//img.uscri.be/pth/e7706071ac80cfa57b9b5acf748b514ed61288cc
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 16,01 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Les tournants du XXème siècle

De
256 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 0001
Lecture(s) : 162
EAN13 : 9782296269606
Signaler un abus

LES TOURNANTS

DU XXe SIECLE

Collection CHEMINS DE LA MEMOIRE

Yves BEAUVOIS,Les relationsfranco-polonaises

pendant la drôle de guerre.

Monique BOURDIN-DERRUAU, Vii/ages médiévaux en Bas-Languedoc. Genèse d'une sociabilité (x'-XIV"siècle). Tome I: Du château au vii/age (X"-xllr siècle). Tome II: La démocratie au vii/age (XIlI'-XIV' iècle). s Yolande COHEN,Les jeunes, le socialisme et la guerre. Histoire des mouvements de jeunesse en France. Maurice EZRAN, 'Abbé Grégoire, défenseur des Juifs et des Noirs. L
Pierre FAYOL,Le Chambon-sur-Lignon sous l'Occupation, locales, l'aide interalliée, l'action de Virginia Hall (OSS). 1940-1944. Les résistances

Toussaint GRIFFI, Laurent PRECIoZI, Première mission en Corse occupée avec le sousmarin Casabianca (1942-1943). Béatrice KASBZARIAN-BRICOUT, L'odyssée niennes. mamelouke à l'ombre des armées napoléo-

Jacques MICHEL,La Guyane sous l'Ancien Régime. Le désastre de Kourou et ses scandaleuses suites judiciaires. Henri SACCHI,La Guerre de Trente ans. Tome I: L'ombre de Charles Quint. supplicié. Tome II: L'empire

Tome III : La Guerre des Cardinaux. Elizabeth TuTrL.E,Religion et idéologie dans la révolution anglaise 1647-1649.

Nadine VIVIER,Le Briançonnais

rural aux xviiie et XIx- siècles.

Sabine ZEITOUN, 'œuvre de secours aux enfants juifs (SOS) sous l'Occupation en L France.

ROBERTBONNAUD

LES TOURNANTS DU XXe SIECLE
Progrès et régressions

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

@ L'HARMATTAN,
ISBN:

1992

2-7384-1444-3

SOMMAIRE

Présentation: Avertissement

Vers une science du temps historique........................... . ........
.....

9 18
19 39 77 93 141 171 215 225 227 229 239

CHAPITRE I: Bilan d'un XX"siècle

CHAPITRE Mil neuf cent dix-sept et autour. Essai de dissection.. II:

..........

CHAPITRE : Tournants de notre vie: 1917 et 1929 .............................. III CHAPITRE Histoire de seize ans 0941-1956) IV: CHAPITRE Histoire de onze ans 0956-1967) V: ................................... ...................................

CHAPITRE Le deuxième acte 0967-1998)... et le troisième.. ................ VI: Vue générale: Ce n'était qu'un début ...........

Tableau des éléments.................................................................. Tableau des périodes.................................................................. Les fluctuations qualitatives 1917-2029 .............................................
Glossaire. . .. . . . . . . . .. . . . . . . . .. . . . . . . . .. . . . . . . . .. . . . . . . . .. . .. . . . . .. . . . . . . . .. . . .. .. . .. . . . . .

5

Ce que Me-ti n'aimait pas

Me-ti cadeaux d'avenir, instants,

n'aimait pas fêter le nouvel an, prendre congé, faire des d'anniversaire, voir des malheureux, faire des plans se réjouir de succès, déplorer des échecs, savourer des improviser des discours, parler sans sujet, être invité à

remarquer les beautés de la nature. Il disait: « Il est déjà assez difficile de distinguer les vrais tournants. »
BertoIt Brecht Me-ti, Livre des retournements (L'Arche, 1968, page 99)

Présentation: Vers une science du temps historique

Nul ne le contestera: la principale originalité de l'histoire, par rapport aux sciences sociales, par rapport aux sciences tout court, c'est la préoccupation du temps, le souci de la durée, c'est la recherche et la mise en valeur des datations exactes. Antidates s'abstenir, - pourrait-on dire dans les offres d'emploi historiennes. Que nul n'entre ici s'il n'est chronologiste, - pourrait écrire Clio sur la porte de sa maison. Faire du nouveau en histoire ne consiste pas à se passer de dates, à faire vertu de ce qui est, parfois, nécessité, à singer les anthropologues dont les sujets de prédilection semblent hors du temps, hors du temps identifiable, ou les trop nombreux économistes, les non moins nombreux sociologues et géographes pour qui l'époque, le moment, l'instant ne comptent guère. Faire du nouveau en histoire, faire une histoire neuve, consiste, entre autres choses, à tirer profit de cette originalité qui est la sienne, qui est vue par certains comme une infériorité, à transformer une pauvre» matière de mémoire »,une méprisable» science des dates », une simplette discipline du récit réputé vrai, en science du découpage du temps, en instrument d'analyse des continuités et des discontinuités temporelles, en instrument de modélisation des rythmes. Il y a, dans ce livre, beaucoup de dates, un foisonnement de tournants plus ou moins contradictoires, qui annulent, atténuent ou ajoutent leurs effets. De quoi, dira le lecteur sarcastique, attraper le tournis. Mais nous vivons à une époque où le tournis ne s'attrape pas dans les livres, où les retournements spectaculaires abondent, où de multiples dates-charnières sollicitent l'attention, se disputent la première place, et où le problème de leur classement, de leur hiérarchisation, le problème de la distinction des 9

sphères du changement et de l'emboîtement des périodes de chacune de ces sphères, se pose à tous les observateurs. Trois sphères (l'invention, l'innovation, l'expansion, en langage quasiment schumpétérien ; la pensée, l'action, l'activité, en langage presque ordinaire). Dans chacune d'elles des fluctuations quantitatives (les fluctuations de la quantité de changement positiO et des fluctuations qualitatives (les fluctuations du contenu qualitatif du changement), autrement dit des changements de rythme (de rythme quantitatif), des changements de sens (des changements de sens de l'histoire, des changements de direction de l'évolution). Les fluctuations qualitatives sont décalées, d'une sphère à l'autre, désaccordées, mais dans une mesure assez faible. Les fluctuations qualitatives de la sphère I Oa pensée, l'invention) sont désaccordées avec les fluctuations qualitatives de la sphère II (l'action, l'innovation) ; elles précèdent et retardent, d'assez peu. Les fluctuations qualitatives de la sphère III O'activité, l'expansion) sont désaccordées avec les fluctuations qualitatives de la sphère II, d'assez peu également. Le . tableau des périodes. que l'on trouvera en fin de volume est un tableau des périodes qualitatives de sphère II, c'est-à-dire des périodes déterminées par les fluctuations du contenu qualitatif de l'innovation. Les tableaux des fluctuations qualitatives de sphère I et de sphère III ne sont pas radicalement différents. Les fluctuations quantitatives sont plus variées, plus disparates. La courbe de la quantité de progrès de sphère I ne coïncide que très partiellement avec la courbe du progrès de sphère II. L'invention et l'innovation ne vont pas toujours ensemble. Il arrive que la panne de l'invention et la poussée de l'innovation soient synchrones. Les années de la Révolution française voient baisser la haute créativité. 1917 est un tournant négatif pour celle-ci (la. Belle Epoque., de 1893 à 1917, est une sorte d'apogée). La courbe de la quantité de progrès de sphère III ne coïncide que très partiellement avec la courbe du progrès de sphère II. L'expansion et l'innovation ne triomphent pas nécessairement au même moment. Quelquefois la panne de l'expansion et la poussée de l'innovation sont simultanées. Le lien entre la crise et la révolution, suggéré par Marx, théorisé par Labrousse, n'est pas imaginaire, il n'est pas unilatéral et il n'est
pas omniprésent (sauf si le terme de . révolution.

veut dire troubles

graves de la vie matérielle, de l'activité: le raisonnement, dans ce cas, est tautologique). A tout prendre, l'invention et l'expansion, la sphère I et la sphère III sont plus proches. Les hauts et les bas de leurs courbes respectives coïncident plus souvent. La prospérité et la haute créativité font meilleur ménage que la prospérité et les transformations structurelles, meilleur 10

ménage aussi que les transformations structurelles et la haute créativité: la Belle Epoque, sommet pour l'activité, pour la sphère III, sommet encore plus évident pour la pensée, pour la sphère 1... Mais ce rapport n'est pas généralisable non plus: le xvue siècle, palier, creux ou abîme dans la sphère III, apogée de sphère'!... La loi 01 y en a une) est globale, valable pour l'histoire entière. On peut supposer qu'en moyenne les fluctuations quantitatives de sphère I et de sphère II diffèrent de 50 %, que les fluctuations quantitatives de sphère II et de sphère III diffèrent de 50 %, que les fluctuations quantitatives de sphère I et de sphère III diffèrent d'un tiers seulement. L'hypothèse n'a rien d'arbitraire. Elle sera explicitée ailleurs. Les pages qui suivent s'intéressent surtout aux changements de sens de l'histoire, aux variations du contenu qualitatif de l'innovation, de l'action pionnière, des idées-forces qui l'accompagnent, sans s'interdire les allusions aux grandes œuvres (la sphère 0, et aux mentalités, aux comportements à demi conscients (la sphère III). Les allusions aux fluctuations quantitatives, aux changements de rythme quantitatif, sont rares. Le modèle est simplifié, pour faciliter la lecture. Mais les tournants de la quantité sont aussi réels que les autres, et les plus grands d'entre eux, tels 1917 et 1945, tournants positifs de l'innovation, 1956, 1974 et 1987, tournants négatifs,

. crèvent. ces pages.

Modéliser le changement qualitatif n'est pas une opération banale. Il faut disposer, pour la mener à bien, d'une théorie des éléments, des éléments qualitatifs toujours présents, toujours nouveaux, toujours oscillants, groupés en dyades et triades. Les deux éléments de la dyade, les trois éléments de la triade sont associés et opposés, complices et rivaux. Ils grandissent et rapetissent ensemble, ils grandissent et rapetissent séparément, l'un grandit aux dépens de l'autre, l'un rapetisse au bénéfice de l'autre. Pour décrire le réel et ses oscillations, quarante-huit éléments, au moins, sont nécessaires, dix-huit dyades, quatre triades, trois ordres qualitatifs et leurs niveaux distincts. Aucune théorie des combinatoires et des rythmes, des fluctuations d'éléments (. invariants " . universaux ., etc.), n'a proposé, à mon sens, une palette assez riche, une batterie assez structurée. Pour désigner ces éléments, ces valeurs, ces tendances, ces forces, des néologismes, souvent, sont nécessaires. Les néologismes sont nécessaires à toute science véritable, condition nécessaire (non suffisante!) de science. La création de nouveaux termes techniques, - écrit Mayr, -

permet l' . élimination des confusions sémantiques .(1). Aristote n'a pas su classer, . n'a pas su définir ., - disent les historiens de la zoologie, le langage lui a fait défaut,
l'étiquette .(2).

. le langage

qui qualifie la coupure et crée
.

11

Le premier ordre qualitatif (les significations) comporte six éléments, trois dyades, deux niveaux. Au premier niveau la dyade moralisme-rationalisme. Au deuxième niveau la dyade communautarisme-individualisme (les deux aspects du moralisme), et la dyade logisme-physisme (con ceptualisme-artificialisme d'un côté, empirisme-naturisme de l'autre: les deux aspects du rationalisme). Grâce aux historiens de la culture, grâce aux philosophes, aux sociologues, aux anthropologues (de Georg Simmel à Louis Dumont), ce premier ordre qualitatif est sans doute le moins déroutant. Il occupe dans ce livre la place d'honneur. Mais dans la réalité il n'est pas toujours hégémonique. Il ne domine que dans la sphère I (l'invention, la pensée). Dans la sphère II (l'innovation, l'action) les trois ordres ont la même place. Dans la sphère III (l'expansion, l'activité), c'est le troisième ordre qui passe d'abord. Le deuxième ordre (les médiations) comporte trente éléments, quinze dyades, quatre niveaux. Il occupe la même position dans chacune des trois sphères. Au premier niveau la dyade polisme-technisme (le primat des changements sociopolitiques, du politique au sens le plus large; le primat du technique, de l'économique, du pratique...). Au deuxième niveau le polisme se divise en deux, le technisme également. Ils se subdivisent au troisième niveau, et encore au quatrième. Des couples d'associés-opposés aussi célèbres que le couple empire-nation, ou égalité-liberté, ou ordres-classes, ou démocratie-libéralisme, que le couple qualité des hommes-nombre des hommes, le couple animalvégétal, le couple temps-espace, etc., figurent sous des noms plus précis, et moins propices aux égarements partisans, dans ce deuxième ordre qualitatif. Le troisième ordre (les fondations) est composé de triades, sur deux niveaux. Au premier niveau la triade hommationnisme-circulationnismeproductionnisme. Certains lecteurs du Système de l'histoire (Fayard, 1989) ont buté sur le premier de ces termes. Peut-être' formation ., . formationnisme ., sont-ils préférables en effet à hommation ., à hommationnisme» (les soins de la vie, la cultivation de l'homme, l'éducation, la médecine...). Ils sont plus familiers en tout cas. Ce livre ne traite pas, sauf dans la présentation et la conclusion, et dans les annexes de la fin, du problème général des alternances du progrès et de ses intermittences. Il ne contient pas d'exposé théorique sur les oscillations qualitatives et quantitatives qui accidentent le cours de l'histoire, compliquent l'évolution, la rendent, croit-on, . imprévisible. (on peut penser, à rebours, que les oscillations, parce qu'elles ne sont pas contingentes, fondent la prévisibilité). Il tente d'appliquer les notions proposées dans le Système de l'histoire, de montrer leur utilité. Il est certainement moins. granitique ., moins

.

.

12

dense, plus descriptif, plus concret, plus historique, plus facile que cet ouvrage. Sa lecture suppose néanmoins un minimum d'effort conceptuel (et la consultation du « glossaire des « tableaux ...).

.,

C'est la première fois que je décris avec quelque détail un tournant historique. C'est la première fois, en dehors de mon enseignement (et de manuscrits lus dans un cercle restreint), que j'explique pourquoi la période qui va des environs de 1911-1912 à ceux de 1935-1936, et notamment les années 1917-1918, ouvrent une étape nouvelle de l'histoire, au même titre que les années du XV"siècle et notamment les années 14651470. C'est la première fois que je livre, concernant les tournants axés sur 1941 et 1949, sur 1956-1957 et 1962, 1967-1968, 1974-1975, 1982, etc., une partie au moins de mes preuves. Ceux de mes lecteurs qui ne sont point parvenus par leurs propres moyens aux mêmes conclusions que moi, et qui n'ont pas la moindre idée des raisons qui m'ont fait élire ces dates, à plus forte raison ceux qui soupçonnent le parti-pris et se méfient de mes dates préférées parce qu'elles semblent témoigner en faveur de régularités chronologiques «étranges ., « absurdes ., « impossibles ., « incroyables ., seront intéressés par mes efforts pour établir la réalité de ces discontinuités continues, de ces continuités discontinues que sont mes tournants, mes périodes, pour sauver les phénomènes et mon modèle temporel, mes emboîtements, mes «poupées russes ., pour concilier les faits et mes hypothèses. Exercice plus pathétique, ou ridicule, que fastidieux? Non dénué de suspense? Comment ce « pythagoricien ., ce «gnostique. va-t-il s'en tirer? Comment ce «Facteur Cheval. fera-t-il tenir debout son palais de songe? L'année 1941 subira-t-elle avec succès l'épreuve de l'inventaire, de la pesée comparative? Le monde est plein d'horloges, le monde matériel et le monde vital. Le monde proprement humain aussi. L'homme n'est-il pas le plus temporel des animaux(3) ? Et les données chronologiques, les faits datés ne sont-ils pas infiniment plus nombreux dans l'histoire des hommes que dans quelque autre histoire que ce soit? L'histoire (significativement ce mot désigne d'abord l'histoire humaine) a quelque chose à donner aux autres disciplines. Elle n'arrive pas les mains vides au banquet de l'interdisciplinarité. Mais il faut qu'elle ait le courage de se dépasser elle-même, de dépasser les autres dans un registre particulier, celui des régularités temporelles. Le monde est plein de réglages très précis, plein de régularités surprequi « le gouvernent ., qui nantes, plein de « nombres remarquables. traduisent son fonctionnement. Pourtant, je l'avoue, les 4 500 années de l'étape anticomédiévale, les 450 années de l'étape moderne ou de l'étape 13

contemporaine, ces chiffres ronds m'embarrassent. Je préférerais 450,1 ou 449,9. Mais la durée réelle est extrêmement proche des chiffres ronds. Qu'y puis-je? Les faits sont têtus, ils résistent aux remaniements, aux expériences réfutatrices. Nul ne sait pourquoi, - écrit Emilio Segrè, - .la charge électrique est toujours un multiple entier de celle de l'électron -(4). Et la progression de Bode (les distances des planètes au soleil), la progression de Mendeleïev, encore plus stupéfiante, l'hypothèse de Prout (le poids des éléments chimiques représente des multiples entiers de celui de l'hydrogène), celle de Gay-Lussac sur les volumes des gaz (proportions simples ou remarquables selon des nombres entiers) ont gêné autant qu'enthousiasmé. Les cofnctdences numériques extraordtnatres relevées par Hubert Reeves gênent autant qu'elles enthousiasment(5). La simplicité, parfois, dépasse notre attentl/.6). Le vrai peut être. trop beau ", La mathématisation de la nature, au début des siècles modernes, s'est heurtée au scepticisme des hommes. La Nature, notre Mère, était inépuisable, insaisissable, imprévisible; elle ne se laissait pas ramener à des chiffres (Paul Veyne)(7). La mathématisation du système temporel de l'histoire humaine rencontrera le même obstacle. Recherche de la pierre philosophale? Numérologie sans intérêt? Maurice Allais, économiste très respecté, estime que les régularités sont

.tout

aussi frappantes

-

dans les phénomènes

spécifiquement

humains

que dans les phénomènes matériels(8). Ervin Laszlo, épistémologiste très responsable, croit que les sociétés de l'homme, ses systèmes socioculturels sont relativement simples par rapport aux organismes de la vie, que le cerveau humain, pointe extrême de l'évolution de la biosphère, est infiniment plus comp1exe que toutes 1es sociétés contemporaines mises ensemble -(9). Autant que les rêves des grands historiens et historiosophes des temps passés, de Polybe à Bossuet et à Gaston Roupnel, de Bodin à Saint-Simon, de Cournot et Ferrari à Marc moch, ces opinions peuvent justifier la recherche de rythmes réglés dans l'histoire noosphérique.

.

C'est de la noosphère qu'il s'agit. C'est la noosphère et son évolution qu'il s'agit de saisir chaque fois, dans chacune des trois sphères spéciales dont nous avons parlé, grâce à des moyennes humatnes précisément datées, des coupes synchroniques planétaires. C'est à la noosphère, à elle seule, qu'appartiennent les rythmes que nous cherchons. La moyenne et 1a coupe peuvent être plus ou moins hétéroclites, les rythmes communs plus ou moins apparents, selon que dominent l'étendue ou l'tntenstté (les deux aspects, complémentaires et contradictoires, de la quantité de progrès: ils évoluent comme elle, ils évoluent en 14

sens inverse l'un de l'autre). Progrès plus étendu veut dire meilleure répartition du changement positif dans les espaces humains, banalisation, moindre éclat de la nouveauté. Progrès plus intense veut dire progrès moins étendu, concentration plus grande, inégalité plus marquée du développement. Les régularités sont planétaires, noosphériques. Les incidents extranoosphériques les troublent un peu, les dérangent, introduisent du flou (le climat et les gènes, tous les. hasards. qui pèsent sur l'œuvre humaine). Dans une zone assez vaste, elles se vérifient encore, mais de manière approchée, plus grossière. Dans une région plus petite, elles subsistent comme loi de tendance, plus ou moins efficace, canevas déformé, méconnaissable et reconnaissable. Mes tournants, mes périodes sont planétaires ou ne sont pas. Le niveau zonaI ou régional brouille les modèles, les déforme, les diversifie, les multiplie. Que dire du niveau individuel? L'histoire ne semble pas très rationnelle si l'on se borne à observer des individus; mais un. plan déterminé " des lois, existent peut-être dans l'histoire universelle, dans l'histoire de l'espèce (Kant)(10). La prévisibilité rigoureuse est statistique et noosphérique. Elle concerne le grand nombre. Les moyennes humaines, les pesées planétaires s'imposent. Dans chacune des trois sphères. Paradoxe: dans le domaine où la recherche des régularités rythmiques est la mieux reçue, la plus. acceptable ., où elle n'étonne personne en tout cas, le domaine de la quantité de sphère III Ga conjoncture matérielle, les fluctuations économiques...), les rythmes sont très complexes, les régularités fort peu évidentes. Elles sont aussi peu évidentes dans le domaine de la quantité de sphère I (les fluctuations quantitatives de l'invention), domaine où les historiens de l'art, de la philosophie, de la science, les chroniqueurs littéraires, etc., ne refusent pas de s'aventurer. Quand la recherche des régularités rythmiques est admise par la science normale », les échecs succèdent aux échecs: argument pour le conservatisme, menace de discrédit. Pour l'étude des fluctuations de la quantité de sphère III, des matériaux chiffrés existent. Ils attirent. Ils rassurent. A eux seuls, ils n'assurent pas le succès, Modéliser les variations quantitatives de l'activité (et les variations quantitatives de la pensée) exige que l'on modélise aussi les variations quantitatives de l'action, la quantité de sphère II. Les courbes quantitatives des trois sphères diffèrent profondément, elles sont originales, elles ne sont pas indépendantes, elles ne sont pas intelligibles séparément. Chacune inclut certains retours. Ces retours sur soi de l'évolution, partiels, réels, à des siècles de distance, valorisent les recherches menées sur les périodes anciennes par les historiens des conjonctures. L'hypo-

.

15

.Faites

thèse, qui a inspiré les meilleurs d'entre eux, de fluctuations greffées les unes sur les autres, hiérarchisées (Kitchin-JuglarKondratieff, par exemple), est généralisable. Elle évoque l'image des. poupées russes ., l'idée des emboîtements, chères aux cosmologistes, aux biologistes, aux épistémologistes. L'image et l'idée valent pour les noologistes aussi, pour l'édification d'une théorie des périodes, d'une théorie des éléments. Dans le domaine de la qualité de sphère II, des fluctuations du contenu qualitatif de l'innovation, les rythmes, à condition de les chercher, à condition d'élaborer chemin faisant une théorie des éléments suffisamment complète, souple, articulée, sont plus faciles à découvrir. La qualité est là, continent à peine reconnu, le monde des changements de front du progrès, des déplacements de dominances, des révisions de valeurs, des choix successifs et incompatibles faits par les hommes, des continuités aussi, des choix qui se renforcent, des bonds en avant dans la même direction, des longs trends ascendants... Les alternances sont plus nombreuses que les trends. Des prévisions fausses résultent de la croyance inverse, de la sous-estimation des changements de front, de l'exagération des continuités, de l'extrapolation à partir de tendances provisoirement dominantes. Ceux qui, vers 1940, prévoyaient de nouvelles baisses de la natalité française et occidentale, ceux qui, vers le milieu des années 1960, prévoyaient de nouvelles baisses de l'action collective... : la liste est longue de ces prévisionnistes qui prévoient bien ce qui fluctue peu, qui ne voient» pas venir les renversements de tendance .(11). Voir venir les renversements, les retournements (du moins en rendre compte après coup). Les prévisions, les prédictions possibles, dans l'état actuel de la théorie, sont très frustes, très vagues. Mais la chronologie est précise (c'est le contraire, dira-t-on, du conseil de Jacques Bainville:

des prévisions, mais ne donnez jamais de date! .) : reprise

de l'expansion depuis 1992-1993 (après la panne de 1974 et des années suivantes); remontée de l'innovation depuis 1996, depuis 2002, depuis 2005 surtout (après les effondrements de 1974, de 1987) ; tournant rationaliste-immoraliste vers 1998 (après trente ans de réaction moralisteobscurantiste) ; poussée égalitaire-autoritaire vers 1992, poussée égalitaire-autoritaire plus forte vers 1998 (après trente ans marqués par les assauts de la liberté et les reflux de l'égalité, par les défaites du communisme), poussées amorties toutefois par le circulationnisme qui continue son ascension irrésistible (commencée dans les années 1940 et destinée à durer jusqu'aux années 2010-2020)... Restent les rétrodictions, les. prédictions. sur les événements passés, tirées des schémas théoriques généraux et des descriptions historiennes, susceptibles d'améliorer les schémas aussi bien que les descriptions. 16

Puissent les pages qui suivent, très incomplètes et elliptiques, toujours nourries d'inlassables lectures, améliorer les descriptions, raisonner les récits, historiciser, humaniser, animer les schémas.

NOTES
(1) Ernst Mayr, Histoire de la biologie, traduit de l'angJais, Fayard, Paris, 1989, p. 779780. (2) Georges Petit et Jean Théodoridès, Histoire de la zoologie, Hermann, Paris, 1962, p. 346-347. (3) Rémy Lestienne, Les Fils du temps, CNRS, Paris, 1990, p. 272-274. (4) Emilio Segrè, Les Physiciens modernes et leurs découvertes, traduit de J'anglais, Fayard, Paris, 1984, p. 403-404. (5) Hubert Reeves L'Heure de s'enivrer, Seuil, Paris,1986,p. 141et s., p. 158ets. (6) François Russo, Nature et méthode de l'histoire des sciences, Blanchard, Paris, 1983, p. 263-267. (7) Paul Veyne, Panem et Circenses Annales ESe, mai-juin 1969, p. 793. " (8) Maurice Allais, Autoportraits, Montchrestien, Paris, 1989 p. 69. (9) Ervin Laszlo, La Cohérence du réel, traduit de J'anglais, Gauthier-Villars, Paris, 1989, p. 31 et s., p. 114-115. (10) Kant, La Philosophie de l'histoire, publié par Stéphane Piobetta, Aubier, Paris, 1947, p. 60-62. (11) Erik Izraelewicz, Le Monde, 5 novembre 1986.

.

17

Avertissement
Les quelques néologismes qui sont ici utilisés sont expliqués chemin faisant, dans le texte. Ces termes sont écrits en italiques lors de leur première apparition. On peut, pour des éclaircissements supplémentaires, se reporter aux» tableaux» et au » glossaire» qui se trouvent en fin de volume.

18

CHAPITRE

I

Bilan d'un xxe siècle

Définir une inflexion qualitative, donner sa formule, c'est dire comment, à l'intérieur des dyades et triades d'éléments (valeurs, forces, tendances associées et opposées par deux ou par trois), se déplacent les dominances, comment se modifient les inégalités d'un développement toujours inégal, irrégulier, déséquilibré, disproportionné, dysharmonique, c'est évoquer les changements de front du progrès, et ceux de l'antiprogrès par là même, c'est décrire des avances et des reculs associés, des montées et des déclins inséparables. La montée de la science depuis 1917, l'avance du matérialisme, du positivisme (en particulier dans les pays anglo-saxons), la formation de la première civilisation athée que connaisse l'histoire, ont eu comme pendant, comme revers, une certaine stagnation ou une régression
éthiques, sinon un catastrophique déclin, sinon la

. règles morales» (Claude-Edmonde Magny)(1), la totale disparition de la compassion» (Erich Fromm)(2), des. braves gens» (Nadejda Mandelstam)(3), la . scélératesse» à une échelle jamais vue (Alexandre Soljénitsyne)(4), le recul vers le machiavélisme le plus cruel» (Léon Trotski)(5).. . Certes, on peut opposer bien des faits à l'opinion de Keyserling (. nous nous trouvons au seuil de l'époque la plus irréligieuse, voire même la plus antireligieuse de tous les temps »(6). On peut récuser la formule de Jung (. l'irréligiosité grandissante» de notre siècle)(7). Lue aujourd'hui, en 1991, au moment où le rationalisme, déjà affaibli par les dernières années 1960 et les années 1970, essuie à nouveau des défaites

.

. décomposition» des

.

19

retentissantes (la chute des Etats marxistes, les reculs du laïcisme arabe, etc.), elle paraît absurde. Elle postule la continuité, la linéarité; elle occulte les retournements, les changements périodiques du sens de l'histoire. La période 1941-1956, et surtout la période actuelle (1967-1998), ne témoignent pas en faveur d'une « irréligiosité grandissante ". Elles voient remonter le moralisme (le sentiment, l'effusion, l'obscurantisme) et baisser le rationalisme (le bon sens, la science, le scientisme, le prosaïsme, le cynisme). Pour la religion et la religiosité (y compris la religiosité antireligieuse), ce sont des moments propices, ce sont des retournements heureux. Les fluctuations inverses du moralisme et du rationalisme ne sont qu'un des aspects de l'histoire. L'étape qui débute vers 1917, l'étape contemporaine, la troisième des étapes proprement« historiques" (l'étape anticomédiévale débute vers -3000, l'étape moderne vers 1465-1470), possède bien d'autres caractéristiques que son rationalisme plus ou moins anti-moraliste. Elle est communautartste, plus ou moins anti-individualiste (elle préfère le groupe à l'individu, elle goûte les traditions...). Elle est logiste, anti-physiste, c'est-à-dire artificialiste et abstractionniste (amour de l'idéal, de l'idéel, de l'idéologique, oubli ou mépris du réel). Elle est la plus rationaliste des trois étapes historiques (l'étape 1, anticomédiévale, est la plus moraliste; il y a un trend rationaliste, anti-moraliste à certains égards, dans la série historique). En revanche, c'est dans l'étape 2, moderne, que le communautarisme et le logisme sont au plus bas, l'individualisme et le physisme au plus haut: alternance, probablement dissymétrique. Le communautarisme, des deux composants du moralisme (le communautarisme et l'individualisme), est le plus moraliste. Le moralisme penche du côté communautariste. Le logisme, des deux composants du rationalisme (le logisme et le physisme, le primat du concept et le primat du fait, du concret), est le moins rationaliste. Le rationalisme penche du côté physiste. Affinités croisées entre éléments n'appartenant pas à la même dyade : toutes choses égales d'ailleurs, dans une époque communautariste et logiste, le rationalisme sera quelque peu affaibli. C'est le cas de l'étape nouvelle, contemporaine, rationaliste, certes, mais logiste et communautariste (le XIX" siècle ", la phase 3 de l'étape précédente, moderne, était moraliste, mais individualiste et physiste ; son moralisme était par là atténué). Changements de sens de l'histoire, et multiplicité, partiellement contradictoire, des sens que l'histoire essaie de suivre à tel ou tel moment. L'étape nouvelle, contrairement au « XIX"siècle ", est égalitaire-autoritaire (égalitiste, dans notre langage, plus que libertiste). Elle se méfie

.

20

grandement de la liberté libérale, un peu moins de la liberté démocratique (elle est participiste, et non Permisstviste). Elle s'efforce d'égaliser les biens, plus que les fonctions, elle est antibourgeoise, plus qu'antibureaucratique (elle est parlagiste, plus qu'asstmtliste). Ses penchants nationalistes et différentialistes l'entraînent très loin, très au-delà de ce que la phase 1804-1917 a connu (elle est, comme cette dernière, plus qu'elle, unttiste, défensiste et diversiste, nationale et nationalitaire, favorable aux unifications limitées, aux régionalismes, aux ethnismes ; ces trois éléments, contrairement à la plupart des autres, sont à la hausse dans la période 1967-1998, où l'amtcttisme, l'englobtsme et le profondisme, les empires et les tendances missionnaires-acculturatrices essuient de nombreux échecs. Ainsi s'expliquent, pour l'essentiel, le culte des chefs, dans les débuts de l'étape, les enthousiasmes et les frénésies, l'efficacité des. raisons que la raison ne connaît pas .(8), le succès des. panthéismes humanitaires. , . forme toute jeune de religion .(9), la résurrection des . vieilles divinités païennes de la terre et du sang »(10), le . réveil mythique. décelé par Jean-Charles Pichon(11) et la réhabilitation du mythe. analysée par Jean-Pierre Vernant(12).

.

Après tout, puisque les Nyole d'Afrique orientale se remettent en 1917 à pratiquer la circoncision, puisque le Japon, après la guerre, japonise .(13), et que Ludendorff prétend restaurer les cultes teutons, puisque Maurice Crois et et Paul Mazon, en 1917, fondent l'Association Guillaume Budé (en finir avec l'hégémonie de la philologie allemande! revenir aux classiques), pourquoi de ce retour aux sources, de cet attrait des origines, des. disciplines ., le catholicisme, le traditionalisme et le cléricalisme catholiques ne profiteraient-ils pas? Pourquoi, au prix d'un peu de confusion, ne bavarderait-on pas sur le thème de la renaissance religieuse .(14) ? La rationalisation est un fait. L' immoralisation en est un. Entre le progrès de la connaissance, de la lucidité, et la baisse de la conscience, de la moralité, le lien est d'ailleurs évident: l'horreur d'être dupe, le soupçon généralisé, le nihilisme, le cynisme...

.

.

.

.

Entre les progrès de l'égalité (où est donc la . leisure class. ? où sont les riches de la Belle Epoque ?) et la décadence des libertés, quel est le lien? Celui-là même que la pensée politique, celle des libéraux des xvm" et XIX"iècles notamment, a dévoilé de longue date: la tyrannie. populas cière ., destructrice des aristocraties, le despotisme. niveleur ., le . césarisme .. Ils règnent en ce siècle, en ce demi-siècle (1917-1967), directement, ou par la peur qu'ils inspirent, la fascination qu'ils exercent. Les libéraux belges, en 1919, adoptent un programme social qui. aurait étonné. avant guerre(16). En France, la majorité conservatrice, à la fin 21

des années vingt, « introduit elle-même des réformes qui auraient fait crier
la plupart de ses membres" au socialisme", dix ou quinze ans plus tôt -(17). En Europe de l'Est, par crainte du bolchevisme, on divise une partie des grands domaines. Le fascisme, - nous dit Bertolt Brecht, - est la « caricature. du socialisme; «la petite bourgeoisie allemande, dans sa tentative de créer un capitalisme d'Etat -, emprunte au prolétariat russe des institutions, des idées(18). Emile Schreiber, dans l'Italie des années

trente, s'aperçoit que le fascisme

«

sert à défendre le capitalisme et au

peut espérer davantage « qu'une interruption momentanée. marche de notre siècle « à la collectivisation -(20).

besoin à le combattre -(19). Milton Friedman se demande en 1962 si l'on dans la

Le bilan du «despotisme niveleur - Oe bilan du siècle, du demi-siècle 1917-1967 plutôt) est-il positif, globalement positif? L'égalisation est inouïe, inédite. La suppression de la propriété privée des instruments de avant l'URSS, vant les pays communistes. Aucun « pharaonisme ., aucun a «féodalisme - n'a interdit l'exploitation domaniale privée. Aucun n'a gêné autant que le « socialisme réel - la transmission des privilèges par voie héréditaire. Aucun n'a compromis autant la stabilité de ses couches supérieures. Aucun n'a diminué autant leur prééminence, notamment matérielle. L'égalité qui triomphe à l'étape historique 3 (depuis les décennies 10,20,30 de ce siècle) est plus partagiste qu'assimiliste (Roland Mousnier

production et d'échange n'a été réalisée par aucune société « historique

_

range les sociétés de l'Est dans les « sociétés d'ordres -)(21). Mais l'ébranlement, la « déstabilisation - du privilège, concerne tous les aspects, à des degrés divers. Et les sociétés capitalistes elles-mêmes. N'est-il pas vrai qu'à l'Ouest, les classes privilégiées d'aujourd'hui le sont beaucoup moins que celles du XIX" iècle et de la Belle Epoque? Depuis 1914-1918, depuis s 1917, l'impôt et l'inflation exercent leurs effets spoliateurs, redistributeurs. Les lois sociales agissent. L'égalisation, sans être universelle, est très largement répandue; elle est naturellement inégale. A-t-elle été payée trop cher? La « vague. dictatoriale d'avant-guerre, la provisoire agonie de la

liberté Oa « liberté la plus grande. que l'on ait connue dans l'histoire est
celle du « si,ècle qui commença en 1815 sur le champ de Waterloo et se termina en 1914 sur les bords de la Marne - ; cette liberté, « qui semblait immortelle, agonise partout .)(22), le cauchemar fasciste, l'épreuve stalinienne, ont pu le laisser croire. Un sociologue d'aujourd'hui fait le point. Par rapport au début du siècle, écrit-il, le recul de la liberté intellectuelle est à peu près général(23). Que dire des autres libertés? Que dire de l'élément libertiste et de ses deux composantes, la liberté libérale, la liberté démocratique? Le permissivisme Oa liberté libérale) a reculé, considérablement. Le participisme (la liberté démocratique) a mieux 22

résisté; il s'accommode d'un certain étatisme, d'un certain totalitarisme même(24). Dans les deux premiers ordres qualitatifs, les régressions ne manquent pas, ou les quasi-stagnations. Les progrès sont incontestables, leur ampleur varie. Dans le troisième ordre qualitatif, deux éléments sont en hausse: l' bommationnisme (la formation, au sens le plus large, les soins aux hommes et à la vie), à son apogée à l'étape historique 1 (l'étape anticomédiévale, de - 3000 au XV"siècle), remonte, après la chute brutale qui l'avait affecté à l'étape historique 2 (l'étape moderne, du XV" siècle au début du )0(") ; le productionnisme monte à nouveau, il atteint son plus haut niveau de la série historique (les trois étapes historiques, depuis 3000 environ). Mais l'innovation ctrculationniste baisse fortement, après son apogée de l'étape 2. La Russie se retire, ou presque, du marché mondial. Le commerce extérieur soviétique est dérisoire, son commerce intérieur atrophié, sacrifié. Le marché austro-hongrois se morcelle. La « crise britannique. frappe l'économie la plus exportatrice. Même après la reprise marchande des années 1940, même après le tournant de scène de 1957, après le tournant d'acte de 1967, tous deux circulationnistes, le commerce international est moins important, proportionnellement à la production, que vers 1850 ou vers 1900. Sombart n'a pas tort de penser que dans le Spatkapttalismus d'après 1914-1918, l'industriel est le maître du jeu économique. L'industrie se

finance elle-même, elle a ses propres banques, ses

«

banques de grou-

pes .(25). Elle tend à devenir partout, du Brésil à l'Inde, de l'Afrique du Sud à l'Egypte, la priorité des priorités, du moins l'obsession des obsessions. L'effort productif est promu valeur suprême. Le sionisme de 1917 rêve d'une nation de Juifs producteurs. Tagore célèbre « la joie du travail .(26), Jünger exalte «l'ère du Travailleur .(27). Le fordisme, et le productivisme marxiste-léniniste, créent un véritable «fétichisme. de la croissance et du

rendement(28). Dans les colonies, depuis 1917 et 1929, la « mise en valeur. est à l'ordre du jour, et avec elle le travail forcé, dont la « fonction
éducative .(29), la valeur pédagogique, paraissent évidentes aux idéologues coloniaux de l'époque « Une étape, sans doute dangereuse, mais nécessaire " - plaide l'un d'eux(30). Les organisateurs du Goulag pensaient-ils autre chose ?(31). L'hommationnisme est en progrès. Il nuance, atténue. Il contredit souvent le productionnisme, il se mêle souvent à lui (la rééducation par le travail O. Les succès de l'URSS matière de formation sont spectaculaires, en à tel point que l'Occident a du mal à suivre, - affirme Barraclough(32). «La généralisation rapide de l'éducation primaire, et même secondaire " 23

est. une des réussites les plus convaincantes des nouveaux régimes ", écrit une sociologue(33). La grande fierté de Cuba, c'est .la educacion". Oui, - mais l'Occident connaît depuis la Première Guerre mondiale, ou le premier après-guerre, une. révolution scolaire ", bouleversante(34). Elle affecte la France, la Grande-Bretagne, les Etats-Unis, l'enseignement secondaire, l'enseignement féminin, l'enseignement technique (la loi Astier de 1919)... Le reste du monde est touché, des pays baltes à l'Afrique noire, de Cordoba à Katmandou. La production des biens culturels, les industries culturelles, - productionnisme et hommationnisme conjugués, - prennent leur essor: cinéma, radio, disques, télévision... Et l'esthétique industrielle, le design, l'équipement domestique, le confort ménager (1917 est aussi l'année de l'aspirateur). Et l'hommationnisme, le jardinage des hommes, c'est l'éducation physique, la culture corporelle, le merveilleux développement des sports, dont Mao et Drieu témoignent à leur façon et que les historiens racontent(35). C'est la révolution médicale, dont profitent la durée de la vie, dans les pays arriérés plus qu'ailleurs, et la santé publique partout (la Grande-Bretagne se donne un Ministère de la Santé en 1918, la psychothérapie sociale se développe aux Etats-Unis depuis 1917-1919...). C'est la révolution sexuelle, passablement malthusienne. C'est aussi, en pleine mise au travail, la révolution des loisirs, des vacances, du temps libre. Et le. retour à ta terre ", en pleine urbanisation. Si les avances et les reculs s'équivalent, si les montées et les déclins s'équilibrent, si les progrès de la raison, de l'égalité, de la production, etc., parviennent à peine à compenser les régressions de la morale, de la liberté, de la circulation..., alors il est loisible de dire de l'histoire de notre siècle qu'elle est. immobile ", . homéostatique ". Mais l'hypothèse est absurde, et tous les cauchemars vécus, toutes les épreuves subies, n'empêcheront pas la masse de nos contemporains de la tenir pour telle. Du moins jusqu'aux écroulements des dernières années 1980, des années 1990. Risquons une comparaison. Il est impossible, devant le spectacle du premier XVIe siècle, celui de Charles Quint, de François 1eret d'Henri VIII, celui de la ~enaissance et de la Réforme conquérantes, de la Découverte consolidée, celui du Grand Décollage de l'Occident, et malgré la marginalisation de la plus vaste part de l'espèce, de ne pas croire au progrès. Il est difficile, après les années 1570, après 1572 (la Saint-Barthélemy...), d'y croire encore. Il est vrai... Il est vrai que le tournant d'acte de 1967 critique, implicitement ou explicitement, les cinquante années précédentes et le tournant d'étape de 1917, réagit, par certains côtés, contre elles et contre lui. Il est vrai que l'acte 1967-1998 sera, par rapport à la phase 1917-2029, moraliste, 24

physiste, tecbniste, libertiste, assimiliste, hommationniste, c'est-à-dire, à quelque degré, anti-rationaliste, anti-Iogiste, anti-poliste (peu favorable aux innovations sociopolitiques d'envergure, plus favorable aux innovations techniques), anti-égalitiste, anti-partagiste, anti-participiste, antiproductionniste. Trente ans sur plus d'un siècle. Et les alternances n'ôtent pas au progrès tout caractère cumulatif. Elles n'impliquent pas que les progrès s'annulent, qu'il n'y ait point de solde créditeur, point de reste consolidé, point d'acquis durable. Mais il est vrai que le primat du technico-économique sur le politique, du technisme sur le polisme (et du physisme sur le logisme), fait de l'acte 1967-1998 une dure époque pour l'utopie, l'ambition, les projets, les constructions politiques, une époque plus dure pour le Maître hégélien que pour son Serviteur, pour Don Quichotte que pour Sancho pança, et que les manifestations de ce primat sont sous nos yeux: ancienne URSS prostrée et quémandeuse, Etats-Unis ruinés et glorieux, entretenus par leurs amis et leurs alliés, revanche des vaincus de 1945, longtemps privés de responsabilités politiques, et entièrement tendus vers la réussite pratique, matérielle. Les vainqueurs de la plus grande guerre de tous les temps, les deux maîtres politiques du monde à l'époque de la Guerre froide, semblent s'être mutuellement épuisés, à force de défis stratégiques, - la victoire revenant tout de même au champion occidental, tenant du titre depuis longtemps, et plus techniste, moins poliste, que le challenger non-occidental, soviétique. Il est vrai aussi que dans le troisième ordre qualitatif se dessine une sorte de trend qui avantage le circulationnisme, le rend toujours plus puissant. Il permet de rendre compte en partie des secousses qui ébranlent ou abattent par pans entiers le monde socialiste (le néo-capitalisme socialisé de l'Ouest s'en tire mieux, mais il se» désocialise »largement). Le trend découle du fait que presque tous les tournants importants depuis 1941 (tournant de scène) et 1949 (tournant d'épisode) ont vu croître l'innovation circulationniste : c'est le cas du tournant de scène de 1957, du tournant d'acte de 1967, du tournant d'épisode de 1974-1975, du tournant de scène de 1982, du tournant d'épisode de 1987. La seule exception est celle du tournant d'épisode centré sur 1962 (le blocus de Cuba, le Mur de Berlin, le refus gaullien de l'entrée de la Grande-Bretagne dans la CEE). Le trend est toujours là. Il devrait se manifester encore pendant quelques décennies, puisque la scène la plus circulationniste de l'acte 1967-1998 est la troisième (1991-1998), puisque l'acte le plus circulationniste de la phase 1917-2029 est l'acte 3 (1998-2029). Il ne faut pas attendre, espérer, craindre, de tournant anti-circulationniste avant le tournant de scène de 2012, avant le tournant de phase de 2029 surtout. Il est probable, à en juger par le caractère presque irrésistible de la poussée 25