ses troupes.
S'ensuivit le siège de la ville qui fut en grande partie incendiée et
détruite.
18 Après plus de six mois de siège, en dépit de la supériorité
numérique de son armée sur celle des Espagnols et de leurs alliés
indigènes, Manqu Inca dut battre en retraite et s'installa dans la vallée
de l'Urubamba, à Ollantaytambo. Malgré une victoire contre les
Espagnols dans ce lieu, Manqu Inca, suivi de plusieurs milliers de
fidèles, décida de se retirer en 1537 dans une région très difficile
d'accès, une véritable forteresse naturelle au relief très accidenté : la
cordillère de Vilcabamba, située à une centaine de kilomètres à l'ouest
de Cusco. Jusqu'en 1572, Manqu Inca (assassiné par des Espagnols en
1544) et ses fils Šayri Thupa, T'itu Kuši et Thupa Amaru, vécurent
dans la partie nord-ouest de la cordillère de Vilcabamba, éloignée des
territoires contrôlés par les Espagnols dans les vallées de l'Urubamba
et de l'Apurimac. Vitcos, situé au coeur de la région, et Vilcabamba,
localisé dans les basses terres chaudes, furent les principaux sites où
ces derniers Incas s'établirent.
Durant 35 ans, entre 1537 et 1572, ces Incas résistèrent contre les
Espagnols en espérant les renverser. Ils les attaquèrent régulièrement
le long de la route Cusco-Lima et pillèrent de nombreux villages dans
les territoires frontaliers de la cordillère de Vilcabamba. Toutefois,
Manqu Inca et ses fils disposaient de très peu de soldats et ces
attaques n'ont jamais constitué une menace réelle pour les Espagnols.
Si tel avait été le cas, ces derniers n'auraient pas attendu 1572 pour
envahir la cordillère de Vilcabamba. Les Espagnols avaient bien
d'autres priorités que de mater la poignée d'Incas réfugiés dans cette
région : la plus importante d'entre elles fut de s'entretuer lors de
guerres civiles qui durèrent plus de vingt ans et prirent fin dans les
années 1550. Certains auteurs ont qualifié le régime inca installé dans
la cordillère de Vilcabamba de "néo-empire". Mais en réalité, il n'avait
rien d'un nouvel empire. Les derniers Incas ne contrôlaient même pas
la totalité de la cordillère de Vilcabamba.
Ils disposaient d'une main-d'oeuvre très réduite et vécurent dans
des conditions très difficiles, bien loin des fastes de la cour impériale
de l'époque préhispanique. Ces années de lutte prirent fin en 1572,
lorsque le vice-roi du Pérou, Francisco de Toledo, ordonna d'envahir
la région. Quelques semaines après sa capture, le dernier Inca, Thupa
Amaru, fut décapité sur la place d'Armes de Cusco. Pour les
Péruviens, la cordillère de Vilcabamba constitue donc une région
chargée d'un symbole identitaire et historique très important
puisqu'elle est associée aux ultimes soubresauts de la civilisation inca
contre les envahisseurs européens. J'ai ainsi décidé de porter mon
19