Les Secrets de l'affaire Raoul Wallenberg

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Entre le 9 juillet 1944 et le 17 janvier 1945 un diplomate suédois Raoul Wallenberg et quelques proches collaborateurs et certains représentants des nations neutres dont la Suisse ont sauvé ou contribué à sauver d'une mort certaine environ cent trente mille juifs hongrois soit plus que toutes les nations alliées réunies durant la guerre. Des officiers du NKVD, la terrible police politique de Staline l'arrêtent. On ne le reverra jamais. Pourquoi a-t-il été arrêté par les Russes ? Certains médias américains l'accusent même d'espionnage. Rien de plus faux...Les raisons étaient tout autre. Cet ouvrage veut faire la lumière sur l'un des plus grands mystères du XXe siècles.
Publié le : jeudi 1 janvier 1998
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EAN13 : 9782296372320
Nombre de pages : 320
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Les secrets de l'Affaire Raoul Wallenberg

Claudine et Daniel PIERREJEAN

Les secrets de l'Affaire Raoul Wallenberg
DU JUSTE DE BUDAPEST AU PREMIER MARTYR DE LA GUERRE FROIDE

Pr~face de M.Per Anger, ancien secrétaire de l'ambas,mde de Suède à Budapest de 1942 à 1945

L'Harmattan

OUVRAGES DÉJÀ PUBLIÉS PAR L'AUTEUR:

L'envers dujollr J, Les Presses de la Cité, Paris, 1997.
Philippe Séguin. Une certaine idée de la politique, Les Presses de la Cité, Paris, 1998.

<9 L'Harmattan. 1998 5-7. rue de l'École-Polytechnique
7500<; Paris

- FRANCE
Inc (Qc)

L'Harmattan

55. rue Saint-Jacques-Montréal CANADA H2Y lK9
L'Harmattan. Via Bava 37 10124 Torino Italia s.r.l.

ISBN: 2-7384-7051-3

A Raoul Wallenberg, pour son courage.

Remerciements

Notre profonde gratitude et notre admiration s'adressent à Monsieur et Madame Per Anger qui accueillirent, avec chaleur, l'idée de créer un Prix international Raoul Wallenberg, à la mémoire du secrétaire de la légation suédoise de Budapest, dont M. Anger fut l'un des plus proches collaborateurs en 1944-1945. Sans leur rencontre, sans leur aide, ce projet, auquel nous tenons tant, et ce présent ouvrage n'auraient jamais vu le jour. Nos plus sincères remerciements vont également à M. Elie Wiesel, Prix Nobel de la Paix, écrivain et professeur à l'université de Boston.

PRÉFACE

Voici plus de cinquante-deux ans, plusieurs membres de la légation de Suède à Budapest menaient une importante mission de sauvetage dans la capitale hongroise. Avec l'aide d'autres diplomates de nations neutres, ils contribuèrent à sauver, de la déportation et de l'extermination, des dizaines de milliers de Juifs hongrois. Plus de 130000 vies humaines au total. Tous revinrent de ce véritable enfer, saufl'un d'eux; certainement le plus téméraire et l'un des plus courageux, Raoul Wallenberg qui disparut le 17 janvier 1945, à Pest, happé par l'Armée rouge. Wallenberg agissait, à Budapest, dans le cadre d'une action du War Refugee Board, une Agence pour l'aide aux réfugiés, créée en janvier 1944, à l'initiative du président américain, Roosevelt. Mais l'état de belligérance empêchait l'intervention directe américaine en Hongrie. Les ressortissants de pays neutres pouvaient uniquement oeuvrer dans la capitale magyare et tenter de sauver la communauté juive hongroise. Le choix s'était naturellement porté sur la Suède et Raoul Wallenberg était parvenu à Budapest le 9 juillet 1944. Jusqu'au dernier jour de sa mission accomplie dans des conditions effroyables, et au péril permanent de sa propre existence, il s'employa à sauvegarder des vies. Les informations mensongères, apparues au printemps 1996 dans le journal américain US News & World Report, au sujet du double visage de la mission de Raoul Wallenberg, ne reposent sur aucun fondement sérieux. Tendancieuses, elles tendraient à faire de Wallenberg un espion à la solde des EtatsUnis et, par là même, conforter les Soviétiques à le soupçonner d'espionnage. Toutes ces allégations récentes manquent évidemment de consistance. Ce sont des contre-vérités que nous ne pouvons que démentir et désavouer. Personnellement, durant des mois, j'ai côtoyé journellement Raoul Wallenberg. Je peux donc témoigner de son intégrité, de son courage, de son altruisme et de son abnégation. Ils sont nombreux, de par le monde, ceux qui lui doivent la vie. 7

Qu'apporte, comme preuve, le magazine américain US News & World Report? Strictement rien. Le nom Wallenberg figurait parmi ceux d'une liste de plus de 2 000 personnes fichées par l'Office of Strategies Services, les services secrets américains, qui venaient d'être créés par le colonel Donovan. Rien de plus. De nombreux historiens ont cherché à percer le grand mystère de sa disparition, qui reste, ô combien énigmatique, même cinquante années plus tard. l'ai moi-même travaillé, pendant plus de deux années, au ministère des Affaires étrangères à Stockholm, afin de prouver que les Soviétiques le détenaient toujours malgré leurs constantes dénégations. L'arrestation et la détention d'un diplomate, par une puissance étrangère, à fortiori une nation neutre, sont un acte d'une gravité extrême, auquel les Etats, même directement belligérants, ne recourent jamais. L'Histoire en est jalonnée d'exemples... Ainsi, l'ambassadeur du Japon à Washington et ses collaborateurs purent rejoindre leur pays sans encombre, après l'attaque surprise de la base américaine de Pearl Harbor par la marine du Soleil Levant. De même, les membres de la légation allemande, à Moscou, rentrèrent à Berlin sans véritables entraves, après l'agression hiltlérienne de l'Union soviétique du 21 juin 1941. Ce nouvel ouvrage apporte des révélations tout à fait nouvelles, qui, effectivement, dans la logique totalitaire d'un système tel que le système stalinien, pouvaient mener à l'arrestation arbitraire d'un homme exceptionnel, comme l'était Raoul Wallenberg. Il paraît maintenant indéniable que les Soviétiques et notamment le N.K. V.D., possédaient, dès leur arrivée à Budapest, un dossier complet sur les activités de la légation suédoise dans la capitale hongroise. Plus qu'aucune autre légation, la nôtre était certainement surveillée, épiée même par les agents pro-communistes qui oeuvraient en Hongrie. Et parmi nous, Raoul, faisait, de la part des Russes, l'objet d'une attention particulière. 8

Le présent ouvrage en témoigne. Au lendemain de la conquête de Pest, plusieurs des collaborateurs directs ou indirects de Wallenberg avaient été longuement interrogés par la sécurité d'Etat soviétique, y compris Ivan Danielsson, ministre de Suède à Budapest. Mais pourquoi le nom Wallenberg provoquait-il donc cette suspicion de la part des Russes? Un tel acharnement vis-à-vis d'un diplomate étranger, d'une nation neutre, ne pouvait s'expliquer et n'être engendré que par une menace. Et sur ce: point précis, ce nouveau livre, consacré à l'affaire Wallenberg, apporte des éléments inédits. Pour Staline et pour le régime totalitaire de Moscou, toute entrave à I'hégémonie et à l' expansionisme du système soviétique constituait un danger qu'il fallait à tout prix écarter. Les deux auteurs de cet ouvrage ont conclu que ce péril, aux yeux du Kremlin, n'avait certainement rien à voir avec de prétendues activités d'espionnage, dont se sont fait injustement l'écho le journal US News & World Report et certains médias européens. Selon les auteurs, l'affaire Wallenberg était, d'abord et avant tout, une affaire politique, traitée au plus haut niveau de l'Etat soviétique. Ce livre le précise fort bien. D'ailleurs, au lendemain de la guerre, les propos échangés le 14 juin 1946, entre le maître du Kremlin et le ministre de Suède à Moscou, Staffan Soderblom, le prouvent.

Staline - même s'il feignait sciemment de l'ignorer - était parfaitement informé de cette affaire.
La publication d'un tel livre, fortement documenté et argumenté, et surtout l'élaboration d'un Prix international Raoul Wallenberg pourront-elles contribuer à faire enfin toute la lumière sur cette ténébreuse affaire? Nous l'espérons vivement, pour la mémoire de l'homme exceptionnel que fut Raoul Wallenberg.

M. Per Anger, ancien secrétaire de l'ambassade de Suède à Budapest, entre 1942 et 1945.
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AVANT-PROPOS

Plus qu'aucun autre lieu au monde, le Yad Vachem en Israël, monument commémoratif de l 'Holocauste, de la Shoa, inspire le respect et ravive la mémoire. Car un tel évènement, le génocide juif, n'a pas eu de précédent dans l'histoire de l'humanité. C'est la terre sacrée d'Israël qui a naturellement recueilli ce site érigé au souvenir des millions de victimes de la barbarie nazie. L'une des allées du Yad Vachem, à Jérusalem, s'appelle l'Allée des Justes et commémore les sauveurs de quelques dizaines de milliers de membres de la communauté juive européenne. Un caroubier, arbre de vie, arbre de paix, rappelle un homme, un "Juste parmi les Justes" : Raoul Wallenberg, diplomate suédois, disparu le 17 janvier 1945, à Budapest. Mais, sous cet arbre écrasé de soleil, ne repose aucun corps. Comment pourrait-il en être autrement? Depuis 1957, les autorités soviétiques ont toujours prétendu qu'il était décédé, dix ans plus tôt, en juillet 1947, à la prison moscovite de Lefortovo. Certains témoins affirment l'avoir aperçu postérieurement à cette date dans des goulags du nord de l'U.R.S.S. Quelques-uns prétendent que Raoul Wallenberg est peut-être actuellement vivant dans un établissement psychiatrique, ayant perdu l'esprit et drogué depuis de nombreuses années... Au moment de la présidence de Mikhaïl Gorbatchev etsurtout de celle de Boris Eltsine, les archives du N.K. V.D., la sécurité d'Etat stalinienne s'étaient entrouvertes, durant quelques mois. Mais l'énigme n'a pas été résolue. Depuis, tout s'est refermé brutalement derrière une sorte de nouveau rideau de fer, de mur du silence. Subsiste-t-il réellement un dossier Wallenberg dans les sous-sols humides de la Lubianka, place Djerjinski à Moscou? Et que sait-on sur le destin véritable de cet homme? Finalement peu de chose... En langue française, quelques ouvrages seulement ont été écrits sur le destin tragique de Raoul Wallenberg. 11

Cet homme, en protégeant la vie de dizaines de milliers d'hommes, de femmes et d'enfants de confession juive, avait sauvegardé I'honneur et la dignité du monde libre que les gouvernants n'avaient pas su préserver. En France, 1994 avait vu la sortie du film de Steven Spielberg, "La liste de Schindler". On y parlait d'un "Juste" allemand, sauveur d'un millier de Juifs. Puis, ce fut le film de Marek Halter consacré aux "Justes" anonymes. Cette année-là s'écoula alors, sans que l'on ne parlât, ou presque, de Raoul Wallenberg, dont le cinquantenaire de sa disparition approchait. Les commémorations intervinrent le 17 janvier 1995, principalement en Suède, aux Etats-Unis et, bien sûr, en Israël. Puis, l'émotion retomba et il paraissait presque certain qu'un jour prochain le nom et l'oeuvre de Raoul Wallenberg disparaîtraient peut-être àjamais. Dans un passé récent, le 5 octobre 1981, Raoul Wallenberg avait été fait citoyen d'honneur des Etats-Unis par le président Ronald Reagan. Insigne honneur, puisque seul, avant lui, le Premier ministre britannique Winston Churchill avait reçu cette distinction suprême. Depuis lors, dans l'Etat du New Jersey, le gouverneur Kean avait institué le "Raoul Wallenberg Day", chaque 5 octobre. Outre-Atlantique, depuis de nombreuses années, plusieurs institutions portent le nom de Raoul Wallenberg. Les Américains n'ont pas oublié.

En 1947, la candidature de Raoul Wallenberg, au Prix Nobel de la Paix, avait été soutenue notamment par un scientifique prestigieux, Albert Einstein. Mais cette proposition n'avait pas été retenue. Pourquoi? Trente-six années plus tard, en 1983, une nouvelle candidature fut présentée, notamment par un homme politique américain, Walter Mondale, et, par Simon Wiesenthal. Une nouvelle fois, elle ne reçut pas les faveurs du Comité Nobel. Pourquoi? A l'occasion des commémorations du cinquantenaire de la disparition de Raoul Wallenberg à Budapest, nous proposâmes la création d'un Prix international Raoul Wallenberg.
Le 7 novembre 1995, Monsieur Per Anger nous apporta son plein appui auprès du Comité Wallenberg Suède. 12

Parallèlement à l'élaboration de ce projet de Prix international Raoul Wallenberg, un autre problème crucial nous préoccupait et n'avait, à ce jour, reçu aucune réponse définitive. Pourquoi les Russes avaient-ils arrêté et détenu Raoul Wallenberg ? Au cours des heures d'entretien avec M. Anger et à la lecture de son ouvrage With Raoul Wallenberg in Budapest, publié en 1979 en Suède et en 1981 aux Etats-Unis, plusieurs points précis avaient attiré notre attention. Tout d'abord, les accusations d'espionnage par les Soviétiques, non fondées d'ailleurs

- qu'évoquait

longuement

dans

son livre M. Anger - pouvaient s'expliquer par le fait que Raoul Wallenberg avait agi avec les fonds américains du War Refugee Board, (l'Agence pour les réfugiés de guerre), créé par Franklin Delano Roosevelt. En observant comment l'alliance des Trois Grands avait évolué très rapidement vers la Guerre froide, il était facile d'imaginer que cet antiaméricanisme était déjà latent chez les Soviétiques. Le diplomate était d'emblée, aux yeux des Russes, suspect. Mais existait-il d'autres indices qui, si faibles fussent-ils, auraient poussé plus encore les Russes dans leur paranoïa à le suspecter d'espionnage? Peut-être les actes des Occidentaux anglo-américains, ceux de la famille Wallenberg, notamment les grands-oncles Marcus et Jacob, permettraient-ils de comprendre l'arrestation, la détention prolongée et la disparition d'un diplomate occidental d'une nation neutre? Attitude du Kremlin qui était d'une gravité extrême. Deux chercheurs de l'université d'Amsterdam, Gerard Aalders, politologue, et Cees Wieber, historien, ont travaillé durant plus de dix ans sur le dossier Wallenberg et ont publié en 1991 un ouvrage The Art ofCloaking (L'Art du camouflage). Dans la conclusion de ce livre, que constataient-ils à propos de l'accès aux archives américaines concernant l'affaire Wallenberg ?
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Qu'ils n'avaient pas pu les consulter à Washington. Et pourtant, "selon la loi des trente ans, elles devaient être accessibles". Curieusement, la référence" National Security of the US" les protégeait encore. Pourquoi donc ce mystère? Ces dossiers, concernant l'affaire Wallenberg, étaient-ils encore, plus de cinquante ans après la disparition du diplomate suédois, classifiés" Sécurité nationale" par les autorités américaines? Que voulaient donc masquer les Américains? Quant aux archives britanniques, elles demeuraient tout aussi closes. Cinq années après la publication de The Art of Cloaking, la direction des Archives fédérales à Washington, a décidé, en mai 1996, de "déclassifier" une partie de ces documents protégés. La conclusion du journal américain US News & World Report qui les a analysés, a été immédiate: à Budapest, Wallenberg avait une double mission, à la fois humanitaire et également de renseignement, autrement dit d'espionnage au profit des Etats-Unis. Et paraît-il, les Russes n'en ignoraient rien. Chacun sait que toutes les ambassades du monde, et notamment celles des grandes puissances, font du renseignement. L'ex-U.R.S.S. et les pays satellites étaient, en la matière, de véritables orfèvres... Chaque jour, des différentes chancelleries, partent, par les "valises diplomatiques", des rapports circonstanciés sur la situation politique, sociale et économique des nations où elles sont implantées. Est -ce pour cela de l'espionnage? Certes, certains attachés d'ambassade, militaires ou commerciaux, ont quelquefois des missions très spéciales... Mais peut-on en conclure que tous les diplomates soient des espions en puissance? Certainement pas. Raoul Wallenberg était à Budapest pour sauvegarder des VIes. Ce sont donc ces multiples questions qui ont motivé la rédaction de ce nouveau livre, consacré à cette énigme Wallenberg. Pour la mémoire d'un Juste parmi les Justes. 14

PROLOGUE LES DISPARUS DE PEST

Où est Dieu?

- Il est là, pendu.
Elie Wiesel.

En cette fin d'année 1944, la guerre s'abattait de manière implacable sur la Hongrie. Une guerre titanesque opposant l'Armée rouge de Staline aux armées d'Hitler, qui avaient, depuis des mois, largement entamé leur retraite. Après la conquête de l'est du territoire magyar, le siège de Budapest avait commencé le 23 décembre 1944. Depuis Stalingrad, en février 1943, la libération du sol de la "mère-patrie" avait coûté la vie à des centaines de milliers de soldats soviétiques. Ils étaient russes, bien sûr, mais surtout ouzbeks, tatars, tadjiks, occètes, etc. et formaient les troupes de choc. Une Armée rouge assoiffée de vengeance et de haine qu'attisait, par ses propos, l'écrivain propagandiste soviétique Ilya Ehrenbourg. Lors de l'avance en territoire allemand, des tracts, remis à chaque soldat, encourageaient la brutalité: "Tue! Tue! disait ce texte. La race allemande n'incarne que le mal. Suis les préceptes du camarade Staline. Ecrase la bête fasciste une fois 15

pour toutes dans son antre! Use de la force et brise l'orgueil des femmes allemandes. Prends-les comme ton butin légitime. Tue! Fonce! Tue, vaillant soldat de l'Armée rouge." On leur apprenait aussi le dégoût et la méfiance extrême de tout ce qui était à l'Ouest. En effet, l'Occident était le mal et la perversion personnifiés qui attiraient par essence la guerre. Les commissaires politiques, présents aux côtés de chaque commandant d'unité combattante, leur répétaient sans cesse: " Soldat de l'Armée rouge, souviens-toi de ce que les nazis ont fait en Ukraine, en Biélorussie. N'oublie jamais et venge-toi." Cette agression sauvage allemande du 22 juin 1941, qui avait ravagé la Russie plus qu'aucun autre pays belligérant, était venue de l'Ouest. Et pour les idéologues soviétiques, l'Occident incarnait le capitalisme qui opprimait les masses. Dans les derniers jours de décembre 1944, face à l'avance inexorable des troupes soviétiques, Budapest s'était brutalement vidé des populations magyares. Dans une capitale qui se préparait au combat, plus de 140 000 Juifs étaient encore vivants et s'apprêtaient à vivre un nouvel enfer. 140 000 seulement sur les 825 000 que comptait la communauté juive hongroise en 1941. Un vrai miracle, pouvait-on croire. Pas vraiment, car ils devaient leur vie à une poignée de diplomates étrangers. Deux légations s'étaient particulièrement illustrées dans ce miraculeux sauvetage: celle de la Confédération helvétique et celle de Suède. Le dimanche 9 juillet 1944, était arrivé de Stockholm un jeune diplomate à l'allure volontaire, issu de l'une des plus grandes familles de Suède. Il se nommait Raoul Wallenberg. Le choix, qui s'était porté sur lui, relevait du pur hasard, du moins le croyait-il. Ce qu'il savait seulement, c'était que le destin l'avait appelé à Budapest et qu'il y fêterait sûrement ses trente-deux ans dans un univers qu'il n'osait même pas imaginer, quelques mois plus tôt. La tâche qui l'attendait au sein de la légation suédoise était immense, difficile et quelquefois ingrate. Elle se résumait en une simple phrase, lourde de conséquence: mettre en échec la "Solution finale", c'est-à-dire l'extermination des populations juives de Hongrie, dernière communauté d'Europe relativement épargnée. Une sauvegarde fragile puisque les déportations avaient déjà commencé vers le camp d'Auschwitz-Birkenau. 16

Sauver des vies, le plus de vies possible à la mesure de l'Holocauste, cette implacable machine de mort qui s'abattait chaque jour sur 13000 âmes dans cette ville, telle était la mission de Wallenberg. Ses seules forces seraient sa créativité, sa capacité d'initiative et son courage, au milieu des dangers multiples qui le guettaient. Adolf Eichmann, l'industriel, l'expert ès exterminations qui, sous les ordres du Reichsführer Himmler, était bien décidé à mettre en place son oeuvre. Et face à tout cela, Raoul Wallenberg réaliserait des prodiges, distribuerait des passeports de protection par milliers, placerait des immeubles sous statut suédois, soudoierait des nazis et des fascistes hongrois afin d'assurer la sauvegarde de dizaines de milliers de Juifs ...

En cette fin décembre 1944, Raoul Wallenberg écrivait à sa mère une longue lettre qu'il concluait ainsi: " Je crois qu'après l'arrivée des Russes, ce sera difficile de rentrer à la maison. Je ne crois pas que je serai de retour à Stockholm avant Pâques... Aujourd'hui, compte tenu des évènements, on ne peut pas faire de projets..." Ton Raoul.
Des phrases, des mots, ô combien prémonitoires, pleins d'espoir mais aussi de réalisme. Car non seulement il ne serait pas de retour "à la maison avant Pâques", mais il ne reverrait jamais sa terre natale, la Suède, ni ses proches. Mais pour l'heure, dans Budapest assiégé, Wallenberg considérait que sa mission n'était pas encore parvenue à son terme. Il lui fallait parachever la tâche accomplie en assurant la sauvegarde de ces milliers de membres de la communauté juive. Il lui fallait leur délivrer des vivres, des médicaments et mettre en oeuvre de nouveau~. projets.Travaillant jour et nuit, dans son bureau de l'avenue Ulloï à Pest, la partie la plus orientale de la capitale hongroise, ne dormant jamais au même endroit, Wallenberg vivait dans un état d'insécurité permanent. Fatigué, amaigri, il savait que sa vie était constamment en danger. Per Anger, secrétaire, lui aussi, de la légation suédoise, lui avait demandé de rejoindre Buda où se trouvaient les autres mem17

bres de la légation. Rien ne l'arrêtait, surtout pas la peur qu'il éprouvait pourtant. Il avait même menacé le général Schmidhuber, commandant des unités S.S. de Budapest, de le faire figurer sur la liste noire des criminels de guerre... A la veille du nouvel an 1945, se tournant vers Mme Clara Nadas, l'une de ses assistantes hongroises, Wallenberg déclarait: "Vivement que les Russes arrivent", avec une immense satisfaction et un réel soulagement, ce sentiment diffus du devoir en partie accompli. Mais il faudrait se montrer encore patient, même si l'armée soviétique n'était qu'à une portée de canons de la Porte de l'Orient. La conquête par l'Armée rouge de Budapest, la merveilleuse capitale hongroise, Buda et Pest, scindée en deux par le majestueux Danube, demanderait au total cinquante-quatre jours de combats acharnés et plus de 400 000 morts et blessés, avant qu'elle ne tombât entre les mains des Soviétiques.

Dans les premiers jours de janvier 1945, par un froid glacial, les forces russes avaient entamé l'assaut final de Pest, sur la rive gauche du fleuve. L'encerclement de Budapest, par les unités du 2e Front d'Ukraine du maréchal Rodion Malinovski, avait commencé quelques jours plus tôt. Puis, les armées du 3e Front d'Ukraine du maréchal Fédor Ivanovitch Tolbouchine les avaient rejointes pour conquérir Buda. La ville, où l'anarchie régnait en maître, était livrée aux pillards, aux hordes incontrôlées. Aucune structure politique et administrative ne subsistait. Le gouvernement fantoche des Croix fléchées, les nazis hongrois, avec à sa tête Ferenc Szalazi, s'était replié à la hâte, plus à l'ouest, sur Sopron. Sur le front ouest, à plus de deux mille kilomètres de la capitale hongroise, Hitler venait d'essuyer une nouvelle et cuisante défaite, après l'échec de la contre-attaque allemande des Ardennes.

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Pest, (Hongrie), 17 janvier 1945. Le mercredi 17janvier 1945, Budapest était en flammes. En route vers Debrecen, distante de plus de 200 kilomètres, sur la chaussée enneigée, une voiture anonyme, de couleur bleu clair, escortée par deux motocyclistes de l'armée soviétique, zigzaguait entre les carcasses noircies de nombreux chars et de véhicules détruits. C'était un paysage d'apocalypse. Les villages traversés étaient en ruines. La mort était partout. Des corps, raidis par le froid intense, jonchaient le sol. A quelques kilomètres de la ville, l'artillerie russe tonnait jour et nuit, pilonnant la capitale hongroise. Depuis des mois, les forces armées soviétiques attaquaient sans discontinuer la Wehrmacht, qui n'était plus que l'ombre d'elle-même. Seul Hitler, de son quartier général, à la Chancellerie de Berlin, espérait encore la victoire, à force d'armes secrètes, de divisions fantômes et d'attaques miracles... Mais il était bien le seul. A un premier barrage, la voiture avait été brutalement stoppée. Raoul Wallenberg, qui s'éloignait de Pest, souhaitait s'entretenir avec le maréchal soviétique Malinovski dont le quartier général se trouvait à quelques kilomètres du front. Son chauffeuret compagnon d'infortune, Vilmos Langfelder, l'accompagnait. Trois militaires russes dont un officier, le commandant Demtschinko, du groupe d'armées de Malinovski, les escortaient. A Debrecen, le jeune secrétaire de la légation suédoise de Hongrie espérait convaincre les autorités soviétiques de poursuivre sa tâche humanitaire à Budapest. De plus, à quelques centaines de mètres du quartier général du commandant du 2e Front d'Ukraine, s'était établi le gouvernement provisoire hongrois du général Miklos que Raoul Wallenberg projetait de rencontrer également. Depuis le 13 janvier, ses collaborateurs avaient remarqué la présence permanente de soldats russes à ses côtés. Mais ce constat n'avait alarmé personne. Pest était, en effet, sous occupation militaire soviétique, à proximité immédiate du front, aux abords de Buda, où les trou19

pes du maréchal Tolbouchine se battaient avec acharnement. Escorter un diplomate d'un pays étranger, en pleine zone de combat, quoi de plus normal pour une armée occupante! Mais cette omniprésence était par trop inquiétante. Curieusement, les autorités militaires russes avaient accédé à sa demande de se rendre à Debrecen sans exiger la présence du ministre Danielsson qui, par ailleurs, représentait les intérêts soviétiques en Hongrie. Avant son départ, Wallenbet;g avait eu une sorte de pressentiment. Certains même l'avaient entendu dire à Langfelder, d'un ton amusé, en désignant son escorte: "Ceux-ci ont été commandés pour mon compte. Mais je ne sais pas s'ils sont chargés de me protéger ou de me surveiller. Je ne sais pas si je suis invité ou prisonnier..." Raoul ne vit jamais le maréchal Malinovski ni le général Miklos. Leur périple prit fin à ce premier barrage. Des coups de poignards s'abattirent sur les pneus du véhicule. Des officiers du N.K. V.D., (Narodny Kommissariat Vnoutrennikh Del, la sécurité d'Etat soviétique) et du Smerch (littéralementSmert Chpionam, "Mort aux espions", le contre-espionnage de l' Armée rouge) les arrêtèrent. Raoul Wallenberg et Vilmos Langfelder ne reparurentjamalS.

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PREMIERE PARTIE UN MARCHANDAGE AVEC LE DIABLE

CHAPITRE 1 "AU NOM DE L'HUMANITÉ..." Mais vous savez que les Juifs sont victimes du plus grand désastre de leur histoire en raison des massacres collectifs ordonnés par Hitler... Il semble tout à fait indiscutable que deux millions de civils juifs ont déjà été tués.
Lettre du Rabbin Wise au président Roosevelt, le 2 décembre 1942.

Washington, D.C.,16janvier 1944. Ce dimanche 16janvier 1944, Henry Morgenthau, secrétaire d'Etat au Trésor et deux hauts fonctionnaires s'étaient réunis avec Franklin Roosevelt, dans le Bureau ovale de la Maison Blanche. Cet Américain distingué, d'origine juive, l'un des ministres les plus importants du gouvernement, était véritablement décidé à mettre au pied du mur le trente-cinquième président des EtatsUnis. Ce matin-là, il n'avait pas perdu de temps. Sans ménagement, il avait présenté au Président un rapport accablant. Que disait donc ce rapport explosif? A longueur de 23

pages, il soulignait l'attentisme de l'administration américaine, du Département d'Etat, du secrétaire d'Etat, Cordell Hull, face au génocide des différentes communautés juives d'Europe, par l'Allemagne nazie. Un véritable scandale qu'il voulait dénoncer au plus vite. Morgenthau, lorsqu'il en eut pris connaissance, avait senti une immense colère monter en lui. Que signifiait cette passivité coupable de l'administration américaine? Etait-elle volontaire? Mais cette fois, le président américain avait rapidement compris qu'il fallait agir. En effet, Roosevelt avait très vite songé à sa prochaine réélection qui risquai t fort d'être en jeu. S'il ne se rangeait pas à l'avis de son secrétaire au Trésor, la communauté juive américaine ne voterait certainement pas pour lui. Moins d'une semaine plus tard, le 22janvier 1944, un décret de Roosevelt fondait l'Agence pour les réfugiés de guerre (War Refugee Board). Une structure en tout point comparable à celles qu'il avait créées durant le New Deal "nouvelle donne" en 1933-34. Ce décret 9417, chargeait le War Refugee Board de : " prendre toutes mesures en son pouvoir pour sauver les victimes de l'oppression ennemie qui étaient en danger de mort imminente et d'autre part de fournir à ces victimes tous les secours et assistance possibles qui soient compatibles avec la conduite victorieuse de la guerre." De plus, le texte précisait en substance qu' "il sera du devoir des ministres des Affaires étrangères, des Finances et de la Guerre, dans leurs domaines respectifs, de mettre, à la demande de l'Agence, les projets et programmes mis au point par l'Agence. " Mais comment en était-on arrivé là ? Près de deux années avaient été nécessaires pour parvenir à cette création. Deux longues années, durant lesquelles des millions de Juifs d'Europe de l'Est et d'Europe de l'Ouest avaient été exterminés. En juillet 1942, alors que, de partout, parvenaient des informations alarmantes sur la mise en oeuvre de la Solution finale, l'administration américaine et notamment le Département d'Etat avaient commencé timidement à mener des enquêtes sur le massacre des communautés juives d'Europe orientale. Et pourtant, les preuves existaient. 24

Des organisations caritatives, - comme l' American Jewish Joint Distribution Committee (Comité d'entraide juif américain) qui menait des actions de secours, de Budapest vers l'Europe orientale, - évoquaient les massacres perpétrés par les Allemands, notamment en Ukraine. Au cours de ce même mois, le ministre des Etats-Unis en Suède avait adressé, à Washington, un rapport attestant qu'au moins 284 000 Juifs soviétiques avaient été exécutés par les Einsatzgruppen (groupes d'intervention des unités S.S.) dans les territoires russes et ukrainiens occupés par l'armée allemande depuis le 22 juin 1941. Sans parler des grands organes de presse, qui, outre-Atlantique, se faisaient l'écho, jour après jour, du terrifiant génocide... Il avait fallu attendre encore plus de deux années pour que le gouvernement américain réagisse sous l'impulsion de Morgenthau. Ce dernier venait de recevoir un rapport intitulé: "Adhésion de ce gouvernement au meurtre des Juifs". Déjà le titre, très évocateur, situait avec précision le problème. Et le contenu de ce document portait des accusations très graves à l'encontre des principaux dirigeants du Département d'Etat. On les soupçonnait "non seulement de ne pas s'être servis des moyens officiels à leur disposition pour sauver les Juifs des griffes d'Hitler, mais encore de les avoir utilisés dans le but contraire... Dans l'exercice de leurs fonctions, ils ont même essayé, précisait le rapport, d'étouffer les révélations concernant l'extermination des Juifs d'Europe." Pour le président américain, ce fameux rapport secret, était un véritable brûlot, une bombe à retardement qui, entre les mains de la presse américaine, pouvait grandement lui nuire. . Politiquement, Roosevelt ne pouvait que réagir, et il avait

réagi promptement... Un avocat de trente-quatre ans, John Pehle avait été placé à la direction du War Refugee Board, (W.R.B.) et avait pour mission de réaliser, coûte que coûte, des miracles. A peine un mois après sa création, leW.R.B. avait désigné des représentants dans un ensemble de pays, notamment en Turquie, en Suisse, en Suède,en Mrique du Nord,en Italie et au Portugal. Travaillant étroitement avec l'Office oj Strategies Services (O.S.S.), les services secrets américains, ces représentants recevaient le statut de diplomates avec le titre d'attachés spéciaux auprès des missions américaines. 25

Trois pays n'avaient pas de représentants de l'Agence pour les réfugiés de guerre: l'Egypte, l'Espagne et l'URSS. Les Russes, en effet, avaient opposé un refus catégorique à la présence à Moscou ou ailleurs d'une antenne du W.R.B., sur le territoire de l'Union soviétique. Soupçonneux, ils estimaient que, sous couvert d'une mission humanitaire, les diplomates américains, en poste dans la capitale soviétique, se seraient livrés à des activités d'espionnage. Quant à l'antenne suédoise du War Refugee Board, elle était dirigée par Iver C. Olsen, un Américain d'origine norvégienne. En quelques mois, elle avait contribué au sauvetage de plusieurs milliers de réfugiés des pays nordiques qui fuyaient l'oppression nazie.Mais au début de l'année 1944, c'était le sort de la communauté juive hongroise, qui préoccupait grandement les autorités américaines et le War Refugee Board. A la fin du printemps, ce dernier avait adressé de vives mises en garde au gouvernement hongrois afin que cessât la déportation massive des Juifs. Le président Roosevelt, en ce qui le concernait, et le secrétaire d'Etat américain, Cordell Hull, avaient assuré que tous les dirigeants qui participeraient, de près ou de loin à la Solution finale, seraient jugés comme criminels de guerre. Le chef d'Etat américain et le cardinal Spellman de New y ork avaient également lancé un appel demandant instamment aux chrétiens hongrois de porter assistance à leurs concitoyens israélites. Le Board avait même demandé, au pape Pie XII, lors d'une requête exceptionnelle, d'excommunier les nazis et leurs complices hongrois. De plus, l'Office ofWar Information (O. W.I.), pour les Etats-Unis et la B.B.C., pour la GrandeBretagne, avaient diffusé des messages et largué des tracts sur le territoire hongrois. En ce qui concernait le sauvetage de cette communauté, leWar Refugee Board américain, qui disposait de moyens financiers importants, ne pouvait agir directement. Une telle opération n'était envisageable que sous le couvert de l'action de diplomates de pays neutres ou non belligérants. Alors, les Américains s'étaient tout naturellement tournés vers la Suède. Par tradition humaniste, la nation suédoise, au même titre d'ailleurs que la Suisse, était toujours disposée à secourir des peuples en difficultés. De surcroît, l'Occident avait eu connaissance de l'existence du génocide juif, en grande partie par l'intermédiaire de la Suède. 26

Dès 1942, dans l'express Varsovie-Berlin, un officierS.S., Kurt Gerstein, chargé de la "désinfection" - en réalité des procédés de gazage - au retour d'une tournée d'inspection au camp de Belzec, avait fait des révélations à un diplomate suédois, le baron von Otter. Mais ces informations, jugées "trop sensibles" par le ministère suédois des Affaires étrangères, n'avaient pas été transmises aux Alliés. En cette même année 1942, un autre diplomate suédois avait eu connaissance des massacres de Juifs en Europe centrale. Per Anger, secrétaire à la légation royale de Suède à Budapest, en avait été informé par Koloman Konkoly, journaliste hongrois. Il avait alors transmis, sans tarder, ces informations à Stockholm, par le courrier diplomatique. La Résistance polonaise - pays où, depuis le début de l'occupation, les nazis se livraient à d'abominables exactions s'efforçait aussi de faire connaître au monde entier ces atrocités. En la matière, la colonie suédoise de Varsovie se montrait particulièrement active. Un groupe, les "Suédois de Varsovie", s'était formé. Sa mission était de transmettre de longs messages, émanant notamment de l' Armia Krajowa, l'armée nationale polonaise et de la Delegatura, la représentation à Varsovie du gouvernement polonais en exil de Londres. Ces informations étaient transmises en Suède. Il était dirigé par trois ressortissants suédois, Carl Wilhelm Herslow, Carl Gësta Gustafsson et Sven Norrman, directeur de l' A.S.E.A., société électrotechnique, filiale du groupe Wallenberg. Lors de leurs visites en Suède, ces Suédois avaient informé le ministre des Mfaires étrangères de la situation en Pologne. Carl Wilhem Herslow, quant à lui, était reçu personnellement par le roi de Suède, Gustaf V, et par le prince héritier. Hleur avait rendu compte des exactions multiples qui se déroulaient sur tout le territoire polonais. Le 21 mai 1942, avant l'arrestation du groupe, Sven Norrman avait notamment adressé, à Londres, un rapport détaillé surIe camp d'extermination de Chelmno. En Suède, en cette même année 1942, la presse, dans de nombreux articles, relatait les persécutions infligées aux populations juives. 27

Les Suédois s'étaient constamment efforcés de donner asile à tous les Juifs réfugiés. Ce qui faisait dire à Iver Olsen, le représentant du Board, à Stockholm: "Les buts du War Refugee Board ont été instantanément approuvés en Suède, et j'ai reçu de tous côtés des offres d'assistance et de coopération." En 1944, une nouvelle mission de protection, pour une communauté humaine gravement menacée, viendrait s'adjoindre aux multiples efforts que les diplomates suédois menaient, déjà, dans certains pays occupés par les nazis. Mais le temps pressait. Chaque jour qui s'écoulait entraînait la mort de milliers de femmes, d'hommes et d'enfants... Cordell Hull, le secrétaire d'Etat américain, le 25 mai 1944, compte tenu de la situation qui se dégradait en Hongrie, avait adressé un message urgent à Olsen et Herschel Johnson, le ministre plénipotentiaire des Etats-Unis dans la capitale suédoise: "Veuillez faire savoir au gouvernement suédois que, suivant des rapports invariables et apparemment authentiques, une extermination de masse systématique des Juifs hongrois a commencé. Les vies de 880 000 êtres humains en Hongrie pourraient dépendre du contrôle qui peut résulter de la présence dans ce pays du plus grand nombre possible d'observateurs étrangers. A cette fin, veuillez exhorter les autorités concernées, dans l'intérêt de l'humanité le plus élémentaire, à prendre des mesures immédiates pour augmenter le pl us possible le nombre du personnel diplomatique et consulaire suédois en Hongrie et de les répartir aussi largement que possible sur tout le territoire de ce pays (1)." Et Hull concluait en espérant que les autorités suédoises à Stockholm et surtout celles de la légation royale de Budapest contribueraient par leur action vigoureuse à faire cesser ou tout au moins à modérer le génocide des Juifs hongrois survivants. Alors que les Américains, bien tardivement, grâce au War Refugee Board, s'efforçaient de faire partir une mission en Hongrie, un télégramme, expédié le 27 juin 1944, de la légation britannique de Berne au Foreign Office de Londres, soulignait la gravité de la situation (2).
(1) Le terrifiant secret, p. 130. (2) Archives du War Refugee Board. 28

Ces informations émanaient de source sûre: en l'occurrence, les représentants de l'Agence juive en Palestine. Ce rapport effrayant précisait que presque la moitié des huit cent mille Juifs de Hongrie avait déjà été déportée. Leur destination finale était Auschwitz-Birkenau. De plus, ce document indiquait que les quatre fours crématoires de Birkenau, le sinistre camp d'extermination, avaient une capacité terrifiante de brûler plus de 60 000 corps par jour... A Budapest, 200 000 Juifs - dont certains étaient astreints à des travaux obligatoires très pénibles - vivaient encore ou plutôt survivaient. Alors que dans les provinces hongroises du Nord et de l'Est, ils avaient déjà tous disparu. Et le Directeur de l'Office de Palestine dans la capitale hongroise, qui tentait d'en sauvegarder le plus possible, craignait, à terme, qu'aucun ne fût épargné. En conséquence, il suggérait qu'on menât des actions de représailles contre les prisonniers allemands qui se trouvaient aux mains des forces armées alliées. De surcroît, les dirigeants hongrois de cet Office préconisaient également qu'on bombardât les lignes de chemins de fer conduisant les populations juives de Hongrie à Auschwitz. Ils proposaient aussi que les installations d'extermination des camps de la mort fussent directement pilonnées. Enfin, ils pensaient que face à la passivité, ou voire même à la complaisance des autorités hongroises, il fallait détruire les immeubles gouvernementaux de la capitale hongroise. Churchill, qui avait eu connaissance de ce rapport, avait écrit deux courtes phrases à Eden, chef de la diplomatie britannique: "Que peut-on faire? Que peut-on dire?" Malgré cet aveu d'impuissance apparent, les efforts se multipliaient pour proposer des solutions d'arrêt aux déportations. Roswell Mac Clelland, Ie représentant du War Refugee Board en Suisse, avait également proposé un bombardement des lignes de chemins de fer reliant Auschwitz à la Hongrie. Mais John Mac Cloy, secrétaire adjoint à la Guerre, avait répondu que le ministère de la Guerre estimait que l'opération aérienne était irréalisable alors que près de 13 000 Juifs étaient extenninés chaque jour.
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Mais Pehle, directeur du Board, avait insisté de nouveau en proposant à John Mac Cloy un bombardement des camps: "Si les installations de meurtre compliquées de Birkenau étaient détruites, avait-il écrit à Mac Cloy, il semble évident que les Allemands ne pourraient pas les reconstruire avant quelque temps ... Je suis convaincu que le moment est arrivé où une telle opération est justifiée, si elle est jugée réalisable par les autorités militaires compétentes. Je recommande fortement au ministère de la Guerre d'étudier avec attention la possibilité de détruire les chambres d'exécution et les crématoires de Birkenau par un bombardement." Cette fois encore, John Mac Cloy avait évoqué des "difficultés techniques" qui s'opposaient à ce type d'opération. Et le secrétaire adjoint américain à la Guerre avait conclu de manière significative que "la seule solution du problème était une victoire aussi rapide que possible sur l'Allemagne." C'était très exactement la position des Soviétiques. Les AngloAméricains avaient, d'ailleurs, lors des entretiens avec les Russes, évoqué la possiblité de bombarder les camps. Ils s'étaient heurtés à un refus catégorique. Le cabinet britannique, saisi à de multiples reprises de ce problème délicat, répondait de façon laconique: "Nous avons discuté cette question avec les Soviétiques, il n'y a rien à faire." La réalité était toute autre. Mais les Anglais, bien sûr, n'en faisaient pas état. Ils s'efforçaient par contre, afin de ne pas provoquer le courroux des populations arabes, de freiner par tous les moyens possibles l' immi gration juive en Palestine. Finalement, rien ne se fit. Alors qu'il eût été si facile d'entraver cette course infernale vers la mort, les Occidentaux, apparemment désarmés, n'avaient usé que de mises en garde et de menaces stériles... Les seules chances de survie de quelques dizaines de milliers d'hommes, de femmes et d'enfants reposaient désormais sur la volonté d'une poignée de ceux qu'on appellerait plus
tard les" Justes"

.

Mais cette action tardive permettrait-elle de sauver encore les Juifs de Budapest? Nul ne pouvait le dire... Pour l'heure, les forces allemandes accompagnées d'unités des S.S. et d'un certain Adolf Eichmann s'apprêtaient à déferler sur la Hongrie. N'était-il pas déjà trop tard...? 30

CHAPITRE 2 LE COUP DE FORCE DU 19 MARS... Cent morts, c'est une catastrophe, cinq millions, c'est une statistique. Adolf Eichmann, à Budapest, en 1944.

Le 15 mars 1944, comme chaque année, était une date importante pour tous les Hongrois. C'était celle de la fête nationale magyare. Un jour ô combien marquant. A l'opéra de Budapest, une soirée de gala rassemblait la haute noblesse. Installé dans sa loge, le régent Horthy, portant avec prestance ses soixante-quinze ans, pouvait-il penser, un instant, qu'il présidait cette assemblée pour la dernière fois? Ce soir-là, après vingt-cinq années de pouvoir, l'amiral Miklos Horthy de Nagybanya, régent de Hongrie, par la grâce de Dieu et la volonté du Parlement qui l'avait un peu aidé, regagnait son château royal, un majestueux édifice dominant le Danube et ancienne demeure des Habsbourg. La guerre paraissait bien loin. Budapest était une ville heureuse, insouciante presque, encore empreinte des fastes révolus de l'Empire austro-hongrois, où les restaurants, jouxtant l'imposant fleuve, faisaient salle comble, chaque soir.
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Rien n'était rationné et les journaux, dans leurs colonnes, ignoraient presque les violents combats qui menaçaient aux frontières. C'était un îlot de prospérité au milieu d'un océan de drames. La Hongrie, quasiment dès l'accession d' Hitler au pouvoir, s'était rangée résolument du côté de l'Allemagne. Elle se trouvait en quête d'un suzerain. Amputée d'une partie de son territoire, par le Traité de Trianon signé avec les Alliés le 4 juin 1920, la nation magyare était affaiblie, nostalgique de sa grandeur d'antan. L'Allemagne nazie exercait sur elle une forte emprise car un demi-million d'Allemands vivaient sur son territoire et étaient très fortement influencés par l'organisation du Volksbund. "Une société, comme l'écrira dans ses Mémoires, Franz von Papen, idéologue et haut dignitaire nazi, qui avait pour but de dissocier la Hongrie en ses composants ethniques et d'annexer ces provinces au Reich comme Etats fédérés." L'amiral Horthy, qui présidait aux destinées de la nation magyare, ancien aide de camp de l'empereur François-Joseph, avait été élu régent, le 1er mars 1920, par l'Assemblée nationale hongroise. Le pays avait alors perdu plus des deux tiers de son territoire et dix millions et demi d'habitants. En 1936, Horthy s'était rendu à Berchtesgaden où il avait été reçu par Hitler. Lors de cette rencontre, les échanges de vues entre les deux chefs d'Etat avaient laissé apparaître de larges convergences. Deux années plus tard, en août 1938, un nouveau voyage du régent, en Allemagne, avait été l'objet d'un rapprochement encore plus étroit entre les deux nations. Et les conséquences n'avaient pas tardé à suivre. Des lois antisémites avaient été rapidement votées par la Parlement hongrois dès avril 1938, établissant un numerus clausus. Elles concernaient l'accès des Juifs à certaines professions et l'entrée des étudiants de confession israélite à l'université. En décembre de la même année, ce critère purement racial était introduit dans les lois anti-juives. Toutefois, malgré ces textes scélérats, à la veille de la guerre, la moitié des médecins, des avocats et le tiers des journalistes étaient juifs. Quant à la vie politique en Hongrie, elle voyait l'émergence du parti fasciste hongrois, le mouvement des Croix fléchées de Ferenc Szalazi, formation encore relativement marginale. 32

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