Les soldats de Napoléon en Espagne et au Portugal

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La guerre dans la péninsule ibérique a été une guerre d'indépendance pour les Espagnols et les Portugais, qui l'ont vécue comme une croisade. Ce fut une guerre de professionnels pour les Anglais, et une guerre d'usure pour les Français. Conflit d'une modernité surprenante, ce fut une guerre totale, impliquant civils autant que militaires, ne respectant aucune trêve, aucun sanctuaire, idéologique autant que nationaliste, maniant la propagande et l'intimidation, utilisant la terreur et le mensonge comme moyens d'action...
Publié le : lundi 1 janvier 2007
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EAN13 : 9782336277325
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LES SOLDATS DE NAPOLEON EN ESPAGNE ET AU PORTUGAL

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(Ç)L'Harmattan, 2007 ISBN: 978-2-296-02477-9 EAN: 9782296024779

Jean-Claude Lorblanchès

LES SOLDATS DE NAPOLEON EN ESPAGNE ET AU PORTUGAL
1807-1814

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
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Pour Monique.

Prélude
De 1807 à 1814, les Français ont mené dans la péninsule Ibérique un combat sans merci contre les Espagnols et les Portugais que soutenaient les Anglais. Le désastre subi par sa marine à Trafalgar lui ôtant tout espoir d'envahir l'Angleterre, Napoléon décida de la frapper en ruinant ce qui concourrait le plus à sa puissance: son commerce international L'imposition d'Wl blocus continental à l'ensemble de l'Europe finirait, pensait-il, par mettre à genoux son irréductible adversaire en l'asphyxiant. La mise en œuvre de cet embargo impliquait une occupation du Portugal qui était inféodé à Londres. Lisbonne ne pouvant plus être atteinte par voie maritime, il faudrait traverser l'Espagne, et donc s'assurer de lignes logistiques et de communication sûres au travers de ce pays. Profitant de la décrépitude et de la décadence de la monarchie espagnole, l'Empereur crut pouvoir confisquer aisément la couronne des Bourbons de Madrid pour la remettre à son frère Joseph. En exacerbant les sentiments nationalistes et xénophobes d'une population solidement encadrée par le clergé, ce coup de force déclencha un mouvement de résistance qui se manifesta d'emblée avec une vigueur inattendue. Venu laver la honte de la capitulation d'une de ses années en rase campagne, dispersant les Espagnols et chassant les Anglais venus en renforts, Napoléon réussit, en trois mois, à redresser la situation militaire. Menacé par des intrigues ourdies à Paris et préoccupé par l'évolution de la situation en Europe centrale, il dut toutefois quitter prématurément l'Espagne, en janvier 1809, convaincu à tort d'avoir réglé l'essentiel des problèmes. De 1809 à 1811, après s'être déployés sur l'ensemble de la péninsule, à l'exception de Cadiz qui ne fut jamais occupée, les Français purent contenir les offensives répétées de corps expéditionnaires anglais débarqués au Portugal, sans toutefois arriver à se maintenir durablement dans ce pays. En Espagne, ils réussirent à contrer tout retour en force des atmées régulières espagnoles. Harcelés par les bandes de guérill~ ils eurent cependant de plus en plus de mal à assurer la sécurité de leurs lignes de communications, et l'administration du roi Joseph n'arriva jamais à s'implanter de manière durable sur le territoire. Au début de 1812, Portugais et Espagnols acceptèrent de servir sous commandement militaire anglais. Désigné commandant en chef des armées

alliées, Wellington passa à l'offensive. Opérant avec circonspection, il finit, avec des fortunes diverses, par repousser jusqu'en France les armées impériales affaiblies par des prélèvements d'effectifs destinés à remettre à niveau la Grande Armée que la campagne de Russie avait rendue exsangue. En juin 1813, la défaite de Vitoria marquait la fin du règne de Joseph et de la présence française dans la péninsule. Après avoir mené une retraite exemplaire dans le sud-ouest de la France, Soult déposait les armes le 12 avril 1814, à Toulouse, une semaine après l'abdication de l'Empereur. Confrontés à une xénophobie et à des atrocités qui les accablaient, les Français n'ont pas compris que les Espagnols, dans leur grande majorité, rejetaient, avec la même détermination et la même haine, l'occupation militaire étrangère et le régime politique et social qu'on voulait leur imposer. Ils n'ont pas su prendre la mesure de la guerre de libération que ce peuple fier leur livrait. Toutefois, si les harcèlements de la guérilla ont fini par les affaiblir, ils n'ont pas suffit à les faire plier. Ce ne sont pas les guérilleros, mais les unités régulières anglaises, portugaises et espagnoles qui ont battu une armée impériale diminuée par les ponctions d'effectifs qu'imposait la désastreuse campagne de Russie, minée par les querelles intestines des maréchaux et fragilisée par le manque de ressources logistiques de l'administration du roi Joseph. Bien que son impact sur les affaires françaises en Europe centrale et de l'est, là où se jouait le sort de l'Empire, soit resté modéré jusqu'en 1813, cette guerre a, de son propre aveu, précipité la ruine de Napoléon. Elle a permis aux Anglais de préparer leurs années à un retour en force sur les champs de bataille du continent dont elles étaient absentes depuis 1793. Elle a donné à Wellington l'occasion de se former et d'affinner ses qualités de chef militaire. Guerra de la Independencia pour les Espagnols, elle a propulsé leur pays dans le monde moderne. Affrontement souvent barbare entre traditions et idées nouvelles, elle a été un des mythes fondateurs du nationalisme espagnol, comme l'avait été, quatre siècles plus tôt, la Reconquête sur les Arabes. Guerre moderne, elle a été une guerre totale, impliquant les populations dans les combats, généralisant la terreur pour briser les résistances et utilisant l'économie comme arme de destruction. Guerre globale, elle n'a laissé aucun de ses acteurs indifférents, exacerbant à l'extrême leur sensibilité et leurs sentiments.

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1. Les dés sont jetés

La perfide Albion Le 25 mars 1802, l'AngletetTe, à bout de souftle, s'est résolue à signer à Amiens une paix mettant un terme à neuf années de guerres contre la France révolutionnaire. La popularité de Bonaparte, Premier consul, est au plus haut. Le 18 août, c'est sans surprise qu'il est nommé consul à vie. Redoutant d'être dupes l'une de l'autre, l'Angleterre et la France ne désarment pourtant pas. Épiant le moindre manquement aux accords, elles se tiennent prêtes à reprendre les hostilités. Avec une inquiétude grandissante, les Britanniques voient les Français bouleverser l'équilibre politique de l'Europe centrale en poussant leur avantage vers l'est, au-delà de Rome, Mayence et Hambourg qui jalonnent leurs nouvelles frontières. Ils leur reprochent de se constituer une clientèle d'États vassaux auxquels ils imposent un monopole commercial, tout en refusant de baisser leurs taxes douanières pour l'importation de marchandises anglaises. Comble de la provocation, Anvers, "ce pistolet braqué sur l'Angleterre", est devenu port français! Estimant que la trêve favorise outrageusement leurs voisins d'outre-Manche, les puissants lobbies du monde de la finance et du commerce londoniens poussent à la reprise de la guetTe. Ils peuvent compter sur le soutien sans faille du roi George III qui déteste la France, et sur celui de l'Amirauté qui redoute la montée en puissance de la flotte française. Bien que mise à genoux à Aboukir, cette dernière est à nouveau active aux Antilles, dans l'océan Indien et en MéditelTanée ; elle constitue une menace pour le soutien des corps expéditionnaires anglais déployés en Inde et en Amérique du Nord. L'AngletetTe tient aussi à conserver sa liberté de manœuvre en Amérique latine où elle se livre à une contrebande effiénée avec les colonies espagnoles et portugaises, tirant de ce commerce illicite des revenus considérables qui lui permettent de développer sa jeune industrie manufacturière. En refusant d'évacuer Malte, en dépit des engagements pris à Amiens, et en décrétant un embargo sur tous les navires français, les Anglais provoquent une rupture qui est consommée le 18 mai 1803.

Le Premier consul a cm à une paix durable; son ressentiment envers la perfide Albion sera à la hauteur de sa déception. Se sentant floué et estimant que l'ennemi abhorré n'a cherché qu'à gagner du temps pour reconstituer ses forces, il décide d'envahir rAngleterre pour soumettre, une fois pour toutes, ces Anglais irréductibles et pleins de morgue à son égard (ils refuseront de le reconnaître comme empereur et ne l'appelleront jamais que Bonaparte). Comment pourrait-il imaginer que l'engrenage dans lequel il met le doigt va causer sa perte et ramener la France aux frontières de l'ancien régime, avec en prime la honte d'une occupation étrangère ?.. La tentative de franchissement de la Manche lui aliénera définitivement l'AngletelTe qui sera désormais l'âme et le financier de toutes les coalitions qu'il devra affronter. L'échec de l'invasion le contraindra à imposer aux Anglais un blocus continental qu'il aura beaucoup de mal à faire respecter, ce qui le conduira à la désastreuse occupation de la péninsule ibérique, puis à la terrible campagne de Russie au cours de laquelle il dilapidera l'admirable Grande Armée. Les dés sont jetés, mais personne ne semble s'en rendre compte. Bonaparte a désiré la paix, eRr elle lui était indispensable pour conforter sa position sur le plan intérieur et conquérir le pouvoir absolu qu'il ambitionnait. Cette paix rompue, la guerre sera tout autant nécessaire à Napoléon pour consolider les bases de l'Empire face aux monarchies européennes. Victime de faux pas dont il ne saura pas anticiper les conséquences, il ne parviendra pas à maîtriser la montée en puissance de son régime. D'une certaine manière, l'été 1803 marque le début du déclin de ce qui n'est pas encore l'Empire. L'impossible franchissement de la Manche Ce n'était pas la première fois que les Français tentaient un débarquement dans les Îles Britanniques. En 1744, celui que devait effectuer l'année de Maurice de Saxe avait tourné court En 1759, le duc de Choiseul avait dû renoncer à engager en Écosse un corps expéditionnaire rassemblé dans le Morbihan. Un nouvel essai de ftanchissement du Channel avait échoué, en novembre 1796, à cause de la tempête. Reportée à l'année suivante, l'opération avait une nouvelle fois été annulée, les moyens maritimes nécessaires pour la traversée n'ayant pas pu être rassemblés à temps. L'opération projetée par le Premier consul devait être sans commune mesure avec les précédentes. Planifiée dans les moindres détails, elle serait lancée depuis Boulogne avec des moyens matériels et humains considérables. Prévue au début de l'été 1804, puis repoussée à l'automne, elle fut finalement programmée pour l'été 1805. Napoléon, qui venait d'être sacré

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empereur le 2 décembre 1804, vint en personne diriger les préparatifs de la force d'invasion. Mis à la mer à Boulogne, Calais, Étaples et Ambleteuse, quelque cent cinquante mille hommes devaient traverser la Manche sur deux mille bateaux de débarquement à fond plat, sous la protection d'une quarantaine de bâtiments de guerre de haut bord. Seize divisions, avec leurs chevaux, leur artillerie et leur logistique, s'entasseraient à bord de ces barges propulsées à la voile et à l'aviron. La suprématie maritime des Anglais leur permettait d'assurer la sécurité de leurs échanges commerciaux ultra-marins sur lesquels reposait le développement de leur industrie naissante. Elle leur garantissait, en principe, car la maîtrise de la mer n'est jamais absolue, l'inviolabilité de leur territoire national Par contre, c'était grâce à la puissance de son armée de terre que la France affirmait sa prééminence sur les nations du continent. Que ses soldats parviennent, par la force ou par la ruse, à prendre pied en Angleterre, ils marcheraient sur Londres et les Anglais seraient battus, rien ni personne ne pouvant résister à l'armée impériale! Encore fallait-il qu'elle franchisse la Manche. Là était le problème, car la marine anglaise verrouillait le passage. Bien que d'origine insulaire, Napoléon était étranger aux choses de la mer : l'opération fut planifiée comme une action terrestre, sans tenir compte des aléas maritimes. Pour lui, une bataille navale devait se dérouler comme un assaut terrestre: en manœuvrant les bâtiments comme des régiments ou des divisions. Le rôle du vent et des courants lui échappait. Il ne pensait pas trop demander à ses marins en exigeant qu'ils maintiennent à distance les navires anglais pendant une semaine. Devant leur réticence, il avait fini par réduire ce délai à deux jours. C'était encore trop pour les amiraux qui n'ignoraient pas que la sécurité des côtes britanniques avait été confiée à l'amiral Horatio Nelson, le vainqueur d'Aboukir. Si l'on réussissait à éloigner la quarantaine de bâtiments anglais qui patrouillaient entre le golfe de Gascogne et la mer d'Irlande, la marine française serait plus à même de neutraliser l'escadre de la Manche réduite à ses seuls moyens. L'idée germa d'attirer les Anglais aux Antilles en les leurrant. Conçue par l'amiral Decrès, ministre de la Marine, la manœuvre de désinformation fut confiée pour exécution à l'amiral VIlleneuve qui commandait l'escadre de la Méditerranée. Il devait quitter Toulon, le 30 mars, après y avoir embarqué un corps expéditionnaire de trois mille hommes aux ordres du général Lauriston. Laissant supposer qu'il appareillait pour une intervention outremer, il ferait route vers l'Atlantique. Après avoir intégré au passage l'escadre espagnole de l'amiral Gravina, il se dirigerait sur les Antilles où l'amiral Misslessy et l'escadre de Rochefort l'auraient précédé. Ostensiblement

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voyant, ce mouvement du gros des moyens maritimes franco-espagnols vers l'Amérique était censé y attirer un Nelson que l'on imaginait soucieux de préserver les intérêts anglais, très importants dans cette partie du monde. S'il mordait à l'hameçon en allégeant le dispositif de sécurité du Channel, Ganteaume, resté à Brest avec l'essentiel de l'escadre de l'Atlantique, sortirait en force et se porterait en Manche pour protéger la traversée. Villeneuve et Misslessy le rejoindraient à toute allure afin de soutenir le ftanchissement. Dans un premier temps, le piège fonctionne à merveille. Méfiant, Nelson a certes hésité, mais il a fini par se lancer à la poursuite de l'escadre ftancoespagnole. Aux Antilles, Vtlleneuve est inquiet: début juin, alors qu'on lui signale que les Anglais viennent d'arriver à la Barbade, il n'a toujours pas réussi à établir le contact avec Misslessy. C'est avec soulagement qu'il reçoit l'ordre de rappel de Paris (daté du 14 avril, il lui parvient le 10 juin). Il appareille sans délai, mais au lieu de rejoindre directement Brest, comme prévu, il doit récupérer à la Corogne des bâtiments de renfort espagnols. Le 22 juillet, sa route croise celle de l'escadre de l'amiral Calder qui, après avoir levé le blocus de Rochefort, se dirige vers Ferrol. Durant la brève bataille qui s'ensuit, les Anglais capturent deux navires espagnols. Le 2 août, l'escadre relâche à la Corogne où Villeneuve prend connaissance des dernières instructions de Decrès : il doit accélérer l'allure pour venir dégager la rade de Brest avant que Nelson se présente. En effet, confronté à une escadre anglaise plus puissante que prévu, Ganteaume ne peut plus sortir pour remplir sa mission de protection en Manche. Ce jour-là, Napoléon rejoint Boulogne pour y prendre le commandement de la force d'invasion. L'opération de :franchissement est imminente, mais rien ne se passe. Non seulement Ganteaume est bloqué en rade de Brest par l'escadre anglaise, mais il est encalminé. Et Villeneuve n'arrive toujours pas ! À peine ce dernier est-il sorti de la baie de la Corogne et de FeITol qu'on lui signale la présence de quelque vingt-cinq voiles à l'horizon. Pour lui, il ne peut s'agir que de Nelson (qui a effectivement quitté la Barbade le 13 juin pour rejoindre l'Europe, mais il ne le sait pas). N'ayant toujours pas réussi à établir le contact avec l'escadre de Rochefort et se jugeant trop faible pour affronter seul l'Anglais (sans chercher à s'assurer qu'il s'agit bien de lui...), il renonce à rejoindre Brest. Désobéissant aux ordres reçus, il fait demi-tour et va se réfugier en rade de Cadiz où il se laisse enfermer par l'escadre anglaise de Collingwood De son côté, pressé par Decrès, Ganteaume profite de vents enfin favorables pour tenter une sortie. Le 21 août, se heurtant au mur infranchissable des navires de Cornwallis, il fait lui aussi demi-tour et rejoint son mouillage. Le 14

25 août, informé de ces derniers développements, l'Empereur, suffoqué de colère, s'écrie: "Quelle marine! Quel amiral! ... Villeneuve est un misérable qu'il faut chasser ignominieusement ; sans combinaisons, sans courage, sans intérêt général, il sacrifierait tout pourvu qu'il sauve sa peau. " Bien que Napoléon laisse entendre que l'échec du franchissement n'est que provisoire et que ce n'est que partie remise, l'occasion d'un débarquement est bel et bien passée. Sans oser se manifester ouvertement, les responsables militaires poussent un soupir de soulagement. Instruits par les exercices auxquels ils se sont livrés avec les forces terrestres, les marins savaient que le temps nécessaire aux flottilles de débarquement pour quitter leurs embossages et gagner la haute mer était bien plus long que celui qui leur était alloué: le franchissement risquait de durer plusieurs jours. Dans ces conditions, les bâtiments de protection n'auraient pas pu assurer la couverture prévue. En outre, la capacité réduite des barges imposait un fractionnement et une répartition des unités, ce qui n'aurait pas manqué de créer la confusion lors du débarquement. Hommes et montures auraient sans aucun doute souffert du mal de mer sur ces embarcations à fond plat, si peu marines; ils n'auraient pas été au mieux de leur forme lors du débarquement. Désastre à Trafalgar Dès le 28 août, Napoléon, qui n'est pas homme à perdre son temps à ressasser une déception, se retourne contre l'Autriche. La Grande Armée qu'il lance à l'assaut de l'Europe continentale a atteint un niveau de préparation au combat jusqu'alors inégalé en France. Les soldats se réjouissent à l'avance des perspectives de campagnes qu'ils jugent bien plus alléchantes que ne l'était l'improbable débarquement en AngletelTe. Mais chez les marins, l'ambiance est morose. Les décisions abruptes de l'Empereur les mettent mal à l'aise. S'il avait une meilleure compréhension des choses de la mer, pensent-ils, il ne gaspillerait pas sa marine comme il est en train de le faire. Vtlleneuve ne manque pas de courage personnel, mais plutôt d'assurance et de confiance dans les hommes et les bâtiments qui sont sous ses ordres. Profondément blessé par les reproches dont il est l'objet, il ne veut pas rester sur une accusation de lâcheté. Vexé d'apprendre par la bande qu'il va être relevé par Rosily, un amiral qui n'a pas exercé de commandement à la mer depuis plus de quinze ans, il se résout à exécuter l'ordre lui intimant de sortir "pour tenter une diversion puissante en Méditerranée". Selon les

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instructions reçues, il doit faire route sur Carthagène, avant de rallier Naples afin d'y débarquer le corps expéditionnaire du général Lauriston, toujours à bord depuis le départ de Toulon. L'Empereur, qui a été très clair, "ne veut plus que ses escadres soient bloquées par un ennemi inférieur et s'il se présente de cette manière devant Cadix, il vous recommande et vous ordonne de ne pas hésiter à l'attaquer." En prenant connaissance de ces directives, Villeneuve paraît soulagé. Son inquiétude chronique fait place à une froide détermination. Puisqu'il faut qu'il sorte, il sortira! Les Anglais se sont réjouis de voir se dissiper les risques d'invasion de leur territoire. Mais la flotte française reste intacte et ils ne tolèrent pas qu'elle continue de menacer leurs intérêts, que ce soit en Europe, en Amérique, ou en Méditerranée orientale. L'escadre combinée de Vtlleneuve et de Gravina représente pour eux le danger principal. En confiant à Nelson le commandement de la quarantaine de bâtiments qui assurent le blocus de Câ.diz, William Pitt, de nouveau Premier ministre, lui a demandé de tout mettre en œuvre pour la détruire. Le 20 octobre 1805 en fin d'après-midi, quand les frégates anglaises de surveillance signalent que Français et Espagnols quittent l'abri de la rade de Cadiz pour la haute mer, l'amiral subodore que le moment est venu. Deux jours auparavant, apprenant que les Anglais venaient d'alléger le dispositif du blocus en retirant six de leurs bâtiments, Villeneuve a jugé opportun de profiter de l'occasion pour appareiller. Par faible vent d'ouest, la sortie de la rade s'est avérée difficile; de nombreuses unités, mal amarinées, ont eu du mal à intégrer la formation de bataille. Les instructions que l'amiral a données à ses commandants de navire avant de lever l'ancre sont prémonitoires de ce qui va se passer: "Si l'ennemi se présente au vent

à nous, nous devons J'attendre sur une ligne de bataille bien serrée ...
L'ordre étant rompu, tous les efforts doivent tendre à se porter au secours des vaisseaux assaillis et à se rapprocher du vaisseau amiral qui en donnera l'exemple... " Cette capacité d'anticipation de Villeneuve surprend après les atermoiements dont il a été coutumier. Depuis le début du XVIIIe siècle, une bataille navale se déroulait selon un scénario rigide et parfaitement réglé. Se présentant en ligne de file et en ordre serré, les deux flottes adverses se canonnaient au passage, chaque navire n'engageant qu'un seul ennemi à la fois. L'opération était renouvelée jusqu'à ce que l'une des deux se retire. La ligne ne devait pas être rompue et il n'était pas question de combat de mêlée, sauf quand l'adversaire amorçait un mouvement de retraite. S'affianchissant des Fighting Instructions en vigueur, Nelson va procéder d'une manière différente. Selon les ordres qu'il donne, l'escadre se 16

présentera en deux colonnes qui s'avanceront, toutes voiles dehors, en convergeant perpendiculairement sur le centre de la ligne de bataille de Vtlleneuve pour la disloquer. Dès la prise de contact, elles engageront un combat de mêlée. Passant en force entre la poupe et la proue de deux bâtiments ennemis se suivant, le navire de tête fera donner la totalité de son artillerie, sur les deux bords, alors que les Français ne seront capables de tirer qu'avec les pièces ayant une ouverture vers l'avant ou l'arrière. Après avoir contourné l'un des navires adverses, le bâtiment anglais reviendra sur lui en cherchant délibérément l'abordage. Derrière le navire de tête, les autres unités agiront de manière identique, tous concentrant leurs efforts sur le centre de la ligne ennemie. Le succès de cette manœuvre très simple reposera sur la mise en place et les préliminaires. Une fois la mêlée engagée, il appartiendra à chaque commandant de navire de prendre ses responsabilités. Nelson a été très clair: "Au cas où les signaux ne seront ni vus, ni parfaitement compris, aucun capitaine ne pourra être dans son tort s'il a placé bord à bord son navire avec un vaisseau ennemi." Cette détermination à chercher systématiquement l'abordage traduit une volonté farouche d'emporter la décision, quoi qu'il en coûte. Nelson a su la faire partager à ses marins. On ne retrouve pas cette résolution sans faille du côté des Franco-Espagnols. Gravina et ses commandants de navire n'ont qu'une confiance limitée en Villeneuve dont ils jugent sévèrement les hésitations et reculades. Ils se méfient encore plus de leurs hommes. Formés de bric et de broc, souvent recrutés de force dans les bas-fonds de Cadiz, sans formation, les marins espagnols sont très mauvais à la manœuvre. La plupart des artilleurs de marine proviennent de l'armée de terre; ils n'ont encore jamais navigué. Bien que le Santa Ana soit, avec ses cent vingt canons et ses trois ponts, le plus grand des vaisseaux alignés, il est aussi le plus vétuste. Et ce n'est pas le seul des quinze bâtiments espagnols (armés de mille deux cent soixante-dix canons) à être dans un état lamentable. Les Français alignent dix-huit vaisseaux (mille trois cent cinquante-six canons), pour la plupart en meilleur état que ceux de leurs alliés. Mais la flotte combinée n'a aucune expérience de manœuvre d'ensemble. Français et Espagnols utilisent des codes de signaux souvent différents, et les communications entre eux sont difficiles. Villeneuve est à bord du Bucentaure,. Gravina a pris place sur le Principe de Asturias. Les Anglais attaquent habituellement au vent, ce qui les rend plus offensifs; les Français se présentent sous le vent, ce qui leur permet, le cas échéant, de décrocher plus facilement. Les artilleurs de marine anglais tirent un coup à la minute, trois fois plus vite que les Français. Ils pratiquent le tir plein bois, visant la coque et les ponts pour causer le maximum de dommages aux

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équipages. Les artilleurs français, par ailleurs moins bien entraînés, tirent à démâter, visant les gréements afin de paralyser la manœuvre de l'adversaire. Le 20 octobre au soir, les Anglais se mettent immédiatement en chasse. Le lendemain, au petit jour, alors que la brume se dissipe, ils assistent, éberlués, à la pagaille indescriptible que provoque un changement de bord de l'escadre combinée dont les vaisseaux tentent de virer, tête à queue, lof pour lof: dans la plus grande confusion. Certains tombent sous le vent qui a encore faibli; des canots doivent être mis à la mer pour aider à la manœuvre. Que se passe-t-il ? Villeneuve donne l'impression de vouloir revenir se mettre à l'abri de la rade de Cadiz. Dans le nouveau dispositif: rarrière-garde prend la tête de la ligne de bataille dans laquelle des vides se creusent dangereusement entre les unités. La flotte franco-espagnole se trouve alors au large du cap Trafalgar, à une quarantaine de milles au sud-ouest de Cadiz. Nelson jubile. Sa flamme est hissée sur le trois ponts Victory, navire amiral d'une flotte de vingt-sept vaisseaux en bien meilleur état et mieux armés (deux mille cent quarantehuit canons) que ceux de ses adversaires. À la mi-journée, galvanisant ses hommes par le message aussi sobre que percutant que retransmettent, de bateau à bateau, les fanions de signalisation: "England expects that every man will do his duty", l'amiral, avec son impétuosité habituelle, engage ses bâtiments vent arrière, les dirigeant, comme prévu, sur la ligne de bataille mal rétablie des Franco-Espagnols, afin de la couper et de la disloquer. Engagé dans la marine dès l'âge de douze ans, Horatio Nelson s'est forgé, en trente-cinq ans de navigation, une solide réputation de manœuvrier et de meneur d'hommes. Comblé d'honneurs dans son pays, fonnant un couple heureux avec Lady Hamilton, une ancienne courtisane au passé tumultueux qu'il a souillée à Lord Hamilton, il n'a plus rien à attendre de la vie. Les Français ne lui pardonnent pas d'avoir anéanti leur flotte au mouillage d'Aboukir (le 1er août 1798, onze vaisseaux sur treize). De son côté, il les hait profondément et il s'est juré de détruire leur capacité navale. Son visage buriné, aux traits bien marqués, témoigne du caractère indomptable qui l'anime. Le regard droit, pénétrant, inspire la confiance et force d'autant plus l'adhésion qu'il pétille d'intelligence et n'est pas dénué de malice. Son maintien et son attitude sans arrogance imposent le respect. L'amiral n'est pourtant pas grand et il porte dans sa chair la marque de terribles blessures reçues au combat: l'œil droit perdu au siège de Calvi, le bras droit arraché devant Santa Cruz de Tenerife. Assumant tous les risques, au point que l'on peut se demander s'il ne recherche pas volontairement la mort, Nelson jette le Victory (lequel, en raison de l'accalmie, ne dépasse tout de même pas deux nœuds, vent arrière 18

et toutes voiles dehors...) sur le Bucentaure dont il éperonne l'arrière en le tournant. Puis il aborde le Redoutable. Les deux navires dérivent bord à bord, les marins se fusillant à bout portant. En grande tenue, l'amiral ne passe pas inaperçu sur le gaillard d'arrière et ses mutilations le signalent à l'attention des tireurs d'élite français. Il est une heure et quart de l'aprèsmidi. Le combat a commencé il y a à peine plus d'une heure quand une balle, tirée de la hune du Redoutable, touche Nelson à l'épaule et va se ficher dans sa colonne vertébrale. Descendu dans l'entrepont du Victory, l'amiral ne rendra l'âme que trois heures et demie plus tard. Apprenant qu'il est victorieux, il laissera échapper dans un dernier murmure: "Dieu soit loué! J'aifait mon d£voir." Peu importe que la flotte anglaise n'ait plus de chef: chaque commandant de navire sait ce qu'il a à faire. En tête de la deuxième colonne, Collingwood, à bord du trois ponts Royal Sovereign, prend les mêmes risques que Nelson. Confrontés à des Français coriaces et accrocheurs, les deux navires amiraux anglais sont un moment en difficulté. Lucas, le commandant du Redoutable, fait abattre la grande vergue pour l'utiliser comme passerelle. Ses hommes envahissent le pont du Victory. Ils sont sur le point de s'emparer du bâtiment quand jaillissent de ses entrailles des Anglais déchaînés qui, dans des corps à corps tenibles, finissent par rejeter les assaillants. De son côté, Villeneuve se bat vaillamment, mais le Bucentaure, démâté, n'est plus gouvernable. Sans gréements, les navires ne peuvent pas évoluer. Ils restent imbriqués les uns dans les autres et les équipages se livrent des combats épiques. Soutenus par une artillerie supérieure à celle de leurs adversaires, les Anglais prennent toutefois progressivement l'avantage. Vers dix-sept heures, Villeneuve se résigne à amener son pavillon et à se rendre. D'autres équipages résisteront jusqu'à l'extrême limite de leurs forces, notamment celui du Redoutable qui forcera l'admiration des Anglais. Ramené en Angleterre avec tous les égards dus à sa bravoure, Lucas sera convié à assister aux funérailles nationales de Nelson. De retour en France, il sera félicité par Napoléon: "Si tous mes officiers s'étaient comportés comme vous, l'histoire de la bataille aurait été tout autre." Le 21 octobre au soir, le bilan est terrible: plus de cinq mille FrancoEspagnols ont été tués, ainsi que quatre cent quarante-neuf Anglais. Six commandants de navire français sont morts; cinq ont été faits prisonniers. Seize bâtiments français et espagnols ont été capturés. La plupart d'entre eux, ravagés, incendiés, démâtés, doivent être pris en remorque. Les Anglais, n'ont perdu aucun navire, mais la moitié de leurs bâtiments ont beaucoup souffert. Ils se replient sur Gibraltar.

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Gravina, blessé, parvient à s'enfuir à bord du Prince des Asturies. Avec quatre autres navires espagnols, il va se réfugier en rade de Cadiz où il retrouve les cinq unités françaises qui ont échappé au désastre. Après le calme étonnant qui a suivi la fin de la bataille, se lève une terrible tempête qui va durer plus de quarante-huit heures. Ruinés par les combats, les bâtiments ne sont plus en état de soutenir le choc des éléments déchaînés. Les remorques cassent, parfois elles sont volontairement coupées. Épaves ingouvernables livrées aux déferlantes, les prises de guerre disparaissent corps et biens; certaines vont se briser sur le rivage. Un seul navire français a été coulé durant la bataille, mais trois autres sombrent dans la tempête. Parmi ceux qui ont été capturés, quatre espagnols et trois français sont drossés à la côte. Les Anglais ne ramèneront à Gibraltar que trois navires espagnols et un français (un seul pOWTaêtre remis en état). En dépit des ordres réitérés de Villeneuve le sommant de s'engager dans la mêlée, le contre-amiral Dumanoir est resté en marge de la bataille. L'issue de cette dernière ne faisant plus de doute, il s'est éloigné à bord du Formidable, entraînant avec lui les trois bâtiments de son groupe. Ils n'échapperont pas aux Anglais qui les rattraperont et les mettront en pièces, le 3 novembre, au large du cap Ortegal. Le 25 octobre, quand l'amiral de Rosily se présentera à Cadiz pour prendre son commandement, il n'y trouvera que cinq navires fiançais et cinq espagnols en état de prendre la mer. Villeneuve sera ramené en Angleterre. Échangé en 1806, il décidera de rentrer à Paris. Arrêté à Rennes, il préférera se faire sauter la cervelle, le 22 avril, plutôt que de passer en jugement. Napoléon confiné au continent Trafalgar sera un désastre pour les vaincus. Pour la France, la catastrophe est de taille: elle n'a plus de marine. Ne pouvant plus envisager de faire franchir la Manche à une armée d'invasion et n'ayant plus les moyens de faire respecter sur les mers le blocus continental qu'il va décréter, Napoléon est désormais confmé sur le continent. Les conséquences sont dramatiques pour l'Espagne qui n'est plus en mesure de défendre son empire colonial. La perte de sa marine laisse les mains libres aux Anglais en Amérique; ils ne vont pas se gêner pour susciter la révolte dans les colonies américaines. En moins de cinq heures d'une bataille acharnée, l'AngletetTe vient de conquérir la maîtrise des mers pour cent cinquante ans. Pendant que l'Empereur attendait que sa flotte libère le passage pour le franchissement de la Manche, l'Autriche est entrée dans la troisième coalition et elle menace les frontières orientales de l'Empire. Dès le 28 août, il décide de se retourner contre elle. Marcher sur Vienne s'avèrera plus 20

facile que d'aller à Londres... Le 30 septembre, la Grande Armée achève de franchir le Rhin. L'entraînement intensif qu'elle vient de subir en vue de l'assaut outre-Manche l'a portée à un très haut niveau opérationnel. Progressant à une vitesse étonnante pour l'époque, elle remporte, le 20 octobre, la magnifique victoire d'Ulm. Le 13 novembre, Napoléon entre dans Vienne. Le 2 décembre, c'est Austerlitz. En 1806, ce sera Iéna et en 1807, Friedland. L'Autriche, la Prusse et la Russie seront à genoux, mais l'AngletelTe ne pliera pas. "Champions du privilège face à la France égalitaire" , les Anglais seront désormais les adversaires les plus opiniâtres et les plus déterminés de Napoléon. Mais ils resteront aussi les plus inaccessibles. Nayant plus, et pour longtemps, les moyens d'envahir l'Angleterre, l'Empereur choisit de la frapper là où elle est la plus vulnérable: en ruinant son commerce avec l'Europe continentale où elle écoule ses produits manufacturés, ainsi que le sucre et le café de ses colonies. À défaut de pouvoir bloquer les Anglais chez eux, il décrète, le 21 novembre 1806, que tous les ports du continent seront dorénavant interdits à leurs navires. Encore faut-il que l'année impériale puisse faire respecter cette mesure. Après l'alliance que la France a conclue avec le tsar Alexandre III, le 7 juillet 1807 à Tilsi~ les Anglais n'ont plus que deux alliés sur le continent: la Suède et le Portugal. Les Russes doivent se charger de faire appliquer le blocus continental par la Suède. Comme il ne faut pas s'attendre à voir les Portugais renoncer d'eux-mêmes à l'alliance anglaise qui leur est particulièrement profitable, il va falloir s'assurer manu militari de leurs ports. Le blocus continental n'était pas une mauvaise idée et il touchera durement l'économie anglaise. En 1808, les exportations sur le continent chuteront de quatre-vingt pour cent par rapport à 1805. En 1811, les prix auront augmenté de plus de soixante-quinze pour cent. L'effondrement des cours des denrées coloniales, la réduction des salaires, la disette et le manque de débouchés pour la jeune industrie manufacturière provoqueront des soulèvements ouvriers. Le Il novembre 1807, l'Angleterre ripostera en déclarant hostile tout navire étranger qui n'aura pas touché un port anglais pour y payer des droits de douane: le continent se trouvera à son tour bloqué. Mais, pour être efficace, il eut fallu que le blocus continental fUt appliqué par toute l'Europe. .. et d'abord par la France. Or, dès 1810, sous la pression du monde des affaires, l'Empereur sera conduit à tolérer des accommodements, des passe-droits (licences de complaisance), participant ainsi, dans une certaine mesure, au sauvetage de l'économie anglaise et au renforcement du potentiel militaire de l'Angleterre.

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Un Portugal inféodé aux Anglais En 1701, l'AngletelTe avait imposé au Portugal un traité commercial lui assurant un approvisionnement régulier et bon marché en vins de Porto dont elle était grande consommatrice. Deux ans plus tard, les deux pays avaient conclu une alliance dirigée contre la France. Tout au long du XVIIIO siècle, le royaume s'était montré un des plus fidèles alliés de la couronne britannique, se rangeant notamment aux côtés de Londres pendant la Guerre de Sept Ans (1756..1763). En 1807, il était totalement inféodé aux Anglais qui non seulement contrôlaient le commerce et les transports maritimes de la métropole, mais qui avaient aussi fait main basse sur les fabuleuses richesses de la colonie du Brésil dont ils pillaient les énormes gisements d'or et de diamants en y menant une contrebande effrénée. Ils en retiraient des richesses qui concourraient à l'extraordinaire développement de leur industrie. À la fin des années 1780, chargé d'une mission de renseignement sur le potentiel défensif du royaume, le capitaine Dumouriez avait conclu son évaluation en affirmant que "ce serait ôter la plus grande ressource aux Anglais que de leur ôter le Portugal. " Venant d'épouser une des leurs, le souverain portugais aurait pu adhérer au Pacte de Famille que les Bourbons de France, d'Espagne, de Naples et de Parme avaient signé, en 1761, pour opposer un front commun à la pesante domination anglaise. José le avait accédé au trône en 1750, à l'âge de trentedeux ans. Passionné de chasse et de jeux de cartes, n'ayant aucun goût pour la politique, il avait, dès 1755, laissé Pombal, son Premier ministre, conduire les affaires du royaume à sa guise. Le tremblement de terre qui avait détruit Lisbonne cette année-là, causant la mort de trente mille personnes, l'avait profondément marqué. En 1762, son refus de déclarer la guetTe à l'AngleteITe avait provoqué une riposte de la France et de l'Espagne qui avaient envahi la province de Tras-os-Montes. Victime d'une attaque cérébrale, le roi avait perdu l'usage de la parole en 1776. Peu avant sa mort, il avait marié José, son petit-fils de seize ans, avec sa tante, Maria Francisc~ âgée de trente-deux ans ; le premier était le fils et la seconde la sœur de la future reine Maria. Cette dernière avait elle-même épousé son oncle en 1760. Les mariages entre proches parents n'étaient pas exceptionnels dans la famille. Maria, la fille de José 1er,avait accédé au trône le 24 avril 1777. Alors âgée de quarante-trois ans, fragile, effacée et dévote (on l'appelait Maria a Piedosa), elle était la petite-fille de Philippe V d'Espagne et de Joâo V de Portugal, tous deux connus pour avoir été portés sur le sexe, tout en étant

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très pratiquants (il était notoire que Joao V n'avait jamais pris pour maîtresses que des nonnes...), et tous deux sujets à dépression. Maria avait une lourde hérédité à assumer. Ayant décidé de gouverner conjointement avec son mari, l'infant Pedro qui était aussi son oncle, elle lui conféra le titre de Pedro III : les actes officiels portèrent la double signature de Pedro et de Mari~ la reine restant toutefois la seule véritable souveraine. Ne manquant pas de courage politique, elle congédia Pombal. Mis en jugement en 1781, l'ancien Premier ministre fut banni et ses biens furent confisqués. Après la mort de Pedro, survenue en 1786, Maria assura seule, pendant six ans, la charge du royaume. En 1788, elle perdit coup sur coup son fils aîné, la dernière de ses filles, son confesseur et son Premier ministre. C'était trop pour cette femme qui avait subi une première crise de démence en 1780 et qui souffiait d'insomnies, de peurs incontrôlables et d'hallucinations. Sa santé mentale ne cessant de se dégrader, elle fut finalement jugée incapable de régner et déclarée folle à la fin de 1791. Sans espoir de voir son état s'améliorer, Joao, son fils cadet, le seul survivant de ses sept enfants, ''jeune homme d'assez triste apparence, craintif par nature et très influençable", prit officieusement en charge la régence en 1792. N'acceptant de devenir régent en titre que sept ans plus tard, il accédera au trône en 1816, à la mort de Maria. Pombal avait privilégié l'alliance anglaise (il avait aussi chassé les Jésuites et réduit l'Inquisition à un rôle de simple tribunal d'État). Sous le règne de Maria et la régence de Joao, la politique étrangère du royaume se faisant plus hésitante, les relations avec l'Angleterre eurent tendance à se relâcher. Après l'épisode de la Guerre des Oranges (1801), le Portugal tenta vainement de trouver des solutions de compromis pour se soustraire aux menaces d'intervention directe de la France, comme d'ailleurs de l'Angleterre. L'influence de cette dernière restait toutefois prépondérante. La situation économique et financière s'étant considérablement dégradée, le pays ne survivait que grâce à son commerce avec les Anglais, selon les clauses du traité que Lord Methuen lui avait imposé en 1701. Sa population dépassait à peine trois millions d'habitants. Ses principales exportations étaient le vin et l'huile d'olive, mais il réexportait aussi des produits de ses colonies: sucre, tabac, coton, épices, diamants. L'Angleterre, son premier client, utilisait ses ports pour distribuer ses textiles dans tout le sud de l'Europe. Le royaume tirait de ce trafic portuaire de substantielles ressources: la chute des droits de douane consécutive à la mise en place du blocus continental risquait d'être catastrophique pour lui. À moins que la France ne lui accorde des compensations financières, ce qui était devenu l'objet de négociations qui, au début de l'été de 1807, traînaient en longueur.

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Napoléon pressait les Portugais de se ranger à ses côtés, mais les Anglais faisaient obstruction. Ils avaient la situation bien en main à Lisbonne où Lord Stranglord était le conseiller écouté du Régent. Nommé ambassadeur de France en 1804, Lannes, soldat au caractère entier, "n'aimait ni les Anglais, ni les émigrés (nombreux), ni le ministre portugais des affaires

étrangères." Le maréchal n'avait pas tenu longtemps: rentré à Paris le 1er
août 1804, il avait refusé de rejoindre son poste. Le général Junot n'avait pris sa relève que le 12 avril 1805, seulement pour quelques mois. Rappelé par l'Empereur, peu de temps avant Trafalgar, pour participer à la campagne d'Allemagne, il avait été remplacé par un simple chargé d'affaires. Les Britanniques avaient profité des carences de la diplomatie française pour renforcer leurs positions. Junot n'avait pas mieux réussi que Lannes, mais il avait su pendre la mesure des capacités militaires (Plus que médiocres) des Portugais et se familiariser avec le tetTain sur lequel il serait appelé à combattre dans moins de trois ans. Envisageant cet engagement, qui n'était pas encore à l'ordre du jour, le général avait prévu, avec justesse, que le gouvernement se replierait au Brésil et que les Anglais interviendraient. Il estimait qu'une conquête du pays serait aisée, mais il pensait que le maintien d'un corps expéditionnaire serait très difficile, eu égard aux faibles ressources locales et à l'attitude ftancophobe de la population. Ces ambassades n'étaient pas parvenues à circonvenir les Portugais qui, plus que jamais, restaient assujettis au cabinet de Londres. Vis-à-vis des Français et des Anglais, les Bragances tentaient de donner le change, ménageant de manière volontairement apparente la chèvre et le chou. Quand ils se déclaraient prêts à rompre avec l'Angleterre, ils n'en faisaient rien, prétextant qu'ils ne le pouvaient pas. À la fin de l'été 1806, Londres avait envoyé une escadre devant Lisbonne pour marquer sa détermination. Chargé de cette démonstration de force, Lord Rosslyn avait été bien accueilli par les Lisboètes qui, un an plus tôt, avaient applaudi en apprenant la nouvelle du désastre de la flotte franco-espagnole à Trafalgar. Les batteries du port avaient même salué au canon la victoire de Nelson. Persuadés d'avoir la population de leur côté, les Anglais avaient tenté de précipiter les choses en décrétant, au début de 1807, un contre blocus qui n'avait fait qu'aggraver la situation financière du pays. Napoléon, qui n'était pas dupe des manigances anglo-portugaises, estimait qu'il était inutile de continuer à tergiverser: seule une occupation militaire pouvait soustraire le royawne à l'influence et à la main mise des Britanniques. Le 28 juillet, depuis Dresde où il se trouvait, il sommait le Portugal d'appliquer immédiatement le blocus continental. Les tennes de cet ultimatum, auquel

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l'Espagne s'était associée, étaient parfaitement explicites: le Portugal devait immédiatement interdire ses ports aux navires anglais, emprisonner les Anglais qui résidaient sur son tenitoire, confisquer leurs biens et leurs bateaux et rompre les relations diplomatiques avec Londres. "Si le Portugal ne fait pas ce que je veux, la maison de Bragance ne régnera plus en Europe dans deux mois", avait déclaré l'Empereur. Lisbonne ayant refusé ce diktat, le 22 octobre la France déclarait officiellement la guelTe au Portugal. Le pays serait démembré, mais auparavant il fallait l'occuper. Or, pour atteindre Lisbonne par voie terrestre, la seule possible après la destruction de la flotte à Trafalgar, les armées françaises devront traverser les provinces du nord de l'Espagne et s'y assurer des lignes de communication sûres, ce qui impliquera une présence importante et durable sur le tenitoire espagnol. Le traité qui fut signé à Fontainebleau1, le 27 octobre 1807, partageait le Portugal et ses colonies entre la France et l'Espagne. Selon ses termes, le roi Charles IV deviendrait empereur des deux Amériques ; Godoy, son Premier ministre, se verrait attribuer, en guise de récompense pour services rendus, une principauté regroupant les provinces de l'Algarve et de l'Alentejo, soit près d'un tiers du territoire. Le nord du pays, entre le Douro et le Minho, constituerait le royaume de Lusitanie septentrionale, avec Porto pour capitale. Il serait donné à la reine d'Étrurie, une fille de Charles IV, ce qui permettrait à Napoléon de récupérer la Toscane (Étrurie) pour la donner à sa sœur Elisa Les provinces de Beira, de Tras-os-Montes et d'Estrémadure resteraient en attente d'attribution jusqu'à la signature de la paix. Une clause secrète du traité stipulait qu'une armée ftanco-espagnole de quarante mille hommes marcherait sur Lisbonne. Dix-huit mille Espagnols, dont quatorze mille deux cents fantassins, trois mille trois cents cavaliers et trente pièces d'artillerie, aux ordres du général Carrafa, opéreraient directement sous commandement français. Neuf mille autres se tiendraient prêts à intervenir, à partir de Badajoz, avec le marquis de Socorro. Le général Tarango devait, en outre, rassembler une autre armée de sept mille hommes sur la frontière galicienne. Avec ses quelque six cents kilomètres de long sur deux cents kilomètres de large, le Portugal, dont la superficie n'est pas le cinquième de celle de la France, apparaîtra aux soldats français comme un petit pays. Mais il ne tardera pas à les surprendre par la diversité de son relie£: de son climat et de son peuplement. Ayant fait l'erreur de le confondre avec l'Espagne dont il ne semblait qu'un appendice, ils apprendront à leurs dépens que la frontière

1 Le maréchal

Dw'oc signa pour l'Empereur

et Don Izquierdo

pour le roi d'Espagne.

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telTestre de douze cent cinquante kilomètres séparait (et sépare toujours) deux nations profondément distinctes. Le relief du Portugal est moins redressé que celui de l'Espagne: la Serra da Estrela ne culmine qu'à 1 991 mètres au pic de la Torre. Mais, quelles soient granitiques ou schisteuses, les selTas sont souvent de véritables montagnes qui opposeront de sérieux obstacles aux déploiements militaires. La cordillère centrale coupe le pays en deux à hauteur de Guarda et de Coimbra qui fut la première capitale du royaume. Le nord se partage en deux zones bien distinctes. Formée du littoral et des basses vallées du Minho et du Douro, la Costa Verde bénéficie d'un climat océanique. Riche région agricole et forestière, elle nourrit une population très dense qui se distingue par un esprit régionaliste et un catholicisme intransigeants. Spontanément dressés contre la présence française, ses villages au maillage très serré fourniront aux milices et à l'armée régulière des recrues motivées et de grande qualité guerrière. Les Impériaux se tiendront à l'écart de cette zone, sauf au sud où Porto, ville portuaire très active, est la seule cité capable de rivaliser avec Lisbonne. Soumise depuis plus d'un siècle aux Anglais qui ont fait main basse sur le commerce du vin, elle attirera Soult qui se laissera leulTer par son accueil en trompe-l'œil. Au nord-est, par-delà les Serras do Gerês et de Marâo, le Tras-os-Montes est bien différent. Sa population dispersée vit des maigres ressources qu'elle tire d'une terre ingrate de rocailles et de landes (les forêts de résineux et d'eucalyptus n'ont été plantées que récemment). Près de la frontière, de larges trouées, comme celles de Chaves ou de Bragança, permettent de communiquer avec l'Espagne. Moins bien défendues que les deux voies traditionnelles d'invasion situées plus au sud, elles seront utilisées par les armées impériales auxquelles elles poseront de sérieux problèmes de logistique (routes en très mauvais état et ravitaillements inexistants). Au nord du Tage, les Beiras Alta et Baixa ont, elles aussi, un relief mouvementé qui voit se succéder, dans un désordre apparent, élévations et bassins d'effondrement, hauteurs couvertes de forêts et rivières profondément encaissées. Un des deux principaux axes de pénétration du Portugal traverse ces massifs, de Ciudad Rodrigo à Guarda, la gardienne bien nommée, Viseu et Coimbra. Obstacles sur la route des invasions espagnoles, les Beiras ont aussi joué un rôle de tampon entre les principautés chrétiennes du nord et les émirats arabes du sud. En héritage de ce riche passé militaire, elles regorgent de places fortes et d'ouvrages de défense qui sont, la plupart du temps, encore en état au début du XIXe siècle. Par atavisme, les populations retrouveront spontanément le vieil instinct de la fuite devant l'envahisseur: les Anglais n'auront pas de mal à

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imposer aux habitants une tactique de la terre brûlée destinée à faire le vide devant les Français pour mieux les affamer et les égarer. Le Ribatejo, vallée du Tage, n'est pas la pénétrante la plus facile pour atteindre Lisbonne en venant de France. C'est pourtant la voie que Napoléon imposera à Junot pour la première invasion du Portugal. Les Impériaux auront la bonne surprise de pouvoir utiliser le fleuve à partir d'Abrantes, mais ils auront dû, au préalable, sunnonter les pièges de la zone particulièrement inhospitalière qui s'étend entre Alcantara et Castelo Branco. Au sud du Tage, ils ne se lanceront sur les vaste espaces de l'Alentejo que pour y mener des expéditions punitives et mater quelques villes rebelles. Seules de faibles ondulations rompent la monotonie des champs de céréales et des fermes d'élevage des latifundia qui s'étendent à perte de vue. Regroupés dans des villages aux maisons d'une blancheur étincelante, les habitants dépendent entièrement de propriétaires terriens qui les contrôlent étroitement. Ils seront à la pointe de la contestation anti-ffançaise. Zone de parcours favorable au déploiement de grandes unités, l'Alentejo a peu d'objectifs intéressants, si ce n'est Évora, sa capitale, ou quelques villes secondaires, comme Beja. Seule sa partie nord concernera les Français, car elle est empruntée par la route la plus directe de Madrid à Lisbonne, via Badajoz. Ils ne parviendront pas à forcer ce passage. À l'extrême sud du pays, l'Algarve a une physionomie très différente du reste du pays. Ses abris côtiers sûrs seront peu utilisés par les Anglais pour l'approvisionnement de leurs années, les massifs boisés des SetTas de Caldeirao et de Monchique étant difficilement ftanchissables. Les Français ne seront présents dans cette province qu'au début de la guelTe, essentiellement sur le littoral. La multitude de ports accessibles aux bâtiments anglais, ainsi que les très nombreuses plages où ils pouvaient débarquer hommes et matériels, rendaient illusoire toute velléité de vouloir imposer un blocus au Portugal, car les Impériaux n'avaient pas les moyens de le faire respecter par la force. La prise et le contrôle de Lisbonne ne pouvaient pas suffire à soumettre un peuple au nationalisme, certes plus réfléchi, moins exalté que celui des Espagnols, mais tout aussi motivé et détenniné. Tenter de couper le royaume en deux en s'assurant de la seule région du nord, avec Porto comme capitale, pouvait se justifier historiquement, mais cela restait une vue de l'esprit qui s'avérera parfaitement irréalisable. Les bandes de guérilla portugaises ne joueront qu'un rôle très modeste dans la guetTe contre les Français. Toutefois, les milices seconderont

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efficacement les unités régulières, et les paysans seront la terreur des Impériaux. Malheur à ceux qui auront la malchance de tomber entre leurs mains! Selon les récits des mémorialistes, les habitants des campagnes se montrèrent souvent plus féroces, plus impitoyables, plus sanguinaires que leurs voisins espagnols. Les Portugais qui se battront aux côtés des Anglais, dans les unités de l'année régulière, seront jugés excellents par leurs alliés, en tout cas bien plus fiables que les Espagnols. Les armées impériales éprouveront beaucoup plus de difficultés qu'en Espagne à subvenir à leurs besoins en nourriture et en moyens de transport. La langue leur posera des problèmes et il leur sera toujours très difficile de recruter des guides ou d'obtenir de la population des renseignements fiables. Les Français seront constamment en butte à l'hostilité de la population, sauf en de rares cas, comme lors de l'entrée de Junot à Lisbonne, ou durant le séjour de Soult à Porto. De leur côté, les Anglais évolueront toujours en pays ann. Lisbonne à marches forcées Le 29 juillet 1807, sans attendre la réponse à l'ultimatum qu'il a adressé la veille à Lisbonne, l'Empereur ordonne la mise sur pied et le rassemblement au Pays basque du Ie corps d'observation de la Gironde. Andoche Junot en prend le commandement Brave et fougueux, mais médiocre chef militaire, ce général de trente-cinq ans vénère Napoléon qu'il a connu pendant le siège de Toulon. Selon Thiébault1, "sans être fier, cet homme dont le nom de guerre avait été La Tempête, était vaniteux,. quoique bon, il était offensant ,. irascible et superbe, il ne ménageait même ni le rang, ni le pouvoir; cal; s'il était soumis à Napoléon avec fanatisme, il ne reconnaissait aucune
autre dépendance."

Grand, les épaules larges, les hanches étroites, les cheveux longs, bouclés et fusés, il a un corps d'athlète qui s'accorde mal avec "un visage plutôt féminin aux traits fins et aux lèvres tendres que barre sa fameuse cicatrice2tt. Personnage agité et instable, il a épousé une femme intrigante et volage, Laure Pennon, à laquelle Napoléon a dit un jour: "Vous avez de l'esprit, petite peste, mais vous êtes méchante." Femme du monde autant que femme d'action, aimant les plaisirs de la vie, tout en ayant l'esprit aventureux, la future duchesse d'Abrantes se révélera une mémorialiste prolixe, plutôt objective, en tout cas passionnante, qui juge sans complaisance, mais aussi sans aigreur.
I 2 Mémoires du général-baron ThiébauIt, Général Thiébault, Paris, 1895. Junot a eu le sommet du crâne emporté par un éclat à la bataille de Lonato.

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De retour à Paris après sa courte ambassade à Lisbonne et sa participation à Austerlitz, Junot a eu une aventure avec Caroline, la sœur de l'Empereur, tandis que sa femme se laissait courtiser par le comte de Metternich, ambassadeur dfAutriche. C'est pour écarter le couple de la capitale, où il le juge embarrassant, que l'Empereur envoie le général au Portugal. En janvier 1810, Caroline lui communiquera la correspondance amoureuse de Laure avec Mettemich. Furieux, Junot tentera de tuer sa femme. Souffrant des séquelles de ses blessures (il sera de nouveau blessé d'une balle au front, le 19 janvier 1811, à Rio Maior), sujet à d'insupportables douleurs faciales, névrosé, il va progressivement sombrer dans la folie. À Raguse, où Napoléon l'a exilé en qualité de gouverneur des provinces illyriennes, il se rendra à une soirée sans autre vêtement que ses décorations! En juillet 1813, rapatrié chez son père, à Montbard (Côte d'Or), il se brisera le fémur en se jetant d'une fenêtre. Amputé, il arrachera ses pansements et mourra quelques jours plus tard. Le Il août 1807, l'Empereur intime à nouveau au gouvernement de Lisbonne de rompre toutes relations diplomatiques et commerciales avec l'Angleterre. Le 5 septembre, Junot rejoint Bayonne pour y prendre son commandement. Au Portugal, c'est la confusion. En dépit des exigences de Paris, un traité est signé le 12 septembre avec les Anglais. Ce qui n'empêche pas, deux semaines plus tarcL Antonio de Araujo, ministre des affaires étrangères, d'adresser à son homologue français une dépêche lénifiante l'assurant de l'adhésion de son pays au blocus continental... Mais Napoléon a déjà pris sa décision. Le 1cr octobre, il rappelle le chargé d'affaires à Lisbonne. Le 12, Junot reçoit l'ordre de se mettre en route. Il est le seul à connaître sa véritable destination, Lisbonne, et la nature exacte de sa mission qui est d'occuper le Portugal. Le 18 octobre, avant même que ne soit signé à Fontainebleau le traité par lequel la France et l'Espagne se partagent le Portugal, les vingt-trois mille hommes du corps d'observation de la Gironde} commencent à ftanchir la Bidassoa. Trois-quarts des soldats n'ont jamais fait campagne et plus de la moitié d'entre eux ont moins de vingt ans. Hâtivement recrutés, souséquipés, mal instruits, ils n'ont été ni préparés au combat ni entraînés au rythme de marche démentiel qui va leur être imposé: pour faciliter bivouacs et ravitaillement, il est prévu que seize colonnes se suivent, jour après jour, sans marquer de pause, sur le même itinéraire.
l Les trois divisions d'infanterie sont aux ordres des généraux Delaborde (brigades Avril et Brenier), Loison (brigades Charlot et Tommières) et Travot (brigades Graindorge et Fusier). Le général Kellermann commande la division de cavalerie (brigades Margaron et Maurin) et le général Taviel l'artillerie de campagne (trente huit pièces). Le colonel Vincent est responsable du génie et le général Thiébault est le chef d'état-major de Junot.

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Dès le franchissement de la frontière, les Impériaux ont un aperçu de ce qui les attend. Coignet1 raconte: "Nous entrâmes en Espagne par le pont d'lrun. Quelques uns de nos camarades, rencontrant un nid de cigogne, se hâtèrent de le détruire et de prendre les deux petits. Aussitôt, les autorités du pays arrivèrent pour les réclamer au colonel. L'alcalde dit que ces oiseaux étaient vénérés dans le pays, qu'ils étaient nécessaires pour détruire les serpents et les lézards et qu'ils y avait peine de galère pour ceux qui les tuaient. "

La traversée du Pays basque espagnol, région au relief difficile avec ses vallées étroites et encaissées, est une épreuve pour l'artillerie et la logistique. Déjà, à IrUn, pour pallier un manque de chevaux et de mules, il a fallu réquisitionner trois cents bœufs, ce qui a excité la rancœur des paysans du Guipuzcoa. Napoléon a créé le train des équipages en mars 1807, mais, pendant toute la guerre, il faudra faire appel à des entreprises privées pour compenser les déficiences de la logistique de transport2. Appliquant à la lettre les directives de Paris, Junot n'a pas eu le temps de mettre préalablement en place dépôts et magasins. Pour aller plus vite, il doit lancer ses divisions sur un seul axe. Après AstigatTaga, Hernani et Andoain, les unités transitent par Villabona, Tolosa, Beasain et Zumarraga. Les cols de Descarga et d'Arlaban franchis, c'est la descente sur Vitori~ puis le franchissement de l'Èbre à Miranda. Sur la route de Burgos, se présente alors le spectaculaire défilé de Pancorbo qui sera la terreur des Impériaux. Selon Ducéré3 : "Les gorges se resserrent et d'affreux rochers qui s'élèvent jusqu'au ciel paraissent devoir barrer le passage. C'est dans cet horrible entonnoir que les guérilleros attaquèrent et massacrèrent si souvent les convois français dont les escortes étaient insuffisantes. La petite ville de Pancorbo est étranglée dans ce défilé, car les maisons, très anciennes et le torrent qui coule à côté n'occupent qu'un espace restreint." Cette profonde entaille surgit brusquement sur les vastes étendues de la Meseta; un modeste affiuent de la rive droite de l'Èbre l'a creusée en forçant son passage au travers des Monts Obarenes. Elle apparaît d'autant plus terrifiante, avec ses aiguilles calcaires dont l'inclinaison défie la pesanteur, qu'elle est inattendue au milieu du plateau aux allures plutôt débonnaires qui, au-delà de la vallée du fleuve, s'ouvre vers la Castille. Deux forteresses défendent cet étroit passage.
1 Alors âgé de trente-deux ans, Jean-Roch Coignet deviendra capitaine après avoir appris à lire et à écrire sous l'uniforme. Passionnants à lire, ses "Cahiers" ont été récemment réédités (Seuil). Cet excellent mémorialiste donne des informations pertinentes sur le quotidien de la guerre en Espagne. Dès la mi-octobre, quatre cent dix civils de l'entreprise de transport Jullien de Bayonne ont été réquisitionnés à cet effet Les soldats de Napoléon en Espagne. E. Ducéré. Bibliothèque de Bayonne, 1893 (manuscrit, 4 volumes).

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En hiver, un vent glacial balaie ces étendues vastes et dénudées, dévolues aux cultures céréalières, à l'élevage des moutons et à la vigne. Les pluies y tombent habituellement au printemps et à l'automne; ce mois de novembre 1807 est particulièrement arrosé. Après avoir traversé Briviesca et Monasterio de Rodilla, les soldats entrent dans Burgos, "le berceau de la Castille", où ils n'ont guère le loisir de flâner. Les principales étapes suivantes sont Celada deI Camino, Villodrigo, Torquemada, Duenas et enfin Valladolid. En arrivant dans cette ville, Junot reçoit de nouvelles instructions de l'Empereur lui adjoignant d'accélérer le mouvement: les étapes journalières sont portées à quarante kilomètres. L'intendance, qui n'a jamais précédé les troupes, a de plus en plus de mal à les suivre. De nombreux traînards sont laissés en arrière. La longue procession des unités franchit le Duero à Tordesillas. S'écartant ensuite de la route nationale actuelle qui passe plus au nord, elle descen~ par Nava deI Rey, Torrecilla de la Orden et Babilafuente, jusqu'à Salamanque où Junot prend enfin le temps de regrouper ses troupes. Il n'a pas cessé de pleuvoir depuis que l'armée est entrée en Espagne et les soldats sont exténués par les marches épuisantes qu'ils ont dû effectuer, sans une seule journée de repos, sous des trombes d'eau. La troupe s'est, jusqu'alors, montrée disciplinée et respectueuse des habitants. Les Français ont été plutôt bien accueillis par les Espagnols qui espèrent qu'ils vont les débarrasser de Godoy. À Vitoria, Burgos et Valladolid, Junot et ses officiers ont même été somptueusement reçus. Deux soldats ont toutefois été assassinés à Vitoria, les premiers d'une longue liste à venir. Les Impériaux sont surpris par l'état de sous-développement de l'Espagne, le manque de confort des habitations, l'absence de chauffage et de mobilier et la méconnaissance des règles les plus élémentaires de l'hygiène. La pauvreté de la cuisine, la mauvaise qualité des aliments et le goût désagréable de l'huile d'olive non purifiée, étonnent les conscrits, et même les vieux soldats qui, pourtant, ont déjà beaucoup bourlingué. Le 12 novembre, la progression reprend sur des chemins de plus en plus mauvais. L'Empereur pressant toujours le mouvement, il faut encore allonger les étapes. Des seize colonnes formées au départ, le corps d'armée passe à huit colonnes qui se suivent à un jour d'intervalle. Mais il n'y a même plus d'intervalles: avec les transports embourbés et les retardataires qui se font doubler, le flot des troupes devient continu. Devant affronter un milieu hostile et totalement inconnu, accablés par le ftoid, la neige et la pluie, obligés de ftanchir des rivières en crue, affaiblis par le manque de nourriture, handicapés par un équipement défectueux, les soldats perdent leur moral légendaire et deviennent indisciplinés.

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Junot écrit à sa femme: "C'est surtout après notre départ de Salamanque que nous eûmes horriblement à souffrir. Mes soldats se sont nourris de glands pendant toute une journée, tandis que la neige glaçait et pénétrait leurs vêtements... les ressources devenaient de plus en plus rares et bientôt elles cessèrent entièrement. Les assassinats se multiplièrent d'une manière effrayante. Ce fut alors qu'il devint presque impossible aux chefs subalternes de contenir les soldats. Les assassinats, joints à la disette, aux souffrances de toute nature, achevèrent de les exaspérer... une fois passé Ciudad Rodrigo, il y eut une sorte de débordement dans les troupes qu'il fut impossible d'arrêter." Selon la future duchesse d'Abrantes1, alors âgée de vingt-quatre ans : "Jamais en arrivant à un séjour les troupes ne trouvaient les vivres ni le logement préparés; lorsqu'ils l'étaient, les uns étaient pourris et les soldats préféraient se coucher sans mangel: Mais, la plupart du temps, les quartiers qui leur étaient assignés étaient tellement immondes qu'ils préféraient dormir en plein air." Les fantassins qui n'ont ni linge ni vêtements de rechange, et dont les chaussures ont trop souvent été aspirées dans des torrents de boue, marchent à la débandade. Retardés par l'état des chemins sur lesquels leurs chariots ne cessent de s'embourber et par la lenteur des attelages de bœufs, les artilleurs atrivent toujours en retard aux bivouacs où ils ne trouvent plus rien. Les uns et les autres commencent à se servir sur les habitants. Exaspérés par les pillages à répétition, ceux-ci s'en prennent à leur tour aux traînards qu'ils assassinent sauvagement. il neige sur les contreforts nord de la sierra de la PetIa de Francia. Au-delà de Muftoz, Junot doit installer un point de recueil à Sancti Spiritus. À partir de Ciudad Rodrigo, il pensait poursuivre plein ouest pour pénétrer au Portugal par Vilar Fonnoso, avant de descendre sur Coimbra en suivant la vallée du rio Mondego. Mais des instructions impératives du grand quartier général lui imposent de passer par Alcantara et la rive droite du Tage. Quelle méconnaissance du teITain ! Cette décision de Paris est inepte: sur le trajet imposé, les chemins sont impraticables pour les convois, tout particulièrement pour le train d'artillerie. À cette époque de l'année, les rivières sont en crue. Les rares ponts qui équipent le Camino Real d'Estrémadure sont trop étroits pour l'empattement des fourgons et des canons: les sapeurs doivent démolir les parapets pour libérer le passage. Après El Bodon et Fuenteguinaldo que signalent de loin leurs églises massives, le plateau, aux vastes. étendues incultes parsemées de boqueteaux
1 Mémoires de Mme la duchesse d'Abrantes. Souvenirs historiques sur la Révolution, le Directoire, J'Empire et la Restauration, Duchesse d'Abrantes, Gamier, Paris 1835 (12 volumes).

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de chênes verts, devient plus accidenté. Les nombreux arroyos qui forment le rio Agueda sont ftanchis sous une pluie battante. À partir d'El Payo pour certains et de Penaparda pour les autres, il faut encore escalader les quelque quatre cents mètres de dénivellation du versant nor<l boisé et redressé, de la sierra de Gata Dans la montagne, le Camino Real nfest plus qulme rude piste caillouteuse sur laquelle doivent être hissés tous les' impedimenta. Un moment d'intense satisfaction attend toutefois les soldats quand, en anivant au col de Perales, ils découvrent brusquement l'immense plaine du rio Alagon qui s'étend vers le midi, jusqu'à.son confluent avec le Tage. Au-del~ le Portugal convoité semble à portée de main. Le 19 novembre, Junot rejoint à Alcântara1 les troupes espagnoles du général Carrafa qui, selon les accords passés, se préparent à pénétrer au Portugal à ses côtés. Mais les Espagnols ne sont pas prêts. De leur côté, la plupart des unités ftançaises sont si épuisées qu'elles doivent marquer un arrêt à Piedras Albas, une douzaine de kilomètres au nord du fleuve. Durant la dernière semaine, le franchissement de la sierra de Gata a été si éprouvant que le quart des fantassins et la moitié des cavaliers se sont volatilisés, évanouis dans la nature. Ltartillerie nta réussi à sauver que six pièces. Les Français ne sont toutefois pas au bout de leurs peines. Junot confie à Laure: "À Alcantara où je devais trouver des vivres, des troupes, des munitions, du repos enfin, je ne vis autour de moi qu'un pays désolé, aride, dépourvu de tout... Après seulement vingt-quatre heures de repos, on put entrer ou plutôt se jeter en Portugal, car rien n'était prêt pour une entrée régulière. Une fois dans l'Estrémadure portugaise, tous les habitants que l'on rencontrait étaient autant d'ennemis. En Espagne, on pouvait au moins espérer une neutralité passive, mais en Portugal, chaque regard. cherchait une victime et chaque parole était une trahison. Sans cesse les guides étaient surpris conduisant par de mauvaises routes. Chaque paysan devenait un assassin égorgeant son hôte dans le sommeil." Le ravitaillement n'amvant plus à suivre, les soldats n'ont d'autre recours que de vivre sur le pays. Selon le général Fo~, "ils progressaient malgré tout, mais le ventre vide et en étaient réduits pour tromper leur faim à manger jusqu'aux glands des chênes". Les paysans tuent les chevaux qu'il faut remplacer par des mulets et des bœufs réquisitionnés. Pour se nourrir, les Impériaux pinent les paysans qui ntont que de maigres réserves.
1 Lfordre de chevalerie dJAlcântara a été créé, en 1218, pour défendre la forteresse et le pont repris aux Arabes. En 1580, le duc d'Albe défait les Portugais près de la place, imposant à leur pays une souveraineté espagnole qui va durer soixante ans. Le comte Maximilien-Sébastien Foy (1775-1825) était alors colonel. Généml de brigade après avoir été blessé à Vimeiro, il s'illustrera de nombreuses fois, notamment à Orthez où il sera encore blessé. Selon Napoléon, Foy était l'm des plus prometteurs de ses généraux. 1\1émorialiste, il a rédigé \me Histoire de la guerre de la péninsule sous Napoléon, Baudoin, 1827.

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Exaspérés, ceux-ci se vengent en torturant et en exécutant les isolés. L'image d'une guen-e inexpiable se profile sur les colonnes du corps d'armée de Junot. Franchissant le rio Erges sur le pont de Segura, à sept kilomètres au nordouest de Piedras Albas, le général Mawin est le premier à pénétrer au Portugal à la tête de sa brigade de cavalerie. Les Français s'enfoncent alors dans une région encore plus sauvage que la sien-3 de. Gata. Le chemin de Castelo Branco coupe les affiuents de droite du.Tage sur lesquels- il nty a-pas de ponts. Les tOlTentssont en crne et leurs eaux boueuses et glac.ées rendent périlleux les franchissements de gués. La cavalerie, l'artillerie et les chariots du train des équipages sont retardés, parfois même arrêtés pendant plusieurs jours par des obstacles que les sapeurs doivent équiper pour pouvoir les franchir. L'infanterie partie en avan~ l'armée se reforme en colonnes .qui, cette fois, empruntent trois itinéraires. différents. : par Zebreira,. ldanha-aNova, et Rosmaninhal. Au-delà de Castelo. Branco, où un poste de recueil est installé le 22 novembre, certains passent au nord, par Sobreira Formosa, les autres plus au sud, par Perdigâo. Les hommes avancent de plus en plus péniblement et les unités se disloquent: "les soldats, marchant par bandes, s'étaient livrés au pillage,. les paysans les assassinèrent d'autant plus aisément que plusieurs n'ayant plus la force de porter leurs armes les avaient abandonnées." Après avoir traversé les versants boisés de la Serra do Moradal, Junot atteint Abrantes le 24 novembre (il sera fait duc d'Abrantes). Un nouveau poste de recueil est mis en place. Les soldats peuvent enfin se ravitailler; ils reçoivent même des chaussures dont on ne sait pas très bien comment elles ont pu atTiver là ! Le commandant en chef dirige alors sur Tomar et Porto les Espagnols de Carrafa. Eux aussi ont beaucoup souffert. Selon Thiébault : "D'Alcontara jusqu'à Abrantes, marche de famine, d'épuisement et de déluge, marche exécutée sans routes et sans abris, au milieu des rochers les plus escarpés, marche dont les deux derniers jours ont coûté à une seule des divisions, à la division espagnole du général Caraffa, dix-sept ou dix-huit cents hommes morts de faim ou de fatigue, noyés dans des torrents ou bien écrasés' au fond des abimes. Unejournée de
plus et il n y avait plus. d'armée; deux mille hommes en face de nous à Las

Tailladas et nous cumulions, avec la perte de la moitié de nos troupes, la honte d'échouer dans cette expédition.. Le général Carra!a,. vieux, long, maigre et cheminant avec un bonnet de coton blanc à mèche sur une véritable haquenée, avait deux sacs'pendus à ses flancs: dans ['un-était du vin.de Malaga, du bouillon et des biscuits; dans.l'a.utre, une seringue. "

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Bouillant d'impatience, Junot prend le risque insensé de foncer sur Lisbonne avec une avant-garde réduite. Choisissant dans les trois divisions d'infanterie les hommes qui ont le mieux résisté aux intempéries et aux privations, il constitue un groupement de quatre bataillons aux ordres du colonel de Granseigne. Fonnée de bric et de broc, cette unité atteint le Zezere le 26 novembre, à hauteur de Punhete. Les sapeurs n'ayant pas réussi à établir un pont flottant, la troupe se lance sur la rivière en barques. Las ! les embarcations sont emportées par le courant jusqu'au Tage. Ayant finalement réussi à se regrouper sur la rive droite, le petit détachement rejoint Golega le 27 novembre au soir, puis Santarém le lendemain. Encourageant et stimulant ses hommes, le fougueux et téméraire Junot pousse toutefois plus avant: il va passer la nuit à Cartaxo. Le lendemain soir, il bivouaque dans les faubourgs de Lisbonne, à Sacavém où il reçoit une députation de Lisboètes venus l'infonner du départ de la famille royale et l'assurer des bons sentiments des Portugais à son égard. Pour le général, c'est à la fois une bonne et une mauvaise nouvelle. En occupant les forts de la rive droite du Tage, il peut encore immobiliser les navires portugais qui n'ont pas eu le temps de lever l'ancre, mais la famille royale, dont la fuite au Brésil a été préparée par des accords secrets conclus avec les Anglais un mois plus tôt, lui échappe. Il arrive trop tard. Accompagnés des familles les plus riches du Portugal, chargés de l'or et des joyaux de la couronne, les Bragances se sont embarqués l'avant-veille pour le Brésil à bord de "huit vaisseaux, trois frégates, trois bricks et vingt bâtiments de commerce" qui ont mouillé dans le Tage. Junot quitte Sacavém, le 30 novembre avant le lever du jour, avec ce qui reste des quatre bataillons de son avant-garde. "Le hasard lui fait rencontrer une troupe de cavalerie portugaise composée d'une trentaine d'hommes. Suivez-moi I leur dit-il d'une voie impérieuse. Ces hommes étonnés le suivirent sans oser répliquer et il entra dans Lisbonne entouré de soldats portugais formant sa garde 1ft(Thiébault.). Toute réaction portugaise aurait pu être catastrophique pour les Impériaux: il y avait tout de même dans Lisbonne "treize à quatorze mille hommes de troupes de ligne et quatre cent mille âmes"... La prudence et la raison auraient voulu que Junot se renforçât avant d'entrer dans la ville, mais il n'en a eu cure: ftIl fallait entrer à Lisbonne. Ille fallait. J'y suis entré l'' Jourdanl estime que le général a pris beaucoup de risques et qu'il a eu de la chance que les Portugais ne bougent pas : "Le 30 novembre, ilfit son entrée à Lisbonne, sans coup férir, mais non sans avoir perdu bien du monde, la
l Mémoires pour servir à l'histoire de la guerre d'Espagne maréchal Jourdan, SelVice historique de l'armée de Terre. pendant les campagnes de 1808 à 1813,

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plus grande partie de son matériel et là presque totalité de ses chevaux. Ces pertes énormes furent occasionnées' par' des' marches' d'une longueur extrême, dans la. saison. la. plus mauvaise de l'année; à travers un pays montueux et aride où ['on. ne trouve que des chemins presque impratica-bles

et où rien n.'avait éié' préparé" pour la. s.ubsistance des troupes. n: Selon le futur major général du roi Joseph, une année de conscrits ne pouvait pas supporter de telles épreuves et "elle se' débanda pour' chercher"des vivres, les soldats marchant par bandes se livrèrent au pillage des paysans, les
assassinèrent...
tt

JUDot gouverneur

du Portugal

Refusant le palais de Bemposta que les autorités mettent à..sa disposition, Junot préfère s'installer dans la belle maison du baron de Quintela. En dépit de leur fatigue etpour'bien marquer sa présence, il fait défiler ses troupes en ville. Quel spectacle que celui de ces hommes hagards, à la limite de leurs fgfeeS, armés. de. fu-sils rouillés. et de munitions mouillées, tentant de maintenir la. cadence. en arpentant. les. rues de. la. capitale t, C.onsignées dans leurs casernes, les troupes portugaises ne se manifestent pas. Selon Thiébault :. "Nos vêtements n'avaient plus ni couleur ni forme; je n'avais pas. changé de linge depuis- Abrantes ; mes pieds- passaient à. travers mes bottes Junot s'était emparé. de Lisbonne. sans- avoir avec lui un. homme de cavalerie,. une pièce de canon,. une cartouche en état dè brîiler et seulement avec les quinze cents grenadiers qui restaient sur les quatre bataillons de l'avant-garde. Ces grenadiers éreintés, faisant horreur; n'avaient plus la' fOrce de marche~ même au son. de la caisse et cependant le généra/. en. chef dût, à. titre de manifestation, promener ces, malheureux exténués. six -heures. durant, dans tous les' quartiers de la ville et malgré' l'eau qui tombait à torrents. " Le' g.énéral MaransinL écrit à: son père:' "Je' suis rentré avec' quatre cents des mille' hommes que j'avais,. plus de dix jours se sont écoulés avant la rentrée des. trainards-; plusieurs- ont été tués. par lesLpaysans~ j'en compte une vingtaine.." Outre la famille royale' et' la cour; quelque quinze mille personnes ont fui Lisbonne en emportant bijoux, objets de valeur, tablea~ tapisseries, tapis, livres,: meubles~ tout ce qui .pouvait être chargé. Le marquis. de la Fronteira a été~un spectateur attentif" de ce déménagement. :."Les bagages dè la cour, exposés en plein air et quasiment abandonnés jonchaient le pavé, de la rue de-la Junqueira'jusqu'au quai et les voitures ne pouvaient plus accéder au port parce que. le. Régenty la-foule immense, les- paquets. et- le. Yigi.ment.
l D'après Jean-Pierre Société académique Maransi~ général des Hautes-Pyrénées, de 'division,' 1991: b-aron d'Empire '(1770..;1828)~ Jean "Cambon,

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d'Alcontara qui assurait la garde d'honneur empêchaient de passer... La plupart des familles, en raison de la confusion qui régnait, se séparaient, montant à bord du premier bateau venu et leurs affaires restaient à terre. Beaucoup embarquèrent sur des navires alors que leurs bagages étaient sur d'autres, ce qui explique pourquoi la cour souffrit de grandes privations durant le long voyage vers le Brésil." Après cinquante-deux jours d'une épouvantable traversée1 marquée par plusieurs tempêtes, les exilés finiront par débarquer à Bahia au milieu de la liesse populaire, mais la reine Maria, terrifiée par tous ces gens s'agitant autour d'elle, les prendra pour des démons la poursuivant en enfer. La famille royale s'installera près de Rio, dans une plantation, et la reine se réfugiera dans un couvent de carmélites où elle s'éteindra, le 20 mars 1816, après avoir souffert vingt-quatre années de démence. En quittant Lisbonne, le Régent a confié le gouvernement à un conseil de régence présidé par le marquis d'Abrantes. Jour après jour, les Français continuent d'arriver dans un état des plus lamentables. De leur côté, les Espagnols progressent sans rencontrer de véritable opposition. Le 13 décembre, le général Taranco, capitaine général de Galice, entre dans Porto; il Y est rejoint, le 18, par le général Carrafa qui arrive d'Abrantes. Au sud, les troupes du général Solano se répandent dans l'Alentejo et l'Algarve. Les opérations prévues par le traité de Fontainebleau sont pratiquement terminées. Contrairement à ce qui se fera plus tard en Espagne, et bien qu'il soutienne l'action réformiste des émigrés portugais qui l'ont suivi ou rejoint à Lisbonne, Junot ne cherche pas à imposer au Portugal un gouvernement et une constitution à la ftançaise. Le le février 1808, il dissout toutefois le conseil de régence. Proclamant la déchéance de la dynastie des Bragances, il décrète qu'il gouvernera désonnais le Portugal au nom de Napoléon. Cet accroc aux accords de Fontainebleau indispose les alliés espagnols. Pour marquer son désaccord, Solano se retire de l'Alentejo au début du mois de mars et se replie sur Badajoz. Le Il mars, le colonel Miquel occupe Elvas2. Fièrement campée sur sa butte, cette importante place fortifiée portugaise fait face à Badajoz qui n'est distante que d'une quinzaine de kilomètres. Les rapports entre alliés commencent à se détériorer.
1 2 Le 10 janvier 1808, à la mi-journée, la reine et le régent franchissaient la ligne de l'équateur: ils étaient les premiers souverains européens à le faire. D'origine romaine, transformée en forteresse par les Arabes, remaniée au XVIIw siècle, Elvas est l'exemple le plus achevé de l'architecture militaire portugaise de l'époque. Enserrant la ville dans ses murailles à la Vauban, elle offi-e la particularité d'être soutenue par deux ouvrages similaires, mais de plus petite taille, édifiés comme elle sur des collines, au nord et au sud : les forts de Graça et de Santa Lucia.

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Après avoir licencié la milice et le gros de l'armée, Junot ne conserve que les soldats les plus jeunes. Courant janvier, il met sur pied, sur le modèle français, cinq régiments d'infanterie, trois régiments de cavalerie et un bataillon de chasseurs à cheval. Une Légion Portugaise sera créée le 18 mai. Incorporée dans la Grande Année sous le commandement du marquis d'Alorna, puis du général Freire de Andrade, cette unité se couvrira de gloire en Europe de l'est; elle se distinguera notamment pendant la campagne de Russie. Par leur attitude jugée arrogante, les Impériaux ne vont pas tarder à s'aliéner une partie de plus en plus importante de la population. Exacerbant un nationalisme à fleur de peau et une xénophobie à laquelle n'échappent que les Anglais, ils vont provoquer, de la part des Portugais, des réactions hostiles et de plus en plus violentes auxquelles ils ne sauront répondre que par de sévères représailles. Dès le 9 février, le général Loi son 1 fait exécuter sommairement neuffauteurs de trouble, à Caldas da Rainha. Par ailleurs, la mise en coupe du pays par les généraux ne fait qu'accroître le ressentiment des Portugais. L'exemple vient de haut: à peine installé, le gouverneur général aurait, selon Michaud, expédié à sa femme "une cassette remplie de
diamants et de pierres précieuses"

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Ses indéniables qualités de soldat ne suffiront pas à faire de Junot le responsable politique qu'il aurait dû être. Tirant tout le profit possible de sa situation de gouverneur, il sera incapable de la gérer. Opportuniste, il confiera au comte da Ega le ministère de la Justice... pour satisfaire la comtesse dont il fera sa maîtresse attitrée. Prisant la gent féminine, le général s'entourera d'une véritable cour qui comptera, certes, des Portugaises, mais aussi Madame Trousset, la femme de l'ordonnateur des armées et Madame Foy, l'épouse du colonel d'artillerie et futur général. Des Bourbons espagnols à la dérive Médusés autant que contrariés, les Espagnols avaient assisté au viol de leur tetritoire par une armée française se comportant comme en pays conquis. Junot et ses généraux avaient eu beau les assurer qu'ils ne faisaient que passer, que l'Espagne restait bien l'alliée de la France, qu'il ne s'agissait que d'aller châtier un Portugal rebelle aux injonctions de l'Empereur, leurs explications avaient fait long feu. La rumeur publique accréditait plutôt la
1 Henri Louis Loison est né à Damvilliers (Meuse), le 13 mai 1771. Volontaire de 1791, général de brigade à vingt-quatre ans, il a perdu un bras, en 1806, à la suite d'un accident de chasse. TIvient de reprendre du service sous les ordres de Junot Selon Thiébault, Madame Foy était ''Jeune et bien faite, non belle, mais jolie et encore plus gentille que jolie, plus spirituelle que sensée, agaçante à l'excès .., charmante dans un boudoir, incroyable à cheval. "

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thèse d'une machiavélique machination de Godoy, le Premier ministre que l'on disait vendu aux Français et prêt à satisfaire toutes les requêtes de Napoléon pour assurer la pérennité de son avantageuse position auprès des souverains. La monarchie espagnole était à la dérive. Tenu à l'écart des affaires jusqu'à son accession au trône en 1788, à l'âge de quarante ans, Charles IV était un personnage falot et sans expérience. Il n'avait que dix-sept ans quand il avait épousé sa cousine, Maria Luisa de Panna, elle-même âgée de quatorze ans seulement. La princesse n'était pas une beauté, mais elle avait du tempérament et le goût du pouvoir. Bourbon sans volonté mais non sans culture, le futur roi vivait dans l'oisiveté et se laissait manœuvrer par son épouse. Réputé aussi incompétent que son cousin Louis XVI pour la conduite des affaires de l'État, il se passionnait, lui aussi, pour les travaux manuels: ses passe-temps favoris étaient la menuiserie et l'annurerie, au même titre que la serrurerie l'était pour le roi de France. Il allait tous les jours à la chasse, suivant les conseils de la reine qui prétendait que c'était bon pour sa santé, alors qu'en réalité elle cherchait à l'éloigner du pouvoir. Calculatrice et autoritaire, épouse ftivole, Maria Luisa subordonnait tout à ses passions et à ses caprices. Ardente, sensuelle, nymphomane, elle choquait les Espagnols par la vie dissolue qu'elle menait Qu'il ait été dupe ou non, le roi laissait le champ libre à ses débordements. La reine ne manquait toutefois pas de courage et elle saura assumer ses erreurs. Vingtquatre fois enceinte, elle fera dix fausses couches. Sur les quatorze enfants qu'elle mettra au monde, sept mOUITont peu après leur naissance. La paternité de cinq des survivants est attribuée à Charles I~ mais les Cortés de Cadiz excluront de la ligne successorale les deux derniers, Francisco de Paulo et Maria Isabel~ estimant qu'ils étaient des enfants de Godoy, son amant. Charles IV venait tout juste de s'installer sur le trône quand éclata la Révolution française. Bien qu'y étant foncièrement hostile, il hésita longtemps sur l'attitude à adopter. Floridablanca, son Premier ministre, envoya des troupes sur la frontière pour tenter d'empêcher la propagation des idées venues de France. Cela ne suffit pas à dissuader des activistes espagnols de lancer clandestinement, depuis Bayonne et Perpignan, des appels enflammés à leurs compatriotes. Les Cortés furent congédiées pour éviter qu'elles ne tombent dans les mêmes excès que les états généraux en France. Les souverains ne croyaient pas que Louis XVI fut aussi menacé que MarieAntoinette le faisait savoir par l'intermédiaire de Nuiiez, l'ambassadeur d'Espagne à Paris. À leurs yeux, rien ne justifiait une intervention année 39

pour secourir le cousin français. Pourtant, quand elle fut connue, l'arrestation du roi de France consterna les Espagnols. Son exécution les accabla. Charles IV décréta un deuil national. Profondément choqués par l'athéisme" dont se réclamaient les révolutionnaires régicides d'outrePyrénées, les Espagnols allaient désormais voir dans chaque Français un fossoyeur de monarchie et un suppôt du diable. Les émigrés eux-mêmes furent insultés et maltraités. Le clergé prêchant la gueITe sainte, la tension entre les deux pays ne cessa de monter. Charles IV ouvrit les hostilités, en février 1793, en refusant de disperser les troupes que l'Espagne avait rassemblées aux deux extrémités de la chaîne. Sur les autres frontières, les armées révolutionnaires se battront contre des gouvernements, mais au Pays basque, en Navarre et en Catalogne, elles auront la surprise d'affronter tout un peuple soulevé pour une croisade les désignant comme révolutionnaires, athées et régicides. Quinze ans plus tard, cet immense élan populaire, xénophobe et violemment anti-ftançais, submergera de nouveau l'Espagne. Lafamilia de Carlos IV, célèbre tableau que Goya a peint en 1800, avec ce réalisme cru et sans concession si particulier à la peinture espagnole, est un étonnant témoignage sur la famille royale. Les personnages paraissent totalement indifférents les uns aux autres. Bonhomme, l'air absent, Charles IV tient sa place sans ostentation. Bien qu'un peu en retrait par rapport au roi, la reine est au centre du tableau. Son port de tête, son regard sombre, son visage sévère et disgracieux, témoignent de son caractère acariâtre et d'un tempérament hautain et tyrannique. En 1807, elle a cinquante-six ans. Cela fait presque vingt ans que Manuel Godoy, le troisième membre de la clique au pouvoir, est son amant. Né le 12 mai 1767 à Castuera, en Estrémadure, dans une famille de basse noblesse, il a réussi en 1787 à intégrer la Garde, corps d'élite chargé d'assurer la sécurité et le service du roi. Un an plus tard, alors qu'il escortait le carrosse de Maria Luisa qui n'était encore que princesse des Asturies, son cheval fit un écart et chuta. Témoin de l'incident, la future reine atTêta sa voiture et s'enquit de l'état du cavalier qu'elle venait de voir désarçonné, "et comme elle le vit se relever sain et sauf viril et d'excellente prestance, elle fut fort
impressionnée" .

Maria Luisa eut le coup de foudre pour cet homme superbe qui respirait la force et la santé. Follement éprise, elle en fit son amant bien qu'il eut dixsept ans de moins qu'elle. Lui assurant une carrière fulgurante, elle lui fit franchir en quatre ans tous les grades. Il n'avait que vingt-cinq ans quand elle obtint du roi qu'il lui confie, en 1792, le poste de Premier ministre. Trois ans plus tard, le souverain lui décernait le titre de prince de la Paix 40

pour avoir conclu la paix de Bâle qui mettait fin à la guelTe contre la France. Bien qu'il ait dû abandonner le pouvoir fin mars 1798, à la demande du Directoire et aussi à l'instigation de Maria Luisa qui avait pris un nouvel amant, il était rentré en grâce au début de 1801. En 1797, il s'était marié à Marie Thérèse de Bourbon, comtesse de Chinch6n, fille de l'Infant, nièce du roi et première dame d'honneur de la reine. Elle lui donnera we :fille. En même temps, sans doute depuis 1796, il avait une liaison avec Pepita Tud6 qu'il épousera en exil en 1828, à la mort de Maria Luisa. Avec elle, il aura deux fils. Après avoir été le plus adulé des hommes politiques espagnols, sinon le plus aimé, Godoy deviendra, peu à peu, le plus détesté, le plus honni. D'abord surpris par son ascension fulgurante, les Grands d'Espagne n'avaient pas tardé à lui reprocher sa réussite et ses manières d'intrigant. Le titre de prince de la Paix décerné par le roi les choquait: en Castille, seul un membre de la famille royale pouvait prétendre à un tel honneur. Le comble venait d'être atteint quand Charles IV l'avait nommé amiral de la flotte en 1807, ce qui lui donnait le rang d'Altesse Sérénissime. L'Église n'avait pas apprécié sa main mise sur les biens du clergé pour éponger la dette publique. La bourgeoisie supportait de plus en plus malle poids élevé des impôts qu'il devait prélever pour faire face aux dépenses militaires et aux somptuosités de la vie de la cour. Le peuple était scandalisé par son impiété et par sa vie personnelle dépravée. Il avait aussi commis des maladresses, comme l'interdiction des corridas en 1805. L'abîme qui se creusait entre les fastes du Palais et la situation des plus déshérités devenait proprement scandaleux. Fin 1807, les Espagnols lui reprocheront d'avoir autorisé le passage des troupes françaises sur leur territoire et ils l'accuseront d'être à la solde de Napoléon. L'héritier de la Couronne était Ferdinand, le troisième enfant de Charles IV et de Maria Luisa, né à l'Escorial le 13 octobre 1784. Son éducation avait été confiée au chanoine Juan de Escoiquiz. Ce mentor, dont Napoléon diraI qu'il fut "le véritable auteur de tous les maux de l'Espagne", avait élevé le jeune prince dans la méfiance de parents à l'affection peu démonstrative. Sa mère n'hésitait pas à le traiter de "cœur de tigre et tête de mule". Lui-même dira que ses parents le considéraient comme "sans talent, sans instruction, sans application, en un mot un incapable, une bête; telles furent les expressions dont ils m'honoraient dans leurs conversations ... Le chanoine s'était attaché à cultiver son ressentiment pour le comportement scandaleux de Godoy et Ferdinand haïssait le Premier ministre. Le 6 octobre 1803, il avait épousé, à dix-neuf ans, Marie Antoinette de Bourbon Siciles. La
If

1

La plupart des citations 1823.

de Napoléon

proviennent

du Mémorial

de Sainte-Hélène,

Las Cases, Paris,

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princesse avait pleuré de désespoir en le voyant pour la première fois. Sa belle-mère l'avait trouvé "horrible d'aspect, avec une voix qui fait peur et complètement débile". Obèse (il pesait alors plus de cent kilos), l'air apathique, il avait une voix haut perchée, désagréable. Ses rapports avaient fini par s'améliorer avec sa jeune épouse qui commençait à exercer sur lui une influence bénéfique. Mais elle mourut en 1806, ce qui permit à Escoiquiz de reprendre son ascendant sur le prince héritier avec lequel il n'allait plus cesser de conspirer (et qu'il accompagnera en exil en France). Dans le courant de l'année 1807, craignant que la reine ne profite d'une détérioration soudaine de l'état de santé de Charles IV pour écarter son fils de la succession et hisser son amant sur le trône, des adversaires détenninés de Godoy, dont plusieurs Grands d'Espagne, avaient poussé Ferdinand à intervenir. Se laissant embobeliner par les ducs de l'Infantado et de San Carlos, manipulé par le chanoine plus que jamais la véritable éminence grise du régime, le prince héritier avait secrètement recherché le soutien de Napoléon, allant jusqu'à solliciter l'honneur d'épouser une princesse Bonaparte. En fait, l'initiative de sa démarche revenait à l'ambassadeur de France, François de Beauharnais, beau-ftère de Joséphine. Ce colonel d'Ancien Régime, en poste à Madrid depuis le 10 avri11806, "ayant percé à jour le double jeu de Godoy, prit parti pour le prince des Asturies contre le favori, essayant de lui faire épouser une Tascher". Ayant tout manigancé, il avait transmis la requête de Ferdinand par connier diplomatique1. Mais un brouillon de cette missive avait été subtilisé et remis à la reine. Accusant aussitôt son fils de complot, Maria Luisa avait incité le roi à le punir avec la plus grande sévérité. Arrêté en octobre 1807 avec ses conseillers et complices, Ferdinand fut mis en jugement. Plaidant coupable, il fit amende honorable et demanda publiquement pardon à son père. Son arrestation avait soulevé un tollé dans l'opinion publique qui s'était déchaînée contre la reine et Godoy. En 1807, alors âgé de vingt-trois ans, Ferdinand était un faible et un névrosé. Sur ses portraits (ceux réalisés par Goya ou Vicente Lopez sont particulièrement parlants), le visage torturé, le nez fortement busqué, les commissures au coin des lèvres, la fixité du regard, le port de tête, témoignent de la nature secrète et en même temps brutale du personnage. Cet individu à l'air de rufian n'était toutefois pas aussi minable que les péripéties qui vont suivre poun-aient le laisser supposer. De son côté, Escoiquiz ne manquait pas de sens politique et il sera souvent de bon conseil.
1 Napoléon n'appréciera pas que Mademoiselle de Tascher de la Pagerie (la future duchesse d'Arenberg) soit nommément désignée et il reprochera à l'ambassadeur d'avoir voulu jouer les entremetteurs, ce qui provoquera son rappel, sa disgrâce et son exil en Sologne.

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Ayant observé la montée en puissan'ce de Napoléon, Ferdinand lui écrivait régulièrement en lui exprimant "ses sentiments d'admiration, de respect, d'estime et d'attachement" et en implorant "sa puissante protection". En dépit de son exil à Va1ençay~il restera fidèle à ses engagements vis-à-vis de l'Empereur qui lui proposera même, à plusieurs reprises, dès rautomne 1808, quand la situation de Joseph commencera à se dégrader, de rentrer à Madrid. Bien renseigné sur les événements, il s'y refuse~ attendant son heure et espérant toujours trouver femme dans la famille impériale. Vers la fin de 1813, Napoléon fera un geste en lui proposant en mariage la fine aînée. de Joseph. Mais les circonstances auront changé' et Ferdinand demandera d'ajourner cette union. En 1816, il épousera une Portugaise, Isabelle de Bragance qui décédera au bout de deux ans. Maria Josepha. Amalia de Sajona sera sa troisième épouse~ de 1819 à 1829" De son quatrième mariage, en 1829,. avec Maria Cristina de Borb6~ il aura une fille,. Isabel II, qui lui succédera à sa mort survenue en 1833 (M'aria Cristina assurera la régence). une société scléros'ée D'emblée~ les Fran-çais furent frappés par l'omniprésence et la toute puissance du clergé espagnol. Tout au long dU XVIIIe siècle, l'église catholique avait renforcé son contrôle sur la société, accroissant abusivement le nombre de prêtres, momes, religieux et religieuses, et ne. cessant de développer son patrimoine. À la fin du siècle, les membres du clergé. représentaient plus de un et demi pour cent de la population et jouissaient <fun cinquième du revenu national~ Selon un recensement effectué par, rÉglise en 1768, les vingt mille trois cent soixante-dix-huit paroisses étaient desservies par cent cinquante mille huit cents ecclésiastiques, dont huit archevêques et quarante-quatre évêques. En outre, vingt-cinq mille huit cents laïcs participaient directement aux activités religieuses~ Bien perçue par les fidèles qui lui étaient reconnaissants dTavoir sauvé l'Espagne de la Réforme, rlnquisition était toujours en place. Mais elle avait perdu sa virulence; le dernier autodafé remontait à 1742, année au cours de laquelle deux femmes avaient été brûlées vives. La surabondance du clergé~ ainsi que la richesse des églises et des établissements religieux, heurtèrent les soldats français. Ils se méprirent sur la profOndeur et la qualité des liens unissant les prêtres et les moines au peuple dont ils étaient issus et. dont ils partageaient les misères autant que les passions. Dispensant une véritable charité de masse, l'Église jouait un rôle essentiel en matière dfassistance publique (à Cordoue, Itévêque faisait chaque jour l'aumône à plus de sept mille personnes). Fmt remarquable, le

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clergé avait pris le pas sur la noblesse dans des domaines qui, ailleurs, lui revenaient traditionnellement: le nationalisme, l'action politique et même la préparation et la conduite de la guerre. Aux Cortés de Cadiz ne siégeront que huit nobles titrés, mais quatre-vingt-dix-sept ecclésiastiques. Parfaitement intégrés à la population, exerçant un contrôle sans failles du pays, "confondant la cause du Christ avec celle des Bourbons", les membres du clergé seront les principaux adversaires des Impériaux. Prêchant la haine de Napoléon, l'Impie, l'Antéchrist incarnant la Révolution qui avait chassé les moines de leurs monastères, obligé les prêtres à apostasier sous peine d'être massacrés, profané les églises, proscrit la religion, ils vont propager une doctrine de guerre sainte dans laquelle le nationalisme se confondra avec le religieux, ce qui ne sera pas sans rappeler l'âpreté de la croisade contre les Maures. Partout présents, reconnaissables de loin à leur chapeau au très large rebord, plat devant et deni.ère, roulé sur les côtés, les prêtres enflammeront les fidèles par leurs prêches violemment dirigés contre l'envahisseur hérétique français. Chassés de leurs couvents, les moines se feront les porte-parole et les messagers de la résistance. Renseignant sans vergogne les bandes de guérilla, ils en prendront parfois le commandement. Les ecclésiastiques espagnols ne seront toutefois pas tous francophobes et le roi Joseph comptera parmi ses sympathisants plusieurs dignitaires religieux
afrancesados.

En dépit du carcan moral et religieux imposé par l'Église et du contrôle pesant qu'exerçait le pouvoir, les jeunes générations n'avaient pas craint, dans les années 1780, d'afficher de plus en plus ouvertement leurs idées libérales, non seulement en matière économique, mais aussi en politique, allant même jusqu'à remettre en cause l'autorité monarchique. Les œuvres de Montesquieu, Diderot, Voltaire et Rousseau circulaient librement dans les salons et les universités de Madrid et des capitales provinciales. Témoins de la sclérose des institutions monarchiques et religieuses incapables de se réformer elles-mêmes, estimant que seul un bouleversement radical des structures sociales et politiques pourrait apporter le renouveau espéré, les ilustrados s'étaient faits les propagateurs des idées des philosophes français. Si les mentalités évoluaient, c'était plus dans un esprit réformateur que révolutionnaire: la société espagnole n'était pas encore mûre pour passer du domaine des idées à celui de l'action. Tous furent surpris par la formidable secousse qui ébranla la France en 1789. En dépit de la censure, les nouvelles des dramatiques événements de la prise de la Bastille et de l'abolition des privilèges se répandirent comme une traînée de poudre. Soudain, la classe politique prit peur. Voilà bien où menaient les idées libérales! Les ilustrados eux-mêmes se mirent à redouter la contagion. Floridablanc~ le

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Premier ministre que l'on peut classer panni eux, tenta de verrouiller les frontières pour mettre le pays à l'abri de la propagande révolutionnaire, ce qui ne l'empêcha pas d'ê1re destitué en raison de ses idées et remplacé par Aranda, un conservateur. L'arrestation de Louis XVI, son emprisonnement et sa décapitation mirent un terme définitif à toute tentative de libéralisation du régime. Les ilustrados ne formaient pas un groupe de pensée homogène et les idées qu'ils défendaient étaient parfois contradictoires. Certains "découvrent avec horreur que la Révolution est un mal pire que le conservatisme, car elle sape l'autorité de l'État monarchique, autorité qu'ils jugent indispensable, même s'ils veulent la réformer". D'autres "considèrent que seule la Révolution peut briser les chaines de l'absolutisme, ce que l'État réformateur s'est avéré incapable de réaliser". Bien qu'influent, le courant politique que représentaient ces intellectuels était resté très minoritaire. Il l'était toujours en 1807. La peur panique qu'inspiraient les excès révolutionnaires français s'était traduite par une opposition virulente aux idées libérales, attitude que partageait l'ensemble de la population. C'est en grande partie aux prêches enflammés du clergé que l'on devra le développement spectaculaire de ce mouvement de refus. Soutenu par les accusations d'athéisme et attisé par un nationalisme exacerbé, il va conduire à un soulèvement populaire anti-ftançais dont la soudaineté, autant que l'âpreté, vont surprendre les Impériaux. Il y aura des ilustrados dans les deux camps, celui de la Junte de Cadiz et celui de la cour du roi Joseph. Ils influenceront la rédaction de la constitution de 1812 qui ne sera pas très éloignée de celle que Napoléon imposera aux Espagnols, à Bayonne, en 1808. C'est cette dernière que Joseph tentera de faire appliquer avec le concours des afrancesados. Francophiles et généralement francophones, ces collaborateurs des Français afficheront ouvertement les idées libérales héritées des Lumières, idées que les ilustrados partageront dans une large mesure, mais sans pouvoir, ou sans vouloir le reconnaître. Les uns et les autres défendront la conception d'une monarchie libérale et d'un pouvoir fort et centralisé. Le peuple rester~ quant à lui, généralement favorable à une monarchie conservatrice et fédérale, selon la tradition castillane qui connut son heure de gloire sous le règne de Philippe II. Antinomiques, ces deux points de vue sur les institutions sont typiquement espagnols. Vouloir revenir au régime d'avant les Bourbons, c'était souhaiter le retour aux particularismes régionaux detrière lesquels se profilaient déjà les idées modernes d'indépendance, ou du moins de très large autonomie, de la Catalogne, du Pays basque, de la Galice et de l'Andalousie. La Restauration de l'après-guerre tiendra les ilustrados à l'écart de la vie politique et elle éliminera physiquement ceux des 45

afrancesados qui n'auront pas eu la sagesse de suivre les Français dans leur retraite. Lors du recensement de 1797, l'Espagne comptait dix millions cinq cent mille habitants (la population française était alors estimée à vingt-huit millions sept cent mille). Avec moins de seize habitants au kilomètre carré, l'Aragon, la Mancha et une grande partie des deux Castilles étaient particulièrement sous-peuplés. Quatorze pour cent des Espagnols vivaient dans des agglomérations de plus de dix mille habitants; Madrid, capitale et ville la plus importante du royaume, en comptait quelque cent soixante-dix mille. Soixante-dix pour cent déclaraient travailler dans l'agriculture; panni les douze pour cent qui se disaient artisans, nombreux étaient toutefois ceux qui cultivaient aussi un lopin de telTe. Il n'était pas encore question d'industrialisation. Une double allégeance à l'Église et à la Couronne La plupart des historiens espagnols s'accordent à reconnaître que les traits essentiels de l'âme espagnole sont le sens de l'honneur et la force de la foi. Ils en donnent toutefois des explications différentes. Pour Americo Castro, c'est la coexistence des trois religions, chrétienne, juive et musuhnane qui a permis de forger le caractère espagnol entre le XCet le XV siècle. Pour Sanchez Albornoz, c'est plutôt la lutte contre l'Islam qui a sublimé ces valeurs morales. Quoi qu'il en soit, en 1807, les Espagnols apparurent aux soldats impériaux comme ignorants et superstitieux, l'esprit obnubilé par le culte de la dynastie et de la religion. Pour des Français, ce comportement, incompréhensible et irrationnel, n'était pas naturel; il ne pouvait être que superficiel et donc amendable. Ils se trompaient. Car, au-delà des manifestations extérieures d'un attachement aveugle à l'Église et à la Couronne, le peuple était imprégné d'une foi réelle, profonde, inaltérable en ces deux institutions dont il ne savait reconnaître ni les excès ni les désordres. Essentiellement rural, s'intéressant peu à la politique d'État, il n'avait pas été touché par l'esprit des Lumières. À la différence des élites éclairées, sensibles à l'influence française, il était profondément hostile à tout ce qui venait de l'extérieur; il haïssait l'étranger. Évoquant la Castille, Michel de Unanumo écrivaitl, en 1916 : "Là vÎt une race de complexion sèche, dure et sarmenteuse, brûlée par le soleil, tannée par le froid: race d'hommes sobres, issus d'une longue sélection par les gelées d'hivers très rudes et le retour périodique de la disette, façonnés par l'inclémence du ciel et la pauvreté de la vie... Le Castillan est aussi tenace que lent: il lui faut un bon moment pour se rendre compte d'une impression
1 En torno al casticismo, Miguel de Unanumo, Madrid, 1916. La traduction est de Marcel Bataillon.

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ou d'une idée, mais, lorsqu'il l'a saisie, il ne la lâche que lorsqu'une autre la pousse et l'expulse... Suivez cet homme dans sa maison. La façade, à la lumière du plein soleil, blesse vos regards avec ses ornements d'un bleu criard sur un fond blanc comme neige. Asseyez-vous à sa table,. vous mangerez avec lui une nourriture simple et sans grand artifice culinaire, relevée seulement par un assaisonnement qui pique ou brûle: nourriture à la fois sobre et forte, où le palais trouve des impressions tranchées. Si c'est jour de fite, après le repas vous assistez à la danse: danse uniforme et lente, au son monotone d'un tambour ou d'un tambourin, ou d'un biniou criard dont les sons à l'emporte-pièce s'enfoncent dans l'oreille comme autant de piqûres sonores. Et vous entendrez leurs chansons nasillardes, monotones aussi, trainant sur les notes, chansons de steppe qui rythment pour eux la besogne du labour... " Impénétrable, l'Espagnol étonnait les soldats français par son attitude hiératique et figée. Il leur semblait fier, méprisant, imbu de sa personne, convaincu de la justesse de la cause qu'il défendait, prêt à tout sacrifier pour elle. Pour eux, c'était UDmilitant qui, sous une apparente indifférence, était un exalté et un fanatique. Mais n'est-ce pas ainsi qu'il se voyait lui même? "L'Espagnol, écrit Casanova, veut qu'on le croit supérieur à ses semblables et sa nation plus grande que toutes les autres,. il veut que ceux qui le regardent le jugent digne d'être roi et lui prêtent toutes les vertus que ne saurait avoir un homme calculateur." Il Y aurait ainsi, dans chaque Espagnol, du Cid, du Don Quichotte et de la Carmen, le tout lié par une forte dose de mysticisme. Sec, la mine patibulaire, le regard sombre, il apparaissait aux soldats de l'armée impériale comme un être triste et taciturne. Drapé dans son habituel long manteau en fonne de cape, haillon de couleur sombre usé jusqu'à la corde, il donnait l'impression de ne jamais rien faire, sinon tomar el sol, prendre le soleil. Le plus souvent campé devant sa masure, une pièce sans fenêtre au centre de laquelle se trouvait un foyer de pierres sèches dont la fumée s'échappait par un trou creusé dans le toit, il se tenait immobile, paraissant indifférent à tout ce qui l'entourait. Pourtant, sous cette apparence trompeuse se cachait souvent un esprit malicieux, prompt à la raillerie, parfois sarcastique et méchant, qui déroutait les Français. Cet homme était avant tout un sédentaire attaché à sa petite propriété, le solar. Participant activement à la vie de SODvillage, le pueblo, qui regroupait autour de l'église l'ensemble des maisons, il laissait la collectivité régir sa vie par le biais de rites et de coutumes ancestrales, de réseaux d'aide et de solidarité bien établis, de réglementations imposées au niveau paroissial et communal. Seul, il ne décidait rien ; en dépit de son apparence

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hautaine et indépendante, il se pliait de bon gré aux contraintes de la vie communautaire. Les Impériaux s'étonnaient de ce comportement qu'ils jugeaient inconséquent. Une autre source de surprise fut pour eux l'attitude provocante et le langage cm, direct, des femmes. Après quelques expériences malheureuses sur le sens à donner à de telles attitudes, jugées à tort dévergondées, ils se rendirent compte qu'en Espagne, le paraître, comme la parole et l'injure, étaient insignifiants par rapport aux actes qui seuls comptaient. Assumant les tâches les plus ingrates, les femmes du peuple semblaient reléguées à un rôle purement utilitaire: outre les soins du ménage, des enfants et de la cuisine, elles devaient s'occuper du bétail et participer activement aux travaux des champs; suivant à pied leur homme paisiblement hissé sur sa monture, elles portaient toujours les plus lourds fardeaux. Les Français apprendront à ne pas trop se fier à ces apparences d'humilité et de servilité, car les femmes espagnoles joueront souvent un rôle important dans la guérilla. Uniforme et sans originalité, l'architecture populaire variait toutefois d'une province à l'autre en fonction de la nature du sol et du climat. Sur les plateaux de la Meseta, où la luminosité et la chaleur étaient intenses en été, les maisons des villages étaient basses, sans étages. Les murs blanchis à la chaux n'avaient que de toutes petites ouvertures. Parfois en pierres, notamment dans les zones granitiques, ils étaient le plus souvent faits de briques d'adobe, mélange de boue et de paille ou d'argile cuite au soleil. Rares étaient les cheminées: il fallait calfeutrer les maisons pour se protéger des vents glaciaux qui balayent la Meseta en hiver, ce qui rendait les intérieurs irrespirables. Utilisées pour les toitures dans les régions granitiques, les tuiles cédaient la place aux ardoises quand le schiste dominait, parfois aux lauzes sur les teITains calcaires. Résistant mal aux coups de canon, les toitures et les murs n'offiaient qu'une protection illusoire aux combattants. Les venelles étaient trop étroites pour le déploiement en colonnes de l'infanterie et les charges de la cavalerie. Seuls les tirailleurs et les partisans étaient à l'aise dans cet environnement. Dès qu'elles détecteront la présence de la guérilla dans un hameau, les unités régulières n'hésiteront pas à incendier et à détruire préventivement les maisons. Généralement en bois de pin, le mobilier était sommaire: une table de cuisme, des bancs, des coffres de rangement, des lits simples avec des matelas d'étoupe. On ne trouvait, habituellement, ni chaises ni armoires. La garde-robe se réduisait à un jeu de vêtements ordinaires et à une tenue pour

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les dimanches et jours de fête. Une image pieuse, parfois une statue, apportaient les seules notes de gaieté dans ces intérieurs austères. La vie sociale était animée et les rues des villes étaient très vivantes. La mode était aux fêtes populaires et les Espagnols étaient aficionados, friands des conidas que Godoy avait vainement tenté d'interdire en 1805. Ils vivaient, autant qu'ils le pouvaient, à l'extérieur de leur inconfortable maison qu'ils réservaient à l'intimité de leur vie familiale. Sous leur apparente impassibilité, ils se liaient facilement, du moins avec ceux qu'ils reconnaissaient comme des proches ou des amis, mais ils rejetaient les étrangers et au premier chef les soldats impériaux avec lesquels ils ne se sentaient aucune affinité. Bien que sédentaire, l'Espagnol se déplaçait beaucoup. La transhumance avait pris des proportions inconnues ailleurs en Europe. Deux fois par an, les bergers déplaçaient leurs troupeaux sur des distances considérables. Ils mettaient à profit ces migrations pour diffuser les nouvelles, ce que faisaient aussi les arrieros, muletiers qui transportaient les marchandises sur le dos de leurs bêtes et les carreteros qui utilisaient des charrettes. D'autres Espagnols avaient l'habitude de se déplacer à pied sur de longues distances: les pèlerins et les vagabonds (vagos). Ces derniers, très nombreux, vivaient le plus souvent en bandes. Beaucoup trouveront dans la guérilla un cadre de vie s'accordant à leurs instincts grégaires et à leur goût du chapardage: détrousser les Français sera pour eux une autre façon de pratiquer la "mendicité insolente" qui était leur spécificité, leur habitude étant de demander l'aumône avec une arrogance et une audace qui irritaient les Français. L'Espagnol était un grand voyageur dont les étapes étaient rythmées par les nuits passées dans les posadas et les ventas, auberges qui n'avaient guère changé depuis l'époque de Don Quichotte. Souvent misérables, elles ne comptaient habituellement qu'une seule longue et vaste salle. Seul luxe que ne connaissaient pas la plupart des maisons, ces pièces communes disposaient d'une cheminée à chacune des extrémités. Sur un côté, s'alignaient les râteliers des montures, mules et ânes, parfois ceux des chevaux qui étaient rares (sur route, des bœufs venaient renforcer les attelages de mllies dans les passages les plus redressés). Du côté opposé, de petites alcôves contenant des lits de planches recouverts d'un maigre matelas étaient à la disposition des clients. Bien qu'austères et rustiques, ces établissements avaient le mérite d'offiir nourriture et hébergement aux bêtes comme aux hommes; mais la nourriture n'était pas toujours garantie et il était prudent de se présenter avec ses vivres.

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Prémisses

de l'invasion de la péninsule

. . .

Junot atteint Lisbonne en quarante-quatre jours d'une marche éprouvante. . Darmagnac s'empare de Pampelune par swprise. . Duhesme berne la garnison de Barcelone. Murat installe les Impériaux à Madrid. Après le sac de Cordoue, Dupont capitule à Bailén.

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2. Déploiement en Espagne
Un milieu hostile Avant même de diriger Junot sur Lisbonne, et bien que le traité de Fontainebleau n'ait pas encore été signé, l'Empereur avait pris ses dispositions pour assurer la protection des lignes de communication du corps expéditionnaire qui serait dépêché au Portugal. La menace principale venant des troupes que les Anglais risquaient de débarquer sur la côte cantabrique, il fallait se couvrir face au nord. Cette mission aurait pu être confiée aux quinze mille hommes de la Division deI Norte du marquis de La Romana, unité que Madrid avait mise à la disposition de Paris pour relever sur l'Elbe un corps français devant être engagé contre la Russie, ce qui n'était plus nécessaire depuis que la paix avait été signée à Tilsitt. L'Empereur y renonça, estimant qu'ils n'étaient pas sûrs. S'il ne pouvait pas faire confiance à ces troupes qui étaient déjà intégrées dans la Grande Armée, que pouvait-il attendre de l'année espagnole en général ? Certainement pas davantage de fiabilité: ce seront donc des troupes ftançaises qui seront déployées en Espagne, pays pourtant ami. En franchissant la Bidassoa, les Français découvrirent un milieu physique et un environnement humain bien différents de ceux qu'ils avaient connus dans le reste du continent. Pont jeté entre l'Europe et l'Afiique dont elle subit les influences climatiques et dont elle a supporté les invasions, la péninsule ibérique frappe par sa compacité. Son altitude moyenne de six cent soixante mètres est deux fois plus élevée qu'en France. Bien qu'occupant une position centrale, Madrid n'est qu'à trois cent cinquante kilomètres de la mer. Au nord, quatre cent quinze kilomètres séparent l'Atlantique de la Méditerranée, mais le détroit de Gibraltar ne fait que quatorze kilomètres de large. La capitale est sur la latitude de Naples et Malaga sur celle d'Alger. Le climat est plutôt sec, mais la façade océanique est très humide, surtout au nord..ouest. Partout, de violents orages peuvent provoquer des inondations catastrophiques. Dans l'intérieur, la chaleur est étouffante en été et les hivers sont parfois extrêmement rigoureux. Dense dans les zones humides, la végétation est clairsemée, voire inexistante, sur les vastes étendues arides des plateaux centraux. L'Espagne est le pays des extrêmes: "Neuf mois d'hivet; trois mois d'enfer". Voyageant dans la Mancha en 1840, Théophile Gautier note qu'à l'heure de la sieste, "le pavé brûle, les marteaux de fer des portes rougissent, une averse de feu semble pleuvoir du ciel, le blé éclate

dans l'épi, la terre se fend comme l'émail d'un poêle trop chauffét les cigales font grincer leur corselet avec plus de vivacité que jamais et le peu d'air qui vous arrive semble soufflé par la bouche de bronze d'un calorifère,. les boutiques se ferment et pour tout l'or du monde vous ne décideriez pas un marchand à vous vendre quelque chose. Il ny a dans les rues que les chiens et les Français. .. " Les plaines littorales sont rares: Il % seulement du territoire espagnol est à moins de deux cents mètres d'altitude. L'extension des côtes sur près de quatre mille kilomètres, la présence de nombreux estuaires et la formation de rias faciliteront le trafic maritime clandestin, rendant toute surveillance de l'année impériale difficile, pour ne pas dire impossible, ce qui favorisera les opérations de soutien et de ravitaillement de la marine anglaise. Le relief montagneux est rejeté à la périphérie: Pyrénées au nord (3 404 m au pic d'Aneto) ; chaîne Cantabrique au nord-ouest, dans le prolongement des Pyrénées (2 648 fi au Torre Cerrado des Pics d'Europe) ; cordillère Bétique au sud (3 482 m au pic Mulhacén, le sommet le plus élevé d'Espagne). La partie centrale est, elle aussi, mouvementée. La cordillère Ibérique (2 313 m au Moncayo) s'étend sur la rive droite de l'Èbre. Au nord de Madrid, la cordillère Centrale culmine à l'Almanzar (2 590 m) et au Peiialara (2 429 m). Au sud de la capitale, les monts de Tolède (1 429 m au Vicente) et la sierra Morena (1 323 ID au Baiiuela) sont moins élevés. Socle hercynien d'une altitude moyenne de six cents à mille mètres, la Meseta supporte les cordillères et les sierras de l'intérieur. Ses grandes étendues monotones sont arides, sèches, désolées. "Pas un arbre, pas une goutte

d'eaut pas une plante verte, pas un seul homme... tt Et pourtant, s'exclame
Unamuno: "Quelle beauté dans la tristesse calme de cette mer pétrifiée et pl eine de ciel! " C'est dans ce cadre sévère, ingrat, inhumain, étrangement sauvage, que se dérouleront les principales batailles. Les armées traditionnelles y trouveront l'espace de manœuvre nécessaire à leurs évolutions stéréotypées. Leurs chefs pourront y prendre la mesure de leurs qualités respectives de stratèges dans des affrontements qui seront toutefois rarement décisifs. L'accès à cet immense plateau est défendu par des défilés. Creusés dans les escarpements dominant les dépressions, ces passages obligés constitueront de véritables pièges pour les convois logistiques et les petits détachements de l'armée impériale. Les zones les plus difficiles d'accès serviront de sanctuaires dans lesquels, après chacune de leurs défaites, les armées espagnoles viendront se reformer. Elles offriront aux bandes de guérilla des bases arrières sûres et protégées à partir desquelles elles pOUlTont, avec une grande impunité, exécuter des coups de main SUIles voies de communication. Bien que moins

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à l'aise sur les grandes étendues découvertes de la Meseta, les guérilleros1 sauront utiliser les moindres replis du tetTain. Tirant profit du regroupement des populations dans de gros villages, ils évolueront panni elles comme poisson dans l'eau. Pour les Français, le danger viendra de partout, l'insécurité sera générale. Isolés, bâtis en pisé, poussiéreux, crayeux, les villages "ressemblent à des ruines de terre". De couleur jaunâtre, on les remarque à peine car ils s'intègrent au telTain, uniforme, nu, faiblement vallonné. Seules les tours carrées des églises signalent leur présence, des églises qui ressemblent plus à des forteresses qu'à des sanctuaires, avec leurs murs épais percés d'étroites meurtrières et leurs contreforts massifs. Les cloches étant souvent utilisées pour signaler l'approche des troupes françaises, les Impériaux feront enlever les battants (en Espagne, la corde était fixée au battant et non sur la cloche elle-même), sans pour autant les réduire au silence. Dans les rues étroites au tracé souvent capricieux, ainsi que dans les maisons à l'agencement compliqué, les partisans trouveront des refuges plus confortables que ceux des sierras. Les villages ne sont pas tous miséreux; certaines petites villes sont même assez pimpantes, avec leurs maisons bourgeoises aux colombages de bois joliment placés en encorbellement sur des rez-dechaussée de pierre. Chaque agglomération possède sa Plaza Mayor, place centrale où la population a l'habitude de se rassembler et les émeutiers de s'exciter. Au début du XIxe siècle, les infrastructures routières de la péninsule laissaient à désirer. Les Wisigoths avaient préservé et entretenu le magnifique réseau des voies romaines, mais les Maures l'avaient laissé se dégrader. Rien n'avait changé après la Reconquête, Espagnols et Portugais ayant adopté les manières arabes de voyager à cheval et de transporter les marchandises à dos de mules. Les routes, rares, étaient généralement trop étroites pour les empattements du matériel roulant ftançais, ce qui obligeait le génie à les élargir. Les chaussées étaient mal entretenues, les ponts laissés à l'abandon. Souvent, la route n'était même pas tracée et il n'y avait que de vagues sentiers: "On voyage à travers champs, on passe dans des trous, dans des ornières et de trois lieux en trois lieux on trouve un village malheureux ou quelque ville en décadence." Édifiés sur des torrents et des ruisseaux souvent à sec, les ponts étaient bâtis en pierres sèches, à la romaine, avec une pile centrale soutenant un tablier en dos d'âne. Quoique déficient, le réseau routier avait le mérite d'exister et les déplacements étaient relativement rapides.
1 Guérillero vient de guérilla qui signifie petite guetTe. Ce tenne a été universellement adopté, mais en Espagne on utilisait plus fréquemment le terme partjdos pour désigner ces combattants irréguliers.

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L'Espagne et le Portugal étaient à peine capables de subvenir aux besoins de leurs populations, pourtant clairsemées et réputées pour leur fiugalité. L'agriculture produisait les céréales classiques: blé, orge et seigle, ce dernier étant le mieux adapté au climat aride de la Meseta. La culture du maïs avait commencé à se répandre au XVIIIe siècle; celle de la pomme de terre restait insignifiante. On trouvait de la vigne un peu partout et la production de vin était importante: vins corsés, vins doux et généreux, mais aussi eaux-de-vie et raisins secs. L'huile d'olive était largement utilisée dans l'alimentation, y compris dans les régions où l'olivier ne poussait pas. Grenade et Valence produisaient de la soie qui était exportée, ainsi que du chanvre pour les voiles de marine, des amandes et des noisettes. Durant les années de sécheresse, ce qui sera le cas en 1811 et en 1812, l'agriculture ne parvenait pas à nourrir correctement la population. Les cultures d'exportation servaient de monnaie d'échanges pour l'achat de machines. Pendant la guerre, elles seront troquées avec les Anglais pour acquérir armes et équipements militaires. La péninsule était encore très vulnérable aux grandes pandémies, que ce soit le typhus (tabardillo) transmis par les poux du corps, la variole contre laquelle commençait à se développer la vaccination, le paludisme (tercianas), ou la fièvre jaune (vomito negro). Après avoir ravagé Cadiz et Séville à la fin du XVIIIe siècle, cette dernière réapparaîtra en Andalousie en septembre 1810. S'étendant vers Murcie, elle sèmera partout la peur et la désolation, tant panni les Espagnols que panni les Français. Seule avancée notable, la peste avait été éradiquée: la dernière épidémie remontait à 1685. Pourtant peu soucieux d'hygiène, les soldats des années impériales seront choqués par la saleté et les conditions de vie calamiteuses de la grande majorité des Espagnols. Début 1809, l'épouse de Thiébault rejoignait son mari à Burgos; au bout d'un mois, elle ne pensait plus qu'à rentrer en France. Selon le général, "les villages et les villes lui parurent hideux, les logements la dégoûtèrent; ces effroyables charrettes mauresques, dont le pesant attelage fait grincer les essieux et qui déchirent le tympan si longtemps avant qu'elles approchent et longtemps après qu'elles ont passé, lui donnèrent des attaques de nerfs. À chaque pas d'ailleurs elle voyait des coupe-gorge,. le chemin taillé dans le
rochers de Pancorbo lui sembla l'entrée du Tartare,. mais, plus que tout cela, elle était terrifiée par l'attitude impassible des Castillans, par leur visage sévère, leur mine de conspirateurs et leurs larges manteaux couleur marron, dont ils sont sans cesse enveloppés et sous lesquels cette ravissante Zozotte ne pouvait s'empêcher de soupçonner toujours et quand même, quoi que je puisse lui dire, des couteaux et des poignards. "

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Un dispositif résolument offensif Le plan élaboré par le grand quartier général prévoit l'engagement de trois corps d'armée: l'un isolera la capitale des provinces septentrionales, un autre sera chargé de sécuriser la route de Bayonne à Madrid, un troisième couvrira les accès de Barcelone. À l'évidence, un tel déploiement est autant destiné à se protéger contre des actions terrestres, donc espagnoles, que contre des incursions maritimes anglaises. Conçu dans la discrétion et le secret, sans que Madrid ait été tenu au courant, il laisse présager une mainmise de plus en plus étroite de Napoléon sur les affaires de la péninsule. En ce début dfoctobre 1807, l'Empereur a-t-il déjà décidé de s'emparer de l'Espagne, comme il entend le faire du Portugal? C'est probable, car il n'a confiance ni dans le roi Charles I~ ni dans Ferdinand, ni dans Godoy. Certes, il n'affiche pas ouvertement ses intentions, mais elles apparaissent clairement dans les mesures qu'il prend. Les soixante-dix mille hommes des trois cotps d'armée sont bel et bien équipés pour faire la guerre, pas seulement pour parader. Surpris par cette démonstration de force et d'abord incrédules, les Espagnols vont mettre un certain temps à réaliser que les intentions de leurs alliés sont plus belliqueuses qu'amicales. Le 16 octobre est créé le 2e corps d'observation de la Gironde. Formé de légions de réserve stationnées dans l'est de la France et placé sous les ordres du général de division Dupont!, il compte trois divisions d'infanterie et une division de cavalerie, soit vingt-quatre mille cinq cents hommes2. Entrée la première en Espagne le 22 novembre, la division Barbou se dirige sur Vitoria. Le 21 décembre, la totalité du 2e corps a ftanchi la Bidassoa. Le 26, Dupont est à Briviesca. Sans s'arrêter à Burgos, il rejoint Valladolid où il regroupe ses troupes à la mi-janvier. Il chasse sans ménagement le marquis d'Ordofio de son hôtel particulier et s'installe confortablement dans ses meubles. Ce type de comportement, fréquent chez les Français, heurte la fierté des Espagnols qui vont, de plus en plus, considérer leurs alliés comme des envahisseurs.
1 Né le 4 juillet 1765 à Chabanais (Charente), Pietre Dupont de l'Etang a servi dans l'armée d'Italie où il a gagné le surnom de général audacieux. Un des divisionnaires les plus glorieux de l'armée impériale, Dupont vient en Espagne chercher son bâton de maréchal. Les trois divisions d'infanterie sont respectivement commandées par les généraux Barbou (brigades Pannetier et Chabert), Vedel (brigades Poinsot et Lassagne) et Frère (brigades Laval et Rostolland). La cavalerie est sous les ordres du général Fresia (brigades Rigaut et Dupré). Le général Legendre est le chef d'état-major de Dupont.

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