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Ouvrage publié avec le soutien du CNL.
© Nouveau Monde éditions, 2013 21, square SaintCharles – 75012 Paris ISBN : 9782369430049
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Page titre MarcelBERGER et PaulALLARD
Les Secrets de la Censure pendant la Guerre
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Les Secrets de la Censure pendant la Guerre
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CHAPITRE PREMIER — « CENTRAL TÉLÉGRAPHIQUE »
« La mort de Paul Hervieu peutelle passer ? » Attention à Annemasse ! — Les nuits de Zeppelins.Sousmarins en péril — Rapports aux Ministres. La nuit du 25 octobre 1915 — « L’interpellation FranklinComment leBouillon ne passe pas » — Ministère Viviani, sur le point se tomber, se défendReplâtrage ? Non ! Démission.
— Allo ! La censure des télégrammes ? (C’est bien moi !) — Ici, l’Agence Havas… M. Paul Hervieu, de l’Académie Française, vient de mourir. Pouvonsnous distribuer cette nouvelle à nos abonnés ? Oui, n’estce pas ? ajoute, insidieusement, mon interlocuteur. 25 octobre 1915. La pleine guerre — et le ministère Viviani. « L’un de nous » est à son poste (Auxiliaire ! Aussi bien ici que secrétaire, comme je l’étais, l’autre semaine, à la Défense contre les Aéronefs !) Mais, ici, il ya des « pièges à loups », il y a des responsabilités… — Attendez. Paul Hervieu, vous dites ?… Un civil ! L’auteur de l’Enigme, que j’allais voir au ThéâtreFrançais. Il me semble bien, au fond, que je pourrais… que je puis autoriser la diffusion de cette nouvelle qui n’est ni militaire (il ne s’était pas engagé, au moins ? Mais non !) ni diplomatique. D’autant qu’elle nous est demandée par nos amis de chez Havas. Depuis huit jours que je suis ici, Lucien Coudor, mon chef direct, me recommande : « Soignez Havas ! » Et je le soigne ! Encore tout à l’heure, je n’ai laissé passer « la prise d’Uskub par les Bulgares » que « sous la forme Havas ». Cependant…
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Au bout du fil, une voix courtoise : — Alors, Monsieur, j’attends votre avis ! La mort de Paul Hervieu passetelle ? J’hésite ; je suis neuf dans le métier. Neuf… mais j’ai la tête bourrée des consignes les plus formelles et les plus hétéroclites. Et j’ai déjà vu tant de choses bizarres… — Ecoutez, il faut que je consulte… Consulter ! Le mot m’est venu mécaniquement. L’esprit fonctionnaire, il le faut, ici, plus que partout ailleurs, si on ne veut pas ramasser une bûche. Donc, consultons ! Dès que je pourrai. Ce ne sera peutêtre que dans cinq minutes. Car, nouvelle sonnerie. La Marine ! Ah ! oui, j’avais demandé… — C’est vous, Amiral ? — Parfaitement ! — Ici, le censeur aux télégrammes de presse. Je l’adore, le courtois grand augure du ministère de la Marine, M. l’Amiral Schwerer qui, avant d’« autoriser un torpillage », consulte personnellement sa liste complète des « torpillages permis ». Et, pendant notre conversation qui ne durera que quelques secondes, une pensée me tourneboule dans le crâne : la mort d’un Académicien, de quel secteur d’information, de contrôle, ça dépendil ?
103, rue de Grenelle.
Je suis dans une immense usine frémissante et trépidante : le Central Télégraphique, au 103 de la rue de Grenelle. C’est là que, parties de tous les points de l’Univers comme des flèches lancées par des arcs invisibles, viennent s’abattre, sur ma table de travail, sous forme de télégrammes de presse, les nouvelles du
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monde entier. C’est un vol serré de phrases brèves, une grêle de mots, de noms propres, de chiffres, qui ne s’interrompent ni jour ni nuit. Enfermé dans une cabine de bois, à deux pas des appareils Baudot, je ne suis relié au monde extérieur que par le vaetvient des « boulistes » qui, à travers un étroit guichet, me soumettent des dépêches, et par celui des plantons qui, après mon visa, les remportent. Si, par étourderie, lassitude, ou libéralisme excessif, je laisse tomber, machinalement, sur l’enveloppe de mes « fils spéciaux » ou sur le carré de papier, parti de Pétrograd, de Madrid, de Salonique, de Londres, de Budapest, de Copenhague, de Lisbonne ou de NewYork, mon coup de tampon, le sort en est jeté ! La France, l’étranger, l’ennemi sauront ce qu’ils ne doivent pas savoir… Je veille, le crayon bleu au poing, au « moral de la Nation ». Nos collègues des autres censures — qui siègent dans une sorte de palais à cent cinquante mètres de distance — nous méprisent un peu, nous, les tâcherons de la censure télégraphique. Les « périodiques » sont les aristocrates du métier. Minutieux éplucheurs de textes, lents bénédictins, coupeurs de cheveux en quatre, ils ont le temps, eux, de lire à tête reposée les livres et les publications hebdomadaires ou mensuelles. Les « quotidiens » sont un peu infatués de leur rôle. Ils ont sous leur coupe les « leaders » de la presse française : Clemenceau, Barrès, le colonel Rousset, Charles Humbert… Ils ne communiquent presque jamais directement avec leurs victimes : ils en chargent un secrétaire. Mais nous ! Nous sommes tout le temps à manier des « papelards », à tamponner, à composter !
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Incorporés au personnel télégraphique, on nous prendrait pour des employés des P.T.T. ! Et pourtant… de l’aveu de ceux qui s’y connaissent, c’est notre censure qui est la vraie !
La circulaire n° 1.000.
Elle est à la source : elle étouffe dans l’œuf l’information toute fraîche. Elle arrête les nouvelles sur les fils mêmes et sans que les destinataires s’en doutent. C’est la censure la plus sournoise, car elle est invisible. Elle ne laisse pas de traces, pas de blancs… (de ces « blancs » qui, dans les journaux, trahissent les « interventions »). Le contenu de cette dépêche tombetil sous le coup d’une de nos consignes ? (De ces consignes dont, sous la main, j’ai le répertoire et le 1 résumé, signés du colonel Buat.) . Me sembletil inopportun, suspect, dangereux ? Je l’arrête. Je l’arrête, « sans avis » : je ne suis pas obligé d’en informer son destinataire : le Matin, le Petit Parisien, le TOu bien, je le mutile. De monemps, Havas, Radio… crayon bleu, je raye les phrases qui me déplaisent, puis je le fais recopier. Je prends soin, bien entendu, de modifier, d’après mes échoppages, l’indication du nombre des mots… Et le journal ne reçoit qu’une information arrangée, léchée, recousue, où il ne soupçonne même pas l’opération césarienne… … A moins que son correspondant, précautionneux, n’ait pris soin — et c’est ce qui nous vaut des « empoisonnements » sans nombre ! — de lui envoyer, en même temps, par lettre, le « double » du texte télégraphié.
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— Allo ! La mort de M. Paul Hervieu passetelle ? — Elle ne passe pas, Monsieur. J’ai le sourire. De l’autre côté de la rue de Grenelle, au 110, siège, je l’ai dit, l’officiel Bureau de la Presse. C’est la maisonmère dont nous ne sommes qu’une modeste filiale. Je représente la première lecture. Eux, la seconde. Si j’ai le goût de l’audace, je puis prendre sur moi… Mais si je suis pusillanime, j’ai toujours le droit de me couvrir. Et, ici, pour l’auteur des Tenailles, contrairement au simple bon sens et à mon secret pronostic, j’ai bien fait, bon Dieu ! j’ai bien fait ! — Adresseznous tous les télégrammes annonçant le décès de Paul Hervieu — vienton de me téléphoner à quinze heures vingtcinq. Et, à quinze heures 40, on me notifie : « Jusqu’à nouvel ordre, suspendez le décès de Paul Hervieu. » C’est la guerre ! l’empire de la censure s’étend sur tout l’Univers. Tout ce qui se dit, tout ce qui se fait, tout ce qui s’imprime, tout ce qui se murmure… le bâillon est sur tout ! Méfiezvous… les oreilles ennemies vous écoutent ! Le monde, nous le divisons en deux : « ce qui passe » et « ce qui ne passe pas ».A quinze heures 30, le 25 octobre 1915, la mort de Paul Hervieu ne passe pas ! Parce qu’il y avait la guerre, et parce que des peuples s’entretuaient de l’Atlantique à la Baltique, sur terre, sur mer, et dans les airs, Paul Hervieu n’est mort officiellement qu’à quinze heures quarantecinq !… Ainsi, dans les petites ou grandes choses, nous commençons de fausser l’Histoire. Comme je marquais, le premier jour, ma stupeur de ces « écrasantes responsabilités » qu’on nous laisse, Boucheron, mon collègue (qui s’est présenté à moi en ces termes : « Je
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dois vous dire que je suis le gendre de M. de Choudens, le grand éditeur de musique), Boucheron m’a rassuré : — On s’y fait ! Si vous avez peur, c’est bien simple : vous arrêtez ! On ne risque jamais rien à arrêter un télégramme. Personne ne le sait ! Tandis que si on le lâche !…
La nuit.
Me voilà seul, maintenant, assis à ma table de contrôle, la nuit, au cœur de Paris endormi. Sous ma lampe, par l’étroit guichet qui m’ouvre la porte de l’Univers, une chaîne sans fin de porteurs de sacoches continue à déverser l’innombrable flot. Ils arrivent de partout, les feuillets légers ! Dans leurs plis, ils portent l’azur des pays lointains. Chacun de ces petits rectangles est un miroir magique où se reflètent des visions rassurantes ou menaçantes. Le premier mot — celui qui mentionne leur originedessine un paysage : Tokio, Manchester, Casablanca. Toute la terre est là, la terre en armes et en feu… — Méfiezvous d’Annemasse ! m’a dit Coudor. Annemasse, c’est le point névralgique ! C’est de cette plaque tournante, sur territoire neutre, que partent tous les télégrammes dont l’origine première est l’ennemi — l’ennemi, par définition, traître, menteur et sournois !… … Tels mots, tels renseignements qui sembleraient inoffensifs sont, en réalité, chargés, paraîtil, d’un venin subtil. A moi de flairer ce poison, de le neutraliser avant que… Tâche redoutable ! Il faut faire vite, il faut déjouer toutes les ruses, éviter les fausses manœuvres ! Pendant mes heures de faction nocturne, j’ai la sensation
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